En psychologie clinique, en thérapie familiale et dans les sciences cognitives contemporaines, la causalité circulaire constitue une rupture épistémologique majeure avec le déterminisme linéaire classique hérité de la mécanique newtonienne. Plutôt que de concevoir les comportements humains comme une succession rigide de causes antérieures et d’effets consécutifs, cette perspective postule que les éléments d’un système vivant s’influencent mutuellement au sein de boucles de rétroaction récursives et perpétuelles. Comprendre cette dynamique relationnelle permet d’appréhender la complexité des interactions humaines, où chaque réponse devient à son tour le stimulus déclencheur du comportement d’autrui.
Causalité circulaire
1. Définition concise
La causalité circulaire désigne un principe systémique et épistémologique selon lequel deux ou plusieurs variables, individus ou sous-systèmes s’influencent mutuellement dans un processus récursif continu, où l’effet d’une action rétroagit sur sa cause initiale pour la modifier, la stabiliser ou l’amplifier. Dans ce paradigme, il n’existe ni début absolu, ni fin définitive, ni agent unilatéralement responsable dans la chaîne interactionnelle.
Sur le plan psychologique et relationnel, ce concept postule que tout comportement au sein d’une unité sociale ou d’un réseau intrapsychique ne peut être compris isolément. Le comportement d’un individu $A$ suscite une réponse chez l’individu $B$, laquelle rétroagit directement sur la conduite future de $A$. L’analyse psychologique abandonne ainsi la question « Pourquoi cela a-t-il commencé ? » au profit de l’interrogation systémique « Comment ce modèle interactionnel se maintient-il dans l’ici et maintenant ? ».
Ce mode de causalité récursive s’oppose formellement à la causalité linéaire uni-directionnelle ($A \rightarrow B$). Il constitue le socle fondamental des approches écosystémiques, de la thérapie familiale, de la cybernétique comportementale et des modèles biopsychosociaux contemporains de la santé mentale.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « causalité » dérive du latin classique causalitas, lui-même issu de causa (« cause », « motif », « affaire », « procès »), désignant ce qui produit un effet ou rend compte de l’existence d’un phénomène. Le mot a été intégré dans le vocabulaire philosophique scolastique médiéval pour traduire les réflexions aristotéliciennes sur les quatre causes matérielle, formelle, efficiente et finale.
L’adjectif « circulaire » trouve sa source dans le latin circularis, dérivé de circulus (diminutif de circus, « cercle », « trajectoire arrondie »). Linguistiquement, l’adjectif renvoie à ce qui se déplace selon une trajectoire fermée revenant constamment à son point de départ sans rupture de continuité.
L’expression composée « causalité circulaire » a été formellement théorisée au milieu du XXe siècle, principalement à travers les traductions françaises des travaux anglo-saxons sur la circular causality et le concept de feedback (rétroaction). Elle a été popularisée dans l’espace francophone par des psychiatres et épistémologues tels que Paul Watzlawick, Gregory Bateson et les pionniers des thérapies familiales systémiques traduits aux Éditions du Seuil dans les années 1970.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, le syntagme se prononce phonétiquement /ko.za.li.te siʁ.ky.lɛʁ/. Il s’agit d’une locution nominale féminine singulière. Au pluriel, elle prend la marque régulière des deux termes : « des causalités circulaires » (/ko.za.li.te siʁ.ky.lɛʁ/).
Sur le plan morphosyntaxique, l’expression fonctionne comme un substantif composé désignant un paradigme conceptuel. Dans la littérature académique francophone, elle s’associe couramment avec des verbes de fonctionnement relationnel tels que « s’enraciner dans », « opérer selon », « substituer à la linéarité » ou « rétroagir par causalité circulaire ».
On rencontre occasionnellement des variantes quasi synonymes dans les textes spécialisés francophones, telles que « boucle causale », « causalité récursive », « causalité cybernétique » ou « causalité rétroactive », bien que le terme « causalité circulaire » demeure la formulation privilégiée dans le domaine de la psychologie clinique et de la systémique.
4. Explication conceptuelle détaillée
La compréhension approfondie de la causalité circulaire exige une refonte radicale du cadre explicatif conventionnel de la science classique. Dans le modèle mécaniste traditionnel, emprunté aux sciences dures du XIXe siècle, les phénomènes psychologiques sont habituellement décodés selon un schéma unidirectionnel où une cause initiale $A$ provoque directement une conséquence $B$. En psychopathologie classique, cette logique linéaire postule par exemple qu’un traumatisme précoce ($A$) engendre une névrose adulte ($B$), ou qu’un déséquilibre neurochimique spécifique induit un épisode dépressif caractérisé.
La causalité circulaire démontre l’insuffisance heuristique de ce réductionnisme lorsque l’on observe des systèmes complexes adaptatifs, qu’il s’agisse du cerveau humain, d’un couple en crise, d’un système familial ou d’une institution hospitalière. Dans ces configurations, l’effet produit rétroagit systématiquement sur l’entité émettrice par l’intermédiaire de boucles de rétroaction (ou feedback loops). Dès lors, la séparation stricte et chronologique entre cause et effet s’estompe pour laisser place à un processus continu d’autocorrection, d’amplification ou d’interdépendance dynamique.
Ce concept implique la notion fondamentale de ponctuation de la séquence communicationnelle. Selon l’école de Palo Alto, chaque participant à une interaction interpersonnelle a tendance à fragmenter artificiellement le flux continu des échanges pour désigner arbitrairement le comportement de l’autre comme étant la « cause » exclusive et son propre comportement comme une simple « réaction » défensive. La causalité circulaire démontre que cette ponctuation linéaire relève d’une illusion subjective : dans un conflit conjugal, l’affirmation « je me retire parce que tu cries » équivaut fonctionnellement à l’affirmation inverse « je crie parce que tu te retires ». Les deux conduites s’engendrent, se pérennisent et se co-construisent sans primauté temporelle réelle.
En outre, la causalité circulaire redéfinit la temporalité psychologique. Au lieu de focaliser l’intervention clinique sur l’archéologie causale du passé lointain (la quête de la cause originelle), le regard du praticien s’oriente vers la morphologie des processus interactionnels actuels. La question thérapeutique cardinale n’est plus de déterminer qui a commencé la séquence dysfonctionnelle, mais de repérer les séquences répétitives qui entretiennent la souffrance présente et d’identifier les rétroactions qui empêchent l’émergence d’une flexibilité relationnelle.
5. Évolution et développement historique
L’émergence de la causalité circulaire s’inscrit dans un vaste mouvement d’émancipation scientifique survenu dans la première moitié du XXe siècle, en réaction contre les limites du positivisme et du réductionnisme atomiste. Le développement historique de ce paradigme s’articule autour de trois jalons majeurs.
Le premier jalon correspond aux célèbres conférences Macy tenues à New York entre 1946 et 1953. Réunissant mathématiciens, neurobiologistes, anthropologues et psychologues, ces rencontres fondent la cybernétique sous l’égide de Norbert Wiener, John von Neumann, Warren McCulloch et Arturo Rosenblueth. Les chercheurs y analysent les mécanismes de téléologie, d’autorégulation et de servomécanismes chez les machines et les organismes vivants, démontrant que la régulation homéostatique requiert obligatoirement des circuits fermés de transmission d’information où le résultat d’une action oriente l’action suivante.
Le deuxième jalon est constitué par l’importation de ces modèles dans les sciences humaines et la psychopathologie par l’anthropologue Gregory Bateson et ses collaborateurs de l’École de Palo Alto dès 1952. Bateson, entouré de Don Jackson, John Weakland, Jay Haley et plus tard Paul Watzlawick, applique l’épistémologie cybernétique à la communication humaine et à la psychiatrie. Leurs travaux révolutionnaires sur la communication schizophrénique et la théorie de la double contrainte (double bind) montrent que les symptômes psychiatriques graves peuvent être compris comme des réponses adaptatives logiques au sein d’un circuit de communication familiale pathologique caractérisé par des injonctions circulaires paradoxales.
Le troisième jalon émerge dans les années 1970 avec la « cybernétique de second ordre » développée par Heinz von Foerster, Humberto Maturana et Francisco Varela, puis intégrée en thérapie systémique par l’école de Milan dirigée par Mara Selvini Palazzoli. Ce tournant postule que l’observateur fait lui-même partie intégrante du système observé. La causalité circulaire ne relie plus seulement les membres d’une famille entre eux, mais englobe également le thérapeute, ses représentations, ses interventions et le système thérapeutique dans son ensemble, consacrant le passage d’une vision mécanique de la boucle à une phénoménologie de la complexité cognitive.
6. Fondements théoriques
L’assise conceptuelle de la causalité circulaire repose sur la convergence de plusieurs cadres théoriques majeurs ayant redéfini les sciences contemporaines.
La théorie générale des systèmes, formalisée par le biologiste Ludwig von Bertalanffy à partir de 1940, en constitue le socle direct. Bertalanffy distingue les systèmes fermés, régis par les lois de la thermodynamique classique et de l’entropie, des systèmes ouverts, capables d’échanger de la matière, de l’énergie et de l’information avec leur environnement. Les organismes vivants et les groupes humains sont des systèmes ouverts gouvernés par le principe d’équifinalité : un même état final peut être atteint à partir de conditions initiales différentes et par des voies distinctes, précisément en raison de l’ajustement dynamique opéré par les causalités circulaires.
La cybernétique de premier ordre apporte ensuite la distinction cruciale entre rétroaction négative et rétroaction positive. La rétroaction négative (ou atténuatrice) s’oppose aux perturbations du milieu afin de maintenir l’équilibre interne d’un système ; c’est le mécanisme même de l’homéostasie, essentiel au maintien de l’identité biologique et familiale. À l’inverse, la rétroaction positive (ou amplificatrice) renforce la déviation, générant un effet d’entraînement qui peut conduire soit à l’effondrement du système, soit à une réorganisation qualitativement supérieure (morphogenèse). La causalité circulaire combine en permanence ces deux régulations complémentaires.
Enfin, la pragmatique de la communication humaine développée par Watzlawick, Beavin et Jackson (1967) opérationnalise ces concepts pour la psychologie. Ils démontrent que toute communication comporte deux aspects inséparables : le contenu (l’information verbale transmise) et la relation (la manière dont le message doit être entendu, qui définit la nature même du lien entre les interlocuteurs). La causalité circulaire s’exerce principalement au niveau de cet enjeu relationnel, où les définitions du soi et de l’autre se modulent récursivement au fil de métacommunications explicites et implicites.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La modélisation de la causalité circulaire dans l’analyse psychologique s’articule autour de composantes fonctionnelles et de déclinaisons structurelles précises :
- La rétroaction négative (homéostatique) : Circuit de contrôle par lequel un système neutralise les variations extérieures ou comportementales excessives pour préserver sa stabilité structurelle. Exemple en thérapie : l’intensification soudaine du symptôme d’un enfant dès lors que ses parents s’apprêtent à se séparer, ce qui force le couple parental à s’unir de nouveau autour de la prise en charge de l’enfant.
- La rétroaction positive (morphogénétique) : Mécanisme d’amplification cumulative où une modification minime induit une réaction croissante menant à une transformation radicale du système. Exemple : l’escalade symétrique de l’agressivité au cours d’une dispute conjugale où chaque réplique surenchérit sur la précédente.
- La ponctuation de la séquence des faits : Opération cognitive par laquelle un individu découpe arbitrairement la continuité interactionnelle pour introduire une distinction hiérarchique illusoire entre une cause extérieure et sa propre réaction.
- L’équifinalité et la multifinalité : Propriétés systémiques établissant qu’au sein d’un circuit causal circulaire, des causes identiques peuvent conduire à des effets totalement disparates (multifinalité), tandis que des conditions de départ variées peuvent déboucher sur des tableaux psychopathologiques similaires (équifinalité).
- La récursion systémique : Principe selon lequel les produits et les effets d’un processus sont eux-mêmes nécessaires à la reproduction et au maintien de ce même processus, constituant une boucle autopoïétique.
8. Exemples et illustrations cliniques
Pour illustrer la pertinence de la causalité circulaire en psychologie clinique, examinons deux cas représentatifs des interactions individuelles et relationnelles.
Considérons tout d’abord le trouble panique avec agoraphobie sous l’angle cognitivo-comportemental et systémique. Un patient ressent des palpitations bénignes dues au stress (sensation corporelle). Il interprète de manière catastrophiste cette sensation comme l’imminence d’une crise cardiaque fatale (cognition). Cette pensée anxiogène déclenche une activation massive du système nerveux sympathique, libérant de l’adrénaline (réaction neurophysiologique). En réponse, les palpitations cardiaques s’accélèrent brutalement. Face à cet emballement, le patient confirme sa croyance délétère initiale : « J’avais raison, mon cœur lâche » (renforcement cognitif), ce qui culmine dans l’attaque de panique. Ici, le symptôme physique n’est ni la cause exclusive ni la simple conséquence de l’angoisse : le trouble s’auto-entretient dans une boucle de causalité circulaire étroite liant perception intéroceptive, cognition et physiologie.
Sur le versant des relations interpersonnelles, analysons une dynamique courante en thérapie de couple désignée sous le terme de modèle « poursuivant-distanciant ». Un conjoint éprouve un sentiment de déconnexion affective et formule des demandes pressantes, voire des critiques répétées pour obtenir une réaction émotionnelle. L’autre conjoint, percevant ces reproches comme une menace intrusive ou une invalidation, s’isole dans le silence pour éviter l’escalade. Ce mutisme renforce immédiatement l’angoisse d’abandon du premier, qui intensifie ses reproches et ses poursuites. Plus l’un poursuit, plus l’autre fuit ; plus l’autre fuit, plus l’un poursuit. L’évaluation linéaire (« Il est passif-agressif » contre « Elle est harcelante ») masque la réalité : les deux partenaires sont prisonniers d’une causalité circulaire où chacun est simultanément déclencheur et réacteur de la détresse conjugale.
9. Évaluation, mesure et observation clinique
L’appréhension de la causalité circulaire impose au clinicien et au chercheur des méthodes d’évaluation distinctes des protocoles psychométriques traditionnels centrés uniquement sur le sujet individuel.
L’observation directe des interactions constitue l’outil primordial. Développée historiquement à Palo Alto et au Centre de thérapie familiale de Milan, cette méthode utilise la glace sans tain et l’enregistrement vidéo des entretiens. Les praticiens analysent la chorégraphie des échanges verbaux et non verbaux, chronomètrent les temps de parole, relèvent les interruptions, les postures physiques et les micro-expressions pour cartographier les régularités structurelles et les boucles de rétroaction en temps réel.
L’entretien clinique fait un usage intensif du questionnement circulaire, formalisé par Mara Selvini Palazzoli, Luigi Boscolo, Gianfranco Cecchin et Giuliana Prata en 1980. Cette technique consiste à inviter un membre du groupe familial à exprimer sa perception des relations unissant deux autres membres (« Quand votre père se mure dans le silence, que fait votre mère, et comment votre sœur réagit-elle à ce moment-là ? »). Cette démarche décentre le discours individuel, fait émerger les interconnexions systémiques et confronte directement les sujets aux circularités dont ils sont à la fois acteurs et témoins.
Sur le plan graphique et qualitatif, le génogramme relationnel et les schémas d’interactions systémiques permettent de tracer visuellement les flux de communication, les alliances, les ruptures et les boucles récursives à travers les générations. Dans la recherche contemporaine, l’analyse des séries temporelles (time-series analysis) et la modélisation mathématique des systèmes dynamiques non linéaires (théorie du chaos appliquée à la psychologie) fournissent des indices quantitatifs pour mesurer la synchronisation physiologique et comportementale au sein des dyades.
10. Applications pratiques et portée systémique
Les implications appliquées de la causalité circulaire touchent de nombreux champs de la santé mentale et de l’organisation humaine.
En psychothérapie systémique et familiale, l’identification de la causalité circulaire permet de procéder au recadrage (reframing) thérapeutique. Le clinicien décharge le « patient désigné » du poids exclusif de la maladie en redéfinissant le symptôme comme l’expression collective d’un dysfonctionnement transactionnel du groupe. Cette modification du sens entraîne une désescalade des jugements moraux et de la culpabilité, favorisant la recherche collaborative de nouvelles solutions relationnelles.
En psychologie organisationnelle et du travail, l’approche circulaire révolutionne la gestion des conflits et le leadership. Les problèmes de performance ou le mal-être au travail cessent d’être attribués unilatéralement à l’incompétence d’un employé ou à la tyrannie d’un manager. Les consultants systémiques analysent les circuits informationnels, les paradoxes institutionnels et les circuits d’incitation qui encouragent involontairement les dysfonctionnements que l’organisation prétend combattre.
Dans le domaine éducatif et scolaire, la prise en compte de la causalité circulaire aide à désamorcer les spirales d’échec chez les élèves présentant des troubles du comportement. L’étiquetage précoce (« élève perturbateur ») induit chez les enseignants une vigilance accrue et des attentes négatives (effet Golem), lesquelles provoquent chez l’enfant de l’anxiété et une opposition réactionnelle, validant en boucle le diagnostic initial de l’adulte.
11. Recherches empiriques et données probantes
Si la causalité circulaire a longtemps été taxée de métaphore purement théorique ou philosophique, plusieurs décennies de recherche empirique en psychologie et en neurosciences sociales sont venues corroborer sa validité écologique.
Les travaux novateurs de John Gottman sur la prédiction de la stabilité conjugale constituent une démonstration empirique exemplaire de la causalité circulaire. En enregistrant les paramètres physiologiques (fréquence cardiaque, conductance cutanée) et les expressions faciales des couples en interaction conflictuelle, Gottman et ses équipes ont modélisé l’escalade négative sous la forme d’équations mathématiques différentielles couplées. Leurs résultats révèlent que l’état physiologique et émotionnel d’un partenaire est immédiatement prédit par la trajectoire relationnelle circulaire de la dyade, prouvant l’existence de systèmes interactifs couplés impossibles à réduire à la simple somme des personnalités individuelles.
En neurosciences cognitives, les recherches sur les neurones miroirs inaugurées par Giacomo Rizzolatti ont offert un ancrage neurobiologique direct aux théories de la résonance circulaire interpersonnelle. Le cerveau humain traite les actions, les intentions et les émotions d’autrui au moyen de représentations motrices internes similaires. Il s’ensuit un couplage perception-action récursif continu entre individus, validant le postulat batesonien selon lequel l’esprit n’est pas confiné sous la boîte crânienne mais émerge dans le réseau relationnel.
Par ailleurs, l’épidémiologie psychiatrique a solidement documenté le rôle de l’émotion exprimée (Expressed Emotion – EE) dans le pronostic des rechutes chez les patients diagnostiqués schizophrènes (travaux de George Brown, Julian Leff). Un niveau élevé de critiques et d’hostilité intrafamiliale précipite les décompensations psychotiques, lesquelles majorent l’épuisement, le désarroi et l’agressivité des proches aidants, démontrant avec rigueur l’action concrète d’une boucle de causalité circulaire biopsychosociale.
12. Considérations culturelles et contextuelles
La validité et l’interprétation de la causalité circulaire varient sensiblement selon les matrices socioculturelles au sein desquelles s’expriment les interactions humaines.
Les sociétés occidentales contemporaines sont profondément ancrées dans une cosmologie individualiste et une tradition philosophique cartésienne qui survalorisent l’agentivité autonome, le libre arbitre individuel et la recherche de culpabilité légale ou morale unilatérale. Dans ce cadre culturel, les individus ont une propension spontanée à recourir à l’erreur fondamentale d’attribution, consistant à expliquer le comportement d’autrui par des dispositions internes immuables (le caractère, les tares génétiques) tout en ignorant les rétroactions contextuelles et systémiques.
À l’opposé, les cultures holistes, notamment celles imprégnées des philosophies orientales (bouddhisme, taoïsme), appréhendent spontanément l’univers et les relations humaines à travers le prisme de l’interdépendance causale (la coproduction conditionnée ou pratītyasamutpāda). Pour les individus issus de ces traditions, l’absence de cause première absolue et la nature circulaire des influences réciproques constituent une évidence intuitive, facilitant souvent l’appropriation des approches thérapeutiques systémiques.
Toutefois, la prudence clinique s’impose lors de l’application de ce modèle dans des contextes transculturels marqués par des violences structurelles, des oppressions politiques ou des disparités migratoires. Ignorer les dissymétries objectives de pouvoir au nom d’une causalité circulaire abstraite risque de masquer les réalités matérielles de l’injustice sociale et de la précarité qui s’imposent unilatéralement aux individus marginalisés.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa puissance explicative, le concept de causalité circulaire a suscité d’âpres controverses théoriques, éthiques et cliniques depuis son introduction dans le champ psychologique.
La critique la plus percutante émane des théoriciennes féministes de la thérapie familiale, notamment Rachel Hare-Mustin, Virginia Goldner et Thelma Jean Goodrich à la fin des années 1980. Elles ont vigoureusement dénoncé l’application aveugle de la causalité circulaire aux situations de violences conjugales ou d’abus sexuels intrafamiliaux. Postuler que « dans un système, chacun contribue à l’interaction » revient, dans les cas de maltraitance physique ou sexuelle, à rendre la victime co-responsable de l’agression qu’elle subit. Ces critiques indispensables ont rappelé que les rapports de force, les structures patriarcales et la loi morale instaurent des asymétries catégoriques : un agresseur est juridiquement et moralement seul responsable de la violence exercée, rendant l’usage de la causalité circulaire éthiquement inacceptable pour légitimer les abus.
Sur le plan épistémologique, d’éminents psychanalystes ont reproché à la systémique circulaire son rejet excessif de l’intrapsychique et de l’inconscient individuel. En réduisant l’être humain à une simple station relais d’un circuit de communication, l’approche cybernétique stricte court le risque de négliger la souffrance interne subjective, le fantasme, les conflits pulsionnels archaïques et la singularité de l’histoire du sujet.
Enfin, en recherche scientifique fondamentale, l’analyse des causalités circulaires se heurte à des défis méthodologiques considérables. La modélisation de boucles rétroactives infinies complique l’isolement expérimental des variables indépendantes et dépendantes, exposant parfois les théoriciens au soupçon de circularité tautologique : le système fonctionne ainsi parce qu’il s’auto-entretient, et il s’auto-entretient parce qu’il fonctionne ainsi.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute ambiguïté théorique, la causalité circulaire doit être rigoureusement distinguée d’autres notions voisines du vocabulaire psychologique :
- Causalité linéaire : Modèle mécaniste classique stipulant qu’une cause spécifique produit un effet unidirectionnel irréversible ($A \rightarrow B$). Contrairement à la causalité circulaire, la cause est temporelle et chronologiquement antérieure à l’effet, sans action en retour de ce dernier sur son générateur.
- Cercle vicieux : Expression du langage commun et de la psychopathologie clinique désignant une boucle de causalité circulaire pathologique dont les rétroactions amplifient la souffrance sans résolution possible. Si tout cercle vicieux repose sur une causalité circulaire, la causalité circulaire englobe également des régulations saines, adaptatives ou créatrices (cercles vertueux et morphogenèse).
- Rétroaction (Feedback) : Mécanisme technique cybernétique précis par lequel le signal de sortie d’un circuit est renvoyé à l’entrée. La causalité circulaire est le principe épistémologique global qui rend compte du phénomène philosophique et psychologique généré par ces boucles de rétroaction.
- Prophétie autoréalisatrice : Processus sociopsychologique où une attente ou une croyance subjective induit des comportements qui finissent par rendre vraie cette attente initiale. Il s’agit d’une manifestation cognitive et relationnelle spécifique de la causalité circulaire.
- Homéostasie : Tendance fondamentale d’un système à maintenir son équilibre interne face aux variations environnementales. L’homéostasie est la finalité régulatrice rendue possible par les circuits de causalité circulaire à rétroaction négative.
15. Synthèse et points clés à retenir
La causalité circulaire représente l’un des piliers majeurs de la révolution systémique en psychologie contemporaine. En s’affranchissant du schéma simpliste de la cause linéaire unique, elle invite à appréhender l’être humain au carrefour d’influences interactives, récursives et perpétuellement mouvantes.
Dans cette optique, aucun comportement ne fait sens isolément du contexte qui le génère et qu’il contribue en retour à façonner. Les symptômes psychologiques cessent d’être considérés uniquement comme des anomalies intra-individuelles figées pour devenir des métaphores ou des régulateurs relationnels actifs au sein de boucles communicationnelles complexes.
Pour le clinicien, la maîtrise de ce paradigme déplace la perspective de l’étiologie passée vers la pragmatique présente des patterns interactionnels. Toutefois, son maniement rigoureux exige une veille éthique constante afin de ne jamais confondre la circularité des processus relationnels avec la dilution des responsabilités morales et juridiques face à la violence et aux traumatismes.
Références
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- Bertalanffy, L. von. (1968). General system theory: Foundations, development, applications. George Braziller.
- Gottman, J. M. (1994). What predicts divorce?: The relationship between marital processes and marital outcomes. Lawrence Erlbaum Associates.
- Minuchin, S. (1974). Families and family therapy. Harvard University Press.
- Selvini Palazzoli, M., Boscolo, L., Cecchin, G., & Prata, G. (1980). Hypothesizing – circularity – neutrality: Three guidelines for the conductor of the session. Family Process, 19(1), 3–12. https://doi.org/10.1111/j.1545-5300.1980.00003.x
- von Foerster, H. (1981). Observing systems. Intersystems Publications.
- Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of human communication: A study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. W. W. Norton & Company.
- Wiener, N. (1948). Cybernetics: Or control and communication in the animal and the machine. John Wiley & Sons.