Cécité diurne : quand la lumière aveugle

La cécité diurne désigne un déficit visuel paradoxal où l’acuité visuelle s’effondre en pleine lumière, touchant le système photopique rétinien et générant un retentissement psychologique et fonctionnel profond.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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La cécité diurne constitue une anomalie visuelle singulière et invalidante, caractérisée par une dégradation substantielle des performances visuelles en ambiance fortement éclairée comparativement aux environnements de faible luminosité. Alors que la majorité des dysfonctionnements oculaires s’aggravent dans la pénombre, cette affection bouleverse les schémas conventionnels de la perception en transformant la clarté solaire en un facteur de cécité fonctionnelle. Ce phénomène mobilise conjointement la physiologie rétinienne, la psychophysique de la vision et la psychologie clinique, illustrant la complexité des interactions entre photorécepteurs et traitement cognitif du signal sensoriel.

Cécité diurne

1. Définition concise

La cécité diurne, également désignée sous le terme d’héméralopie dans sa stricte acception étymologique, correspond à une incapacité pathologique à voir distinctement en lumière vive ou en plein jour, contrastant avec une vision relative ou préservée en condition crépusculaire ou scotopique. Cette dysfonction visuelle se traduit par un éblouissement massif, une chute brutale de l’acuité visuelle et une perte de la discrimination des contrastes dès que l’intensité lumineuse franchit un certain seuil.

Sur le plan fonctionnel, l’individu affecté subit une saturation précoce de son appareil photorécepteur, le contraignant souvent à plisser convulsivement les paupières, à chercher l’ombre ou à adopter des postures défensives d’évitement oculaire. La vision n’est pas nécessairement nulle, mais son efficacité discriminative s’effondre, rendant la lecture, la reconnaissance faciale et l’orientation spatiale particulièrement ardues sous l’éclairage zénithal.

Ce dysfonctionnement découle principalement d’une atteinte sélective de l’appareil fovéolaire et des cônes rétiniens, éléments cellulaires normalement dévolus à la vision photopique et chromatique. Lorsque ces récepteurs centraux sont déficients ou absents, la rétine ne parvient pas à orchestrer l’inhibition latérale nécessaire à l’adaptation lumineuse, laissant le système bâtonnetaire, hypersensible et rapidement saturé, submergé par les photons.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression « cécité diurne » associe le substantif « cécité », issu du latin classique caecitas (lui-même dérivé de l’adjectif caecus, signifiant « aveugle », « privé de lumière » ou « obscur »), et l’adjectif « diurne », tiré du latin diurnus (« qui a lieu le jour », de dies, le jour). Cette locution descriptive a été forgée pour offrir une clarté sémantique immédiate au sein des corpus nosologiques modernes, évitant ainsi les écueils historiques des termes d’origine grecque.

Sur le versant hellénique, le phénomène a longtemps été désigné par le terme « héméralopie » (composé de hêmera, « le jour », alaos, « aveugle », et ôps, « l’œil » ou « la vue »). L’introduction de ce vocable remonte aux traités médicaux de l’Antiquité, mais a fait l’objet d’un contresens séculaire récurrent. Si la racine grecque dénote littéralement la « cécité pendant le jour », de nombreuses écoles cliniques européennes, notamment au XIXe siècle en France sous l’impulsion de certains lexicographes, ont inversé son emploi avec celui de « nyctalopie » (la cécité nocturne).

Afin de mettre un terme à cette confusion lexicographique perpétuelle qui opposait les traditions anglo-saxonne et francophone, la littérature ophtalmologique contemporaine et les classifications internationales, telles que la Classification internationale des maladies, privilégient désormais le syntagme sans équivoque « cécité diurne » (day blindness en anglais) pour désigner expressément la perte d’acuité en ambiance lumineuse intense.

3. Prononciation et forme grammaticale

Le terme « cécité diurne » se prononce phonétiquement /se.si.te djyʁn/ dans l’espace francophone standard. Il s’agit d’un groupe nominal féminin singulier composé du nom commun « cécité » et de l’adjectif qualificatif relationnel postposé « diurne », accordé en genre et en nombre.

Dans la taxonomie médicale, la forme plurielle « cécités diurnes » est parfois mobilisée lorsqu’il s’agit de décrire la multiplicité des étiologies ou des phénotypes cliniques sous-jacents. L’adjectif « diurne » ne varie qu’en nombre (diurnes), sa terminaison épicène ne changeant pas entre le masculin et le féminin singulier.

Dans le discours clinique, on emploie couramment la tournure adverbiale ou prépositionnelle « en condition de cécité diurne » ou le qualificatif « héméralopique » lorsque ce dernier est explicitement circonscrit à la définition hellénique d’inaptitude à la lumière diurne. On relève également l’association syntaxique fréquente avec le symptôme de photophobie majeure au sein des comptes rendus neuro-ophtalmologiques.

4. Explication conceptuelle détaillée

La cécité diurne représente une inversion remarquable des seuils d’efficience visuelle habituels. Chez un sujet sain, le système visuel met en œuvre le mécanisme de la vision photopique dès que la luminance ambiante dépasse environ 3 à 10 candelas par mètre carré (cd/m²). À ce stade, les cônes fovéaux et extra-fovéaux orchestrent la transduction lumineuse avec une résolution spatiale fine et une analyse chromatique trichromatique, tandis que les bâtonnets subissent une désensibilisation protectrice (saturation scotopique).

Chez le patient présentant une cécité diurne, ce dispositif photopique est soit anatomiquement absent, soit structurellement dégénéré, soit fonctionnellement déconnecté de ses voies de relais synaptique. En l’absence de cônes opérationnels pour absorber l’afflux massif de photons et générer l’inhibition latérale nécessaire à la détection des contrastes, la charge lumineuse frappe directement une population de bâtonnets non relayée. Les bâtonnets, dont la rhodopsine est totalement blanchie sous la lumière du jour, deviennent incapables de se repolariser convenablement, entraînant un état de saturation électrophysiologique globale qui équivaut à un black-out perceptif par submersion.

Ce phénomène ne doit pas être confondu avec une simple intolérance à l’éblouissement ou un inconfort transitoire. La cécité diurne induit une dégradation objective et mesurable des fonctions cérébrales visuelles : l’acuité visuelle décimale peut chuter de plusieurs ordres de grandeur, passant par exemple de 2/10 dans une pièce sombre à moins de 1/20 en extérieur ensoleillé. Le champ visuel central se transforme en un scotome éblouissant, privant le sujet de la fixation stable et déclenchant fréquemment un nystagmus pendulaire d’adaptation.

Sur le plan psychologique et perceptif, cette rupture de continuité sensorielle altère profondément la conscience phénoménologique de l’environnement. La personne affectée perd sa capacité d’anticipation motrice dans l’espace public, éprouve un sentiment d’isolement sensoriel immédiat dès qu’elle franchit le seuil d’un bâtiment, et développe des stratégies d’évitement comportemental qui remodèlent son autonomie et ses interactions sociales.

5. Évolution historique

L’histoire de la cécité diurne est intrinsèquement liée aux tâtonnements de l’ophtalmologie antique et à la controverse philologique qui s’est étendue sur plus de deux millénaires. Les corpus hippocratiques et les écrits de Galien au IIe siècle de notre ère mentionnaient déjà des désordres visuels fluctuant selon l’astre solaire, mais la distinction nosologique entre atteintes de l’obscurité et atteintes de la clarté resta longtemps nébuleuse, souvent obscurcie par des erreurs de copistes byzantins et médiévaux.

Au XVIIIe siècle, la réémergence des sciences anatomiques et l’essor de l’optique physiologique ont ravivé les débats autour de la dualité rétinienne. En 1709, des observations cliniques consignées en Grande-Bretagne décrivent des cas de marins ou de villageois incapables de distinguer des objets sous le soleil de midi alors qu’ils recouraient à une excellente vue sous la clarté lunaire. Néanmoins, l’ambiguïté linguistique entre héméralopie et nyctalopie atteignit son paroxysme au XIXe siècle en France, lorsque le lexicographe Émile Littré entérina une acception inversée du mot héméralopie, l’associant à tort à la cécité crépusculaire.

Il fallut attendre les travaux fondateurs de Max Schultze en 1866, établissant la théorie de la dualité fonctionnelle rétinienne (bâtonnets pour la nuit, cônes pour le jour), pour que la cécité diurne reçoive un fondement histologique rigoureux. Au cours du XXe siècle, les pionniers de la génétique oculaire comme Theodor Leber et plus tard Franceschetti ont permis de rattacher la cécité diurne à des entités moléculaires précises, notamment l’achromatopsie congénitale complète et les dystrophies progressives des cônes.

6. Fondements théoriques

La compréhension de la cécité diurne repose au premier chef sur la théorie de la dualité rétinienne formulée par Schultze et consolidée par les modèles psychophysiques de Selig Hecht au début du XXe siècle. Cette construction théorique postule que la rétine des vertébrés héberge deux systèmes fonctionnels indépendants mais complémentaires : le système scotopique (médié par les bâtonnets, d’une très haute sensibilité lumineuse mais dépourvu de pouvoir séparateur chromatique) et le système photopique (orchestré par les cônes, requérant un flux photonique élevé et responsable de la haute acuité centrale et de la vision des couleurs).

Un deuxième pilier théorique réside dans la biochimie de la phototransduction. La cascade de désactivation de la rhodopsine et de la phosphodiestérase dans les photorécepteurs nécessite un équilibre dynamique complexe d’ions calcium et de guanosine monophosphate cyclique (GMPc). En cas de rupture congénitale ou acquise des canaux ioniques membranaires des cônes (comme dans les mutations des gènes CNGA3 ou CNGB3), la régénération du potentiel d’action fovéal est compromise. La lumière diurne produit une saturation ininterrompue des bâtonnets sans que les cônes ne prennent le relais physiologique.

Enfin, les théories computationnelles de la vision spatiale et de l’adaptation au contraste (modèle de Marr et psychophysique des bandes de Mach) explicitent l’incapacité cérébrale à extraire des contours sous forte illumination lorsque l’inhibition latérale fovéolaire fait défaut. Sans le gradient de contraste local habituellement assuré par les cellules horizontales et amacrines sous l’impulsion des cônes, l’image rétinienne transmise aux aires corticales visuelles V1 et V2 n’est plus qu’un signal homogène dépourvu de disparité fréquentielle, équivalent à un bruit blanc perceptif continu.

7. Composantes clés, types et dimensions

La cécité diurne s’articule autour de plusieurs composantes physiologiques et se décline en différentes manifestations cliniques :

  • Achromatopsie congénitale stationnaire (monochromatisme des bâtonnets) : Forme archétypale et la plus sévère, transmise sur un mode autosomique récessif, où les trois types de cônes fovéaux sont totalement absents ou non fonctionnels dès la naissance. Elle associe une cécité diurne absolue, une absence totale de vision des couleurs et un nystagmus congénital précoce.
  • Dystrophie progressive des cônes ou des cônes et des bâtonnets : Atteinte génétique dégénérative d’apparition plus tardive (enfance ou adolescence), caractérisée par une dégradation insidieuse et graduelle de la vision diurne, précédant souvent l’atteinte ultérieure du contingent bâtonnetaire.
  • Monochromatisme au cône bleu : Affection récessive liée à l’axe chromosomique X, où seuls les cônes sensibles aux courtes longueurs d’onde (cônes S) et les bâtonnets sont préservés, induisant une cécité diurne sévère sous les spectres lumineux jaune-rougeâtre.
  • Opacités axiales des milieux transparents : Forme optique non rétinienne où une cataracte polaire postérieure centrale ou une taie cornéenne axiale bloque sélectivement l’axe visuel lors du myosis pupillaire réflexe déclenché par la clarté du jour, alors que la mydriase crépusculaire permet à la lumière de contourner l’obstacle optique.
  • Diminution de la sensibilité au contraste sous forte luminance : Dimension fonctionnelle majeure quantifiée par la dégradation sélective des fréquences spatiales moyennes et élevées sous éclairage photopique.
  • Scotome central d’éblouissement : Amputation du champ visuel central sous illumination vive causée par l’incapacité fovéale à traiter la lumière, forçant le patient à adopter une fixation excentrique parafovéale instable.

8. Exemples et cas illustratifs

Un cas clinique emblématique est celui d’un enfant d’âge préscolaire dont les parents observent qu’il se déplace avec aisance, joue et manipule de petits objets dans la pénombre du domicile le soir, mais trébuche, ferme étroitement les paupières et refuse tout mouvement autonome dès qu’il est conduit sur une plage ensoleillée ou dans un parc de récréation fortement éclairé. L’examen électrorétinographique révèle un tracé photopique complètement éteint alors que le tracé scotopique est préservé, scellant le diagnostic d’achromatopsie complète congénitale avec cécité diurne majeure.

Un autre exemple s’observe chez un adulte de 35 ans atteint d’une cataracte sous-capsulaire postérieure d’installation lente. Alors que ce patient conserve une acuité visuelle acceptable de 7/10 en salle d’examen semi-obscure, sa vision s’effondre à 1/20 lorsqu’il tente de conduire en plein midi contre le soleil. Le myosis induit par la lumière projette les rayons incidents directement sur la zone la plus opaque de son cristallin axial, produisant une cécité diurne d’origine réfractive.

Dans le domaine vétérinaire et translationnel, la cécité diurne a été abondamment documentée chez des modèles canins (tels que le Malamute de l’Alaska ou le Berger allemand), porteurs de mutations génétiques homologues à celles de l’humain. Ces animaux errent sans repères et se heurtent aux obstacles en plein jour au soleil, mais recouvrent un comportement prédateur normal et une navigation spatiale fluide dès la tombée de la nuit, démontrant la spécificité circadienne du trouble.

9. Mesure et évaluation

L’objectivation de la cécité diurne exige un arsenal d’explorations fonctionnelles et psychophysiques standardisées :

  • Électrorétinographie (ERG) plein champ standardisée par l’ISCEV : C’est l’examen de référence absolu. Il permet de dissocier les réponses scotopiques (bâtonnets) et photopiques (cônes). Une extinction complète du tracé sous flashs lumineux en ambiance claire et lors de la stimulation par scintillement à 30 Hz (30-Hz flicker), couplée à une réponse normale aux flashs faibles en adaptation à l’obscurité, confirme l’origine rétinienne de la cécité diurne.
  • Mesure de l’acuité visuelle mésopique et photopique comparative : L’évaluation est conduite au moyen d’échelles de Monoyer ou ETDRS sous deux conditions lumineuses calibrées (luxmètre contrôlé) : à 5 lux (mésopique bas) et à 1 000 lux (photopique standard ou lumière solaire simulée). Un effondrement paradoxal du score sous fort flux lumineux signe le trouble.
  • Tests de sensibilité au contraste en condition d’éblouissement : Utilisation des planches de Pelli-Robson ou de Lea Numbers avec adjonction d’une source d’éblouissement standardisée (dispositif de type Brightness Acuity Tester ou BAT), quantifiant la chute du seuil de détection perceptive.
  • Adaptométrie lumineuse : Tracé des courbes de rétablissement de la sensibilité visuelle après éblouissement calibré (courbes de Kohlrausch), objectivant l’absence du segment d’adaptation initial médié par les cônes.
  • Imagerie multimodale rétinienne : La tomographie par cohérence optique (OCT-SD) à haute résolution examine l’intégrité de la ligne ellipsoïde et de la zone interdigitée des photorécepteurs fovéaux, révélant fréquemment une atrophie des cônes ou une cavitation fovéale.

10. Applications et portée pratique

La prise en charge de la cécité diurne possède un impact déterminant dans le domaine de la réadaptation basse vision et de l’ergonomie quotidienne. Sur le plan pratique, l’utilisation de verres filtrants sélectifs constitue la pierre angulaire de l’intervention. La prescription de filtres spectraux absorbant les courtes longueurs d’onde (filtres rouge, ambre ou brun coupant la lumière en dessous de 550 à 600 nanomètres) réduit l’activation de la rhodopsine des bâtonnets sans détruire le peu de contraste disponible, permettant aux patients de maintenir une fixation fonctionnelle même en milieu extérieur.

Sur le plan professionnel et scolaire, l’aménagement environnemental impose un contrôle rigoureux de l’illumination artificielle. L’usage de stores occultants, d’écrans anti-reflets, de lampes de travail à flux variable orienté indirectement et de supports numériques à haut contraste inversé (texte blanc sur fond noir) prévient la survenue du blocage visuel diurne et diminue l’épuisement cognitif lié à la compensation attentionnelle.

Au niveau clinique et génétique, l’avènement des thérapies géniques ciblées par vecteurs viraux adéno-associés (AAV) ouvrant la voie à la restauration des protéines de canaux ioniques (ex. CNGA3) transforme le pronostic de ces affections. Les protocoles d’essais cliniques contemporains surveillent désormais la récupération de l’acuité diurne comme critère d’efficacité thérapeutique primaire.

11. Recherche et données empiriques

La recherche sur la cécité diurne a bénéficié de percées substantielles grâce aux avancées conjointes de l’optogénétique et de la neuro-imagerie fonctionnelle. Les travaux pionniers menés par des chercheurs de l’université de Tübingen (notamment les équipes de Kohl, Wissinger et Biel) ont cartographié les anomalies génétiques responsables de l’achromatopsie chez l’humain, identifiant six gènes cardinaux (CNGA3, CNGB3, GNAT2, PDE6C, PDE6H, et ATF6) indispensables au fonctionnement des cônes.

Des investigations électrophysiologiques et psychophysiques récentes ont démontré que le cortex visuel des sujets atteints de cécité diurne congénitale conserve une plasticité remarquable. Malgré des années de privation de stimuli photopiques fovéaux centraux, les aires corticales rétinotopiques primaires (V1) sont réaffectées au traitement des informations périphériques ou restent prêtes à recevoir des signaux fovéaux en cas de sauvetage cellulaire expérimental, réfutant l’idée d’une perte irréversible des circuits cérébraux correspondants.

D’un point de vue psychologique, les données empiriques recueillies auprès de cohortes d’achromates et de porteurs de dystrophies des cônes soulignent une corrélation forte entre la sévérité de la cécité diurne et l’apparition de profils anxieux ou agoraphobes. L’imprévisibilité sensorielle ressentie lors du passage d’un environnement ombragé à une zone de vive lumière agit comme un stimulus aversif puissant, susceptible d’entraîner une hypervigilance chronique et une réduction drastique des déplacements spontanés.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La perception et la gestion de la cécité diurne varient sensiblement selon les contextes géographiques et l’ensoleillement des écosystèmes. L’exemple le plus saisissant et universellement documenté dans les annales anthropologiques et neurologiques est celui de l’atoll de Pingelap, en Micronésie, magnifiquement rapporté par le neurologue Oliver Sacks dans son ouvrage L’Île des sans-couleur. À la suite d’un typhon dévastateur en 1775 ayant réduit la population locale à une vingtaine de survivants, un effet de dérive génétique fondatrice a conduit à une prévalence de l’achromatopsie congénitale touchant près de 10 % de la communauté.

Dans ce biotope équatorial caractérisé par une réverbération solaire aveuglante sur le corail et l’océan, la cécité diurne, localement nommée maskun (« ne pas voir »), est devenue une composante intégrée du mode de vie communautaire. Loin d’être marginalisés, les membres atteints sont devenus des acteurs indispensables de la pêche nocturne en pirogue : leurs facultés scotopiques affûtées et leur vision nocturne supérieure leur permettent de détecter les bancs de poissons et les récifs dans l’obscurité absolue bien plus efficacement que les individus trichromates normaux.

À l’inverse, dans les sociétés urbaines industrialisées hautement dépendantes de la signalétique visuelle, de la conduite automobile et des éclairages fluorescents ou LED intenses, la cécité diurne constitue un handicap invisible particulièrement invalidant. La difficulté à faire reconnaître une incapacité visuelle qui s’aggrave avec le soleil — alors que le sens commun associe intuitivement la lumière à la visibilité — expose fréquemment les individus à l’incompréhension sociale et administrative.

13. Critiques, débats et limites

L’un des débats les plus persistants autour de la cécité diurne concerne sa frontière phénoménologique avec la photophobie extrême. Certains auteurs suggèrent que la cécité diurne ne serait que la manifestation comportementale ultime d’un réflexe d’évitement induit par la douleur trigéminale oculaire lors de l’exposition à la lumière. Toutefois, la communauté neuro-ophtalmologique réfute cette assimilation : la cécité diurne implique une perte de résolution et d’intégration visuelle fovéale objectivable à l’examen psychophysique, même lorsque des anesthésiques topiques suppriment la sensation douloureuse cornéenne.

Un autre foyer de controverse réside dans l’utilisation et la réhabilitation des vocables historiques dans la nosologie médicale. L’opposition entre l’emploi du terme « héméralopie » en Europe continentale et dans le monde anglo-saxon a généré d’innombrables erreurs diagnostiques et confusions dans les bases de données médicales au cours du siècle dernier. De nombreux spécialistes réclament l’abandon pur et simple des termes d’origine grecque au profit des seules désignations univoques « cécité diurne » et « cécité nocturne ».

Enfin, sur le plan des essais thérapeutiques de transfert de gènes, des controverses subsistent quant à la fenêtre d’opportunité d’intervention. Si le sauvetage cellulaire des cônes s’avère prometteur chez l’enfant, l’efficacité chez l’adulte demeure débattue : l’absence d’expérience photopique durant les périodes critiques du développement néonatal pourrait limiter la capacité du cortex occipital à intégrer fonctionnellement les signaux diurnes soudainement restitués, soulevant des défis cognitifs inattendus.

14. Termes connexes et distinctions

Il importe de distinguer rigoureusement la cécité diurne d’autres affections visuelles d’expression proche :

  • Cécité nocturne (Nyctalopie) : Incapacité à voir dans l’obscurité ou sous un faible éclairage, secondaire à une atteinte sélective des bâtonnets (comme dans la rétinite pigmentaire ou la carence en vitamine A) ; elle représente le strict antonyme clinique de la cécité diurne.
  • Photophobie : Sensation d’inconfort ou de douleur oculaire déclenchée par la lumière vive, médiée par les voies du nerf trijumeau et les cellules ganglionnaires intrinsèquement photosensibles (mRGCs), mais sans nécessairement s’accompagner d’une extinction de l’acuité visuelle centrale.
  • Achromatopsie : Maladie génétique complexe combinant l’absence de perception des couleurs, une basse acuité visuelle, un nystagmus et une cécité diurne majeure ; cette dernière est un symptôme cardinal mais non unique du tableau.
  • Éblouissement pathologique : Altération transitoire de la visibilité causée par la dispersion intraoculaire de la lumière (due par exemple à des anomalies cornéennes ou cristalliniennes), n’impliquant pas intrinsèquement une défaillance primitive du réseau des cônes fovéaux.

15. Résumé et points clés

La cécité diurne constitue un trouble visuel paradoxal où les performances visuelles se dégradent drastiquement en condition de vive clarté tout en demeurant comparables ou meilleures dans la pénombre. Ce phénomène découle principalement d’une faillite primitive de l’appareil fovéolaire et des cônes rétiniens (notamment observée dans l’achromatopsie congénitale et les dystrophies des cônes), abandonnant la perception lumineuse à un système bâtonnetaire hypersensible qui sature précocement sous le flux solaire.

Longtemps source d’équivoques linguistiques historiques en raison de l’inversion sémantique récurrente du terme héméralopie, le trouble s’évalue précisément au moyen de l’électrorétinographie standardisée plein champ et de l’analyse différentielle de l’acuité visuelle mésopique et photopique. La prise en charge repose actuellement sur la prescription de verres filtrants absorbants à teintes chaudes, l’adaptation ergonomique de l’environnement, le soutien psychologique face à ce handicap méconnu, et l’espoir thérapeutique suscité par l’avènement des thérapies géniques rétiniennes.

Références

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  • Kohl, S., Jägle, H., Wissinger, B., & Zobor, D. (2020). Achromatopsia. In M. P. Adam et al. (Eds.), GeneReviews. University of Washington, Seattle. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK1418/
  • Michaelides, M., Hunt, D. M., & Moore, A. T. (2004). The cone dysfunction syndromes. British Journal of Ophthalmology, 88(2), 291-297. https://bjo.bmj.com/content/88/2/291
  • Sacks, O. (1997). The island of the colorblind and cycad island. Alfred A. Knopf.
  • Sundaram, V., Wilde, C., Gopalakrishnan, M., & Downes, S. M. (2021). Retinal dystrophies and diurnal visual disturbances: A pathophysiological review. Eye, 35(1), 125-139. https://www.nature.com/articles/s41433-020-1065-z

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Cécité diurne : quand la lumière aveugle. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cecite-diurne-definition-et-causes
Looti, Mohammed. “Cécité diurne : quand la lumière aveugle.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cecite-diurne-definition-et-causes.
Looti, Mohammed. “Cécité diurne : quand la lumière aveugle.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=cecite-diurne-definition-et-causes.