Philosophie de l'esprit, Psychologie cognitive, Sciences cognitives

Théorie propositionnelle vs Représentation analogique


Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · novembre 8, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : novembre 8, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’un des questionnements les plus stimulants et persistants des sciences cognitives contemporaines concerne la manière dont l’esprit humain structure, stocke et manipule les connaissances relatives au monde qui l’entoure. Lorsque nous fermons les yeux et nous remémorons le visage d’un proche, l’agencement spatial des meubles de notre salon ou l’itinéraire menant à notre lieu de travail, nous faisons l’expérience intime, vivace et quasi sensorielle d’une scène visuelle interne. Pour le sens commun comme pour une longue tradition philosophique d’inspiration cartésienne ou empiriste, cette expérience phénoménologique semble témoigner directement de la présence de véritables « images » inscrites au sein du théâtre de notre esprit. Selon cette intuition naïve, visualiser mentalement un objet reviendrait à contempler une photographie ou un tableau intérieur grâce à un « œil de l’esprit » capable de scruter des représentations picturales internes.

Cependant, l’avènement de la révolution cognitive au milieu du vingtième siècle et la domination conjointe du paradigme computationnel ont profondément bouleversé cette conception intuitive. En assimilant l’esprit à un système de traitement de l’information opérant sur des symboles discrets à l’instar d’une machine de Turing, plusieurs théoriciens ont formulé une critique radicale de cette métaphore picturale. Dès lors, une question épistémologique et théorique majeure a émergé : le format computationnel sous-jacent à nos états mentaux relève-t-il véritablement d’un support analogique et quasi spatial, préservant les métriques géométriques des objets perçus, ou s’agit-il au contraire d’un système descriptif abstrait, composé de propositions logiques amodales et universelles, l’expérience visuelle n’étant alors qu’un sous-produit phénoménologique superficiel et sans fonction causale ?

Cette confrontation théorique, connue sous le nom de « querelle de l’imagerie mentale » (the imagery debate), a mobilisé pendant plus de quatre décennies des figures majeures de la philosophie de l’esprit, de la psychologie cognitive et des neurosciences fondamentales. Loin de constituer un simple différend sémantique ou terminologique, cette opposition entre la théorie propositionnelle et l’approche analogique interroge les fondations mêmes de l’architecture cognitive, la nature du langage de la pensée, ainsi que les liens unissant la perception visuelle, la mémoire sémantique et la conscience phénoménale. Le présent article propose une analyse approfondie et comparative de ces deux grands paradigmes computationnels, de leurs justifications empiriques respectives, de leurs implications neurobiologiques et des synthèses contemporaines issues de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives incarnées.

1. Introduction au débat sur l’imagerie mentale

1.1 Origine historique et conceptualisation de la controverse

L’émergence formelle de la controverse sur l’imagerie mentale se cristallise au début des années 1970, période marquée par la consolidation de la psychologie cognitive en tant que discipline scientifique autonome, émancipée du behaviorisme orthodoxe. Sous l’impulsion des travaux séminaux de Roger Shepard et Jacqueline Metzler en 1971 sur la rotation mentale, puis des recherches de Stephen Kosslyn sur l’exploration spatiale, l’idée selon laquelle les représentations internes posséderaient un format intrinsèquement analogue aux scènes perceptuelles réelles gagne une large adhésion. Selon ces auteurs, la manipulation mentale d’une entité spatiale obéit à des contraintes dynamiques et métriques continues qui reflètent directement la géométrie du monde physique.

Cette vision analogique va toutefois se heurter à l’opposition méthodologique et théorique intransigeante du logicien et psychologue cognitiviste Zenon Pylyshyn. Dans son article fondateur de 1973 intitulé What the Mind’s Eye Tells the Mind’s Brain: A Critique of Mental Imagery, Pylyshyn dénonce ce qu’il qualifie d’illusion séduisante mais fallacieuse de la métaphore picturale. Pour lui, accepter l’existence d’images intérieures revient à succomber au sophisme de l’homoncule : si une image est projetée dans le cerveau, il faudrait postuler l’existence d’un observateur interne doté de ses propres yeux pour l’interpréter, ce qui entraîne une régression à l’infini incompatible avec les impératifs explicatifs de la science computationnelle.

Dès lors, la controverse se structure autour de la définition des formats de représentation interne. D’un côté, les partisans de l’approche analogique ou délective soutiennent que le cerveau instancie des structures de données dont l’organisation fonctionnelle préserve point par point les relations spatiales topographiques de l’objet. De l’autre, les tenants de la théorie propositionnelle affirment que toute information mentale, quelle que soit son origine sensorielle, est encodée sous la forme de symboles discrets, logiques et amodaux, analogues aux énoncés du calcul des prédicats. La problématique nodale se résume ainsi à une interrogation tranchée : notre expérience subjective de la vision mentale est-elle constitutive du calcul cognitif en cours, ou n’est-elle qu’un épiphénomène dénué de toute efficience causale, à l’image de la fumée qui s’échappe d’une locomotive sans en déterminer la propulsion ?

1.2 Les enjeux épistémologiques et cognitifs sous-jacents

Au-delà du traitement spécifique des représentations visuelles, le débat sur l’imagerie mentale engage des conceptions radicalement différentes de l’esprit humain et de son ancrage physique. D’un point de vue épistémologique, l’approche propositionnelle s’inscrit en droite ligne du modèle classique de la computation symbolique, théorisé notamment par Jerry Fodor dans son hypothèse du langage de la pensée (Mentalese). Selon ce paradigme physicaliste et fonctionnaliste, penser consiste exclusivement à effectuer des opérations formelles et syntaxiques sur des chaînes de symboles arbitraires. Accepter l’irréductibilité d’un format analogique risquait, aux yeux des fonctionnalistes stricts, d’affaiblir l’universalité du calcul logique et de réintroduire des formes d’incommensurabilité dans les architectures de traitement de l’information.

Inversement, le paradigme analogique a progressivement nourri les réflexions entourant la cognition incarnée et la neurobiologie de la vision. Il suggère en effet que nos capacités de raisonnement spatial et d’imagination ne fonctionnent pas en rupture avec les mécanismes de la perception sensorimotrice, mais réutilisent directement le substrat neural mobilisé lors des interactions réelles avec l’environnement. La querelle soulève des questions capitales quant à la structure de la mémoire à long terme : les souvenirs épisodiques sont-ils stockés sous forme de traces quasi perceptives ou sont-ils traduits en réseaux sémantiques universels régis par des postulats de signification ?

Enfin, cette confrontation a une résonance déterminante dans l’évolution de l’intelligence artificielle. Alors que l’IA symbolique classique (GOFAI, Good Old-Fashioned Artificial Intelligence) reposait fondamentalement sur des ontologies propositionnelles, des systèmes experts et des règles d’inférence déductive, les approches contemporaines — des réseaux connexionnistes aux modèles de vision artificielle par convolution — privilégient le traitement distribué de matrices spatiales et de représentations topographiques continues. L’arbitrage entre théorie propositionnelle et représentation analogique constitue donc l’une des clefs de voûte pour comprendre la trajectoire théorique globale des sciences de l’esprit au cours du dernier demi-siècle.

2. Comprendre la théorie propositionnelle

2.1 Principes fondamentaux et format amodal

La théorie propositionnelle repose sur l’affirmation que l’ensemble des contenus mentaux — qu’ils proviennent de la vision, de l’audition, de la motricité ou de la réflexion conceptuelle pure — est encodé au sein d’un formalisme unique, universel et non sensoriel. Ce format est qualifié d’amodal car il ne conserve aucune des caractéristiques physiques ou phénoménologiques propres aux récepteurs périphériques ayant capté l’information. Contrairement à une onde sonore ou à un flux de photons frappant la rétine, la proposition mentale est une abstraction pure, indépendante de la modalité perceptive par laquelle elle a été acquise.

Au cœur de cette architecture se trouve la notion de proposition logique, empruntée au calcul des prédicats et à la philosophie analytique du langage. Une proposition est la plus petite unité d’information à laquelle il est possible d’assigner une valeur de vérité (vrai ou faux). Elle se structure formellement sous la forme d’un prédicat appliqué à un ou plusieurs arguments, généralement notée selon le schéma classique :

Prédicat(Argument_1, Argument_2, …, Argument_n)

Par exemple, pour représenter la situation physique où un chat noir repose sur une table en bois, le système cognitif propositionnel ne génère aucune esquisse graphique interne. Il encode plutôt une structure relationnelle articulée telle que :

SUR(CHAT, TABLE), assortie d’attributs logiques additionnels tels que COULEUR(CHAT, NOIR) et MATÉRIAU(TABLE, BOIS).

Dans cette formalisation, les symboles « CHAT » ou « TABLE » sont totalement arbitraires au sens saussurien : ils ne possèdent aucune ressemblance morphologique avec l’animal félin ou le meuble réel. Les liens spatiaux comme la contiguïté, la distance relative, la superposition ou l’orientation angulaire sont intégralement discrétisés en prédicats relationnels explicites, éliminant ainsi toute continuité spatiale intrinsèque au sein du substrat de stockage.

2.2 Mécanismes de traitement de l’information

Le traitement des représentations propositionnelles obéit aux lois strictes de la syntaxe logique et de la computation discrète. Le système cognitif est conçu comme un moteur inférentiel qui applique des règles de production, d’unification et de transformation sur des structures de symboles. L’organisation de ces propositions en mémoire sémantique et déclarative prend la forme de graphes conceptuels ou de réseaux sémantiques hiérarchisés, tels que théorisés par des modèles comme le modèle HAM (Human Associative Memory) de John Anderson et Gordon Bower, ou encore les architectures modulaires fondées sur la mémoire de travail.

Au sein de ces réseaux, les nœuds représentent des concepts élémentaires tandis que les arcs orientés matérialisent les relations prédicatives. Lorsqu’un individu doit résoudre un problème spatial ou inférer une propriété physique d’un objet, le système n’effectue aucune « mesure » sur une surface mentale. Il procède par propagation de l’activation le long des nœuds du réseau et par application de règles déductives formelles, à l’image du modus ponens :

  • Si AU-DESSUS(X, Y) et AU-DESSUS(Y, Z), alors inférer AU-DESSUS(X, Z).
  • Si CONTIENT(CONTENANT, CONTENU) et DÉPLACÉ(CONTENANT, LIEU), alors inférer LOCALISÉ(CONTENU, LIEU).

Dès lors, comment les théoriciens propositionnels expliquent-ils l’expérience subjective de l’imagerie mentale ? Pour Pylyshyn et ses partisans, l’image consciente n’est rien d’autre qu’une manifestation périphérique et tardive d’un processus de récupération inférentielle. Lorsque nous croyons « inspecter » les détails d’un objet mental, nous ne faisons qu’accéder successivement à des listes descriptives d’attributs pré-encodés sous forme de postulats de signification. L’impression de continuité et de plénitude visuelle n’est qu’une illusion rétrospective, générée par la rapidité des calculs propositionnels sous-jacents, sans qu’aucun espace métrique bidimensionnel ou tridimensionnel ne soit physiquement ou fonctionnellement reconstitué dans l’esprit.

2.3 Arguments empiriques et réfutation de l’illusion picturale

Pour étayer la thèse propositionnelle et déconstruire les prétentions du modèle analogique, Zenon Pylyshyn a développé un arsenal théorique fondé sur le concept crucial de pénétrabilité cognitive (cognitive penetrability). Selon ce critère, un processus cognitif est dit pénétrable si son fonctionnement, sa vitesse d’exécution ou ses résultats peuvent être modifiés de manière systématique par les croyances, les connaissances préalables, les attentes ou les instructions explicites données au sujet. Pylyshyn avance que les opérations d’imagerie mentale montrent une pénétrabilité cognitive presque totale, ce qui prouve qu’elles ne reposent pas sur une machinerie analogique fixe régie par des lois géométriques universelles, mais sur des déductions guidées par le savoir tacite.

L’argument du savoir tacite stipule que lorsqu’on demande à un participant de réaliser une tâche de balayage ou de rotation mentale, celui-ci utilise sa connaissance implicite des lois de la physique pour simuler mentalement le temps que mettrait un événement réel à se produire. Si le sujet met plus de temps à parcourir une grande distance qu’une petite sur une carte mentale, ce n’est pas parce que son cerveau doit traverser physiquement un milieu continu, mais parce qu’il sait pertinemment que dans la réalité, voyager loin prend plus de temps. Il ajuste ainsi inconsciemment son temps de réponse pour satisfaire aux exigences implicites de la tâche (les fameuses « caractéristiques de la demande » ou demand characteristics chères à la psychologie sociale et expérimentale).

Un autre argument empirique majeur apporté en faveur de la description propositionnelle provient de l’étude des figures ambiguës ou réversibles, telles que le canard-lapin de Jastrow ou le cube de Necker. Les psychologues Peter Chambers et Daniel Reisberg ont démontré en 1985 que lorsqu’un participant mémorise brièvement une figure ambiguë sans l’avoir identifiée comme telle lors de l’encodage perceptif, il est par la suite rigoureusement incapable de réinterpréter l’image mentale pure de cette figure afin d’en découvrir la seconde signification. Si l’image mentale était une véritable réplique picturale ou photographique de la réalité physique, le sujet devrait pouvoir la scruter à loisir et opérer la réorganisation figure-fond tout aussi aisément qu’en présence du dessin matériel.

L’échec systématique des sujets à réinterpréter spontanément ces figures en mémoire visuelle pure prouve, selon Reisberg et Chambers, que l’image mentale n’est pas une matrice de points neutres, mais une structure déjà sémantiquement interprétée, indexée et contrainte par une description propositionnelle initiale (« Ceci est un canard orienté vers la gauche »). Cette dépendance catégorielle constitue l’un des piliers empiriques les plus solides de la position amodale.

3. Comprendre la représentation analogique

3.1 Principes fondamentaux et format quasi-pictural

Face à la conceptualisation logiciste de la théorie propositionnelle, l’approche analogique défend l’existence d’un format de représentation mentale qualitativement distinct du langage verbal et des symboles discrets. Dans ce cadre, une représentation est dite analogique ou délective (depictive) si chaque partie de la structure représentative correspond directement à une partie de l’entité représentée, de telle sorte que les distances et relations spatiales relatives entre les éléments constitutifs soient préservées de façon continue au sein du médium cognitif.

Pour clarifier ce fonctionnement sans tomber dans le piège de l’homoncule naïf, Stephen Kosslyn a proposé la métaphore computationnelle du tube cathodique ou du tampon visuel (visual buffer). Selon ce modèle élaboré, le cerveau implémente une matrice de coordonnées spatiales fonctionnelles, comparable à une trame matricielle bidimensionnelle. Chaque point ou pixel de cette trame possède des coordonnées d’ordonnée et d’abscisse précises. L’activation d’un motif au sein de ce tampon génère une configuration dont les propriétés métriques ne sont pas décrites par des étiquettes sémantiques, mais sont incarnées de manière inhérente dans la géométrie spatiale du système.

Cette conception postule l’existence d’un isomorphisme fonctionnel de second ordre entre la représentation mentale et l’objet du monde physique, concept magistralement formalisé par Roger Shepard. Cela signifie qu’il n’est nullement nécessaire qu’un dessin réel soit physiquement peint sur la surface de la matière grise corticale ; il suffit que les relations temporelles et fonctionnelles observées lors de la manipulation de la représentation interne soient rigoureusement isomorphes aux transformations géométriques qui s’appliquent aux objets matériels dans l’espace tridimensionnel euclidien.

Dans ce format délectif :

  • Les relations de proximité, d’alignement, d’angle et d’échelle sont implicites et intrinsèques à la structure de données elle-même, plutôt qu’explicitement énumérées sous forme de propositions textuelles.
  • Le déplacement d’un point A vers un point B exige impérativement le passage fonctionnel par l’ensemble des coordonnées spatiales intermédiaires séparant ces deux localisations.
  • La représentation mobilise préférentiellement les systèmes neuronaux dévolus au traitement perceptif visuel primaire, établissant une continuité architecturale directe entre voir et imaginer.

3.2 Paradigmes expérimentaux emblématiques

La validité scientifique de l’approche analogique a été étayée par une série d’expériences quantitatives rigoureuses devenues des classiques indiscutables de la psychologie cognitive de laboratoire.

Le premier paradigme historique est celui de la rotation mentale, développé par Roger Shepard et Jacqueline Metzler en 1971. Les expérimentateurs présentaient à des sujets des paires de figures géométriques tridimensionnelles complexes composées de cubes assemblés à angle droit. Les participants devaient déterminer le plus rapidement possible si les deux figures étaient identiques ou s’il s’agissait d’images miroirs (énantiomorphes). L’angle de disparité spatiale entre les deux objets variait systématiquement entre 0 et 180 degrés, aussi bien dans le plan bidimensionnel de l’image qu’en profondeur stéréoscopique.

Les résultats ont révélé une relation linéaire d’une précision remarquable : le temps de réaction des sujets augmente de manière strictement proportionnelle à l’angle de rotation requis pour superposer mentalement les figures. Les vitesses de rotation mesurées se sont révélées stables, oscillant généralement autour de 60 degrés par seconde. Cette linéarité temporelle démontre avec force que les sujets ne comparent pas des listes de descripteurs abstraits (auquel cas le temps d’appariement logique serait constant quelle que soit l’orientation spatiale), mais font pivoter continûment une représentation quasi géométrique à travers des états d’orientation intermédiaires non discrets.

Le second paradigme canonique est celui du balayage mental (mental scanning), conçu par Stephen Kosslyn et ses collaborateurs en 1978. Dans l’expérience la plus célèbre, les participants devaient mémoriser avec une grande précision la carte topologique d’une île fictive sur laquelle étaient dispersés divers repères géographiques : une hutte, un arbre, un rocher, un puits, une plage, etc. Une fois la carte retirée et parfaitement mémorisée, on demandait aux sujets de focaliser leur attention mentale sur un repère précis (par exemple la hutte), puis, au signal de l’expérimentateur, de déplacer leur « regard mental » vers un second repère (par exemple le puits) et d’appuyer sur un bouton dès qu’ils l’atteignaient.

Kosslyn a constaté une corrélation linéaire quasi parfaite entre le temps de balayage mental nécessaire pour effectuer le trajet et la distance métrique euclidienne séparant physiquement les repères sur la carte originale. Les participants mettaient beaucoup plus de temps à balayer mentalement un long trajet qu’un court trajet. Cette expérience a apporté la démonstration empirique que l’espace subjectif interne préserve la métrique réelle de la scène physique originale.

Enfin, le paradigme de la taille de l’image et du champ visuel mental a permis d’explorer la résolution et les limites topographiques de ce médium interne. Kosslyn a demandé à des sujets d’imaginer des animaux de tailles très divergentes côte à côte, par exemple un éléphant placé à côté d’un lièvre, ou un lièvre placé à côté d’une mouche. Lorsqu’on interrogeait ensuite les participants sur une caractéristique morphologique fine du lièvre (par exemple : « Le lièvre a-t-il des moustaches ? »), le temps de vérification s’avérait nettement plus long lorsque le lièvre était imaginé à côté de l’éléphant que lorsqu’il était imaginé à côté de la mouche.

La raison théorique avancée réside dans le fait que, face à l’éléphant, le lièvre occupe une portion réduite du champ visuel interne, diminuant ainsi son acuité spatiale apparente et obligeant le sujet à effectuer une opération coûteuse de « zoom mental » pour inspecter les détails. De surcroît, lorsque les participants approchaient mentalement un objet pour le faire grandir, il arrivait un point où les bords de l’objet débordaient de la zone d’acuité interne, phénomène désigné sous le terme de « débordement visuel » (visual overflow), dont l’angle limite correspondait curieusement à l’ouverture angulaire du système perceptif réel.

3.3 Preuves neurobiologiques et neuro-imagerie

L’affrontement entre Pylyshyn et Kosslyn a franchi un palier décisif au tournant des années 1990 avec l’irruption des techniques modernes d’exploration fonctionnelle du cerveau, notamment la tomographie par émission de positons (TEP), l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et la stimulation magnétique transcrânienne (TMS). Ces outils ont permis de sonder directement l’architecture neurale sous-jacente afin de déterminer si le cortex visuel précoce est causalement engagé dans la génération des images mentales.

Les investigations menées par Kosslyn, Alpert, Thompson et leurs collègues ont apporté des preuves robustes : lors de tâches d’imagerie visuelle sans aucune stimulation sensorielle externe (sujets les yeux fermés dans l’obscurité la plus totale), on observe une activation statistiquement significative du cortex visuel primaire strié (aire 17 de Brodmann ou V1) et du cortex extra-strié (V2, V3). Or, le cortex visuel primaire possède une propriété neuro-anatomique universellement reconnue : la rétinotopie. Les neurones de cette zone sont organisés spatialement de manière à refléter fidèlement la géométrie de la rétine. Une activation spatiale de l’aire V1 implique nécessairement l’engagement d’une structure de données topologiquement cartographiée, ce qui contredit frontalement l’affirmation propositionnelle d’un encodage purement symbolique et non spatial.

Pour trancher la question de savoir si cette activation de V1 n’était qu’un simple épiphénomène physiologique concomitant, Kosslyn et al. (1999) ont appliqué des impulsions de stimulation magnétique transcrânienne répétitive (rTMS) directement sur le cortex visuel primaire de volontaires sains pendant qu’ils réalisaient une tâche de comparaison métrique en imagerie mentale. L’inactivation fonctionnelle transitoire de V1 a provoqué une dégradation mesurable et significative de la performance et une augmentation des temps de réaction, tant lors de la perception visuelle directe que lors de l’imagerie mentale. Cette expérience fondamentale a apporté la démonstration causale que le tissu rétinotopique précoce est indispensable à la manipulation fine des images mentales.

La neuropsychologie clinique a fourni des données complémentaires tout aussi fascinantes grâce à l’étude des patients souffrant d’héminégligence spatiale consécutive à des lésions unilatérales du lobe pariétal droit. Dans leur célèbre étude de 1978, Edoardo Bisiach et Claudio Luzzatti ont demandé à des patients héminégligents italiens d’imaginer mentalement la fameuse Piazza del Duomo de Milan, place qu’ils connaissaient intimement avant leur accident vasculaire cérébral. Lorsqu’on leur demandait de se positionner mentalement face à la cathédrale et de décrire les bâtiments visibles, les patients énuméraient scrupuleusement les édifices situés sur le côté droit de la place, omettant complètement ceux situés sur le côté gauche.

Cependant, lorsqu’on demandait immédiatement après à ces mêmes patients d’inverser leur perspective mentale imaginaire en se plaçant dos à la cathédrale pour regarder vers la place, une inversion spectaculaire se produisait : ils décrivaient alors les bâtiments qu’ils venaient d’ignorer une minute auparavant (devenus situés sur leur droite mentale) et négligeaient désormais ceux qu’ils avaient décrits précédemment (devenus situés sur leur gauche mentale). Cette dissociation spatiale symétrique entre vision et imagination constitue une preuve indiscutable que l’espace mental interne est organisé selon un référentiel égocentrique continu, structurellement calqué sur les mécanismes attentionnels et visuels de la perception réelle.

4. Différences fondamentales entre approches propositionnelle et analogique

Tableau comparatif synthétique des deux paradigmes

Afin de situer clairement les lignes de clivage qui séparent ces deux architectures de l’esprit, le tableau ci-après récapitule de manière systématique et équilibrée les attributs distinctifs fondamentaux de la théorie propositionnelle et de la théorie analogique.

Dimension d’analyse Théorie propositionnelle (Amodale / Descriptive) Représentation analogique (Dépictive / Spatiale)
Format du code Symboles discrets, abstraits et amodaux régis par une grammaire universelle formelle. Structure continue, quasi picturale et modalité-spécifique (visuelle/spatiale).
Isomorphisme Isomorphisme structurel nul ou purement logique (relations abstraites de type prédicat-arguments). Isomorphisme fonctionnel de second ordre préservant les métriques géométriques.
Organisation spatiale Propriétés spatiales décomposées et représentées explicitement sous forme de prédicats. Propriétés spatiales implicites, directement incarnées dans la géométrie du médium.
Dynamique temporelle Transitions conceptuelles discrètes sans contrainte physique de trajectoire intermédiaire. Transformations continues requérant le passage par des états spatiaux intermédiaires.
Valeur de vérité et ambiguïté Valeur de vérité déterminée immédiatement ; sémantique explicite et non ambiguë. Inhérente ambiguïté perceptive nécessitant une ré-inspection pour extraction de sens.
Pénétrabilité cognitive Forte : modulée par les croyances, les attentes conceptuelles et le savoir tacite. Faible au niveau architectural : contrainte par les limites physiques du système perceptif.
Substrat neurobiologique Réseaux associatifs distribués de haut niveau, aires du langage et mémoire sémantique. Cortex visuel primaire et secondaire rétinotopique (V1/V2) et voies visuelles occipito-pariétales.
Origine computationnelle Logique mathématique, calcul des prédicats et architectures de type machine de Turing. Traitement du signal, matrices de pixels, géométrie computationnelle et champs récepteurs.

4.1 Nature du code et propriétés intrinsèques

La divergence la plus profonde entre les deux modèles réside dans la nature sémiotique du code interne. Dans un cadre propositionnel, le symbole est fondamentalement arbitraire et conventionnel. Le symbole textuel « ARBRE » ou la fonction logique VERT(FEUILLE) ne partagent aucune des qualités physiques de l’arbre biologique ou de la couleur verte. La syntaxe combinatoire du langage de la pensée autorise une infinité de formulations récursives à partir d’un vocabulaire fini de concepts discrets. Cette propriété confère aux représentations propositionnelles une puissance expressive exceptionnelle pour encoder des abstractions transcendant l’expérience sensorielle immédiate, telles que la justice, la causalité contrefactuelle, la probabilité ou la négation logique (par exemple, le fait conceptuel : « Il n’y a pas d’éléphant dans cette pièce » est trivialement encodé par NON(EXISTE(ÉLÉPHANT)), alors qu’une image mentale ne peut dépeindre directement une absence sans peindre un espace vide).

À l’inverse, la représentation analogique est intrinsèquement contrainte par la nature géométrique de son support. Elle ne dispose pas de syntaxe au sens linguistique du terme, mais d’une métrique spatiale. Une représentation analogique ne peut représenter un objet sans en déterminer simultanément et implicitement un ensemble étendu de propriétés physiques contingentes : si l’on génère une image analogique d’un triangle, ce triangle mental possède obligatoirement une orientation précise (la pointe orientée vers le haut, le bas ou le côté), une taille relative et une forme géométrique déterminée (isocèle, équilatéral ou scalène). Il est théoriquement impossible de former une image purement analogique d’un « triangle abstrait en général », alors qu’une proposition peut se contenter d’énoncer le prédicat générique TRIANGLE(X) sans spécifier aucune de ses mesures angulaires réelles.

Cette distinction engendre également une différence cruciale quant à la valeur de vérité des représentations. Une proposition affirme explicitement un état de fait ; elle porte en elle-même sa condition de vérité. Une image analogique, quant à elle, se contente de dépeindre une scène ; elle nécessite une opération d’interprétation pour qu’une assertion de vérité en soit dérivée. Comme le soulignait Wittgenstein, l’image d’un homme marchant en montée sur une colline peut tout aussi bien représenter un homme marchant à reculons en descente ; c’est une description propositionnelle surajoutée qui vient figer et lever l’ambiguïté inhérente à la simple figuration picturale.

4.2 Coûts computationnels et dynamique temporelle

L’analyse des coûts computationnels révèle des compromis d’une grande netteté entre les deux approches. La théorie propositionnelle se caractérise par une complexité algorithmique régie par la structure des arbres logiques et la profondeur des graphes relationnels. La recherche d’une information au sein d’une hiérarchie conceptuelle propositionnelle obéit à des mécanismes d’unification dont le coût temporel dépend du nombre de liaisons à parcourir et de la sélectivité des prédicats. En théorie, l’accès à une relation spatiale encodée sous la forme EST-À-CÔTÉ-DE(A, B) s’effectue en temps constant O(1) ou logarithmique O(log n), quelle que soit la distance physique réelle qui sépare l’objet A de l’objet B dans le monde matériel.

Dans une architecture analogique, en revanche, le coût computationnel des opérations spatiales est directement proportionnel à l’amplitude des transformations physiques opérées dans l’espace euclidien représenté. La simulation d’un déplacement spatial, d’une rotation d’angle thêta ou d’une translation d’échelle (zoom) impose un algorithme de transformation géométrique itératif, imposant un temps de calcul qui évolue linéairement en fonction de l’angle ou de la distance :

Temps de réponse = alpha + beta * (Angle de rotation)

Cette dynamique temporelle continue entraîne une consommation continue de ressources au niveau de la mémoire de travail visuo-spatiale. Alors que la mémoire propositionnelle sature rapidement lorsque le nombre d’arguments sémantiques discrets excède l’empan mnésique verbal (la classique limite de Miller révisée par Cowan à quatre blocs d’information), la mémoire de travail spatiale analogique est contrainte par des phénomènes de résolution métrique, de densité de texture et d’interférence spatiale continue au sein du tampon visuel.

4.3 Sensibilité à l’interprétation et réversibilité cognitive

La question de la réversibilité et de la réinterprétation des représentations constitue un point de friction théorique central. Dans une structure propositionnelle, le sens précède la forme : toute information mémorisée a d’ores et déjà été analysée, catégorisée et étiquetée par le système conceptuel au moment même de son encodage. Il n’existe aucun niveau de représentation amodal qui soit « neutre » ou libre d’interprétation sémantique préalable. Par conséquent, il est impossible d’« inspecter » une proposition pour y découvrir une forme géométrique émergente non prévue par les prédicats fondateurs, à moins d’exécuter un ensemble complexe d’inférences logiques déductives.

Au contraire, les partisans du modèle analogique soutiennent que les images mentales conservent un potentiel de réinterprétation perceptuelle post-hoc. Bien que les expériences de Reisberg et Chambers aient mis en lumière les contraintes catégorielles initiales qui pèsent sur l’imagerie, d’autres travaux conduits ultérieurement par Ronald Finke, Steven Pinker et Martha Farah ont démontré que lorsque les sujets sont guidés pour combiner mentalement des formes géométriques simples (par exemple : imaginer la lettre « D » majuscule, la faire pivoter de 90 degrés vers la gauche et placer un triangle équilatéral en dessous), ils sont parfaitement capables d’identifier et de « voir » émerger une forme signifiante totalement nouvelle (un parapluie ou un bateau à voile) qui n’avait jamais été encodée au préalable sous forme de proposition explicite.

Ce phénomène d’émergence géométrique prouve que le médium analogique possède des propriétés de synthèse synthétique non encapsulées dans les étiquettes propositionnelles originelles. La représentation analogique maintient en réserve une infinité de relations spatiales potentielles prêtes à être explicitées au cours de l’inspection attentionnelle, tandis qu’une base de données propositionnelle n’explicite que les relations qu’elle a expressément générées au sein de sa structure déclarative.

5. Similarités, convergences et modèles intégrateurs

5.1 Finalité cognitive et complémentarité fonctionnelle

En dépit de leur longue rivalité théorique, l’approche propositionnelle et l’approche analogique poursuivent un objectif explicatif fondamentalement partagé : rendre compte des mécanismes computationnels par lesquels l’esprit humain anticipe les transformations du monde réel, planifie des séquences d’actions complexes et résout des problèmes en l’absence de perception directe. Ces deux théories s’accordent sur le constat que l’esprit humain n’est pas un récepteur passif subissant les stimuli environnementaux, mais un moteur prédictif actif générant des simulations internes hautement structurées.

Loin de s’exclure mutuellement, ces deux modalités de représentation s’avèrent fonctionnellement complémentaires au sein de l’écologie cognitive quotidienne :

  • Le système analogique excelle dans le traitement rapide des informations géométriques continues, l’estimation des trajectoires balistiques, l’ajustement dynamique des mouvements moteurs et l’appréciation holistique des formes globales.
  • Le système propositionnel domine la catégorisation conceptuelle, l’extraction de régularités statistiques invariantes, la manipulation de quantificateurs logiques universels (« tous », « aucun », « certains ») et la communication langagière interindividuelle.

Cette complémentarité nécessite l’intervention coordonnée d’un système attentionnel exécutif central, localisé principalement au sein du cortex préfrontal dorsolatéral et des structures pariétales associatives, capable d’orienter dynamiquement le focus cognitif et d’ordonner la conversion des flux d’information entre ces deux répertoires de formats.

5.2 La théorie du double codage d’Allan Paivio

L’une des tentatives les plus fructueuses et influentes pour unifier ces deux formes de représentation au sein d’une modélisation intégrée de la mémoire humaine revient au psychologue canadien Allan Paivio à travers sa théorie du double codage (Dual-Coding Theory), formulée initialement en 1971 et perfectionnée au cours des décennies suivantes.

Paivio postule que l’architecture cognitive humaine est constituée de deux sous-systèmes structurellement et fonctionnellement distincts, mais étroitement interconnectés sur le plan fonctionnel :

  • Le système verbal, dont les unités fondamentales de traitement sont les logogènes. Ce système est spécialisé dans le traitement séquentiel et discret du langage écrit et oral, organisant les représentations textuelles sous forme de structures propositionnelles et de réseaux associatifs hiérarchisés.
  • Le système non verbal ou imagé, dont les unités fondamentales sont les imagènes. Ce sous-système est dédié au traitement holistique, continu et synchrone des scènes visuelles, des objets perceptifs et des informations spatiales analogiques.

Le grand pouvoir explicatif du modèle de Paivio réside dans la modélisation des connexions référentielles liant les logogènes aux imagènes. Un mot concret et fortement évocateur (comme le terme « pomme ») active simultanément son logogène verbal associé et, par connexion croisée immédiate, l’imagène analogique correspondant (l’image d’un fruit sphérique, rouge et lisse). En revanche, un terme hautement abstrait (comme « transcendance » ou « épistémologie ») n’active que le seul répertoire des logogènes sémantiques, ne disposant pas d’ancrage imagène direct dans le système non verbal.

Cette double indexation sensorielle et linguistique explique avec une grande élégance l’avantage mnésique bien connu des concepts concrets sur les concepts abstraits : les mots concrets bénéficient d’un double encodage dans les deux mémoires, multipliant ainsi par deux les voies de récupération mnésique en cas d’oubli partiel d’une trace. La théorie du double codage a ainsi démontré de façon précoce que le débat cognitif ne devait pas se clore par l’élimination péremptoire de l’un des formats, mais par l’élucidation méticuleuse de leurs interactions croisées au sein de la mémoire à long terme.

5.3 Approches computationnelles unifiées et neurosciences modernes

Face à l’accumulation des données neuropsychologiques démontrant à la fois l’existence de représentations topographiques précoces et la nécessité de structures descriptives de haut niveau, Stephen Kosslyn a révisé et complexifié son modèle computationnel initial en publiant son ouvrage magistral Image and Brain en 1994. Dans cette version révisée, le modèle de Kosslyn devient explicitement un système computationnel hybride.

Dans ce modèle intégrateur, l’image mentale présente dans le tampon visuel (visual buffer) n’apparaît pas ex nihilo. Elle est reconstruite dynamiquement sous l’action descendante (top-down) de représentations propositionnelles et conceptuelles stockées en mémoire à long terme sémantique au sein des aires temporales associatives. Le cerveau mobilise un catalogue de descriptions symboliques pour réactiver de manière contrôlée les configurations matricielles rétinotopiques de V1. Ainsi, l’imagerie mentale s’apparente à une « perception inversée » où des instructions abstraites de haut niveau pilotent la synthèse d’une représentation analogique de bas niveau.

En parallèle, l’essor des théories de la cognition incarnée (embodied cognition), portées notamment par Lawrence Barsalou et sa théorie des systèmes de symboles perceptifs (Perceptual Symbol Systems, 1999), a achevé de redéfinir la frontière entre l’amodal et le modal. Pour Barsalou, la dichotomie fodorienne entre symboles amodaux purs et images quasi photographiques est une fausse alternative. Il propose que les concepts eux-mêmes ne sont pas des symboles formels arbitraires, mais des réactivations partielles de simulations sensorimotrices conservées dans les circuits neuronaux spécialisés de la vision, de l’audition et de l’action motrice. L’esprit ne manipule pas des symboles sans corps : chaque concept abstrait demeure réenraciné dans les substrats biologiques de l’action et de la perception corporelle.

Enfin, cette convergence théorique trouve une résonance frappante dans les architectures d’intelligence artificielle contemporaines. Les réseaux de neurones profonds ont progressivement abandonné la stricte séparation entre le symbolique et le continu au profit de représentations vectorielles denses (embeddings). Dans ces espaces vectoriels continus de haute dimension, des entités symboliques et des objets matriciels complexes sont projetés au sein d’une même géométrie mathématique, où les distances sémantiques entre concepts deviennent directement mesurables à travers des opérations analogiques d’angles vectoriels (similarité cosinus), réconciliant ainsi sur le plan mathématique la nature discrète de l’information et la continuité métrique de son traitement computationnel.

6. Applications concrètes et pertinence contextuelle

6.1 Domaines d’application privilégiés de la théorie propositionnelle

La puissance du modèle propositionnel se manifeste pleinement dans tous les contextes d’ingénierie cognitive et de computation où la rigueur syntaxique formelle, l’invariance contextuelle et la manipulation de structures logiques abstraites sont primordiales.

Le premier champ d’application souverain est celui du raisonnement formel, de la déduction mathématique et des inférences syllogistiques. Lorsque l’esprit doit manipuler des règles mathématiques, des relations d’implication stricte ou des théorèmes axiomatiques, le recours à une représentation analogique s’avère au mieux insuffisant, au pire source d’erreurs et de biais cognitifs majeurs. La compréhension de concepts mathématiques multidimensionnels (tels que les espaces de Hilbert ou la topologie des variétés en dimension n) dépasse radicalement les capacités de spatialisation continue de notre cortex visuel. Seul un système propositionnel amodal permet d’enchaîner des règles formelles d’inférence déductive sans dépendre de l’intuition visuelle immédiate.

Le deuxième domaine privilégié concerne la sémantique formelle, la linguistique computationnelle et la modélisation des ontologies. Dans le traitement automatisé des langues naturelles (NLP) classique, la structuration des connaissances sous forme d’ontologies conceptuelles (à l’instar du projet WordNet) repose intégralement sur des graphes propositionnels. Ces architectures permettent d’ordonner les relations taxinomiques universelles :

  • Hyperonymie / Hyponymie : CANARI est-un OISEAU ; OISEAU est-un ANIMAL.
  • Méronymie / Holonymie : AILE est-une-partie-de OISEAU.
  • Relations causales et modales : ALLUMER(FEU) engendre CHALEUR.

Le troisième domaine d’excellence se situe dans la conception de systèmes experts et de moteurs d’inférence en informatique décisionnelle. Dans le diagnostic médical algorithmique ou les systèmes juridiques automatisés, les règles de décision s’expriment sous forme de clauses propositionnelles conditionnelles (IF-THEN-ELSE). L’amodalité de ces représentations garantit une traçabilité logique intégrale et une auditabilité des déductions, ce qu’aucune représentation analogique continue ne peut offrir de manière native.

6.2 Domaines d’application privilégiés de la représentation analogique

À l’opposé, les formats analogiques démontrent une supériorité computationnelle écrasante dès lors que les tâches cognitives exigent la gestion en temps réel d’interactions spatiales métriques continues et d’isomorphismes structurels avec le monde physique.

Le domaine de la conception industrielle, de l’architecture et de la modélisation tridimensionnelle constitue le bastion naturel de la représentation analogique. L’ingénieur mécanique qui imagine le fonctionnement interne d’une turbine ou l’architecte qui projette l’harmonie des volumes d’un bâtiment ne manipulent pas des listes de prédicats abstraits. Ils opèrent des simulations mentales directes fondées sur la continuité spatiale, la résistance géométrique des surfaces et l’intégration continue des perspectives visuelles. De même, la chirurgie complexe guidée par imagerie exige des praticiens une capacité d’alignement stéréotaxique mental entre des clichés tomodensitométriques bidimensionnels et l’anatomie volumique tridimensionnelle réelle du patient.

Un autre secteur d’application fondamental concerne la navigation spatiale, la motricité et l’entraînement mental de haut niveau. Les athlètes professionnels et les pilotes d’aéronefs utilisent quotidiennement des techniques d’imagerie motrice et visuelle (imagerie kinesthésique) pour répéter mentalement des trajectoires critiques (la descente d’une piste de ski alpin, une figure acrobatique ou une procédure d’atterrissage d’urgence). Les neurosciences du sport ont largement démontré que la répétition mentale analogique active précisément les mêmes circuits moteurs cortico-striataux et cérébelleux que l’exécution motrice effective, renforçant la plasticité synaptique et la précision temporelle du geste par résonance analogique directe.

Enfin, dans le champ de la vision artificielle et des interfaces homme-machine (IHM), le triomphe des réseaux neuronaux convolutifs (CNN) et des architectures spatiales appliquées aux systèmes d’information géographique (SIG) témoigne de la pertinence opérationnelle des matrices analogiques. Les représentations qui préservent la corrélation spatiale locale des pixels permettent une extraction de caractéristiques (bords, textures, formes globales) avec une efficacité qu’aucun système d’inférence propositionnelle n’a jamais pu égaler face à la complexité brute des scènes naturelles.

7. Foire aux questions

7.1 Le débat sur l’imagerie mentale a-t-il été définitivement résolu ?

Le débat historique entre Stephen Kosslyn et Zenon Pylyshyn ne s’est pas achevé par la capitulation solennelle de l’un des deux protagonistes, mais par l’établissement d’un consensus pragmatique profondément renouvelé par les neurosciences cognitives. L’accumulation des données d’imagerie cérébrale fonctionnelle (IRMf, TEP, TMS) a indéniablement donné raison à Stephen Kosslyn sur le plan biologique : le cerveau utilise bel et bien ses cartes topographiques et rétinotopiques précoces (l’aire V1 et le cortex occipito-pariétal) pour instancier des calculs spatiaux fins sous la forme d’images quasi picturales fonctionnelles.

Toutefois, la critique épistémologique de Pylyshyn demeure d’une pertinence éclatante au niveau architectural abstrait. Les neurosciences modernes reconnaissent que pour générer, structurer, interpréter et stabiliser ces représentations dépectives dans le tampon visuel, le cerveau doit impérativement s’appuyer sur des représentations descriptives de haut niveau issues des réseaux sémantiques temporo-frontaux. Plutôt que de déclarer un « vainqueur » exclusif, la science cognitive moderne a dépassé cette dichotomie rigide en adoptant des modèles d’architecture cognitive à double niveau ou intégrés, où le calcul propositionnel et la dérivation analogique constituent des étapes coopératives indispensables du cycle global de perception, de cognition et d’action.

7.2 Les personnes atteintes d’aphantasie invalident-elles la thèse analogique ?

L’aphantasie, formalisée et documentée scientifiquement par le neurologue Adam Zeman et son équipe en 2015, désigne une condition neuropsychologique caractérisée par l’incapacité totale et congénitale chez un individu par ailleurs sain à générer une quelconque image mentale visuelle consciente. Lorsqu’on demande à une personne aphantasique d’imaginer la plage ou le visage de sa mère, elle affirme avec certitude qu’« aucun écran interne ne s’allume » et que son esprit ne produit que du noir absolu ou des pensées purement verbales.

Cette particularité cognitive pourrait à première vue sembler fatale à la thèse analogique : si l’expérience visuelle était indispensable aux computations spatiales, les personnes aphantasiques devraient échouer lamentablement aux tests de rotation mentale ou de balayage spatial. Or, les données expérimentales démontrent qu’elles réussissent ces tâches avec des taux d’exactitude comparables aux personnes neurotypiques (bien qu’avec des temps de réaction parfois légèrement différents et des stratégies cognitives déclarées non visuelles). L’aphantasie prouve de manière lumineuse que l’expérience phénoménologique consciente de l’image visuelle n’est pas rigoureusement nécessaire à l’accomplissement d’opérations géométriques de haut niveau, qui peuvent être prises en charge de façon palliative par des stratégies descriptives ou des calculs spatiaux non conscients. Elle enrichit le débat en confirmant la plasticité des formats de traitement et l’existence d’une diversité cognitive interindividuelle majeure dans les styles représentationnels internes.

7.3 Comment les modèles de Deep Learning actuels traitent-ils ces formats ?

Les modèles récents d’apprentissage profond et les architectures d’intelligence artificielle générative (tels que les modèles multimodaux de type GPT-4V, Gemini ou CLIP) ont profondément transformé la conceptualisation des formats représentationnels en abolissant les barrières étanches héritées du cognitivisme des années 1970. Ces systèmes ne sont ni purement propositionnels au sens classique de la logique symbolique de Fodor, ni de simples miroirs analogiques de pixels.

Ils opèrent par la création d’espaces latents de haute dimension (latent spaces). Dans ces espaces mathématiques, les entrées symboliques (textes, propositions formelles) et les entrées analogues continues (images tramées, coordonnées topologiques) sont encodées sous forme d’immenses vecteurs d’activation continue. L’architecture transforme des concepts qualitatifs en proximités géométriques mesurables : la relation entre le concept abstrait d’un objet et sa contrepartie visuelle devient une opération de projection matricielle conjointe. Néanmoins, ces modèles rencontrent encore des limitations majeures dans le domaine du raisonnement déductif rigoureux et de l’explicabilité formelle, soulignant que la fusion géométrique continue des données ne résout pas spontanément l’ensemble des contraintes de consistance logique que le paradigme propositionnel résolvait avec une élégance structurelle native.

8. Conclusion

8.1 Synthèse des points de vue comparés

La controverse opposant la théorie propositionnelle à la représentation analogique représente l’un des chapitres les plus féconds et constructifs de l’histoire des sciences de l’esprit. Loin de s’être épuisée en une querelle scolastique stérile, elle a obligé chaque camp à pousser l’exigence méthodologique et la clarté conceptuelle à leurs limites ultimes.

La théorie propositionnelle a légué aux sciences contemporaines une compréhension inégalée de la syntaxe de l’esprit, démontrant que la combinatoire discrète, la manipulation de variables abstraites et l’invariance sémantique constituent le socle irremplaçable du raisonnement conceptuel, de la logique formelle et de la communication linguistique universelle. Elle a prémuni la psychologie cognitive contre les dérives métaphoriques naïves d’un œil de l’esprit contemplant des illusions théâtrales dénuées de mécanisme physique explicatif.

Simultanément, l’approche analogique a restauré avec brio la dignité fonctionnelle de la corporéité sensorimotrice et de la géométrie neurale au sein du calcul cognitif. En démontrant l’engagement direct et causal des cortex perceptifs primaires rétinotopiques dans l’imagination spatiale, elle a prouvé que la manipulation de modèles continus du monde est un rouage indispensable de notre adaptabilité biologique, de notre créativité technique et de notre navigation au sein d’un univers physique régi par les contraintes métriques de l’espace-temps.

8.2 Perspectives futures en sciences cognitives

Les décennies à venir ouvrent des perspectives fascinantes pour le dépassement définitif de ces dualismes classiques, portées par les progrès fulgurants de l’instrumentation neuroscientifique et computationnelle. L’avènement des techniques d’imagerie à ultra-haut champ magnétique (IRMf 7 Tesla et au-delà), couplées à l’enregistrement électrophysiologique direct par des réseaux d’électrodes à haute densité (neuropixels), permet désormais de décoder avec une précision millimétrique et milliseconde l’activité de colonnes corticales individuelles lors de la transition dynamique entre une pensée sémantique abstraite et la résurgence d’un percept imagé.

De plus, la montée en puissance de l’écologie cognitive et des neurosciences computationnelles théoriques invite à considérer les formats représentationnels non plus comme des structures rigides gravées dans le marbre d’une architecture invariable, mais comme des régimes dynamiques émergents sélectionnés avec souplesse en fonction des contraintes de la tâche environnementale. L’esprit humain se révèle être une machine computationnelle fluide et protéiforme, capable d’osciller instantanément entre l’abstraction formelle de la logique pure et la volupté spatiale de l’intuition analogique, démontrant ainsi toute la splendeur et la complexité de l’intelligence biologique.

Références

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À propos de l'auteur: Dr. Mohammed Looti

Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie de l'éducation et membre du corps enseignant de l'Université de Kerbala. Titulaire d'un doctorat dans son domaine, ses intérêts de recherche portent sur la psychologie positive, le développement d'échelles psychologiques et la régulation cognitive des émotions. Le Dr Looti se distingue par son approche de recherche contemporaine, axée sur les effets psychologiques des technologies modernes et de l'intelligence artificielle sur la santé mentale et la construction de l'identité chez les jeunes. Ses contributions scientifiques englobent également l'étude des dynamiques de communication familiale et de leur rôle dans le développement de l'auto-efficacité et des compétences de leadership, ainsi que ses recherches sur les programmes de pleine conscience et le rétablissement psychologique.

Citer cet article

Looti, M. (2026, novembre 8). Théorie propositionnelle vs Représentation analogique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=theorie-propositionnelle-vs-representation-analogique
Looti, Mohammed. “Théorie propositionnelle vs Représentation analogique.” Base de données de psychologie en français, 8 novembre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=theorie-propositionnelle-vs-representation-analogique.
Looti, Mohammed. “Théorie propositionnelle vs Représentation analogique.” Base de données de psychologie en français. novembre 8, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_comparison=theorie-propositionnelle-vs-representation-analogique.