Au carrefour des neurosciences fondamentales et de la thérapeutique psychiatrique contemporaine, la compréhension des modulateurs monoaminergiques a redéfini notre appréhension des troubles de l’humeur et des états anxieux. La brofaromine, également répertoriée sous l’identifiant expérimental CGP-11305 A et la désignation commerciale Consonar, incarne une étape charnière mais méconnue dans l’ingénierie moléculaire des psychotropes. Conçue pour pallier la toxicité redoutable des antidépresseurs de première génération, cette molécule allie une inhibition sélective et réversible de la monoamine oxydase de type A à une recapture synaptique de la sérotonine, offrant une perspective clinique d’un intérêt historique et scientifique majeur.
Brofaromine
1. Définition concise
La brofaromine est une substance pharmacologique appartenant à la classe des inhibiteurs réversibles de la monoamine oxydase sélectifs de type A (couramment désignés par l’acronyme RIMA, de l’anglais Reversible Inhibitor of Monoamine Oxidase A). Elle se singularise au sein de cette famille par une propriété additionnelle concomitante : l’inhibition du recaptage présynaptique de la sérotonine (5-HT), ce qui lui confère un profil pharmacodynamique mixte particulièrement puissant.
Sur le plan translationnel, cette molécule a été développée pour traiter le trouble dépressif majeur, le trouble panique et la phobie sociale, en éliminant le danger des crises hypertensives sévères autrefois provoquées par l’ingestion d’aliments riches en tyramine. En suspendant temporairement et compétitivement l’action de l’enzyme mitochondriale MAO-A, la brofaromine élève les concentrations cérébrales de noradrénaline, de dopamine et de sérotonine sans verrouiller irréversiblement les capacités de détoxification périphérique de l’organisme.
Bien que ses essais cliniques de phase III aient démontré une efficacité remarquable équivalente aux antidépresseurs tricycliques et aux inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), son développement commercial a été interrompu à la fin du XXe siècle en raison de choix stratégiques et industriels complexes, faisant d’elle un modèle classique d’investigation neuropharmacologique.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « brofaromine » constitue une dénomination commune internationale (DCI) construite selon les règles rigoureuses de la nomenclature chimique et pharmacologique biomédicale. Le préfixe « bro- » dérive du terme « brome » (lui-même issu du grec ancien brômos, signifiant « puanteur » ou « odeur forte »), signalant sans ambiguïté la présence d’un atome d’halogène greffé sur le noyau aromatique de la molécule.
Le segment médian « -far- » ou « -fur- » renvoie au noyau bicyclique hétérocyclique « benzofurane », structure oxygénée centrale synthétisée à partir de dérivés furaniques (du latin furfur, signifiant « son » d’écorce de céréale). Enfin, le suffixe « -omine », variante terminale rattachée aux amines aromatiques et aliphatiques (dérivé de « ammoniaque », du dieu égyptien Ammon dont le temple libyen produisait des sels d’ammoniac), indique la présence de la fraction pipéridinique azotée.
Introduite dans la littérature scientifique par les laboratoires suisses Ciba-Geigy au début des années 1980 sous le nom de code de synthèse CGP-11305 A, la désignation « brofaromine » formalise ainsi la description moléculaire d’une 4-(7-bromo-5-méthoxy-1-benzofuran-2-yl)pipéridine, condensant sa nature chimique dans le lexique académique médical international.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le mot « brofaromine » est un substantif féminin. Selon l’Alphabet Phonétique International (API), sa transcription s’établit fidèlement sous la forme /bʁɔ.fa.ʁɔ.min/. L’accentuation tonique primaire repose, conformément aux normes régulières de la phonotaxe française, sur la voyelle finale nasalisée de la dernière syllabe sonore [min].
Sur le plan morphologique et orthographique, aucune variante graphique majeure n’est acceptée en langue française. On observe parfois dans les textes anglo-saxons non traduits l’orthographe brofaromine (sans altération) ou son nom d’enregistrement commercial initial, Consonar. Au pluriel, il prend un « s » régulier (« les brofaromines »), bien que l’usage en pharmacologie privilégie quasi exclusivement l’emploi du singulier indénombrable pour désigner l’entité chimique pure ou le principe actif en solution.
Dans l’usage syntaxique clinique, le terme s’emploie principalement comme complément de nom (« traitement par brofaromine », « pharmacocinétique de la brofaromine ») ou en position de sujet au sein de descriptions pharmacodynamiques (« la brofaromine bloque la dégradation mitochondriale des monoamines »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’action de la brofaromine, il convient de replacer la molécule dans l’architecture enzymatique du système nerveux central. La monoamine oxydase (MAO) est une flavoenzyme associée à la membrane mitochondriale externe, essentielle au catabolisme intracellulaire des neurotransmetteurs aminés. Elle existe sous deux isoformes majeures déterminées génétiquement : la MAO-A, qui métabolise préférentiellement la sérotonine et la noradrénaline, et la MAO-B, impliquée prioritairement dans la dégradation de la benzylamine et de la phényléthylamine, la dopamine étant catabolisée indistinctement par les deux isoformes chez l’être humain.
Les premiers inhibiteurs de cette enzyme, découverts fortuitement dans les années 1950, formaient une liaison covalente indestructible avec le cofacteur flavine adénine dinucléotide (FAD) de l’enzyme. Cette neutralisation irréversible exposait les patients au péril de l’effet fromage (cheese reaction) : la tyramine exogène, apportée par certains fromages affinés, levures et vins, ne pouvait plus être dégradée par la MAO-A intestinale et hépatique. Absorbée massivement dans la circulation générale, la tyramine délogeait la noradrénaline des vésicules périphériques sympathiques, déclenchant des crises hypertensives catastrophiques, parfois compliquées d’hémorragies cérébrales.
La brofaromine a résolu cette impasse toxicologique fondamentale en agissant comme un ligand réversible et compétitif. La molécule s’insère transitoirement dans le site actif de la MAO-A, bloquant l’accès des substrats endogènes sans modifier de manière permanente l’architecture enzymatique. Si une concentration élevée de tyramine d’origine alimentaire franchit la barrière digestive, cette dernière rivalise pour le site catalytique, déplaçant la brofaromine en vertu des lois de l’action de masse biochimique. L’enzyme retrouve alors instantanément sa fonctionnalité pour métaboliser la tyramine, ce qui évite toute flambée vasomotrice paroxystique.
Au-delà de son statut de RIMA, la brofaromine se distingue par une interaction directe avec le transporteur présynaptique de la sérotonine (SERT). Contrairement à des molécules comme le moclobémide, qui n’exercent aucune influence substantielle sur la recapture, la brofaromine combine ainsi la prévention de la désamination oxydative intracellulaire et la prolongation du temps de séjour de la sérotonine dans la fente synaptique. Cette dualité d’action en fait un hybride pharmacologique remarquable, à la lisière des IMAO modernes et des inhibiteurs sélectifs du recaptage.
5. Développement historique
L’histoire de la brofaromine s’enracine dans la quête pharmacologique intense menée durant le dernier quart du XXe siècle pour réhabiliter la classe des antidépresseurs inhibiteurs de la monoamine oxydase, dont l’efficacité clinique indiscutable chez les patients réfractaires ou atteints de dépression atypique était constamment entravée par la dangerosité des restrictions diététiques. Durant les années 1970, les chimistes des laboratoires Ciba-Geigy à Bâle ont exploré diverses séries de dérivés hétérocycliques dans le but précis de concevoir des inhibiteurs compétitifs hautement affins pour la sous-unité MAO-A.
Au début des années 1980, le laboratoire isole et synthétise le composé CGP-11305 A, dont les propriétés biochimiques démontrent une réversibilité inédite et une sélectivité remarquable pour la MAO-A par rapport à la MAO-B. Les premières études animales, menées par Waldmeier, Delini-Stula et leurs collaborateurs, révèlent que l’animal de laboratoire ne manifeste aucune élévation tensionnelle toxique lorsqu’il est nourri de tyramine sous imprégnation de ce composé. Le programme clinique s’accélère alors sous le nom de brofaromine, inaugurant une nouvelle ère pour la thérapeutique des troubles dépressifs majeurs et des troubles anxieux invalidants.
Entre 1985 et 1995, une multitude d’essais cliniques multicentriques de grande envergure sont conduits à l’échelle internationale, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Les publications coordonnées par des psychiatres universitaires de renom corroborent l’efficacité éclatante de la molécule contre le placebo et établissent sa non-infériorité face aux tricycliques de référence comme l’imipramine, avec une tolérance anticholinergique infiniment supérieure. Cependant, au milieu des années 1990, le rachat de Ciba-Geigy et sa fusion avec Sandoz pour donner naissance à Novartis coïncident avec l’explosion mondiale des ISRS (menée par la fluoxétine et la paroxétine). Malgré l’approbation de son efficacité, Novartis suspend les démarches d’homologation de la brofaromine pour des raisons d’arbitrage de portefeuille stratégique, scellant le destin commercial d’une molécule pourtant cliniquement validée.
6. Fondements théoriques et neurobiologiques
L’action thérapeutique de la brofaromine repose initialement sur l’hypothèse monoaminergique de la dépression et de l’anxiété, postulat classique formulé dans les années 1960 stipulant que les états dépressifs majeurs résultent d’un déficit fonctionnel de la transmission de la sérotonine, de la noradrénaline et de la dopamine dans les zones corticales et sous-corticales régulant l’affect. En bloquant la MAO-A, la brofaromine restaure un pool vésiculaire intraneuronal dense de monoamines libres, augmentant ainsi le quantum libéré lors de chaque potentiel d’action.
Toutefois, la compréhension neurobiologique contemporaine dépasse la simple balance volumétrique des neurotransmetteurs. L’effet de la brofaromine s’enracine dans la théorie des remaniements adaptatifs des récepteurs et de la neuroplasticité cérébrale. L’administration prolongée de brofaromine induit une désensibilisation et une sous-régulation (down-regulation) adaptative des autorécepteurs sérotoninergiques 5-HT1A au niveau des noyaux du raphé médian et dorsal, ainsi que des récepteurs bêta-adrénergiques corticaux. Cette neutralisation du rétrocontrôle inhibiteur autorécepteur permet une décharge synaptique accrue et continue dans les circuits cortico-limbiques.
En outre, les modèles de neurobiologie moléculaire démontrent que l’élévation soutenue des monoamines intracellulaires et synaptiques enclenche la cascade des seconds messagers, notamment la voie de l’adénosine monophosphate cyclique (AMPc) et de la protéine kinase A (PKA). Cela entraîne la phosphorylation du facteur de transcription CREB (cAMP response element-binding protein) et stimule l’expression génomique de facteurs neurotrophiques endogènes essentiels, au premier rang desquels figure le BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor). Par ce mécanisme transcriptionnel, la brofaromine favorise la synaptogenèse, prévient l’atrophie dendritique hippocampique liée au stress chronique et restaure la connectivité fonctionnelle dans les réseaux de régulation émotionnelle.
7. Composantes clés, sous-types et dimensions pharmacologiques
L’étude de la brofaromine implique de décortiquer son profil physico-chimique, pharmacocinétique et métabolique à travers plusieurs dimensions fondamentales :
- Sélectivité et cinétique enzymatique : La brofaromine présente une constante d’inhibition (Ki) pour la MAO-A nettement inférieure à celle constatée pour la MAO-B. Sa sélectivité enzymatique favorise la MAO-A par un facteur d’environ 10 à 20 selon les tissus cibles, autorisant la conservation quasi intacte de la dégradation de la dopamine médiée par la MAO-B dans les structures striatales.
- Inhibition double sérotoninergique : Contrairement aux inhibiteurs purs de l’oxydase, elle manifeste une constante d’affinité micromolaire mesurable pour le transporteur de la sérotonine (SERT), générant une inhibition directe de la recapture neuronale qui amplifie de manière synergique la biodisponibilité de la sérotonine péri-synaptique.
- Absorption et biodisponibilité : Administrée par voie entérale, la molécule est absorbée rapidement et presque intégralement par l’épithélium digestif. Elle ne subit qu’un effet de premier passage hépatique modéré comparativement aux IMAO historiques, avec une biodisponibilité systémique relative élevée oscillant autour de 60 à 75 %.
- Demi-vie d’élimination : La demi-vie plasmatique de la brofaromine se situe dans une fenêtre idéale comprise entre 12 et 15 heures chez l’adulte sain. Cette caractéristique cinétique autorise une posologie biquotidienne stable, tout en garantissant un lavage moléculaire complet de l’organisme sous 48 à 72 heures en cas d’interruption thérapeutique.
- Profil métabolique hépatique : La transformation de la molécule passe principalement par des réactions d’O-déméthylation et de glucuronoconjugaison microsomale, éliminant les métabolites majeurs par filtration rénale sans accumulation toxique significative chez les sujets sains.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser la valeur opératoire de la brofaromine, considérons le cas clinique typique d’un patient de 42 ans présentant un épisode dépressif majeur récurrent avec caractéristiques atypiques (hypersomnie, hyperphagie, lourdeur des membres sous forme de paralysie de plomb et sensibilité exacerbée au rejet interpersonnel). Alors que les protocoles antérieurs sous antidépresseurs tricycliques et ISRS ont échoué ou engendré des effets secondaires sédatifs intolérables, l’introduction de la brofaromine à la dose de 75 mg deux fois par jour stabilise l’humeur en quatre semaines. Grâce à son caractère réversible, le patient n’est soumis à aucune restriction diététique drastique concernant les fromages affinés ou les charcuteries, illustrant l’éradication du risque de crise paroxystique hypertensive.
Un second exemple pertinent est celui d’une patiente de 28 ans souffrant d’une phobie sociale généralisée sévère (trouble d’anxiété sociale), réfractaire aux approches de psychothérapie cognitivo-comportementale et marquée par des rougissements intenses, des tremblements et une appréhension panique des interactions professionnelles. L’administration de brofaromine à raison de 150 mg par jour entraîne une atténuation substantielle de l’hyperréactivité végétative autonome et des cognitions phobiques. L’inhibition combinée MAO-A/SERT permet une régulation descendante des circuits limbiques amygdaliens, rendant possible une désensibilisation in vivo durable.
9. Mesure, évaluation et biomarqueurs
L’évaluation quantitative des effets de la brofaromine au cours des protocoles expérimentaux s’est appuyée à la fois sur des instruments psychométriques validés internationalement et sur des dosages biochimiques rigoureux de métabolites monoaminergiques périphériques.
Dans les cohortes cliniques, l’amélioration symptomatique de l’humeur a été mesurée à l’aide de l’Échelle d’évaluation de la dépression de Hamilton (HAM-D) et de l’Échelle de dépression de Montgomery-Åsberg (MADRS). Pour les pathologies anxieuses, l’Échelle d’anxiété sociale de Liebowitz (LSAS) et l’Échelle d’anxiété de Hamilton (HAM-A) ont servi de critères de jugement principaux lors des essais randomisés contrôlés en double aveugle.
Sur le versant biologique, l’intensité de l’inhibition enzymatique est mesurée par le dosage du 3-méthoxy-4-hydroxyphénylglycol (MHPG) plasmatique et urinaire, le métabolite direct de la noradrénaline catabolisée par la MAO-A, ainsi que par la baisse du taux d’acide 5-hydroxyindoleacétique (5-HIAA), métabolite majeur de la sérotonine. Une baisse soutenue de 60 à 80 % du MHPG plasmatique témoigne d’un blocage thérapeutique optimal de l’enzyme sans basculement dans la saturation non sélective.
De surcroît, le fameux test de provocation à la tyramine orale (tyramine pressor test) a été le marqueur fonctionnel décisif : les chercheurs quantifiaient la dose de tyramine libre nécessaire pour provoquer une élévation de 30 mm Hg de la pression artérielle systolique (dose PD30). Sous brofaromine, la dose requise de tyramine pour susciter cette hausse n’était diminuée que d’un facteur 2 à 4, contre un facteur 20 à 50 sous les anciens IMAO non réversibles tels que la tranylcypromine, prouvant empiriquement une marge de sécurité cardiovasculaire considérablement accrue.
10. Applications cliniques et portée pratique
L’étendue des applications cliniques documentées pour la brofaromine embrasse un spectre nosographique large, situé principalement au cœur de la psychiatrie adulte hospitalière et ambulatoire :
Dans le trouble dépressif caractérisé, et plus particulièrement dans les formes résistantes aux thérapies monoaminergiques conventionnelles, la molécule s’est illustrée par une capacité remarquable à restaurer l’élan vital, à juguler l’anhédonie et à corriger les perturbations du sommeil paradoxal. Les dépressions récurrentes, les états dépressifs saisonniers et les tableaux atypiques ont constitué ses cibles électives majeures.
Dans les troubles anxieux chroniques, la brofaromine a démontré une action thérapeutique égale ou supérieure aux premiers antidépresseurs sérotoninergiques. Son utilisation dans la phobie sociale invalidante a constitué l’un de ses axes les plus novateurs à une époque où peu d’alternatives médicamenteuses possédaient une telle indication. Le trouble panique avec ou sans agoraphobie s’est également révélé très sensible à la normalisation adrénergique induite par le produit.
Des travaux exploratoires ont en outre examiné sa pertinence dans la prise en charge du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et du trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) de l’adulte, tirant avantage de la stimulation conjointe des systèmes catécholaminergiques et indolaminergiques au niveau du cortex préfrontal dorso-latéral.
11. Recherche empirique et données probantes
Le corpus de données probantes accumulé autour de la brofaromine rassemble plusieurs dizaines d’essais comparatifs contrôlés impliquant des milliers de sujets sous protocoles rigoureux. L’une des études de référence historiques, menée par van Vliet et ses collaborateurs au début des années 1990, a évalué la brofaromine contre placebo chez des patients souffrant de trouble anxiété sociale sévère ; les résultats ont documenté un taux de réponse clinique supérieur à 75 % dans le groupe traité, associé à une réduction significative de l’évitement comportemental mesuré sur l’échelle de Liebowitz.
Dans le domaine des désordres de l’humeur, une méta-analyse des essais comparatifs supervisés par Katschnig et Nolen a confronté la brofaromine à l’imipramine et à la tranylcypromine chez des sujets hospitalisés pour mélancolie ou dépression unipolaire majeure. Les données ont mis en exergue des scores d’atténuation symptomatique sur l’échelle HAM-D comparables entre les groupes, tout en soulignant une réduction drastique de l’incidence des effets indésirables de nature anticholinergique (sécheresse buccale, constipation opiniâtre, rétention urinaire) et une absence de toxicité cardiaque arythmogène chez les receveurs de brofaromine.
Les investigations menées par Lott et Versiani ont confirmé ces observations dans le cadre du traitement préventif des rechutes, démontrant qu’un traitement d’entretien maintenait une efficacité prophylactique stable sans phénomène d’échappement thérapeutique ni induction de virages maniaques iatrogènes imprévus chez les dépressifs non bipolaires.
12. Considérations culturelles et contextuelles
L’accueil et le positionnement d’une molécule comme la brofaromine diffèrent grandement selon les paradigmes psychiatriques géographiques et les cultures médicales nationales. En Amérique du Nord, le climat réglementaire de la FDA (Food and Drug Administration) a toujours été imprégné d’une circonspection extrême envers les inhibiteurs de la monoamine oxydase en raison du passé douloureux des accidents vasculaires liés à la tyramine dans les années 1960. Cela a dressé des barrières méthodologiques et financières titanesques devant les essais de phase III de la brofaromine sur le sol américain.
À l’inverse, l’école psychiatrique d’Europe continentale (notamment en Suisse, en Allemagne, aux Pays-Bas et en France) s’est montrée historiquement beaucoup plus réceptive aux subtilités diagnostiques de la dépression atypique et à l’intérêt des RIMA. Les cliniciens européens étaient formés à évaluer avec précision les habitudes nutritionnelles locales, minimisant ainsi l’anxiété collective vis-à-vis des interactions alimentaires.
Ce décalage culturel a influencé les priorités d’investissement : la promesse d’antidépresseurs universels totalement exempts de précautions alimentaires particulières (incarnée au même instant par la montée en puissance commerciale des ISRS) a fini par marginaliser l’essor de la brofaromine dans les représentations du corps médical généraliste international.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré ses indéniables vertus pharmacologiques, la brofaromine a fait l’objet de réserves théoriques et pratiques qui ont concouru à freiner son adoption généralisée. La première controverse a trait au risque résiduel de syndrome sérotoninergique. Du fait de sa capacité à bloquer simultanément la MAO-A et le transporteur SERT, l’association non contrôlée de brofaromine à d’autres agents sérotoninergiques puissants (tels que le tramadol, la clomipramine ou les ISRS) fait courir un risque potentiel d’intoxication centrale létale par hyperactivation du récepteur 5-HT2A.
Une autre limite intrinsèque relevée par certains pharmacologues concerne sa demi-vie relativement longue pour un agent réversible (environ 12 à 15 heures). Bien qu’elle facilite la régularité des prises, cette durée requiert une fenêtre d’élimination prudente de quelques jours lors des transitions thérapeutiques vers d’autres psychotropes à action centrale, complexifiant la gestion pratique des patients très instables.
Enfin, l’argument économique et stratégique a constitué la véritable pierre d’achoppement : la synthèse chimique multi-étapes de la molécule présentait un coût industriel non négligeable. Face à des molécules comme le moclobémide, soutenu agressivement par les laboratoires concurrents Hoffmann-La Roche, ou la fluoxétine aux rendements financiers records, Ciba-Geigy a arbitré contre le franchissement des coûteuses étapes ultimes de mise sur le marché, provoquant l’amertume de nombreux chercheurs qui considéraient son efficacité antidépressive supérieure à celle des alternatives de son époque.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour prévenir les confusions taxonomiques fréquentes en psychopharmacologie, il importe d’expliciter les relations entre la brofaromine et les concepts affins :
- Moclobémide : Antidépresseur RIMA commercialisé de référence. Contrairement à la brofaromine, le moclobémide possède une demi-vie d’élimination beaucoup plus brève (1 à 2 heures) et est totalement dénué d’action inhibitrice sur le transporteur de la sérotonine (SERT).
- Phénelzine et Tranylcypromine : Inhibiteurs classiques, non sélectifs (MAO-A et MAO-B) et irréversibles. Ils s’opposent directement à la brofaromine par la permanence de leur liaison chimique et l’obligation stricte d’un régime alimentaire sans tyramine prolongé deux semaines après leur arrêt.
- Sélégiline : Inhibiteur sélectif de la MAO-B à faible dose, préférentiellement prescrit dans la maladie de Parkinson. La brofaromine se distingue par son ciblage quasi exclusif de l’isoforme A et ses applications directes dans les troubles thymiques.
- Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine (ISRS) : Molécules n’intervenant pas sur la chaîne enzymatique de dégradation, mais bloquant purement les transporteurs présynaptiques. La brofaromine partage partiellement cette propriété, mais la double d’une augmentation de synthèse et d’inhibition métabolique.
15. Résumé et points clés à retenir
La brofaromine demeure dans l’histoire de la pharmacologie clinique moderne un chef-d’œuvre de chimie médicinale rationnelle, ayant illustré la possibilité d’exploiter la puissance des inhibiteurs de la monoamine oxydase tout en s’affranchissant du redoutable effet fromage. En couplant l’inhibition compétitive réversible de la MAO-A à une modulation du recaptage de la sérotonine, elle offrait une solution thérapeutique polyvalente et singulière pour la prise en charge de la dépression majeure atypique et des troubles anxieux invalidants tels que la phobie sociale.
Bien que les impératifs industriels et la vague triomphante des antidépresseurs de nouvelle génération aient prématurément interrompu son parcours commercial avant sa consécration officinale universelle, la molécule continue d’alimenter la réflexion épistémologique et nosologique sur le perfectionnement des psychotropes de demain.
Références
- Katschnig, H., & Nolen, W. A. (1995). The clinical efficacy of brofaromine in depression: A review of European multicenter trials. Journal of Neural Transmission, 45(Suppl.), 163–175. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/8748644/
- Lott, M., & Versiani, M. (1995). Brofaromine in the treatment of social phobia: A double-blind, placebo-controlled study. International Clinical Psychopharmacology, 10(2), 79–86. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/7673656/
- van Vliet, I. M., den Boer, J. A., & Westenberg, H. G. (1992). Psychopharmacological treatment of social phobia: A double-blind placebo-controlled study with brofaromine. Psychopharmacology, 107(2–3), 320–324. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/1608990/
- Waldmeier, P. C., Felner, A. E., & Tipton, K. F. (1983). CGP 11305 A, a new reversible and selective inhibitor of MAO A. European Journal of Pharmacology, 94(1–2), 73–83. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/6418536/