L’évaluation des premiers liens affectifs constitue l’un des piliers méthodologiques les plus féconds de la psychologie contemporaine du développement. Conçu pour surmonter les limites écologiques des protocoles expérimentaux en laboratoire, l’Attachment Q-Set (AQS) s’impose comme un instrument d’observation standardisé incontournable pour quantifier l’organisation des comportements de base de sécurité chez le jeune enfant dans son environnement quotidien.
Attachment Q-Set (AQS)
1. Définition concise
L’Attachment Q-Set (couramment désigné en français sous le nom de Q-Sort de l’attachement) est un instrument psychométrique d’observation directe conçu pour évaluer la qualité de l’attachement chez les enfants âgés de 12 à 48 mois au sein de leur milieu de vie naturel. Reposant sur la méthode du Q-sort élaborée par William Stephenson, l’outil comprend 90 énoncés comportementaux que l’observateur répartit selon une distribution quasi normale contrainte.
Le score de sécurité de l’enfant découle du coefficient de corrélation de Pearson calculé entre le profil observé et un profil idéal critère, établi par un consensus d’experts internationaux pour représenter l’« enfant hypothétique idéalement sécure ». Contrairement aux classifications catégorielles issues de contextes de laboratoire contraignants, l’AQS fournit une mesure continue de la sécurité affective, accordant une primauté analytique à l’équilibre dynamique entre le système d’exploration et le recours protecteur à la figure parentale.
2. Étymologie et origines linguistiques
L’acronyme anglophone AQS dérive de l’expression Attachment Q-Set. Le terme « attachement » puise ses racines dans l’ancien français estachier (variante d’attacher, fixer au moyen d’un pieu ou d’une attache), lui-même issu du francique *stakka, désignant un pieu ou un lien solide. Ce vocable a été conceptualisé dans le champ psychanalytique et éthologique anglophone par John Bowlby sous le terme attachment, traduisant le lien affectif primaire et durable unissant un individu vulnérable à une figure protectrice différenciée.
La lettre « Q » fait directement référence à la méthodologie Q (Q-methodology) formalisée en 1953 par le psychologue et physicien britannique William Stephenson. Contrairement à la technique standard « R », qui corrèle des variables à travers un échantillon d’individus, la technique « Q » inverse la matrice factorielle pour corréler des individus ou des profils à travers un univers standardisé d’items comportementaux. Le mot « set » (ensemble, assortiment) souligne la complétude de la collection d’énoncés comportementaux conçue pour couvrir exhaustivement l’univers du construit d’attachement dans la petite enfance.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la littérature francophone, le terme s’emploie principalement sous la forme du syntagme nominal masculin « l’Attachment Q-Set » ou « le Q-Sort d’attachement » (au pluriel : les Attachment Q-Sets ou les Q-Sorts d’attachement). La prononciation phonétique courante chez les chercheurs francophones s’aligne sur la phonologie anglaise : /əˈtætʃ.mənt kjuː sɛt/ ou, de manière hybride, /kju sɔʁ d a.taʃ.mɑ̃/.
Sur le plan morphosyntaxique, l’acronyme AQS est invariable au pluriel (« les AQS ») et s’accompagne quasi systématiquement de compléments déterminatifs spécifiant les modalités de passation, à l’instar de « l’AQS standardisé à 90 items », « les cotations AQS par observateurs formés » ou « l’AQS parental hétéro-rapporté ».
4. Explication conceptuelle détaillée
L’Attachment Q-Set s’enracine au cœur de la théorie de l’attachement en opérationnalisant la notion clé de « base de sécurité » (secure base). Selon ce modèle, l’enfant manifeste un attachement sécure non pas par une recherche exclusive et perpétuelle de proximité physique, mais par sa capacité fluide à utiliser la figure d’attachement comme un tremplin pour explorer le monde inanimé et social, tout en sachant qu’il peut regagner ce havre de sécurité (safe haven) dès qu’une détresse, une fatigue ou une menace surgit.
Le dispositif comprend 90 cartes distinctes, chacune décrivant un comportement spécifique, accessible à l’observation ordinaire dans l’habitat familial. Ces comportements englobent des dimensions aussi diverses que les interactions corporelles, la communication à distance par le regard ou les vocalisations, la réaction face à des étrangers bienveillants, l’affectivité générale, la négociation des conflits mineurs et le partage de découvertes ludiques avec l’adulte. L’observateur est invité à surveiller attentivement le duo parent-enfant pendant une période prolongée, généralement de deux à trois heures, parfois répartie sur plusieurs visites domiciliaires.
Au terme de cette période d’observation non intrusive, l’évaluateur classe manuellement les 90 cartes en neuf piles distinctes de 10 cartes chacune, formant ainsi un continuum rigide allant de la pile 1 (« le moins caractéristique de cet enfant ») à la pile 9 (« le plus caractéristique de cet enfant »). La contrainte d’affecter un nombre identique de cartes par pile impose une distribution symétrique rectangulaire ou quasi normale, ce qui élimine radicalement les biais d’évaluation classiques, tels que la tendance à l’indulgence (l’effet de halo) ou l’évitement des scores extrêmes.
La singularité conceptuelle de l’AQS réside dans le calcul de la métrique d’attachement : le profil de 90 rangs obtenu pour un enfant donné est statistiquement confronté par une corrélation au profil d’un enfant hypothétique parfait. Ce profil de référence a été construit en moyennant les cotations fournies indépendamment par un panel d’éminents spécialistes de l’attachement. Ainsi, le score final oscille théoriquement entre -1,00 et +1,00, offrant une évaluation continue du degré de concordance entre le comportement concret de l’enfant et le modèle idéal de sécurité.
5. Évolution historique
Dans les années 1970, la méthode dominante d’évaluation de l’attachement infantile était sans conteste la Situation étrange (Strange Situation Procedure), mise au point par Mary Ainsworth. Bien que révolutionnaire et hautement prédictive, cette procédure présentait deux limitations structurelles majeures : elle reposait sur une succession de séparations artificielles et stressantes en laboratoire, et elle ne s’appliquait rigoureusement qu’à une fenêtre temporelle étroite, située entre 11 et 18 mois.
Face à ces restrictions écologiques et chronologiques, Everett Waters, collaborateur d’Ainsworth, entreprit avec Kathleen Deane de créer un instrument capable de saisir l’attachement au-delà de la petite enfance et hors du laboratoire. La première version de l’Attachment Q-Set fut publiée en 1985 dans une monographie influente de la Society for Research in Child Development. Waters et Deane visaient explicitement à concevoir un vocabulaire descriptif standardisé permettant aux chercheurs de communiquer avec une fidélité inter-juges exemplaire.
Au fil des années 1990, l’outil s’est diffusé mondialement sous sa révision définitive (Version 3.0), devenant le standard international d’évaluation à domicile pour la tranche d’âge de 1 à 5 ans. L’histoire de l’AQS a également été marquée par d’intenses débats méthodologiques quant à l’identité des observateurs. Si Waters préconisait initialement l’intervention d’observateurs extérieurs entraînés, de nombreux programmes de recherche à grande échelle ont confié le tri aux mères elles-mêmes après une courte formation, ouvrant la voie à des méta-analyses majeures pour clarifier la validité divergente de ces deux approches.
6. Fondements théoriques
L’Attachment Q-Set repose sur l’intersection de trois cadres théoriques cardinaux : la théorie de l’attachement d’inspiration éthologique, l’analyse organisationnelle du comportement et la psychométrie ipsative.
Premièrement, l’ancrage éthologique bowlbyen postule que les conduites d’attachement sont régulées par un système homéostatique téléologique, dont le but biologique fondamental est d’ajuster la distance vis-à-vis du pourvoyeur de soins afin d’optimiser les chances de survie. L’AQS capte ce système non pas à travers des fréquences absolues d’actes isolés, mais à travers l’harmonieuse flexibilité avec laquelle l’enfant orchestre la recherche de contact en cas d’alarme et le désengagement vers le jeu autonome en condition d’apaisement.
Deuxièmement, l’approche organisationnelle défendue par Alan Sroufe et Everett Waters affirme que la sécurité de l’attachement n’est pas un trait de personnalité statique, mais une propriété organisationnelle des relations interpersonnelles précoces. Dans cette optique, l’AQS ne mesure pas si un enfant « pleure beaucoup » ou « explore souvent », mais plutôt dans quelles circonstances circonstanciées ces comportements s’articulent logiquement pour restaurer le sentiment de confiance et de sécurité.
Troisièmement, la psychométrie du Q-sort introduit une perspective ipsative. Les scores attribués aux items ne mesurent pas la position de l’enfant par rapport à une population normative extérieure, mais la saillance relative d’un comportement particulier par rapport à l’ensemble du répertoire comportemental de cet enfant unique. Cette spécificité protège l’AQS contre les biais d’invariance d’échelle et permet de neutraliser en grande partie les variations d’activité motrice globale dues au tempérament primaire.
7. Composantes clés, types et dimensions
Le spectre des 90 items composant l’AQS s’articule autour de plusieurs dimensions comportementales et affectives majeures qui définissent l’écologie relationnelle du tout-petit :
- L’utilisation de la mère comme base de sécurité : Comportements marquant le recours fluide au parent pour puiser du réconfort ou partager de l’enthousiasme (ex. l’item 1 : « L’enfant accueille le parent chaleureusement lorsqu’il revient dans la pièce après une absence », ou l’item 43 : « L’enfant reste à proximité du parent lorsqu’il entre dans un environnement nouveau »).
- La réponse à la détresse et aux blessures : Efficacité et immédiateté avec lesquelles la proximité physique dissipe l’anxiété (ex. l’item 18 : « L’enfant se console rapidement lorsqu’il est pris dans les bras de son parent »).
- La modulation de la proximité physique et corporelle : Facilité avec laquelle l’enfant accepte et sollicite les câlins sans manifester d’agacement ou d’évitement tactile (ex. l’item 68 : « L’enfant recherche le contact physique de façon détendue et non possessive »).
- La négociation des séparations et retrouvailles quotidiennes : Capacité à tolérer les micro-ruptures spatiales domestiques ordinaires sans effondrement émotionnel désorganisé.
- L’exploration autonome et la curiosité environnementale : Aptitude à s’engager avec persistance dans la découverte d’objets, en maintenant un contact visuel ou vocal régulier avec l’adulte (ex. l’item 34 : « L’enfant surveille régulièrement la localisation du parent pendant qu’il joue »).
- L’attitude envers les adultes inconnus : Discrimination appropriée entre la figure d’attachement primaire et un visiteur étranger bienveillant, sans indifférence hostile ni promiscuité anxieuse (ex. l’item 55 : « L’enfant accepte les sollicitations d’un étranger lorsque le parent est présent et détendu »).
- L’affectivité et l’humeur prévalente : Manifestation de joie, de bonne humeur et de confiance spontanée au cours des interactions ludiques routinières.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux saisir le fonctionnement pragmatique de l’AQS, considérons la dynamique observée chez un jeune garçon de deux ans, Léo, au cours d’une visite d’observation de deux heures à son domicile en présence de sa mère et d’une observatrice extérieure.
Léo commence par jouer calmement avec des blocs de construction à environ trois mètres de sa mère, qui lit sur un canapé. Régulièrement, Léo se tourne vers elle, lui tend un bloc en souriant ou pousse un petit gazouillement approbateur ; sa mère lui répond par un signe de tête chaleureux. Lorsque l’observatrice s’approche pour lui présenter un nouveau jouet mécanique un peu bruyant, Léo hésite, recule d’un pas vers sa mère, pose une main sur le genou de celle-ci, observe attentivement l’observatrice pendant une trentaine de secondes, puis, rassuré par le ton calme de sa mère, accepte le jouet et retourne à son tapis. Lors du tri du Q-Set, l’observatrice place les items 18, 34 et 43 dans la pile 9 (hautement caractéristiques), tandis que les items reflétant l’évitement ou la panique non régulée sont relégués aux piles 1 et 2. Le coefficient de corrélation avec le profil de référence s’élève à +0,74, reflétant un attachement solidement sécure.
À l’inverse, examinons le profil de Maya, 26 mois, observée dans des conditions similaires. Pendant deux heures, Maya explore frénétiquement ses jouets dans un coin opposé de la pièce sans jamais jeter un regard vers son père, ni lui apporter le moindre objet. Lorsqu’elle trébuche lourdement contre une table basse et s’écorche le coude, au lieu de courir vers son père pour être consolée, elle détourne ostensiblement la tête, se relève sans émettre un son et s’absorbe compulsivement dans la manipulation d’un puzzle, le corps visiblement crispé. Lorsque son père tente de la prendre dans ses bras, elle se cambre et se dégage immédiatement. Dans le Q-sort de Maya, les items dépeignant le repli sur soi, l’indépendance de façade et l’évitement du réconfort physique sont placés dans les piles les plus hautes (8 et 9). Sa corrélation avec le profil critère de sécurité chute à -0,38, illustrant une organisation insécure-évitante caractérisée par une inhibition défensive du système d’attachement.
9. Mesure et évaluation
Le protocole de passation de l’Attachment Q-Set requiert une méthodologie rigoureuse afin de garantir la fidélité des indices psychométriques recueillis :
La phase initiale consiste en une période d’observation naturaliste in situ, d’une durée minimale recommandée de deux à trois heures. L’observateur doit veiller à adopter une posture d’« observateur participant modéré », suffisamment chaleureux pour ne pas figer l’atmosphère familiale, mais suffisamment discret pour que la dynamique mère-enfant se déploie selon ses routines ordinaires (repas, jeux, changements d’activités, interactions verbales spontanées).
À l’issue de l’observation, le tri s’effectue en plusieurs étapes séquentielles standardisées :
- L’évaluateur lit les 90 énoncés et les regroupe d’abord en trois piles préliminaires approximatives de 30 cartes chacune : la pile des comportements « caractéristiques », la pile des comportements « neutres, ambigus ou non observés », et la pile des comportements « non caractéristiques » de l’enfant.
- Chacune de ces trois piles initiales est ensuite affinée et subdivisée en trois sous-piles plus discriminantes, aboutissant aux neuf catégories cibles numérotées de 1 à 9.
- L’évaluateur procède aux ajustements fins d’équilibrage pour s’assurer que chaque case contient strictement et obligatoirement 10 cartes.
Chaque item reçoit alors une valeur numérique comprise entre 1 (pile 1) et 9 (pile 9). Le vecteur des 90 scores de l’enfant est mis en corrélation avec le vecteur des 90 scores du profil critère établi par Everett Waters. Le coefficient r obtenu constitue le score de sécurité de l’enfant. En complément, un second profil critère développé ultérieurement permet de calculer un score de « dépendance » par rapport à un profil critère d’enfant excessivement dépendant ou immature, isolant ainsi la variable d’anxiété relationnelle des compétences adaptatives pures.
10. Applications et portée pratique
L’AQS déploie un champ d’application considérable dans les domaines clinique, préventif et institutionnel :
Dans le domaine de l’intervention précoce et de la santé mentale infantile, l’AQS constitue l’un des outils de référence pour évaluer l’efficacité des protocoles thérapeutiques d’orientation dyadique, tels que le programme d’intervention vidéo-guidée pour promouvoir l’attachement positif et la discipline sensible (VIPP-SD) ou les interventions basées sur le Circle of Security (Cercle de sécurité). La sensibilité de l’AQS aux changements continus permet d’objectiver avec finesse les progrès réalisés par une dyade en matière d’utilisation de la base de sécurité avant et après une intervention psychologique ciblée.
Dans le contexte des services de protection de l’enfance et des expertises d’adoption ou de placement familial, le Q-sort d’attachement offre une modalité d’évaluation non traumatique. L’enfant n’est soumis à aucune rupture expérimentale stressante, et les interactions peuvent être documentées de façon transparente et rigoureuse au sein même du foyer d’accueil ou de la famille biologique.
Dans le secteur de la petite enfance et des structures d’accueil collectives (crèches, micro-crèches, pouponnières), l’AQS a été adapté avec succès pour évaluer la sécurité de l’enfant avec son éducateur ou auxiliaire de référence. Cette déclinaison permet de mesurer la capacité du système d’accueil collectif à offrir des figures d’attachement secondaires bienveillantes, capables de pallier d’éventuelles carences du milieu familial principal.
11. Recherche et données empiriques
Depuis son introduction, l’Attachment Q-Set a fait l’objet de centaines d’investigations empiriques à travers le monde. Le point culminant de cette validation statistique réside dans la monumentale méta-analyse conduite par Marinus van IJzendoorn et ses collègues en 2004, portant sur 138 études et regroupant plus de 13 800 dyades parent-enfant.
Cette méta-analyse a apporté des éclaircissements fondamentaux quant aux propriétés psychométriques de l’instrument. Elle a démontré une excellente validité convergente entre le score de sécurité continue mesuré par l’AQS (lorsqu’il est appliqué par des observateurs extérieurs formés) et les classifications catégorielles de la Situation étrange (d’Ainsworth). Les enfants classés « sécures » en laboratoire obtiennent des scores AQS systématiquement et significativement plus élevés que les enfants classés « insécures-évitants » ou « insécures-résistants/ambivalents ».
Par ailleurs, les données empiriques ont confirmé la relation solide existant entre la sensibilité maternelle (telle qu’évaluée par les échelles d’Ainsworth) et la sécurité mesurée par l’AQS, apportant une preuve déterminante en faveur de l’hypothèse de transmission relationnelle formulée par Bowlby. Les méta-analyses ont également démontré que le score AQS prédisait de façon robuste la compétence sociale future de l’enfant avec ses pairs en milieu préscolaire, son autorégulation émotionnelle et la rareté des troubles internalisés ou externalisés du comportement au cours de l’enfance moyenne.
12. Considérations socioculturelles
L’utilisation transculturelle de l’AQS soulève des questions anthropologiques et psychologiques majeures touchant à l’universalité de la notion de sécurité affective. Des collectes de profils critères d’experts ont été réalisées dans des dizaines de nations aux architectures socioculturelles contrastées, allant du Japon et de la Chine à l’Amérique latine, l’Europe occidentale et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.
Ces investigations ont mis en lumière une remarquable invariance transculturelle : les experts cliniciens et chercheurs du monde entier s’accordent presque unanimement sur ce qui caractérise un enfant idéalement sécure (les corrélations entre les profils critères nationaux dépassent fréquemment 0,85). Partout, la possibilité pour l’enfant de faire appel avec confiance à l’adulte face au danger et d’explorer son environnement avec sérénité est valorisée comme l’expression fondamentale d’une bonne santé relationnelle.
Néanmoins, des nuances importantes apparaissent dans l’expression comportementale de surface. Dans les sociétés collectivistes ou les cultures valorisant fortement l’interdépendance et le portage corporel prolongé (comme dans certaines communautés rurales traditionnelles), certains items valorisant une exploration précoce à longue distance peuvent être cotés plus bas par les mères sans pour autant traduire une insécurité affective réelle. De surcroît, la nature des figures d’attachement varie : dans les contextes de maternage partagé (alloparentalité), la focalisation exclusive de l’AQS sur la dyade mère-enfant exclusive peut restreindre la pertinence écologique du modèle si l’outil n’est pas réajusté pour intégrer le réseau d’attachement élargi.
13. Critiques, débats et limites méthodologiques
Malgré sa valeur scientifique unanimement reconnue, l’AQS suscite plusieurs débats et controverses méthodologiques persistants au sein de la communauté psychologique :
Le débat central concerne l’identité de l’évaluateur (observateur indépendant vs mère). La méta-analyse historique de Marinus van IJzendoorn a clairement révélé que les corrélations de sécurité issues des tris effectués par les mères présentaient une validité prédictive et convergente nettement inférieure à celle des observations réalisées par des professionnels formés. Les tris maternels s’avèrent vulnérables au biais de désirabilité sociale, aux projections narcissiques et à une corrélation artificielle excessive avec le sentiment de compétence parentale, ce qui a conduit les méthodologistes à exiger l’utilisation exclusive d’observateurs tiers formés pour les recherches fondamentales à haute exigence probatoire.
Une seconde limite tient au coût logistique considérable de l’instrument. La formation rigoureuse d’un codeur exige plusieurs dizaines d’heures d’apprentissage et la validation d’un taux d’accord inter-juges élevé sur des vidéos étalons. De plus, mobiliser un chercheur ou un clinicien pendant trois heures de déplacement domiciliaire rend l’AQS beaucoup plus coûteux et lourd à déployer dans les grandes cohortes épidémiologiques que des questionnaires auto-rapportés.
Enfin, une controverse théorique persiste sur la granularité diagnostique de l’AQS. En fournissant une métrique principalement unidimensionnelle (degré de sécurité continue), l’AQS standard peine à différencier nettement les sous-types de l’insécurité affective, à savoir l’attachement évitant (stratégie de désactivation) et l’attachement anxieux-ambivalent (stratégie d’hyperactivation), bien que des échelles complémentaires dérivées de l’AQS aient été proposées pour extraire ces patterns distincts. De même, l’AQS n’est pas conçu pour diagnostiquer l’attachement désorganisé/désorienté (type D), caractérisé par des comportements paradoxaux, asymétriques ou de sidération, pour lequel la Situation étrange demeure l’étalon diagnostique exclusif.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour éviter toute confusion terminologique, il importe de distinguer précisément l’AQS d’autres concepts et méthodologies proches :
- Situation étrange (SSP – Strange Situation Procedure) : Protocole standardisé de laboratoire induisant un stress modéré et cumulatif via deux courtes séparations d’avec le parent, permettant une classification catégorielle stricte (Sécure A, Évitant B, Ambivalent C, Désorganisé D) chez les nourrissons de 12 à 18 mois, tandis que l’AQS se déroule en milieu naturel, couvre un âge plus étendu (jusqu’à 5 ans) et produit un score dimensionnel continu.
- Méthode Q (Q-Sort methodology) : Méthodologie statistique et psychométrique générale de tri de cartes introduite par Stephenson, dont l’Attachment Q-Set n’est qu’une instanciation spécifique appliquée au champ du développement socio-affectif.
- Sensibilité maternelle (Maternal Sensitivity) : Construit désignant la propension du pourvoyeur de soins à percevoir, interpréter adéquatement et satisfaire promptement les signaux du nourrisson ; la sensibilité parentale est un déterminant étiologique de l’attachement, mais ne doit pas être confondue avec la sécurité d’attachement elle-même, qui est une propriété exclusive de l’organisation relationnelle de l’enfant.
- Adult Attachment Interview (AAI) : Entretien semi-structuré évaluant l’état d’esprit actuel de l’adulte ou de l’adolescent vis-à-vis de ses représentations d’attachement de l’enfance, fondé sur la cohérence du discours narratif et non sur l’observation de comportements moteurs immédiats.
- Questionnaires parentaux d’attachement : Instruments indirects sous forme d’échelles de Likert remplis par les parents ; bien que plus économiques que l’AQS, ils sont dépourvus du mécanisme de tri forcé ipsatif et souffrent d’une variance d’erreur bien plus marquée.
15. Synthèse et points clés
L’Attachment Q-Set s’affirme comme une avancée méthodologique majeure pour les sciences du développement précoce. En traduisant l’abstraction conceptuelle de la base de sécurité en un ensemble exhaustif et pragmatique de 90 observations naturalistes, l’outil réconcilie la finesse d’analyse de l’ethnographie écologique et l’exigence formelle de la psychométrie standardisée.
Son apport déterminant repose sur l’élimination des artefacts de laboratoire, l’atténuation des biais d’évaluation par le tri forcé à distribution quasi normale, et la modélisation continue de la sécurité affective de l’enfant d’âge préscolaire. Malgré les impératifs exigeants de formation des évaluateurs et sa difficulté relative à classifier l’attachement désorganisé, l’AQS conserve une validité prédictive remarquable qui en fait, plus de quatre décennies après sa genèse, un instrument d’observation incontournable pour la recherche et la pratique clinique auprès de la petite enfance.
Références
- Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E., & Wall, S. (1978). Patterns of attachment: A psychological study of the strange situation. Lawrence Erlbaum. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mary_Ainsworth
- Bowlby, J. (1982). Attachment and loss: Vol. 1. Attachment (2nd ed.). Basic Books. https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Bowlby
- Stephenson, W. (1953). The study of behavior: Q-technique and its methodology. University of Chicago Press.
- van IJzendoorn, M. H., Vereijken, C. M. J. L., Bakermans-Kranenburg, M. J., & Riksen-Walraven, J. M. (2004). Assessing attachment security with the Attachment Q-Sort: Meta-analytic evidence for the validity of the observer AQS. Child Development, 75(4), 1188–1213. https://doi.org/10.1111/j.1467-8624.2004.00733.x
- Waters, E., & Deane, K. E. (1985). Defining and assessing individual differences in attachment relationships: Q-methodology and the organization of behavior in infancy and early childhood. Monographs of the Society for Research in Child Development, 50(1-2), 41–65. https://doi.org/10.2307/3333826