Le terme Bedlam constitue l’un des archétypes les plus puissants et les plus troublants de l’imaginaire occidental lié à l’aliénation mentale et à l’enfermement psychiatrique. Tour à tour fondation charitable médiévale, asile d’aliénés tristement célèbre pour ses abus et métaphore vivante d’un désordre assourdissant, ce nom condense plusieurs siècles de mutations médicales, philosophiques et sociologiques. Explorer Bedlam permet de jeter une lumière crue sur la manière dont les sociétés humaines construisent, isolent et stigmatisent la rupture psychique.
Bedlam : Aux origines de l’asile psychiatrique
1. Définition concise
Bedlam désigne originellement l’établissement psychiatrique londonien connu sous le nom officiel de Bethlem Royal Hospital, la plus ancienne institution spécialisée dans l’accueil et le confinement des individus déclarés aliénés en Europe occidentale. Par métonymie et extension sémantique, le mot a intégré le vocabulaire courant pour désigner un lieu ou une situation caractérisés par un tumulte incontrôlable, une cacophonie frénétique et un désordre chaotique généralisé.
Sur le plan conceptuel et psychologique, Bedlam ne se réduit pas à une simple entité toponymique ou architecturale. Il incarne le paradigme historique de l’asile disciplinaire précédant la révolution humaniste de la fin du XVIIIe siècle, une structure où la prise en charge médicale demeurait indissociable de la surveillance carcérale, de l’indigence matérielle et de la curiosité publique mercantile. En sciences humaines, il symbolise la rupture ontologique entre la norme rationnelle et l’altérité psychologique décrétée insensée.
Aujourd’hui encore, l’évocation de Bedlam suscite une réflexion critique sur les origines de la psychopathologie, les dérives de l’internement non consenti et la façon dont la détresse émotionnelle est catégorisée au fil des âges.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « Bedlam » est une corruption phonétique et une contraction populaire du toponyme Bethlem, lui-même dérivé de la forme hébraïque désignant la ville biblique de Bethléem (littéralement « Maison du pain »). L’institution matricielle, fondée en 1247 par Goffredo de Prefetti, évêque élu de Bethléem, portait initialement le nom de prieuré de Sainte-Marie de Bethléem (Saint Mary of Bethlehem).
Au fil des décennies et sous l’effet de l’élision phonétique propre au moyen anglais, la prononciation vernaculaire est passée de « Bethlehem » à « Bethlem », pour aboutir progressivement à la forme tronquée « Bedlam » dès le début du XVe siècle. Les registres municipaux et les manuscrits de l’époque attestent déjà de cette transformation lexicale pour désigner à la fois le couvent et les indigents qui en dépendaient.
Dès la fin du XVIe siècle, notamment sous l’influence du théâtre élisabéthain et de la littérature satirique jacobéenne, le terme a commencé à glisser de la désignation d’un lieu physique particulier vers un nom commun et un adjectif qualifiant le vacarme, le délire et l’incohérence sociale. Ce glissement linguistique illustre comment un espace clos de confinement a colonisé le lexique pour incarner l’anomie collective.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le terme s’énonce phonétiquement sous une prononciation adaptée ou anglicisée, généralement transcrite [bɛd.lam] ou [ˈbɛdləm]. Bien qu’issu de la langue anglaise, il est fréquemment utilisé dans la littérature comparée, l’histoire de la médecine et la critique phénoménologique francophone sans modification morphologique.
Sur le plan grammatical, « Bedlam » s’emploie principalement en tant que nom propre désignant l’établissement hospitalier, ou comme substantif masculin invariable (« un véritable bedlam ») lorsqu’il qualifie une scène de chaos indescriptible, bien que l’usage direct du substantif dans la langue française courante cède souvent le pas à des formules métaphoriques ou explicatives.
Dans son contexte originel anglo-saxon, il a également donné naissance à des dérivés lexicaux notables, tels que « Bedlamite », substantif et adjectif historique désignant péjorativement un patient de Bethlem, ou plus largement un individu errant considéré comme fou furieux ou marginalisé.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’analyse approfondie de Bedlam requiert d’aborder conjointement sa dimension matérielle d’institution totale et sa résonance sociologique en tant qu’espace de relégation. En tant qu’infrastructure, l’asile a fonctionné durant des siècles selon une logique qui subordonnait le soin à la contention. Les personnes internées ne bénéficiaient pas d’un statut de sujet clinique au sens contemporain de la psychiatrie ; elles étaient appréhendées comme des êtres ayant perdu l’exercice souverain de leur raison, ce qui autorisait leur soustraction brutale à l’espace public.
La structure même de Bedlam illustre le lien fondamental mis en évidence par la sociologie des institutions entre architecture spatiale et gestion de la déviance. Les régimes internes reposaient sur des méthodes d’assujettissement corporel : contention physique par chaînes, colliers de fer, privation sensorielle ou alimentaire, et administration de traitements purgatifs violents censés rééquilibrer les humeurs corporelles selon les théories médicales humorales en vigueur.
Par ailleurs, Bedlam a nourri une dialectique perverse de la visibilité. Pendant une longue période de son histoire moderne, l’asile ouvrait ses portes aux visiteurs curieux de la haute et moyenne société londonienne, moyennant une rétribution modique. La folie y était littéralement mise en scène, offerte au regard voyeuriste du public sous forme de spectacle récréatif. Cette spectacularisation institutionnalisée renforçait la démarcation étanche entre la raison bourgeoise triomphante et la déraison animale confinée dans l’abjection.
Enfin, Bedlam matérialise l’angoisse fondamentale de la perte de contrôle identitaire. Pour le sens commun, être envoyé à Bedlam ne signifiait pas seulement recevoir un hébergement ou un secours médical rudimentaire, mais subir une véritable mort civile. L’asile cristallisait la peur d’un engloutissement psychologique irréversible, où l’individu est dépouillé de sa dignité morale et de sa voix délibérative.
5. Développement historique
L’histoire de Bedlam s’étend sur près de huit siècles et reflète fidèlement les grandes transitions sociopolitiques et scientifiques de l’Occident. Fondé en 1247 comme fondation pieuse sous Henri III d’Angleterre, l’établissement ne recueillait initialement que des clercs et des pauvres de passage. C’est vers 1377 que les premières mentions attestent de l’accueil exclusif d’individus qualifiés de « lunatiques » ou d’aliénés mentaux, faisant de Bethlem le premier hôpital psychiatrique formellement identifié en Angleterre.
En 1547, lors de la dissolution des monastères ordonnée par le roi Henri VIII, la tutelle de l’hôpital fut transférée à la Cité de Londres. Cette municipalisation marqua une sécularisation de la gestion asilaire, mais s’accompagna d’une dégradation notoire des conditions matérielles. Au XVIIe siècle, face à la surpopulation et à la vétusté du bâtiment originel situé à Bishopsgate, un nouvel édifice monumental fut érigé à Moorfields en 1676, conçu par l’architecte Robert Hooke. Derrière une façade néoclassique somptueuse inspirée du palais des Tuileries, les cellules humides et obscures dissimulaient les pires violences thérapeutiques de l’époque.
Le XVIIIe siècle représenta le paroxysme de la dérive asilaire, immortalisée par William Hogarth dans sa célèbre suite de gravures A Rake’s Progress (1735), où le protagoniste déchu termine son existence enchaîné parmi les internés de Bedlam. La pratique des visites publiques payantes, tolérée et encouragée pour financer les caisses de l’établissement, ne fut formellement abolie qu’en 1770 sous la pression croissante de réformateurs sociaux.
Au début du XIXe siècle, une série de scandales retentissants, dont le cas emblématique de James Norris découvert enchaîné depuis plus d’une décennie à une barre de fer scellée au mur, provoqua une enquête parlementaire majeure en 1815. Cette commission révéla les défaillances systémiques de l’institution et stimula l’émergence des mouvements de réforme asilaire impulsés notamment par Edward Wakefield et les partisans du traitement moral.
L’asile déménagea ensuite à St George’s Fields en 1815 (site accueillant aujourd’hui l’Imperial War Museum), avant d’adopter son implantation actuelle en milieu suburbain à Beckenham (Monks Orchard) en 1930. Au cours du XXe siècle, sous l’appellation contemporaine de Bethlem Royal Hospital, l’établissement s’est profondément transformé pour devenir un pôle d’excellence en recherche clinique, affilié au King’s College de Londres, rompant définitivement avec son passé coercitif.
6. Fondements théoriques
L’analyse historique et philosophique de Bedlam puise principalement dans les travaux de Michel Foucault, et tout particulièrement dans son ouvrage séminal Histoire de la folie à l’âge classique (1961). Foucault identifie des institutions comme Bedlam ou l’Hôpital général de Paris comme les vecteurs de ce qu’il a théorisé sous le concept de « grand renfermement ». Selon cette approche, l’enfermement ne répondait pas initialement à un impératif médical objectif, mais à une exigence éthico-politique de mise à l’écart de tous ceux dont le comportement dérogeait à l’ordre productif et à la rationalité bourgeoise naissante.
Sur le plan sociologique, les apports d’Erving Goffman développés dans Asiles (1961) offrent une grille de lecture décisive pour décrypter l’organisation interne de Bedlam en tant qu’« institution totale ». Goffman démontre comment ces structures fermées opèrent une rupture radicale avec le monde extérieur, imposant une standardisation de l’existence quotidienne qui conduit à la « mortification du moi ». Les pensionnaires de Bedlam se voyaient dépossédés de leurs attributs identitaires antérieurs pour être réduits à un rôle passif d’objet institutionnel.
D’un point de vue psychopathologique et psychanalytique, Bedlam illustre également le mécanisme de projection défensive collective. En enfermant et en stigmatisant la folie au sein d’un espace délimité, la collectivité tente d’exorciser sa propre angoisse de dissolution psychique et de morcellement pulsionnel. La violence physique infligée aux corps des internés matérialisait la tentative désespérée de la société de contraindre l’irrationnel par la force mécanique.
Enfin, l’évolution ultérieure de Bedlam vers des modèles de soins humanisés reflète la transition théorique portée par le courant du traitement moral défendu par Philippe Pinel en France et William Tuke en Angleterre. Cette doctrine postulait pour la première fois que l’aliéné conservait une parcelle inaltérée de raison et que la bienveillance, la régularité du travail et l’absence de chaînes physiques constituaient les véritables leviers de la réhabilitation mentale.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Pour déconstruire l’écosystème institutionnel et symbolique de Bedlam, il convient de distinguer ses multiples dimensions opératoires et structurelles :
- La composante architecturale et spatiale : L’agencement physique conçu non pour la convalescence mais pour la surveillance et l’isolement cellulaire étanche (cours de récréation closes, couloirs longitudinaux facilitant l’inspection, cellules non chauffées dépourvues de vitrage).
- La dimension punitive et contentive : L’arsenal technique de coercition corporelle incluant chaînes, menottes, carcans de fer scellés, chaises rotatives et camisoles de force rudimentaires visant à maîtriser l’agitation motrice par l’épuisement ou la douleur.
- L’économie de la visibilité spectaculaire : La monétisation de la folie à travers l’ouverture de l’asile au public externe, transformant la souffrance mentale en divertissement populaire et source de revenus institutionnels.
- La typologie nosographique rudimentaire : Une classification préscientifique simpliste scindant principalement les internés entre « maniaques » (agités, violents, dangereux) et « mélancoliques » (apathiques, prostrés, mutiques).
- Le volet sociopolitique de relégation : La fonction de débarras social assumée par l’institution, accueillant conjointement des individus psychotiques, des personnes atteintes de démence sénile, des épileptiques, des opposants politiques déclarés fous et des indigents privés de tout soutien familial.
8. Exemples et cas illustratifs
L’histoire de Bedlam est jalonnée de parcours individuels bouleversants qui ont contribué à sensibiliser l’opinion publique aux dérives de l’asile et à forcer l’adoption de réformes législatives.
Le cas le plus retentissant de l’époque georgienne demeure sans conteste celui de James Norris, un marin américain interné à Bedlam au début du XIXe siècle. Jugé violent et incurable par les médecins de l’asile, Norris fut assujetti à un dispositif de contention mécanique terrifiant : un harnais de fer rivé autour de sa poitrine et de ses bras, relié par une chaîne coulissante à un montant vertical métallique ancré dans le sol et la maçonnerie de sa cellule. Norris vécut ainsi enchaîné pendant plus de dix ans, incapable de s’allonger confortablement ou de s’éloigner de plus de quelques dizaines de centimètres de son mur. Sa découverte en 1814 par les inspecteurs parlementaires Edward Wakefield et William Hone provoqua une vague d’indignation nationale qui accéléra la refonte de la législation asilaire en Grande-Bretagne.
Un autre exemple saisissant est celui de Richard Dadd, peintre brillant de l’époque victorienne. Après avoir tué son père lors d’un épisode psychotique aigu provoqué par ce qui serait aujourd’hui diagnostiqué comme une schizophrénie paranoïde, Dadd fut transféré au département pour aliénés criminels de Bedlam en 1844. Contrairement aux pratiques des siècles précédents, l’équipe médicale lui accorda du matériel pictural. C’est entre les murs de l’asile qu’il peignit certains des chefs-d’œuvre les plus stupéfiants de l’art victorien, notamment The Fairy Feller’s Master-Stroke, démontrant la persistance éclatante de la créativité et de la sensibilité esthétique au cœur même de l’aliénation psychiatrique sévère.
Ces destins contrastés illustrent la trajectoire évolutive de l’institution, passant d’un lieu de torture involontaire fondée sur l’ignorance médicale à un espace où des approches ergothérapeutiques et artistiques pionnières ont progressivement commencé à émerger.
9. Mesure, évaluation et nosographie
À l’époque où Bedlam incarnait la brutalité asilaire, les critères d’évaluation diagnostique reposaient sur des observations purement phénoménologiques et empiriques, exemptes de toute standardisation scientifique. L’admission dépendait généralement d’un certificat d’insensibilité ou de dangerosité signé par un praticien généraliste ou d’une requête formulée par les autorités paroissiales ou judiciaires.
Les registres historiques d’admission conservés dans les archives de Bethlem révèlent des motifs de placement fondés sur des descriptions comportementales vagues ou morales : « mélancolie religieuse », « passion amoureuse contrariée », « accès furieux provoqué par la boisson », ou encore « stupidité incurable ». L’évaluation ne visait pas à déterminer une étiologie neuropsychologique précise, mais à évaluer le degré de perturbation que l’individu causait à l’ordre public ou à l’harmonie familiale.
L’observation longitudinale des patients était quasi inexistante, sauf pour consigner l’obéissance aux règles intérieures ou l’accalmie physique. Ce n’est qu’avec les réformes de John Conolly et le développement de la nosographie psychiatrique moderne au XIXe siècle (influencée par les classifications ultérieures d’Emil Kraepelin) que Bedlam a progressivement adopté des échelles d’évaluation clinique rigoureuses, des entretiens psychiatriques structurés et un suivi standardisé des symptômes cognitifs et affectifs.
10. Applications et portée pratique
Bien que le système asilaire de l’époque de Bedlam soit désormais caduc, l’analyse de ses mécanismes conserve une utilité pratique majeure pour la psychiatrie contemporaine, l’éthique médicale et le droit de la santé mentale. Elle sert d’étalon moral négatif à partir duquel s’élaborent les chartes des droits fondamentaux des patients hospitalisés.
Dans la pratique clinique moderne, la mémoire de Bedlam nourrit directement les protocoles stricts encadrant l’isolement thérapeutique et la contention mécanique. Ces mesures, désormais strictement régulées par la législation internationale et les agences sanitaires, ne peuvent être prescrites qu’en dernier recours, pour une durée limitée et sous contrôle médical continu, évitant ainsi le basculement vers la violence punitive asilaire d’autrefois.
En outre, l’héritage de Bedlam a inspiré le vaste mouvement international de désinstitutionnalisation entamé dans la seconde moitié du XXe siècle. Ce tournant majeur a favorisé la fermeture progressive des immenses complexes asilaires au profit de la psychiatrie de secteur, des centres médico-psychologiques (CMP), des appartements thérapeutiques et du soutien direct au sein de la communauté, visant à préserver l’insertion sociale et la citoyenneté des personnes souffrant de troubles psychiques.
11. Recherches et preuves empiriques
L’étude historique et sociologique de Bedlam a fait l’objet de travaux universitaires exhaustifs au cours des dernières décennies. Les recherches pionnières de l’historien Roy Porter, notamment dans son ouvrage de référence Mind-Forg’d Manacles: A History of Madness in England from the Restoration to the Regency (1987), ont permis de démythifier de nombreuses légendes tout en confirmant la réalité des violences subies par les patients. Porter a analysé méticuleusement les livres de comptes, les ordonnances médicales et les procès-verbaux d’admission de l’hôpital, démontrant que la dynastie médicale des Monro, qui a administré Bedlam pendant près de 120 ans, perpétuait des pratiques de purge et de contention sans aucune validation empirique, uniquement guidée par l’inertie coutumière.
Des études archivées plus récentes menées au sein des Bethlem Museum of the Mind ont exploré les données démographiques des cohortes de patients admis aux XVIIIe et XIXe siècles. Ces travaux ont révélé que le taux de sortie (les patients déclarés guéris ou améliorés) atteignait parfois des pourcentages non négligeables (souvent entre 30 % et 50 %), démontrant que Bedlam n’était pas systématiquement un lieu d’enfermement perpétuel, mais que l’absence de thérapies pharmacologiques efficaces limitait grandement la pérennité de ces rémissions.
En psychologie sociale, l’expérience de Stanford menée par Philip Zimbardo en 1971 a réactivé l’analyse des dynamiques d’abus institutionnels propres à des lieux comme Bedlam. Les recherches sur la déshumanisation institutionnelle confirment que le confinement prolongé, l’asymétrie totale de pouvoir et le secret entourant les pratiques favorisent inexorablement l’émergence de comportements sadiques ou maltraitants parmi le personnel soignant, indépendamment de leurs dispositions morales individuelles initiales.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Le phénomène Bedlam s’enracine dans un contexte géographique et culturel spécifiquement britannique et protestant, mais il trouve des résonances universelles dans l’histoire globale de la médecine. Alors que l’Europe médiévale et moderne enfermait ses fous dans des conditions souvent dégradantes, les hôpitaux du monde islamique médiéval (les bimaristans de Bagdad, du Caire ou de Damas) développaient dès les IXe et Xe siècles des sections psychiatriques fondées sur l’hydrothérapie, la musicothérapie, l’aromathérapie et la parole apaisante, illustrant un fossé culturel frappant dans la considération accordée au trouble psychique.
Sur le plan sémantique et linguistique, si Bedlam est devenu en langue anglaise le synonyme absolu de la discorde et de l’anarchie (« It was complete bedlam »), d’autres cultures ont forgé leurs propres équivalents métonymiques à partir de leurs asiles historiques (par exemple, « Charenton » en France ou « Bicêtre » dans la littérature du XIXe siècle).
Dans les perspectives de la psychiatrie transculturelle, le souvenir de Bedlam rappelle la relativité des normes diagnostiques. Ce qui était qualifié de folie furieuse et justifiait l’enferment à Bedlam pouvait, dans d’autres sociétés traditionnelles animistes ou chamaniques, être interprété comme une crise mystique d’initiation ou une possession spirituelle exigeant des rituels communautaires intégrateurs plutôt qu’une exclusion carcérale.
13. Critiques, débats et limites
La mémoire historique de Bedlam fait l’objet de vifs débats historiographiques contemporains. Une première controverse oppose la vision dite « whig » ou progressiste de l’histoire médicale — qui dépeint Bedlam comme un enfer ténébreux auquel aurait succédé le triomphe linéaire et bienveillant de la psychiatrie moderne — à une lecture révisionniste inspirée par le mouvement de l’antipsychiatrie (porté par David Cooper, Ronald Laing ou Thomas Szasz).
Pour les tenants de l’antipsychiatrie, la transition de l’ancien Bedlam vers la clinique moderne n’aurait été qu’un changement cosmétique d’appareillage : les chaînes de fer auraient été remplacées par la « camisole chimique » des neuroleptiques et le contrôle social feutré, sans que la voix intrinsèque du sujet souffrant ne soit réellement émancipée. Cette critique radicale reproche à la psychiatrie d’avoir intériorisé la logique disciplinaire de Bedlam sous un habillage scientifique trompeur.
Une autre controverse historiographique concerne l’ampleur exacte des abus commis. Certains historiens contemporains suggèrent que l’accent quasi exclusif mis par la littérature populaire sur les épisodes les plus sensationnels et violents de Bedlam a parfois occulté les tentatives sincères de plusieurs générations de médecins et d’administrateurs qui, avec les moyens cognitifs et thérapeutiques limités de leur époque, tentaient réellement de soulager la détresse de leurs pensionnaires.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de situer adéquatement Bedlam au sein du champ lexical et conceptuel de la santé mentale et de l’histoire institutionnelle, plusieurs distinctions analytiques doivent être établies :
- Asile d’aliénés vs Hôpital psychiatrique contemporain : L’asile d’aliénés historique (incarné par Bedlam) était une structure custodialiste vouée à la garde, au maintien de l’ordre public et à la réclusion indéfinie, tandis que l’hôpital psychiatrique moderne vise la prise en charge médicale ambulatoire ou de courte durée, le rétablissement psychosocial et la réinsertion dans la cité.
- Grand Renfermement : Concept philosophique et sociologique formalisé par Michel Foucault désignant la politique étatique et policière du XVIIe siècle consistant à regrouper indistinctement au sein d’une même enceinte aliénés, vagabonds, prostituées, vénériens et criminels. Bedlam, bien que participant de cet esprit, s’en distingue par son statut spécifiquement dédié aux troubles mentaux bien avant le XVIIe siècle.
- Traitement moral : Approche psychologique et pédagogique initiée à la fin du XVIIIe siècle par Pinel et Tuke, fondée sur le dialogue, la douceur, l’appel à la raison résiduelle du patient et l’abolition des chaînes corporelles, qui s’est précisément développée en réaction contre les dérives asilaires de Bedlam.
- Aliénation mentale : Terme doctrinal historique désignant l’état d’un individu devenu « étranger à lui-même » par la rupture de ses facultés rationnelles, ancêtre juridique et clinique des notions contemporaines de psychose et de trouble psychiatrique sévère.
- Cacophonie / Pandémonium : Termes souvent employés comme synonymes métaphoriques de bedlam dans le langage profane. Le pandémonium (la capitale de l’enfer chez Milton) évoque un désordre démoniaque ou malveillant, tandis que « bedlam » renvoie plus spécifiquement à une confusion hystérique, désordonnée, absurde et bruyante d’individus déraisonnables.
15. Résumé et points clés
En synthèse, Bedlam représente l’un des carrefours les plus emblématiques de l’histoire médicale, philosophique et culturelle de l’humanité face à la folie :
- Fondé au XIIIe siècle sous le nom de prieuré de Sainte-Marie de Bethléem à Londres, il constitue le berceau historique de l’asile psychiatrique en Angleterre et le précurseur des institutions psychiatriques européennes.
- Son nom, déformé par l’usage populaire, est devenu l’archétype universel du désordre chaotique, du vacarme insensé et de la déchéance asilaire.
- Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, Bedlam a incarné le système répressif et spectaculaire de la folie, où les personnes internées étaient réduites à la contention corporelle et exhibées en spectacle payant pour la curiosité publique.
- Les révélations sur les violences subies par ses patients, notamment le cas emblématique de James Norris au début du XIXe siècle, ont impulsé les grandes réformes parlementaires anglaises et contribué à la naissance de la psychiatrie moderne et du traitement moral.
- Bien que l’établissement actuel (Bethlem Royal Hospital) soit devenu un centre de soins et de recherche clinique universitaire de premier plan, le souvenir de Bedlam demeure un rappel éthique fondamental contre toute forme de déshumanisation dans la prise en charge de la souffrance psychique.
Références
- Allderidge, P. (1979). Historic Bethlem: A historical overview of the Bethlem Royal Hospital. Psychiatric Bulletin, 3(1), 8–11. https://doi.org/10.1192/pb.3.1.8
- Andrews, J., Briggs, A., Porter, R., Tucker, P., & Waddington, K. (1997). The history of Bethlem. Routledge. https://www.routledge.com/The-History-of-Bethlem/Andrews-Briggs-Porter-Tucker-Waddington/p/book/9780415017732
- Foucault, M. (1961). Folie et déraison : Histoire de la folie à l’âge classique. Plon. https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_folie_%C3%A0_l%27%C3%A2ge_classique
- Goffman, E. (1961). Asylums: Essays on the social situation of mental patients and other inmates. Anchor Books. https://fr.wikipedia.org/wiki/Asiles
- Porter, R. (1987). Mind-forg’d manacles: A history of madness in England from the Restoration to the Regency. Athlone Press. https://archive.org/details/mindforgdmanacle0000port