Chéilophagie : Le trouble du mordillement des lèvres

La chéilophagie est un comportement répétitif centré sur le corps caractérisé par la morsure compulsive et chronique des lèvres. Découvrez ses causes, ses mécanismes psychologiques et ses solutions thérapeutiques.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 30, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 30, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Caractérisée par une compulsion chronique et répétitive à se mordre ou se mâchonner les lèvres, la chéilophagie représente une manifestation clinique fréquente mais souvent méconnue du spectre des comportements répétitifs centrés sur le corps. Bien au-delà d’une banale habitude nerveuse, ce comportement peut entraîner des altérations physiques significatives, une détresse psychologique profonde et une altération notable de la qualité de vie des individus qui en souffrent.

Chéilophagie (Chilophagie)

1. Définition concise

La chéilophagie (parfois orthographiée chilophagie) désigne le comportement compulsif, stéréotypé et récurrent consistant à se mordre, se mordiller ou se ronger les lèvres, entraînant fréquemment des lésions tissulaires, des ulcérations et une altération de la muqueuse labiale. Sur le plan nosologique contemporain, cette affection est intégrée dans le groupe des comportements répétitifs centrés sur le corps (CRCC), eux-mêmes rattachés au spectre du trouble obsessionnel compulsif et apparentés.

Sur le plan psychopathologique, l’acte de chéilophagie ne relève pas d’une tentative consciente d’automutilation délibérée ou suicidaire, mais plutôt d’une réponse inadaptée à des états internes de tension cognitive, d’anxiété, d’ennui ou d’hypostimulation sensorielle. Les personnes atteintes ressentent généralement une impulsion irrépressible précédant l’acte, suivie d’un sentiment éphémère de soulagement, de régulation de l’affect ou de satisfaction sensorielle, rapidement supplanté par de la culpabilité, de la honte et des douleurs physiques persistantes.

Sur le versant somatique, la chéilophagie chronique conduit à une desquamation permanente du vermillon labial, à des rhagades douloureuses, à des saignements récurrents et, dans certains cas sévères, à des infections bactériennes secondaires ou à une chéilite chronique érosive. Sa sévérité varie d’un geste occasionnel quasi-automatique à un trouble psychiatrique invalidant nécessitant une prise en charge multidisciplinaire impliquant dermatologues, odontologues, psychologues et psychiatres.

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « chéilophagie » puise son origine directement dans le grec ancien. Il est composé de deux radicaux morphologiques distincts : d’une part, le substantif cheilos (χεῖλος), qui signifie littéralement « lèvre » ou « bord », et d’autre part, la racine verbale phagein (φαγεῖν), qui se traduit par « manger », « dévorer » ou « consommer ». La construction littérale du mot renvoie donc à l’acte de « manger ses propres lèvres ».

La variante orthographique « chilophagie » résulte d’une translittération latinisée ou hellénique simplifiée du digramme grec « ει » (ei) vers le « i », phénomène fréquent dans le vocabulaire médical francophone (comparable à l’alternance entre chéilite et chilite). Le terme est apparu dans la littérature médicale et stomatologique européenne au tournant du XXe siècle afin de distinguer les lésions labiales mécaniques autoinfligées des affections чисто infectieuses, dermatologiques ou tumorales. Il a ensuite été adopté par la psychopathologie pour qualifier spécifiquement la dimension comportementale de cette conduite.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le mot chéilophagie est un substantif féminin singulier (la chéilophagie, une chéilophagie). Son pluriel s’écrit « chéilophagies ».

Sur le plan phonétique, le terme se prononce couramment en français standard sous la forme [ke.i.lɔ.fa.ʒi] ou [ʃe.i.lɔ.fa.ʒi], l’initiale « ché- » étant tantôt prononcée avec un son occlusif vélaire sourd [k] (conformément à l’étymon grec), tantôt avec un son fricatif postalvéolaire sourd [ʃ] par assimilation à l’orthographe française usuelle. L’adjectif correspondant est « chéilophage » (qui s’adonne à la chéilophagie), également employé comme substantif épicène pour désigner la personne concernée.

4. Explication conceptuelle détaillée

La chéilophagie dépasse largement la simple manifestation d’un maniérisme ou d’une mauvaise habitude d’enfance. Elle s’inscrit dans une constellation de dynamiques neuropsychologiques, comportementales et émotionnelles complexes. Au cœur de ce construit réside une altération du contrôle inhibiteur moteur associée à une anomalie des circuits de traitement du signal de récompense et de soulagement émotionnel.

Les observations cliniques révèlent deux modalités principales d’exécution motrice, qui peuvent coexister chez le même individu :

  • La modalité automatique (inconsciente) : L’individu mordille ses lèvres de manière involontaire, en dehors de toute focalisation attentionnelle explicite, le plus souvent durant des périodes d’hypo-activation cognitive (regarder un écran, lire passivement, être plongé dans ses pensées) ou, paradoxalement, de concentration intense nécessitant une régulation de la charge mentale. L’individu ne prend conscience de son comportement qu’après l’apparition d’un stimulus douloureux ou d’un saignement.
  • La modalité focalisée (consciente) : L’acte est précédé d’une tension psychologique ou physique intolérable, souvent focalisée sur une irrégularité tactile perçue sur la lèvre (une petite peau sèche, une squame, une aspérité). L’individu s’engage alors dans une recherche active, à l’aide de ses incisives ou de ses doigts, afin de « lisser » ou d’arracher l’imperfection, ce qui déclenche un cercle vicieux de lésions, de cicatrisation rugueuse et de nouveaux mordillements.

Sur le plan fonctionnel, la chéilophagie opère comme une boucle de rétroaction négative. Face à un stresseur interne (anxiété, frustration, ennui) ou externe, l’acte de morsure génère une décharge sensorielle tactile et proprioceptive intense. Cette stimulation déclenche une analgésie relative et un apaisement passager de la tension psychique par le biais de mécanismes de renforcement négatif : l’inconfort émotionnel diminue temporairement, ce qui augmente la probabilité de réapparition du comportement lors du prochain épisode de détresse.

Toutefois, ce soulagement s’avère fugace. Dès l’interruption de l’acte, la douleur physique, la perception d’une lèvre abîmée ou ensanglantée, et l’émergence d’émotions secondaires délétères (honte, sentiment d’impuissance, perte d’auto-efficacité) viennent réactiver la détresse psychologique de départ, incitant de nouveau le sujet à engager le comportement pour s’autoréguler. Cette dynamique circulaire enferme le patient dans un cycle addictif ou compulsif difficile à briser sans intervention structurée.

5. Évolution historique

Historiquement, l’étude des morsures labiales et des traumatismes autoinfligés de la sphère orale s’est d’abord développée dans le champ de la dermatologie et de la médecine dentaire. Dès la fin du XIXe siècle, les dermatologistes français, notamment Ernest Besnier et Louis-Anne-Jean Brocq, s’intéressent aux « névrodermies » et aux « excoriations névrotiques », identifiant que certaines lésions cutanées du visage et des lèvres n’étaient pas des maladies organiques intrinsèques mais la conséquence directe de traumatismes répétés infligés par le patient lui-même.

Au milieu du XXe siècle, la littérature stomatologique introduit des descripteurs morphologiques précis, tels que la morsicatio labiorum (ou morsure chronique des lèvres), souvent associée à la morsicatio buccarum (morsure de la muqueuse jugale). Ces tableaux étaient alors principalement décrits sous l’angle de leurs conséquences anatomopathologiques (kératose réactionnelle, hypertrophie tissulaire, lésions leucoplasiques bénignes) sans que la dynamique psychopathologique sous-jacente ne fasse l’objet d’un examen approfondi.

L’essor des thérapies comportementales dans les années 1970, notamment grâce aux travaux pionniers de Nathan Azrin et Richard Nunn sur l’entraînement au renversement des habitudes (Habit Reversal Training), a permis de reconsidérer ces comportements comme des habitudes motrices dysfonctionnelles conditionnées, accessibles à la modification comportementale. À partir des années 1990 et 2000, l’avènement des classifications standardisées (DSM et CIM) et les travaux d’organismes spécialisés comme The TLC Foundation for Body-Focused Repetitive Behaviors ont progressivement unifié la chéilophagie avec la trichotillomanie, l’onychophagie et la dermatillomanie au sein d’un modèle unifié de troubles du spectre obsessionnel-compulsif.

6. Fondements théoriques

La compréhension scientifique de la chéilophagie s’appuie sur plusieurs modèles théoriques complémentaires qui éclairent son étiologie et son maintien :

Le modèle comportemental et de l’apprentissage : Selon ce cadre fondé sur le conditionnement opérant, la chéilophagie est déclenchée par des stimuli discriminatifs (internes comme l’anxiété, ou externes comme l’inactivité) et maintenue par des renforcements puissants. Le renforcement négatif prédomine (l’évitement ou l’atténuation d’émotions aversives), tandis qu’un renforcement positif peut également survenir via la gratification sensorielle, tactile et gustative liée au mâchonnement.

Le modèle de régulation affective : Ce modèle postule que les personnes présentant des comportements répétitifs centrés sur le corps ont un déficit d’accès à des stratégies adaptatives d’autorégulation émotionnelle. L’acte corporel répétitif sert de régulateur de substitution (mécanisme homéostatique) pour moduler un état d’activation physiologique (arousal), qu’il s’agisse d’abaisser une hyper-activation (stress aigu, colère, anxiété) ou de rehausser une hypo-activation (ennui, apathie, somnolence).

Le modèle neurobiologique : Les recherches en neuro-imagerie et en neurophysiologie suggèrent une perturbation des boucles cortico-striato-thalamo-corticales (CSTC), circuits impliqués dans la planification motrice, la formation d’habitudes et l’inhibition de la réponse motrice. Une dysrégulation des voies dopaminergiques et sérotoninergiques sous-tendrait la transition entre un geste intentionnel occasionnel et un automatisme comportemental rigide, insensible aux conséquences négatives à long terme.

Le modèle intégratif ComB (Comprehensive Behavioral Model) : Développé par Charles Mansueto et ses collaborateurs, ce modèle soutient que la chéilophagie découle de l’interaction synergique entre cinq domaines déclencheurs et modulateurs : sensoriels (texture de la lèvre), cognitifs (pensées d’imperfection), affectifs (émotions pénibles), moteurs (postures facilitatrices telles que poser sa main sur la bouche) et environnementaux (contexte physique favorable à l’isolement).

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

L’évaluation clinique de la chéilophagie nécessite d’analyser le comportement à travers plusieurs composantes structurales et fonctionnelles :

  • Topographie motrice : Utilisation exclusive des dents antérieures (incisives) pour attraper et étirer la muqueuse, combinaison de l’aspiration labiale avec mastication, ou couplage du geste dentaire avec le grattage manuel préalable à l’aide des doigts et des ongles.
  • Localisation lésionnelle : Atteinte préférentielle du vermillon de la lèvre inférieure (plus accessible sur le plan biomécanique), de la lèvre supérieure, ou atteinte commissurale bilatérale.
  • Niveau de conscience réflexive : Spectre continu allant du comportement purement automatique (sans enregistrement conscient immédiat) au comportement hautement focalisé et rituel (le patient inspecte visuellement ou palpe numériquement ses lèvres jusqu’à dénuder complètement un lambeau d’épithélium).
  • Facteurs déclencheurs internes : Fluctuations affectives négatives (stress professionnel, tristesse, timidité sociale), rumination cognitive, ou surcharge sensorielle requérant un point focal d’ancrage corporel.
  • Facteurs déclencheurs externes : Exposition à des environnements asséchants (climat froid, air climatisé) favorisant les gerçures, lesquelles deviennent des déclencheurs tactiles immédiats de mordillement.
  • Gravité somatique : Présence de micro-abrasions superficielles, d’érosions profondes, d’hyperkératose réactionnelle blanchâtre (plaques d’épaississement mucosal), de saignements quotidiens ou d’altérations permanentes de l’architecture labiale.

8. Exemples et cas illustratifs

Cas 1 : Chéilophagie automatique liée à la concentration cognitive
Julien, un développeur informatique de 28 ans, consulte son médecin pour des plaies chroniques et douloureuses à la lèvre inférieure. Il rapporte ne pas se rendre compte qu’il se mord les lèvres lorsqu’il écrit du code complexe ou lorsqu’il lit des rapports techniques. Ce n’est qu’en ressentant le goût métallique du sang ou une douleur cuisante qu’il réalise l’ampleur du traumatisme infligé. Chez Julien, la chéilophagie est purement automatique et sert de modulateur attentionnel involontaire durant des périodes d’effort intellectuel soutenu.

Cas 2 : Chéilophagie focalisée avec rituel sensoriel et perfectionnisme
Camille, 34 ans, décrit une impulsion impérieuse à mordre ses lèvres dès qu’elle perçoit la moindre aspérité au toucher de sa langue ou de ses doigts. Elle ressent une détresse importante face à l’asymétrie ou à la texture rugueuse de sa muqueuse labiale, ce qui déclenche des séances prolongées dans sa salle de bain, devant son miroir, où elle utilise ses incisives pour arracher les squames jusqu’à rendre la surface « lisse ». Cette tentative paradoxale de perfectionnement aboutit invariablement à de nouvelles plaies béantes, renforçant sa détresse et alimentant un sentiment dévastateur de culpabilité.

9. Évaluation et mesure clinique

Le diagnostic et la quantification de la chéilophagie reposent sur une démarche d’investigation minutieuse, ce trouble n’étant pas toujours spontanément rapporté par le patient en raison d’un sentiment persistant de gêne.

L’évaluation clinique débute par une anamnèse détaillée visant à préciser la fréquence quotidienne des épisodes, la durée moyenne consacrée au comportement, l’intensité de l’envie irrépressible (craving labial) et le degré d’interférence avec la vie quotidienne. Le clinicien doit distinguer la chéilophagie des mouvements involontaires secondaires à une dyskinésie tardive, à un tic moteur simple du syndrome de Gilles de la Tourette ou à des stéréotypies motrices associées à un trouble du spectre de l’autisme.

Bien qu’il n’existe pas d’échelle exclusivement dédiée à la chéilophagie validée internationalement, les cliniciens et chercheurs emploient couramment des versions adaptées des outils psychométriques validés pour les CRCC, notamment :

  • L’échelle de dermatillomanie de Massachusetts General Hospital (MGH-SPS) : Adaptée pour mesurer la fréquence, l’envie, la détresse et le contrôle perçu sur les traumatismes labiaux.
  • L’échelle Skin Picking Scale-Revised (SPS-R) : Utilisée pour évaluer les deux facteurs cardinaux que sont la sévérité du comportement et le retentissement psychosocial.
  • L’auto-enregistrement écologique (Ecological Momentary Assessment – EMA) : Méthode consistant pour le patient à tenir un journal de bord en temps réel (sur carnet ou application numérique), consignant chaque épisode, l’heure, le contexte émotionnel déclencheur et les sensations éprouvées.

Un examen stomatologique et dermatologique minutieux est indispensable pour quantifier les dommages tissulaires, exclure une pathologie maligne ou pré-cancéreuse (comme une chéilite actinique), et vérifier l’absence d’infections opportunistes (candidose labiale, surinfection staphylococcique).

10. Applications et pertinence pratique

La prise en charge efficace de la chéilophagie requiert une intervention intégrative combinant approches psychothérapeutiques, ajustements comportementaux et mesures médicales réparatrices.

Sur le plan psychothérapeutique, l’entraînement au renversement des habitudes (TRH / Habit Reversal Training) constitue le traitement de première ligne fondé sur les données probantes. Ce protocole se structure en trois étapes clés :

  1. L’entraînement à la prise de conscience : Le patient apprend à identifier les signaux précurseurs (tensions musculaires faciales, mouvements de la langue contre les lèvres, contextes environnementaux propices).
  2. La réponse concurrente : L’apprentissage d’un comportement moteur physiquement incompatible avec la morsure labiale (par exemple, serrer doucement les lèvres l’une contre l’autre sans les enrouler, pincer légèrement les mâchoires avec la langue collée au palais, ou serrer une balle antistress) dès que l’impulsion survient, pendant une durée minimale d’une à deux minutes.
  3. Le soutien social et la motivation : Implication de l’entourage pour renforcer positivement les progrès et encourager le maintien des stratégies de contrôle.

La thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) apporte un complément substantiel en aidant le patient à accueillir ses émotions aversives et ses sensations corporelles désagréables sans chercher à les fuir ou à les neutraliser par l’acte compulsif de morsure.

Sur le versant somatique, des mesures barrières temporaires peuvent être appliquées : port d’une gouttière dentaire occlusale nocturne ou diurne pour empêcher mécaniquement les dents d’atteindre la muqueuse, application fréquente de baumes réparateurs occlusifs (à base de vaseline, céramides ou cire d’abeille) afin de supprimer les aspérités rugueuses qui déclenchent le comportement, et évitement strict des produits cosmétiques irritants ou parfumés.

11. Recherche et données empiriques

Les investigations épidémiologiques et cliniques consacrées aux comportements répétitifs centrés sur le corps révèlent que les comportements orofaciaux compulsifs touchent une proportion significative de la population générale, avec une prévalence estimée entre 2 % et 5 % pour les formes cliniquement sévères, bien que les formes subcliniques soient beaucoup plus répandues.

Des études menées sous la direction de chercheurs spécialisés dans les troubles du contrôle des impulsions, tels que Jon E. Grant et Dan J. Stein, ont mis en évidence un taux élevé de comorbidité entre la chéilophagie et d’autres troubles psychiatriques de l’axe I, notamment les troubles anxieux généralisés, le trouble dépressif caractérisé, ainsi que d’autres CRCC (onychophagie dans plus de 40 % des cas, trichotillomanie). La recherche indique également une prédominance féminine parmi les cohortes cliniques demandeuses de soins, bien que les enquêtes anonymes en population générale montrent une distribution plus équilibrée entre les sexes, suggérant que les hommes consultent moins spontanément pour ce motif.

Les études en neuro-imagerie fonctionnelle ont mis en lumière des anomalies structurelles et fonctionnelles dans le cortex orbitofrontal et le striatum chez les patients souffrant de comportements compulsifs corporels. Ces anomalies se traduisent par une diminution de la flexibilité cognitive et une difficulté accrue à inhiber une réponse motrice automatisée lors des tests de type Go/No-Go ou tâche de Stop-Signal.

12. Considérations socioculturelles et transculturelles

La perception et l’impact de la chéilophagie sont profondément modulés par les normes culturelles, les standards esthétiques et le statut attribué au visage dans les interactions sociales. Dans la majorité des sociétés contemporaines, les lèvres occupent une place centrale dans la communication verbale et non verbale, l’attractivité physique et l’expression émotionnelle.

Par conséquent, les séquelles visibles de la chéilophagie (lèvres gercées, croûtes sanguinolentes, asymétries) font l’objet d’une stigmatisation sociale prononcée. Les personnes affectées rapportent un sentiment aigu de honte sociale (social shame), les conduisant fréquemment à des stratégies d’évitement interpersonnel, au refus de parler de près avec autrui, ou à l’application excessive de maquillage et de rouges à lèvres destinés à masquer les lésions, bien que ces cosmétiques puissent paradoxalement aggraver l’irritation cutanée.

Sur le plan transculturel, si l’acte moteur de se mordiller les lèvres s’observe universellement comme manifestation de stress ou d’attention soutenue, le seuil à partir duquel ce comportement est étiqueté comme « pathologique » varie. Dans certaines cultures, il demeure perçu comme une simple marque de nervosité ou de timidité devant être corrigée par la discipline personnelle, ce qui retarde considérablement l’accès à un diagnostic formel et à une prise en charge psychologique spécialisée.

13. Critiques, controverses et limites

La chéilophagie fait l’objet de plusieurs débats nosologiques et cliniques au sein de la communauté psychiatrique :

La première controverse concerne son statut classificatoire au sein du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5). La chéilophagie n’y figure pas en tant que trouble autonome distinct, mais se trouve subsumée sous la catégorie générique des « Autres troubles obsessionnels-compulsifs et apparentés spécifiés : trouble du comportement répétitif centré sur le corps » ou considérée comme une variante topographique du trouble d’excoriation cutanée (dermatillomanie). Certains cliniciens soutiennent qu’en raison de la spécificité anatomique, fonctionnelle et odontologique de la sphère buccale, la chéilophagie mériterait des critères diagnostiques et des protocoles standardisés propres.

Une seconde limite réside dans le risque de surmédicalisation ou de pathologisation de conduites adaptatives banales. La quasi-totalité des individus a occasionnellement mordu une lèvre gercée ou mordillé sa muqueuse lors d’un pic de stress temporaire. La délimitation précise entre une habitude physiologique transitoire sans gravité et un trouble psychopathologique requiert la démonstration formelle d’une altération cliniquement significative du fonctionnement social ou professionnel, ou d’une détresse psychologique intolérable.

Enfin, sur le plan thérapeutique, l’efficacité des traitements pharmacologiques (notamment les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine ou les modulateurs glutamatergiques comme la N-acétylcystéine) présente des résultats mitigés et des niveaux de preuve encore insuffisants dans le traitement isolé des morsures labiales compulsives, soulignant la nécessité d’études randomisées contrôlées plus rigoureuses.

14. Termes connexes et distinctions nosologiques

Il est capital de différencier la chéilophagie de plusieurs affections et comportements apparentés au sein de la nosographie :

  • Dermatillomanie (Trouble d’excoriation cutanée) : Comportement consistant à pincer, gratter ou curer sa propre peau, ciblant principalement le visage, les bras ou les mains à l’aide des ongles ou d’instruments. Bien que la chéilophagie puisse être assimilée à une forme d’excoriation lorsqu’elle s’effectue avec les doigts, le terme chéilophagie s’applique spécifiquement lorsque la force motrice et masticatoire buccale est engagée pour léser les lèvres.
  • Onychophagie : Fait de se ronger compulsivement les ongles et les tissus péri-unguéaux. Bien qu’elle appartienne à la même famille des CRCC et partage des mécanismes de régulation similaires, la cible anatomique et les conséquences cliniques (paronychie, altérations unguéales permanentes) sont distinctes.
  • Morsicatio labiorum / buccarum : Terme histologique et stomatologique désignant les lésions macroscopiques et microscopiques provoquées par la mastication chronique des lèvres ou des joues. Il décrit l’entité anatomopathologique résultante (plaques kératosiques blanchâtres), tandis que la chéilophagie désigne préférentiellement le comportement psychomoteur compulsif lui-même.
  • Tic moteur simple : Mouvement involontaire, soudain, rapide et non rythmique (tel qu’une contraction spasmodique de la lèvre). Contrairement au tic, la chéilophagie est une séquence motrice complexe et coordonnée, souvent orientée vers un but de soulagement de tension ou de modification tactile de la surface cutanée.
  • Automutilation non suicidaire (AMNS) : Acte délibéré de destruction tissulaire (coupures, brûlures) visant à transformer une souffrance psychique insupportable en douleur physique ou à s’auto-punir. Dans la chéilophagie, l’intention première n’est jamais de se faire mal, mais plutôt de supprimer une irrégularité ou de moduler une tension, la douleur n’étant qu’un dommage collatéral non recherché.

15. Résumé et points clés

La chéilophagie est un trouble complexe situé à l’intersection de la dermatologie, de la dentisterie et de la psychiatrie contemporaine. Les points essentiels à retenir incluent :

  • Nature du trouble : Comportement répétitif centré sur le corps caractérisé par la mastication ou la morsure récurrente et incontrôlée des lèvres, aboutissant à des lésions tissulaires visibles.
  • Fonction psychologique : Agit principalement comme un instrument inadapté de régulation affective, d’apaisement de l’anxiété ou de modulation de la concentration intellectuelle par le biais d’un renforcement négatif.
  • Double modalité : S’exprime selon deux formes cliniques complémentaires : une forme automatique (inconsciente, survenant lors de moments d’inattention ou de focalisation intellectuelle) et une forme focalisée (consciente, dirigée contre une imperfection perçue).
  • Conséquences : Entraîne une morbidité physique locale (chéilite érosive, saignements, risque d’infection) doublée d’un fardeau émotionnel lourd (honte, détresse, évitement social).
  • Intervention : La prise en charge la plus validée repose sur l’entraînement au renversement des habitudes (TRH), intégré aux thérapies cognitives et comportementales (TCC), associé à des soins locaux de restauration de la barrière cutanée et, si nécessaire, au port de dispositifs de protection dentaire.

Références

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Grant, J. E., & Stein, D. J. (2014). Body-focused repetitive behavior disorders in ICD-11. Revista Brasileira de Psiquiatria, 36(Suppl 1), 59–64. https://doi.org/10.1590/1516-4446-2013-1228

Mansueto, C. S., Stemberger, R. M., Thomas, A. M., & Golomb, R. G. (1997). A comprehensive model for behavioral treatment of trichotillomania. Cognitive and Behavioral Practice, 4(1), 69–99. https://doi.org/10.1016/S1077-7229(97)80011-8

Snorrason, I., Belleau, E. L., & Woods, D. W. (2012). How related are hair pulling and skin picking? A review. Journal of Obsessive-Compulsive and Related Disorders, 1(3), 204–210. https://doi.org/10.1016/j.jocrd.2012.05.001

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 30). Chéilophagie : Le trouble du mordillement des lèvres. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cheilophagie-comportement-repetitif
Looti, Mohammed. “Chéilophagie : Le trouble du mordillement des lèvres.” Base de données de psychologie en français, 30 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cheilophagie-comportement-repetitif.
Looti, Mohammed. “Chéilophagie : Le trouble du mordillement des lèvres.” Base de données de psychologie en français. octobre 30, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cheilophagie-comportement-repetitif.