Camisole de force : Histoire et éthique clinique

Analyse clinique, historique et éthique de la camisole de force en psychiatrie : origines, impacts psychologiques et alternatives contemporaines.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 27, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 27, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Longtemps emblème universel de la réclusion asilaire et de la perte d’autonomie psychique, la contention physique interroge profondément les frontières du soin psychiatrique. Cet article propose une analyse exhaustive de la camisole de force, explorant son émergence historique, ses mécanismes d’action physiques et psychologiques, ainsi que les débats contemporains sur la désescalade et les droits fondamentaux des usagers de la santé mentale.

Camisole de force

1. Définition concise

La camisole de force est un dispositif médical et carcéral de contention mécanique passive, composé d’une veste en toile résistante pourvue de manches longues cousues à leurs extrémités, destiné à immobiliser le tronc et les membres supérieurs d’un individu en état d’agitation motrice extrême, de crise psychotique aiguë ou de risque immédiat d’hétéro-agressivité ou d’auto-mutilation.

Sur le plan psychopathologique et clinique, ce dispositif vise à priver temporairement le patient de sa liberté de mouvement afin de prévenir des actes dommageables irréversibles lorsque toutes les approches relationnelles et pharmacologiques ont échoué ou ne peuvent être appliquées en toute sécurité. Bien que conçue initialement comme une alternative bienveillante aux fers et aux chaînes de l’Ancien Régime, la camisole s’est imposée dans l’imaginaire collectif comme un symbole de la coercition institutionnelle et de la violence asilaire.

Dans le paradigme psychiatrique moderne, l’usage de la camisole de force textile est quasiment tombé en désuétude dans de nombreux systèmes hospitaliers occidentaux, remplacé par des sangles de contention articulées au lit, par des protocoles d’isolement thérapeutique ou par des approches psychopharmacologiques souvent désignées métaphoriquement sous le nom de « camisole chimique ».

2. Étymologie et origine linguistique

Le terme « camisole » trouve son origine dans le mot occitan camisola, diminutif du latin tardif camisia, désignant une chemise de nuit, une blouse légère ou un sous-vêtement féminin et masculin porté près du corps. Ce terme partage la même racine indo-européenne que la « chemise » en français moderne et l’espagnol camisa.

L’adjonction de la locution « de force » apparaît en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, précisément pour désigner une chemise robuste spécialement modifiée afin de contraindre mécaniquement les mouvements d’un individu dont la force motrice est jugée incontrôlable ou frénétique. En anglais, le dispositif est nommé straitjacket (historiquement orthographié straightjacket), où le terme archaïque strait signifie étroit, resserré ou rigide, renvoyant directement à la restriction dimensionnelle de l’espace moteur.

L’introduction du terme dans la nomenclature médicale s’est opérée au tournant des Lumières, lorsque les premiers aliénistes ont cherché à substituer un vocabulaire médical et soignant aux qualificatifs punitifs et pénitentiaires antérieurs tels que les fers, carcans, entraves ou menottes.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le substantif « camisole » est un nom commun féminin singulier, dont la prononciation phonétique standard en français international s’écrit /ka.mi.zɔl/. En composition, l’expression « camisole de force » se transcrit phonétiquement /ka.mi.zɔl də fɔʁs/.

Sur le plan morphosyntaxique, l’expression s’utilise principalement au singulier pour désigner l’objet physique ou le concept générique, et admet le pluriel régulier « camisoles de force ». Dans le registre familier ou figuré, le mot est fréquemment employé de manière autonome pour évoquer une contrainte psychique, intellectuelle ou sociopolitique étouffante. On retrouve également des dérivés métonymiques en psychiatrie clinique, tels que l’expression « camisole chimique » (en référence aux neuroleptiques sédatifs administrés à forte dose pour supprimer la motricité) ou « camisole institutionnelle ».

4. Explication conceptuelle détaillée

La camisole de force s’inscrit au carrefour de la biomécanique, de la psychopathologie clinique et de la philosophie du droit. D’un point de vue mécanique, l’appareil repose sur le principe du confinement axial : les bras du patient sont croisés sur la poitrine (en position d’autoadduction), et les extrémités fermées des manches, munies de longues lanières de tissu épais ou de sangles en cuir, sont nouées ou bouclées derrière le dos. Cette posture empêche toute préhension digitale, annule l’amplitude d’extension des articulations gléno-humérales et fige le centre de gravité corporel, rendant impossibles les frappes, les griffures, l’arrachage de matériel médical ou l’agression physique directe.

Cependant, l’impact de ce dispositif ne se limite nullement à une simple neutralisation motrice. Sur le plan subjectif et affectif, l’assujettissement mécanique impose une rupture sensorimotrice brutale. L’impossibilité d’interagir physiquement avec son environnement direct déclenche fréquemment chez le sujet des réactions de panique intense, un sentiment d’impuissance acquise, une dépersonnalisation réactive ou, à l’inverse, une décharge adrénergique paradoxale caractérisée par des vociférations et des spasmes musculaires prolongés.

Sur le plan conceptuel, la camisole incarne la tension fondamentale de la psychiatrie : le devoir d’assistance et de protection envers une personne vulnérable versus l’atteinte radicale à son intégrité corporelle et à sa liberté individuelle. L’application d’un tel moyen ne peut se concevoir comme un traitement thérapeutique autonome, mais uniquement comme une mesure conservatoire d’urgence absolue, circonscrite dans le temps et subordonnée à une surveillance médicale continue.

Enfin, la notion de camisole structure le champ des mesures coercitives en santé mentale, aux côtés de l’isolement en chambre sécurisée, des contentions mécaniques multi-points par sangles magnétiques, et de la sédation pharmacologique d’urgence. Sa frontière conceptuelle réside dans son caractère transportable : contrairement au lit de contention qui cloue l’individu à un point fixe, la camisole autorisait la déambulation tout en neutralisant l’usage des mains, ce qui soulevait des risques accrus de chutes sans possibilité d’amortissement réflexe.

5. Évolution historique

L’histoire de la camisole de force est indissociable de la naissance de l’institution asilaire et de la psychiatrie moderne en Europe occidentale. Avant le milieu du XVIIIe siècle, la folie furieuse était gérée selon un modèle quasi carcéral : les aliénés jugés dangereux étaient enchaînés dans des dépôts de mendicité, des prisons ou des hôpitaux généraux tels que Bicêtre et la Salpêtrière à Paris, sans considération hygiénique ou soignante.

L’invention de la camisole de force est traditionnellement attribuée au tapissier Guilleret de l’Hôtel-Dieu de Paris en 1770, bien que des instruments textiles analogues aient été décrits en Grande-Bretagne à la même époque par des praticiens comme David McBride. L’objectif initial était philanthropique : remplacer les chaînes métalliques abrasives, génératrices de plaies, d’infections et d’amputations, par une enveloppe de toile garantissant la sécurité sans meurtrir la chair.

Cette mutation technologique a trouvé son apogée lors de la Révolution française sous l’impulsion de Philippe Pinel et de son surveillant en chef Jean-Baptiste Pussin. En brisant symboliquement les fers des aliénés en 1793 à Bicêtre, Pinel ne supprime pas toute contrainte, mais substitue aux chaînes la camisole de force, perçue comme un instrument humaniste compatible avec le « traitement moral ». La camisole devient alors la condition technique permettant d’abolir la cruauté pénale au sein de l’asile.

Au XIXe siècle, l’usage de la camisole se généralise dans l’ensemble des asiles occidentaux, soutenue par les aliénistes de l’école française comme Jean-Étienne Esquirol. Cependant, des voix discordantes s’élèvent dès les années 1830 en Angleterre. John Conolly et Robert Gardiner Hill théorisent le mouvement du non-restraint à l’asile de Hanwell, démontrant qu’un environnement architectural adapté, une présence soignante accrue et une relation d’empathie permettent d’éliminer totalement la contention mécanique sans accroître les violences.

Au cours du XXe siècle, la découverte fortuite des propriétés thérapeutiques de la chlorpromazine en 1952 par Jean Delay et Pierre Deniker ouvre l’ère de la psychopharmacologie moderne. L’introduction massive des neuroleptiques transforme radicalement la clinique psychiatrique et entraîne le déclin rapide de la camisole textile, perçue désormais comme archaïque et dégradante. Parallèlement, l’essor du mouvement de l’antipsychiatrie dans les années 1960 et 1970 (porté par David Cooper, Ronald Laing et Michel Foucault) dénonce la camisole de force comme l’ultime métaphore de la violence disciplinaire de l’institution psychiatrique sur la déviance sociale.

6. Fondements théoriques

L’analyse de la contention mécanique et de la camisole de force s’appuie sur plusieurs cadres théoriques majeurs issus de la philosophie politique, de la psychanalyse et de la sociologie de la santé.

Dans la perspective philosophique et sociologique foucaldienne développée dans Histoire de la folie à l’âge classique et Surveiller et punir, la camisole de force incarne l’archétype du pouvoir disciplinaire et de la microphysique du pouvoir. Pour Michel Foucault, l’asile moderne ne libère pas le fou de ses chaînes par pur altruisme humanitaire ; il intériorise la surveillance et remplace la violence spectaculaire souveraine par un assujettissement corporel rationnel et médicalisé. La camisole de force agit comme un dispositif de normalisation imposant le silence des corps pour contraindre la subjectivité déviante.

Sur le versant psychanalytique, la camisole interroge la notion de pare-excitation externe et les limites du Moi-peau, concept théorisé par Didier Anzieu. Chez le patient décompensé sur un versant psychotique ou maniaque, l’effondrement des limites corporelles internes produit un débordement d’angoisse d’anéantissement ou de morcellement. Si la contention mécanique est parfois vécue par le patient comme un étayage physique brutal contenant une pulsionnalité débridée, elle est bien plus souvent appréhendée sur le mode d’un viol psychique, confirmant les fantasmes de persécution, de pénétration ou d’annihilation identitaire.

Dans la théorie de la relation d’objet et la clinique du trauma, les auteurs contemporains soulignent que l’application d’une contrainte physique par des tiers en blouse blanche réactive inévitablement les schémas d’impuissance vécus lors de traumatismes antérieurs (notamment les abus physiques ou sexuels subis durant l’enfance). L’acte de contention génère ce que la littérature nomme un trauma vicariant ou institutionnel, où le lieu supposé dispenser le soin reproduit la scène traumatique originaire de l’assujettissement physique.

7. Composantes clés, types et dimensions

La pratique de la contention en santé mentale englobe une typologie précise de matériels, de protocoles et de dimensions d’analyse clinique :

  • La camisole textile classique : Vêtement épais en forte toile de coutil ou de lin lourd, boutonné ou lacé dans le dos, avec des manches closes prolongées par des rubans noués à l’arrière du tronc. Elle empêche les gestes d’auto et d’hétéro-agression manuelle tout en laissant le sujet mobile sur ses jambes.
  • Les sangles magnétiques de lit : Matériel contemporain prédominant dans les services d’urgence et d’hospitalisation fermée, constitué de ceintures abdominales, de bracelets de poignets et de chevilles en tissu capitonné ou polyuréthane, verrouillés par des clés magnétiques (système de type Segufix).
  • La camisole chimique (contention pharmacologique) : Utilisation délibérée de molécules sédatives et psychotropes à forte posologie (neuroleptiques de première génération, antipsychotiques atypiques, benzodiazépines injectables) dans l’objectif premier de restreindre la motricité et l’agitation plutôt que de traiter l’affection causale sous-jacente.
  • La contention psychologique et verbale (désescalade) : Ensemble des techniques relationnelles d’apaisement, de communication non violente et de reformulation visant à désamorcer une crise comportementale sans recours à la force physique.
  • La dimension temporelle et surveillance : Paramètre critique de toute décision de contention, exigeant une réévaluation médicale obligatoire à intervalles très rapprochés (généralement toutes les deux à quatre heures) et une surveillance clinique visuelle permanente pour prévenir les complications cardiorespiratoires et thromboemboliques.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la transition des pratiques et la complexité des dilemmes cliniques, considérons les deux situations suivantes :

Cas historique (XIXe siècle) : Un homme de 32 ans, diagnostiqué de « manie aiguë avec fureur », est admis à l’asile départemental en 1874. En proie à un délire de persécution religieux féroce, il brise les vitres de son pavillon et tente de s’émasculer avec des débris de verre. L’équipe médicale applique immédiatement la camisole de force en coutil épais, dont les manches sont serrées et nouées dans le dos par deux gardiens. Le patient est ainsi maintenu plusieurs semaines durant le jour, promené dans la cour fermée afin de dissiper son excès d’« excitation nerveuse », sans antalgiques ni psychotropes inexistants à l’époque. La camisole évite le passage à l’acte mutilateur mais installe une hostilité relationnelle indélébile avec le corps médical.

Cas clinique moderne contemporain : Une femme de 24 ans suivie pour un trouble bipolaire de type I est admise en unité psychiatrique fermée pour un état maniaque délirant avec agitation psychomotrice extrême. Elle tente de frapper les soignants et de fracasser sa tête contre les murs en béton de l’unité. Après l’échec complet des techniques de désescalade verbale et le refus de tout traitement oral, l’équipe ne recourt pas à une camisole de force textile (matériel interdit et banni du service), mais installe une contention mécanique au lit via une ceinture ventrale et des attaches de poignets sécurisées par fermeture magnétique, associée à une prescription médicale stricte d’antipsychotiques d’action rapide. Une aide-soignante demeure en surveillance continue au chevet de la patiente. Dès l’obtention d’un apaisement psychique et moteur, au bout de deux heures, les contentions de membres sont retirées une à une dans le cadre d’un protocole progressif de déflation.

9. Mesure et évaluation

Dans la recherche et la pratique hospitalière contemporaine, l’agitation motrice et le recours aux mesures coercitives font l’objet d’évaluations rigoureuses et standardisées au moyen d’échelles validées :

L’échelle BVC (Brøset Violence Checklist) est un instrument prédictif bref en six items évaluant les signes précurseurs d’agressivité physique imminente au sein des unités hospitalières (confusion, irritabilité, agressivité verbale, attaques contre des objets, etc.). Une note supérieure ou égale à 2 déclenche immédiatement des mesures préventives d’apaisement relationnel pour éviter d’atteindre le seuil de recours à la contention.

L’échelle MOAS (Modified Overt Aggression Scale) permet de classifier et de quantifier rétrospectivement les comportements violents selon quatre dimensions distinctes : agressivité verbale, agression contre les biens, agression auto-infligée et agression physique envers autrui. Elle est largement exploitée dans les essais cliniques pour documenter l’efficacité des protocoles d’intervention.

Enfin, sur le plan institutionnel, la traçabilité de toute contention mécanique est légalement encadrée dans de nombreux pays. En France, par exemple, la loi impose l’inscription systématique de tout acte d’isolement ou de contention dans un registre de contention spécifique, précisant l’heure de début, le motif clinique précis, le nom du médecin prescripteur, les examens somatiques réguliers pratiqués et l’heure de levée de la mesure.

10. Applications et portée pratique

La réflexion clinique autour de la camisole de force a catalysé une restructuration profonde des pratiques soignantes en psychiatrie et dans les services de réanimation :

En premier lieu, le rejet de la camisole et la volonté de limiter drastiquement toute contention mécanique ont mené au développement d’approches globales de soins orientées vers le rétablissement (Recovery Model). Ces programmes intègrent les directives anticipées en psychiatrie (plan de crise conjoint), qui permettent à l’usager, en période d’euthymie, de formaliser par écrit ses préférences quant aux molécules sédatives souhaitées et aux modalités de prise en charge en cas de nouvelle décompensation aiguë, excluant explicitement certains types de contrainte physique.

En réanimation médicale et en gériatrie, la contention physique résiduelle (moufles de sécurité, ceintures de fauteuil) est également encadrée par des chartes institutionnelles exigeantes pour prévenir l’arrachage involontaire de sondes d’intubation endotrachéale ou de cathéters vasculaires centraux chez des patients en délirium aigu ou atteints de démence sévère. L’accent est désormais mis sur l’analgésie optimisée, la présence de proches au chevet et l’éclairage circadien plutôt que sur l’entrave corporelle.

11. Recherche et preuves empiriques

La littérature scientifique internationale des vingt dernières années s’accorde massivement sur le fait que la contention mécanique ne présente aucune valeur thérapeutique intrinsèque et induit des risques somatiques et psychiques majeurs.

Les études observationnelles et épidémiologiques menées par des équipes universitaires (telles que les travaux de Steinert et al., 2010, ou Bowers et al., 2012 dans le cadre du projet européen City-128) ont démontré que le recours aux contentions mécaniques varie considérablement d’un pays à l’autre et même d’un service hospitalier à un autre au sein d’une même région, sans corrélation directe avec la sévérité psychopathologique objective des patients accueillis. Ces disparités mettent en lumière le rôle prépondérant de la culture soignante, du ratio personnel/patients et de l’aménagement architectural dans l’usage de la contrainte.

Sur le plan somatique, les travaux de recherche documentent des complications iatrogènes graves directement associées à l’immobilisation contrainte : rhabdomyolyse par lutte contre les liens, thrombose veineuse profonde compliquée d’embolie pulmonaire fatale, asphyxie positionnelle et déshydratation aiguë. De plus, une méta-analyse publiée par Chieze et al. (2019) a mis en évidence une prévalence très élevée de symptômes de trouble de stress post-traumatique (TSPT) chez les patients ayant subi une contention mécanique ou un isolement forcé, confirmant l’impact délétère et durable de ces interventions sur la santé mentale.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La perception et l’encadrement des mesures de coercition physique varient substantiellement à l’échelle internationale :

Dans les pays scandinaves (Islande, Norvège, Finlande) et au Royaume-Uni, l’utilisation de la contention mécanique physique par sangles ou camisole a été pratiquement éradiquée ou rigoureusement prohibée par la loi dans les unités psychiatriques d’adultes, au profit exclusif de la désescalade verbale, de l’isolement bref en pièce sensorielle ou de la présence rassurante en ratio un soignant pour un patient (one-to-one nursing).

À l’inverse, dans d’autres pays d’Europe continentale, d’Asie de l’Est ou des Amériques, la contention mécanique au lit demeure considérée comme un mal nécessaire et plus sécurisant que l’injection massive de doses sub-léthales de neuroleptiques sédatifs, ces derniers étant perçus comme porteurs d’effets indésirables cardiovasculaires imprévisibles (allongement du QT, syndrome malin des neuroleptiques).

Dans de nombreuses régions à faibles ressources économiques du Sud global, le manque criant de structures hospitalières psychiatriques et de personnel soignant qualifié conduit encore trop souvent à des pratiques traditionnelles ou informelles d’enchaînement domiciliaire (comme le phénomène du pasung en Indonésie), où des familles démunies immobilisent leurs proches psychotiques à l’aide de cordes, de bois ou de chaînes métalliques. Ces réalités tragiques rappellent que la camisole de force n’est qu’un avatar technique au sein d’un continuum universel de contrainte sociale face aux manifestations brutales de la folie non soignée.

13. Critiques, débats et limites

L’utilisation passée de la camisole de force et l’emploi contemporain des contentions physiques soulèvent de virulentes controverses éthiques, juridiques et soignantes :

Sur le plan juridique et des droits de l’homme, les comités internationaux, notamment le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) et le Rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, ont qualifié l’usage prolongé ou punitif de la contention mécanique de traitement cruel, inhumain ou dégradant au sens des conventions internationales. Ces instances recommandent l’interdiction pure et simple des équipements de type camisole et un encadrement judiciaire strict de toute mesure privative de liberté.

Sur le plan soignant, le paradoxe éthique réside dans la rupture définitive de l’alliance thérapeutique. Contraindre physiquement un patient altère durablement la confiance envers les soignants, retarde la demande d’aide spontanée lors de rechutes ultérieures et induit chez les professionnels de santé un phénomène d’épuisement compassionnel et de détresse morale face à l’obligation d’exercer une violence physique sur autrui.

Certains praticiens soutiennent toutefois qu’une interdiction absolue et dogmatique de toute contention mécanique en l’absence de moyens humains adéquats déplacerait le problème vers une sur-médication chimique massive aux conséquences létales directes, ou vers une augmentation insoutenable des agressions physiques graves contre le personnel hospitalier et les autres patients hospitalisés.

14. Termes connexes et distinctions

Il importe de distinguer avec clarté la camisole de force d’autres concepts et dispositifs médico-légaux voisins :

  • Isolement thérapeutique : Placement d’un patient seul dans une chambre sécurisée fermée (dépourvue d’éléments contendants et munie d’un lit fixé au sol), sans entrave corporelle mécanique directe, dans le but d’abaisser les stimulations environnementales sensorielles.
  • Sangles de contention mécanique : Liens physiques articulés au châssis d’un lit médicalisé maintenant un ou plusieurs membres ; elles immobilisent totalement le patient sur le dos, contrairement à la camisole historique qui laissait libre la motricité des membres inférieurs.
  • Camisole chimique : Expression métaphorique désignant la neutralisation pharmacologique des fonctions motrices et cognitives d’un sujet par des agents psychotropes sédatifs, sans recours à un appareillage textile matériel.
  • Désescalade : Stratégie relationnelle non contraignante privilégiant le dialogue bienveillant, l’écoute active et la négociation pour réguler l’agitation avant tout recours à la contrainte.
  • Contention relationnelle ou physique brève : Maintien physique manuel par des soignants formés pendant un laps de temps très court (quelques minutes), le temps d’administrer une thérapeutique d’urgence ou d’éviter une chute imminente.

15. Résumé et points clés

La camisole de force représente l’un des objets les plus emblématiques et controversés de l’histoire de la psychiatrie :

  • Conçue au XVIIIe siècle comme une réforme humaniste pour abolir les chaînes et les fers de l’univers asilaire, elle s’est métamorphosée en symbole archétypique de l’oppression institutionnelle.
  • Elle fonctionne par confinement axial du haut du corps, croisant les bras sur la poitrine et privant l’individu de sa motricité manuelle pour juguler les comportements auto- ou hétéro-agressifs.
  • Totalement bannie ou obsolète dans la plupart des hôpitaux contemporains, elle a cédé la place à des contentions magnétiques de lit très réglementées, à l’isolement thérapeutique et aux thérapeutiques pharmacologiques.
  • Les données empiriques confirment que la contrainte physique génère de graves risques somatiques (thromboembolies, rhabdomyolyse) et des traumatismes psychiques durables de type état de stress post-traumatique.
  • La psychiatrie contemporaine s’oriente résolument vers des modèles d’éradication de la contrainte mécanique par le biais de la formation à la désescalade, des directives anticipées en psychiatrie et du respect inconditionnel de la dignité humaine.

Références

  • Anzieu, D. (1995). Le Moi-peau. Dunod.
  • Bowers, L., Van Der Merwe, M., Nijman, H., Hamilton, B., Noorthoorn, E., Stewart, D., & Muir-Cochrane, E. (2012). The practice of seclusion and time-out on English psychiatric wards: the City-128 Study. British Journal of Nursing, 21(18), 1088-1093.
  • Chieze, M., Hurst, S., Kaiser, S., & Sentissi, O. (2019). Effects of seclusion and restraint in adult psychiatry: A systematic review. Frontiers in Psychiatry, 10, 491.
  • Foucault, M. (1972). Histoire de la folie à l’âge classique. Gallimard.
  • Pinel, P. (1800). Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale, ou la manie. Richard, Caille et Ravier.
  • Steinert, T., Lepping, P., Bernhardsgrütter, R., Conca, A., Hatling, T., Janssen, W., … & Whittington, R. (2010). Incidence of seclusion and restraint in psychiatric hospitals: a literature review and survey of international trends. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 45(7), 689-697.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 27). Camisole de force : Histoire et éthique clinique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=camisole-de-force-psychiatrie-histoire-ethique
Looti, Mohammed. “Camisole de force : Histoire et éthique clinique.” Base de données de psychologie en français, 27 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=camisole-de-force-psychiatrie-histoire-ethique.
Looti, Mohammed. “Camisole de force : Histoire et éthique clinique.” Base de données de psychologie en français. octobre 27, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=camisole-de-force-psychiatrie-histoire-ethique.