Le terme buggery désigne historiquement une qualification juridique et médico-légale anglo-saxonne criminalisant les rapports sexuels anaux ainsi que les actes de zoophilie, envisagés comme des infractions contre l’ordre divin et naturel. Traversant plusieurs siècles d’histoire institutionnelle depuis le statut promulgué sous Henri VIII jusqu’aux codifications victoriennes, cette notion a joué un rôle déterminant dans l’émergence de la psychiatrie médico-légale, de la sexologie naissante et de la psychologie morale. L’étude du buggery permet d’éclairer la manière dont les interdits théologiques et juridiques se sont progressivement métamorphosés en catégories psychopathologiques avant d’être déconstruits par les sciences sociales et la psychologie contemporaine des minorités.
Buggery (Sodomie légale) : Perspective médico-légale et psychologique
1. Définition concise
Dans sa définition juridique originelle issue de la common law anglaise, le buggery renvoie à l’acte de copulation anale entre deux êtres humains (hommes ou homme et femme) ou à la copulation charnelle d’un être humain avec un animal. Contrairement aux approches modernes fondées sur l’éthique du consentement, cette catégorie ne distinguait pas initialement les actes non consentis des pratiques librement partagées entre adultes, sanctionnant intrinsèquement l’acte charnel en tant que transgression d’un ordre téléologique procréatif absolu.
Au confluent de la théologie, du droit pénal et de la psychopathologie précoce, la notion a servi de matrice à la régulation étatique de l’intimité. Dans le champ de la psychologie historique et de la criminologie, l’analyse du buggery explore la manière dont un « crime d’action » spécifiquement défini par l’anatomie et le code civil a façonné la stigmatisation sociale, la culpabilité intériorisée et, à terme, la création de subjectivités marginalisées.
Aujourd’hui caduc dans la quasi-totalité des juridictions démocratiques, le terme conserve une valeur analytique capitale en psychologie sociale et en épistémologie médicale pour examiner les mécanismes par lesquels la loi pénale précède et modèle la construction des nosologies psychiatriques relatives à la déviance.
2. Étymologie et origine linguistique
Le mot anglais buggery dérive du moyen anglais bougrie, lui-même emprunté à l’ancien français bougrerie. Ce dernier terme trouvait son origine dans le bas-latin Bulgarus (Bulgare), en raison de l’association populaire et cléricale établie au Moyen Âge entre les adeptes de l’hérésie bogomile — largement implantée dans les Balkans — et les cathares d’Europe occidentale.
À partir du XIe et du XIIe siècle, l’orthodoxie catholique romaine et les polémistes ecclésiastiques ont utilisé l’accusation d’hérésie théologique conjointement à celle de « dépravation sexuelle contre nature ». La rhétorique inquisitoriale postulait qu’un dissident dogmatique s’adonnait nécessairement à des pratiques érotiques non reproductives destinées à profaner la création divine. Par glissement sémantique graduel, le vocable bougre a cessé de désigner l’hérétique bulgare pour qualifier spécifiquement l’auteur d’actes anaux réprouvés.
L’intégration formelle du lexème dans le système juridique britannique s’est opérée au XVIe siècle. En officialisant le délit sous l’appellation légale de buggery, le législateur royal a sécularisé un concept canonique tout en conservant son étymologie infamante, marquant durablement les discours médicaux et psychologiques anglo-américains jusqu’au XXe siècle.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se prononce /ˈbʌɡ.ər.i/ en anglais britannique standard et /ˈbʌɡ.ɚ.i/ en anglais américain. En langue française, lorsqu’il est cité dans des contextes d’histoire du droit ou de psychologie médico-légale, il est usuellement traité comme un substantif masculin invariable ou francisé (« le buggery »), bien que l’on privilégie le plus souvent les équivalents contextuels tels que « crime de sodomie » ou « infraction contre nature ».
Grammaticalement, il s’agit d’un nom commun indénombrable (uncountable noun) en anglais. Il a généré le verbe transitif to bugger et le nom d’agent bugger, lequel a subi au Royaume-Uni et dans les pays du Commonwealth un processus d’affaiblissement pragmatique, devenant un juron d’exaspération familier ou une désignation familière et affectueuse, tout en conservant dans les textes légaux une gravité criminelle extrême.
Dans la littérature scientifique francophone spécialisée en sexologie historique, le terme s’emploie principalement en italique pour désigner spécifiquement le statut juridique anglais et son corollaire médico-psychologique, évitant ainsi les confusions avec la polysémie morale et théologique du mot français « sodomie ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour comprendre la portée du concept de buggery dans l’histoire de la psychologie, il est indispensable d’adopter une grille d’analyse sociocognitive et institutionnelle. L’infraction de buggery ne s’articulait pas initialement autour de l’identité psychologique de l’individu, mais exclusivement autour de la matérialité physique de l’acte corporel. L’individu coupable de buggery n’était pas conceptualisé comme un sujet possédant une orientation sexuelle particulière, mais comme un pécheur ou un criminel ayant cédé à une concupiscence universelle et désordonnée que chaque être humain était censé pouvoir ressentir.
Ce paradigme a entraîné des répercussions psychologiques et juridiques majeures. L’acte anal ou la bestialité étaient envisagés comme des atteintes directes à la cohésion de la cité et à la loi naturelle. Le regard porté sur l’auteur de ces actes oscillait entre la réprobation religieuse, l’effroi moral et la présomption de dégénérescence. La sphère intime n’existait pas en tant qu’espace psychologiquement protégé : le corps était soumis à l’évaluation souveraine de l’État et de la communauté.
Avec les débuts de la médecine légale aux XVIIIe et XIXe siècles, les praticiens ont cherché à objectiver des « stigmates corporels » supposés résulter de la pratique répétée du buggery. Cette démarche a favorisé un tournant épistémologique crucial : le passage d’une criminalistique de l’acte à une psychologie de la personne. L’accent mis sur les indices somatiques a progressivement conduit les aliénistes à postuler l’existence d’une structure psychique déviante sous-jacente.
Le concept délimite ainsi une frontière nette entre la sexualité légitime — téléologiquement ordonnée vers la reproduction conjugale hétérosexuelle — et une sexualité criminelle, disqualifiée tant au plan éthique qu’au plan de la santé mentale. Cette frontière rigide a généré pendant des siècles une anxiété persécutoire profonde chez les individus éprouvant des désirs homosexuels, alimentant des mécanismes de clivage psychologique, de honte internalisée et d’isolement affectif.
5. Évolution historique
L’histoire institutionnelle du terme s’est cristallisée avec l’adoption du Buggery Act 1533 sous le règne du roi Henri VIII. Ce texte de loi capital a transféré la juridiction sur la sodomie des tribunaux ecclésiastiques médiévaux vers les tribunaux séculiers de la Couronne d’Angleterre. La sanction prescrite était sans équivoque : la peine de mort par pendaison, assortie de la confiscation des biens au profit du monarque. Cette législation, temporairement abrogée sous Marie Ire Tudor, a été réaffirmée sous Élisabeth Ire en 1563, fixant un cadre répressif qui a perduré pendant près de trois siècles.
Au XVIIIe siècle, alors que les Lumières commençaient à repenser le droit pénal en Europe continentale, l’Angleterre victorienne a intensifié la surveillance des comportements privés. Bien que la peine capitale pour sodomie ait été formellement abolie par l’Offences Against the Person Act de 1861, qui remplaça l’échafaud par la servitude pénale à perpétuité ou pour une durée minimale de dix ans, la répression n’a pas faibli. C’est au cours de cette même période que des médecins légistes comme Auguste Ambroise Tardieu en France ou Johann Ludwig Casper en Allemagne ont développé des traités de médecine légale sexuelle, reliant directement le crime physique aux pathologies de l’esprit.
Le tournant du XXe siècle a été marqué par une transition décisive de la punition pénale vers la médicalisation psychiatrique. Les travaux d’auteurs comme Richard von Krafft-Ebing ont commencé à envisager ces comportements sous l’angle de l’inversion sexuelle constitutionnelle ou de la dégénérescence mentale, ouvrant la voie à des approches thérapeutiques réparatrices souvent coercitives (thérapies par aversion, lobotomies, castrations chimiques).
La rupture moderne s’est opérée après la Seconde Guerre mondiale. La publication au Royaume-Uni du célèbre rapport Wolfenden en 1957 a constitué une révolution conceptuelle majeure en recommandant que les actes homosexuels consentis entre adultes dans la sphère privée ne relèvent plus du droit pénal. Ces recommandations ont finalement abouti au Sexual Offences Act 1967 en Angleterre et au pays de Galles, amorçant un vaste mouvement de dépénalisation et de dépsychopathologisation qui s’est étendu progressivement à l’ensemble du monde occidental.
6. Fondements théoriques
L’analyse psychologique du buggery s’articule autour de plusieurs paradigmes théoriques fondamentaux, au premier rang desquels figure l’histoire critique des systèmes de pensée développée par Michel Foucault. Dans *Histoire de la sexualité : La volonté de savoir* (1976), Foucault démontre comment le sodomite d’autrefois — coupable temporaire d’un acte interdit par la loi religieuse et civile — a été transformé au XIXe siècle en une « espèce » psychiatrique : l’homosexuel. Le buggery représente l’ancrage juridique de cette première phase où l’acte seul était nommé, avant que le pouvoir médical ne s’empare du psychisme de l’acteur pour en faire un personnage doté d’une biographie, d’une anatomie singulière et d’une hérédité tarée.
Sur le plan psychanalytique, la théorie freudienne de la sexualité polymorphe perverse infantile offre une lecture éclairante de la criminalisation du buggery. Sigmund Freud postulait que les pulsions prégénitales (singulièrement anales) constituent une étape normale du développement psychosexuel humain. La réprobation radicale de la copulation anale dans les structures sociales victoriennes traduit, selon cette perspective, un mécanisme de formation réactionnelle massive et de refoulement collectif des composantes érotiques anales, projetées sur des figures déviantes érigées en boucs émissaires.
La sociologie interactionniste et la théorie de l’étiquetage (labeling theory), conceptualisée par Howard Becker, permettent d’analyser les effets de la qualification de buggery sur l’identité de l’individu stigmatisé. Dès lors qu’un individu est étiqueté publiquement par l’institution judiciaire comme auteur de ce crime infamant, cette étiquette devient son statut principal (master status), entraînant l’adhésion contrainte à une identité déviante et la constitution de sous-cultures de résistance psychologique.
Enfin, la psychologie évolutionniste et la psychologie morale contemporaine, notamment à travers les travaux de Jonathan Haidt sur les fondements moraux, expliquent l’interdiction tenace du buggery par l’activation du système émotionnel du dégoût (disgust elicitors). Lié phylogénétiquement à l’évitement des pathogènes fécanx et des matières contaminantes, le dégoût primaire a été coopté par les normes socioculturelles pour engendrer un dégoût moralisé, sacralisant la pureté corporelle et proscrivant les usages non génitaux des orifices corporels.
7. Composantes clés, types et dimensions
D’un point de vue criminalistique et psychologique traditionnel, la notion de buggery englobait plusieurs sous-types distincts, chacun renvoyant à des représentations et des angoisses spécifiques :
- La pénétration anale entre hommes consentants : Historiquement perçue comme la forme la plus subversive de l’infraction, contestant directement la hiérarchie patriarcale et l’hégémonie de la fonction reproductive au sein du couple légitime.
- La pénétration anale hétérosexuelle : Bien que moins fréquemment poursuivie en pratique en raison de son confinement strict à l’alcôve maritale, elle demeurait formellement illégale sous le statut de 1533 et relevait de la même qualification infamante.
- La bestialité ou zoophilie : L’acte de pénétration sexuelle impliquant un être humain et un animal, appréhendé psychologiquement comme la rupture absolue de la frontière ontologique séparant l’humanité de la sauvagerie animale.
- La pénétration anale non consentie (viol anal) : Antérieurement à la redéfinition moderne du viol dans les codes pénaux, l’agression anale imposée sous la contrainte était fréquemment poursuivie sous le chef de buggery, gommant psychologiquement et juridiquement la spécificité du traumatisme de la victime au profit de la répression de l’acte profane.
8. Exemples et cas illustratifs
L’histoire judiciaire britannique fournit des illustrations saisissantes de l’application de ces préceptes et de leurs dévastations psychologiques. L’un des premiers grands procès retentissants fut celui de Mervyn Touchet, second comte de Castlehaven, en 1631. Accusé d’avoir aidé au viol de sa propre épouse et d’avoir commis le buggery avec ses serviteurs masculins, il fut condamné à mort et décapité. Ce procès a posé un jalon médico-légal fondamental en établissant que l’éjaculation ou la preuve formelle d’une pénétration constituait l’élément matériel obligatoire de la culpabilité.
Au XIXe siècle, les poursuites systématiques de la marine royale britannique (Royal Navy) illustrent l’angoisse institutionnelle suscitée par les pratiques homosexuelles en milieu clos. Des dizaines de matelots et d’officiers ont été pendus aux vergues de leurs navires pour des actes de buggery constatés par des témoins, provoquant chez les équipages un climat de paranoïa, de délations et de stress traumatique chronique.
Bien que le célèbre procès d’Oscar Wilde en 1895 ait reposé formellement sur la clause de « grossière indécence » (gross indecency) introduite par l’amendement Labouchere en 1885, l’ombre du buggery planait sur les débats. La peur d’une inculpation pour sodomie capitale ou criminelle lourde influençait directement les tactiques de défense et les réponses émotionnelles du dramaturge, aboutissant à son effondrement physique et psychologique au cours de sa peine de travaux forcés à la prison de Reading.
Un autre cas paradigmatique est celui du mathématicien et logicien Alan Turing en 1952. Condamné pour des relations homosexuelles privées, Turing s’est vu imposer une castration chimique par injections d’œstrogènes comme alternative à l’incarcération pénale héritée des lois sur les offenses charnelles. Cette intrusion corporelle et la dysphorie induite par le traitement ont précipité une détresse psychologique profonde, conduisant à son suicide présumé en 1954.
9. Mesure et évaluation
À l’époque où le buggery constituait une qualification pénale active, la médecine légale s’efforçait de développer des méthodologies d’évaluation corporelle standardisées pour attester de la réalité de l’infraction. Les médecins légistes procédaient à des examens ano-rectaux invasifs, cherchant à mesurer la dilatation du sphincter, l’effacement des plis radiés ou la présence de cicatrices supposées dénoter une « passivité habituelle ». Ces évaluations pseudoscientifiques étaient empreintes d’un biais moralisateur évident, confondant variations anatomiques naturelles et altérations traumatiques.
Dans la psychologie clinique et médico-légale moderne, l’évaluation s’est entièrement déplacée de la recherche de stigmates corporels vers l’analyse psychologique du consentement, de la dynamique relationnelle et de la dangerosité éventuelle lors d’agressions sexuelles. Les instruments contemporains n’évaluent en aucune façon la nature anale d’un acte privé consenti, mais mesurent les facteurs de risque de récidive violente ou le discernement au moment des faits :
- Échelles d’évaluation du risque de récidive sexuelle violente : Outils actuariels tels que le Static-99R ou la RSVP (Risk for Sexual Violence Protocol), qui analysent les comportements prédateurs sans égard pour l’orientation sexuelle.
- Évaluation du traumatisme psychique : Utilisation d’instruments psychométriques standardisés (comme le PCL-5 pour le trouble de stress post-traumatique) pour mesurer l’impact clinique des violences sexuelles subies par pénétration corporelle non consentie.
- Échelles de détresse psychologique liée au stigmate : Mesure de l’homophobie internalisée et du stress des minorités chez les populations ayant subi des sanctions juridiques ou une répression sociale fondée sur l’héritage de ces lois pénales.
10. Applications et portée pratique
L’étude contemporaine de l’histoire du buggery revêt une importance pratique notable dans plusieurs branches de la psychologie appliquée, du droit constitutionnel comparé et de la santé publique internationale :
En psychologie clinique et psychothérapie affirmative, la mémoire historique des lois criminalisant le buggery permet aux thérapeutes de mieux comprendre le traumatisme intergénérationnel et le stress chronique ressenti par les personnes issues de minorités sexuelles et de genre. Les patients âgés ayant grandi sous la menace de peines de réclusion pour des actes intimes privés continuent souvent de manifester des angoisses persécutives, une honte résiduelle et une réticence profonde à dévoiler leur vie affective aux soignants.
Dans le domaine de la psychologie légale et des droits humains, l’expertise psychologique est fréquemment mobilisée devant les juridictions suprêmes et internationales pour appuyer la dépénalisation des relations intimes consenties. Les témoignages de psychologues et d’experts médico-légaux soulignent invariablement que les lois pénalisant les actes non procréatifs n’ont aucun fondement empirique en termes de préservation de l’ordre public ou de santé mentale, mais qu’elles engendrent au contraire des taux disproportionnés de dépression majeure, d’idéations suicidaires et d’anxiété au sein de la population civile.
Enfin, en psychologie des organisations et santé communautaire, la rémanence symbolique de ces interdits influence encore l’accès aux soins de santé sexuelle et de prévention virologique (notamment contre le VIH). Dans les régions où subsistent des lois anti-sodomie, la crainte d’être dénoncé en consultant un médecin empêche le dépistage et le traitement précoce, démontrant le coût sanitaire direct de telles réglementations archaïques.
11. Recherche et preuves empiriques
Les recherches empiriques menées en psychologie sociale et en épidémiologie psychiatrique au cours des trois dernières décennies ont systématiquement validé le modèle du stress des minorités développé par Ilan Meyer. Les travaux de Meyer et de ses collaborateurs démontrent que l’exposition à des sanctions pénales institutionnalisées — telles que les lois criminalisant historiquement le buggery — crée un climat de stress proximal et distal permanent, expliquant de manière causale la prévalence accrue de troubles anxieux et affectifs chez les populations stigmatisées, indépendamment de toute psychopathologie intrinsèque.
Les investigations historiques et sociopsychologiques menées par Jeffrey Weeks ont mis en évidence la corrélation étroite entre le durcissement légal des peines de sodomie à l’époque victorienne et l’intensification des paniques morales entourant la préservation de la famille nucléaire bourgeoise. Weeks démontre que la répression accrue n’était pas corrélée à une augmentation statistique des actes réels, mais répondait à un besoin structurel de réassurance identitaire face aux mutations socio-économiques déstabilisantes issues de la révolution industrielle.
Par ailleurs, les études en neurosciences sociales et psychologie cognitive consacrées au dégoût moral (notamment les recherches de Paul Rozin et Simone Schnall) confirment que l’imagerie mentale associée aux actes anaux active sélectivement les zones cérébrales insulaires antérieures dévolues au rejet viscéral. Les recherches empiriques prouvent que chez les sujets présentant un conservatisme moral élevé, cette activation émotionnelle viscérale est interprétée sur le plan cognitif comme un jugement rationnel de culpabilité criminelle, éclairant le substrat psychobiologique sur lequel ont reposé les législations comme le Buggery Act.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La trajectoire du buggery est indissociable de l’impérialisme britannique et de l’exportation globale de son modèle juridique. Sous l’administration coloniale britannique au XIXe siècle, une clause standardisée directement inspirée de l’interdiction du buggery a été insérée dans les codes pénaux de nombreux territoires sous domination impériale, sous la désignation célèbre de l’article 377 (Section 377 du Code pénal indien de 1860, rédigé par Thomas Babington Macaulay).
Cette transplantation législative a exercé un impact transculturel massif. Des sociétés d’Asie, d’Afrique et des Caraïbes qui disposaient historiquement de cadres de tolérance, d’intégration rituelle ou de conceptualisations plurielles des genres et des sexualités se sont vu imposer un dispositif légal victorien puritain. Dans de nombreux pays post-coloniaux, ces articles sont paradoxalement défendus aujourd’hui par des élites conservatrices comme des « défenses des valeurs traditionnelles et locales », alors même qu’ils constituent les vestiges stricts de l’imposition juridique coloniale occidentale.
En contrepoint, l’Europe continentale a suivi une trajectoire très différente grâce à la Révolution française. Le Code pénal français de 1791, inspiré des idées philosophiques des Lumières, a dépénalisé purement et simplement la sodomie consentie entre adultes en adoptant une approche stricte de la laïcité pénale : seuls les actes causant un préjudice direct à un tiers ou troublant matériellement la paix publique étaient criminalisés. Ce clivage historique entre le modèle légaliste français et le modèle moraliste anglo-saxon a profondément influencé les représentations psychologiques et la liberté d’expression des sexualités dans ces deux aires culturelles au cours des XIXe et XXe siècles.
13. Critiques, débats et limites
Le concept de buggery a fait l’objet de critiques dévastatrices de la part des juristes progressistes, des psychiatres modernes et des théoriciens féministes et queer. La critique majeure réside dans la confusion intellectuelle délibérée qu’entretient cette notion entre l’exercice de la liberté sexuelle entre adultes consentants et les violences d’agression ou d’exploitation. En subsumant sous une même appellation morale le viol, la bestialité et la tendresse homosexuelle, le droit a historiquement invisibilisé la question du consentement et de l’intégrité de la personne.
Un deuxième point de débat porte sur l’instrumentalisation politique de cette accusation à des fins de déstabilisation personnelle. Historiquement, le soupçon ou l’inculpation de buggery a servi d’arme de chantage ou d’élimination de rivaux politiques, en raison de l’opprobre social irréparable qui s’attachait instantanément au mot lui-même. La psychologie de la rumeur et de la diffamation souligne comment ce terme a fonctionné comme un anathème social annihilant le statut civique et moral de la cible sans nécessiter de preuves matérielles irréfutables.
Enfin, les épistémologues de la sexologie contemporaine critiquent la persistance de représentations phallocentriques et normatives véhiculées par ce type de catégories. En érigeant la pénétration vaginale reproductrice en seul modèle de santé psychologique et physiologique, le concept a pathologisé l’ensemble du spectre de l’érotisme humain non procréatif, freinant durablement le développement d’une psychologie positive du plaisir et de la diversité relationnelle.
14. Termes connexes et distinctions
- Sodomie : Terme générique issu de la théologie chrétienne (en référence au récit biblique de Sodome) désignant toute forme de sexualité jugée contre nature ; le buggery en constitue l’expression pénale spécifique et codifiée dans le système de la common law anglaise.
- Gross Indecency (Grossière indécence) : Délit pénal britannique introduit en 1885 sanctionnant tout acte érotique ou indécent entre hommes sans exiger la preuve matérielle d’une pénétration anale, facilitant considérablement l’arrestation de personnalités comme Oscar Wilde.
- Homosexualité : Concept forgé en 1869 par Karl-Maria Kertbeny pour désigner une orientation psycho-affective globale et constitutionnelle vers des personnes du même sexe, s’opposant à la vision du buggery qui ne considérait qu’un acte physique transgressif isolé.
- Paraphilie : Catégorie nosologique de la psychiatrie contemporaine (notamment dans le DSM-5) décrivant des intérêts sexuels atypiques et persistants, dont le diagnostic n’est posé que s’ils entraînent une détresse personnelle cliniquement significative ou un préjudice physique ou moral à autrui.
- Zoophilie / Bestialité : Attirance sexuelle ou actes charnels impliquant des animaux ; bien qu’inclus historiquement sous l’égide du buggery, ce comportement est aujourd’hui appréhendé séparément sous l’angle de la cruauté animale et de l’incapacité juridique de l’animal à consentir.
15. Résumé et points clés
Le buggery représente une catégorie charnière dans l’histoire conjointe du droit pénal, de la médecine légale et de la psychologie. Instauré comme crime capital en Angleterre au XVIe siècle par le Buggery Act 1533, il criminalisait les actes sexuels anaux et la zoophilie sans considération du consentement mutuel des protagonistes. Sa trajectoire reflète le processus par lequel une interdiction théologique d’ordre canonique a été sécularisée par l’État, avant de servir de fondement à la pathologisation médicale des déviances érotiques au XIXe siècle.
L’analyse foucaldienne démontre que cette notion s’attachait primitivement à la mécanique de l’acte corporel avant de se transformer, par le prisme de la psychiatrisation victorienne, en une identité individuelle marginalisée. Les répercussions psychologiques de cette stigmatisation institutionnelle ont été dévastatrices pour des générations d’individus, générant de la honte internalisée, du stress des minorités et des condamnations tragiques d’intellectuels et de citoyens ordinaires.
Bien que démantelé dans la seconde moitié du XXe siècle à la suite de la parution du rapport Wolfenden et du Sexual Offences Act 1967, le buggery a laissé un héritage colonial persistant à travers le monde, notamment via les articles de type 377 des codes pénaux impériaux. Sa déconstruction critique demeure un prérequis indispensable à l’élaboration d’une psychologie contemporaine affirmative, humaniste et fondée sur les droits fondamentaux de la personne.
Références
- Becker, H. S. (1963). Outsiders: Studies in the sociology of deviance. Free Press.
- Foucault, M. (1976). Histoire de la sexualité, tome 1 : La volonté de savoir. Gallimard. https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_sexualit%C3%A9
- Haidt, J. (2012). The righteous mind: Why good people are divided by politics and religion. Pantheon Books.
- Krafft-Ebing, R. von. (1886). Psychopathia Sexualis: Mit besonderer Berücksichtigung der conträren Sexualempfindung. Enke.
- Meyer, I. H. (2003). Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations: Conceptual issues and research evidence. Psychological Bulletin, 129(5), 674–697. https://doi.org/10.1037/0033-2909.129.5.674
- Weeks, J. (1981). Sex, politics and society: The regulation of sexuality since 1800. Longman.
- Wolfenden, J. (1957). Report of the Committee on Homosexual Offences and Prostitution. Her Majesty’s Stationery Office.