L’inquiétude chronique est habituellement perçue comme un fardeau émotionnel épuisant et néfaste pour la santé mentale. Pourtant, une série de travaux menés par les psychologues Joseph Maffly‐Kipp et Matthew Vess, publiée dans la revue scientifique Clinical Psychological Science, révèle un mécanisme cognitif inattendu : chez les personnes particulièrement vulnérables à l’anxiété et à la dépression, s’inquiéter suscite le sentiment paradoxal mais réconfortant d’être pleinement soi-même.
Une découverte contre-intuitive sur le rôle de l’inquiétude
Dans la littérature psychologique et les approches contemporaines du bien-être, se sentir aligné avec son identité profonde — un état désigné sous le terme d’authenticité — est quasi systématiquement érigé en vertu bénéfique. Or, les conclusions de cette nouvelle recherche battent en brèche cette vision uniforme en démontrant que l’authenticité ressentie peut s’arrimer à des schémas de pensée inadaptés.
D’après les chercheurs, les individus présentant des niveaux élevés de symptômes internalisés éprouvent un sentiment accru d’être « vrais envers eux-mêmes » lorsqu’ils se laissent submerger par l’inquiétude. En revanche, ce lien s’avère totalement absent chez les participants qui ne manifestent que peu de tendances anxieuses ou dépressives : pour eux, l’inquiétude demeure une réaction transitoire, totalement dissociée du sentiment de leur propre identité.
Cinq études et plus de 2 000 participants mobilisés
Pour étayer cette dynamique, l’équipe de recherche a mis en place un protocole robuste réunissant plus de 2 100 volontaires répartis sur cinq volets expérimentaux distincts. Deux premières enquêtes longitudinales, conduites respectivement auprès de 349 et 225 participants, ont établi que l’inquiétude liée aux difficultés financières ou aux incertitudes de la pandémie de COVID-19 prédisait une authenticité plus marquée au fil du temps chez les sujets psychologiquement vulnérables.
Une troisième étude portant sur 375 étudiants de premier cycle a confirmé ce schéma à propos des craintes académiques : plus les étudiants fragiles s’inquiétaient pour leurs examens, plus ils rapportaient se sentir fidèles à eux-mêmes. Enfin, deux expériences préenregistrées regroupant un total de 1 158 participants ont permis de tester ce phénomène de manière contrôlée. Elles ont démontré que les personnes souffrant de dépression se sentaient plus authentiques en s’adonnant à leurs préoccupations habituelles qu’en essayant de réinterpréter positivement la situation.
Le côté obscur d’une valeur jugée universellement positive
Ces conclusions apportent un contrepoint frappant à l’idée reçue selon laquelle l’authenticité serait toujours garante d’une bonne santé psychologique. Dans les troubles anxio-dépressifs, les pensées dysfonctionnelles et les ruminations persistantes finissent par faire corps avec le sentiment d’existence au point de sembler tout à fait naturelles et légitimes.
Lorsque le fait d’anticiper le pire devient une seconde nature, adopter un regard apaisé ou optimiste peut être perçu par le patient comme une imposture interne, en rupture avec son vécu. L’état d’alerte cesse alors d’être un symptôme gênant pour devenir une composante familière de la subjectivité.
Des pistes pour repenser la prise en charge thérapeutique
Ces résultats ouvrent des perspectives concrètes pour la pratique clinique, notamment pour comprendre pourquoi certains patients résistent aux thérapies cognitives et comportementales. Face à un exercice de restructuration cognitive, un individu habitué à l’anxiété peut considérer que recadrer le problème de façon constructive relève d’un artifice impersonnel, rendant l’intervention superficielle à ses yeux.
Joseph Maffly‐Kipp et Matthew Vess invitent dès lors la recherche clinique à explorer si le sentiment d’authenticité ne constitue pas un puissant verrou psychologique maintenant les patients dans des cycles chroniques d’anxiété et de dépression. Mieux identifier ce mécanisme pourrait permettre aux thérapeutes d’aider les personnes concernées à redéfinir ce qu’elles sont au-delà de leurs automatismes d’inquiétude.
Source
- Worry Promotes Feelings of Authenticity for People High in Internalizing Symptoms
- Researchers: Joseph Maffly‐Kipp, Matthew Vess
- Journal: Clinical Psychological Science
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