La cognition de l’Être représente un mode de perception transcendant où le monde est appréhendé dans sa totalité intrinsèque, dépouillé des filtres déformants de nos manques individuels et de nos impératifs utilitaires. Élaboré par Abraham Maslow au cœur de la psychologie humaniste, ce concept met en lumière la capacité humaine à contempler la réalité objective sans chercher à la contraindre ou à l’exploiter. Comprendre ce processus cognitif permet d’explorer les confins de l’expérience optimale, là où la conscience individuelle se fond dans une réceptivité désintéressée face à la beauté, à la vérité et à l’harmonie du réel.
Cognition de l’Être (B-cognition)
1. Définition concise
La cognition de l’Être, communément désignée sous le terme anglophone originel de B-cognition (Being-cognition), désigne un mode de fonctionnement perceptif et cognitif holistique, non évaluatif et désintéressé, au sein duquel un objet, une personne ou une situation est perçu pour ce qu’il est en lui-même, plutôt que par rapport aux besoins instrumentaux ou aux désirs de l’observateur. Introduite par le psychologue américain Abraham Maslow, cette notion s’oppose directement à la cognition du manque ou du déficit (D-cognition ou Deficiency-cognition).
Dans ce registre de perception, le sujet s’abstient de catégoriser, de juger ou d’assigner une utilité pragmatique au stimulus rencontré. La réalité n’est plus envisagée à travers le prisme de l’utilitarisme, mais contemplée dans sa plénitude, sa beauté ontologique et sa valeur intrinsèque. L’attention de l’individu devient unifiée et exclusive, plongeant dans une réceptivité passive-active souvent qualifiée d’état contemplatif.
Ce phénomène cognitif est étroitement corrélé aux états de conscience modifiés décrits dans les expériences paroxystiques (peak experiences) et constitue l’un des piliers caractéristiques des individus dits « auto-actualisés » (ou accomplis). La B-cognition ouvre ainsi la voie à une compréhension phénoménologique profonde de l’existence, où le moi s’estompe au profit de l’immersion totale dans l’objet perçu.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression provient de la fusion entre le concept ontologique d’« Être » (emprunté à la philosophie existentielle et phénoménologique allemande, notamment le concept de Sein chez Martin Heidegger) et le terme « cognition », issu du latin cognitio, dérivé du verbe cognoscere signifiant « apprendre à connaître », « examiner » ou « étudier ». Le préfixe « B » est l’abréviation de l’anglais Being, choisi délibérément par Maslow pour distinguer ce qui relève de l’essence et de l’état accompli de ce qui procède de la carence ou du manque (Deficiency, d’où la D-cognition).
Abraham Maslow a formellement introduit ce néologisme conceptuel dans la seconde moitié des années 1950, notamment à travers ses conférences et ses publications fondatrices telles que Toward a Psychology of Being (1962). Soucieux de dépasser le vocabulaire mécaniste et réductionniste du béhaviorisme dominant et de la psychanalyse freudienne classique, Maslow a forgé un lexique axé sur les potentiels humains supérieurs. Le terme a ensuite été intégré dans la littérature francophone sous les vocables de « cognition de l’Être », « B-cognition » ou « perception d’Être », conservant toujours cette résonance philosophique où la connaissance fusionne avec l’ontologie pure.
3. Prononciation et morphologie grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme s’énonce en français sous la forme [kɔɡ.ni.sjɔ̃ də l‿ɛtʁ] ou, pour sa variante hybride couramment employée dans le milieu universitaire, [bi kɔɡ.ni.sjɔ̃]. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier. Les déclinaisons plurielles sont théoriquement possibles (« les cognitions de l’Être »), bien que l’usage théorique privilégie quasi exclusivement la forme singulière pour désigner un mode perceptif continu et globalisant.
Dans la littérature spécialisée, on rencontre également des formes adjectivales dérivées, telles que « perception B-cognitive » ou « expérience b-cognitive ». Le mot « cognition » agit ici comme le noyau sémantique renvoyant aux opérations de traitement de l’information, de compréhension et de représentation mentale, tandis que le complément « de l’Être » spécifie le niveau de réalité phénoménologique auquel s’applique ce traitement : un niveau trans-besoin, saturé de sens autonome.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour saisir toute l’envergure de la cognition de l’Être, il est indispensable de comprendre la dynamique perceptuelle qu’elle subvertit : celle de la cognition du manque (D-cognition). Dans le fonctionnement psychologique ordinaire, la perception humaine est foncièrement sélective et égocentrée. L’individu examine son environnement afin d’y repérer ce qui peut combler ses besoins fondamentaux inassouvis : sécurité, nourriture, appartenance sociale, estime ou validation. Les objets et les êtres vivants sont alors perçus sous un angle instrumental ; ils deviennent des outils, des menaces, des obstacles ou des gratifications potentielles. La D-cognition découpe, filtre, juge et compartimente la réalité selon une grille d’analyse strictement utilitariste.
À l’inverse, la cognition de l’Être s’émancipe de cette dépendance aux besoins déficitaires. Lorsque l’individu a suffisamment satisfait ses besoins de base et accède à l’actualisation de soi, son appareil perceptif cesse d’être asservi à l’homéostasie défensive. Le monde extérieur n’a plus besoin d’être manipulé, maîtrisé ou catalogué. L’attention s’ouvre sans réserve, devenant ce que Maslow qualifie d’attention « flottante », « non exigeante » et « pan-focale ». L’objet d’observation est contemplé dans sa vérité intégrale, avec ses imperfections, ses paradoxes et sa singularité intrinsèque, sans que l’observateur n’éprouve le besoin d’y appliquer une correction, un jugement moralisateur ou une classification nosographique.
Ce basculement s’accompagne d’une profonde altération du rapport à l’ego. Durant un épisode de B-cognition, la conscience de soi s’amenuise au point de provoquer une quasi-dissolution de la frontière entre le sujet observant et l’objet observé. L’esprit ne se situe plus « en face » du monde pour le mesurer ; il participe directement de sa structure. Ce phénomène rejoint ce que la phénoménologie contemporaine nomme l’« intentionnalité pure », où l’acte de conscience s’émerveille simplement de ce qui apparaît (le phénomène), dépouillé de toute visée instrumentale. L’expérience temporelle et spatiale subit elle aussi une transformation saisissante : l’instant présent semble s’élargir jusqu’à l’intemporalité, abolissant la pression de la rentabilité ou des échéances futures.
Enfin, la B-cognition se distingue par son caractère non fragmenté. Alors que l’intellect analytique sépare les composantes d’un système pour les comprendre, la cognition de l’Être appréhende spontanément les totalités, les motifs gestaltiques complexes et les interconnexions globales. Les contraires semblent se réconcilier : le bon et le mauvais, l’ordre et le chaos apparaissent comme des polarités nécessaires d’un même ensemble harmonieux. Cette appréhension métacognitive procure à l’individu un sentiment de plénitude, de paix cognitive et d’admiration lucide face à l’existence.
5. Évolution historique
L’émergence du concept de B-cognition s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire des sciences humaines : la naissance de la troisième force en psychologie durant les années 1950 aux États-Unis. À cette époque, le champ psychologique était largement polarisé entre deux paradigmes dominants : d’un côté, le béhaviorisme d’inspiration watsonienne et skinnérienne, qui réduisait le comportement humain à des conditionnements mécaniques de type stimulus-réponse ; de l’autre, la psychanalyse orthodoxe, qui privilégiait l’étude des névroses et postulait que les motivations humaines découlaient exclusivement de pulsions primitives et de mécanismes compensatoires.
Abraham Maslow considérait que ces deux approches souffraient d’un biais systématique : en n’étudiant que des animaux de laboratoire, des individus souffrant de troubles psychiques sévères ou des comportements conditionnés, elles avaient amputé la psychologie de sa dimension la plus élevée. Au début des années 1950, Maslow entreprit une vaste étude qualitative portant sur des figures historiques et contemporaines présentant un fonctionnement psychologique optimal (parmi lesquelles Albert Einstein, Eleanor Roosevelt ou encore Jane Addams). Il observa que ces personnes possédaient une faculté singulière : une appréciation constante de la vie, une perception directe et moins déformée de la réalité, et une propension marquée aux expériences d’extase contemplative.
En 1954, dans son ouvrage séminal Motivation and Personality, Maslow pose les jalons de sa théorie motivationnelle hiérarchisée, mais c’est véritablement en 1962, avec la parution de Toward a Psychology of Being, que la distinction conceptuelle entre D-cognition et B-cognition est formellement théorisée. Maslow affine cette idée tout au long des années 1960 en collaborant avec d’autres figures de proue telles que Carl Rogers et Rollo May. Peu avant sa mort en 1970, dans The Farther Reaches of Human Nature (1971), Maslow parachève sa vision en intégrant la B-cognition au cœur de la psychologie transpersonnelle, suggérant que l’accomplissement humain ultime ne réside pas seulement dans l’actualisation du moi, mais dans son autotranscendance par la contemplation désintéressée des valeurs de l’Être.
6. Fondements théoriques
La B-cognition s’appuie sur une armature théorique transdisciplinaire, conjuguant la psychologie humaniste, la phénoménologie européenne et la psychologie de la forme (Gestalt). D’un point de vue humaniste, elle repose sur le postulat fondamental selon lequel l’organisme humain possède une tendance innée à la croissance et à l’actualisation de son plein potentiel (l’actualizing tendency également chère à Carl Rogers). Lorsque les carences physiologiques et affectives cessent d’accaparer l’énergie psychique, la motivation par déficience s’efface au profit de la « métamotivation », guidée par ce que Maslow appelait les « valeurs B » (B-values), telles que la justice, la beauté, l’unité et la vérité.
Sur le versant phénoménologique, la B-cognition entre en résonance directe avec l’injonction d’Edmund Husserl d’un retour « aux choses mêmes ». Elle partage avec l’époché phénoménologique la mise entre parenthèses de tout jugement préconçu, de toute thèse d’existence pratique et de toute attente préalable. L’observateur s’abstient d’imposer son propre cadre catégoriel au phénomène qui se dévoile. Comme le soulignait Maslow, c’est une perception « taoïste », caractérisée par la non-ingérence (le wu wei), où l’esprit accueille ce qui est sans chercher à modifier, domestiquer ou contraindre la réalité perçue.
D’un point de vue gestaltiste, la cognition de l’Être hérite des travaux de Max Wertheimer et de Kurt Goldstein sur la perception des structures intégrées. La D-cognition découpe le champ perceptif en isolant des figures sur un fond en fonction de leur dangerosité ou de leur intérêt immédiat ; la B-cognition, quant à elle, saisit la figure et le fond dans leur corrélation inséparable. L’objet perçu n’est pas fragmenté en propriétés distinctes, mais appréhendé comme une totalité autonome et souveraine, dont l’organisation interne justifie sa propre existence.
Enfin, sur le plan épistémologique, cette théorie postule que la connaissance la plus authentique et la plus objective du monde ne provient pas d’un détachement chirurgical et froid, mais au contraire d’une forme d’amour contemplatif et d’identification intime avec l’objet. Pour Maslow, aimer un objet ou une personne pour elle-même permet de la voir avec une netteté impossible à atteindre lorsqu’on ne fait que l’utiliser.
7. Composantes clés, types et dimensions
La B-cognition s’articule autour de multiples facettes phénoménologiques et structurelles distinctives que Maslow et ses successeurs ont systématiquement documentées :
- Non-jugement et acceptation inconditionnelle : L’absence totale d’évaluation normative, de condamnation ou de valorisation intéressée. L’observateur contemple l’objet avec une neutralité bienveillante, acceptant son existence brute sans souhaiter qu’il soit différent de ce qu’il manifeste.
- Perception holistique de l’objet : L’objet est envisagé dans sa singularité plénière, non comme le représentant interchangeable d’une classe ou d’une étiquette abstraite, mais comme un univers en soi, autonome et autosuffisant.
- Désactivation de l’ego (Désindividuation temporelle) : L’observateur oublie ses propres désirs, ses insécurités et ses aspirations. La conscience de soi s’estompe, permettant une absorption complète dans la contemplation du stimulus externe ou de l’expérience intérieure.
- Détachement des impératifs spatio-temporels : L’expérience cognitive s’ancre dans un « ici et maintenant » si absolu que la perception linéaire du temps est suspendue. Les repères chronologiques habituels perdent toute signification opératoire.
- Orientation vers les valeurs de l’Être (B-Values) : La perception s’aligne automatiquement sur des méta-qualités telles que la simplicité, l’élégance, la richesse expressive, l’exhaustivité, l’inévitabilité et la transcendance des dichotomies (par exemple, la conjonction du tragique et du sublime).
- B-Amour (Being-Love) associé : Une forme d’affection désintéressée, non possessive et inconditionnelle envers l’objet de perception, contrastant radicalement avec le « D-Amour », lequel s’enracine dans la demande affective et la peur de l’abandon.
8. Exemples et illustrations cliniques
Pour illustrer la divergence entre la cognition ordinaire et la cognition de l’Être, Maslow recourait souvent à l’exemple de la contemplation d’un tableau d’art ou d’un chef-d’œuvre musical. Un individu fonctionnant en D-cognition écoutera un mouvement de quatuor à cordes en cherchant à identifier la technique de jeu, à déterminer le statut social conféré par sa présence au concert, ou à meubler un sentiment d’ennui ou d’anxiété. En revanche, dans un état de B-cognition, l’auditeur est totalement absorbé par la trame sonore : la musique n’est plus un stimulus extérieur, elle devient une expérience de pure cohérence où chaque note justifie la précédente, provoquant une sensation d’évidence et de beauté transcendante qui transcende tout besoin de commentaire analytique.
Dans le domaine relationnel, la B-cognition s’illustre de manière particulièrement éclatante dans la relation parent-enfant. Un parent sous l’emprise de la D-cognition perçoit son enfant comme une extension de son propre ego ou un vecteur de réalisation personnelle ; il s’inquiète de ses notes, calcule son avenir, compare ses performances à celles de ses pairs et juge continuellement ses comportements. À l’opposé, lors d’un moment de B-cognition, le parent contemple son enfant endormi ou absorbé dans un jeu spontané : il le voit comme un miracle ontologique absolu, parfait en lui-même, indépendamment de toute perspective de réussite scolaire ou sociale. L’enfant est simplement aimé pour son Être.
Sur le plan clinique, un psychothérapeute opérant en D-cognition a tendance à fragmenter le patient en une constellation de symptômes, d’antécédents anamnestiques et d’hypothèses diagnostiques issues du DSM ; il cherche activement une solution technique rapide pour corriger le dysfonctionnement. À l’inverse, lorsqu’il accède à la B-cognition, le thérapeute perçoit le patient dans sa globalité existentielle irréductible. La souffrance, les défenses et les paradoxes de l’individu sont compris comme l’expression d’un organisme luttant pour son sens et son intégrité. Cette présence clinique inconditionnelle permet souvent de créer un espace de sécurité relationnelle d’une puissance transformatrice exceptionnelle.
9. Mesure et évaluation psychologique
Évaluer empiriquement la cognition de l’Être représente un défi méthodologique substantiel, en raison de son caractère éphémère, hautement subjectif et qualitativement holistique. Néanmoins, plusieurs instruments psychométriques ont été développés au fil des décennies pour opérationnaliser et quantifier les dimensions sous-jacentes à ce construit.
Le premier outil historique majeur fut le Personal Orientation Inventory (POI), conçu par Everett L. Shostrom en 1964 dans le sillage direct des travaux de Maslow. Le POI évalue les attitudes et valeurs associées à l’actualisation de soi à travers deux échelles principales (la compétence temporelle et l’orientation interne du soutien) ainsi que dix sous-échelles spécifiques, parmi lesquelles la « vision de la nature de l’homme » et l’« acceptation de l’agressivité », qui mesurent la propension à appréhender les phénomènes humains sans dichotomie réductrice, trait typique de la B-cognition.
Plus tard, des échelles plus resserrées ont vu le jour, à l’instar du Short Index of Self-Actualization (Jones & Crandall, 1986) ou des mesures psychométriques développées pour l’étude des expériences paroxystiques, telles que la Peak Experience Scale. Dans les courants plus récents de la psychologie contemporaine, la B-cognition est indirectement explorée par le biais d’échelles validées mesurant des construits convergents, comme le flow ou expérience optimale (l’Experience Fluctuation Scale de Mihaly Csikszentmihalyi), l’état d’émerveillement profond (la Dispositional Positive Emotion Scale – Awe subscale de Shiota, Keltner et John, 2006) ou encore les échelles de présence attentive et de pleine conscience mesurant la décentration cognitive (comme le Five Facet Mindfulness Questionnaire).
10. Applications et pertinence pratique
Bien que d’essence philosophique et théorique, la cognition de l’Être trouve des répercussions concrètes et fécondes dans de multiples champs appliqués de la psychologie contemporaine :
- Psychothérapie humaniste et existentielle : En pratique clinique, la capacité du praticien à adopter une posture de B-cognition enrichit considérablement l’alliance thérapeutique. Elle favorise le regard positif inconditionnel formalisé par Carl Rogers, permettant au patient de se sentir pleinement accueilli au-delà de sa symptomatologie, ce qui catalyse les processus de restructuration identitaire profonde.
- Leadership et dynamique organisationnelle : Dans le management éclairé (ce que Maslow nommait le management eupsychien), la B-cognition permet aux dirigeants d’envisager les collaborateurs non comme de simples ressources de production substituables, mais comme des personnes porteuses d’un potentiel d’autonomie et de créativité singulier. Cela transforme la culture d’entreprise en un environnement soutenant la métamotivation et la coopération systémique.
- Pédagogie et enseignement supérieur : L’éducation axée sur la B-cognition invite à dépasser le modèle purement utilitaire de transmission de compétences techniques ou de préparation aux examens. Elle encourage l’éveil de la curiosité intrinsèque, l’émerveillement intellectuel et la découverte désintéressée des savoirs, formant des apprenants capables d’une pensée critique et nuancée face à la complexité du monde.
- Création artistique et résolution de problèmes complexes : Dans le domaine de l’innovation et des arts, l’accès à ce mode cognitif suspend la fixation fonctionnelle (l’incapacité à envisager un objet autrement que par son usage conventionnel). L’artiste ou l’ingénieur en B-cognition est capable de percevoir les matériaux, les formes et les idées sous un jour radicalement neuf, favorisant l’émergence d’intuitions sérendipiteuses majeures.
11. Recherches et preuves empiriques
Si Abraham Maslow s’appuyait principalement sur des observations naturalistes, des entretiens cliniques et des analyses biographiques qualitatives, les neurosciences cognitives et la psychologie expérimentale moderne ont apporté un éclairage empirique substantiel validant plusieurs de ses intuitions centrales. Les recherches sur le « réseau du mode par défaut » (Default Mode Network ou DMN) constituent l’une des correspondances neurobiologiques les plus frappantes. Les travaux de chercheurs tels que Judson Brewer ou Robin Carhart-Harris ont démontré que les états de méditation profonde, l’émerveillement transcendant (awe) ou les expériences modifiées de conscience s’accompagnent d’une désactivation marquée du cortex cingulaire postérieur et du cortex préfrontal médian, deux structures centrales dans l’auto-référencement et la rumination égocentrée. Cette baisse d’activité du DMN correspond précisément à la mise en veilleuse de l’ego théorisée dans la B-cognition.
Par ailleurs, les études contemporaines sur le phénomène d’émerveillement (awe), menées notamment par Dacher Keltner et Jonathan Haidt, démontrent empiriquement que l’exposition à des stimuli vastes et complexes (paysages grandioses, prouesses intellectuelles, beauté esthétique) induit une modification perceptive immédiate : une réduction drastique du sentiment d’importance personnelle (le small-self effect), une plus grande ouverture d’esprit, une diminution des biais cognitifs de confirmation et une tolérance accrue à l’ambiguïté conceptuelle. Ces caractéristiques recoupent point par point la phénoménologie de la B-cognition documentée par Maslow six décennies plus tôt.
En outre, les travaux de Mihaly Csikszentmihalyi sur l’expérience autotélique et le flow ont corroboré l’existence d’états d’absorption intense où l’action et la conscience fusionnent, abolissant le temps psychologique subjectif et la conscience défensive de soi. Bien que le flow implique souvent une action finalisée alors que la B-cognition est davantage contemplative, les processus attentionnels non déformés par le besoin de validation sociale y sont rigoureusement identiques sur le plan de la réceptivité pure.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’universalité et l’expression de la B-cognition soulèvent d’importants questionnements épistémologiques lorsqu’on les confronte à la diversité socioculturelle. Forgée au sein de la société américaine de l’après-guerre, la théorie de Maslow a parfois été accusée de refléter un biais individualiste propre à la classe moyenne occidentale instruite, dans laquelle l’émancipation des besoins primaires et l’introspection constituent des luxes socioéconomiques accessibles.
Néanmoins, sur le plan philosophique et anthropologique, les fondements de la B-cognition trouvent des échos universels remarquablement enracinés dans les traditions orientales non occidentales. Les notions de prajñā (sagesse de perception directe) dans le bouddhisme Mahāyāna, de sakshi (le témoin silencieux non impliqué) dans l’Advaita Vedānta, ou encore la posture contemplative taoïste face à la nature témoignent du fait que la contemplation désintéressée de la réalité est un potentiel humain trans-culturel documenté depuis plusieurs millénaires. Dans ces traditions, la perception dégagée du désir individuel n’est pas considérée comme une rareté réservée à une élite auto-actualisée, mais comme l’état fondamental de l’esprit une fois libéré des illusions de l’attachement.
En revanche, la valorisation sociale de ce mode cognitif varie considérablement selon les contextes culturels. Dans les sociétés fortement collectivistes ou régies par une stricte régulation normative, l’attitude de B-cognition peut être perçue avec méfiance si elle est interprétée comme un détachement des devoirs sociaux, de la piété filiale ou de la productivité collective. À l’inverse, dans les cultures valorisant les expériences d’harmonie communautaire et de communion avec le vivant, les manifestations spontanées de B-cognition lors de rituels partagés sont reconnues comme des sources inestimables de cohésion et d’équilibre sociétal.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa richesse heuristique indéniable, le concept de B-cognition a fait l’objet de vives critiques épistémologiques et méthodologiques dès sa formulation initiale :
- Manque de rigueur empirique originelle : Les détracteurs béhavioristes et expérimentalistes reprochaient à Maslow d’avoir élaboré ses concepts à partir d’échantillons hautement sélectifs (amis proches, personnalités admirées) sans protocole standardisé en double aveugle. Ses descriptions phénoménologiques ont parfois été jugées plus proches de la métaphysique spéculative ou de la poésie que de la science expérimentale rigoureuse.
- Le risque de passivité et d’inadaptation pragmatique : Maslow lui-même a lucide et honnêtement admis l’un des écueils inhérents à une B-cognition exclusive ou mal régulée. Dans la mesure où elle implique une contemplation pure, détachée du besoin d’agir et exempte de jugement moral, elle peut conduire à une indifférence face au danger immédiat, à une naïveté sociale face à la manipulation, voire à une forme d’apathie politique devant les injustices criantes du monde réel. Dans la survie quotidienne, la D-cognition demeure indispensable.
- Difficulté d’opérationnalisation : La frontière théorique délimitant l’accès à la B-cognition demeure floue. Est-elle l’apanage exclusif des individus hautement actualisés, ou tout individu peut-il en faire l’expérience transitoire lors d’un coucher de soleil ou d’un deuil bouleversant ? Les écrits de Maslow oscillent parfois entre une vision élitiste de la maturité psychologique et une approche démocratique de l’expérience humaine.
- Biais d’idéalisation ontologique : Certains auteurs ont souligné que postuler l’existence de « valeurs ultimes de l’Être » (vérité, bonté, beauté intrinsèques) relève d’une ontologie téléologique essentialiste difficilement compatible avec les principes stricts du positivisme scientifique ou du constructivisme épistémologique moderne.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin de prévenir toute confusion théorique, il convient de discriminer précisément la B-cognition des notions périphériques avec lesquelles elle est régulièrement assimilée :
- D-cognition (Cognition du manque) : Son antithèse théorique directe. La D-cognition est sélective, analytique, angoissée et motivée par la satisfaction d’un besoin instrumental manquant. Là où la B-cognition contemple la réalité comme une fin en soi, la D-cognition appréhende l’environnement comme un réservoir de moyens et d’obstacles.
- Pleine conscience (Mindfulness) : Bien que la pleine conscience implique également une attention au moment présent sans jugement, elle se focalise principalement sur la régulation de l’attention et l’observation équanime des fluctuations internes du flux psychique (pensées, sensations corporelles), alors que la B-cognition met l’accent sur la fusion contemplative avec la structure de l’objet ou de la réalité globale et sur l’appréhension immédiate des valeurs transcendantes.
- Flow (Expérience optimale) : Le concept forgé par Csikszentmihalyi décrit un engagement total dans une activité exigeant un haut niveau de défi et de compétence technique. Si le flow partage avec la B-cognition la dissolution de l’ego et l’altération temporelle, il demeure généralement tourné vers une tâche séquentielle et active, tandis que la B-cognition est fondamentalement réceptive, contemplative et désintéressée de tout objectif de performance.
- Contemplation esthétique : La B-cognition englobe la contemplation artistique mais la transcende : elle peut s’appliquer indistinctement à la science, aux relations interpersonnelles, à la nature brute ou même à des aspects triviaux ou tragiques du réel quotidien, conférant à toute chose une dignité d’Être.
15. Synthèse et points clés
La cognition de l’Être constitue un sommet théorique de la psychologie humaniste, proposant une réhabilitation essentielle de la dimension contemplative de la psyché humaine. Elle démontre que l’appareil perceptif n’est pas uniquement un organe de survie dévolu au calcul défensif et à l’instrumentalisation du monde. L’être humain possède en lui la capacité dormante de suspendre ses appétits personnels pour regarder le monde en face, dans son admirable complexité, sa souveraineté absolue et sa vérité nue.
Ce mode cognitif ne saurait se substituer totalement à la cognition pragmatique du quotidien, indispensable à l’adaptation fonctionnelle et à l’action matérielle dans la cité. Il se pose plutôt comme son contrepoids salutaire et indispensable : une respiration de la conscience qui préserve l’homme moderne de l’aliénation utilitariste, enrichit sa vie intérieure et réenchante son rapport fondamental à l’existence.
Références
- Csikszentmihalyi, M. (1990). Flow: The Psychology of Optimal Experience. Harper & Row.
- Keltner, D., & Haidt, J. (2003). Approaching awe, a moral, aesthetic, and spiritual emotion. Cognition and Emotion, 17(2), 297–314. https://doi.org/10.1080/02699930302297
- Maslow, A. H. (1954). Motivation and Personality. Harper & Row.
- Maslow, A. H. (1962). Toward a Psychology of Being. D. Van Nostrand Company.
- Maslow, A. H. (1971). The Farther Reaches of Human Nature. The Viking Press.
- Shostrom, E. L. (1964). An inventory for the measurement of self-actualization. Educational and Psychological Measurement, 24(2), 207–218. https://doi.org/10.1177/001316446402400203