{"id":18173,"date":"2026-10-16T13:53:48","date_gmt":"2026-10-16T13:53:48","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/w-v-o-quine-1908-2000-epistemologie-psychologie\/"},"modified":"2026-10-16T13:53:48","modified_gmt":"2026-10-16T13:53:48","slug":"w-v-o-quine-1908-2000-epistemologie-psychologie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=w-v-o-quine-1908-2000-epistemologie-psychologie","title":{"rendered":"W. V. O. Quine &#8211; 1908 2000"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la philosophie contemporaine retient rarement des figures dont les interventions m\u00e9thodologiques et conceptuelles ont \u00e0 ce point refondu l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9difice \u00e9pist\u00e9mologique occidental que celle de Willard Van Orman Quine (1908-2000). Occupant pendant plus de six d\u00e9cennies les chaires les plus prestigieuses de l\u2019Universit\u00e9 Harvard, Quine s\u2019est impos\u00e9 non seulement comme le logicien le plus rigoureux de sa g\u00e9n\u00e9ration, mais \u00e9galement comme l\u2019artisan d\u2019un s\u00e9isme intellectuel sans pr\u00e9c\u00e9dent : la d\u00e9molition m\u00e9thodique des certitudes du positivisme logique et la reconstruction naturaliste de la th\u00e9orie de la connaissance. En contestant de mani\u00e8re frontale la s\u00e9paration imm\u00e9moriale entre propositions analytiques et synth\u00e9tiques, puis en r\u00e9voquant le projet d\u2019une philosophie premi\u00e8re d\u00e9tach\u00e9e des sciences empiriques, il a radicalement r\u00e9orient\u00e9 le cours de la philosophie analytique, la faisant passer de l\u2019analyse conceptuelle a priori \u00e0 une enqu\u00eate empirique continue avec les sciences de la nature et du comportement.<\/p>\n<p>Penseur syst\u00e9matique par excellence, Quine a articul\u00e9 une vision unifi\u00e9e o\u00f9 la logique math\u00e9matique la plus \u00e9pur\u00e9e s\u2019articule de fa\u00e7on organique avec un b\u00e9haviorisme linguistique sans compromis et un physicalisme ontologique aust\u00e8re. Son \u0153uvre ma\u00eetresse, marqu\u00e9e par des jalons incontournables tels que <em>Deux dogmes de l\u2019empirisme<\/em> (1951) et <em>Le Mot et la Chose<\/em> (1960), propose une architecture philosophique globale au sein de laquelle l\u2019acquisition du langage, la fixation de la r\u00e9f\u00e9rence, la justification scientifique et l\u2019engagement envers les entit\u00e9s de notre univers ne constituent que les facettes compl\u00e9mentaires d\u2019un m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019adaptation biologique. L\u2019esprit humain, d\u00e9pouill\u00e9 de ses oripeaux transcendantaux et de ses essences m\u00e9taphysiques myst\u00e9rieuses, y est envisag\u00e9 comme un organisme physique complexe naviguant dans un oc\u00e9an d\u2019influx sensoriels disparates pour \u00e9laborer, par pure n\u00e9cessit\u00e9 adaptative et coh\u00e9rence th\u00e9orique, une vaste cosmologie scientifique.<\/p>\n<p>Cet article se propose d\u2019explorer de mani\u00e8re exhaustive la trajectoire, les ruptures doctrinales et l\u2019h\u00e9ritage colossal de ce g\u00e9ant intellectuel du XXe si\u00e8cle. En examinant minutieusement ses racines biographiques, sa liquidation des dogmes empiristes classiques, son invention du holisme \u00e9pist\u00e9mologique moderne, sa d\u00e9fense acharn\u00e9e d&rsquo;une \u00e9pist\u00e9mologie devenue naturelle, ainsi que les d\u00e9bats retentissants qui l\u2019oppos\u00e8rent aux figures tut\u00e9laires de son \u00e9poque \u2014 de Rudolf Carnap \u00e0 Noam Chomsky \u2014, nous retracerons la gen\u00e8se d&rsquo;une pens\u00e9e qui continue d\u2019irriguer l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie contemporaine, la philosophie de l\u2019esprit, les sciences cognitives et les r\u00e9flexions fondamentales sur l\u2019intelligence naturelle et artificielle.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte intellectuel de W. V. O. Quine (1908-2000)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines acad\u00e9miques et formation \u00e0 Harvard<\/h3>\n<p>Willard Van Orman Quine na\u00eet le 25 juin 1908 \u00e0 Akron, dans l\u2019Ohio, au sein d\u2019une famille marqu\u00e9e par l\u2019industrie manufacturi\u00e8re en plein essor. Tr\u00e8s t\u00f4t, le jeune Quine manifeste une curiosit\u00e9 intellectuelle singuli\u00e8re, orient\u00e9e vers la cartographie, l\u2019\u00e9tymologie et, par-dessus tout, la pr\u00e9cision math\u00e9matique \u00e9l\u00e9mentaire. Loin des c\u00e9nacles intellectuels de la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis, il d\u00e9veloppe de fa\u00e7on autodidacte un go\u00fbt obsessionnel pour la rigueur d\u00e9ductive et la structure g\u00e9om\u00e9trique, collectionnant les atlas et diss\u00e9quant la syntaxe des langues vernaculaires avec une minutie qui pr\u00e9figure ses futurs travaux sur la grammaire logique. Son entr\u00e9e \u00e0 l\u2019Oberlin College marque son premier v\u00e9ritable contact avec les math\u00e9matiques avanc\u00e9es et la philosophie classique, un double cursus qui scellera d\u00e9finitivement sa vocation acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>Admis \u00e0 l\u2019<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.harvard.edu\">Universit\u00e9 Harvard<\/a> au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 pour y pr\u00e9parer son doctorat, Quine d\u00e9couvre un environnement intellectuel en pleine \u00e9bullition institutionnelle. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il fait la rencontre d\u00e9terminante d&rsquo;Alfred North Whitehead, coauteur avec Bertrand Russell des monumentaux <em>Principia Mathematica<\/em>. Bien que Whitehead se soit alors largement tourn\u00e9 vers une m\u00e9taphysique sp\u00e9culative du proc\u00e8s, son aura logique et son respect pour les constructions formelles rigoureuses galvanisent le jeune \u00e9tudiant de l&rsquo;Ohio. Sous la supervision exigeante mais bienveillante de Whitehead, Quine r\u00e9dige en \u00e0 peine deux ans une th\u00e8se doctorale particuli\u00e8rement ambitieuse intitul\u00e9e <em>The Logic of Sequences: A Generalization of Principia Mathematica<\/em>, soutenue brillamment en 1932. Ce travail universitaire inaugural ne se contente pas de commenter l&rsquo;\u0153uvre de Russell et Whitehead ; il en rationalise drastiquement le syst\u00e8me axiomatique en introduisant des simplifications op\u00e9ratoires majeures.<\/p>\n<p>L\u2019immersion pr\u00e9coce de Quine dans la logique formelle et la th\u00e9orie axiomatique des ensembles structure de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile son temp\u00e9rament intellectuel. Confront\u00e9 aux apories fondamentales d\u00e9couvertes par Russell \u2014 notamment les paradoxes ensemblistes mena\u00e7ant la coh\u00e9rence des fondations logiques \u2014, Quine acquiert la conviction in\u00e9branlable que la clart\u00e9 logique n\u2019est pas un simple ornement discursif, mais l&rsquo;unique crit\u00e8re de d\u00e9cidabilit\u00e9 conceptuelle. D\u00e8s ses premiers \u00e9crits de jeunesse, il manifeste une intol\u00e9rance visc\u00e9rale envers le vague m\u00e9taphysique et s&rsquo;impose une discipline formelle draconienne : aucune th\u00e8se philosophique ne saurait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme intelligible tant qu&rsquo;elle ne peut \u00eatre reformul\u00e9e au sein de la syntaxe transparente de la th\u00e9orie de la quantification du premier ordre.<\/p>\n<h3>1.2 Le p\u00e8lerinage europ\u00e9en et les contacts avec le Cercle de Vienne<\/h3>\n<p>B\u00e9n\u00e9ficiaire d\u2019une bourse itin\u00e9rante Sheldon octroy\u00e9e par Harvard pour l\u2019ann\u00e9e acad\u00e9mique 1932-1933, le jeune docteur entreprend ce qui restera sans conteste le voyage intellectuel le plus d\u00e9cisif de sa trajectoire : un p\u00e8lerinage m\u00e9thodologique au c\u0153ur de l&rsquo;Europe centrale, \u00e9picentre de la r\u00e9volution logiciste. Quine d\u00e9barque sur un continent en proie aux tensions politiques grandissantes, mais illumin\u00e9 par une effervescence philosophique sans pr\u00e9c\u00e9dent. \u00c0 Prague, il fait la connaissance de Rudolf Carnap, figure de proue du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/vienna-circle\/\">Cercle de Vienne<\/a> et ardent promoteur du positivisme logique. La communion intellectuelle entre les deux hommes est imm\u00e9diate et profonde ; Quine assiste aux s\u00e9minaires de Carnap, lit f\u00e9brilement les \u00e9preuves de la <em>Logische Syntax der Sprache<\/em> et d\u00e9clarera plus tard qu&rsquo;aucun autre philosophe vivant n&rsquo;avait exerc\u00e9 une telle influence formatrice sur son esprit.<\/p>\n<p>Poursuivant son p\u00e9riple, Quine gagne la Pologne pour s\u2019immerger dans l&rsquo;\u00c9cole de Varsovie, o\u00f9 la logique formelle conna\u00eet alors son \u00e2ge d&rsquo;or sous l&rsquo;impulsion de sommit\u00e9s telles que Jan \u0141ukasiewicz, Stanis\u0142aw Le\u015bniewski et, tout particuli\u00e8rement, le jeune Alfred Tarski. Les \u00e9changes avec Tarski sont d\u2019une f\u00e9condit\u00e9 remarquable : ils partagent un m\u00eame scepticisme \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e9taphysique n\u00e9buleuse et une ma\u00eetrise technique virtuose de la th\u00e9orie des mod\u00e8les naissante. Quine est profond\u00e9ment impressionn\u00e9 par la rigueur s\u00e9mantique polonaise, qui parvient \u00e0 concilier formalisation absolue et ancrage scientifique concret. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode viennoise et varsovienne que Quine int\u00e9riorise les id\u00e9aux fondamentaux de l&#8217;empirisme logique : l&rsquo;\u00e9radication du non-sens m\u00e9taphysique, la promotion d&rsquo;une science unifi\u00e9e et l&rsquo;usage de la logique symbolique comme instrument privil\u00e9gi\u00e9 de clarification conceptuelle.<\/p>\n<p>Cependant, ce voyage s\u00e9minal plante \u00e9galement les germes du d\u00e9saccord doctrinal qui allait bouleverser la philosophie contemporaine. Tout en embrassant l&rsquo;exigence analytique de Carnap, Quine commence secr\u00e8tement \u00e0 douter de la validit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9chafaudage conceptuel sur lequel repose le positivisme logique, en particulier l&rsquo;affirmation selon laquelle les v\u00e9rit\u00e9s math\u00e9matiques et logiques ne seraient que de pures conventions linguistiques vides de contenu empirique. Cette p\u00e9riode de maturation conceptuelle est n\u00e9anmoins brutalement interrompue par les d\u00e9chirements de l&rsquo;histoire. Lorsque \u00e9clate la Seconde Guerre mondiale, Quine met sa virtuosit\u00e9 logique au service des forces alli\u00e9es au sein de l&rsquo;US Navy, \u0153uvrant au d\u00e9cryptage minutieux des codes secrets et des t\u00e9l\u00e9communications militaires chiffr\u00e9es de la marine ennemie. Cette exp\u00e9rience cryptologique intensive renforce chez lui l&rsquo;habitude d&rsquo;aborder les langages comme des syst\u00e8mes comportementaux ferm\u00e9s, d\u00e9nu\u00e9s de toute int\u00e9riorit\u00e9 mystique, o\u00f9 seule compte l&rsquo;analyse statistique des signaux mat\u00e9riels transmis.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement au sein du paradigme philosophique et psychologique am\u00e9ricain<\/h3>\n<p>De retour \u00e0 Harvard au sortir du conflit mondial, Quine est titularis\u00e9 professeur au sein du d\u00e9partement de philosophie, dont il devient rapidement l&rsquo;incontestable figure tut\u00e9laire. Durant pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle d&rsquo;enseignement magistral, il forme plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de penseurs majeurs qui red\u00e9finiront la pens\u00e9e am\u00e9ricaine et internationale, parmi lesquels Donald Davidson, Hilary Putnam, Dagfinn F\u00f8llesdal ou encore Daniel Dennett. Son bureau de Emerson Hall devient le centre n\u00e9vralgique d&rsquo;une refonte compl\u00e8te de la philosophie anglo-saxonne. Quine y professe une conception de l&rsquo;exercice philosophique caract\u00e9ris\u00e9e par une \u00e9conomie formelle implacable, une m\u00e9fiance permanente envers le jargon scholastique et une volont\u00e9 farouche de confronter les abstractions conceptuelles au tribunal des pratiques scientifiques r\u00e9elles.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;h\u00e9ritier direct des techniques de la philosophie analytique europ\u00e9enne, Quine s&rsquo;inscrit organiquement dans la grande tradition indig\u00e8ne du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/pragmatism\/\">pragmatisme am\u00e9ricain<\/a> fa\u00e7onn\u00e9e par Charles Sanders Peirce, William James et John Dewey. Comme Dewey, dont il saluera l&rsquo;anticipation m\u00e9thodologique, Quine refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;existence d&rsquo;un point de vue transcendant ou divin (le \u00ab point de vue de nulle part \u00bb) \u00e0 partir duquel la raison humaine pourrait contempler passivement la r\u00e9alit\u00e9. Pour lui, la science est une entreprise \u00e9minemment humaine, un outil pratique d\u00e9velopp\u00e9 par des organismes biologiques luttant pour leur survie et cherchant \u00e0 anticiper le flux d\u00e9sordonn\u00e9 de leurs exp\u00e9riences perceptives. La v\u00e9rit\u00e9 ne se comprend pas comme une correspondance sp\u00e9culaire entre l&rsquo;esprit et la chose en soi, mais comme l&rsquo;ad\u00e9quation continue et pragmatique d&rsquo;un \u00e9difice th\u00e9orique confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des faits.<\/p>\n<p>Cette sensibilit\u00e9 pragmatiste converge de mani\u00e8re d\u00e9cisive avec l&rsquo;essor des sciences du comportement qui dominent alors le paysage acad\u00e9mique de Harvard. Voisin de couloir et ami personnel du psychologue B. F. Skinner, Quine observe avec fascination les d\u00e9veloppements du b\u00e9haviorisme radical. Il prend conscience que pour achever la naturalisation de la philosophie et purifier la s\u00e9mantique de tout r\u00e9sidu mentaliste, il est imp\u00e9ratif de concevoir l&rsquo;apprentissage du langage et la constitution des syst\u00e8mes conceptuels comme des processus comportementaux rigoureusement observables. La logique math\u00e9matique de Frege et Russell se trouve ainsi conjugu\u00e9e, dans l&rsquo;esprit de Quine, avec l&rsquo;\u00e9tude physiologique et environnementale du comportement animal et humain : une alliance th\u00e9orique in\u00e9dite qui servira de socle indestructible \u00e0 l&rsquo;ensemble de son ontologie mature.<\/p>\n<h2>2. La rupture avec le positivisme logique et les dogmes empiristes<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;article s\u00e9minal de 1951 : Deux dogmes de l&#8217;empirisme<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 1950, l&#8217;empirisme logique issu des travaux du Cercle de Vienne r\u00e8gne sans partage sur les d\u00e9partements de philosophie du monde anglo-saxon. Ce consensus acad\u00e9mique triomphant s&rsquo;appuie sur la conviction que la philosophie a enfin trouv\u00e9 sa m\u00e9thode scientifique d\u00e9finitive : \u00e9liminer les faux probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques gr\u00e2ce \u00e0 une analyse rigoureuse du langage fond\u00e9e sur deux piliers in\u00e9branlables. Le premier est la conviction qu&rsquo;il existe une d\u00e9marcation fondamentale, de nature et non de degr\u00e9, entre les propositions analytiques (vraies en vertu de la seule signification des termes, ind\u00e9pendamment de tout fait) et les propositions synth\u00e9tiques (vraies ou fausses selon la configuration contingente du monde empirique). Le second pilier est le r\u00e9ductionnisme radical, \u00e0 savoir la croyance selon laquelle chaque \u00e9nonc\u00e9 pourvu de sens peut \u00eatre int\u00e9gralement traduit en termes d&rsquo;exp\u00e9riences sensibles imm\u00e9diates. C&rsquo;est contre cette forteresse conceptuelle que Willard Van Orman Quine ass\u00e8ne, en 1951, un coup fatal.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 dans les pages de la prestigieuse revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jstor.org\/journal\/philrev\">The Philosophical Review<\/a> apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 sous forme de communication \u00e0 Toronto, l&rsquo;article intitul\u00e9 <em>Two Dogmas of Empiricism<\/em> (<em>Deux dogmes de l&#8217;empirisme<\/em>) produit l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle imm\u00e9diate. Avec une clart\u00e9 stylistique redoutable et une ironie feutr\u00e9e, Quine s&rsquo;attaque non pas aux adversaires traditionnels de l&#8217;empirisme \u2014 les id\u00e9alistes ou les m\u00e9taphysiciens transcendantaux \u2014, mais \u00e0 l&#8217;empirisme lui-m\u00eame, d\u00e9montrant que cette tradition vici\u00e9e repose paradoxalement sur des articles de foi non empiriques, de v\u00e9ritables \u00ab dogmes \u00bb que rien, dans l&rsquo;exp\u00e9rience ni dans la logique pure, ne permet de l\u00e9gitimer. Loin de rejeter l&rsquo;esprit scientifique du Cercle de Vienne, Quine se pr\u00e9sente comme un empiriste plus cons\u00e9quent que ses ma\u00eetres, exigeant de soumettre l&#8217;empirisme \u00e0 ses propres crit\u00e8res de recevabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le retentissement de cette publication est colossal, red\u00e9finissant instantan\u00e9ment les termes du d\u00e9bat philosophique international. En quelques pages d&rsquo;une densit\u00e9 exceptionnelle, Quine d\u00e9montre que la distinction imm\u00e9moriale entre le n\u00e9cessaire et le contingent, entre la v\u00e9rit\u00e9 logique et le fait empirique, rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion tenace h\u00e9rit\u00e9e de dogmes non d\u00e9montr\u00e9s. En \u00e9branlant ce socle, Quine ne propose rien de moins que l&rsquo;effondrement de la fronti\u00e8re rassurante qui s\u00e9parait jusqu&rsquo;alors la philosophie a priori de l&rsquo;enqu\u00eate empirique naturelle. Si les \u00e9nonc\u00e9s analytiques n&rsquo;existent pas sous la forme autonome que leur pr\u00eatait le positivisme, alors la philosophie cesse d&rsquo;\u00eatre le juge supr\u00eame ou le censeur grammatical de la science pour devenir l&rsquo;artisan d&rsquo;une enqu\u00eate continue au sein m\u00eame du grand fleuve des sciences empiriques.<\/p>\n<h3>2.2 La dissolution de la dichotomie analytique-synth\u00e9tique<\/h3>\n<p>L&rsquo;argumentation d\u00e9ploy\u00e9e par Quine pour dissoudre la fronti\u00e8re entre v\u00e9rit\u00e9s analytiques et v\u00e9rit\u00e9s synth\u00e9tiques constitue un chef-d&rsquo;\u0153uvre de d\u00e9construction logique. Quine examine d&rsquo;abord la d\u00e9finition traditionnelle de l&rsquo;analyticit\u00e9. Si l&rsquo;on conc\u00e8de ais\u00e9ment que les tautologies formelles de type \u00ab Aucun homme non mari\u00e9 n&rsquo;est mari\u00e9 \u00bb sont vraies en vertu de leur seule forme logique universelle, la difficult\u00e9 insurmontable surgit d\u00e8s lors que l&rsquo;on consid\u00e8re la seconde classe d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s pr\u00e9tendument analytiques, illustr\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre exemple : \u00ab Aucun c\u00e9libataire n&rsquo;est mari\u00e9 \u00bb. Pour affirmer que cet \u00e9nonc\u00e9 est analytique, il faut postuler que le terme \u00ab c\u00e9libataire \u00bb a la m\u00eame signification que l&rsquo;expression \u00ab homme non mari\u00e9 \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils sont synonymes. Or, demande Quine avec une insistance m\u00e9thodique, comment d\u00e9finir et attester rigoureusement cette synonymie sans pr\u00e9supposer d&#8217;embl\u00e9e la notion d&rsquo;analyticit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Quine traque impitoyablement toutes les tentatives d&rsquo;explication offertes par la tradition s\u00e9mantique et en met en lumi\u00e8re la circularit\u00e9 logique fondamentale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le recours \u00e0 la d\u00e9finition :<\/strong> On affirme souvent qu&rsquo;un mot est synonyme d&rsquo;une expression parce que le dictionnaire les d\u00e9finit l&rsquo;un par l&rsquo;autre. Mais Quine r\u00e9plique que le lexicographe est un scientifique empirique qui enregistre des usages pr\u00e9alables ; son dictionnaire ne fonde pas la synonymie, il la pr\u00e9suppose.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;interchangeabilit\u00e9 <em>salva veritate<\/em> :<\/strong> On propose que deux termes sont synonymes s&rsquo;ils peuvent \u00eatre substitu\u00e9s l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre dans tous les contextes sans modifier la valeur de v\u00e9rit\u00e9 des \u00e9nonc\u00e9s. Quine d\u00e9montre que cette substituabilit\u00e9 ne garantit qu&rsquo;une simple coextension mat\u00e9rielle (comme dans le cas de \u00ab cr\u00e9ature avec un c\u0153ur \u00bb et \u00ab cr\u00e9ature avec des reins \u00bb), \u00e0 moins de recourir \u00e0 un adverbe modal comme \u00ab n\u00e9cessairement \u00bb, lequel pr\u00e9suppose d\u00e9j\u00e0 subrepticieusement le concept d&rsquo;analyticit\u00e9 que l&rsquo;on cherchait pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 fonder.<\/li>\n<li><strong>Les r\u00e8gles s\u00e9mantiques explicites :<\/strong> Face \u00e0 Rudolf Carnap qui tente de sauver l&rsquo;analyticit\u00e9 en stipulant des r\u00e8gles s\u00e9mantiques formelles pour des langages artificiels r\u00e9gis par convention, Quine objecte que ces r\u00e8gles ne font que nommer une classe de propositions \u00e9tiquet\u00e9es \u00ab analytiques \u00bb sans \u00e9clairer en aucune mani\u00e8re la signification intrins\u00e8que de cette \u00e9tiquette. Dire qu&rsquo;une r\u00e8gle est conventionnelle ne dispense pas d&rsquo;expliquer comment cette convention engendre une n\u00e9cessit\u00e9 cognitive absolue.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le verdict quinien est sans appel : la notion de signification ind\u00e9pendante des faits d&rsquo;exp\u00e9rience est une illusion m\u00e9taphysique, un mythe h\u00e9rit\u00e9 de la th\u00e9orie platonicienne des Id\u00e9es. Il n&rsquo;existe aucun crit\u00e8re objectif, aucun test comportemental ni aucune proc\u00e9dure formelle permettant de s\u00e9parer de fa\u00e7on \u00e9tanche la composante linguistique d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 (sa signification) de sa composante factuelle (le comportement du monde). Pour la psychologie du raisonnement et la s\u00e9mantique cognitive \u00e9mergente, ce constat emporte des cons\u00e9quences d\u00e9vastatrices : la structure conceptuelle humaine ne se compose pas d&rsquo;un lexique formel rigide doubl\u00e9 d&rsquo;un registre de faits passagers, mais d&rsquo;un r\u00e9seau dynamique o\u00f9 chaque \u00e9nonc\u00e9 est \u00e0 la fois conditionn\u00e9 par l&rsquo;apprentissage du langage et r\u00e9visable sous la pression des stimulations ext\u00e9rieures.<\/p>\n<h3>2.3 Le rejet du r\u00e9ductionnisme radical<\/h3>\n<p>Le second dogme d\u00e9nonc\u00e9 par Quine entretient avec le premier une intimit\u00e9 structurelle profonde : il s&rsquo;agit du r\u00e9ductionnisme radical, cette ambition s\u00e9culaire de l&#8217;empirisme britannique \u2014 pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme formel par Rudolf Carnap dans son monumental ouvrage de 1928, <em>Der logische Aufbau der Welt<\/em> (<em>La Construction logique du monde<\/em>). Selon cette doctrine, toute proposition scientifique ou \u00e9nonc\u00e9 du sens commun dou\u00e9 de signification doit pouvoir \u00eatre ultimement d\u00e9compos\u00e9, terme \u00e0 terme ou proposition par proposition, en un complexe logique de jugements portant exclusivement sur des donn\u00e9es sensorielles pures et imm\u00e9diates (les \u00ab sense-data \u00bb ou <em>Erlebnisse<\/em>). Dans ce mod\u00e8le atomiste, chaque \u00e9nonc\u00e9 isol\u00e9 poss\u00e8de son propre ensemble univoque de confirmations et d&rsquo;infirmations sensorielles directes.<\/p>\n<p>Quine met en lumi\u00e8re l&rsquo;\u00e9chec \u00e9pist\u00e9mologique in\u00e9luctable de cette tentative de reconstruction ph\u00e9nom\u00e9niste. M\u00eame dans l&rsquo;\u00e9difice hyper-sophistiqu\u00e9 de l&rsquo;<em>Aufbau<\/em>, Carnap est contraint, pour d\u00e9river la notion spatio-temporelle d&rsquo;un objet physique \u00e0 partir de simples qualit\u00e9s sensibles ponctuelles, d&rsquo;introduire des connecteurs de localisation et des principes de continuit\u00e9 qui ne sont eux-m\u00eames r\u00e9ductibles \u00e0 aucune donn\u00e9e sensorielle brute. L&rsquo;illusion r\u00e9ductionniste repose sur la fausse croyance qu&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 scientifique isol\u00e9 peut \u00eatre confront\u00e9 en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec un fragment isol\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle. Or, Quine rappelle qu&rsquo;aucune observation empirique ne frappe directement un \u00e9nonc\u00e9 unique : nos \u00e9nonc\u00e9s sur le monde physique se pr\u00e9sentent toujours comme des constructions th\u00e9oriques hautement \u00e9labor\u00e9es, soutenues par une multitude d&rsquo;hypoth\u00e8ses auxiliaires, de postulats g\u00e9om\u00e9triques et d&rsquo;engagements logiques pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>En rejetant ce r\u00e9ductionnisme atomiste, Quine consomme la transition vers une appr\u00e9hension syst\u00e9mique du rapport entre langage et r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;id\u00e9e m\u00eame que chaque mot ou chaque phrase aurait son propre \u00ab contenu empirique \u00bb assignable isol\u00e9ment doit \u00eatre d\u00e9finitivement abandonn\u00e9e au profit d&rsquo;une vision organique o\u00f9 la signification empirique devient une propri\u00e9t\u00e9 globale appartenant \u00e0 de vastes pans du discours th\u00e9orique, voire \u00e0 la totalit\u00e9 du langage scientifique pris comme un tout solidaire. Cette rupture fondamentale ouvre imm\u00e9diatement la voie \u00e0 la conceptualisation la plus c\u00e9l\u00e8bre de Quine : le holisme de la confirmation.<\/p>\n<h2>3. Le holisme \u00e9pist\u00e9mologique et la m\u00e9taphore de la toile des croyances<\/h2>\n<h3>3.1 La th\u00e8se de Duhem-Quine appliqu\u00e9e \u00e0 la connaissance<\/h3>\n<p>Pour substituer une alternative f\u00e9conde au r\u00e9ductionnisme d\u00e9chu, Quine s&rsquo;approprie et radicalise une intuition fondamentale formul\u00e9e au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle par le physicien et historien des sciences fran\u00e7ais Pierre Duhem. Dans <em>La Th\u00e9orie physique : son objet, sa structure<\/em> (1906), Duhem avait brillamment mis en \u00e9vidence qu&rsquo;un physicien ne peut jamais soumettre une hypoth\u00e8se isol\u00e9e au verdict du laboratoire : si l&rsquo;exp\u00e9rience contredit la pr\u00e9diction, le savant sait qu&rsquo;il y a une erreur quelque part dans l&rsquo;appareillage th\u00e9orique mobilis\u00e9, mais l&rsquo;exp\u00e9rience ne lui indique jamais quelle hypoth\u00e8se sp\u00e9cifique, parmi les dizaines de lois physiques auxiliaires, de constantes instrumentales et de postulats math\u00e9matiques engag\u00e9s, doit \u00eatre formellement incrimin\u00e9e.<\/p>\n<p>Le coup de g\u00e9nie de Quine consiste \u00e0 universaliser cette analyse restreinte \u00e0 la seule physique th\u00e9orique pour l&rsquo;\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;ensemble du corpus de la connaissance humaine, des math\u00e9matiques pures jusqu&rsquo;aux constatations empiriques les plus triviales de la vie quotidienne. Cette g\u00e9n\u00e9ralisation est pass\u00e9e \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 sous le nom de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-underdetermination\/\">th\u00e8se de Duhem-Quine<\/a>. Quine proclame que nos jugements sur le monde ne se pr\u00e9sentent pas devant l&rsquo;exp\u00e9rience en ordre dispers\u00e9, mais comme un corps solidaire. Comme il l&rsquo;\u00e9crit de mani\u00e8re magistrale dans la p\u00e9roraison de <em>Deux dogmes de l&#8217;empirisme<\/em>, c&rsquo;est \u00ab la totalit\u00e9 de la science \u00bb qui constitue une unit\u00e9 de signification empirique indivisible face \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La science dans son ensemble est comme un champ de forces dont les conditions limites sont l&rsquo;exp\u00e9rience. Une divergence avec l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie entra\u00eene des r\u00e9ajustements \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du champ. [\u2026] Mais le champ total est tellement sous-d\u00e9termin\u00e9 par ses conditions limites, l&rsquo;exp\u00e9rience, qu&rsquo;il existe une grande latitude quant aux \u00e9nonc\u00e9s qui doivent \u00eatre r\u00e9\u00e9valu\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;une seule exp\u00e9rience discordante. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le tribunal de l&rsquo;exp\u00e9rience ne juge donc jamais une sentence atomique isol\u00e9e, mais convoque \u00e0 sa barre un bloc th\u00e9orique entier. Lorsqu&rsquo;une anomalie observationnelle se manifeste \u2014 par exemple une perturbation inexpliqu\u00e9e de la trajectoire d&rsquo;une plan\u00e8te ou le r\u00e9sultat d\u00e9concertant d&rsquo;un acc\u00e9l\u00e9rateur de particules \u2014, la logique formelle indique seulement qu&rsquo;une contradiction a surgi entre le syst\u00e8me th\u00e9orique global et le r\u00e9sultat empirique enregistr\u00e9. Elle laisse le scientifique libre d&rsquo;op\u00e9rer la modification salvatrice l\u00e0 o\u00f9 il le juge pragmatiquement le plus opportun : en modifiant la loi fondamentale, en ajustant les hypoth\u00e8ses sur les conditions initiales, en d\u00e9clarant l&rsquo;instrument de mesure d\u00e9faillant, ou m\u00eame \u2014 dans des cas extr\u00eames \u2014 en r\u00e9visant les postulats logiques sous-jacents.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;architecture dynamique de la toile des croyances<\/h3>\n<p>Afin de rendre intelligible ce fonctionnement holistique au-del\u00e0 du strict cercle des logiciens, Quine, en collaboration avec Joseph Ullian, d\u00e9veloppe en 1970 dans un petit trait\u00e9 classique l&rsquo;une des m\u00e9taphores les plus c\u00e9l\u00e8bres de la philosophie moderne : <em>La Toile des croyances<\/em> (<em>The Web of Belief<\/em>). Selon ce mod\u00e8le g\u00e9om\u00e9trique et structural, l&rsquo;ensemble de notre savoir humain est comparable \u00e0 une immense toile d&rsquo;araign\u00e9e interconnect\u00e9e, ou \u00e0 un r\u00e9seau dynamique tendu dont chaque fil repr\u00e9sente une croyance ou une th\u00e9orie adopt\u00e9e par notre communaut\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique. Cette toile poss\u00e8de une morphologie h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, articulant une p\u00e9riph\u00e9rie hautement sensible \u00e0 un centre d&rsquo;une remarquable densit\u00e9 protectrice.<\/p>\n<p>La morphologie de cette toile se d\u00e9ploie selon des gradients de proximit\u00e9 fonctionnelle avec les stimuli externes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La p\u00e9riph\u00e9rie observationnelle :<\/strong> En bordure imm\u00e9diate de la toile se situent les \u00e9nonc\u00e9s d&rsquo;observation directe (\u00ab Ceci est blanc \u00bb, \u00ab Le thermom\u00e8tre marque 100\u00b0C \u00bb). Ces \u00e9nonc\u00e9s sont directement branch\u00e9s sur nos terminaisons sensorielles. Ils sont les premiers \u00e0 vibrer et \u00e0 subir le choc des stimuli physiques de l&rsquo;environnement, se trouvant constamment expos\u00e9s \u00e0 la r\u00e9vision empirique imm\u00e9diate en cas d&rsquo;incongruit\u00e9 sensorielle flagrante.<\/li>\n<li><strong>Les strates th\u00e9oriques interm\u00e9diaires :<\/strong> En s&rsquo;enfon\u00e7ant vers l&rsquo;int\u00e9rieur du r\u00e9seau, on rencontre les lois physiques g\u00e9n\u00e9rales, les th\u00e9ories biologiques, g\u00e9ologiques ou historiques. Ces \u00e9nonc\u00e9s sont reli\u00e9s aux \u00e9nonc\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques par des cha\u00eenes d\u00e9ductives et inductives complexes, mais ne poss\u00e8dent aucun contact sensoriel direct avec la mati\u00e8re brute.<\/li>\n<li><strong>Le noyau central logique et math\u00e9matique :<\/strong> Au c\u0153ur le plus abrit\u00e9 et le plus dense de la toile tr\u00f4nent les lois de la logique formelle (comme le principe de non-contradiction ou le tiers exclu) et les th\u00e9or\u00e8mes des math\u00e9matiques pures. Ces \u00e9nonc\u00e9s ne sont pas d&rsquo;une nature m\u00e9taphysique diff\u00e9rente des autres ; ils ne sont pas des \u00ab v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles a priori \u00bb, mais simplement des \u00e9nonc\u00e9s que nous choisissons de sanctuariser au nom du <em>principe de moindre perturbation<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce principe de moindre perturbation gouverne la dynamique pragmatique de r\u00e9vision de la toile. Lorsqu&rsquo;une observation p\u00e9riph\u00e9rique contredit nos attentes th\u00e9oriques, nous pr\u00e9f\u00e9rons spontan\u00e9ment modifier un \u00e9nonc\u00e9 p\u00e9riph\u00e9rique ou interm\u00e9diaire plut\u00f4t que de bouleverser le centre logique. Modifier une observation locale ou introduire une hypoth\u00e8se ad hoc sur la r\u00e9fraction atmosph\u00e9rique ne co\u00fbte presque rien au syst\u00e8me cognitif ; en revanche, r\u00e9viser le principe de non-contradiction pour accommoder un r\u00e9sultat d&rsquo;observation quantique obligerait \u00e0 recalculer et \u00e0 reprogrammer la totalit\u00e9 des connexions de la toile, plongeant la raison dans une paralysie architecturale d\u00e9mesur\u00e9e. Pour la psychologie cognitive naissante, cette conception offre une analogie spectaculaire avec les th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9quilibration et de l&rsquo;assimilation-accommodation d\u00e9velopp\u00e9es par Jean Piaget : l&rsquo;esprit humain appara\u00eet comme un syst\u00e8me autor\u00e9gul\u00e9 visant l&rsquo;hom\u00e9ostasie cognitive maximale au co\u00fbt \u00e9nerg\u00e9tique et logique minimal.<\/p>\n<h3>3.3 Sous-d\u00e9termination des th\u00e9ories par l&rsquo;exp\u00e9rience<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des cons\u00e9quences les plus vertigineuses du holisme \u00e9pist\u00e9mologique de Quine est la th\u00e8se de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-underdetermination\/\">sous-d\u00e9termination de la th\u00e9orie par les donn\u00e9es empiriques<\/a> (couramment d\u00e9sign\u00e9e sous l&rsquo;acronyme UTE pour <em>Underdetermination of Theory by Evidence<\/em>). Si la signification empirique n&rsquo;appartient qu&rsquo;\u00e0 la totalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9difice scientifique, et si le lien entre les stimulations sensorielles \u00e0 la fronti\u00e8re et les \u00e9nonc\u00e9s internes est structurellement l\u00e2che, il s&rsquo;ensuit logiquement qu&rsquo;un ensemble fini \u2014 et m\u00eame infini \u2014 d&rsquo;observations empiriques pass\u00e9es, pr\u00e9sentes et futures est compatible avec une pluralit\u00e9 de th\u00e9ories globales mutuellement incompatibles entre elles.<\/p>\n<p>Deux syst\u00e8mes cosmologiques concurrents peuvent expliquer rigoureusement l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes astronomiques observables et faire exactement les m\u00eames pr\u00e9dictions instrumentales au niveau des cadrans d&rsquo;observation, tout en postulant des ontologies fondamentalement divergentes. L&rsquo;une des th\u00e9ories peut affirmer l&rsquo;existence de forces invisibles agissant \u00e0 distance dans un espace plat, tandis que l&rsquo;autre d\u00e9crit un continuum spatio-temporel courb\u00e9 par la masse d\u00e9nu\u00e9 de toute force attractive r\u00e9elle. Face \u00e0 une telle \u00e9quivalence empirique absolue, la nature physique demeure muette : aucune exp\u00e9rience physique concevable ne saurait trancher entre ces deux visions du monde, car toutes deux int\u00e8grent les m\u00eames stimuli sensoriels p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>Cette sous-d\u00e9termination radicale entra\u00eene des r\u00e9percussions m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables pour les sciences empiriques, et tout particuli\u00e8rement pour la psychologie exp\u00e9rimentale et la mod\u00e9lisation cognitive. Elle rappelle au chercheur que la validation exp\u00e9rimentale d&rsquo;un mod\u00e8le n&rsquo;\u00e9tablit jamais sa v\u00e9rit\u00e9 intrins\u00e8que absolue, mais uniquement sa conformit\u00e9 provisoire avec les donn\u00e9es recueillies. Deux mod\u00e8les cognitifs rivaux \u2014 l&rsquo;un postulant des repr\u00e9sentations symboliques manipul\u00e9es par des r\u00e8gles syntaxiques explicites, l&rsquo;autre reposant sur un r\u00e9seau associatif sous-symbolique sans repr\u00e9sentations propositionnelles \u2014 peuvent parfaitement reproduire les m\u00eames temps de r\u00e9action et les m\u00eames performances comportementales chez des sujets humains, sans qu&rsquo;aucun test comportemental de surface ne puisse isoler unilat\u00e9ralement la v\u00e9rit\u00e9 ontologique de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie naturalis\u00e9e : La philosophie comme branche de la psychologie<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;essai fondateur de 1969 : L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie devenue naturelle<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir d\u00e9mantel\u00e9 les deux dogmes du positivisme logique et refond\u00e9 l&rsquo;architecture de la connaissance sur des bases holistes, Quine franchit en 1969 un pas r\u00e9volutionnaire suppl\u00e9mentaire dans un essai qui fera date : <em>Epistemology Naturalized<\/em> (<em>L&rsquo;\u00c9pist\u00e9mologie devenue naturelle<\/em>), issu d&rsquo;une conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 Vienne dans le cadre du quatorzi\u00e8me Congr\u00e8s international de philosophie. Constatant l&rsquo;\u00e9chec d\u00e9finitif de tous les programmes d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie fondationnaliste \u2014 depuis le rationalisme cart\u00e9sien en qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9s indubitables jusqu&rsquo;au ph\u00e9nom\u00e9nisme de Carnap voulant d\u00e9duire le monde des sensations \u2014, Quine tire la conclusion qui s&rsquo;impose avec une audace intellectuelle d\u00e9sarmante : il faut renoncer purement et simplement au r\u00eave mill\u00e9naire d&rsquo;une \u00ab philosophie premi\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Depuis Ren\u00e9 Descartes, Emmanuel Kant et Edmund Husserl, la philosophie revendiquait un statut transcendantal ou m\u00e9thodologique privil\u00e9gi\u00e9 : elle se concevait comme un tribunal a priori surplombant les sciences empiriques, charg\u00e9 de valider leurs titres de l\u00e9gitimit\u00e9, de d\u00e9limiter ce qui peut \u00eatre connu et de fournir des fondations absolues \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice du savoir. Quine d\u00e9cr\u00e8te la mort clinique de cette pr\u00e9tention imp\u00e9riale. Si la philosophie ne dispose d&rsquo;aucun acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 des v\u00e9rit\u00e9s analytiques a priori ind\u00e9pendantes de la contingence physique, elle ne saurait se tenir en dehors ni au-dessus de la science pour la juger. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie doit donc abandonner son isolement artificiel et s&rsquo;int\u00e9grer humblement, mais r\u00e9solument, au sein du concert des sciences de la nature.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie n&rsquo;est plus, sous la plume de Quine, la fondation de la science ; elle devient un chapitre int\u00e9rieur de la science elle-m\u00eame, et plus sp\u00e9cifiquement de la psychologie empirique :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, ou quelque chose qui lui ressemble, trouve simplement sa place comme un chapitre de la psychologie, et donc de la science de la nature. Elle \u00e9tudie un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, \u00e0 savoir un sujet humain physique. Ce sujet est dot\u00e9 d&rsquo;une certaine entr\u00e9e sensorielle scientifiquement d\u00e9crite, disons un certain motif d&rsquo;irradiation de ses mosa\u00efques r\u00e9tiniennes, et avec le temps, le sujet produit une sortie consistant en une description du monde tridimensionnel ext\u00e9rieur et de son histoire. [\u2026] L&rsquo;ancienne qu\u00eate des fondements \u00e9tait un r\u00eave d\u00e9raisonnable ; la nouvelle enqu\u00eate \u00e9tudie scientifiquement comment la th\u00e9orie est r\u00e9ellement issue de la stimulation. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<h3>4.2 Le probl\u00e8me de l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle et de la sortie th\u00e9orique<\/h3>\n<p>En red\u00e9finissant l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie comme l&rsquo;\u00e9tude empirique de la relation causale entre les entr\u00e9es sensorielles (<em>sensory inputs<\/em>) et les sorties th\u00e9oriques (<em>theoretical outputs<\/em>), Quine formule l&rsquo;un des programmes de recherche les plus stimulants pour les futures sciences de l&rsquo;esprit. L&rsquo;\u00e9nigme fondamentale de la condition humaine ne r\u00e9side plus dans la justification m\u00e9taphysique de nos croyances face au d\u00e9mon trompeur cart\u00e9sien, mais dans une stup\u00e9fiante disproportion causale et physique : l&rsquo;extr\u00eame pauvret\u00e9 et la fugacit\u00e9 du signal sensoriel qui frappe la surface biologique de l&rsquo;organisme humain, oppos\u00e9es \u00e0 l&rsquo;extraordinaire richesse et \u00e0 la complexit\u00e9 cosmique du syst\u00e8me th\u00e9orique que ce m\u00eame organisme est capable de forger en r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>Le sujet connaissant est r\u00e9inscrit de mani\u00e8re d\u00e9complex\u00e9e dans son statut d&rsquo;organisme biologique vivant parmi d&rsquo;autres au sein du monde physique. Cet organisme ne re\u00e7oit du monde ext\u00e9rieur que de minuscules impacts physiques mesurables : des photons heurtant les c\u00f4nes et b\u00e2tonnets de la r\u00e9tine, des ondes de pression acoustique faisant vibrer la membrane tympanique, des mol\u00e9cules gazeuses activant les r\u00e9cepteurs olfactifs. Rien de plus. Or, \u00e0 partir de cette pluie discontinue et fragmentaire d&rsquo;impacts microscopiques \u00e0 la surface de ses tissus, l&rsquo;\u00eatre humain \u00e9met des flots vocaux et des inscriptions graphiques hautement articul\u00e9s, \u00e9non\u00e7ant des lois sur la courbure de l&rsquo;espace-temps, la d\u00e9rive des continents, la structure de l&rsquo;ADN et l&rsquo;histoire des civilisations disparues.<\/p>\n<p>Comment s&rsquo;op\u00e8re cette prodigieuse transmutation physique ? C&rsquo;est d\u00e9sormais \u00e0 la neurobiologie, \u00e0 la psychologie de la perception et \u00e0 l&rsquo;analyse empirique de l&rsquo;apprentissage du langage qu&rsquo;il appartient de r\u00e9pondre. L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue naturalis\u00e9 n&rsquo;a plus \u00e0 inventer des cat\u00e9gories transcendantales a priori ; il doit observer de fa\u00e7on rigoureusement exp\u00e9rimentale la m\u00e9canique d&rsquo;association, d&rsquo;induction et de conditionnement par laquelle le syst\u00e8me nerveux central traite les signaux p\u00e9riph\u00e9riques pour construire son ontologie pragmatique. Ce faisant, Quine dissout la coupure s\u00e9culaire entre le sujet et l&rsquo;objet : le cerveau connaissant n&rsquo;est qu&rsquo;un morceau de la mati\u00e8re physique qui s&rsquo;organise pour cartographier le reste de l&rsquo;univers mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>4.3 La dimension normative de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie sous examen critique<\/h3>\n<p>L&rsquo;annonce fracassante de la dissolution de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie dans la psychologie comportementale suscite imm\u00e9diatement une lev\u00e9e de boucliers au sein de la communaut\u00e9 philosophique. Des d\u00e9tracteurs majeurs, parmi lesquels Jaegwon Kim dans son essai retentissant <em>What is \u00ab\u00a0Naturalized Epistemology\u00a0\u00bb?<\/em> (1988), accusent Quine de commettre un meurtre philosophique : en r\u00e9duisant l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie \u00e0 une simple description causale de ce qui <em>est<\/em> (la psychologie des processus cognitifs), il \u00e9liminerait purement et simplement ce qui constituait l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie depuis Platon, \u00e0 savoir sa dimension <em>normative<\/em> (la d\u00e9termination de ce qui <em>doit \u00eatre<\/em> cru, de ce qui est rationnellement justifi\u00e9 et \u00e9pist\u00e9miquement l\u00e9gitime).<\/p>\n<p>La r\u00e9plique de Quine, d\u00e9velopp\u00e9e notamment dans ses conf\u00e9rences ult\u00e9rieures et dans son recueil <em>La Poursuite de la v\u00e9rit\u00e9<\/em> (1990), d\u00e9samorce magistralement cette critique en red\u00e9finissant la normativit\u00e9 elle-m\u00eame dans un cadre strictement immanent et scientifique. Pour Quine, naturaliser l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie ne signifie aucunement renoncer aux normes m\u00e9thodologiques, mais les comprendre comme une forme raffin\u00e9e d&rsquo;<em>ing\u00e9nierie cognitive<\/em> ou de technologie heuristique. De m\u00eame que l&rsquo;ing\u00e9nieur civil applique les lois descriptives de la physique des mat\u00e9riaux pour concevoir des ponts capables de r\u00e9sister aux temp\u00eates, de m\u00eame l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologue naturalis\u00e9 applique les lois empiriques de la psychologie et de la statistique pour optimiser nos m\u00e9thodes d&rsquo;acquisition de croyances vraies :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La normativit\u00e9 immanente :<\/strong> Les r\u00e8gles normatives de la rationalit\u00e9 scientifique (la parcimonie ontologique, le rasoir d&rsquo;Ockham, la recherche de coh\u00e9rence logique, le refus des hypoth\u00e8ses non testables) ne tombent pas d&rsquo;un ciel intelligible platonicien ; ce sont des strat\u00e9gies empiriques d\u00e9couvertes par t\u00e2tonnements au cours de l&rsquo;histoire des sciences, qui se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9es pragmatiquement plus efficaces pour survivre et anticiper les stimulations futures.<\/li>\n<li><strong>La correction des biais cognitifs :<\/strong> En d\u00e9couvrant les pi\u00e8ges perceptifs et les failles de nos m\u00e9canismes inductifs spontan\u00e9s, la psychologie exp\u00e9rimentale ne d\u00e9truit pas la rationalit\u00e9 : elle fournit pr\u00e9cis\u00e9ment les donn\u00e9es empiriques indispensables pour prescrire comment nous <em>devons<\/em> corriger nos jugements face aux illusions trompeuses.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie normative ne dispara\u00eet donc pas : elle devient une branche de la science appliqu\u00e9e dont la vocation est de maximiser la valeur pr\u00e9dictive de nos th\u00e9ories tout en minimisant les risques d&rsquo;erreur factuelle, ancrant ainsi d\u00e9finitivement la th\u00e9orie de la rationalit\u00e9 au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9volution biologique et de l&rsquo;exp\u00e9rimentation humaine.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;ancrage b\u00e9havioriste : Langage, apprentissage et stimuli physiques<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;influence conjointe de B. F. Skinner et de la psychologie comportementale<\/h3>\n<p>Pour comprendre la radicalit\u00e9 sans concession du mod\u00e8le s\u00e9mantique de Quine, il est indispensable d&rsquo;explorer son adh\u00e9sion sans faille au paradigme de la psychologie comportementale (b\u00e9haviorisme), une orientation fa\u00e7onn\u00e9e par son compagnonnage intellectuel au long cours avec Burrhus Frederic Skinner \u00e0 Harvard. Dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, Skinner r\u00e9volutionne la psychologie en formulant les principes du b\u00e9haviorisme op\u00e9rant, rejetant toute invocation d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;\u00e2me mentaux int\u00e9rieurs (pens\u00e9es pures, volitions, repr\u00e9sentations cach\u00e9es) au profit de l&rsquo;\u00e9tude stricte des corr\u00e9lations fonctionnelles entre stimuli environnementaux, comportements moteurs et renforcements adaptatifs.<\/p>\n<p>Quine identifie imm\u00e9diatement dans le programme skinnerien l&rsquo;antidote id\u00e9al contre la s\u00e9mantique mentaliste traditionnelle, qu&rsquo;il qualifie de \u00ab mythe du mus\u00e9e des id\u00e9es \u00bb. Selon ce mythe s\u00e9culaire que Quine combat avec une f\u00e9rocit\u00e9 constante, les mots du langage ne seraient que des \u00e9tiquettes conventionnelles coll\u00e9es sur des id\u00e9es pr\u00e9existantes, des entit\u00e9s mentales invisibles suspendues dans le for int\u00e9rieur des esprits individuels. Pour Quine, ce mod\u00e8le mentaliste est scientifiquement nul et logiquement pervers : il n&rsquo;explique rien, puisqu&rsquo;il se contente de doubler le myst\u00e8re du langage public par le myst\u00e8re redoubl\u00e9 d&rsquo;un th\u00e9\u00e2tre fantomatique priv\u00e9 inaccessible \u00e0 l&rsquo;investigation empirique.<\/p>\n<p>S&rsquo;appuyant sur les travaux de Skinner \u2014 et notamment sur son livre fondateur <em>Verbal Behavior<\/em> (1957) \u2014, Quine pose pour axiome fondamental que <em>le langage est un art social<\/em>. Une langue n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un complexe d&rsquo;habitudes motrices et de dispositions au comportement verbal publiquement partag\u00e9es, acquises par conditionnement social sous la contrainte d&rsquo;un environnement physique commun. Pour l&rsquo;enfant qui apprend \u00e0 parler comme pour le linguiste qui \u00e9tudie une tribu inconnue, il n&rsquo;y a absolument rien dans le sens linguistique qui ne soit directement manifest\u00e9 dans le comportement observable, ou qui ne soit d\u00e9ductible de la fa\u00e7on dont les locuteurs r\u00e9agissent corporellement aux stimuli ambiants.<\/p>\n<h3>5.2 Stimulation de surface et signification stimulante<\/h3>\n<p>Dans <em>Le Mot et la Chose<\/em> (1960), son chef-d&rsquo;\u0153uvre incontest\u00e9, Quine entreprend de reconstruire l&rsquo;ensemble de la s\u00e9mantique \u00e0 partir de notions rigoureusement physicalistes. Au c\u0153ur de cette entreprise titanesque se trouve le concept technique novateur de <em>signification stimulante<\/em> (<em>stimulus meaning<\/em>). Refusant d&rsquo;assimiler la signification \u00e0 une Id\u00e9e abstraite ou \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 platonicienne, Quine la red\u00e9finit comme une disposition physique mesurable chez un sujet corporel :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La signification stimulante affirmative d&rsquo;une phrase pour un sujet donn\u00e9 est la classe de toutes les stimulations (motifs d&rsquo;irradiations sensorielles \u00e0 la surface de l&rsquo;organisme) qui provoqueraient son assentiment \u00e0 la phrase si celle-ci \u00e9tait soumise \u00e0 son approbation ; la signification stimulante n\u00e9gative est la classe de toutes les stimulations qui provoqueraient son dissentiment. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette formalisation brillante permet \u00e0 Quine d&rsquo;op\u00e9rer une naturalisation compl\u00e8te du s\u00e9mantique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La stimulation comme \u00e9v\u00e9nement physique :<\/strong> Une stimulation n&rsquo;est pas une \u00ab exp\u00e9rience consciente priv\u00e9e \u00bb, mais un vecteur physique mesurable d\u00e9crivant l&rsquo;activation diff\u00e9rentielle des terminaisons nerveuses r\u00e9ceptrices de l&rsquo;organisme (les motifs de photons frappant la r\u00e9tine oculaire pendant une dur\u00e9e temporelle infinit\u00e9simale donn\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;assentiment et le dissentiment :<\/strong> Les r\u00e9ponses du locuteur sont trait\u00e9es comme des sorties motrices brutes (un hochement de t\u00eate affirmatif, un froncement de sourcils, l&rsquo;\u00e9mission d&rsquo;un grognement sp\u00e9cifique), identifiables sans aucune sp\u00e9culation t\u00e9l\u00e9ologique ou psychologique.<\/li>\n<li><strong>La signification stimulante globale :<\/strong> Elle est constitu\u00e9e par le couple form\u00e9 par la signification stimulante affirmative et la signification stimulante n\u00e9gative. Deux \u00e9nonc\u00e9s d&rsquo;observation seront dits avoir la m\u00eame signification stimulante pour un individu si et seulement s&rsquo;ils suscitent rigoureusement les m\u00eames r\u00e9actions d&rsquo;assentiment et de dissentiment sous les m\u00eames conditions physiques d&rsquo;irradiation sensorielle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En rempla\u00e7ant la notion insaisissable de \u00ab sens \u00bb par celle, comportementale et fonctionnelle, de disposition au verdict sous contrainte de stimulation de surface, Quine parvient \u00e0 arracher la s\u00e9mantique aux brumes de la subjectivit\u00e9 cart\u00e9sienne pour la reloger dans le champ mesurable des sciences neuro-comportementales.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;apprentissage infantile du vocabulaire et de la grammaire<\/h3>\n<p>La mise en \u0153uvre pratique de cette s\u00e9mantique naturalis\u00e9e \u00e9clate avec une limpidit\u00e9 exemplaire dans la g\u00e9n\u00e9alogie que Quine propose de l&rsquo;acquisition linguistique chez le jeune enfant, une analyse minutieuse d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Les Racines de la r\u00e9f\u00e9rence<\/em> (1974). L&rsquo;acc\u00e8s de l&rsquo;enfant au langage ne d\u00e9bute pas par la contemplation abstraite de r\u00e8gles syntaxiques inn\u00e9es, mais par un conditionnement op\u00e9rant direct au moyen de l&rsquo;ostension sociale et de l&rsquo;imitation motrice.<\/p>\n<p>Le point d&rsquo;ancrage primordial de cet apprentissage r\u00e9side dans ce que Quine nomme les <em>\u00e9nonc\u00e9s d&rsquo;observation<\/em> (<em>observation sentences<\/em>), \u00e0 l&rsquo;image de \u00ab Rouge ! \u00bb, \u00ab Chaud ! \u00bb ou \u00ab Maman ! \u00bb. Ces \u00e9nonc\u00e9s primitifs fonctionnent initialement pour le b\u00e9b\u00e9 comme des signaux globaux indiff\u00e9renci\u00e9s, tout \u00e0 fait comparables au cri d&rsquo;alarme d&rsquo;un primate signalant la pr\u00e9sence d&rsquo;un pr\u00e9dateur dans la savane. Lorsque la m\u00e8re prononce le son \u00ab Rouge ! \u00bb en agitant un hochet \u00e9carlate devant les yeux \u00e9merveill\u00e9s de l&rsquo;enfant, elle conditionne le syst\u00e8me nerveux du nourrisson \u00e0 associer une vocalisation motrice pr\u00e9cise \u00e0 un motif sp\u00e9cifique d&rsquo;irradiation r\u00e9tinienne. Si l&rsquo;enfant babille \u00ab Rouge ! \u00bb en pr\u00e9sence de ce m\u00eame stimulus, il re\u00e7oit une caresse, un sourire ou une friandise : ce renforcement skinnerien consolide la disposition comportementale.<\/p>\n<p>Cependant, Quine insiste sur le fait capital que dans ces phases pr\u00e9coces, l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 d&rsquo;observation n&rsquo;implique encore aucune ontologie structur\u00e9e, aucune r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des \u00ab objets \u00bb singuliers stables. \u00ab Rouge ! \u00bb ou \u00ab Eau ! \u00bb sont de simples pr\u00e9dicats d&rsquo;occurrence, analogues \u00e0 des constatations m\u00e9t\u00e9orologiques comme \u00ab Il pleut ! \u00bb. Ce n&rsquo;est que tr\u00e8s lentement, \u00e0 travers un entra\u00eenement linguistique laborieux orchestr\u00e9 par les adultes, que l&rsquo;enfant acc\u00e8de \u00e0 l&rsquo;appareil conceptuel sophistiqu\u00e9 de l&rsquo;individuation et de la quantification :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9mergence des termes relationnels :<\/strong> L&rsquo;enfant apprend \u00e0 distinguer \u00ab m\u00eame \u00bb et \u00ab autre \u00bb, \u00e0 rep\u00e9rer les fronti\u00e8res spatiales discontinues des corps solides macroscopiques.<\/li>\n<li><strong>La ma\u00eetrise de la grammaire r\u00e9f\u00e9rentielle :<\/strong> L&rsquo;assimilation des pronoms relatifs (\u00ab qui \u00bb, \u00ab que \u00bb), des articles (\u00ab un \u00bb, \u00ab le \u00bb), des marqueurs de pluriel et des d\u00e9monstratifs (\u00ab ceci \u00bb, \u00ab cela \u00bb) transforme peu \u00e0 peu le pr\u00e9dicat d&rsquo;occurrence informe en un discours articul\u00e9 peupl\u00e9 d&rsquo;objets persistants dans l&rsquo;espace et le temps.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Quine, la r\u00e9f\u00e9rence aux objets n&rsquo;est donc pas une intuition perceptive originaire inscrite dans le cerveau humain : c&rsquo;est un artefact culturel hautement complexe, un \u00e9chafaudage linguistique ing\u00e9nieux transmis de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration pour coordonner les actions sociales au sein de la communaut\u00e9 physique.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction et l&rsquo;inscrutabilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la traduction radicale et l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Gavagai \u00bb<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au deuxi\u00e8me chapitre de <em>Le Mot et la Chose<\/em> que Quine d\u00e9voile la cons\u00e9quence philosophique la plus vertigineuse et la plus d\u00e9battue de son mod\u00e8le b\u00e9havioriste : l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e canonique de la <em>traduction radicale<\/em> (<em>radical translation<\/em>). Quine invite le lecteur \u00e0 imaginer un linguiste confront\u00e9 \u00e0 une communaut\u00e9 humaine isol\u00e9e dans une jungle inexplor\u00e9e, dont la langue est totalement inconnue et pour laquelle il n&rsquo;existe aucun interpr\u00e8te, aucun dictionnaire bilingue ni aucune affinit\u00e9 historique avec une langue connue. La t\u00e2che du linguiste est titanesque : r\u00e9diger un manuel de traduction de cette langue indig\u00e8ne \u00e0 partir de z\u00e9ro, en se fondant exclusivement sur les corr\u00e9lations observables entre le comportement verbal des autochtones et l&rsquo;environnement physique imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Quine met en sc\u00e8ne le moment inaugural de cette enqu\u00eate de terrain : alors qu&rsquo;un lapin d\u00e9tale brusquement \u00e0 travers la clairi\u00e8re, un autochtone pointe l&rsquo;animal du doigt et prof\u00e8re avec vivacit\u00e9 : \u00ab Gavagai ! \u00bb. Le linguiste note scrupuleusement la sc\u00e8ne. Pour v\u00e9rifier son hypoth\u00e8se premi\u00e8re (\u00ab <em>Gavagai<\/em> signifie-t-il <em>Lapin<\/em> ? \u00bb), il attend que d&rsquo;autres lapins apparaissent pour susciter l&rsquo;assentiment de l&rsquo;indig\u00e8ne \u00e0 la formule \u00ab Gavagai ? \u00bb, tout en interrogeant le locuteur en pr\u00e9sence d&rsquo;autres animaux (chiens, oiseaux) pour v\u00e9rifier le dissentiment. Au terme de multiples \u00e9preuves statistiques scrupuleuses, le linguiste \u00e9tablit que l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Gavagai \u00bb et notre mot \u00ab Lapin \u00bb poss\u00e8dent exactement la m\u00eame <em>signification stimulante affirmative et n\u00e9gative<\/em>. Chaque fois qu&rsquo;il est appropri\u00e9 d&rsquo;acquiescer \u00e0 \u00ab Lapin \u00bb, il est appropri\u00e9 d&rsquo;acquiescer \u00e0 \u00ab Gavagai \u00bb.<\/p>\n<p>Le linguiste est-il pour autant fond\u00e9 \u00e0 traduire sans ambigu\u00eft\u00e9 le terme \u00ab Gavagai \u00bb par le nom commun \u00ab Lapin \u00bb ? C&rsquo;est ici que Quine fait surgir un ab\u00eeme ontologique insoup\u00e7onn\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;assentiment provoqu\u00e9 par la vue globale de l&rsquo;animal est strictement compatible avec la traduction de \u00ab Gavagai \u00bb par le nom d&rsquo;un objet concret singulier : <strong>\u00ab Lapin \u00bb<\/strong>.<\/li>\n<li>Mais cette m\u00eame stimulation sensorielle est tout aussi rigoureusement corr\u00e9l\u00e9e avec la pr\u00e9sence d&rsquo;une <strong>\u00ab partie non d\u00e9tach\u00e9e de lapin \u00bb<\/strong> (une patte, une oreille, un fragment de fourrure sont toujours pr\u00e9sents quand le lapin est pr\u00e9sent).<\/li>\n<li>Elle est \u00e9galement coextensive \u00e0 un <strong>\u00ab segment temporel ou stade de lapin \u00bb<\/strong> (un lapin consid\u00e9r\u00e9 comme un ver spatio-temporel quadridimensionnel qui manifeste une tranche instantan\u00e9e).<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;accorde tout autant avec la manifestation ponctuelle de la forme universelle ou de l&rsquo;Id\u00e9e abstraite de <strong>\u00ab Lapinit\u00e9 \u00bb<\/strong>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Puisque toute stimulation qui confirme la pr\u00e9sence d&rsquo;un lapin confirme simultan\u00e9ment la pr\u00e9sence d&rsquo;une partie non d\u00e9tach\u00e9e de lapin ou d&rsquo;un stade temporel de lapin, le comportement d&rsquo;assentiment de l&rsquo;indig\u00e8ne est incapable, par principe, de trancher entre ces d\u00e9coupages ontologiques radicalement distincts.<\/p>\n<h3>6.2 La th\u00e8se forte de l&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction<\/h3>\n<p>Ce paradoxe apparent ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple difficult\u00e9 pratique ou d&rsquo;une limitation \u00e9pist\u00e9mique passag\u00e8re li\u00e9e \u00e0 la maladresse du chercheur. Quine soutient une th\u00e8se m\u00e9taphysique et s\u00e9mantique immens\u00e9ment plus radicale : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/quine\/#IndTra\">th\u00e8se de l&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction<\/a>. Selon cette th\u00e8se forte, il est tout \u00e0 fait possible d&rsquo;\u00e9laborer deux manuels de traduction distincts pour une m\u00eame langue indig\u00e8ne, tous deux rigoureusement conformes \u00e0 la totalit\u00e9 des dispositions comportementales verbales de tous les locuteurs pass\u00e9s, pr\u00e9sents et futurs, mais qui attribuent aux termes indig\u00e8nes des significations et des structures syntaxiques mutuellement incompatibles.<\/p>\n<p>Il est crucial de bien comprendre la distinction fondamentale que Quine op\u00e8re entre la simple <em>sous-d\u00e9termination physique des th\u00e9ories<\/em> et la v\u00e9ritable <em>ind\u00e9termination s\u00e9mantique de la traduction<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sous-d\u00e9termination physique<\/strong> rel\u00e8ve d&rsquo;une limitation inductive ordinaire : la physique est sous-d\u00e9termin\u00e9e par l&rsquo;observation parce qu&rsquo;il existe une infinit\u00e9 de th\u00e9ories physiques compatibles avec les donn\u00e9es, mais nous croyons n\u00e9anmoins fermement qu&rsquo;il existe un monde physique r\u00e9el dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s mat\u00e9rielles objectives (\u00ab il y a un fait de la nature \u00bb), m\u00eame si nous ne pouvons l&rsquo;appr\u00e9hender que de mani\u00e8re sous-d\u00e9termin\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction<\/strong> se situe \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 : il n&rsquo;y a, en r\u00e9alit\u00e9, <em>aucun fait objectif du sens<\/em> (\u00ab no fact of the matter \u00bb) cach\u00e9 derri\u00e8re le comportement verbal. L&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un locuteur penserait secr\u00e8tement \u00e0 une \u00ab partie de lapin \u00bb plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un \u00ab lapin entier \u00bb en l&rsquo;absence de tout signal comportemental distinctif rel\u00e8ve d&rsquo;une pure illusion mentaliste. La signification n&rsquo;est pas une entit\u00e9 cach\u00e9e attendant d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couverte ; elle est int\u00e9gralement \u00e9puis\u00e9e par les manifestations publiques du comportement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Deux manuels rivaux qui traduisent l&rsquo;un par \u00ab Lapin \u00bb et l&rsquo;autre par \u00ab Partie de lapin \u00bb ne sont pas l&rsquo;un vrai et l&rsquo;autre faux ; ils constituent deux syst\u00e8mes analytiques d&rsquo;ajustement globalement coh\u00e9rents, tous deux scientifiquement irr\u00e9prochables face aux donn\u00e9es comportementales, mais irr\u00e9conciliables entre eux. La traduction n&rsquo;est donc pas une science exacte r\u00e9v\u00e9lant des \u00e9quivalences pr\u00e9existantes, mais un exercice pragmatique d&rsquo;ing\u00e9nierie communicationnelle gouvern\u00e9 par des conventions analytiques arbitraires.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;inscrutabilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence et la relativit\u00e9 ontologique<\/h3>\n<p>De l&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction d\u00e9coule inexorablement un corollaire aux cons\u00e9quences vertigineuses : l&rsquo;<em>inscrutabilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence<\/em> (<em>inscrutability of reference<\/em>). Si le comportement observable ne permet jamais d&rsquo;isoler si un mot r\u00e9f\u00e8re \u00e0 un corps solide individuel, \u00e0 un faisceau de parties spatiales ou \u00e0 une tranche temporelle, cela signifie que la question \u00ab \u00c0 quel objet pr\u00e9cis ce terme r\u00e9f\u00e8re-t-il en v\u00e9rit\u00e9 ? \u00bb est tout simplement d\u00e9nu\u00e9e de sens lorsqu&rsquo;elle est pos\u00e9e dans l&rsquo;absolu.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion culmine en 1968 lors des c\u00e9l\u00e8bres conf\u00e9rences John Dewey prononc\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia, publi\u00e9es sous le titre <em>Ontological Relativity<\/em> (<em>Relativit\u00e9 ontologique<\/em>). Quine y affirme que parler des objets auxquels renvoient nos termes n&rsquo;a de sens que <em>relativement \u00e0 un langage d&rsquo;arri\u00e8re-plan<\/em> (<em>background language<\/em>) et \u00e0 un syst\u00e8me de coordonn\u00e9es conceptuelles pr\u00e9alablement accept\u00e9 :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Il est d\u00e9nu\u00e9 de sens de se demander \u00e0 quoi r\u00e9f\u00e8rent les objets d&rsquo;une th\u00e9orie prise isol\u00e9ment, ind\u00e9pendamment de la mani\u00e8re dont nous traduisons ou interpr\u00e9tons cette th\u00e9orie au sein d&rsquo;un m\u00e9talangage plus large dont nous acceptons l&rsquo;ontologie sans la questionner pour l&rsquo;instant. La r\u00e9f\u00e9rence est ins\u00e9parable de la relativit\u00e9 ontologique. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour le psychologue et le philosophe de l&rsquo;esprit, ce r\u00e9sultat quinien produit un \u00e9branlement profond. Il d\u00e9montre l&rsquo;impossibilit\u00e9 th\u00e9orique absolue d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;ontologie d&rsquo;autrui ou de d\u00e9crypter la structure conceptuelle exacte d&rsquo;un esprit sans projeter arbitrairement nos propres cat\u00e9gories linguistiques de d\u00e9part. Lorsque nous affirmons qu&rsquo;un enfant ou qu&rsquo;un cong\u00e9n\u00e8re \u00ab voit un lapin \u00bb, nous ne faisons que calquer sur ses r\u00e9ponses physiques notre propre d\u00e9coupage lexical occidental sans aucune garantie que sa m\u00e9canique neuro-cognitive d\u00e9coupe le tissu du r\u00e9el selon les m\u00eames fronti\u00e8res d&rsquo;objets discrets. L&rsquo;objectivit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence se dissout ainsi au profit d&rsquo;un syst\u00e8me de projections pragmatiques r\u00e9ciproques au sein de la communaut\u00e9 linguistique.<\/p>\n<h2>7. Ontologie, logique formelle et engagement ontologique<\/h2>\n<h3>7.1 Le crit\u00e8re d&rsquo;engagement ontologique<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 sa d\u00e9construction de la s\u00e9mantique positiviste, Quine a refondu de fond en comble l&rsquo;ontologie \u2014 cette discipline reine de la m\u00e9taphysique qui s&rsquo;interroge sur \u00ab ce qui existe \u00bb. D\u00e8s 1948, dans un essai d&rsquo;une concision fulgurante intitul\u00e9 <em>De ce qui est<\/em> (<em>On What There Is<\/em>), il pose les jalons d&rsquo;une r\u00e9volution analytique qui lib\u00e8re d\u00e9finitivement la philosophie des chim\u00e8res ontologiques qui l&rsquo;encombraient depuis des si\u00e8cles, notamment le paradoxe de la non-existence souvent d\u00e9sign\u00e9 sous le nom de \u00ab barbe de Platon \u00bb.<\/p>\n<p>Comment pouvons-nous affirmer avec v\u00e9rit\u00e9 que \u00ab P\u00e9gase n&rsquo;existe pas \u00bb sans supposer, par le simple fait d&rsquo;utiliser le nom \u00ab P\u00e9gase \u00bb, qu&rsquo;il existe d&rsquo;une certaine fa\u00e7on un \u00eatre qui poss\u00e8de la propri\u00e9t\u00e9 de ne pas exister ? Pour dissoudre ce sophisme qui poussait des philosophes comme Alexius Meinong \u00e0 peupler l&rsquo;univers d&rsquo;objets impossibles et d&rsquo;entit\u00e9s subsistantes non r\u00e9elles (le cheval ail\u00e9, le cercle carr\u00e9), Quine mobilise avec virtuosit\u00e9 la th\u00e9orie des descriptions d\u00e9finies de Bertrand Russell et la logique des pr\u00e9dicats du premier ordre. Il \u00e9nonce alors son maxime ontologique universelle devenue immens\u00e9ment c\u00e9l\u00e8bre :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab \u00catre, c&rsquo;est \u00eatre la valeur d&rsquo;une variable li\u00e9e. \u00bb (<em>To be is to be the value of a bound variable.<\/em>)\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le crit\u00e8re d&rsquo;engagement ontologique quinien fonctionne comme un crible d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 m\u00e9canique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La reformulation au premier ordre :<\/strong> Pour d\u00e9couvrir ce \u00e0 quoi une th\u00e9orie scientifique ou philosophique s&rsquo;engage ontologiquement, il suffit de traduire l&rsquo;ensemble de ses assertions fondamentales dans la notation rigoureuse de la logique des pr\u00e9dicats quantifi\u00e9e au moyen des quantificateurs universel (\u2200) et existentiel (\u2203).<\/li>\n<li><strong>Le r\u00f4le de la variable li\u00e9e :<\/strong> Ce ne sont pas les mots, les noms propres ou les pr\u00e9dicats du discours qui engagent l&rsquo;existence d&rsquo;une chose. Un discours qui affirme \u00ab Le ciel est bleu \u00bb n&rsquo;engage aucunement l&rsquo;existence d&rsquo;une entit\u00e9 abstraite myst\u00e9rieuse nomm\u00e9e \u00ab la bleuit\u00e9 \u00bb. La th\u00e9orie ne s&rsquo;engage ontologiquement envers un type d&rsquo;entit\u00e9s que si et seulement si ces entit\u00e9s doivent \u00eatre imp\u00e9rativement incluses dans le domaine de discours des variables li\u00e9es (x) pour que les \u00e9nonc\u00e9s existentiels de la forme \u00ab (\u2203x) (x est un photon) \u00bb soient tenus pour vrais.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ce geste salvateur, Quine purge la philosophie de toutes les entit\u00e9s intensionnelles obscures : les essences aristot\u00e9liciennes, les significations autonomes, les propositions fantomatiques et les qualit\u00e9s platoniciennes sont balay\u00e9es. L&rsquo;ontologie n&rsquo;est plus une sp\u00e9culation n\u00e9buleuse sur le n\u00e9ant et l&rsquo;\u00eatre, mais un audit formel implacable de la structure logique de nos th\u00e9ories scientifiques les plus abouties.<\/p>\n<h3>7.2 Le physicalisme et le r\u00e9alisme scientifique pragmatique<\/h3>\n<p>Arm\u00e9 de ce crit\u00e8re logique d&rsquo;engagement, quelle ontologie positive Quine adopte-t-il pour son propre compte ? Sa r\u00e9ponse est d&rsquo;une sobri\u00e9t\u00e9 spartiate : il professe un <em>physicalisme intransigeant<\/em> adoss\u00e9 \u00e0 un r\u00e9alisme scientifique vigoureusement pragmatique. Ce qui existe dans l&rsquo;univers, ce sont prioritairement les objets physiques mat\u00e9riels, distribu\u00e9s dans le continuum quadri-dimensionnel de l&rsquo;espace-temps, des galaxies les plus gigantesques jusqu&rsquo;aux particules subatomiques d\u00e9couvertes par la m\u00e9canique quantique.<\/p>\n<p>Quine r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement toutes les formes d&rsquo;id\u00e9alisme philosophique, de spiritualisme ou de ph\u00e9nom\u00e9nisme subjectif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le rejet du ph\u00e9nom\u00e9nisme :<\/strong> L&rsquo;id\u00e9e que les tables et les arbres ne seraient que des faisceaux de perceptions sensorielles ou de pures apparences dans une conscience est balay\u00e9e par Quine comme une hypoth\u00e8se cognitivement ruineuse. Si nous postulons l&rsquo;existence d&rsquo;objets physiques permanents au-del\u00e0 du flux d\u00e9sordonn\u00e9 de nos stimulations r\u00e9tiniennes, c&rsquo;est parce que l&rsquo;hypoth\u00e8se physique des corps solides s&rsquo;av\u00e8re infiniment plus simple, plus maniable et pr\u00e9dictivement plus puissante que l&rsquo;invraisemblable complexit\u00e9 d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie purement subjective.<\/li>\n<li><strong>Le pragmatisme ontologique :<\/strong> Dans <em>Deux dogmes de l&#8217;empirisme<\/em>, Quine pousse la provocation philosophique jusqu&rsquo;\u00e0 comparer les objets physiques ordinaires aux dieux d&rsquo;Hom\u00e8re : tous deux sont des mythes \u00e9pist\u00e9mologiques invent\u00e9s par les hommes pour ordonner leur exp\u00e9rience sensible. Mais Quine s&#8217;empresse d&rsquo;ajouter que le mythe physique des objets mat\u00e9riels est incomparablement sup\u00e9rieur au mythe mythologique, car il a fait la preuve \u00e9clatante de son efficacit\u00e9 explicative et technologique au sein des sciences naturelles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour autant, ce physicalisme strict ne conduit pas Quine \u00e0 un r\u00e9ductionnisme vulgaire : il reconna\u00eet pleinement la r\u00e9alit\u00e9 des tables, des rochers et des cellules vivantes au m\u00eame titre que celle des \u00e9lectrons. Tout ce qui occupe une r\u00e9gion d\u00e9limit\u00e9e de l&rsquo;espace-temps et interagit causalement avec le monde mat\u00e9riel est accueilli sans r\u00e9serve au sein de son ontologie physique \u00e9pur\u00e9e.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;argument d&rsquo;indispensabilit\u00e9 de Quine-Putnam<\/h3>\n<p>N\u00e9anmoins, le mat\u00e9rialisme physicaliste de Quine se heurte imm\u00e9diatement \u00e0 une redoutable \u00e9nigme logique : que faire des math\u00e9matiques pures ? Un physicaliste rigide devrait logiquement refuser l&rsquo;existence des nombres, des fonctions et des ensembles, puisque nul n&rsquo;a jamais crois\u00e9 le nombre 7 ou l&rsquo;ensemble vide en train de fl\u00e2ner dans l&rsquo;espace-temps. Pourtant, la physique fondamentale ne peut formuler ses lois (la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, la m\u00e9canique quantique, l&rsquo;\u00e9lectromagn\u00e9tisme) sans recourir massivement \u00e0 l&rsquo;appareil formel du calcul diff\u00e9rentiel, des espaces de Hilbert et de la th\u00e9orie des ensembles.<\/p>\n<p>Pour surmonter cette contradiction sans c\u00e9der au mysticisme platonicien, Quine, en \u00e9troite convergence avec son coll\u00e8gue de Harvard Hilary Putnam, formule ce qui est d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans toute la philosophie analytique sous le nom d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mathphil-indis\/\">argument d&rsquo;indispensabilit\u00e9 de Quine-Putnam<\/a>. Cet argument logique se d\u00e9ploie selon une rigueur imparable :<\/p>\n<ol>\n<li>Nous devons nous engager ontologiquement envers l&rsquo;existence de toutes les entit\u00e9s qui sont absolument indispensables pour formuler nos meilleures th\u00e9ories scientifiques du monde physique.<\/li>\n<li>Les entit\u00e9s math\u00e9matiques abstraites \u2014 sp\u00e9cifiquement les <strong>classes<\/strong> ou <strong>ensembles<\/strong> \u2014 sont rigoureusement indispensables \u00e0 la formulation de nos meilleures th\u00e9ories physiques.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, nous sommes rationnellement contraints d&rsquo;admettre l&rsquo;existence objective des ensembles math\u00e9matiques au sein de notre ontologie globale.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce platonisme contraint et r\u00e9ticent, souvent qualifi\u00e9 de \u00ab platonisme par n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb ou d&rsquo;inclinisme math\u00e9matique pragmatique, est le prix direct que Quine accepte de payer pour pr\u00e9server son holisme m\u00e9thodologique. Puisque nos th\u00e9ories physiques sont test\u00e9es en bloc devant le tribunal de l&rsquo;exp\u00e9rience, la confirmation empirique rejaillit sur l&rsquo;ensemble de la machinerie d\u00e9ductive : lorsque la pr\u00e9diction d&rsquo;une \u00e9clipse astronomique r\u00e9ussit au centi\u00e8me de seconde pr\u00e8s, cette \u00e9clatante r\u00e9ussite empirique ne confirme pas seulement les lois gravitationnelles d&rsquo;Einstein, elle confirme simultan\u00e9ment la th\u00e9orie des \u00e9quations diff\u00e9rentielles et l&rsquo;arithm\u00e9tique ensembliste qui ont permis de calculer la trajectoire orbitale.<\/p>\n<p>Quine trace n\u00e9anmoins une fronti\u00e8re infranchissable au sein de cet univers formel : il admet les ensembles math\u00e9matiques parce que la physique moderne en a imp\u00e9rieusement besoin pour pr\u00e9dire le comportement de la mati\u00e8re physique ; en revanche, il bannit impitoyablement les envol\u00e9es de la th\u00e9orie des ensembles transfinis sup\u00e9rieurs (les cardinaux inaccessibles gigantesques) qu&rsquo;il consid\u00e8re comme des r\u00e9cr\u00e9ations esth\u00e9tiques vides de tout contenu empirique, d\u00e9nu\u00e9es du moindre ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9 naturelle.<\/p>\n<h2>8. La critique quinienne des notions intentionnelles et des attitudes propositionnelles<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle et les contextes modaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions logiques les plus \u00e9blouissantes de Quine r\u00e9side dans son autopsie impitoyable de ce qu&rsquo;il a baptis\u00e9 l&rsquo;<em>opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle<\/em> (<em>referential opacity<\/em>). Dans la logique standard du premier ordre r\u00e9gie par l&rsquo;extensionalit\u00e9 pure, s&rsquo;applique le principe fondamental de l&rsquo;indiscernabilit\u00e9 des identiques ou substitution <em>salva veritate<\/em> (formul\u00e9 jadis par Leibniz) : si deux expressions d\u00e9signent rigoureusement le m\u00eame objet dans le monde (si a = b), on peut substituer \u00ab a \u00bb \u00e0 \u00ab b \u00bb dans n&rsquo;importe quel \u00e9nonc\u00e9 vrai sans que la valeur de v\u00e9rit\u00e9 de cet \u00e9nonc\u00e9 ne soit alt\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Or, Quine d\u00e9montre que ce principe logique cardinal s&rsquo;effondre de mani\u00e8re catastrophique d\u00e8s lors que l&rsquo;on p\u00e9n\u00e8tre dans deux types de discours particuli\u00e8rement pris\u00e9s par les philosophes : les contextes de <strong>logique modale<\/strong> (faisant intervenir la n\u00e9cessit\u00e9 et la possibilit\u00e9) et les contextes d&rsquo;<strong>attitudes propositionnelles<\/strong> (faisant intervenir des verbes psychologiques mentalistes tels que \u00ab croire \u00bb, \u00ab d\u00e9sirer \u00bb, \u00ab savoir \u00bb ou \u00ab craindre \u00bb) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9sastre des contextes modaux :<\/strong> Consid\u00e9rons l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 math\u00e9matique vrai : \u00ab 9 est n\u00e9cessairement sup\u00e9rieur \u00e0 7 \u00bb. Sachant que \u00ab 9 \u00bb est empiriquement identique au \u00ab nombre des plan\u00e8tes du syst\u00e8me solaire \u00bb (dans l&rsquo;astronomie de l&rsquo;\u00e9poque de Quine), la substitution leibnizienne devrait nous autoriser \u00e0 \u00e9crire en toute v\u00e9rit\u00e9 : \u00ab Le nombre des plan\u00e8tes du syst\u00e8me solaire est n\u00e9cessairement sup\u00e9rieur \u00e0 7 \u00bb. Or cette proposition est manifestement fausse, car le syst\u00e8me solaire aurait parfaitement pu comporter seulement cinq ou six plan\u00e8tes sans enfreindre aucune loi logique. Le contexte modal a rendu la position occup\u00e9e par le terme singulier opaque \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence directe.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9sastre des attitudes propositionnelles psychologiques :<\/strong> Soit la v\u00e9rit\u00e9 av\u00e9r\u00e9e : \u00ab Philippe croit que Cic\u00e9ron \u00e9tait un grand orateur \u00bb. Sachant que l&rsquo;individu romain nomm\u00e9 \u00ab Cic\u00e9ron \u00bb est strictement la m\u00eame personne physique que celle qui portait le patronyme \u00ab Tullius \u00bb, une substitution logique pure devrait nous permettre d&rsquo;affirmer : \u00ab Philippe croit que Tullius \u00e9tait un grand orateur \u00bb. Pourtant, Philippe peut ignorer totalement que Cic\u00e9ron et Tullius ne sont qu&rsquo;un seul et m\u00eame homme, et affirmer avec conviction que Tullius \u00e9tait un g\u00e9n\u00e9ral sanguinaire incomp\u00e9tent.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Quine, ces distorsions logiques ne sont pas de simples curiosit\u00e9s grammaticales : elles constituent une preuve r\u00e9dhibitoire que les logiques intensionnelles et les langages de la croyance sont structurellement boiteux, d\u00e9fiant les r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires de la quantification objective. Sa critique f\u00e9roce de la logique modale quantifi\u00e9e (notamment d\u00e9velopp\u00e9e contre les travaux de son amie Ruth Barcan Marcus et de Saul Kripke) l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9clarer que la logique modale n&rsquo;est qu&rsquo;une rechute r\u00e9gressive dans l&rsquo;essentialisme aristot\u00e9licien le plus d\u00e9suet, consistant \u00e0 attribuer \u00e0 des objets en eux-m\u00eames des propri\u00e9t\u00e9s \u00ab n\u00e9cessaires \u00bb ou \u00ab contingentes \u00bb ind\u00e9pendamment de la fa\u00e7on dont nous les d\u00e9signons par le langage.<\/p>\n<h3>8.2 Le rejet de la psychologie populaire (Folk Psychology)<\/h3>\n<p>Cette invalidation logique de l&rsquo;opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle conduit directement Quine \u00e0 porter un coup d\u00e9vastateur \u00e0 ce que les philosophes contemporains de l&rsquo;esprit d\u00e9signent sous le nom de <em>psychologie populaire<\/em> ou <em>psychologie du sens commun<\/em> (<em>Folk Psychology<\/em>). Depuis l&rsquo;aube de la conscience humaine, notre discours social ordinaire s&rsquo;appuie sur un \u00e9chafaudage d&rsquo;attitudes propositionnelles pour expliquer et pr\u00e9dire le comportement de nos semblables : nous affirmons couramment que \u00ab Jean prend son parapluie <em>parce qu&rsquo;il croit<\/em> qu&rsquo;il va pleuvoir et <em>d\u00e9sire<\/em> ne pas \u00eatre mouill\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Quine affirme avec une tranquille f\u00e9rocit\u00e9 que ce lexique mentaliste traditionnel est th\u00e9oriquement vermoulu et scientifiquement irr\u00e9cup\u00e9rable :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Un statut th\u00e9orique b\u00e2tard :<\/strong> Les concepts de \u00ab croyance \u00bb, d&rsquo;\u00ab intention \u00bb, de \u00ab d\u00e9sir \u00bb ou d&rsquo;\u00ab acte de volont\u00e9 \u00bb n&rsquo;ont aucune correspondance physique assignable au niveau microscopique ou macroscopique. Ils fonctionnent comme des m\u00e9taphores pr\u00e9-scientifiques commodes pour la vie sociale de tous les jours, tout \u00e0 fait comparables \u00e0 la fa\u00e7on dont les anciens physiciens animaient la nature d&rsquo;esprits vitaux ou de \u00ab forces occultes \u00bb pour expliquer pourquoi l&rsquo;eau monte dans les pompes \u00e0 vide.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;incommensurabilit\u00e9 avec la science physique :<\/strong> Comme Quine le formule de mani\u00e8re m\u00e9morable dans <em>Le Mot et la Chose<\/em>, l&rsquo;idiome intentionnel de Franz Brentano \u2014 selon lequel les \u00e9tats mentaux se caract\u00e9risent par leur direction vers un objet intentionnel interne \u2014 ne saurait \u00eatre greff\u00e9 sur le corps d&rsquo;une science physique aust\u00e8re. Il n&rsquo;existe aucun pont logique, aucune passerelle de traduction nomologique continue entre le vocabulaire des intentions et la m\u00e9canique d\u00e9terministe des particules et des neurones.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette mise \u00e0 mort m\u00e9thodique de la psychologie intentionnelle, Quine s&rsquo;affirme comme le pionnier incontest\u00e9 et l&rsquo;inspirateur direct de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/materialism-eliminative\/\">\u00e9liminativisme mat\u00e9rialiste radical<\/a> qui sera ult\u00e9rieurement popularis\u00e9 et radicalis\u00e9 par Paul Churchland et Patricia Churchland. Si la psychologie veut v\u00e9ritablement s&rsquo;\u00e9riger en science mature au sein du concert des disciplines de la nature, elle doit se pr\u00e9parer \u00e0 abandonner sans regrets le folklore des \u00ab \u00e9tats de conscience \u00bb pour lui substituer une neurobiologie comportementale rigoureusement physicaliste.<\/p>\n<h3>8.3 La naturalisation des attitudes propositionnelles<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cet ab\u00eeme conceptuel, quelle attitude le savant naturaliste doit-il adopter devant l&rsquo;omnipr\u00e9sence du discours mentaliste dans la soci\u00e9t\u00e9 humaine ? Quine ne propose pas de rendre le langage ordinaire muet ou d&rsquo;interdire l&rsquo;usage de verbes comme \u00ab croire \u00bb dans les conversations informelles de salon ; il pr\u00e9conise plut\u00f4t une double strat\u00e9gie pragmatique d&rsquo;\u00e9vitement logique et de naturalisation physiologique.<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, dans le cadre de la science pure r\u00e9gie par le canon d&rsquo;une th\u00e9orie rigoureuse du premier ordre, Quine exige que l&rsquo;idiome des attitudes propositionnelles soit purement et simplement <em>\u00e9limin\u00e9<\/em>. La physique, la chimie et une neurobiologie accomplie n&rsquo;ont aucun besoin de recourir \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s opaques comme \u00ab La cellule croit que le sucre est pr\u00e9sent \u00bb ou \u00ab L&rsquo;organisme d\u00e9sire fuir \u00bb : elles d\u00e9crivent les processus sous forme de gradients d&rsquo;affinit\u00e9s chimiques, d&rsquo;arcs r\u00e9flexes, de cascades mol\u00e9culaires et de d\u00e9charges synaptiques strictement extensionnels.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, lorsque l&rsquo;on souhaite rendre compte empiriquement du fait qu&rsquo;un \u00eatre humain prononce ou adopte une attitude propositionnelle, Quine propose de reformuler l&rsquo;\u00e9tat mental en termes de <em>dispositions neurophysiologiques et motrices<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Dire qu&rsquo;un sujet \u00ab croit que p \u00bb ne signifie pas que son \u00e2me contemple une Id\u00e9e \u00e9th\u00e9r\u00e9e nomm\u00e9e \u00ab p \u00bb, mais signifie simplement que son organisme physique se trouve dans un \u00e9tat physiologique d\u00e9termin\u00e9 le disposant \u00e0 acquiescer publiquement \u00e0 l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 vocal \u00ab p \u00bb, ou \u00e0 agir corporellement selon des sch\u00e9mas d&rsquo;\u00e9vitement ou d&rsquo;approche pr\u00e9visibles lorsque des stimuli sp\u00e9cifiques surviennent.<\/li>\n<li>Cette disposition physique est un \u00e9tat structurel mat\u00e9riel du syst\u00e8me nerveux central, une configuration biologique complexe de circuits synaptiques fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;histoire \u00e9volutive et l&rsquo;entra\u00eenement comportemental individuel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche d\u00e9samorce radicalement le mentalisme tout en pr\u00e9servant la compatibilit\u00e9 absolue du r\u00e9ductionnisme m\u00e9thodologique avec la neurologie la plus pointue. Cependant, Quine manifeste une m\u00e9fiance permanente envers les mod\u00e8les computationnels symboliques de l&rsquo;esprit (comme le computationnalisme de Jerry Fodor) qui tentaient alors d&rsquo;assimiler le cerveau \u00e0 un ordinateur manipulant des symboles internes dou\u00e9s d&rsquo;une syntaxe mentale (\u00ab le mentalais \u00bb). Pour Quine, postuler un \u00ab langage de la pens\u00e9e \u00bb int\u00e9rieur ne fait que r\u00e9introduire le fant\u00f4me dans la machine sous le masque trompeur de la m\u00e9taphore informatique.<\/p>\n<h2>9. La controverse majeure avec Noam Chomsky : Inn\u00e9isme contre comportementalisme<\/h2>\n<h3>9.1 Le d\u00e9bat sur la pauvret\u00e9 du stimulus<\/h3>\n<p>Au confluent de la philosophie du langage, de la logique formelle et de la psychologie naissante \u00e9clate, au tournant des ann\u00e9es 1960 et 1970, l&rsquo;une des querelles intellectuelles les plus c\u00e9l\u00e8bres et les plus fondatrices de l&rsquo;histoire des sciences cognitives contemporaines : l&rsquo;affrontement titanesque entre Willard Van Orman Quine et le jeune linguiste du MIT, Noam Chomsky. Ce d\u00e9bat cristallise l&rsquo;opposition s\u00e9culaire entre deux visions antith\u00e9tiques de la nature humaine : l&#8217;empirisme b\u00e9havioriste radical d&rsquo;une part, et le rationalisme inn\u00e9iste cart\u00e9sien d&rsquo;autre part.<\/p>\n<p>Le fer de lance de l&rsquo;offensive chomskienne repose sur le c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/innateness-language\/\">argument de la pauvret\u00e9 du stimulus<\/a> (<em>poverty of the stimulus argument<\/em>). Dans sa critique d\u00e9vastatrice de 1959 du livre de Skinner <em>Verbal Behavior<\/em>, prolong\u00e9e par ses discussions directes des th\u00e8ses de Quine, Chomsky affirme qu&rsquo;il est math\u00e9matiquement et cognitivement impossible d&rsquo;expliquer comment un jeune enfant humain parvient \u00e0 ma\u00eetriser la syntaxe infiniment cr\u00e9ative de sa langue maternelle en quelques ann\u00e9es \u00e0 peine par le seul jeu de l&rsquo;induction statistique, du conditionnement associatif et de l&rsquo;imitation sociale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des donn\u00e9es empiriques :<\/strong> Les \u00e9chantillons de langage auxquels le b\u00e9b\u00e9 est expos\u00e9 dans son environnement familial sont fragmentaires, hach\u00e9s, remplis de bafouillages, d&rsquo;h\u00e9sitations, de fautes de syntaxe et d&rsquo;inach\u00e8vements.<\/li>\n<li><strong>La finitude des entr\u00e9es face \u00e0 l&rsquo;infinit\u00e9 des sorties :<\/strong> L&rsquo;enfant n&rsquo;entend au cours de sa prime enfance qu&rsquo;un nombre fini de phrases physiques ; pourtant, il devient capable, d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de trois ou quatre ans, d&rsquo;engendrer et de comprendre instantan\u00e9ment une infinit\u00e9 de phrases parfaitement grammaticales et in\u00e9dites qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais entendues auparavant.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;absence d&rsquo;\u00e9vidences n\u00e9gatives :<\/strong> Les parents corrigent parfois le contenu de v\u00e9rit\u00e9 des \u00e9nonc\u00e9s de leur enfant, mais ils ne corrigent pratiquement jamais de fa\u00e7on syst\u00e9matique ses erreurs de structure syntaxique formelle profonde. L&rsquo;enfant ne dispose donc d&rsquo;aucune r\u00e9troaction n\u00e9gative rigoureuse pour \u00e9liminer les g\u00e9n\u00e9ralisations fautives.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Chomsky, la conclusion est in\u00e9luctable : l&rsquo;esprit humain ne saurait \u00eatre une page blanche (<em>tabula rasa<\/em>) passive model\u00e9e par l&rsquo;environnement. L&rsquo;esp\u00e8ce humaine doit obligatoirement poss\u00e9der un patrimoine g\u00e9n\u00e9tique hautement sp\u00e9cialis\u00e9, un organe mental d\u00e9di\u00e9 nomm\u00e9 <em>Dispositif d&rsquo;Acquisition du Langage<\/em> (LAD pour <em>Language Acquisition Device<\/em>) codant une <em>Grammaire Universelle<\/em> inn\u00e9e d&rsquo;une extraordinaire richesse formelle.<\/p>\n<h3>9.2 Connaissance tacite contre disposition comportementale<\/h3>\n<p>La r\u00e9ponse de Quine \u00e0 l&rsquo;offensive inn\u00e9iste de Chomsky constitue une d\u00e9fense exemplaire de la m\u00e9thode scientifique aust\u00e8re face \u00e0 la prolif\u00e9ration d&rsquo;hypoth\u00e8ses mentalistes superflues. Quine ne conteste nullement que l&rsquo;enfant humain poss\u00e8de une constitution biologique inn\u00e9e qui le diff\u00e9rencie fondamentalement d&rsquo;un chimpanz\u00e9 ou d&rsquo;une pierre : un b\u00e9b\u00e9 humain apprend \u00e0 parler lorsqu&rsquo;il est immerg\u00e9 dans une communaut\u00e9 parlante, tandis qu&rsquo;un jeune singe \u00e9lev\u00e9 dans les m\u00eames conditions physiques n&rsquo;acquerra jamais la moindre syntaxe articul\u00e9e. La divergence th\u00e9orique ne porte donc pas sur l&rsquo;existence d&rsquo;une base biologique inn\u00e9e, mais sur la <em>nature interne<\/em> de cette dotation et sur le statut \u00e9pist\u00e9mologique qu&rsquo;il convient de lui conf\u00e9rer.<\/p>\n<p>Quine r\u00e9cuse avec la derni\u00e8re \u00e9nergie la th\u00e8se chomskienne selon laquelle l&rsquo;esprit poss\u00e9derait une \u00ab connaissance tacite ou inconsciente de r\u00e8gles grammaticales g\u00e9n\u00e9ratives \u00bb. Pour Quine, attribuer \u00e0 un nourrisson de dix-huit mois la manipulation mentale de structures arborescentes et de r\u00e8gles de transformation syntaxique abstraites constitue une r\u00e9gression scolastique flagrante, un retour injustifi\u00e9 aux facult\u00e9s occultes de l&rsquo;\u00e2me m\u00e9di\u00e9vale :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Dire qu&rsquo;un organisme ob\u00e9it \u00e0 une r\u00e8gle ne signifie pas qu&rsquo;il h\u00e9berge une transcription mentale cach\u00e9e de cette r\u00e8gle qu&rsquo;il consulterait en secret. Deux m\u00e9canismes physiques totalement distincts peuvent faire en sorte qu&rsquo;un automate ou un syst\u00e8me biologique produise des s\u00e9quences sonores conformes \u00e0 une grammaire formelle donn\u00e9e. Pour le naturaliste, seule la disposition comportementale ext\u00e9rieure poss\u00e8de un sens scientifique intelligible. Postuler une r\u00e9alit\u00e9 psychologique interne de la r\u00e8gle au-del\u00e0 de la disposition motrice, c&rsquo;est sombrer \u00e0 nouveau dans l&rsquo;illusion mentaliste. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Face \u00e0 la Grammaire Universelle chomskienne pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9e, Quine d\u00e9fend un mod\u00e8le d&rsquo;une parcimonie biologique exemplaire : la dotation inn\u00e9e de l&rsquo;\u00eatre humain se r\u00e9duit \u00e0 des <em>m\u00e9canismes d&rsquo;induction g\u00e9n\u00e9rale<\/em>, coupl\u00e9s \u00e0 un <em>espacement inn\u00e9 des qualit\u00e9s sensorielles<\/em> (la capacit\u00e9 biologique animale \u00e0 trouver perceptuellement un rougeoiement plus similaire \u00e0 un orang\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 un bruit strident). Pour Quine, l&rsquo;assimilation progressive de la syntaxe s&rsquo;effectue par des approximations d&rsquo;analogie inductive, o\u00f9 la plasticit\u00e9 synaptique g\u00e9n\u00e9rale du cerveau traite le flux des donn\u00e9es environnementales sans avoir besoin d&rsquo;organes computationnels d\u00e9di\u00e9s pr\u00e9fabriqu\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiquement.<\/p>\n<h3>9.3 Port\u00e9e historique de la confrontation Quine-Chomsky<\/h3>\n<p>La port\u00e9e historique de cette gigantesque confrontation d\u00e9passe largement le cadre d&rsquo;une querelle d&rsquo;\u00e9cole universitaire. Elle marque, au mitan des ann\u00e9es 1960 et tout au long de la d\u00e9cennie 1970, le grand \u00ab tournant cognitif \u00bb (<em>Cognitive Turn<\/em>) qui marginalise progressivement le b\u00e9haviorisme radical au sein des d\u00e9partements de psychologie et de linguistique du monde entier. Le paradigme computationnel et inn\u00e9iste port\u00e9 par Chomsky, enrichi des apports de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique d&rsquo;Allen Newell et Herbert Simon, s&rsquo;impose alors comme l&rsquo;orthodoxie dominante des sciences de l&rsquo;esprit, rel\u00e9guant le mod\u00e8le associatif de Skinner et Quine au rang de relique d&rsquo;une \u00e9poque m\u00e9caniste r\u00e9volue.<\/p>\n<p>Pourtant, un demi-si\u00e8cle plus tard, l&rsquo;\u00e9valuation r\u00e9trospective de ce duel l\u00e9gendaire appara\u00eet infiniment plus nuanc\u00e9e et offre une revanche spectaculaire \u00e0 la vision quinienne :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les apories de l&rsquo;inn\u00e9isme radical :<\/strong> Au fil des d\u00e9cennies, la g\u00e9n\u00e9tique mol\u00e9culaire et la neurobiologie d\u00e9veloppementale ont \u00e9chou\u00e9 de mani\u00e8re retentissante \u00e0 localiser les pr\u00e9tendus \u00ab g\u00e8nes de la grammaire \u00bb ou l&rsquo;\u00ab organe du langage \u00bb unifi\u00e9 proph\u00e9tis\u00e9 par Chomsky, r\u00e9v\u00e9lant un cerveau humain caract\u00e9ris\u00e9 au contraire par une formidable plasticit\u00e9 synaptique et des r\u00e9seaux neuronaux polyvalents distribu\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Le triomphe du connexionnisme moderne :<\/strong> L&rsquo;\u00e9mergence des r\u00e9seaux de neurones profonds, des architectures de transformeurs et des mod\u00e8les de langage statistiques massifs (LLM contemporains) a prouv\u00e9 de mani\u00e8re empiriquement indiscutable qu&rsquo;un syst\u00e8me apprenant dot\u00e9 de m\u00e9canismes d&rsquo;induction purement statistiques et statistiques-distribu\u00e9s, aliment\u00e9 par de gigantesques flux de donn\u00e9es comportementales textuelles, est capable d&rsquo;acqu\u00e9rir une ma\u00eetrise syntaxique absolue sans avoir \u00e9t\u00e9 programm\u00e9 avec la moindre r\u00e8gle inn\u00e9e de grammaire universelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La mise en garde m\u00e9thodologique de Quine contre l&rsquo;hypostase mentale des r\u00e8gles grammaticales s&rsquo;av\u00e8re ainsi d&rsquo;une modernit\u00e9 proph\u00e9tique saisissante, r\u00e9habilitant l&#8217;empirisme m\u00e9thodologique au c\u0153ur de la r\u00e9volution contemporaine de l&rsquo;apprentissage profond.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;influence de Quine sur les sciences cognitives et la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;inspiration du fonctionnalisme et de l&rsquo;externalisme s\u00e9mantique<\/h3>\n<p>Bien que son b\u00e9haviorisme intransigeant ait pu sembler herm\u00e9tique aux premi\u00e8res formulations du cognitivisme, l&#8217;empreinte philosophique laiss\u00e9e par Quine sur l&rsquo;\u00e9volution de la philosophie de l&rsquo;esprit contemporaine demeure immense et matricielle. C&rsquo;est paradoxalement en se confrontant \u00e0 ses concepts d&rsquo;ind\u00e9termination de la r\u00e9f\u00e9rence et de rejet du mentalisme que ses \u00e9l\u00e8ves et disciples ont forg\u00e9 les paradigmes dominants de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, au premier rang desquels figurent le <em>fonctionnalisme<\/em> et l&rsquo;<em>externalisme s\u00e9mantique<\/em>.<\/p>\n<p>Son \u00e9l\u00e8ve direct Hilary Putnam, tout en s&rsquo;\u00e9mancipant de l&rsquo;anti-mentalisme strict de son ma\u00eetre pour \u00e9laborer le fonctionnalisme computationnel, h\u00e9rite directement de la conviction quinienne selon laquelle les significations ne sont pas des \u00ab objets psychologiques internes log\u00e9s dans la t\u00eate \u00bb :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans son c\u00e9l\u00e8bre essai de 1975 <em>The Meaning of \u00ab\u00a0Meaning\u00a0\u00bb<\/em>, Putnam formule sa maxime historique : \u00ab Les significations ne sont tout simplement pas dans la t\u00eate ! \u00bb (<em>Cut the pie any way you like, \u00ab\u00a0meanings\u00a0\u00bb just ain&rsquo;t in the head!<\/em>). L&rsquo;externalisme s\u00e9mantique \u2014 affirmant que la r\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;un mot d\u00e9pend de la structure physique de l&rsquo;environnement mat\u00e9riel et de la division sociale du travail linguistique \u2014 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9panouissement naturel de l&rsquo;exigence quinienne de naturalisation soci\u00e9tale et \u00e9cologique du sens.<\/li>\n<li>De m\u00eame, l&rsquo;externalisme social th\u00e9oris\u00e9 par Tyler Burge prolonge l&rsquo;analyse de Quine sur le langage comme institution publique o\u00f9 les crit\u00e8res d&rsquo;usage appartiennent \u00e0 la communaut\u00e9 globale et non aux intuitions priv\u00e9es des individus.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ailleurs, la th\u00e9orie de la <em>posture intentionnelle<\/em> (<em>Intentional Stance<\/em>) d\u00e9velopp\u00e9e par un autre disciple \u00e9minent de Quine \u00e0 Harvard, Daniel Dennett, constitue une tentative virtuose de concilier le rejet quinien de la psychologie populaire avec la pratique des sciences cognitives. Pour Dennett, attribuer des croyances et des d\u00e9sirs \u00e0 un \u00eatre humain, \u00e0 un animal ou \u00e0 un ordinateur d&rsquo;\u00e9checs n&rsquo;implique nullement l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;entit\u00e9s mentales fantomatiques dans son syst\u00e8me physique ; c&rsquo;est simplement une tactique pragmatique et pr\u00e9dictive adopt\u00e9e par un observateur pour anticiper rapidement les mouvements d&rsquo;un syst\u00e8me complexe. Dennett accomplit ainsi une synth\u00e8se \u00e9clatante entre l&rsquo;ing\u00e9nierie comportementale de Quine et la mod\u00e9lisation cognitive des syst\u00e8mes intentionnels.<\/p>\n<h3>10.2 Le regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat dans les r\u00e9seaux de neurones et l&rsquo;apprentissage profond<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus fascinants de la r\u00e9actualisation de la pens\u00e9e de Willard Van Orman Quine se joue sur la sc\u00e8ne technologique de l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine et des neurosciences computationnelles. Durant les d\u00e9cennies domin\u00e9es par l&rsquo;IA symbolique \u00ab \u00e0 l&rsquo;ancienne \u00bb (GOFAI pour <em>Good Old-Fashioned Artificial Intelligence<\/em>), fond\u00e9e sur la manipulation formelle de propositions logiques par des r\u00e8gles d\u00e9ductives d&rsquo;inspiration carnapienne, les positions quiniennes semblaient marginalis\u00e9es. Mais la renaissance spectaculaire du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/connectionism\/\">connexionnisme<\/a> dans les ann\u00e9es 1980, sous la houlette de David Rumelhart et James McClelland (le paradigme PDP pour <em>Parallel Distributed Processing<\/em>), suivie de l&rsquo;explosion contemporaine des r\u00e9seaux de neurones profonds, a radicalement invers\u00e9 cette perspective.<\/p>\n<p>Il existe une concordance th\u00e9orique stup\u00e9fiante entre le holisme \u00e9pist\u00e9mologique de Quine et l&rsquo;architecture fonctionnelle des mod\u00e8les d&rsquo;apprentissage profond actuels :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le rejet des atomes symboliques au profit de repr\u00e9sentations continues :<\/strong> Dans un grand mod\u00e8le de r\u00e9seau neuronal, il n&rsquo;existe aucune \u00ab d\u00e9finition analytique \u00bb d&rsquo;un concept, aucun module isol\u00e9 contenant la \u00ab signification \u00bb d&rsquo;un mot. Tout concept est repr\u00e9sent\u00e9 sous la forme d&rsquo;un vecteur g\u00e9om\u00e9trique de haute dimension distribu\u00e9 \u00e0 travers des millions ou des milliards de connexions num\u00e9riques (les plongements lexicaux ou <em>embeddings<\/em>). C&rsquo;est la structure relationnelle globale de l&rsquo;ensemble du r\u00e9seau qui d\u00e9termine la valeur fonctionnelle de chaque n\u0153ud local.<\/li>\n<li><strong>La toile des croyances comme ajustement statistique global :<\/strong> Lorsqu&rsquo;un r\u00e9seau de neurones commet une erreur de pr\u00e9diction face \u00e0 un stimulus empirique, l&rsquo;algorithme de r\u00e9tropropagation du gradient (<em>backpropagation<\/em>) ne modifie pas un symbole unique isol\u00e9. Il redistribue de minuscules ajustements diff\u00e9rentiels \u00e0 travers la quasi-totalit\u00e9 des poids synaptiques de l&rsquo;architecture enti\u00e8re pour restaurer la coh\u00e9rence globale du syst\u00e8me face au signal d&rsquo;entr\u00e9e. C&rsquo;est l&rsquo;incarnation physique et math\u00e9matique la plus litt\u00e9rale et la plus prodigieuse du holisme \u00e9pist\u00e9mologique de Quine et du principe de moindre perturbation jamais con\u00e7ue par l&rsquo;ing\u00e9nierie humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, le processus par lequel ces architectures contemporaines d\u00e9rivent des structures s\u00e9mantiques sophistiqu\u00e9es \u00e0 partir de la seule statistique distributionnelle de milliards de textes sans aucune supervision conceptuelle a priori confirme de fa\u00e7on \u00e9clatante la proph\u00e9tie de Quine : la ma\u00eetrise syntaxique et conceptuelle peut \u00e9merger int\u00e9gralement de la r\u00e9gularit\u00e9 statistique du comportement linguistique public.<\/p>\n<h3>10.3 La psychologie de la perception et l&rsquo;espace de similarit\u00e9 de qualit\u00e9<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la logique pure et de la s\u00e9mantique, Quine a l\u00e9gu\u00e9 aux sciences de la perception une hypoth\u00e8se d&rsquo;une remarquable f\u00e9condit\u00e9 th\u00e9orique : le concept d&rsquo;<em>espacement des qualit\u00e9s sensorielles<\/em> (<em>quality spaces<\/em>). Conscient que l&rsquo;organisme humain ne pourrait jamais accomplir la moindre induction s&rsquo;il traitait chaque photon frappant sa r\u00e9tine comme un \u00e9v\u00e9nement physique absolument sans rapport avec les autres, Quine postule que notre syst\u00e8me sensoriel biologique est pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution naturelle pour organiser les stimuli \u00e9l\u00e9mentaires selon une topologie de similarit\u00e9 inn\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette intuition s\u00e9minale a \u00e9t\u00e9 brillamment reprise, math\u00e9matis\u00e9e et enrichie par le philosophe et sp\u00e9cialiste des sciences cognitives Peter G\u00e4rdenfors dans sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie des <em>espaces conceptuels<\/em> (<em>Conceptual Spaces<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Les qualit\u00e9s perceptives \u00e9l\u00e9mentaires (les couleurs, les sons, les textures, les odeurs) ne sont pas appr\u00e9hend\u00e9es par l&rsquo;esprit comme des propositions logiques abstraites, mais se projettent dans des espaces g\u00e9om\u00e9triques continus dot\u00e9s de m\u00e9triques sp\u00e9cifiques (comme l&rsquo;espace sph\u00e9rique tridimensionnel des couleurs articul\u00e9 selon la teinte, la saturation et la luminosit\u00e9).<\/li>\n<li>Deux stimuli physiques sont per\u00e7us comme \u00ab semblables \u00bb si la distance math\u00e9matique qui s\u00e9pare leurs coordonn\u00e9es dans cet espace g\u00e9om\u00e9trique neuronal est inf\u00e9rieure \u00e0 un certain seuil biologique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Quine pousse la r\u00e9flexion jusqu&rsquo;\u00e0 naturaliser d\u00e9finitivement le redoutable \u00ab probl\u00e8me de l&rsquo;induction \u00bb formul\u00e9 jadis par David Hume. Pourquoi nos inductions perceptives spontan\u00e9es \u2014 qui nous poussent \u00e0 anticiper qu&rsquo;un fruit jaune d&rsquo;une certaine texture est comestible ou qu&rsquo;un pr\u00e9dateur ray\u00e9 est dangereux \u2014 s&rsquo;av\u00e8rent-elles si spectaculairement efficaces dans la grande majorit\u00e9 des cas ? L&rsquo;explication quinienne est d&rsquo;une d\u00e9sarmante simplicit\u00e9 darwinienne :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Les cr\u00e9atures dont les espaces de similarit\u00e9 inn\u00e9s ne s&rsquo;accordaient pas avec les r\u00e9gularit\u00e9s causales de la nature ont \u00e9t\u00e9 promptement \u00e9limin\u00e9es par la s\u00e9lection naturelle. L&rsquo;induction humaine fonctionne parce que l&rsquo;\u00e9volution a sculpt\u00e9 nos r\u00e9cepteurs sensoriels pour qu&rsquo;ils soient sensibles aux v\u00e9ritables fractures objectives de l&rsquo;environnement physique. Une tendance inn\u00e9e \u00e0 regrouper les mauvaises choses ensemble est un trait g\u00e9n\u00e9tique l\u00e9tal. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En ancrant l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;induction dans la biologie de l&rsquo;\u00e9volution de Charles Darwin, Quine cl\u00f4t magistralement la boucle de la naturalisation : notre raison n&rsquo;est pas illumin\u00e9e par une \u00e9tincelle divine transcendantale, mais taill\u00e9e au scalpel par des millions d&rsquo;ann\u00e9es de s\u00e9lection impitoyable de la chair animale.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats contemporains et critiques adress\u00e9es au mod\u00e8le quinien<\/h2>\n<h3>11.1 La critique de la naturalisation par le rationalisme contemporain<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;immense autorit\u00e9 conquise par le syst\u00e8me quinien, son entreprise radicale de dissolution de la philosophie premi\u00e8re et de r\u00e9ductionnisation naturaliste a essuy\u00e9 des tirs nourris \u00e9manant des courants rationalistes et fondationnalistes contemporains. Des figures philosophiques majeures, telles que Laurence BonJour dans <em>In Defense of Pure Reason<\/em> (1998) ou John McDowell dans <em>Mind and World<\/em> (1994), ont vigoureusement contest\u00e9 la l\u00e9gitimit\u00e9 th\u00e9orique et la viabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie naturalis\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;objection centrale r\u00e9side dans l&rsquo;accusation d&rsquo;une <em>circularit\u00e9 logique r\u00e9dhibitoire<\/em> inh\u00e9rente au projet de Quine :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour justifier que la science empirique (la psychologie de la perception, la neurobiologie, la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution) est notre unique source valide de connaissance sur l&rsquo;homme et l&rsquo;univers, Quine s&rsquo;appuie&#8230; sur les r\u00e9sultats m\u00eames de cette science empirique.<\/li>\n<li>En utilisant la science de la nature pour l\u00e9gitimer la science de la nature, Quine commettrait une p\u00e9tition de principe flagrante. Face au sceptique radical cart\u00e9sien qui demande comment nous savons que nos sens physiques ne nous trompent pas syst\u00e9matiquement et que la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle existe bel et bien, Quine r\u00e9pond candidement en d\u00e9crivant le fonctionnement des r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens et l&rsquo;anatomie du nerf optique, pr\u00e9supposant ainsi d&#8217;embl\u00e9e la v\u00e9racit\u00e9 du monde physique que le sceptique mettait pr\u00e9cis\u00e9ment en doute.<\/li>\n<\/ul>\n<p>McDowell, s&rsquo;inscrivant dans un n\u00e9o-kantisme vigoureux, reproche \u00e0 Quine de r\u00e9duire l&rsquo;esprit humain \u00e0 un simple m\u00e9canisme causal physique aveugle de friction avec la mati\u00e8re (\u00ab un frottement exog\u00e8ne d\u00e9pourvu de sens \u00bb), \u00e9vacuant ainsi ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab espace logique des raisons \u00bb de Wilfrid Sellars. Pour McDowell et BonJour, une causalit\u00e9 brute entre un photon et une r\u00e9tine n&rsquo;est pas une <em>justification<\/em> rationnelle. Transformer une question de droit \u00e9pist\u00e9mique en une simple explication g\u00e9n\u00e9tique de fait physiologique reviendrait \u00e0 capituler l\u00e2chement devant l&rsquo;exigence de fondation rationnelle autonome qui a toujours constitu\u00e9 la noblesse de la philosophie occidentale.<\/p>\n<h3>11.2 Les paradoxes de l&rsquo;ind\u00e9termination du sens<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre grand front de r\u00e9sistance s&rsquo;est dress\u00e9 contre la th\u00e8se de l&rsquo;ind\u00e9termination de la traduction et l&rsquo;affirmation corr\u00e9lative selon laquelle il n&rsquo;y aurait aucun fait objectif de la signification. D\u00e8s 1956, dans leur retentissante r\u00e9ponse conjointe intitul\u00e9e <em>In Defense of a Dogma<\/em>, Paul Grice et Peter Frederick Strawson prennent la d\u00e9fense de la l\u00e9gitimit\u00e9 conceptuelle de la distinction analytique-synth\u00e9tique et de l&rsquo;intelligibilit\u00e9 de la notion d&rsquo;intention de signifier (<em>speaker&rsquo;s meaning<\/em>).<\/p>\n<p>Grice et Strawson font observer une contradiction flagrante entre le scepticisme s\u00e9mantique th\u00e9orique de Quine et la pratique empirique universelle des locuteurs et des scientifiques :<\/p>\n<ul>\n<li>M\u00eame si les philosophes peinent \u00e0 formaliser logiquement un crit\u00e8re non circulaire d&rsquo;analyticit\u00e9, tout locuteur ordinaire comp\u00e9tent fait imm\u00e9diatement et sans h\u00e9sitation la diff\u00e9rence entre un \u00e9nonc\u00e9 comme \u00ab Mon voisin c\u00e9libataire n&rsquo;est pas mari\u00e9 \u00bb et \u00ab Mon voisin c\u00e9libataire est un violoniste virtuose \u00bb. Traiter ces deux types d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s comme situ\u00e9s sur une \u00e9chelle indiff\u00e9renci\u00e9e de r\u00e9visabilit\u00e9 pragmatique heurte de plein fouet l&rsquo;intuition linguistique fondamentale.<\/li>\n<li>Du c\u00f4t\u00e9 de la linguistique de terrain et de l&rsquo;anthropologie cognitive, des chercheurs \u00e9minents ont soulign\u00e9 l&rsquo;irr\u00e9alisme pratique de l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la traduction radicale. Nul linguiste n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 paralys\u00e9 par l&rsquo;angoisse que le mot indig\u00e8ne qu&rsquo;il enregistre d\u00e9signe une \u00ab tranche temporelle de lapin \u00bb plut\u00f4t qu&rsquo;un \u00ab lapin \u00bb : les r\u00e9gularit\u00e9s \u00e9cologiques, les gestes d&rsquo;ostension, le suivi du regard (<em>joint attention<\/em>) et les affordances motrices universelles partag\u00e9es par tous les repr\u00e9sentants de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Homo sapiens<\/em> restreignent drastiquement l&rsquo;\u00e9ventail des interpr\u00e9tations possibles d\u00e8s les premi\u00e8res secondes de l&rsquo;interaction humaine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D&rsquo;autres philosophes, comme Robert Nozick, ont mis en cause la fronti\u00e8re m\u00eame trac\u00e9e par Quine entre la sous-d\u00e9termination physique (qui pr\u00e9serve l&rsquo;existence d&rsquo;un fait du monde) et l&rsquo;ind\u00e9termination s\u00e9mantique (qui d\u00e9cr\u00e8te l&rsquo;absence de fait). Si la signification est sous-d\u00e9termin\u00e9e par le comportement au m\u00eame titre que la physique est sous-d\u00e9termin\u00e9e par les observations, pourquoi refuser dogmatiquement l&rsquo;existence de faits s\u00e9mantiques ou psychologiques sous-jacents tout en acceptant pieusement l&rsquo;existence de faits physiques inobservables (comme les quarks ou les champs gravitationnels) ? L&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 quinienne est ainsi d\u00e9nonc\u00e9e par ses adversaires comme un pr\u00e9jug\u00e9 physicaliste injustifi\u00e9 plut\u00f4t que comme une n\u00e9cessit\u00e9 logique pure.<\/p>\n<h3>11.3 Les limites psychologiques du mod\u00e8le comportemental strict<\/h3>\n<p>Enfin, le revers le plus s\u00e9v\u00e8re essuy\u00e9 par le mod\u00e8le quinien provient de la psychologie cognitive elle-m\u00eame, cette discipline empirique dont Quine souhaitait faire le r\u00e9ceptacle de la th\u00e9orie de la connaissance. En s&rsquo;enfermant volontairement dans le corset m\u00e9thodologique du b\u00e9haviorisme skinnerien le plus intransigeant, Quine s&rsquo;est priv\u00e9 de l&rsquo;extraordinaire arsenal conceptuel que le cognitivisme contemporain a d\u00e9velopp\u00e9 avec un succ\u00e8s exp\u00e9rimental retentissant pour cartographier l&rsquo;architecture interne de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Les apories psychologiques du b\u00e9haviorisme quinien \u00e9clatent sur plusieurs fronts majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9vacuation de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la conscience :<\/strong> En r\u00e9duisant les exp\u00e9riences perceptives \u00e0 des \u00ab motifs d&rsquo;irradiations sensorielles \u00e0 la surface de l&rsquo;organisme \u00bb, Quine nie toute pertinence scientifique \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale v\u00e9cue en premi\u00e8re personne \u2014 les fameux <em>qualia<\/em> popularis\u00e9s par Thomas Nagel et David Chalmers. L&rsquo;effet subjectif que cela fait de voir une couleur \u00e9carlate ou de ressentir une douleur aigu\u00eb est balay\u00e9 comme un non-sens mentaliste. Or, pour la majorit\u00e9 des neuroscientifiques contemporains, la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale constitue un fait biologique massif de l&rsquo;organisation c\u00e9r\u00e9brale qu&rsquo;aucune science naturelle ne saurait esquiver sans mutiler son objet.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;illusion de la passivit\u00e9 sensorielle :<\/strong> Le mod\u00e8le quinien de l&rsquo;apprentissage repose sur une conception largement passive de l&rsquo;organisme r\u00e9cepteur : la surface sensorielle subit l&rsquo;impact physique de l&rsquo;environnement, puis la machine neuronale induit des r\u00e9gularit\u00e9s. Or, les neurosciences computationnelles contemporaines, domin\u00e9es par la th\u00e9orie du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/computational-mind\/\">cerveau bay\u00e9sien<\/a> et du codage pr\u00e9dictif (<em>predictive processing<\/em> th\u00e9oris\u00e9 par Andy Clark et Karl Friston), ont d\u00e9montr\u00e9 que le cerveau n&rsquo;est pas un enregistreur passif de donn\u00e9es de surface. C&rsquo;est un moteur de pr\u00e9diction actif (<em>top-down<\/em>) qui projette constamment des mod\u00e8les g\u00e9n\u00e9ratifs sur le monde physique et n&rsquo;utilise les signaux sensoriels que pour calculer des erreurs de pr\u00e9diction.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;effort contemporain en sciences cognitives s&#8217;emploie ainsi \u00e0 d\u00e9passer la dichotomie rigide entre le mentalisme na\u00eff et le b\u00e9haviorisme spoliateur : il s&rsquo;agit de combiner l&rsquo;ancrage \u00e9cologique et biologique d\u00e9fendu avec tant de vigueur par Quine avec la reconnaissance indiscutable d&rsquo;une machinerie computationnelle et repr\u00e9sentationnelle interne complexe sans laquelle l&rsquo;intelligence humaine demeure une \u00e9nigme opaque.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage philosophique et actualit\u00e9 scientifique de W. V. O. Quine<\/h2>\n<h3>12.1 Une red\u00e9finition permanente des fronti\u00e8res disciplinaires<\/h3>\n<p>Lorsque Willard Van Orman Quine s&rsquo;\u00e9teint le 25 d\u00e9cembre 2000 \u00e0 Boston \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de quatre-vingt-douze ans, il laisse derri\u00e8re lui un paysage intellectuel profond\u00e9ment et irr\u00e9versiblement transfigur\u00e9. Aucun des grands partages \u00e9pist\u00e9mologiques qui structuraient la philosophie occidentale \u00e0 l&rsquo;aube du XXe si\u00e8cle n&rsquo;a surv\u00e9cu \u00e0 son passage d\u00e9vastateur : la coupure \u00e9tanche entre le conceptuel et l&#8217;empirique est abolie, la barri\u00e8re entre l&rsquo;analytique et le synth\u00e9tique est dissoute, le dogme du r\u00e9ductionnisme atomiste est effac\u00e9, et l&rsquo;illusion pr\u00e9tentieuse d&rsquo;une m\u00e9taphysique sp\u00e9culative tr\u00f4nant au-dessus des sciences naturelles est d\u00e9finitivement bris\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport le plus durable et le plus \u00e9mancipateur de Quine r\u00e9side sans conteste dans la <em>fin de l&rsquo;isolationnisme philosophique<\/em>. Gr\u00e2ce \u00e0 son combat acharn\u00e9, la philosophie contemporaine a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre cet exercice autarcique de contemplation grammaticale ou cette glose solipsiste sur des essences intemporelles pour devenir une partenaire de plein droit des sciences de pointe. Aujourd&rsquo;hui, il para\u00eet parfaitement naturel et m\u00e9thodologiquement indispensable qu&rsquo;un philosophe de l&rsquo;esprit travaille main dans la main avec des neurobiologistes, qu&rsquo;un philosophe du langage \u00e9change quotidiennement avec des mod\u00e9lisateurs en traitement automatique des langues, ou qu&rsquo;un \u00e9pist\u00e9mologue s&rsquo;appuie sur la psychologie cognitive et la g\u00e9n\u00e9tique des populations pour penser les conditions de l&rsquo;objectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette porosit\u00e9 disciplinaire f\u00e9conde a culmin\u00e9, au tournant du XXIe si\u00e8cle, avec l&rsquo;institutionnalisation acad\u00e9mique triomphante de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/naturalism\/\">philosophie naturaliste<\/a> et l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;<em>\u00e9pist\u00e9mologie exp\u00e9rimentale<\/em> (<em>X-Phi<\/em>). Les praticiens de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie exp\u00e9rimentale contemporaine \u2014 qui administrent des tests empiriques et mesurent les variations statistiques des intuitions conceptuelles au sein de populations diversifi\u00e9es \u2014 sont les enfants directs, spirituels et m\u00e9thodologiques, du geste inaugural par lequel Quine, en 1969, renvoyait les philosophes sur les bancs des laboratoires de psychologie.<\/p>\n<h3>12.2 Principaux ouvrages et \u00e9tapes bibliographiques de 1908 \u00e0 2000<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre \u00e9crite laiss\u00e9e par Quine tout au long de sa trajectoire centenaire constitue un monument de rigueur intellectuelle, alliant une densit\u00e9 logique sans faille \u00e0 une \u00e9l\u00e9gance litt\u00e9raire d&rsquo;une aust\u00e9rit\u00e9 \u00e9blouissante. Son style inimitable, cisel\u00e9 avec la pr\u00e9cision d&rsquo;un horloger et la sobri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;un tailleur de pierre de la Nouvelle-Angleterre, a fix\u00e9 de nouveaux canons d&rsquo;excellence pour l&rsquo;\u00e9criture philosophique mondiale.<\/p>\n<p>Les jalons majeurs de son itin\u00e9raire bibliographique scandent les grandes r\u00e9volutions de la pens\u00e9e d&rsquo;apr\u00e8s-guerre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>1953 : <em>From a Logical Point of View<\/em> (<em>Du point de vue logique<\/em>) :<\/strong> Le recueil fondateur qui r\u00e9unit ses manifestes iconoclastes des ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, incluant <em>On What There Is<\/em> (1948) et la version d\u00e9finitive de <em>Two Dogmas of Empiricism<\/em> (1951). Ce livre scelle l&rsquo;acte de naissance officiel du holisme s\u00e9mantique et de la nouvelle ontologie analytique.<\/li>\n<li><strong>1960 : <em>Word and Object<\/em> (<em>Le Mot et la Chose<\/em>) :<\/strong> Son opus magnum absolu. C&rsquo;est dans ce trait\u00e9 syst\u00e9matique d&rsquo;une ampleur monumentale que Quine d\u00e9ploie son b\u00e9haviorisme linguistique de surface, formalise la signification stimulante, met en sc\u00e8ne la traduction radicale du \u00ab Gavagai \u00bb, d\u00e9montre l&rsquo;inscrutabilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence et \u00e9difie son r\u00e9alisme physicaliste aust\u00e8re.<\/li>\n<li><strong>1969 : <em>Ontological Relativity and Other Essays<\/em> (<em>Relativit\u00e9 ontologique et autres essais<\/em>) :<\/strong> L&rsquo;ouvrage de la maturit\u00e9 contenant les conf\u00e9rences John Dewey de Columbia et le manifeste r\u00e9volutionnaire <em>Epistemology Naturalized<\/em>, qui consume d\u00e9finitivement les vaisseaux du fondationnalisme pour arrimer la th\u00e9orie de la connaissance \u00e0 la psychologie des primates humains.<\/li>\n<li><strong>1974 : <em>The Roots of Reference<\/em> (<em>Les Racines de la r\u00e9f\u00e9rence<\/em>) :<\/strong> Une \u00e9tude g\u00e9n\u00e9tique et psychologique minutieuse retra\u00e7ant la lente \u00e9mergence de la fonction r\u00e9f\u00e9rentielle et des quantificateurs logiques au cours du d\u00e9veloppement infantile, combinant ostension, mim\u00e9tisme social et conditionnement skinnerien.<\/li>\n<li><strong>1990 : <em>Pursuit of Truth<\/em> (<em>La Poursuite de la v\u00e9rit\u00e9<\/em>) et 1995 : <em>From Stimulus to Science<\/em> (<em>De l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 la th\u00e9orie<\/em>) :<\/strong> La synth\u00e8se testamentaire d&rsquo;un ma\u00eetre au sommet de son art. Dans ces textes d&rsquo;une concision et d&rsquo;une clart\u00e9 testamentaires limpides, le philosophe octog\u00e9naire r\u00e9organise l&rsquo;ensemble de son \u00e9difice conceptuel, r\u00e9pondant \u00e0 ses d\u00e9tracteurs, clarifiant la nature immanente de la v\u00e9rit\u00e9 et offrant un tableau synoptique achev\u00e9 du passage miraculeux de la stimulation physico-chimique brute \u00e0 la majest\u00e9 du discours scientifique cosmique.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.3 Bilan de la trajectoire intellectuelle d&rsquo;un g\u00e9ant du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Dans le panth\u00e9on de la philosophie analytique occidentale, Willard Van Orman Quine prend place aux c\u00f4t\u00e9s des figures d\u00e9miurgiques que furent Gottlob Frege, Bertrand Russell, Ludwig Wittgenstein et Rudolf Carnap. Mais il est peut-\u00eatre le seul parmi eux \u00e0 avoir accompli un cycle intellectuel complet d&rsquo;une coh\u00e9rence aussi implacable : ayant d\u00e9but\u00e9 son voyage dans les abstractions les plus \u00e9th\u00e9r\u00e9es de la logique math\u00e9matique des <em>Principia<\/em>, il a achev\u00e9 son parcours en \u00e9tudiant la fa\u00e7on dont la lumi\u00e8re solaire frappe la r\u00e9tine d&rsquo;un enfant pour faire surgir la parole humaine.<\/p>\n<p>Le fil rouge d&rsquo;airain qui unifie l&rsquo;ensemble de cette trajectoire colossale est son inalt\u00e9rable exigence de v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;illusions consolatrices. Quine a lib\u00e9r\u00e9 la philosophie du fantasme d&rsquo;un sanctuaire m\u00e9taphysique prot\u00e9g\u00e9 o\u00f9 la raison pourrait se mirer elle-m\u00eame en dehors des tourments du monde r\u00e9el. Il a rappel\u00e9 avec une modestie souveraine que nous sommes tous embarqu\u00e9s sur ce que son ma\u00eetre et ami Otto Neurath nommait le \u00ab bateau de la science \u00bb : marins jet\u00e9s en pleine mer sur une fr\u00eale embarcation que nous ne pouvons jamais immobiliser en cale s\u00e8che pour la reconstruire de fond en comble \u00e0 partir de rien, mais dont nous devons r\u00e9parer et remplacer chaque poutre de bois us\u00e9e une \u00e0 une, pendant qu&rsquo;elle continue de flotter au milieu des temp\u00eates tumultueuses de l&rsquo;exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Alors que notre civilisation p\u00e9n\u00e8tre dans l&rsquo;\u00e8re des intelligences artificielles massives, de l&rsquo;exploration neuro-computationnelle des profondeurs du cerveau biologique et de la manipulation algorithmique plan\u00e9taire des langages publics, l&rsquo;interrogation centrale de Quine r\u00e9sonne avec une actualit\u00e9 plus vibrante et plus urgente que jamais : comment un syst\u00e8me physique fini, p\u00e9tri de mati\u00e8re mat\u00e9rielle et soumis aux al\u00e9as contingents de son milieu naturel, parvient-il \u00e0 tisser en lui-m\u00eame une toile de repr\u00e9sentations capables de capturer l&rsquo;ordre objectif de l&rsquo;univers ? En nous l\u00e9guant les outils conceptuels les plus rigoureux pour penser ce myst\u00e8re sans c\u00e9der au mirage des arri\u00e8re-mondes mystiques, Willard Van Orman Quine demeure, pour les g\u00e9n\u00e9rations futures de chercheurs de v\u00e9rit\u00e9, le phare in\u00e9branlable de la raison naturalis\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>BonJour, L. (1998). <em>In Defense of Pure Reason: A Rationalist Approach to the Theory of Knowledge<\/em>. Cambridge University Press. https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511625176<\/li>\n<li>Carnap, R. (1928). <em>Der logische Aufbau der Welt<\/em>. Weltkreis-Verlag.<\/li>\n<li>Chomsky, N. (1959). Review of B. F. Skinner&rsquo;s <em>Verbal Behavior<\/em>. <em>Language<\/em>, 35(1), 26-58. https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334<\/li>\n<li>Davidson, D. (1984). <em>Inquiries into Truth and Interpretation<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1987). <em>The Intentional Stance<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Duhem, P. (1906). <em>La Th\u00e9orie physique : son objet, sa structure<\/em>. Chevalier et Rivi\u00e8re.<\/li>\n<li>G\u00e4rdenfors, P. (2000). <em>Conceptual Spaces: The Geometry of Thought<\/em>. MIT Press. https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/2076.001.0001<\/li>\n<li>Gibson, R. F. (1988). <em>Enlightened Empiricism: An Examination of W. V. Quine&rsquo;s Theory of Knowledge<\/em>. University of South Florida Press.<\/li>\n<li>Grice, H. P., &#038; Strawson, P. F. (1956). In Defense of a Dogma. <em>The Philosophical Review<\/em>, 65(2), 141-158. https:\/\/doi.org\/10.2307\/2182828<\/li>\n<li>Hylton, P. (2007). <em>Quine<\/em>. Routledge. https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203013090<\/li>\n<li>Kim, J. (1988). What is \u00ab\u00a0Naturalized Epistemology\u00a0\u00bb? <em>Philosophical Perspectives<\/em>, 2, 381-405. https:\/\/doi.org\/10.2307\/2214082<\/li>\n<li>McDowell, J. (1994). <em>Mind and World<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Putnam, H. (1975). The Meaning of \u00ab\u00a0Meaning\u00a0\u00bb. <em>Minnesota Studies in the Philosophy of Science<\/em>, 7, 131-193.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1934). <em>A System of Logistic<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1948). On What There Is. <em>The Review of Metaphysics<\/em>, 2(5), 21-38.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1951). Two Dogmas of Empiricism. <em>The Philosophical Review<\/em>, 60(1), 20-43. https:\/\/doi.org\/10.2307\/2181906<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1953). <em>From a Logical Point of View<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1960). <em>Word and Object<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1969). <em>Ontological Relativity and Other Essays<\/em>. Columbia University Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1974). <em>The Roots of Reference<\/em>. Open Court Publishing.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1990). <em>Pursuit of Truth<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1995). <em>From Stimulus to Science<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Quine, W. V. O., &#038; Ullian, J. S. (1970). <em>The Web of Belief<\/em>. Random House.<\/li>\n<li>Skinner, B. F. (1957). <em>Verbal Behavior<\/em>. Appleton-Century-Crofts. https:\/\/doi.org\/10.1037\/11256-000<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de la pens\u00e9e et de l&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique de Willard Van Orman Quine au prisme de la psychologie empirique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,647],"tags":[4657,28550,28551,1808,28549],"class_list":["post-18173","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-psychologie-cognitive","tag-behaviorisme","tag-epistemologie-naturalisee","tag-holisme-epistemologique","tag-sciences-cognitives","tag-w-v-o-quine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18173","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18173"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18173\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18173"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18173"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18173"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}