La coexistence simultanée de deux engagements matrimoniaux distincts et scellés sous le sceau du secret représente une énigme captivante tant pour la jurisprudence pénale que pour la psychopathologie relationnelle. Bien au-delà de la simple infraction statutaire, la bigamie constitue un théâtre psychique complexe où s’entremêlent le déni névrotique, le clivage du Moi, la manipulation narcissique et une profonde désorganisation de l’attachement interpersonnel. Plonger au cœur de ce phénomène révèle les failles structurelles de l’identité et les stratégies défensives déployées pour maintenir deux existences parallèles au détriment de l’intégrité éthique et relationnelle.
La Bigamie
1. Définition concise
En droit et en psychopathologie légale, la bigamie désigne l’acte ou l’état par lequel un individu contracte un second mariage civil ou religieux alors qu’une précédente union légitime demeure juridiquement et institutionnellement valide. D’un point de vue comportemental et clinique, elle correspond à l’instauration délibérée et clandestine d’un double système conjugal et familial, reposant sur l’occultation systématique de l’un des foyers auprès de l’autre partenaire.
Contrairement aux formes institutionnalisées de pluriconjugalité, la bigamie se singularise par la clandestinité, l’asymétrie de consentement et l’usage permanent de la tromperie à l’égard d’au moins un des conjoints. La psychologie contemporaine ne la réduit pas à une simple qualification juridique, mais l’analyse comme une conduite symptomatique singulière, révélatrice de mécanismes d’adaptation dysfonctionnels, d’impostures identitaires ou de troubles sévères de la personnalité.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « bigamie » puise ses racines dans une construction hybride gréco-latine. Il se compose de l’élément latin bi- (issu de bis, signifiant « deux fois » ou « double ») et de l’élément grec gamos (γαμος, signifiant « mariage » ou « union »). Cette formation linguistique s’est stabilisée dans le latin médiéval sous le substantif bigamia, élaboré principalement par les théologiens et canonistes chrétiens afin de qualifier l’hérésie ou l’infraction commise par celui qui réitérait le sacrement conjugal.
Introduit dans la langue française dès le Moyen Âge classique (vers le XIIIe siècle), le vocable désignait originellement non seulement le fait d’avoir deux conjoints vivants simultanément, mais aussi le remariage successif d’un clerc ou d’un laïc après veuvage, acte considéré par l’Église médiévale comme une irrégularité canonique empêchant l’accès aux ordres sacrés. C’est à la Renaissance et surtout lors de la sécularisation du droit sous l’Ère moderne que le mot s’est épuré pour désigner exclusivement l’union simultanée prohibée, avant d’intégrer le vocabulaire de la psychiatrie légale au XIXe siècle sous la plume des aliénistes étudiant l’imposture et la mythomanie.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le substantif se prononce /bi.ɡa.mi/ en français standard. C’est un nom commun féminin singulier (la bigamie), dont le pluriel régulier est « les bigamies » (bien que rarement employé au pluriel, sauf pour désigner des modalités d’expression diverses).
Le champ lexical dérivé comprend l’adjectif épicène et substantif bigame (/bi.ɡam/), désignant la personne coupable de l’infraction ou caractérisant l’acte commis (« un époux bigame », « une union bigame »). On note également des termes dérivés plus rares ou techniques comme le verbe bigamiser (peu usité dans le langage contemporain, remplacé par « contracter un mariage bigame ») et l’adverbe bigamiquement.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la bigamie dans toute son étendue, la psychologie et la psychopathologie relationnelle dépassent le cadre du constat civil pour sonder la structure interne de l’individu qui l’organise. La bigamie n’est pas un simple épisode d’infidélité passagère ; elle requiert une volonté logistique et psychique d’institutionnaliser deux fictions de légitimité. Pour le sujet bigame, il ne s’agit pas d’avoir un conjoint officiel et une liaison clandestine marginale, mais d’incarner pleinenement deux rôles de chef de famille ou de partenaire officiel, ce qui sollicite une infrastructure défensive de haute intensité.
Au centre de cette architecture se trouve le phénomène de compartimentation émotionnelle. Le bigame est capable de segmenter sa conscience et son affectivité en deux compartiments étanches. Lorsqu’il réside dans le foyer A, les réalités, les devoirs et les affects liés au foyer B sont temporairement éconduits hors du champ de la conscience active. Cette aptitude défensive protège le sujet contre une dissonance cognitive écrasante qui, en temps normal, générerait une culpabilité insupportable ou une anxiété de morcellement identitaire.
La gestion quotidienne de la bigamie impose également une propension à la duplicité pathologique. Le sujet échafaude un réseau complexe d’alibis professionnels, de voyages imaginaires, d’obligations géographiques ou de missions supposées secrètes pour justifier ses absences récurrentes auprès de chaque sphère. La duplicité devient un mode d’existence où le mensonge n’est plus seulement instrumental, mais structural : l’individu s’investit dans une élaboration narrative permanente afin d’empêcher la collusion de ses deux univers.
Enfin, les limites conceptuelles de la bigamie la séparent nettement des configurations de polyamour ou de polygamie consentie. La frontière éthique et psychopathologique réside dans le défaut absolu de réciprocité et de transparence. Dans la bigamie, l’un au moins des partenaires (et souvent les deux) est privé de sa liberté d’autodétermination éclairée, évoluant dans un cadre conjugal falsifié où son consentement a été extorqué par dol affectif.
5. Évolution historique
L’appréhension sociologique et médicale de la bigamie a traversé de profondes mutations au fil des siècles. Dans la Rome antique, la Lex Julia de adulteriis réprimait les relations multiples sans nécessairement conceptualiser la bigamie sous sa forme institutionnelle moderne, la priorité étant accordée au statut patrimonial de la famille patricienne et à la légitimité de la descendance civique.
Au Moyen Âge, l’Église catholique s’empare du contrôle exclusif des mœurs et sacralise l’indissolubilité du lien matrimonial. Le Concile de Trente (1545-1563), par le décret Tametsi, impose la publicité obligatoire des bans et la présence du curé sous peine de nullité, instituant précisément ces règles pour déraciner les mariages clandestins et la bigamie répandue à une époque où la traçabilité des individus était inexistante. Les contrevenants s’exposaient à de sévères peines canoniques, parfois doublées du bûcher ou des galères dans les ordonnances royales françaises.
Avec l’avènement du Code civil napoléonien de 1804 et du Code pénal de 1810 en France, la bigamie est sévèrement incriminée en tant qu’atteinte à l’ordre public de la famille et infraction aux obligations civiles (article 340 de l’ancien Code pénal français). C’est durant le XIXe et le début du XXe siècle que la psychiatrie naissante commence à interroger la santé mentale des bigames récidivistes. Des auteurs comme Cesare Lombroso ou plus tard Gaëtan Gatian de Clérambault se penchent sur l’imposture passionnelle, décrivant des individus oscillant entre folie morale, déséquilibre psychologique et mythomanie systématisée.
6. Fondements théoriques
Plusieurs courants fondamentaux de la psychologie et de la psychanalyse éclairent les ressorts intimes qui président à la mise en place d’un tel double vécu relationnel.
D’un point de vue psychanalytique, la bigamie révèle souvent une incapacité à résoudre le conflit œdipien et à intégrer l’ambivalence émotionnelle inhérente à l’objet d’amour. Comme l’a montré Sigmund Freud dans ses écrits sur la vie amoureuse (« Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse »), certains sujets ne parviennent pas à réunir sur une même personne les courants d’affection tendre et de désir érotique. La bigamie matérialise ce clivage : une épouse peut incarner la figure maternelle réparatrice, désexualisée et protectrice, tandis que l’autre épouse cristallise l’idéalisation passionnelle, le prestige social ou l’audace érotique. Le sujet tente d’échapper à l’angoisse de castration en maintenant deux sources d’approvisionnement narcissique.
Sous l’angle de la théorie de l’attachement élaborée par John Bowlby, le bigame témoigne généralement d’un profil insécure-évitant ou désorganisé. En s’engageant simultanément dans deux liens formels, l’individu organise un contre-pouvoir affectif : si l’une des relations vient à faillir, à décevoir ou à devenir menaçante sur le plan de la dépendance émotionnelle, la seconde sert d’amortisseur. Le double lien évite la confrontation à une intimité totale et vulnérable avec un seul être, tout en conjurant la terreur primitive de l’abandon.
Enfin, le modèle de la « triade sombre » (narcissisme, machiavélisme, psychopathie) offre une grille de lecture robuste pour les cas de bigamie prédatrice. L’individu instrumentalise les institutions et la confiance d’autrui pour satisfaire son omnipotence, accumuler des gratifications financières ou conforter une illusion de contrôle démiurgique sur son entourage, éprouvant une jouissance perverse à tromper le consensus sociétal.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’observation clinique permet de disséquer le phénomène bigame selon plusieurs modalités fonctionnelles et structurelles :
- La bigamie narcissique-exploitatrice : Le sujet utilise le mariage comme un instrument d’ascension socio-économique ou de pillage patrimonial. Fréquente chez les escrocs sentimentaux, cette modalité repose sur le mépris total des victimes et l’absence totale d’empathie, le sujet multipliant les engagements contractuels sous de fausses identités.
- La bigamie par évitement de la séparation (névrotique-dépendante) : Ici, l’individu se montre incapable de signifier une rupture par peur de la culpabilité, de la confrontation agressive ou de la solitude. Tiraillé entre deux êtres, il s’enferme dans un double engagement parce qu’il s’avère incapable d’effectuer un choix électif et d’assumer la perte de l’un des objets d’attachement.
- La bigamie géographique ou opportuniste : Liée à l’éloignement professionnel durable (cadres internationaux, militaires, navigants, expatriés). Le déracinement favorise la création d’une « deuxième vie » adaptative dans un autre pays ou une autre région, soutenue par l’illusion que la distance géographique abolit la continuité de la faute morale.
- La bigamie mythomaniaque ou délirante : Structurée autour d’une affabulation intégrale de la vie du sujet (fausse carrière, secrets d’État fictifs, héritages imaginaires). L’accumulation des alliances civiles correspond à une fuite psychotique ou pseudologique hors du réel, où le sujet finit par croire à ses propres constructions fabulatoires.
- La dimension institutionnelle versus affective : Le contraste entre le maintien formel des devoirs légaux (signatures de crédits, état civil, déclarations fiscales) et la charge affective investie dans chaque microsystème familial.
8. Exemples et cas illustratifs
L’un des exemples les plus édifiants de l’imposture conjugale et de la double vie poussée à son paroxysme tragique demeure l’affaire de Jean-Claude Romand en France. Bien qu’il n’ait pas contracté formellement deux mariages légaux simultanés, son fonctionnement psychique illustre à la perfection la compartimentation étudiée chez les bigames : maintenir pendant dix-huit ans une fiction professionnelle absolue auprès de sa famille légitime, tout en intégrant une maîtresse à qui il promettait une vie commune et soutirait des fonds. Lorsque la menace de l’effondrement du décor émerge, l’angoisse narcissique insurmontable de voir son véritable visage démasqué conduit à l’annihilation violente de ses proches.
Dans un cadre clinique ambulatoire plus ordinaire, on peut citer le cas de « Marc », 49 ans, ingénieur consultant se déplaçant chaque semaine entre Paris et Genève. Marié depuis quinze ans à sa première épouse avec qui il a deux enfants, il a contracté cinq ans plus tard un second mariage légal en Suisse sous une déclaration d’état civil fallacieuse, ayant également fondé un deuxième foyer avec un enfant en bas âge. Pendant six années, Marc a alterné trois jours à Genève et quatre jours à Paris, invoquant des impératifs de restructuration d’entreprise. Lors de son évaluation psychiatrique suite à la découverte fortuite des faits par la première épouse, Marc verbalisait une incapacité totale à concevoir le caractère délétère de son acte : « J’aimais mes deux femmes d’un amour sincère, je veillais financièrement sur les deux foyers, je pensais réussir là où d’autres abandonnent l’une pour l’autre ». Ce cas témoigne d’une rationalisation défensive élevée masquant un besoin compulsionnel de validation narcissique à travers deux rôles familiaux parfaits.
9. Évaluation et diagnostic médico-légal
Dans les manuels diagnostiques contemporains tels que le DSM-5-TR ou la CIM-11, la bigamie ne constitue pas en elle-même une catégorie nosographique unitaire. En revanche, elle représente un comportement cible à haute valeur séméiologique que l’expert psychiatre ou le psychologue légiste doit rattacher à des structures sous-jacentes :
Lors d’une expertise judiciaire ordonnée à la suite d’une plainte pénale, l’évaluation psychodiagnostique s’articule autour de plusieurs axes méthodologiques. L’administration d’inventaires de personnalité standardisés (notamment le MMPI-3 ou le PAI) permet de repérer les traits d’élévation sur les échelles de déviance psychopathique, de tromperie et d’hypomanie. En présence de fraudes réitérées, l’échelle de psychopathie de Hare (PCL-R) est couramment mobilisée pour évaluer la superficialité affective, la mythomanie, le manque d’empathie et l’impulsivité.
L’enjeu diagnostique différentiel primordial consiste à distinguer :
- Un trouble de la personnalité antisociale ou narcissique sévère, marqué par le cynisme, l’instrumentalisation financière et le calcul délibéré.
- Une pseudologia fantastica (mythomanie morbide), où le sujet élabore des récits grandioses pour compenser une défaillance fondamentale de l’estime de soi et finit par adhérer à ses propres mensonges.
- Un épisode maniaque ou hypomaniaque dans le cadre d’un trouble bipolaire, où la désinhibition instinctuelle, l’hypersexualité et la démesure du jugement peuvent précipiter un mariage impulsif sans liquidation du précédent.
- Des états dissociatifs de l’identité (bien que rarissimes), où deux états de personnalité alterneraient sans souvenir intégral de l’autre état.
10. Applications et portée pratique
L’analyse psychologique de la bigamie trouve des applications immédiates dans le champ de la victimologie, de la pratique thérapeutique et du conseil juridique.
Pour les époux ou épouses trompés, la révélation de la bigamie constitue un traumatisme relationnel aigu. Les cliniciens observent fréquemment chez les conjoints dupés un état de stress post-traumatique, assorti d’un effondrement cognitif : le partenaire réalise que la totalité de son histoire de couple était bâtie sur un faux semblant. L’accompagnement thérapeutique nécessite de reconstruire le sentiment de compétence épistémique (la capacité de croire en sa propre perception du réel), souvent laminé par des années de manipulation mentale (gazlighting).
Auprès des enfants nés de ces unions, l’impact psychologique s’avère redoutable. La découverte de frères et sœurs clandestins et la démolition de la figure parentale idéalisée induisent des crises d’identité, des conflits de loyauté insolubles et une méfiance généralisée envers les liens intimes à l’âge adulte.
En médiation familiale et en justice pénale, la compréhension des ressorts narcissiques ou pervers du bigame aide les magistrats et les avocats à adapter leurs stratégies d’audition, déjouant les tentatives de victimisation ou de charme que ces personnalités déploient fréquemment à la barre.
11. Recherche empirique et données scientifiques
Les études empiriques spécifiquement dédiées à la bigamie formelle sont contraintes par la rareté statistique de l’acte sous les législations modernes équipées de registres informatisés. Néanmoins, la recherche en psychologie sociale et en criminologie comportementale a documenté des aspects essentiels du maintien des doubles vies.
Les travaux de David Buss et de la psychologie évolutionniste sur les stratégies reproductives humaines soulignent que la polygamie clandestine (dont la bigamie est l’expression institutionnalisée) représente une stratégie à haut risque mais à forte incitation évolutive chez certains mâles, cherchant à maximiser l’investissement paternel perçu auprès de multiples partenaires sans assumer le coût public de la répudiation.
Sur le plan cognitif, les recherches en neurosciences de la tromperie (menées notamment à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle par des équipes comme celle de Giorgio Ganis) démontrent que le maintien au long cours d’un mensonge structuré sollicite intensément le cortex préfrontal dorsolatéral et les fonctions exécutives. Le cerveau du manipulateur chronique développe une habileté supérieure à inhiber les réponses automatiques de vérité, témoignant d’une charge cognitive colossale qui, avec le temps, induit une érosion de la régulation affective et favorise des décompensations dépressives ou anxieuses lorsque le système s’enraye.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
L’appréciation morale et clinique de la bigamie ne peut être abstraite du contexte anthropologique et légal dans lequel elle émerge. Dans les sociétés occidentales sécularisées, la monogamie demeure la seule norme institutionnelle réciproque consacrée par la loi. La bigamie y est stigmatisée non seulement comme un crime contre l’état civil, mais comme une profanation de la foi jurée.
Toutefois, le tableau se complexifie dans les sociétés ou communautés où coexistent le droit positif civil et le droit coutumier ou religieux. Dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, du Proche-Orient ou d’Asie du Sud-Est, la polygamie (plus précisément la polygynie) est légalement reconnue ou socialement tolérée selon des règles précises de subsidiarité et de traitement équitable des épouses. Lorsqu’un individu issu de ces cultures migre vers un État à régime monogame strict et célèbre un second mariage sans avoir dissous le premier, la bigamie résulte parfois d’un hiatus d’acculturation ou d’un conflit de lois privé international, plutôt que d’une pathologie narcissique individuelle.
Il importe donc, sur le plan de la psychologie transculturelle, d’analyser le degré d’adhésion du sujet aux normes du pays d’accueil et le sens symbolique conféré au statut d’époux au sein de sa communauté d’origine avant de conclure à une intention perverse ou dolosive.
13. Critiques, controverses et limites
La qualification même de la bigamie et son traitement font l’objet de débats juridico-philosophiques et psychologiques constants :
Une première controverse porte sur la pertinence du maintien de la bigamie dans l’arsenal du droit pénal. Certains juristes et sociologues libertaires soutiennent que la dépénalisation progressive de l’adultère dans la plupart des démocraties devrait logiquement s’étendre à la bigamie, cette dernière devant être traitée comme une simple cause de nullité civile du mariage et de dommages-intérêts, plutôt que par des peines d’emprisonnement. À l’inverse, les défenseurs de l’ordre public soulignent que la bigamie lésée engage la fraude envers les registres de l’État, les régimes successoraux, la fiscalité et la protection sociale, justifiant le maintien d’une répression pénale dissuasive.
Une seconde délicate question conceptuelle concerne la confusion fréquente entretenue dans le débat public entre la bigamie et les relations non-monogames éthiques (le polyamour). Les partisans des modèles relationnels pluriels récusent toute parenté avec la bigamie, arguant que l’éthique polyamoureuse repose intégralement sur le consentement éclairé, la transparence et l’honnêteté mutuelle de tous les partenaires, là où la bigamie est fondamentalement constitutive d’un abus de confiance systémique.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
- Polygamie : Terme générique désignant le fait d’être marié à plusieurs personnes simultanément. La bigamie est la variante spécifique limitée à deux conjoints. La polygamie englobe la polygynie (un homme ayant plusieurs épouses) et la polyandrie (une femme ayant plusieurs époux).
- Polyamour : Orientation ou pratique relationnelle fondée sur des amours multiples simultanées, assumées dans la clarté et avec l’accord explicite de l’ensemble des protagonistes, sans recours à la fraude ou au mensonge institutionnel.
- Adultère / Infidélité : Violation de l’obligation de fidélité physique ou affective dans le couple. L’adultère ne comporte pas la célébration formelle d’un second mariage devant une autorité civile ou religieuse.
- Escroquerie sentimentale : Délit pénal visant l’extorsion de fonds sous couvert d’une séduction amoureuse simulée. Si de nombreux bigames prédateurs sont des escrocs sentimentaux, la bigamie peut exister sans mobile vénal.
- Monogamie : Régime matrimonial et relationnel limitant l’engagement conjugal à un seul partenaire exclusif à la fois.
15. Synthèse et points clés à retenir
La bigamie s’étend bien au-delà d’une simple curiosité juridique ; elle représente un modèle fascinant et destructeur d’imposture relationnelle. Ses composantes fondamentales se résument ainsi :
- Dualité clandestine : Contraction illégale et occulte de deux unions formelles simultanées, générant une coexistence de deux foyers à l’insu d’au moins un partenaire.
- Mécanismes de défense rigides : Recours élevé au clivage psychologique, à la compartimentation émotionnelle et à la mythomanie de compensation.
- Soubassements psychopathologiques : Fréquente association avec des structures de personnalité narcissiques, antisociales, des désordres de l’attachement ou des conduites d’évitement de la séparation.
- Traumatisme dévastateur pour l’entourage : Effondrement des repères de confiance, détresse post-traumatique majeure chez les partenaires dupés et perturbations profondes du développement psycho-affectif chez les enfants.
- Divergence éthique nette : Différenciation irréductible avec les modèles de non-monogamie consensuelle ou de polyamour, par l’absence délibérée de liberté de consentement accordée à l’autre.
Références
- American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). https://www.psychiatry.org
- Buss, D. M. (2016). The evolution of desire: Strategies of human mating (4th ed.). Basic Books.
- Freud, S. (1912). Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse. In Écrits sur la vie sexuelle (pp. 65-81). Presses Universitaires de France.
- Hare, R. D. (2003). The Hare Psychopathy Checklist-Revised (2nd ed.). Multi-Health Systems.
- Lombroso, C. (1895). L’homme criminel : Étude anthropologique et psychiatrique. Félix Alcan.