Acte de communication : vecteur du sens et du lien

L’acte de communication est l’unité intentionnelle fondamentale par laquelle nous transmettons du sens, influençons autrui et co-construisons le lien social.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 1, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 1, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

L’acte de communication constitue la pierre angulaire de toute interaction humaine, reliant la cognition individuelle aux dynamiques complexes du monde social. Bien au-delà d’un simple transfert d’informations mécaniques, il incarne l’intentionnalité par laquelle des agents conscients transforment mutuellement leurs états mentaux, coordonnent leurs actions et tissent la trame même de la culture intersubjective.

L’acte de communication

1. Définition concise

Un acte de communication est une unité minimale d’interaction intentionnelle par laquelle un émetteur produit un comportement verbal, paraverbal ou non verbal destiné à transmettre une signification spécifique à un récepteur au sein d’un contexte partagé. Cet acte vise délibérément à modifier l’état cognitif, affectif ou conatif du destinataire en rendant manifeste l’intention communicative de l’émetteur.

Dans le champ de la psychologie cognitive et sociale, l’acte de communication ne se limite nullement à l’encodage linguistique formel. Il implique une architecture psychologique complexe intégrant la théorie de l’esprit, l’évaluation des présupposés mutuels et la négociation active du sens. L’acte n’est accompli avec succès que lorsque le récepteur reconnaît non seulement le contenu informatif du message, mais également l’intention sous-jacente qui a motivé son émission.

Sur le plan développemental et clinique, il représente le pivot autour duquel s’articulent la socialisation précoce, la régulation conjointe des émotions et le développement des fonctions exécutives. Qu’il prenne la forme d’un pointage chez le nourrisson, d’une énonciation complexe chez l’adulte ou d’un micro-geste facial, l’acte de communication constitue la brique fondamentale de l’intersubjectivité humaine.

2. Étymologie et origines linguistiques

Le terme « communication » tire ses racines étymologiques directes du substantif latin communicatio, lui-même dérivé du verbe communicare, signifiant « mettre en commun », « partager », « entrer en relation d’affaires » ou « s’associer ». Ce verbe s’appuie sur la racine communis, qui combine le préfixe cum- (ensemble, avec) et le terme munus (charge, devoir, office, don réciproque). Ainsi, l’étymologie primitive renvoie non pas à une simple transmission unilatérale, mais à l’accomplissement d’un devoir mutuel de partage au sein d’une collectivité.

Le mot « acte », quant à lui, est issu du latin actus, dérivé du verbe agere (faire, accomplir, mener en avant). Il désigne l’opération effective, la mise en mouvement ou l’exécution concrète d’une volonté. Dans la tradition philosophique médiévale et scolastique, l’acte (in actu) s’opposait à la puissance (in potentia), conférant au substantif une dimension de réalisation pleine et concrète dans la réalité phénoménologique.

La synthèse des deux termes sous l’expression « acte de communication » (calquée de l’anglais communicative act) a émergé au croisement de la philosophie du langage ordinaire du XXe siècle, de la cybernétique et de la psychologie interactionnelle. Elle s’est imposée pour souligner que communiquer ne consiste pas simplement à contempler ou décrire le monde, mais à poser un acte réel qui transforme les dispositions psychologiques et les engagements normatifs des interactants.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, « acte de communication » se transcrit en alphabet phonétique international (API) sous la forme /akt də kɔ.my.ni.ka.sjɔ̃/. Il s’agit d’un syntagme nominal masculin singulier (au pluriel : « actes de communication » /akt də kɔ.my.ni.ka.sjɔ̃/).

Dans l’usage académique et clinique contemporain, l’expression fonctionne comme une locution nominale lexicale standardisée. Elle est souvent employée de façon interchangeable avec les notions d’« acte communicatif » ou, dans une perspective plus strictement linguistique, d’« acte de langage » (bien que ce dernier soit traditionnellement restreint aux manifestations verbales). On rencontre également l’adjectif relationnel dérivé dans des formules telles que « compétence communicatice », « intention communicative » ou « rupture communicative ».

4. Explication conceptuelle détaillée

L’acte de communication représente un phénomène multidimensionnel qui dépasse largement les modèles mécanistes d’émetteur-récepteur hérités des télécommunications. Pour la psychologie moderne, un acte de communication est un processus inférentiel et ostensif. Cela signifie que l’émetteur produit un indice (vocal, postural, facial ou verbal) qui rend mutuellement manifeste son intention d’informer autrui d’un fait ou d’une attitude. Le destinataire, loin de se contenter de décoder un signal acoustique ou visuel, utilise le contexte pragmatique, les représentations partagées et le principe de pertinence pour déduire l’état d’esprit et le but sous-jacent de son interlocuteur.

Cette dynamique repose sur ce que les psychologues appellent l’arrière-plan commun (common ground). Deux individus ne peuvent réussir un acte de communication que s’ils partagent une base minimale de connaissances préalables, d’attentes culturelles et d’attention conjointe. Si cet arrière-plan fait défaut ou s’avère asymétrique, l’acte subit des distorsions herméneutiques ou des malentendus. Ainsi, l’acte communicatif est intrinsèquement interactif et co-construit : la réaction de l’interlocuteur fait rétroactivement partie de la complétion et de la validation de l’acte lui-même.

Sur le versant fonctionnel, tout acte communicatif opère sur au moins deux niveaux indissociables : le niveau du contenu (le référent ou ce qui est dit) et le niveau de la relation (la manière dont le message doit être interprété et la définition du lien social entre les protagonistes). Comme l’a souligné l’école de Palo Alto, chaque acte de communication propose une définition de la relation interpersonnelle et invite l’autre à valider, rejeter ou modifier cette définition. Cette stratification explique pourquoi des énoncés apparemment neutres peuvent susciter de vives réactions affectives si la méta-communication relationnelle est perçue comme intrusive, méprisante ou dévalorisante.

Enfin, les limites conceptuelles de l’acte de communication exigent de distinguer un comportement purement informatif d’un comportement authentiquement communicatif. Si une personne frissonne involontairement sous l’effet du froid, elle produit un indice informatif que son voisin peut percevoir, mais elle n’accomplit pas un acte de communication. En revanche, si elle amplifie théâtralement son frisson en regardant son partenaire pour lui signifier qu’il conviendrait de fermer la fenêtre, le comportement devient ostensif, intentionnel et tourné vers autrui : il accède alors au statut d’acte de communication à part entière.

5. Développement historique

L’étude formelle de l’acte de communication a connu une profonde mutation épistémologique au fil des siècles. Dans l’Antiquité, la rhétorique aristotélicienne abordait l’acte oratoire principalement sous l’angle de la persuasion, distinguant les arguments rationnels (logos), la crédibilité de l’orateur (ethos) et la manipulation des passions de l’auditoire (pathos). Cette vision est restée dominante jusqu’au milieu du XXe siècle, où la communication était pensée comme un exercice unilatéral de transmission ou d’éloquence.

Dans les années 1940, la théorie mathématique de la communication élaborée par Claude Shannon et Warren Weaver a formalisé le paradigme du canal de transmission (source, encodeur, signal, bruit, récepteur, décodeur). Si ce modèle a permis des avancées majeures en ingénierie et en informatique, la psychologie et la sociologie ont rapidement mis en lumière ses limites fondamentales pour expliquer l’interaction humaine, incapable de rendre compte de l’intentionnalité, de l’ambiguïté, de l’humour ou des non-dits.

Le tournant pragmatique s’est opéré dans les années 1950 et 1960 grâce aux philosophes du langage de l’Université d’Oxford. John Langshaw Austin a posé la thèse révolutionnaire selon laquelle la parole est une forme d’action sociale (« dire, c’est faire »). Cette approche a été systématisée par John Searle, créant le cadre des actes de langage. Parallèlement, le philosophe Paul Grice a introduit le principe de coopération et le concept des implicatures conversationnelles, démontrant que la communication humaine est fondamentalement régie par des inférences cognitives sur les intentions d’autrui.

À partir des années 1970 et 1980, la psychologie développementale et cognitive s’est emparée du concept. Jerome Bruner et Michael Tomasello ont montré que les actes communicatifs prélinguistiques (tels que le pointage et l’attention conjointe) précèdent l’acquisition formelle du lexique et constituent le moteur évolutif de l’intelligence culturelle humaine. Aujourd’hui, avec l’avènement des neurosciences sociales et de la sémiotique numérique, l’acte de communication est étudié dans ses soubassements cérébraux (système miroir, réseau de mentalisation) et ses manifestations médiatisées par les technologies contemporaines.

6. Fondements théoriques

L’analyse des actes de communication s’appuie sur plusieurs cadres paradigmatiques convergents :

La théorie pragmatique et inférentielle : Formulée initialement par Paul Grice et développée par Dan Sperber et Deirdre Wilson dans leur théorie de la pertinence, cette approche stipule que l’esprit humain est guidé par une recherche constante d’efficience cognitive. Un acte de communication est un stimulus ostensif qui capte l’attention du récepteur en lui garantissant une pertinence optimale (c’est-à-dire un maximum d’effets cognitifs positifs pour un minimum d’effort de traitement). Le récepteur interprète le message en mobilisant sa théorie de l’esprit, déduisant ce que l’émetteur voulait signifier au-delà des mots prononcés.

Le modèle interactionnel et systémique : Développé par l’école de Palo Alto (Paul Watzlawick, Janet Beavin, Don Jackson), ce cadre postule qu’« on ne peut pas ne pas communiquer ». Tout comportement en présence d’autrui possède une valeur de message. L’accent est mis ici sur la rétroaction circulaire continue (feedback), où chaque acte communicatif n’est pas une simple réponse linéaire mais une impulsion qui reconfigure la dynamique du système relationnel dans son ensemble.

L’approche sociologique et critique : Le philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas a théorisé l’agir communicationnel (kommunikatives Handeln). Selon Habermas, tout acte communicatif visant une véritable entente intersubjective soulève simultanément quatre prétentions à la validité : l’intelligibilité de l’énoncé, la vérité de son contenu propositionnel, la justesse normative du contexte social, et la sincérité de l’émetteur. Cette perspective élève l’acte de communication au rang de fondement de l’éthique délibérative et de l’organisation démocratique.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’anatomie d’un acte de communication complet mobilise plusieurs strates analytiques complémentaires :

  • La composante locutoire : La production physique et symbolique du signal (phonétique, syntaxe, gestuelle ou graphisme). Elle correspond au fait matériel de prononcer une phrase ou d’émettre un signe conventionnel.
  • La composante illocutoire : La force pragmatique ou l’action accomplie en produisant ce signal. Elle définit si l’acte est une assertion, un ordre, une promesse, un remerciement, une mise en garde ou une requête.
  • La composante perlocutoire : L’effet psychologique, comportemental ou affectif réellement produit chez le récepteur (effrayer, convaincre, consoler, agacer, inciter à agir).
  • Les actes communicatifs directs : Situations où la forme linguistique coïncide fidèlement avec la force illocutoire visée (ex. : « Fermez la porte », impératif direct constituant un ordre explicite).
  • Les actes communicatifs indirects : Circonstances où l’intention réelle diverge de la forme grammaticale apparente (ex. : « Ne trouvez-vous pas qu’il fait un peu frais ici ? », question formulée pour induire la fermeture d’une fenêtre).
  • Les dimensions non verbales et paraverbales : Prosodie, intonation, micro-expressions faciales, posture corporelle et distance proxémique, qui colorent, modulent, confirment ou contredisent la teneur sémantique de l’énoncé verbal.
  • L’orientation conative et référentielle : L’équilibre entre ce qui réfère au monde objectif extérieur (fonction référentielle) et ce qui cherche à influencer le comportement du récepteur (fonction conative ou incitative).

8. Exemples et illustrations de cas

Pour saisir concrètement la complexité d’un acte de communication, examinons quelques situations cliniques et quotidiennes emblématiques.

Cas 1 : L’ambiguïté relationnelle en contexte professionnel. Un directeur dit à son collaborateur qui dépose un dossier : « C’est intéressant ce que vous avez fait là. » L’acte locutoire est une proposition déclarative simple. Cependant, la force illocutoire dépend entièrement de la prosodie et du contexte relationnel : prononcée avec un ton descendant et un regard fuyant, l’énonciation devient un acte indirect de rejet ou d’ironie poli ; prononcée avec un sourire chaleureux et un hochement de tête, elle s’établit comme un acte d’approbation et d’encouragement. L’effet perlocutoire sur l’employé oscillera entre la motivation accrue ou une anxiété professionnelle invalidante selon l’interprétation inférentielle qu’il fera de cet acte.

Cas 2 : L’émergence communicative préverbale chez l’enfant. Un enfant de 11 mois pointe du doigt un chat qui traverse la pièce, tout en tournant la tête vers sa mère avec une vocalisation aiguë (« Oh ! »). Cet acte ne comporte aucun mot intelligible du lexique adulte. Pourtant, il s’agit d’un acte communicatif déclaratif proto-impératif complet : l’enfant établit un triangle d’attention conjointe (lui, sa mère et l’animal), partage un état émotionnel d’étonnement et sollicite explicitement la validation verbale de son parent (« Oui, c’est le chat ! »). L’acte a atteint sa finalité pragmatique avec une efficacité parfaite.

Cas 3 : La rupture communicative dans le syndrome d’Asperger. Lors d’un repas de famille, un adolescent présentant un trouble du spectre de l’autisme entend son hôte dire : « Il reste encore une part de tarte pour ceux qui ont faim. » L’adolescent se lève et mange la part sans laisser le temps aux autres de répondre. Sur le plan de la logique brute, l’adolescent a traité l’information textuelle. Toutefois, il a manqué la dimension communicative conventionnelle qui exigeait de négocier poliment la proposition avec l’ensemble des convives. Ce cas illustre le fossé clinique entre le décodage littéral du code et la pleine saisie pragmatique de l’acte communicatif.

9. Mesure et évaluation

Dans les disciplines de la psychologie, de l’orthophonie et des neurosciences, l’évaluation des actes de communication requiert des méthodologies spécifiques capables de capturer l’adéquation écologique des interactions :

En psychopathologie du développement, les cliniciens s’appuient sur des grilles d’observation standardisées telles que l’ADOS-2 (Autism Diagnostic Observation Schedule) ou la grille d’évaluation de la communication sociale précoce (ECSP). Ces instruments créent des situations de pression communicative contrôlée (par exemple, placer un jouet désirable hors de portée mais visible) pour mesurer la fréquence, la spontanéité et la qualité des actes communicatifs initiés par le sujet (demande, pointage déclaratif, alternance du regard).

Chez l’adulte, particulièrement après des lésions cérébrales de l’hémisphère droit ou des traumatismes crâniens, la pragmatique linguistique est évaluée à l’aide de batteries spécialisées comme le Protocole MEC (Protocole Montréal d’Évaluation de la Communication). Cet outil mesure la capacité à appréhender les actes communicatifs indirects, les métaphores, l’ironie, ainsi que le respect des règles de la conversation.

En psychologie sociale et en analyse du discours, les chercheurs recourent à l’analyse de conversation (développée par Sacks, Schegloff et Jefferson). Cette méthode micro-analytique dissèque les corpus enregistrés en unités d’action tour par tour, quantifiant la durée des pauses, les chevauchements de parole, les mécanismes de réparation conversationnelle et l’enchaînement des paires adjacentes (question-réponse, invitation-acceptation).

10. Applications et portée pratique

La compréhension approfondie des actes de communication déploie des applications majeures dans de multiples domaines sociétaux :

Psychothérapie et alliance thérapeutique : Dans toute intervention psychologique, qu’elle soit d’orientation psychanalytique, systémique ou cognitivo-comportementale (TCC), l’acte communicatif du thérapeute est un outil chirurgical. Les questions ouvertes, les reformulations empathiques et les reflets émotionnels sont des actes calculés pour induire chez le patient un processus d’auto-exploration en toute sécurité psychologique. La prise de conscience des doubles contraintes (messages contradictoires simultanés) est souvent le premier pas vers la résolution des conflits familiaux.

Éducation et pédagogie : Dans les salles de classe, la nature des actes posés par les enseignants (feedbacks évaluatifs vs feedbacks constructifs, encouragements implicites vs injonctions rigides) façonne directement le sentiment d’auto-efficacité de l’élève. La pédagogie explicite repose sur des actes de communication dont la clarté locutoire et illocutoire réduit la charge cognitive inutile.

Environnement organisationnel et médiation : Au sein des entreprises et des institutions, la majorité des dysfonctionnements collectifs proviennent d’actes de communication incomplets, asymétriques ou toxiques. La formation au management moderne privilégie l’apprentissage de la communication non violente (CNV) et l’écoute active, qui enseignent à décomposer les actes communicatifs en observations neutres, sentiments authentiques, besoins fondamentaux et demandes explicites réalisables.

11. Recherches et preuves empiriques

Les données contemporaines issues de l’imagerie cérébrale et de la psycholinguistique expérimentale corroborent la complexité neurobiologique sous-jacente à l’accomplissement d’un acte communicatif :

Des études en neuroimagerie fonctionnelle (IRMf) menées notamment par des chercheurs comme Peter Hagoort ont démontré que le traitement d’un acte communicatif ne se limite pas aux zones cérébrales classiques du langage (aires de Broca et de Wernicke). Dès lors qu’un acte exige de dépasser le sens littéral pour saisir l’intention de l’émetteur (actes indirects, ironie), on observe un recrutement massif du réseau cérébral de la théorie de l’esprit, comprenant le cortex préfrontal médial, la jonction temporo-pariétale et le précunéus.

Les recherches de Michael Tomasello à l’Institut Max Planck ont apporté des preuves anthropologiques déterminantes en comparant de jeunes enfants humains avec des grands singes (chimpanzés et bonobos). Les primates non humains sont capables de produire des actes communicatifs impératifs simples pour obtenir de la nourriture. En revanche, seuls les petits d’hommes produisent spontanément des actes communicatifs déclaratifs dans le seul but de partager leur attention et leur joie face à un spectacle avec un congénère, attestant que l’acte communicatif coopératif est le marqueur évolutif propre à notre espèce.

Enfin, les travaux en psychologie cognitive sur le suivi oculaire (eye-tracking) révèlent que les récepteurs anticipent la trajectoire des actes communicatifs en temps réel : dès les premières syllabes ou mouvements gestuels de l’émetteur, les yeux du récepteur se fixent sur les objets du monde environnant les plus pertinents pour décrypter l’action illocutoire à venir, confirmant la nature prédictive du cerveau communicant.

12. Considérations culturelles et interculturelles

La validité et la réussite d’un acte de communication sont intrinsèquement tributaires du tissu socioculturel dans lequel il s’insère. Les normes régissant ce qui constitue un acte poli, approprié ou offensant varient considérablement à l’échelle du globe :

Edward T. Hall a formalisé la distinction fondamentale entre cultures à « bas contexte » et cultures à « haut contexte ». Dans les sociétés occidentales industrialisées (souvent à bas contexte, comme l’Allemagne, la Suisse ou les États-Unis), l’acte communicatif optimal est attendu comme direct, explicite, transparent et centré sur l’information propositionnelle. À l’inverse, dans les cultures à haut contexte (Japon, Corée, monde arabe), la politesse et la préservation de l’harmonie collective imposent des actes communicatifs hautement allusifs, indirects et fondés sur la détection fine des non-dits et de l’atmosphère interpersonnelle.

Les actes régulateurs du contact visuel en fournissent un exemple frappant : dans les sociétés occidentales, soutenir le regard lors d’un acte communicatif est un indice de franchise, de confiance et d’attention. Dans plusieurs cultures autochtones d’Amérique du Nord, d’Afrique subsaharienne ou d’Asie orientale, fixer un aîné ou un supérieur hiérarchique au cours d’une interaction est perçu comme un acte d’affront, d’irrespect ou de défiance ouverte.

Ces divergences de cadrage culturel posent des défis considérables dans les contextes de négociations internationales, de diplomatie, de justice multiculturelle et d’accueil des populations migrantes. L’incapacité à déchiffrer les codes implicites des actes communicatifs d’une autre culture conduit fréquemment à des attributions erronées de malhonnêteté, d’agressivité ou d’incompétence.

13. Critiques, controverses et limites

Bien que le paradigme de l’acte de communication soit dominant, il fait l’objet de vifs débats théoriques et épistémologiques :

Une première critique émane des courants radicaux du post-structuralisme et de la déconstruction (illustrés notamment par Jacques Derrida dans son célèbre débat avec John Searle). Derrida a argué que la fixation de l’intentionnalité d’un acte est une illusion métaphysique. Selon lui, le langage est caractérisé par l’« itérabilité » : tout signe peut être extrait de son contexte d’origine et réitéré à l’infini dans des contextes imprévus, rompant irrémédiablement le lien avec l’intention originelle de l’émetteur. L’acte communicatif serait donc voué à une dérive herméneutique constante.

Une deuxième réserve provient de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Celui-ci reproche aux théoriciens de la pragmatique (comme Austin ou Habermas) de traiter l’acte de communication comme une pure interaction interindividuelle idéalisée, en oubliant les rapports de domination et le capital symbolique. Selon Bourdieu, l’efficacité d’un acte illocutoire (comme déclarer quelqu’un coupable ou nommer un ministre) ne découle pas des propriétés intrinsèques du langage ni de la logique de l’action, mais de l’institution sociale qui délègue à l’orateur le pouvoir légitime d’énoncer ces paroles.

Enfin, en psychologie computationnelle, l’émergence des modèles d’intelligence artificielle générative (grands modèles de langage) brouille la définition même de l’acte de communication. Une machine qui génère un texte contextuellement parfait accomplit-elle un acte de communication, alors même qu’elle est dépourvue de conscience, d’intentionnalité intrinsèque et de corps biologique ? Ce paradoxe alimente aujourd’hui des controverses majeures sur les critères minimaux de l’action communicative.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

Pour éviter toute confusion terminologique, il convient de distinguer soigneusement l’acte de communication de plusieurs concepts voisins :

  • Acte de communication vs Acte de langage (Speech act) : L’acte de langage est une sous-catégorie stricte qui requiert un support linguistique articulé (parole ou écriture). L’acte de communication englobe l’acte de langage mais s’étend à tous les comportements signifiants intentionnels non verbaux (gestes conventionnels, regards partagés, mimiques).
  • Acte de communication vs Comportement expressif : Un comportement expressif (comme rougir de honte ou pleurer spontanément sous l’effet de la douleur) traduit un état émotionnel interne sans être nécessairement orienté intentionnellement vers un tiers. L’acte de communication exige une intention d’adresse et de transmission sémiotique.
  • Acte de communication vs Information pure : Une information est une réduction d’incertitude présente dans l’environnement physique (ex. : la couleur des feuilles d’un arbre indique la saison). L’acte communicatif requiert un émetteur agentiel qui met en scène délibérément cette information pour un allocutaire.
  • Acte communicatif vs Interaction communicative : L’acte constitue l’atome ou l’unité élémentaire d’action, tandis que l’interaction désigne la chaîne dynamique complète des échanges, des ajustements réciproques et des tours de parole entre deux ou plusieurs interlocuteurs.

15. Synthèse et points clés à retenir

L’acte de communication se révèle être l’un des objets les plus riches de la science humaine, à l’intersection de la linguistique, de la cognition et du fait social :

Il ne saurait être réduit à la transmission passive d’un code préétabli. C’est un acte intentionnel, inférentiel et relationnel par lequel des êtres conscients cherchent à modifier les représentations d’autrui et à coordonner leurs existences au sein du monde vécu.

Sa réussite exige la convergence d’une compétence grammaticale, d’une acuité pragmatique, d’une théorie de l’esprit fonctionnelle et du partage d’un socle culturel d’évidences implicites. Qu’il soit direct ou indirect, verbal ou postural, chaque acte que nous posons envers nos semblables ne se borne pas à décrire la réalité : il la transforme, fonde nos relations et garantit l’édification de l’univers intersubjectif humain.

Références

  • Austin, J. L. (1962). How to do things with words. Oxford University Press.
  • Grice, H. P. (1975). Logic and conversation. In P. Cole & J. L. Morgan (Eds.), Syntax and semantics: Vol. 3. Speech acts (pp. 41–58). Academic Press.
  • Habermas, J. (1987). Théorie de l’agir communicationnel (J.-M. Ladmiral, Trad.). Fayard.
  • Searle, J. R. (1969). Speech acts: An essay in the philosophy of language. Cambridge University Press.
  • Sperber, D., & Wilson, D. (1995). Relevance: Communication and cognition (2nd ed.). Blackwell.
  • Tomasello, M. (2008). Origins of human communication. MIT Press.
  • Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of human communication: A study of interactional patterns, pathologies, and paradoxes. W. W. Norton & Company.

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 1). Acte de communication : vecteur du sens et du lien. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=acte-de-communication
Looti, Mohammed. “Acte de communication : vecteur du sens et du lien.” Base de données de psychologie en français, 1 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=acte-de-communication.
Looti, Mohammed. “Acte de communication : vecteur du sens et du lien.” Base de données de psychologie en français. novembre 1, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=acte-de-communication.