Arrhinencéphalie : Mystères du Télencéphale

L’arrhinencéphalie est une malformation congénitale cérébrale caractérisée par l’agénésie des bulbes et tractus olfactifs, s’inscrivant dans le spectre de l’holoprosencéphalie avec des répercussions neurodéveloppementales, sensorielles et cognitives.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 24, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 24, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’arrhinencéphalie constitue l’une des malformations congénitales les plus intrigantes du développement du système nerveux central, se situant au carrefour fondamental de la neuroembryologie, de la génétique du développement et de la neuropsychologie clinique. Caractérisée initialement par l’absence congénitale des structures olfactives, cette anomalie reflète un défaut précoce et complexe d’induction et de clivage de la partie antérieure du cerveau embryonnaire, dont les répercussions s’étendent bien au-delà de la seule fonction sensorielle olfactive.

Arrhinencéphalie (Arhinencéphalie)

1. Définition concise

L’arrhinencéphalie, orthographiée de façon interchangeable arhinencéphalie, désigne une malformation congénitale cérébrale caractérisée par l’agénésie totale ou partielle de l’appareil olfactif antérieur, incluant les bulbes, pédoncules, tractus et bandelettes olfactives. Dans l’acception nosologique moderne, elle est presque universellement comprise comme l’expression phénotypique la plus atténuée ou la forme mineure du spectre de l’holoprosencéphalie (HPE), résultant d’une anomalie précoce de la diverticulation du prosencéphale.

Au-delà de la simple anosmie congénitale qu’elle engendre au niveau anatomique strict, l’arrhinencéphalie traduit une altération du développement de la ligne médiane du télencéphale. Elle peut s’accompagner, à des degrés très variables, de microcéphalie, d’agénésie du corps calleux, de dysgénésie de l’hippocampe, de troubles endocriniens d’origine hypothalamo-hypophysaire, ainsi que de dysmorphies cranio-faciales caractéristiques de la ligne médiane telles que l’hypotélorisme, la fente labio-palatine ou la présence d’une incisive centrale maxillaire unique.

Sur le plan psychologique et cognitif, l’arrhinencéphalie ne se réduit pas à une déficience sensorielle isolée. En raison du rôle fondateur du système rhinencéphalique primitif dans l’organisation du système limbique, les individus atteints de formes isolées ou syndromiques peuvent présenter une constellation de troubles cognitifs, exécutifs, émotionnels et relationnels, allant d’un développement intellectuel quasi préservé jusqu’à un déficit intellectuel sévère associé à des anomalies comportementales majeures.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « arrhinencéphalie » est forgé à partir du grec ancien. Il se décompose en trois éléments morphologiques distincts : le préfixe privatif a- ou an- (qui prend la forme redoublée arr- devant le rhô), signifiant l’absence ou la négation ; la racine rhis (au génitif rhinos, ῥίς, ῥινός), désignant le nez ou l’organe olfactif ; et enkephalos (ἐγκέφαλος), composé de en (« dans ») et kephalê (« tête »), qui désigne littéralement « ce qui est dans la tête », c’est-à-dire l’encéphale ou le cerveau. Sur le plan étymologique strict, le terme décrit donc « un encéphale privé de son nez » ou « un cerveau sans appareil olfactif ».

Le concept a été introduit dans la littérature biomédicale par le célèbre anatomopathologiste autrichien Richard Ladislaus Heschl au milieu du XIXe siècle, avant d’être systématisé sur le plan anatomopathologique par Alois Kundrat en 1882 dans sa monographie séminale intitulée Arrhinencephalie als typische Art von Missbildung (L’arrhinencéphalie comme type caractéristique de malformation). Kundrat utilisait ce vocable pour unifier un ensemble d’anomalies faciales et cérébrales gravitant autour du défaut d’individualisation des lobes olfactifs.

Au fil du XXe siècle, bien que le concept de holoprosencéphalie proposé par Paul Yakovlev et William DeMyer ait progressivement remplacé le terme générique dans la taxonomie fœto-pathologique, « arrhinencéphalie » est demeuré ancré dans le lexique médical pour décrire spécifiquement la dysgénésie olfactive sous-jacente ou les formes lobaires et rudimentaires sans anomalie sévère de fusion hémisphérique.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, le terme se prononce phonétiquement [a.ʁi.nɑ̃.se.fa.li] (a-ri-nan-sé-fa-li). La graphie traditionnelle privilégie le redoublement de la consonne médiane sous la forme arrhinencéphalie, conformément aux règles classiques de transcription des mots issus du grec ancien comportant un rhô aspiré précédé d’un préfixe vocalique. Toutefois, la variante orthographique simplifiée arhinencéphalie (avec un seul « r ») est également admise et largement employée dans la littérature pédiatrique et neurologique francophone contemporaine.

Sur le plan grammatical, il s’agit d’un substantif féminin singulier (« une arrhinencéphalie », « l’arrhinencéphalie »), admettant la flexion plurielle « arrhinencéphalies ». L’adjectif correspondant est « arrhinencéphalique » ou « arhinencéphalique » (masculin et féminin identiques au singulier), qui qualifie tant un phénotype anatomique qu’une sémiologie clinique (« un syndrome arrhinencéphalique », « des manifestations arrhinencéphaliques »).

Dans l’usage clinique et universitaire, le mot est généralement employé pour désigner l’entité malformative globale. On rencontre également des locutions composées précisant l’étendue de l’atteinte, à l’instar de « l’arrhinencéphalie complète » (agénésie bilatérale totale des structures olfactives) par opposition à « l’arrhinencéphalie unilatérale » ou « partielle » (hypoplasie sélective d’un tractus ou d’un bulbe olfactif).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’arrhinencéphalie dans toute sa profondeur, il convient de comprendre la neuroanatomie développementale du rhinencéphale et son intégration au sein de la ligne médiane du cerveau embryonnaire. Le rhinencéphale, ou « cerveau olfactif », représente la partie phylogénétiquement la plus ancienne du télencéphale (paléocortex). Chez l’être humain, loin de se restreindre à la simple transmission afférente des odeurs, les structures rhinencéphaliques établissent des interconnexions anatomiques et fonctionnelles massives avec l’amygdale, l’hippocampe, le septum pellucidum, le thalamus et l’hypothalamus, participant ainsi aux circuits neuronaux qui régissent les émotions fondamentales, la mémoire déclarative, l’attachement et la régulation homéostasique.

Sur le plan morphogénétique, l’arrhinencéphalie survient lors d’une fenêtre critique du développement intra-utérin, située précisément entre la quatrième et la huitième semaine de gestation (stades Carnegie 11 à 19). Au cours de cette période charnière, la partie rostrale du tube neural, le prosencéphale, subit une cascade de transformations morphologiques orchestrées par des gradients de morphogènes dorso-ventraux et médio-latéraux. Le prosencéphale doit impérativement se diviser de manière symétrique en deux vésicules télencéphaliques distinctes (qui donneront les deux hémisphères cérébraux) et une vésicule diencéphalique médiane (futurs thalamus et hypothalamus). L’évagination des bulbes olfactifs émerge du plancher antérieur de ces vésicules télencéphaliques.

Lorsque cette séquence morphogénétique est perturbée, le processus de diverticulation et de clivage échoue ou reste incomplet. Dans les formes les plus sévères, le prosencéphale ne se divise pas du tout, engendrant une holoprosencéphalie alobaire avec fusion complète des hémisphères, un ventricule unique monoventriculaire et une arrhinencéphalie totale. Dans les formes les plus modérées ou atténuées du spectre, souvent appelées holoprosencéphalies lobaires ou formes microformes, les hémisphères et les ventricules se séparent presque entièrement, mais le clivage des structures les plus antérieures et ventrales reste déficient, entraînant l’absence sélective des bulbes et tractus olfactifs avec intégrité globale du néocortex.

Par conséquent, le spectre nosologique et conceptuel de l’arrhinencéphalie s’étend depuis des tableaux neurologiques léthaux incompatibles avec la vie postnatale jusqu’à des formes oligosymptomatiques compatibles avec une longévité normale, où le sujet ne manifeste qu’une anosmie congénitale et des anomalies endocriniennes subtiles. Cette grande hétérogénéité d’expression démontre que l’arrhinencéphalie n’est pas une entité figée à lésion unique, mais l’aboutissement anatomique d’un continuum d’altérations moléculaires et morphogénétiques du neurodéveloppement précoce.

5. Évolution et développement historiques

L’histoire de l’arrhinencéphalie reflète fidèlement les grandes transitions de la médecine occidentale, depuis l’observation tératologique descriptive jusqu’à la neurogénétique contemporaine. Durant l’Antiquité et la Renaissance, les malformations associées à l’absence de nez, la cyclopie ou la synophtalmie étaient perçues comme des monstres d’augure ou des curiosités anatomiques, dépourvues de corrélation scientifique entre l’aspect de la face et la morphologie sous-jacente du névraxe.

C’est au XIXe siècle, sous l’impulsion de l’école anatomopathologique viennoise, que la rationalisation morphologique s’installe. En 1882, Alois Kundrat publie son ouvrage fondamental qui propose pour la première fois le terme d’arrhinencéphalie. Kundrat formule une intuition clinique géniale pour son époque : il remarque que la dysmorphie médiane de la face reflète fidèlement la malformation cérébrale sous-jacente (« la face prédit le cerveau »). Kundrat regroupe sous cette bannière toutes les formes combinant des altérations du massif facial médian (fentes, agénésie prémaxillaire, cyclopie) et l’absence des bulbes et bandelettes olfactives au niveau de la lame criblée de l’ethmoïde.

Au milieu du XXe siècle, une révision conceptuelle majeure s’opère. En 1959, le neuropathologiste Paul Ivan Yakovlev réexamine ces malformations et démontre que le déficit sous-jacent ne réside pas uniquement dans le système rhinencéphalique, mais qu’il s’agit d’un arrêt global du développement de l’ensemble du cerveau antérieur. Il forge alors le terme « holotelencéphalie ». Peu après, en 1963, William DeMyer et ses collaborateurs introduisent le terme d’holoprosencéphalie, insistant sur le fait que le clivage défectueux implique à la fois le télencéphale et le diencéphale. DeMyer classe l’holoprosencéphalie en trois degrés de sévérité croissante : alobaire, semi-lobaire et lobaire, reléguant l’arrhinencéphalie au rang de composante anatomique constante de ce continuum plutôt qu’à une entité nosologique autonome.

À partir des années 1990, l’avènement de la génétique moléculaire et des techniques d’imagerie par résonance magnétique (IRM) a profondément renouvelé la compréhension du phénomène. Les découvertes des gènes régulateurs de la ligne médiane, notamment la voie de signalisation Sonic Hedgehog (SHH), ont permis d’élucider la pathogenèse commune unissant l’arrhinencéphalie isolée, les anomalies cranio-faciales mineures et les formes dévastatrices d’holoprosencéphalie, consacrant le passage d’une vision anatomopathologique pure à un modèle neurodéveloppemental et génétique unifié.

6. Fondements théoriques et embryologiques

L’analyse théorique de l’arrhinencéphalie repose sur l’embryologie causale et la biologie des systèmes cellulaires. Elle postule l’existence d’un centre organisateur céphalique précoce situé dans la plaque préchordale et le mésoderme préchordal. Durant la gastrulation (vers le 17e jour de gestation), la plaque préchordale migre sous l’ectoderme neural pour induire la spécification de la ligne médiane du prosencéphale ainsi que le développement du mésenchyme du bourgeon fronto-nasal facial.

Cette induction réciproque s’effectue par l’intermédiaire de voies moléculaires ultra-conservées au cours de l’évolution. La voie morphogénétique prédominante est régie par la protéine Sonic Hedgehog (SHH). Le morphogène SHH, sécrété par la plaque préchordale puis par le plancher du prosencéphale ventral, forme un gradient de concentration indispensable pour réprimer les marqueurs dorsaux (tels que PAX6) et activer les facteurs de transcription ventraux (tels que NKX2.1 et SIX3). Lorsque la voie SHH est inhibée ou mutée, le clivage sagittal du prosencéphale échoue, empêchant la séparation bilatérale des champs oculaires primitifs et l’induction des placodes olfactives.

Parallèlement à la voie SHH, d’autres cascades de signalisation interviennent directement dans l’embryogenèse de l’arrhinencéphalie, notamment les voies des protéines morphogénétiques osseuses (BMP), du facteur de croissance des fibroblastes (FGF, particulièrement FGF8), et de la voie Nodal/TGIF. Les cellules des crêtes neurales crâniennes, qui migrent depuis les crêtes neurales antérieures vers la région naso-frontale, requièrent également ces signaux pour façonner le squelette médio-facial et le septum nasal. Une rupture de synchronisation spatio-temporelle dans ce réseau de régulation génique compromet l’induction des bulbes olfactifs.

D’un point de vue neuropsychologique théorique, l’absence de développement des structures olfactives et fronto-médianes modifie précocement l’épigenèse des réseaux cortico-sous-corticaux. La théorie des systèmes dynamiques en neurodéveloppement suggère que la privation d’afférences olfactives et la désorganisation du cortex paléal contraignent les processus de synaptogenèse, de myélinisation et d’élagage synaptique dans les zones associatives limbiques et préfrontales, façonnant une connectivité altérée observable chez les sujets survivants.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’arrhinencéphalie peut être conceptualisée selon plusieurs axes nosologiques, morphologiques et génétiques qui permettent d’en délimiter l’expression clinique :

  • Selon le degré d’atteinte holoprosencéphalique sous-jacente :
    • Arrhinencéphalie alobaire : Absence totale de bulbes et pédoncules olfactifs dans le cadre d’un monoventricule cérébral, absence complète de scissure interhémisphérique, fusion thalamique totale et malformations faciales extrêmes (cyclopie, proboscis, éthmocéphalie).
    • Arrhinencéphalie semi-lobaire : Agénésie olfactive bilatérale associée à une séparation postérieure partielle des hémisphères pariéto-occipitaux, mais fusion persistante des lobes frontaux et des noyaux gris centraux.
    • Arrhinencéphalie lobaire : Agénésie olfactive avec hémisphères cérébraux bien individualisés, ventricules latéraux formés mais souvent absence de septum pellucidum, agénésie ou hypoplasie du corps calleux antérieur et fusion minime du plancher des cornes frontales.
    • Arrhinencéphalie isolée ou « microforme » : Absence bilatérale ou unilatérale stricte des bulbes et bandelettes olfactives, sans anomalie évidente de fusion du néocortex ou des ventricules, souvent associée à une fente labiale, un hypotélorisme minime ou une incisive maxillaire unique médiane.
  • Selon la symétrie et la latéralité :
    • Arrhinencéphalie bilatérale : Forme classique où les deux bulbes et tractus olfactifs sont absents, entraînant une anosmie complète totale congénitale.
    • Arrhinencéphalie unilatérale : Agénésie d’un seul hémisphère olfactif (gauche ou droit), souvent asymptomatique sur le plan fonctionnel quotidien grâce à la suppléance contralatérale, parfois découverte fortuitement lors d’une neuro-imagerie pour céphalées ou épilepsie.
  • Selon le contexte syndromique et génétique :
    • Formes chromosomiques : Présentes dans le cadre d’aneuploïdies majeures, tout particulièrement la trisomie 13 (syndrome de Patau), la trisomie 18 (syndrome d’Edwards) ou des microdélétions comme la délétion 18p ou 7q36.
    • Formes monogéniques non syndromiques : Liées à des mutations hétérozygotes de gènes majeurs du développement tels que SHH, ZIC2, SIX3, TGIF1, ou FGF8.
    • Syndromes génétiques complexes : Intégrées dans des phénotypes poly-malformatifs précis comme le syndrome de Kallmann-de Morsier (hypogonadisme hypogonadotrope associé à l’arrhinencéphalie), la dysplasie septo-optique ou le syndrome de Smith-Lemli-Opitz (trouble du métabolisme du cholestérol).

8. Exemples et cas illustratifs

Afin d’illustrer la grande disparité clinique et développementale de l’arrhinencéphalie, deux profils contrastés rencontrés dans la pratique médico-psychologique peuvent être examinés :

Cas 1 : Forme lobaire avec atteinte neurodéveloppementale modérée. Lucas, un jeune garçon de 7 ans, est né à terme avec une fente labio-palatine médiane réparée dans la petite enfance et un hypotélorisme discret. Durant les premières années, les parents ont noté une hypotonie axiale modérée et un retard des premiers jalons moteurs (marche acquise à 22 mois). Le langage expressif s’est développé avec un décalage significatif, marqué par des difficultés phonologiques et une pauvreté du vocabulaire abstrait. L’évaluation neuropsychologique réalisée à l’âge scolaire révèle un quotient intellectuel total dans la zone du handicap intellectuel léger (QI de 62). L’attention soutenue est fragile et le contrôle inhibiteur présente des faiblesses exécutives typiques de l’atteinte préfrontale médiale. L’IRM cérébrale confirme une arrhinencéphalie complète (agénésie bilatérale des bulbes olfactifs), une absence totale du septum pellucidum avec continuité des ventricules latéraux dans leur portion antérieure, et une hypoplasie du corps calleux. L’anamnèse attentive montre que Lucas n’a jamais réagi aux odeurs alimentaires ou environnementales désagréables, signe d’une anosmie totale qui n’avait jusque-là jamais été formalisée médicalement.

Cas 2 : Microforme familiale isolée à expressivité variable. Camille, une adolescente de 15 ans, consulte en endocrinologie pédiatrique pour un retard pubertaire complet avec aménorrhée primaire. Le bilan biologique confirme un hypogonadisme hypogonadotrope (carence en gonadotrophines LH et FSH). L’anamnèse sensorielle révèle une anosmie congénitale complète, Camille n’ayant jamais été capable de percevoir les fragrances florales ou les fumées. L’IRM cérébrale montre une absence bilatérale isolée des bulbes et des sillons olfactifs au niveau du plancher des lobes frontaux, sans aucune anomalie de clivage des hémisphères cérébraux ni dysgénésie calleuse. L’analyse génétique met en évidence une mutation du gène régulant la migration des neurones à GnRH et olfactifs (tableau concordant avec un syndrome de Kallmann). Sur le plan psychologique, Camille présente des performances cognitives supérieures à la moyenne (QI de 118), mais manifeste une anxiété sociale marquée et une symptomatologie dépressive réactionnelle liée au retard pubertaire, ainsi qu’une altération de la prise de plaisir alimentaire (anhédonie olfactivo-gustative).

9. Mesure, évaluation et diagnostic

L’identification et la caractérisation de l’arrhinencéphalie reposent sur une démarche pluridisciplinaire hautement spécialisée combinant imagerie, examens neurosensoriels, bilans génétiques et évaluations neuropsychologiques :

Le pilier diagnostique morphologique par excellence est l’Imagerie par Résonance Magnétique (IRM) cérébrale à haute résolution. Elle comporte impérativement des coupes coronales et axiales fines (épaisseur inférieure ou égale à 2 millimètres) pondérées en T1 et T2, centrées spécifiquement sur la base du crâne et l’étage antérieur. L’analyse radiologique évalue minutieusement : la présence ou l’absence des bulbes et tractus olfactifs, la profondeur du sillon olfactif frontal (sulcus olfactorius), la morphologie des gyri rectus, l’aspect de la crista galli et de la lame criblée de l’ethmoïde, ainsi que l’intégrité de la ligne médiane (corps calleux, septum pellucidum, chiasma optique, tige pituitaire et glande hypophyse).

Sur le plan sensoriel et fonctionnel, chez l’enfant d’âge préscolaire et scolaire ou l’adulte, l’évaluation de la fonction olfactive est formalisée à l’aide de tests psychophysiques standardisés. Les outils les plus validés internationalement incluent le Sniffin’ Sticks Test (bâtonnets odorants évaluant le seuil de détection, la discrimination et l’identification des odeurs) et l’UPSIT (University of Pennsylvania Smell Identification Test). Chez le nouveau-né et le nourrisson, des paradigmes comportementaux basés sur la fixation visuelle, la succion non nutritive ou les mimiques orofaciales d’aversion face à des stimuli olfactifs volatils standardisés permettent d’orienter le diagnostic d’anosmie.

Sur le plan génomique, le bilan diagnostique moderne recourt à l’analyse chromosomique sur puce à ADN (ACPA/CGH-array) pour détecter des microdélétions ou microduplications submicroscopiques, complétée par le séquençage d’exome ou de génome entier ciblant les panels de gènes de l’holoprosencéphalie et de la dysgénésie de la ligne médiane (SHH, SIX3, ZIC2, TGIF1, KAL1/ANOS1, FGFR1, PROKR2).

Enfin, l’évaluation psychologique et neuropsychologique standardisée est cruciale chez les survivants. Elle intègre les échelles d’intelligence de Wechsler adaptées à l’âge (WPPSI, WISC, WAIS), complétées par des épreuves spécifiques évaluant les fonctions exécutives (inhibition, flexibilité, mémoire de travail via la NEPSY-II ou la BRIEF), le spectre de l’autisme (ADOS-2, ADI-R) et les compétences socio-émotionnelles (épreuves de théorie de l’esprit et de reconnaissance des émotions faciales).

10. Applications et portée clinique et neuropsychologique

La compréhension approfondie de l’arrhinencéphalie trouve des applications concrètes fondamentales dans la pratique de la neuropédiatrie, de la psychologie clinique et de la réhabilitation cognitive :

En premier lieu, la détection d’une arrhinencéphalie constitue une alerte sémiologique capitale pour le dépistage d’atteintes neuroendocriniennes sous-jacentes. En raison de la proximité ontogénétique entre les axones olfactifs et la migration des neurones sécréteurs de gonadolibérine (GnRH) depuis la placode olfactive vers le noyau arqué de l’hypothalamus, l’absence de voies olfactives s’accompagne fréquemment d’un déficit complet en GnRH. De surcroît, les anomalies associées de l’axe hypothalamo-hypophysaire peuvent provoquer un déficit en hormone de croissance (somatotrope), un diabète insipide central par déficit en vasopressine, ou une insuffisance corticotrope menaçant le pronostic vital lors de stress infectieux. La prise en charge précoce par hormonothérapie substitutive évite des retards staturo-pondéraux et des décompensations métaboliques aiguës.

Dans le domaine neuropsychologique, les sujets porteurs d’arrhinencéphalie lobaire ou modérée présentent une vulnérabilité singulière au niveau de la régulation affective et des compétences sociales. Le système olfactif étant une composante nodale de l’« encéphale limbique », la privation olfactive congénitale associée à la dysplasie orbito-frontale modifie le traitement implicite des signaux sociaux chimiques (phéromones et odeurs corporelles humaines véhiculant des états d’anxiété ou de sécurité). Les cliniciens observent chez ces patients des difficultés plus fréquentes dans l’attribution d’intentions altruistes, une prévalence accrue de traits d’évitement relationnel, et parfois des tableaux de dysrégulation thymique majeure.

Au niveau éducatif et rééducatif, l’arrhinencéphalie requiert une intervention d’aménagement de l’environnement sensoriel. Chez les enfants anosmiques, la composante chimiosensorielle de l’appétence alimentaire est abolie, ce qui prédispose à des troubles sévères de l’oralité alimentaire, des néophobies précoces, ou inversement à une surconsommation compensatoire d’aliments hypersaturés en sucres et en sel. L’intervention orthophonique et psycho-sensorielle aide l’enfant à exploiter les textures, les températures et les stimulations visuelles pour compenser l’absence de perception olfactive.

11. Recherche et données empiriques

Les recherches neuroscientifiques contemporaines sur l’arrhinencéphalie s’articulent autour de deux grands axes : les mécanismes de plasticité neurodéveloppementale consécutifs à l’agénésie d’un sens primaire et la génétique de la variabilité phénotypique intra-familiale.

Des travaux pionniers en neuro-imagerie fonctionnelle et structurelle, conduits notamment par des équipes de recherche en neurosciences cognitives (telles que celles de Noam Sobel ou de Thomas Hummel), ont exploré l’organisation cérébrale de sujets atteints d’anosmie congénitale isolée par arrhinencéphalie. Ces études en IRM structurelle et par tenseur de diffusion (DTI) ont démontré l’existence de remaniements spectaculaires au sein du cortex piriforme et du cortex orbito-frontal. Même en l’absence totale de bulbes olfactifs et d’afférences sensorielles périphériques, le cortex orbito-frontal ne reste pas inactif : il est fréquemment « recruté » ou colonisé de façon compensatoire par d’autres modalités sensorielles, notamment le traitement visuel et gustatif, illustrant le principe de plasticité synaptique intermodale.

Sur le plan génétique et embryologique, les travaux conduits par Maximilian Muenke et son consortium international sur l’holoprosencéphalie ont permis de décrypter l’énigme de l’expressivité variable des mutations de SHH. Il est désormais empiriquement prouvé qu’une mutation identique non-sens de SHH transmise au sein d’une même fratrie peut provoquer une cyclopie léthale avec arrhinencéphalie alobaire chez un fœtus, tandis que le parent porteur ne présente qu’une arrhinencéphalie lobaire asymptomatique avec anosmie et une incisive centrale unique. Les chercheurs explorent aujourd’hui le rôle de modificateurs épigénétiques, de variants oligogéniques secondaires (théorie du « multi-hit ») et de facteurs environnementaux prénataux (tels que le diabète gestationnel maternel ou l’exposition précoce aux statines qui inhibent la voie de biosynthèse du cholestérol indispensable à l’activation de SHH).

12. Considérations culturelles et sociétales

L’impact psychologique et social de l’arrhinencéphalie varie significativement selon la visibilité morphologique du trouble et le cadre socioculturel dans lequel évolue le patient. Dans de nombreuses cultures traditionnelles, les malformations cranio-faciales graves de la ligne médiane autrefois assimilées à l’arrhinencéphalie faisaient l’objet de stigmates spirituels ou moraux persistants, associant l’anomalie morphologique à des transgressions ancestrales ou des présages néfastes.

Dans les sociétés industrialisées modernes, les représentations de l’anosmie congénitale ont longtemps souffert d’une invisibilisation socioculturelle. L’olfaction est historiquement dévaluée en Occident par rapport à la vision et à l’ouïe, étant souvent perçue comme un sens animal ou archaïque mineur. De ce fait, les enfants nés avec une arrhinencéphalie isolée souffrent fréquemment d’un diagnostic excessivement tardif, l’incapacité olfactive n’étant souvent identifiée qu’à l’adolescence, lors de l’incapacité à percevoir des signaux de danger (odeur de brûlé, fuite de gaz, aliments avariés) ou lors de décalages relationnels lors des premiers rituels de séduction olfactive.

Par ailleurs, le fardeau psychologique de l’arrhinencéphalie s’est accru avec la prise de conscience collective des dangers domestiques et de l’impact du sens de l’odorat sur la qualité de vie, l’ancrage mnésique autobiographique (le phénomène proustien) et le bien-être subjectif. Les associations d’usagers et de patients jouent désormais un rôle primordial dans l’information des familles et la reconnaissance médicosociale de ce handicap invisible qui affecte l’intégrité sensorielle globale.

13. Critiques, débats et limites nosologiques

La légitimité épistémologique et nosologique du concept d’arrhinencéphalie fait l’objet de vifs débats au sein de la communauté neuroscientifique et neuropédiatrique depuis plusieurs décennies :

La critique nosologique majeure réside dans le caractère fondamentalement réducteur de l’appellation d’origine. Comme l’avaient déjà souligné Yakovlev et DeMyer, désigner une anomalie majeure du prosencéphale sous le seul vocable d’« absence de cerveau olfactif » masque la gravité et l’étendue réelle de la dysmorphogénèse. Dans la quasi-totalité des formes autrefois étiquetées comme arrhinencéphalies, les lobes frontaux, le système ventriculaire et les structures hypothalamiques présentent des altérations microscopiques ou macroscopiques intrinsèques. Ainsi, de nombreux auteurs préconisent d’abandonner purement et simplement le terme d’arrhinencéphalie au profit de la terminologie plus rigoureuse d’holoprosencéphalie lobaire ou de microforme d’holoprosencéphalie.

Un deuxième point de controverse concerne la frontière entre l’arrhinencéphalie isolée congénitale et le syndrome de Kallmann. Certains généticiens considèrent que l’agénésie olfactive sans anomalie faciale évidente mais avec hypogonadisme ne devrait pas être rattachée au spectre prosencéphalique classique, mais classée distinctement comme une ciliopathie ou un trouble spécifique de la migration des crêtes neurales et des axones placodiques. Néanmoins, l’intrication de plus en plus documentée des réseaux de gènes régulateurs tend aujourd’hui à fusionner ces catégories au sein d’une vaste famille des troubles de la morphogénèse fronto-médiane.

Enfin, une limite diagnostique majeure subsiste dans l’évaluation rétrospective des séries autopsiques ou d’imageries anciennes, où l’absence des bulbes olfactifs était parfois confondue avec des hypoplasies secondaires consécutives à des hydrocéphalies précoces compressives ou à des encéphalopathies infectieuses fœtales destructrices (embryofoetopathies à cytomégalovirus ou toxoplasmose), qui miment l’aspect d’une arrhinencéphalie primitive sans en partager l’étiologie morphogénétique.

14. Termes connexes et distinctions différentielles

Il est impératif de distinguer rigoureusement l’arrhinencéphalie de plusieurs entités anatomiques et cliniques frontalières :

  • Holoprosencéphalie (HPE) : Terme englobant désignant l’ensemble du continuum de défaut de clivage du prosencéphale embryonnaire. Si toute holoprosencéphalie s’accompagne d’une arrhinencéphalie (sauf rarissimes exceptions d’épargne sélective), l’arrhinencéphalie désigne spécifiquement la dysgénésie du système olfactif au sein de ce spectre ou ses formes les plus légères.
  • Syndrome de Kallmann (ou syndrome de Kallmann-de Morsier) : Entité génétique associant anosmie par agénésie des bulbes olfactifs (arrhinencéphalie) et hypogonadisme hypogonadotrope lié à l’absence de migration des neurones à GnRH. Il s’agit d’une cause spécifique et fréquente d’arrhinencéphalie isolée, sans anomalie majeure de clivage des hémisphères cérébraux.
  • Dysplasie septo-optique (syndrome de de Morsier) : Malformation de la ligne médiane associant une agénésie du septum pellucidum, une hypoplasie des nerfs optiques et une dysfonction pituitaire. Bien que très proche sur le plan embryologique, elle se distingue de l’arrhinencéphalie par la préservation habituelle des bulbes et bandelettes olfactives, sauf dans les formes combinées de recouvrement.
  • Anosmie congénitale isolée (ACI) : Diagnostic purement phénotypique et clinique décrivant l’incapacité innée à percevoir les odeurs. L’arrhinencéphalie en est le substrat neuroanatomique sous-jacent quasi constant à l’imagerie.
  • Agénésie du corps calleux (ACC) : Absence congénitale de la commissure interhémisphérique médiane. L’ACC peut coexister avec l’arrhinencéphalie dans les malformations étendues de la ligne médiane, mais représente un mécanisme embryonnaire distinct (défaut de guidage axonal commissural plutôt qu’échec primaire de diverticulation prosencéphalique).

15. Résumé et points clés

L’arrhinencéphalie est une anomalie neurodéveloppementale majeure définie par l’absence congénitale des bulbes, tractus et structures olfactives antérieures du cerveau.

Elle constitue l’expression la plus atténuée ou la composante fondatrice du spectre morphogénétique de l’holoprosencéphalie, résultant d’une anomalie précoce du clivage sagittal et de la diverticulation du prosencéphale entre la 4e et la 8e semaine embryonnaire.

Son étiologie repose sur des altérations complexes impliquant des anomalies chromosomiques (trisomie 13) ou des mutations monogéniques au sein de voies de signalisation fondamentales, en premier lieu la cascade Sonic Hedgehog (SHH), avec une très large variabilité d’expression clinique intrafamiliale.

Le diagnostic de certitude repose sur l’IRM cérébrale pédiatrique en coupes coronales fines de la base du crâne, complétée par des bilans génétiques, des tests psychophysiques olfactifs et des explorations endocriniennes de l’axe hypothalamo-hypophysaire.

Sur le plan neuropsychologique et développemental, elle engendre une anosmie permanente et expose à des déficits exécutifs, attentionnels et socio-affectifs proportionnels à l’étendue de l’atteinte des structures fronto-médianes et limbiques associées.

Références

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  • Dubourg, C., Bendavid, C., Pasquier, L., Henry, C., Odent, S., & David, V. (2007). Holoprosencephaly: A review of etiology, clinicopathologic features, and medical care. Molecular Genetics and Metabolism, 92(1-2), 19–37. https://doi.org/10.1016/j.ymgme.2007.06.009

  • Kundrat, A. (1882). Arhinencephalie als typische Art von Missbildung. Leuschner & Lubensky.

  • Mercier, S., Dubourg, C., Garcelon, N., Campillo-Gimenez, B., Barnes, L., Schmitt, S., … & Odent, S. (2011). New findings for phenotype-genotype correlations in a large European series of holoprosencephaly cases. Journal of Medical Genetics, 48(11), 752–760. https://doi.org/10.1136/jmedgenet-2011-100339

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Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 24). Arrhinencéphalie : Mystères du Télencéphale. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=arrhinencephalie-arhinencephalie-cerveau-anterieur
Looti, Mohammed. “Arrhinencéphalie : Mystères du Télencéphale.” Base de données de psychologie en français, 24 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=arrhinencephalie-arhinencephalie-cerveau-anterieur.
Looti, Mohammed. “Arrhinencéphalie : Mystères du Télencéphale.” Base de données de psychologie en français. octobre 24, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=arrhinencephalie-arhinencephalie-cerveau-anterieur.