Hyperphagie boulimique : Comprendre le trouble

L’hyperphagie boulimique est un trouble des conduites alimentaires caractérisé par des épisodes récurrents d’accès hyperphagiques sans comportements compensatoires.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 26, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 26, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

L’hyperphagie boulimique représente l’un des troubles des conduites alimentaires les plus répandus et pourtant les plus tardivement reconnus au sein de la nosographie psychiatrique internationale. Caractérisée par une rupture brutale de la régulation homéostatique de l’alimentation, cette affection se manifeste par des épisodes récurrents d’ingestion massive et compulsive de nourriture accompagnés d’un sentiment viscéral de perte de contrôle. Loin de se réduire à une simple transgression diététique ou à un manque de volonté, elle engage des dynamiques psychologiques, neurobiologiques et affectives complexes qui altèrent profondément la qualité de vie des personnes atteintes.

L’hyperphagie boulimique

1. Définition concise

L’hyperphagie boulimique (désignée en anglais sous le terme de binge-eating disorder) est un trouble des conduites alimentaires défini par la survenue récurrente de crises d’hyperphagie au cours desquelles un individu absorbe, en un temps limité, une quantité de nourriture nettement supérieure à ce que la plupart des individus consommeraient dans des circonstances similaires. Ce comportement s’accompagne d’une détresse psychologique majeure, d’un sentiment aigu de perte de contrôle et, de manière distinctive, de l’absence de comportements compensatoires inappropriés récurrents tels que les vomissements provoqués, le jeûne strict ou l’exercice physique compulsif.

Sur le plan psychopathologique, ce trouble traduit une défaillance transitoire mais répétée des systèmes d’inhibition comportementale et de régulation émotionnelle. L’accès hyperphagique n’est pas guidé par la faim physiologique, mais agit généralement comme une stratégie dysfonctionnelle d’adaptation face à des affects négatifs intolérables. L’individu s’isole fréquemment pour manger en raison de la honte ressentie, consomme les aliments à une vitesse bien supérieure à la normale, et poursuit l’ingestion jusqu’à éprouver une distension abdominale douloureuse.

La chronicité de l’hyperphagie boulimique engendre une souffrance subjective marquée par l’émergence d’émotions d’auto-dépréciation, de dégoût de soi et de culpabilité post-crise. Contrairement à la boulimie nerveuse où la purge permet une réduction temporaire de l’anxiété liée à la prise de poids, l’absence de purge dans l’hyperphagie confronte immédiatement le patient aux conséquences somatiques et métaboliques de ses excès, enfermant ce dernier dans une trajectoire psychologique souvent stigmatisante et invalidante.

2. Étymologie et origines linguistiques

Le terme « hyperphagie » est issu de la combinaison de deux racines du grec ancien : le préfixe hyper- (ὑπέρ), signifiant « au-delà », « excessivement » ou « au-dessus », et le radical verbal phagein (φαγεῖν), qui signifie « manger » ou « dévorer ». Dès lors, l’hyperphagie désigne étymologiquement le fait de manger au-delà de toute mesure ou nécessité biologique. L’adjectif « boulimique » procède quant à lui du grec boulimia (βουλιμία), formé à partir de bous (βοῦς, le bœuf) et de limos (λιμός, la faim), décrivant littéralement une « faim de bœuf » ou une faim insatiable et colossale.

Dans la littérature anglo-saxonne fondatrice, l’expression retenue est celle de binge-eating disorder. Le substantif vernaculaire binge puise ses origines dans les dialectes anglais du XIXe siècle, où il référait initialement à une consommation effrénée d’alcool, voire à une beuverie prolongée, avant d’être transposé au champ de l’alimentation compulsive pour illustrer l’immersion totale et incontrôlée dans l’acte d’ingestion. La formalisation nosographique francophone a longtemps oscillé entre « trouble de l’hyperphagie incontrôlée », « frénésie alimentaire » et « hyperphagie boulimique », cette dernière désignation s’étant finalement imposée comme la traduction clinique standard des classifications internationales.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, le syntagme nominal « hyperphagie boulimique » se transcrit dans l’alphabet phonétique international sous la forme : /i.pɛʁ.fa.ʒi bu.li.mik/. Il s’agit d’une locution nominale féminine indissociable au sein du discours clinique. On rencontre également dans la littérature scientifique le sigle anglais BED (pour Binge Eating Disorder) employé de manière internationale par les cliniciens et chercheurs francophones.

En contexte grammatical, le substantif s’accorde au féminin pluriel lorsqu’il fait référence aux manifestations symptomatiques concrètes (« des hyperphagies boulimiques sévères »), bien que l’usage prédominant privilégie le singulier générique pour désigner l’entité nosologique globale. Les cliniciens emploient couramment le terme « accès hyperphagiques » ou « crises hyperphagiques » pour désigner les épisodes isolés constituant le trouble.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’hyperphagie boulimique ne se résume aucunement à une hyperphagie quantitative simple telle qu’on peut l’observer lors de contextes festifs ou sociaux partagés. Sa nature psychopathologique repose sur une triade fondamentale : une rupture cognitive de l’autorégulation, un sentiment dévastateur de dépossession de soi (le sentiment de ne pas pouvoir arrêter de manger ou d’être incapable de contrôler la nature et la quantité des aliments ingérés), et un retentissement affectif négatif direct et aigu.

La crise hyperphagique type se déploie fréquemment dans un état de conscience modifié, souvent décrit par les patients comme une forme de transe dissociative ou de détachement émotionnel transitoire. L’expérience perceptive se rétrécit brutalement autour des stimuli gustatifs et de l’acte masticatoire ou déglutitoire, neutralisant temporairement les pensées anxieuses ou dépressives. Ce mécanisme de fuite cognitive (« cognitive avoidance ») permet d’anesthésier temporairement les tensions intérieures, mais il est immédiatement relayé, à la fin de l’accès, par une réémergence brutale des affects réprimés, amplifiés par une culpabilité dévastatrice.

Un autre élément structural déterminant réside dans l’absence de comportements compensatoires purgatifs ou non purgatifs réguliers. Chez un individu souffrant de boulimie classique, le recours aux vomissements, aux laxatifs ou à une privation calorique drastique atténue la détresse somatique et psychologique liée à la prise de poids. Dans l’hyperphagie boulimique, cette tentative de neutralisation n’a pas lieu ; l’organisme doit métaboliser la totalité des calories absorbées, ce qui alimente fréquemment un sentiment de défaite et aggrave l’altération de l’image corporelle.

Il convient également de souligner la frontière conceptuelle entre l’hyperphagie boulimique et l’obésité. Bien que l’hyperphagie boulimique favorise significativement l’excès pondéral et se retrouve chez une proportion substantielle de candidats à la chirurgie bariatrique (environ 15 à 30 %), l’obésité n’est pas un trouble psychiatrique mais une condition médicale et métabolique hétérogène. La majorité des personnes en situation d’obésité ne présentent pas de crises hyperphagiques caractérisées, et l’hyperphagie boulimique peut survenir chez des individus présentant un indice de masse corporelle normal, bien que cette présentation soit moins fréquente en milieu hospitalier.

5. Évolution historique

La trajectoire historique de l’hyperphagie boulimique s’étend sur plusieurs décennies de débats psychiatriques intensifs. En 1959, le psychiatre américain Albert Stunkard décrit pour la première fois une modalité particulière de suralimentation caractérisée par la prise nocturne d’aliments et des crises hyperphagiques incontrôlées chez un sous-groupe d’individus obèses. Stunkard identifie déjà la présence d’une détresse psychique singulière et la distinction nette avec les comportements alimentaires conventionnels.

Durant les décennies 1970 et 1980, l’attention de la recherche psychiatrique se focalise massivement sur l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse (introduite par Gerald Russell en 1979). Les patients présentant des accès de frénésie alimentaire sans vomissements étaient alors relégués dans des catégories résiduelles, telles que les troubles des conduites alimentaires non spécifiés (TCANS). Il fallut attendre le début des années 1990 et les travaux décisifs de Christopher Fairburn et de ses collaborateurs pour que les caractéristiques phénoménologiques et psychopathologiques de ce trouble soient isolées de manière rigoureuse.

Cette reconnaissance clinique progressive a conduit à son intégration dans l’annexe B du DSM-IV (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) en 1994, à titre de catégorie diagnostique nécessitant des recherches complémentaires. Il aura fallu deux décennies de travaux empiriques, documentant sa validité clinique, son agrégation familiale et ses anomalies neurophysiologiques, pour que l’Association américaine de psychiatrie (APA) élève officiellement l’hyperphagie boulimique au statut de trouble psychiatrique à part entière dans le DSM-5 en 2013. Plus récemment, l’Organisation mondiale de la santé a entériné cette reconnaissance dans la Classification internationale des maladies (CIM-11), consacrant l’autonomie clinique mondiale du trouble.

6. Fondements théoriques

L’analyse psychopathologique de l’hyperphagie boulimique s’appuie sur divers modèles conceptuels qui se complètent mutuellement, allant de la psychologie cognitive aux neurosciences computationnelles.

Le modèle cognitivo-comportemental transdiagnostique, conceptualisé par Fairburn, postule que les troubles alimentaires partagent un noyau psychopathologique commun : la surévaluation de la forme et du poids corporels. Toutefois, dans l’hyperphagie boulimique, ce schéma s’articule à une intolérance émotionnelle marquée. Selon cette perspective, les crises constituent un moyen d’évitement cognitif face à des schémas d’incompétence personnelle ou d’échec perçu. Contrairement aux modèles traditionnels où la restriction diététique sévère déclenche biologiquement la crise, de nombreux patients hyperphages effectuent des crises en réponse directe à des stresseurs interpersonnels, sans phase de jeûne préalable.

La théorie de la régulation des affects suggère que l’hyperphagie opère comme une modalité d’autorégulation émotionnelle substitutive. Incapable de nommer (alexithymie) ou de moduler des émotions désagréables telles que la solitude, la colère, l’ennui ou l’anxiété, le sujet utilise l’acte de manger pour atténuer son hyperactivation physiologique. L’ingestion rapide d’aliments hautement palatables (riches en sucres et en graisses) induit un soulagement hédonique éphémère en modifiant temporairement la neurochimie cérébrale.

Sur le plan neurobiologique, les recherches mettent en évidence des dysfonctionnements du circuit de la récompense et du contrôle inhibiteur exécutif. Le système mésolimbique dopaminergique, impliqué dans le renforcement et la motivation incitative, présente chez ces patients une hypersensibilité aux indices environnementaux alimentaires, couplée à une désensibilisation secondaire des récepteurs D2 à la suite des crises chroniques. Conjointement, une hypoactivité des régions préfrontales dorso-latérales et orbito-frontales compromet la capacité du sujet à exercer un contrôle inhibiteur lorsque le comportement moteur de consommation est enclenché.

Enfin, les approches psychodynamiques et attachementistes mettent en lumière l’utilisation de l’objet alimentaire comme substitut relationnel. Une insécurité d’attachement précoce favoriserait le recours au corps et à la sensorialité orale pour combler un vide interne ou contenir une angoisse d’abandon non mentalisée. L’incorporation alimentaire violente et solitaire reproduit et rejoue des dynamiques de dépendance et d’agressivité retournée contre soi.

7. Composantes clés, sous-types et dimensions

L’évaluation sémiologique de l’hyperphagie boulimique requiert l’identification précise de dimensions cliniques observables :

  • L’épisode hyperphagique majeur : Consommation en un laps de temps restreint (généralement inférieur à deux heures) d’une quantité de nourriture dépassant largement les portions habituelles.
  • La rupture de contrôle subjective : Impression irrésistible de ne pas pouvoir interrompre le comportement ou d’agir sous la contrainte d’une impulsion irrépressible.
  • Les marqueurs comportementaux d’inconfort : Présence d’au moins trois des caractéristiques suivantes selon le DSM-5 : manger beaucoup plus rapidement que la normale ; manger jusqu’à ressentir une plénitude abdominale pénible ; manger de grandes quantités de nourriture en l’absence de toute faim physique ; manger seul en raison du sentiment de honte ; ressentir un dégoût prononcé de soi, une humeur dépressive ou une culpabilité intense après l’épisode.
  • L’absence d’actions compensatoires : Contrairement à la boulimie nerveuse, il n’y a pas d’utilisation systématique de purges, d’hyperactivité physique ou de restrictions compensatoires drastiques.
  • La stratification dimensionnelle de la sévérité : La nosographie contemporaine évalue la gravité en fonction de la fréquence hebdomadaire des épisodes d’accès hyperphagiques : léger (1 à 3 accès par semaine), moyen (4 à 7 accès), sévère (8 à 13 accès) et extrême (14 accès ou plus par semaine).

8. Exemples et cas illustratifs

Afin de mieux appréhender la réalité phénoménologique de ce trouble, considérons deux vignettes cliniques emblématiques illustrant la variabilité de son expression.

Le cas de Julien, 34 ans : Cadre commercial sans antécédents médicaux particuliers en dehors d’une surcharge pondérale modérée, Julien rapporte des accès compulsifs qui surviennent exclusivement en soirée à son domicile. Après des journées professionnelles chargées de tensions interpersonnelles, il ressent dès le trajet de retour une urgence émotionnelle envahissante qu’il qualifie de « faim mentale ». Une fois seul, il consomme sans interruption des paquets de gâteaux, du fromage, du pain de mie et des préparations surgelées décongelées à la hâte. Pendant la crise, qui dure environ quarante-cinq minutes, il décrit un état second dans lequel il ne perçoit ni les saveurs réelles des aliments, ni les signaux de satiété. L’épisode s’achève par une souffrance physique stomacale intense, accompagnée de larmes, d’un sentiment amer d’auto-mépris et de la résolution systématique, mais vaine, de ne plus jamais recommencer.

Le cas de Claire, 48 ans : Présentant une obésité de classe II, Claire lutte contre ce qu’elle considérait initialement comme un simple « grignotage compulsif » depuis son adolescence. L’investigation clinique met en évidence des accès hyperphagiques survenant en moyenne cinq fois par semaine, déclenchés par des sentiments de rejet ou d’isolement social. Claire planifie parfois secrètement ses crises, achetant d’importantes denrées dans plusieurs supermarchés distincts afin de dissimuler le volume acheté aux caissiers. Elle mange dans sa voiture à l’abri des regards, cachant méticuleusement les emballages sous le siège. Chez Claire, l’absence absolue de tout comportement purgatif et l’échec répété de régimes alimentaires hypocaloriques restrictifs ont engendré une dépression secondaire et un renoncement progressif à sa vie sociale.

9. Mesure et évaluation psychométrique

Le diagnostic positif et le calibrage de l’hyperphagie boulimique reposent sur des entretiens cliniques standardisés et des instruments psychométriques validés.

L’évaluation clinique de référence demeure l’entretien semi-structuré Eating Disorder Examination (EDE), conçu par Fairburn et Cooper, qui permet de distinguer de manière fiable les véritables épisodes de boulimie objective (grand volume et perte de contrôle) des épisodes subjectifs (perte de contrôle sur un volume normal de nourriture). La version auto-rapportée, l’EDE-Q, est très largement employée en pratique épidémiologique et clinique pour surveiller l’évolution des symptômes au fil des interventions thérapeutiques.

Sur le plan des échelles spécifiques, la Binge Eating Scale (BES), mise au point par Gormally et ses collaborateurs en 1982, est un auto-questionnaire en seize items mesurant à la fois les aspects comportementaux de la frénésie alimentaire et les sentiments ou cognitions associés (culpabilité, peur de ne pas s’arrêter). Un score égal ou supérieur à 27 indique généralement une hyperphagie boulimique sévère. D’autres outils viennent éclairer les dimensions adjacentes, tels que la Difficulties in Emotion Regulation Scale (DERS) pour quantifier le déficit de régulation émotionnelle, ou l’échelle de Yale sur la dépendance alimentaire (Yale Food Addiction Scale – YFAS), qui examine les chevauchements phénotypiques avec les addictions substantielles.

10. Applications et pertinence clinique

La prise en charge de l’hyperphagie boulimique requiert une approche multidisciplinaire articulant psychiatrie, psychologie clinique, nutrition et médecine somatique.

Au plan psychothérapeutique, la thérapie cognitivo-comportementale individualisée ou de groupe (TCC-E) constitue l’approche empiriquement la mieux validée. Elle cible la normalisation du rythme des prises alimentaires, la restructuration des distorsions cognitives liées au corps et à la nourriture, le repérage précoce des déclencheurs émotionnels et le développement de compétences de résolution de problèmes. La psychothérapie interpersonnelle (PTI) a également démontré une efficacité équivalente sur le long terme en focalisant le travail thérapeutique sur les dysfonctionnements relationnels, les deuils non résolus et les transitions de rôle.

La thérapie comportementale dialectique (TCD), développée initialement pour les états limites et adaptée aux troubles alimentaires par Safer et Chen, apporte des résultats prometteurs pour les profils présentant une dysrégulation affective majeure, en enseignant des techniques de pleine conscience et de tolérance à la détresse. Sur le versant diététique, l’accent est impérativement mis sur la cessation des régimes restrictifs drastiques, ces derniers constituant un puissant facteur de rechute biologique et psychologique.

Sur le versant pharmacothérapeutique, certains antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS), tels que la fluoxétine ou la sertraline, peuvent être employés pour réduire la fréquence des crises et traiter les comorbidités anxiodépressives. Aux États-Unis, la lisdexamfétamine (un stimulant du système nerveux central) est approuvée par la FDA pour le traitement de l’hyperphagie boulimique modérée à sévère, bien que son utilisation fasse l’objet de réserves en Europe en raison de son potentiel de mésusage et de ses effets secondaires cardiovasculaires. Enfin, l’utilisation d’agonistes des récepteurs du GLP-1 fait l’objet d’investigations récentes pour leur action sur le rassasiement et la réduction des pensées obsédantes liées à l’alimentation.

11. Recherche et preuves empiriques

Les données épidémiologiques contemporaines, notamment issues des enquêtes mondiales de l’Organisation mondiale de la santé menées par Ronald Kessler et ses collègues, établissent que la prévalence sur la vie entière de l’hyperphagie boulimique est d’environ 1,9 % chez les femmes et 0,8 % chez les hommes, ce qui en fait un trouble plus fréquent que l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse réunies.

La neuroimagerie fonctionnelle a apporté des éclairages cruciaux sur l’étiopathogénie du trouble. Les travaux pionniers utilisant l’IRM fonctionnelle et la tomographie par émission de positons révèlent qu’en réponse à des images d’aliments riches en lipides et glucides, les sujets présentant une hyperphagie boulimique manifestent une hyperactivation du striatum ventral et de l’insula, corrélée à la libération de dopamine. Parallèlement, des anomalies de connectivité fonctionnelle entre le cortex préfrontal ventromédian et les structures limbiques objectivent une rupture de la régulation descendante (« top-down regulation »), expliquant l’incapacité subjective à inhiber la réponse motrice de consommation alimentaire.

Les études génétiques et familiales menées sur des cohortes de jumeaux suggèrent une héritabilité modérée à forte, estimée entre 40 % et 55 %. Des études d’association pangénomique récentes commencent à identifier des polymorphismes nucléotidiques partagés entre l’hyperphagie boulimique, d’autres traits psychiatriques comme le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), et certains marqueurs anthropométriques métaboliques.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Alors que l’anorexie mentale présente une disparité de genre écrasante (avec un ratio d’environ 9 femmes pour 1 homme), l’hyperphagie boulimique affiche une distribution beaucoup plus équilibrée, avec environ 40 % des cas touchant la population masculine. Néanmoins, les hommes consultent nettement moins pour ce motif, en raison de stéréotypes de genre tenaces associant les troubles des conduites alimentaires à la féminité, ainsi que d’une tendance masculine à rationaliser les crises sous le couvert d’une recherche de prise de masse musculaire ou de vigueur physique.

Sur le plan socioculturel, l’exposition à l’idéal de minceur véhiculé par les sociétés occidentales et la diffusion globale des aliments ultra-transformés à forte densité énergétique créent un environnement hautement pathogène. La stigmatisation du poids corporel (« grossophobie ») dans les sphères professionnelles, médicales et médiatiques inflige une honte chronique qui intensifie la détresse émotionnelle, précipitant en retour les comportements hyperphagiques. Les recherches transculturelles démontrent que l’incidence du trouble s’accroît rapidement dans les pays à revenu faible ou intermédiaire traversant une transition nutritionnelle et une urbanisation accélérée.

13. Critiques, controverses et limites

L’autonomisation nosographique de l’hyperphagie boulimique n’a pas échappé à la controverse scientifique. L’une des critiques fondamentales, formulée notamment lors de la parution du DSM-5 par des psychiatres critiques comme Allen Frances, porte sur le risque de médicalisation abusive de comportements humains ordinaires. D’aucuns ont argué que fixer le seuil d’accès à une crise par semaine sur une durée de trois mois risquait de pathologiser la simple gloutonnerie, le réconfort alimentaire occasionnel ou les dérives de l’alimentation moderne.

Un autre débat vivace concerne l’assimilation du trouble à une « addiction à l’alimentation » (food addiction). Bien que de nombreux parallèles phénotypiques et neurobiologiques existent avec les troubles de l’usage de substances (phénomène de tolérance, sevrage affectif, envahissement de la pensée), une partie de la communauté scientifique récuse ce terme, soulignant que la nourriture est un besoin biologique vital et qu’aucune substance chimique unique et addictive n’a été isolée dans les aliments ordinaires.

Enfin, la distinction diagnostique entre l’hyperphagie boulimique et certaines formes d’obésité continue de susciter des interrogations au sein de la médecine générale. Le manque de formation des praticiens conduit trop souvent à prescrire de simples restrictions caloriques à des patients hyperphagiques, une démarche contre-productive qui exacerbe le sentiment d’échec et pérennise la boucle psychopathologique du trouble.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour assurer une précision diagnostique optimale, l’hyperphagie boulimique doit être rigoureusement distinguée des entités cliniques apparentées :

  • Boulimie nerveuse : Elle implique également des crises hyperphagiques avec perte de contrôle, mais se différencie obligatoirement par le recours récurrent à des méthodes compensatoires visant à prévenir la prise de poids (vomissements provoqués, prise de purgatifs, périodes de jeûne, abus d’exercice physique).
  • Anorexie mentale de type hyperphagique/purgative : Les crises peuvent survenir, mais le tableau clinique est dominé par un poids corporel significativement inférieur aux normes minimales de santé, une peur panique de grossir et une altération de la perception corporelle.
  • Syndrome d’alimentation nocturne (Night Eating Syndrome) : Il se caractérise par une consommation excessive après le repas du soir ou lors de réveils nocturnes pleinement conscients, mais les prises alimentaires s’effectuent par épisodes fractionnés tout au long de la nuit sans qu’il y ait nécessairement un volume massif ingéré en une seule fois, ni de sentiment de transe boulimique.
  • Hyperphagie prandiale non pathologique : Augmentation purement quantitative du volume alimentaire dictée par des dépenses physiques majeures ou des convenances socioculturelles, sans sentiment de perte de contrôle, sans détresse subjective et sans honte associée.

15. Synthèse et points clés à retenir

L’hyperphagie boulimique est un trouble des conduites alimentaires authentique, sévère et invalidant, reposant sur des bases psychologiques, neurochimiques et émotionnelles identifiables. Il se caractérise avant tout par :

  • La survenue régulière de crises hyperphagiques accompagnées d’un sentiment profond d’impuissance et de perte de contrôle.
  • L’absence structurelle de conduites de compensation purgative, distinguant sans ambiguïté ce syndrome de la boulimie nerveuse.
  • Une souffrance psychologique marquée par la honte, le dégoût de soi, l’isolement et une comorbidité élevée avec les troubles de l’humeur et l’anxiété.
  • Une étiologie multifactorielle articulant des dysfonctionnements dopaminergiques de la récompense, des défaillances du contrôle exécutif préfrontal et une intolérance aux états affectifs négatifs.
  • La nécessité impérieuse de prises en charge multidisciplinaires fondées sur les thérapies cognitives et comportementales, excluant formellement les régimes restrictifs qui entretiennent le cycle du trouble.

Références

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Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 26). Hyperphagie boulimique : Comprendre le trouble. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=hyperphagie-boulimique
Looti, Mohammed. “Hyperphagie boulimique : Comprendre le trouble.” Base de données de psychologie en français, 26 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=hyperphagie-boulimique.
Looti, Mohammed. “Hyperphagie boulimique : Comprendre le trouble.” Base de données de psychologie en français. octobre 26, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=hyperphagie-boulimique.