Autotopagnosie : L’Énigme du Corps Égaré

L’autotopagnosie est une agnosie somatosensorielle rare définie par l’incapacité à localiser et orienter les différentes parties de son propre corps ou de celui d’autrui. Découvrez ses mécanismes neurologiques, ses fondements cognitifs et son évaluation clinique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 25, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 25, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’autotopagnosie représente l’un des troubles les plus fascinants et déroutants de la neuropsychologie clinique contemporaine. Cette altération sélective de la cognition spatiale prive l’individu de la capacité à localiser, désigner et cartographier les différentes parties de son propre corps ou de celui d’autrui, en dépit d’une acuité sensorielle préservée. Au confluent de la neurologie, de la psychologie cognitive et de la philosophie de l’esprit, l’étude de ce déficit lève le voile sur les mécanismes complexes par lesquels le cerveau construit et maintient une représentation unifiée de notre corporéité.

Autotopagnosie

1. Définition concise

L’autotopagnosie (parfois appelée improprement autopagnosie) est une agnosie somatosensorielle et spatiale rare, caractérisée par l’incapacité acquise d’un sujet à localiser, nommer, orienter ou désigner de manière sélective les parties de son propre corps anatomique ou de celui d’autrui, sur commande verbale ou par imitation visuelle.

Ce trouble neuropsychologique survient en l’absence de déficit sensoriel élémentaire primaire (cécité, anesthésie tactile), de parésie majeure empêchant le geste moteur, de confusion mentale généralisée ou de trouble sévère de la compréhension linguistique globale. L’atteinte n’est pas réductible à une détérioration intellectuelle globale, mais reflète une perturbation élective des représentations spatiales et structurelles internes du corps humain.

Dans la nosographie neurologique, l’autotopagnosie se distingue par son caractère hautement spécifique : le patient peut souvent reconnaître et nommer des objets inanimés ou identifier leurs différentes parties constitutives (comme les composants d’une bicyclette ou d’un vêtement), tout en échouant lamentablement à situer son propre genou, son coude ou son lobe d’oreille, révélant ainsi l’existence d’un substrat cognitif et neuronal dévolu à la cartographie corporelle.

2. Étymologie et origine linguistique

Sur le plan morphologique et étymologique, le substantif « autotopagnosie » est un néologisme savant formé à partir de quatre racines issues du grec ancien. Le préfixe auto- (αὐτός, autós) renvoie à « soi-même », le morphème topo- dérive de topos (τόπος), désignant « le lieu », « l’endroit » ou « l’espace », le préfixe privatif a- (ἀ-) signale l’absence ou le manque, et la racine gnosis (γνῶσις) signifie « connaissance » ou « faculté de connaître ».

Dans la littérature médicale plus ancienne ou dans certaines transcriptions abrégées, le terme « autopagnosie » est occasionnellement employé par contraction fautive, mais la forme complète « autotopagnosie » demeure le terme canonique universellement validé par la communauté neuropsychologique internationale, car elle formalise explicitement la composante spatiale (« topos ») inhérente au déficit de localisation.

Le vocable a été forgé au début du XXe siècle au sein de l’école neuropsychiatrique d’Europe centrale, plus précisément sous la plume du neuropsychiatre austro-hongrois Arnold Pick en 1908 et 1922. Pick l’a introduit pour individualiser cliniquement des observations cliniques singulières chez des patients présentant des lésions vasculaires pariétales gauches, incapables de pointer des parties de leur anatomie tout en conservant une conscience verbale de leur existence.

3. Prononciation et forme grammaticale

L’autotopagnosie est un nom commun féminin. Sa transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) est /o.to.tɔ.paɡ.nɔ.zi/. En français standardisé, l’articulation comporte six syllabes distinctes : au-to-to-pa-gno-sie. La variante contractée « autopagnosie » se transcrit phonétiquement /o.to.paɡ.nɔ.zi/.

Dans l’usage clinique et scientifique, le terme s’emploie principalement au singulier sous sa fonction nominale (« le patient présente une autotopagnosie majeure »). L’adjectif dérivé correspondant est « autotopagnosique » (au masculin comme au féminin : « un tableau autotopagnosique », « des manifestations autotopagnosiques »). On rencontre également l’adjectif « somatotopagnosique » pour souligner la dimension globale du corps (somato-).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’autotopagnosie dans toute sa complexité, il est indispensable de dissocier les multiples niveaux de traitement cognitif qui sous-tendent la somatognosie, c’est-à-dire la connaissance et la conscience que chaque être humain possède de son propre organisme. Le cerveau humain ne se contente pas d’enregistrer passivement les afférences cutanées et proprioceptives ; il élabore en permanence des modèles internes multicouches intégrant des coordonnées spatiales, sémantiques, posturales et visuelles.

L’autotopagnosie traduit une rupture élective dans l’accès à la « description structurale du corps ». Cette description constitue une carte spatiale métrique et topologique invariante qui spécifie l’agencement tridimensionnel des segments corporels les uns par rapport aux autres, leurs frontières articulaires et leurs proportions relatives. Privé de cette carte, le patient confronté à la consigne « touchez votre coude » ne sait plus où situer cette articulation sur le continuum anatomique de son membre supérieur, bien qu’il sache conceptuellement ce qu’est un coude.

Les manifestations de l’autotopagnosie sont dominées par deux grands types d’erreurs d’orientation spatiale : les erreurs de contiguïté spatiale et les erreurs de parenté conceptuelle ou sémantique. Dans l’erreur de contiguïté (la plus typique du trouble), le patient invité à désigner son épaule va pointer son coude ou la région claviculaire adjacente, montrant que la recherche spatiale s’effectue au hasard le long du segment anatomique sans arrêt précis aux limites fonctionnelles de l’organe.

Il est capital de distinguer l’autotopagnosie des déficits de la communication verbale. L’autotopagnosie n’est pas une aphasie de Wernicke ni une anomie pure des parties du corps. Lorsque le neuropsychologue pointe une partie du corps du patient et lui demande de la nommer, ce dernier peut parfaitement répondre « c’est un genou ». En revanche, lorsqu’on lui demande d’exécuter l’action motrice de pointage vers ce même genou, l’orientation spatiale du geste échoue, car le codage topologique des coordonnées corporelles est désorganisé.

Le champ du déficit dépasse souvent le corps propre de la personne examinée. Dans la majorité des observations cliniques, l’incapacité s’étend à la localisation des parties du corps sur autrui (examinateur, tiers), sur une reproduction graphique, un mannequin articulé ou un schéma anatomique standardisé. Cette bilatéralité et cette généralisation abstraite du déficit confirment que l’autotopagnosie frappe le concept spatial universel du corps humain plutôt qu’uniquement la proprioception subjective instantanée.

5. Développement historique

L’histoire de l’autotopagnosie s’entremêle avec l’émergence des concepts cardinaux de la neurologie moderne au tournant des XIXe et XXe siècles, en particulier la distinction entre schéma corporel et image corporelle. Dès 1888, Carl Wernicke décrivait des anomalies de la conscience corporelle sous le vocable de « somatopsychose », postulant que le sentiment d’existence physique reposait sur une agrégation continue de sensations corporelles.

C’est toutefois Arnold Pick, professeur de psychiatrie à l’Université de Prague, qui isole pour la première fois l’entité clinique en 1908, puis dans sa monographie séminale de 1922 intitulée Störung der Orientierung am eigenen Körper (« Troubles de l’orientation sur le corps propre »). Pick analyse le cas d’une patiente incapable de désigner son oreille ou sa joue sur ordre verbal, commettant de remarquables erreurs de glissement spatial, tout en conservant d’excellentes capacités d’orientation dans l’espace extracorporel environnant. Pick attribue ce déficit à une lésion focalisée du lobe pariétal gauche.

Au cours des années 1920 et 1930, Josef Gerstmann enrichit le débat en isolant une composante parcellaire de la localisation corporelle : l’agnosie digitale (inaptitude à identifier, nommer et distinguer les doigts de la main), qu’il associe à l’agraphie, l’acalculie et la désorientation droite-gauche au sein du célèbre syndrome de Gerstmann. L’école neurologique française, menée notamment par Joseph Babinski (qui créa le concept d’anosognosie en 1914) et Jean Lhermitte (auteur de l’ouvrage fondamental L’Image de notre corps en 1939), discute ardemment la nature psychique versus lésionnelle de ces distorsions somatognosiques.

Durant la seconde moitié du XXe siècle, Ennio De Renzi et Mario Scotti (1970) publient une étude méthodologique rigoureuse démontrant que l’autotopagnosie ne peut pas être expliquée uniquement par une aphasie associée ou un trouble de la manipulation conceptuelle d’objets. Plus récemment, les travaux de Carlo Semenza (1988), de Guy Denes (1989), d’Angela Sirigu et ses collègues (1991), puis de John Schwoebel et H. Branch Coslett (2005) ont permis de modéliser l’autotopagnosie à l’aide des outils de la psychologie cognitive et des neurosciences computationnelles.

6. Fondements théoriques

Sur le plan des architectures cognitives, l’autotopagnosie est analysée au regard des modèles tripartites de la représentation corporelle, formalisés notamment par Schwoebel et Coslett. Ce cadre théorique postule l’existence de trois représentations distinctes et dissociables : le schéma corporel, la description structurale du corps et la sémantique corporelle.

Le premier système est le schéma corporel sensorimoteur, dynamique et pré-réfléchi. Il s’agit d’une représentation non consciente, actualisée en temps réel à la milliseconde près à partir des récepteurs proprioceptifs, vestibulaires et tactiles, permettant de guider l’action motrice en ligne (comme saisir une tasse sans regarder préalablement son bras). Les patients autotopagnosiques purs ont souvent un schéma corporel moteur préservé : ils peuvent saisir des objets, marcher sans ataxie et ajuster leur posture sans difficulté majeure.

Le deuxième système est la description structurale du corps (souvent assimilée à l’image corporelle spatiale ou visuo-spatiale). Il s’agit d’une représentation topologique explicite, perceptive et géométrique, qui cartographie la disposition des segments corporels (les mains sont au bout des bras, les genoux sont articulés entre les cuisses et les tibias). C’est précisément cette carte structurale qui est détruite ou rendue inaccessible dans l’autotopagnosie pure. Le patient a perdu les coordonnées métriques de la morphologie humaine.

Le troisième niveau est la sémantique corporelle, mémoire déclarative stockant le nom des organes, leur fonction biologique (« les poumons servent à respirer »), leur signification sociale ou culturelle, et les artefacts qui leur sont associés (« les gants se mettent sur les mains »). Chez les autotopagnosiques sans aphasie sémantique, ce niveau conceptuel est intact, ce qui crée ce contraste saisissant où le malade sait parfaitement à quoi sert une rotule mais cherche celle-ci au niveau de son abdomen lors de l’examen clinique.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’étude systématique des cas cliniques colligés dans la littérature médicale internationale permet de ventiler l’autotopagnosie et ses déficits frontaliers selon plusieurs dimensions sémiologiques fondamentales :

  • Autotopagnosie pure (ou somatotopagnosie) : Incapacité générale et bilatérale à localiser les parties du corps, qu’il s’agisse du corps propre, de celui d’autrui ou de représentations schématiques bidimensionnelles (dessins, silhouettes). Les erreurs sont typiquement spatiales (contiguïté proximale ou distale).
  • Hétérotopagnosie : Forme dissociée remarquable et rarissime où le patient est parfaitement capable de localiser les segments sur son propre corps, mais échoue exclusivement lorsqu’il doit désigner les parties du corps de l’interlocuteur ou d’un mannequin. Certains auteurs suggèrent qu’elle résulte d’une perturbation des processus de rotation mentale et de projection de soi sur autrui.
  • Auto-autotopagnosie : Double dissociation inverse de la précédente, dans laquelle le patient parvient à pointer avec précision les organes de l’examinateur ou d’un modèle anatomique, mais se montre incapable de pointer les organes sur sa propre enveloppe corporelle.
  • Agnosie digitale sélective : Atteinte circonscrite aux doigts de la main (propres ou d’autrui), considérée par certains comme une forme mineure ou ultra-spécifique d’autotopagnosie, et par d’autres comme un déficit indépendant lié à la complexité fonctionnelle et corticale extrême de la main humaine.
  • Dimension verbale vs visuo-imitative : L’incapacité peut être déclenchée sur ordre verbal (« touchez votre nez ») ou sur présentation visuelle (l’examinateur pointe son propre menton et demande : « touchez la même chose sur vous »). La persistance du déficit dans l’épreuve d’imitation exclut un mécanisme purement phasique de décodage auditivo-linguistique.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la réalité phénoménologique de ce trouble, considérons le cas paradigmatique d’une patiente de 64 ans, suivie en unité neurovasculaire à la suite d’un accident vasculaire cérébral ischémique touchant le carrefour pariéto-occipital de l’hémisphère dominant (gauche). Lors de l’examen neurologique au lit, la patiente s’exprime avec une fluence verbale préservée et comprend parfaitement les consignes complexes.

Lorsque le praticien lui adresse la consigne : « Montrez-moi votre menton », la patiente lève la main droite avec une motricité fluide, mais dirige son index vers son front, puis glisse hésitante vers son nez, et s’arrête là en affirmant : « Je crois que c’est ici ». Face à la commande « Montrez votre coude gauche », elle saisit son poignet gauche, puis remonte maladroitement le long de son avant-bras sans réussir à isoler le coude comme une articulation distincte. En revanche, si le clinicien lui demande « À quoi sert un coude ? », elle répond immédiatement : « C’est l’articulation qui permet de plier le bras ».

Un autre exemple saisissant concerne l’épreuve du schéma corporel désassemblé (puzzle corporel). Soumis à un test standardisé consistant à reconstituer une silhouette humaine découpée en pièces articulaires (tête, tronc, bras, avant-bras, cuisses, jambes), un patient autotopagnosique assemble les pièces sans respecter la configuration morphologique humaine élémentaire : il accole un pied directement au niveau du thorax et place les bras sous le bassin. Confronté au même test avec une automobile découpée en pièces détachées (roues, carrosserie, phares, portières), le même individu reconstitue le véhicule sans la moindre erreur d’assemblage spatial.

9. Évaluation et mesure clinique

Le diagnostic neuropsychologique de l’autotopagnosie exige une méthodologie rigoureuse afin d’écarter méticuleusement les diagnostics différentiels que sont l’aphasie, l’héminégligence, l’apraxie idéomotrice et la démence globale. L’évaluation repose sur une batterie de tests standardisés évaluant la somatognosie sous diverses modalités sensorielles et motrices.

Les protocoles classiques comprennent l’épreuve de désignation sur commande verbale de parties du corps (au moins 20 cibles corporelles incluant des parties centrales comme le front ou le nombril, et des parties périphériques comme les phalanges ou les malléoles) sur soi-même, sur autrui et sur une poupée articulée. L’examinateur note la précision du pointage et consigne scrupuleusement la typologie des erreurs : erreurs de contiguïté (désignation d’un point voisin sur le même membre), erreurs sémantiques (désignation de l’œil pour l’oreille) ou erreurs aléatoires.

Une tâche complémentaire indispensable consiste en la désignation par imitation : l’examinateur montre silencieusement une partie de son propre corps et demande au sujet de pointer la zone homologue sur lui-même, neutralisant ainsi le passage par le lexique verbal. S’y ajoutent des épreuves de dénomination sur confrontation visuelle (le clinicien touche la cheville du patient et lui demande : « Quel est cet endroit ? ») pour vérifier la conservation des étiquettes lexicales.

Les batteries d’évaluation incluent également des tests de localisation de parties d’objets inanimés (montre, bicyclette, chaise) pour prouver la sélectivité anatomique du trouble, ainsi que des questionnaires de jugement spatial corporel (« Le genou est-il situé au-dessus ou en dessous de la cheville ? », « L’épaule est-elle plus proche du coude ou de la hanche ? »), permettant de sonder la carte géométrique mentale sans exiger de geste moteur de désignation.

10. Applications et portée pratique

Sur le plan clinique et neurologique, l’identification d’une autotopagnosie possède une valeur de localisation lésionnelle d’une remarquable précision. Dans l’immense majorité des observations documentées en imagerie par résonance magnétique (IRM) fonctionnelle et structurelle, l’autotopagnosie signe une atteinte focale du lobule pariétal inférieur gauche, en particulier du gyrus angulaire et du gyrus supramarginal, s’étendant parfois vers le carrefour temporo-pariéto-occipital de l’hémisphère dominant.

En pratique rééducative, la présence d’une autotopagnosie pose des défis thérapeutiques considérables. Les ergothérapeutes et les orthophonistes constatent que ces patients rencontrent des difficultés massives dans les activités de la vie quotidienne, tout particulièrement lors de l’habillage (apraxie de l’habillage secondaire), où le sujet enfile une manche sur sa jambe ou tente de passer sa tête dans l’emmanchure d’une veste, faute de pouvoir faire correspondre l’espace du vêtement avec l’espace de son anatomie.

Les programmes de rééducation sensorimotrice s’appuient sur des stratégies compensatoires multimodales. On utilise des biofeedbacks visuels (miroirs balisés par des repères colorés sur les articulations), des stimulations tactiles et thermiques intenses pour renforcer l’ancrage proprioceptif résiduel, et une verbalisation séquentielle analytique (« je touche d’abord le haut de mon bras, je descends le long de l’os jusqu’au pli, c’est mon coude ») pour contourner la perte de l’accès intuitif direct à la carte spatiale.

11. Recherches et preuves empiriques

La recherche contemporaine en neurosciences cognitives utilise l’autotopagnosie comme une « fenêtre d’observation » privilégiée pour élucider comment le système nerveux code la frontière entre le soi et le non-soi, et comment s’organise la cartographie neurale du corps humain. Les études de neuro-imagerie fonctionnelle chez le sujet sain ont largement confirmé l’activation robuste du sillon intrapariétal gauche et du cortex pariétal postérieur lors des tâches de repérage corporel.

Une controverse empirique majeure a longtemps opposé les partisans d’une explication spécifique (« déficit d’un module corporel dédié ») et les tenants d’une explication non spécifique (« déficit général de l’analyse spatiale des touts et de leurs parties »). Cependant, les travaux expérimentaux de Sirigu et coll. (1991) ont constitué un tournant décisif : en comparant les performances d’un patient autotopagnosique sur des stimuli corporels versus des objets hautement articulés et familiers, ils ont démontré une préservation totale de l’analyse globale/locale pour les objets non vivants, réfutant l’hypothèse d’une simple désorganisation visuo-spatiale indifférenciée.

D’autres investigations empiriques menées par Coslett, Buxbaum et Schwoebel au début des années 2000 ont exploré la dissociation entre le schéma corporel dynamique (évalué par des tâches de rotation mentale de la main) et la description structurale du corps (évaluée par des tâches d’appariement de positions corporelles). Leurs données ont prouvé que ces deux fonctions dépendent de réseaux corticaux anatomiquement distincts au sein du lobe pariétal, l’hémisphère gauche étant le gestionnaire prépondérant de la structure topologique corporelle sémantisée.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que l’autotopagnosie soit un désordre d’origine organique résultant d’une rupture de substrats neurobiologiques universels, son expression sémiologique et son retentissement fonctionnel peuvent être influencés par des facteurs culturels et linguistiques.

Les langues humaines découpent le corps de manières remarquablement divergentes. Alors que les langues indo-européennes distinguent rigoureusement le « bras » de la « main » et la « jambe » du « pied », d’autres systèmes linguistiques emploient un terme unique englobant l’intégralité du membre supérieur ou inférieur, sans frontière lexicale stricte au niveau du poignet ou de la cheville. Lors de l’évaluation neuropsychologique de patients issus de minorités ethnolinguistiques, le clinicien doit s’assurer que les erreurs de désignation ne reflètent pas simplement une segmentation linguistique différente de l’anatomie mais bien une panne de repérage métrique.

Par ailleurs, le rapport symbolique, religieux ou rituel au corps modifie la manière dont les patients et leurs familles conceptualisent le trouble. Dans certaines traditions holistiques où l’esprit et la matière corporelle ne sont pas dissociés selon le modèle cartésien occidental, l’autotopagnosie est parfois vécue comme une dépossession spirituelle ou une rupture du lien cosmologique avec l’environnement physique.

13. Critiques, controverses et limites

Le statut nosologique de l’autotopagnosie a suscité et continue de susciter d’intenses débats épistémologiques et cliniques. La critique la plus virulente est historiquement venue des partisans d’une approche réductionniste, qui ont affirmé que l’autotopagnosie n’existe pas en tant qu’entité syndromique autonome, mais ne serait qu’un épiphénomène né de la conjonction malheureuse d’une aphasie légère de compréhension, d’une apraxie constructive et d’une détérioration cognitive diffuse.

Bien qu’il soit indéniable que les lésions du carrefour pariéto-temporo-occipital gauche créent très fréquemment des syndromes intriqués (mêlant aphasie de conduction, syndrome de Gerstmann et apraxie idéomotrice), l’isolement de cas dits « purs » dans la littérature scientifique a permis de balayer l’objection. Ces patients ultra-rares ne présentent aucune aphasie objectivable aux batteries de langage standardisées, ne sont pas apraxiques pour d’autres gestes transitifs, et réussissent les tests de perception visuo-spatiale standard, tout en échouant spécifiquement sur la topologie corporelle.

Une autre limite réside dans la rareté des formes pures, qui restreint la constitution d’échantillons statistiques volumineux. La majorité des connaissances accumulées provient d’études de cas uniques (single-case studies), méthodologie parfois critiquée pour la difficulté d’extrapoler ses conclusions à l’organisation cérébrale de la population générale, bien qu’elle demeure l’étalon-or en neuropsychologie cognitive lésionnelle.

14. Termes connexes et distinctions différentielles

Pour assurer un diagnostic différentiel sans faille, l’autotopagnosie doit être soigneusement dissociée d’un vaste éventail d’autres perturbations de la somatognosie :

  • Somatoparaphrénie : Trouble délirant au cours duquel le patient affirme qu’un de ses membres (généralement paralysé) appartient à une tierce personne ou a été greffé à son insu. Contrairement à l’autotopagnosie, il s’agit d’une altération de la croyance et de l’appartenance corporelle, survenant classiquement après une lésion de l’hémisphère droit.
  • Hémiasomatognosie : Perte de la conscience ou du sentiment d’existence d’une moitié entière de son propre corps (le plus souvent l’hémicorps gauche), fréquente chez les patients hémiplégiques et héminégligents. L’autotopagnosie, à l’inverse, est bilatérale et ne s’accompagne pas d’un sentiment d’absence ou de non-appartenance.
  • Anosognosie : Déni ou méconnaissance inconsciente par le patient de son propre déficit moteur, sensoriel ou cognitif (par exemple, un patient qui nie son hémiplégie). L’autotopagnosique a généralement conscience de son incapacité à pointer son corps lorsqu’on l’y invite.
  • Agnosie digitale : Incapacité sélective à reconnaître, dénommer et manipuler mentalement les doigts de la main, sans atteinte de la localisation des autres parties anatomiques (bras, jambes, visage).
  • Apraxie idéomotrice : Incapacité d’effectuer des gestes symboliques ou sur ordre (comme saluer ou mimer l’utilisation d’un peigne), liée à un trouble de la formule kinétique motrice et non à une désorganisation de la carte spatiale corporelle.

15. Synthèse et points clés

L’autotopagnosie demeure l’une des manifestations les plus fascinantes des capacités de modélisation spatiale de l’encéphale humain. Ce déficit met en lumière le fait que notre capacité familière, immédiate et intuitive à toucher notre menton ou notre cheville ne repose pas sur une simple mécanique physique, mais requiert une construction cognitive complexe et hautement spécialisée.

Les points cardinaux à retenir pour la pratique clinique et la recherche théorique sont les suivants :

  • L’autotopagnosie est l’incapacité à localiser et désigner spatialement les parties du corps humain (sur soi, autrui ou reproduction), en l’absence de déficit sensoriel ou intellectuel massif.
  • Elle résulte principalement d’une lésion du cortex pariétal postérieur de l’hémisphère dominant (gauche), touchant particulièrement le gyrus angulaire et supramarginal.
  • Elle s’explique sur le plan cognitif par une altération sélective de la description structurale du corps, tandis que le schéma corporel moteur ou la sémantique corporelle conceptuelle peuvent demeurer intacts.
  • Les erreurs caractéristiques sont des erreurs de glissement spatial de contiguïté, le patient cherchant l’organe à proximité immédiate le long de l’axe anatomique.
  • Le diagnostic différentiel exige d’éliminer l’aphasie, l’héminégligence unilatérale droite, la somatoparaphrénie et l’agnosie digitale isolée.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 25). Autotopagnosie : L’Énigme du Corps Égaré. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=autotopagnosie-agnosie-corps-neuropsychologie
Looti, Mohammed. “Autotopagnosie : L’Énigme du Corps Égaré.” Base de données de psychologie en français, 25 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=autotopagnosie-agnosie-corps-neuropsychologie.
Looti, Mohammed. “Autotopagnosie : L’Énigme du Corps Égaré.” Base de données de psychologie en français. octobre 25, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=autotopagnosie-agnosie-corps-neuropsychologie.