Face à une situation d’urgence ou à un appel à l’aide, l’être humain ne réagit pas uniquement par réflexe ou pure philanthropie, mais s’engage dans une délibération psychologique sophistiquée. L’analyse coûts-récompenses constitue un processus cognitif et motivationnel central à travers lequel un observateur évalue, consciemment ou de manière heuristique, les conséquences positives et négatives associées à l’intervention ou à l’inaction. Cette dynamique structure profondément la psychologie sociale, l’étude des comportements prosociaux et les théories contemporaines de la décision.
Analyse coûts-récompenses
1. Définition concise
L’analyse coûts-récompenses (en anglais, cost-reward analysis) désigne le processus cognitif d’évaluation par lequel un individu confronte les désagréments potentiels (les coûts) et les gratifications anticipées (les récompenses) découlant d’une action ou d’une abstention, particulièrement dans un contexte d’aide à autrui ou de prise de risque. Formulée au sein de la psychologie sociale interactionniste, elle postule que la décision de porter secours ou de collaborer découle d’un calcul subjectif visant à maximiser le gain net et à minimiser la détresse perçue.
Dans le paradigme plus étendu du modèle de l’éveil et de l’analyse coûts-récompenses (arousal: cost-reward model), cette analyse intervient en réponse à une activation physiologique provoquée par la vue d’une personne en détresse. L’individu cherche alors à soulager cet état d’inconfort interne en empruntant la voie comportementale qui lui impose le moindre coût énergétique, émotionnel et matériel, tout en préservant ses bénéfices psychologiques et sociaux.
Bien qu’initialement rattaché aux situations d’urgence, ce concept englobe plus largement toutes les délibérations de la vie quotidienne où des considérations altruistes se heurtent à des contraintes personnelles, professionnelles ou éthiques. Il établit ainsi une passerelle fondamentale entre les théories de la rationalité économique et la psychologie des émotions.
2. Étymologie et origine linguistique
Sur le plan lexical, l’expression française constitue la traduction directe de la formule anglo-saxonne cost-reward analysis. Le mot « coût » dérive du bas-latin costare, forme altérée du latin classique constare signifiant « être fixé, se composer de, coûter ». Dans le vocabulaire économique puis psychologique, le coût en est venu à désigner l’ensemble des débours, pertes, efforts ou douleurs consentis dans l’exercice d’une activité.
Le substantif « récompense » puise son étymologie dans le verbe latin compensare, qui signifie « mettre dans la balance, peser ensemble, compenser ». Le préfixe « ré- » marque la réciprocité ou le retour, conférant au terme le sens d’un contre-don, d’un prix accordé pour un bienfait ou d’une rétribution physique ou morale. Le concept d’« analyse », quant à lui, est issu du grec ancien analusis (ἀνάλυσις), formé de ana- (« de bas en haut » ou « entièrement ») et de lusis (« déliaison, dissolution »), évoquant la décomposition méthodique d’un ensemble complexe en ses parties constitutives.
Dans la littérature scientifique, le vocable s’est imposé dans les années 1960 et 1970 au confluent de la théorie de l’échange social et des premiers travaux sur l’effet du spectateur. Alors que les théoriciens de l’échange utilisaient traditionnellement le binôme « coûts-bénéfices » (cost-benefit analysis) emprunté à la gestion des organisations, les psychologues sociaux tels que Jane Allyn Piliavin et ses collaborateurs ont favorisé le terme « récompense » (reward) pour souligner la nature psychophysiologique, affective et motivationnelle des gratifications observées.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, l’expression se prononce [a.na.liz ku ʁe.kɔ̃.pɑ̃s]. Elle est employée comme un syntagme nominal féminin invariable composé de trois noms reliés par un trait d’union ou une préposition implicite (« analyse des coûts et des récompenses »). Au pluriel, la formule devient « analyses coûts-récompenses », bien que l’usage singulier prédomine pour désigner la procédure générale ou la dynamique conceptuelle.
Sur le plan morphosyntaxique, le syntagme s’emploie principalement comme complément d’objet ou sujet d’un verbe d’évaluation cognitive (« effectuer une analyse coûts-récompenses », « l’analyse coûts-récompenses oriente le comportement »). On rencontre également sa déclinaison adjective dérivée dans la formule « modèle coûts-récompenses », servant de qualificatif structural pour désigner les approches théoriques valorisant cette balance décisionnelle.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour saisir l’analyse coûts-récompenses dans toute son ampleur, il convient de comprendre qu’elle ne réduit pas la psychologie humaine à une calculatrice mathématique froide et détachée. Il s’agit plutôt d’un filtre subjectif à travers lequel le sujet décode l’environnement sous la pression conjointe de stimulus émotionnels et de variables contextuelles. Lorsqu’un événement critique surgit, l’individu fait l’expérience d’une détresse empathique vicariante qui active le système nerveux autonome. Cette excitation non spécifique pousse le sujet à agir dans le but de restaurer son homéostasie interne. L’analyse intervient comme l’instrument qui sélectionne la trajectoire de réponse la plus économe et la plus gratifiante.
Le cœur conceptuel de cette démarche repose sur une matrice quadripartite croisant deux modalités d’action (aider ou ne pas aider) et deux valences de conséquences (les coûts et les récompenses) :
D’une part, les coûts de l’aide désignent les risques directs encourus par l’intervenant : mise en danger physique, temps précieux dilapidé, investissement pécuniaire, embarras social en cas d’échec ou d’intervention inopportune, et énergie physiologique consommée. Inversement, les récompenses de l’aide englobent le soulagement immédiat de l’inconfort émotionnel provoqué par la souffrance d’autrui, la fierté personnelle, l’alignement avec les impératifs du surmoi, l’éloge public, la reconnaissance institutionnelle ou la promesse tacite d’une réciprocité future.
D’autre part, la délibération intègre simultanément les paramètres liés à la passivité. Les coûts de la non-aide peuvent s’avérer dévastateurs pour l’équilibre psychologique : sentiment de culpabilité persistant, autocondamnation morale, réprobation des tiers, opprobre judiciaire (comme l’inculpation pour non-assistance à personne en péril) et persistance d’une anxiété insoutenable face à la souffrance non résolue de la victime. Parallèlement, les récompenses de la non-aide correspondent principalement à la poursuite ininterrompue des activités antérieures sans encombre, à la préservation intégrale de ses ressources vitales et au contournement de situations menaçantes ou répugnantes.
Cette conceptualisation délimite clairement la frontière entre les modèles purement cognitifs de la rationalité instrumentale et la dynamique affective. L’analyse ne s’exécute pas nécessairement dans un espace temporel long : dans une crise aiguë, elle peut se déployer en quelques fractions de seconde via des mécanismes de raccourcis mentaux hautement automatisés. Dès lors, le « calcul » perçu n’est pas une délibération cartésienne formelle, mais une estimation rapide où le poids émotionnel de chaque option est spontanément pondéré par les schémas cognitifs de l’acteur.
5. Évolution historique
La genèse de ce concept est indissociable d’un tournant tragique de l’histoire contemporaine de la psychologie : le meurtre de Catherine « Kitty » Genovese survenu en 1964 à New York. La couverture médiatique de l’époque, affirmant que des dizaines de témoins passifs avaient assisté à l’agression sans lever le petit doigt, suscita une onde de choc collective. Cet événement conduisit les chercheurs Bibb Latané et John Darley à formaliser l’effet spectateur (bystander effect) et la diffusion de responsabilité à la fin des années 1960.
Toutefois, le modèle de Latané et Darley expliquait principalement pourquoi les individus s’abstenaient d’intervenir en présence de congénères, sans détailler l’alchimie émotionnelle interne qui préside à la décision individuelle. C’est à la fin de cette décennie que Jane Allyn Piliavin, Irving M. Piliavin et Judith Rodin ont mené leur célèbre expérience de terrain dans le métro de New York en 1969. En mettant en scène des victimes qui s’effondraient au sol (tantôt sous l’apparence d’un homme malade marchant avec une canne, tantôt sous celle d’un homme alcoolisé tenant une bouteille), les chercheurs ont constaté une disparité spectaculaire dans les taux et délais de secours.
Ces constatations ont débouché sur la publication en 1981 de l’ouvrage fondamental Emergency Intervention par Piliavin, John Dovidio, Samuel Gaertner et Russell Clark. Ces auteurs y établissent de manière formelle le modèle de l’éveil et de l’analyse coûts-récompenses (Arousal: Cost-Reward Model). Dans les années 1990 et 2000, le paradigme s’est enrichi sous l’impulsion des sciences cognitives et des neurosciences sociales, intégrant les données issues de l’imagerie cérébrale concernant les circuits de la récompense (notamment le striatum ventral et le cortex préfrontal ventromédian) et précisant la chronométrie de ces évaluations en milieu critique.
6. Fondements théoriques
L’analyse coûts-récompenses s’inscrit au carrefour de trois traditions théoriques majeures qui lui confèrent sa robustesse conceptuelle. La première est la théorie de l’échange social, incarnée par George Homans, John Thibaut et Harold Kelley. Cette théorie stipule que les interactions humaines sont fondamentalement régies par la quête d’un équilibre avantageux où les gratifications matérielles ou symboliques doivent surpasser les pénalités pour que l’engagement social perdure. L’analyse coûts-récompenses adapte ce principe aux situations critiques et interpersonnelles immédiates.
La deuxième matrice théorique est la psychophysiologie de l’activation et de l’évitement. Selon ce prisme, l’organisme réagit aux signaux de détresse de son semblable par un réflexe défensif d’éveil sympathique (accélération du rythme cardiaque, sudation, décharge de cortisol). L’individu ne demeure pas dans un rôle de contemplateur neutre : la détresse d’autrui devient viscéralement la sienne par le biais d’un mécanisme de contagion émotionnelle. L’action altruiste est ainsi conceptualisée, d’un point de vue homéostatique, comme un comportement instrumental orienté vers la réduction de sa propre tension psychique aversive.
Le troisième ancrage théorique émane des approches de la cognition sociale et du traitement de l’information. Sous l’influence des théories du double processus (comme celles vulgarisées par Daniel Kahneman), l’analyse coûts-récompenses est envisagée soit comme une appréciation réflexive, rationnelle et séquentielle (Système 2), soit comme une heuristique de survie ultra-rapide (Système 1). Cette flexibilité permet d’expliquer comment certains actes de bravoure héroïque se réalisent de manière quasi-instinctive, l’évaluation du danger ayant été comprimée dans des schémas d’action préalablement automatisés chez le secouriste.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’opérationnalisation du concept met en lumière plusieurs composantes interconnectées qui modulent l’orientation finale du sujet :
- L’activation psychophysiologique (Arousal) : Réaction corporelle non spécifique déclenchée par la vue d’une anomalie critique, dont l’intensité détermine l’urgence ressentie et motive le déclenchement de l’analyse cognitive.
- Les coûts directs de l’aide : Risques d’intégrité physique, efforts biomécaniques intenses, perte financière ou temporelle, répercussions psychologiques durables (comme le traumatisme vicariant).
- Les récompenses directes de l’aide : Gratifications intrinsèques (valorisation du soi moral, autosatisfaction), gratifications extrinsèques (louanges publiques, indemnités financières, reconnaissance par les pairs) et renforcement négatif (disparition du malaise interne).
- Les coûts de la non-intervention : Sanctions pénales, culpabilité auto-imposée, désapprobation des pairs, perte de statut social et maintien intolérable de l’état d’éveil aversif.
- Les récompenses de la non-intervention : Confort préservé, maintien de la sécurité personnelle et économie globale de ressources physiologiques.
- Les mécanismes d’évitement cognitif : Stratégies alternatives déployées lorsque l’aide directe engendre des coûts prohibitifs sans que la non-aide ne soit facilement supportable ; cela comprend la fuite physique, la dévalorisation de la victime ou la réinterprétation de la scène afin de conclure qu’aucune détresse réelle n’est présente.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la réalité pragmatique de ce mécanisme, considérons le cas classique d’un passant témoin d’une agression physique violente dans une station de métro isolée. Si le témoin envisage d’intervenir physiquement, les coûts de l’aide sont estimés exorbitants : risque de blessure grave, menace vitale ou traumatisme aigu. Simultanément, les coûts de l’inaction demeurent élevés, car la vue d’un individu en danger de mort suscite une détresse aiguë et une honte prévisible.
Selon la modélisation de Piliavin et de ses confrères, lorsque les coûts directs de l’aide et les coûts de la non-aide sont simultanément élevés, l’observateur se trouve pris au piège d’un conflit motivationnel majeur. Dans cette configuration précise, l’analyse coûts-récompenses produit typiquement une réponse alternative : l’aide indirecte. Le passant ne s’interposera pas physiquement entre la victime et l’agresseur, mais activera le bouton d’alarme de la rame ou composera le numéro d’urgence de la police. Cette stratégie réduit drastiquement les coûts personnels tout en prévenant les coûts de la non-aide.
Un autre exemple concret se manifeste dans le milieu du travail contemporain lorsqu’un lanceur d’alerte identifie une malversation financière majeure au sein de son entreprise. L’analyse coûts-récompenses dépasse ici l’instantanéité de l’urgence physique pour devenir une délibération à long terme. L’individu pèse les coûts professionnels et personnels démesurés (perte d’emploi, poursuites judiciaires, harcèlement, mise à l’index de la corporation) contre les récompenses déontologiques (défense de l’intérêt général, intégrité personnelle retrouvée) et les coûts du silence (remords insoutenables, complicité morale). Si les soutiens institutionnels ou les protections juridiques abaissent les coûts anticipés de l’alerte, la probabilité d’un passage à l’acte éthique s’accroît considérablement.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation empirique de l’analyse coûts-récompenses en laboratoire ou sur le terrain mobilise un ensemble combiné de méthodes psychophysiologiques, comportementales et psychométriques. L’objectif est de mesurer avec précision les deux composantes du système : l’intensité de l’état d’éveil émotionnel et la pondération subjective des issues d’action.
Pour quantifier l’éveil viscéral (arousal), les chercheurs recourent aux indices de la conductance cutanée (réponse électrodermale), à la variabilité de la fréquence cardiaque et, dans le cadre de protocoles d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), à l’activation des structures limbiques et paralimbiques telles que l’amygdale et l’insula antérieure. Une accélération cardiaque couplée à une réponse galvanique accrue atteste de l’installation d’un état aversif qui alimente le moteur motivationnel de l’analyse.
Sur le versant décisionnel, l’expérimentation standardisée utilise des scénarios de choix hypothétiques couplés à des paradigmes d’économie comportementale. Les protocoles de type Dictator Game ou des jeux de dilemmes sociaux modifiés permettent d’attribuer des valeurs numériques réelles (pertes financières, décharges électriques légères à éviter, temps perdu assigné) aux choix d’assistance. Les participants évaluent sur des échelles de Likert l’importance perçue du blâme social (coût de la non-aide), la peur du danger physique (coût de l’aide) et la fierté anticipée (récompense de l’aide). Les temps de réaction lors du choix d’intervention, enregistrés au millième de seconde, servent d’indicateur objectif de l’effort cognitif et de l’incertitude dans l’arbitrage.
10. Applications et portée pratique
La compréhension approfondie des mécanismes régissant l’analyse coûts-récompenses débouche sur des applications déterminantes dans plusieurs sphères sociétales, à commencer par la sécurité civile et la formation aux premiers secours. Les organismes humanitaires et de secours conçoivent désormais leurs programmes de pédagogie civique en cherchant délibérément à modifier les paramètres de cette balance décisionnelle. En entraînant les citoyens à des gestes simples et stéréotypés (position latérale de sécurité, utilisation d’un défibrillateur automatisé externe), les formateurs abaissent drastiquement le coût subjectif de l’aide : l’individu ne craint plus de commettre une erreur fatale ou d’être ridicule, ce qui déverrouille l’action secouriste.
Dans le domaine de l’aménagement urbain et de la prévention de la délinquance, ce modèle sous-tend les concepts de visibilité environnementale et d’espaces sécurisés. En améliorant l’éclairage public, en installant des bornes d’appel d’urgence bien identifiées et en encourageant une co-présence civile harmonieuse, les urbanistes diminuent les coûts perçus d’une éventuelle réaction civique face aux incivilités, tout en augmentant les coûts dissuasifs anticipés par les contrevenants.
Dans le monde du travail et le management des organisations, l’analyse coûts-récompenses éclaire la gestion des signalements internes et des comportements de citoyenneté organisationnelle (Organizational Citizenship Behavior). Si les dirigeants veulent voir leurs salariés s’entraider spontanément ou signaler des dysfonctionnements majeurs, ils doivent structurellement récompenser la collaboration, immuniser les collaborateurs contre les représailles de leurs supérieurs et sanctionner explicitement l’indifférence. L’ingénierie managériale consiste alors à réagencer les coûts et les bénéfices de manière à aligner l’intérêt personnel de l’employé avec le bien commun de l’entreprise.
11. Recherche et données empiriques
Depuis son élaboration initiale, le modèle coûts-récompenses a généré un volume considérable de recherches expérimentales. L’étude de terrain pionnière menée par Piliavin, Piliavin et Rodin en 1969 dans le réseau ferroviaire souterrain new-yorkais a établi un jalon indiscutable : sur un échantillon de plusieurs centaines de trajets, lorsque la victime simulée trébuchait avec une canne d’invalide, elle recevait une aide spontanée dans 95 % des cas en moins de 5 secondes. En revanche, lorsque la victime portait une odeur d’alcool et tenait une bouteille dissimulée dans un sac, le taux de secours chutait à 50 % et le temps d’attente était triplé.
Les auteurs ont analysé cette divergence à l’aune des coûts : assister une personne alcoolisée est perçu comme potentiellement dangereux (imprévisibilité comportementale, dégoût physique), ce qui majore le coût de l’aide directe. De surcroît, le coût de la non-aide est perçu comme moindre par l’observateur, car la victime est jugée responsable de son propre état, ce qui autorise un désengagement moral sans culpabilité excessive.
Les prolongements conduits par John Dovidio et Samuel Gaertner dans les années 1980 et 1990 ont ultérieurement exploré les biais implicites lors de cette analyse. Leurs travaux ont démontré que lorsque les coûts de l’aide sont faibles, les individus se portent au secours d’autrui sans distinction d’appartenance ethnique ou sociale. Toutefois, dès que les coûts de l’aide s’élèvent sensiblement ou que la situation se fait ambiguë, un biais pro-endogroupe émerge : les sujets trouvent des justifications subjectives pour s’abstenir d’aider les membres de l’exogroupe, démontrant que l’estimation des coûts est modulée par les préjugés et les affinités catégorielles de l’observateur.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’universalité du mécanisme d’analyse coûts-récompenses est nuancée par les variations culturelles qui redéfinissent ce qui constitue un coût intolérable ou une récompense inestimable. Dans les cultures occidentales individualistes, les coûts sont souvent évalués en termes d’autonomie personnelle, de responsabilité juridique individuelle et de préservation du temps propre. À l’opposé, au sein des cultures collectivistes d’Asie orientale ou d’Afrique subsaharienne, l’analyse est profondément indexée sur les impératifs de cohésion communautaire et d’harmonie du groupe.
Dans une société valorisant l’interdépendance, le coût de la non-aide à un membre de sa communauté d’appartenance est perçu comme infiniment plus prohibitif, car il entraîne une perte de face (loss of face) dévastatrice et une honte collective qui éclabousse la famille entière. De même, les récompenses associées au maintien de la solidarité intragroupe surpassent largement la préservation des ressources matérielles privées. Par conséquent, les seuils d’intervention altruiste varient spectaculairement d’une société à l’autre selon la définition locale de la responsabilité morale.
Néanmoins, les recherches transculturelles menées par Robert Levine et ses collègues dans des métropoles de 23 pays ont mis en lumière une asymétrie notable : la propension à intervenir pour aider un parfait inconnu dans la rue est inversement proportionnelle à la richesse économique globale du pays et au rythme de vie urbain effréné. Dans les environnements à forte densité économique où le temps est assimilé à une ressource pécuniaire, les coûts temporels de l’aide sont subjectivement perçus comme beaucoup plus élevés, incitant les citadins à l’évitement comportemental.
13. Critiques, débats et limites
Malgré sa valeur heuristique remarquable, le modèle de l’analyse coûts-récompenses fait l’objet de vives controverses au sein de la psychologie contemporaine. Le débat le plus célèbre oppose depuis plus de trois décennies les partisans du modèle égoïste aux tenants de l’hypothèse d’altruisme-empathie développée par C. Daniel Batson. Batson soutient que lorsque nous éprouvons une véritable empathie pour autrui, nous sommes capables d’actes d’altruisme authentique dont le but ultime est le bien-être de la victime, et non la réduction de notre propre malaise ou la recherche de récompenses narcissiques.
Dans une série d’expériences ingénieuses, Batson a démontré que des sujets plongés dans un état de forte empathie continuent de proposer leur aide même lorsqu’une porte de sortie facile leur est offerte (situation où ils pourraient s’échapper physiquement de la scène sans aucun coût social ni visuel). Pour Batson, la présence d’une aide persistante en dépit d’une échappatoire aisée infirme la thèse selon laquelle le sujet agit par simple calcul de réduction de tension égocentrée.
Une seconde critique, adressée par la psychologie évolutionniste et les neurosciences de l’action, remet en cause le postulat même d’un calcul conscient chez le héros ou le sauveteur d’urgence. Dans les situations de danger extrême (comme plonger dans une eau glacée pour sauver un enfant de la noyade), les sauveteurs rapportent unanimement n’avoir rien calculé du tout et avoir agi de manière purement impulsive. Bien que les partisans de Piliavin répliquent que l’analyse est dans ce cas automatisée et implicite, certains chercheurs estiment qu’étendre la notion de « calcul » à des réflexes neurobiologiques non conscients vide le terme d’analyse de sa substance explicative rigoureuse.
14. Termes connexes et distinctions
Pour prévenir les confusions conceptuelles récurrentes, il importe de distinguer l’analyse coûts-récompenses d’autres notions voisines de la littérature psychologique et sociologique :
- Analyse coûts-bénéfices (Cost-benefit analysis) : Issu des sciences économiques et de l’ingénierie managériale, ce terme renvoie à une procédure formelle, quantifiée et monétarisée de prise de décision stratégique, tandis que l’analyse coûts-récompenses en psychologie concerne des transactions intrapersonnelles subjectives et affectives.
- Théorie de l’échange social (Social exchange theory) : Macro-théorie relationnelle qui postule que l’ensemble des rapports humains s’appuie sur la réciprocité ; l’analyse coûts-récompenses en constitue l’application cognitive micro-analytique dans le cadre du comportement prosocial.
- Altruisme pur (Pure altruism) : Disposition motivationnelle orientée exclusivement vers le bien d’autrui au détriment absolu de soi-même, concept théoriquement opposé au postulat d’égoïsme instrumental sous-jacent à la réduction de l’éveil aversif.
- Effet spectateur (Bystander effect) : Phénomène socio-psychologique par lequel la probabilité de secours diminue avec l’augmentation du nombre de témoins ; l’analyse coûts-récompenses explique ce phénomène en montrant comment la présence des tiers augmente les coûts de l’aide et dilue les coûts de la non-aide.
- Détresse empathique (Empathic distress) : Réaction affective aversive éprouvée face au spectacle de la douleur d’autrui ; elle représente le carburant motivationnel qui active l’analyse coûts-récompenses mais ne se confond pas avec le calcul lui-même.
15. Résumé et points clés
L’analyse coûts-récompenses s’impose comme une pierre angulaire de la psychologie sociale interactionniste et de la dynamique décisionnelle face à l’adversité :
- Elle explicite la décision de prêter assistance ou de demeurer inactif à travers une mise en balance des coûts de l’aide, des récompenses de l’aide, des coûts de la passivité et des récompenses du désengagement.
- Formulée canoniquement par Piliavin et ses collaborateurs à partir de 1969, elle postule que l’observation de la détresse crée un éveil physiologique aversif que l’individu s’efforce de faire décroître au coût énergétique et psychologique le plus bas possible.
- Face à une crise où intervenir s’avère extrêmement périlleux mais où l’inaction est moralement insupportable, l’analyse incite fréquemment le sujet à choisir l’assistance indirecte (comme alerter les secours spécialisés).
- Si la tradition cognitiviste défend la rationalité sous-jacente de ce processus, elle suscite de vifs débats théoriques, notamment face au courant de Daniel Batson affirmant la possibilité d’un altruisme désintéressé guidé par l’empathie pure.
- Sur le plan sociétal, modeler les coûts et les récompenses subjectifs via la formation civique, le droit et l’aménagement urbain constitue le levier le plus puissant pour encourager la solidarité et contrecarrer l’inertie des témoins.
Références
- Batson, C. D. (2011). Altruism in humans. Oxford University Press. https://global.oup.com/academic/product/altruism-in-humans-9780195341065
- Dovidio, J. F., Piliavin, J. A., Schroeder, D. A., & Penner, L. A. (2006). The social psychology of prosocial behavior. Lawrence Erlbaum Associates Publishers. https://www.routledge.com/The-Social-Psychology-of-Prosocial-Behavior/Dovidio-Piliavin-Schroeder-Penner/p/book/9780805861877
- Latané, B., & Darley, J. M. (1970). The unresponsive bystander: Why doesn’t he help? Appleton-Century-Crofts. https://psycnet.apa.org/record/1970-20556-000
- Piliavin, I. M., Rodin, J., & Piliavin, J. A. (1969). Good Samaritanism: An underground phenomenon? Journal of Personality and Social Psychology, 13(4), 289–299. https://doi.org/10.1037/h0028433
- Piliavin, J. A., Dovidio, J. F., Gaertner, S. L., & Clark, R. D. (1981). Emergency intervention. Academic Press. https://www.sciencedirect.com/book/9780125555401/emergency-intervention