{"id":18154,"date":"2026-10-16T13:01:14","date_gmt":"2026-10-16T13:01:14","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/valerie-walkerdine-1947-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-16T13:01:14","modified_gmt":"2026-10-16T13:01:14","slug":"valerie-walkerdine-1947-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=valerie-walkerdine-1947-a-nos-jours","title":{"rendered":"Valerie Walkerdine &#8211; De 1947 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire intellectuelle de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle et du d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, peu de figures ont bouscul\u00e9 avec autant d&rsquo;acuit\u00e9 les fondations des sciences humaines que la psychologue, sociologue et th\u00e9oricienne critique britannique Valerie Walkerdine. N\u00e9e en 1947 au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 ouvri\u00e8re marqu\u00e9e par les s\u00e9quelles mat\u00e9rielles et sociales de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, Walkerdine a d\u00e9ploy\u00e9 une \u0153uvre magistrale qui d\u00e9fie les cloisonnements disciplinaires traditionnels. Son parcours, intrins\u00e8quement li\u00e9 \u00e0 une mobilit\u00e9 sociale v\u00e9cue non comme une simple ascension m\u00e9ritocratique, mais comme une d\u00e9chirure ontologique et affective, constitue le terreau d&rsquo;une refondation radicale des th\u00e9ories de la subjectivit\u00e9. En refusant de s\u00e9parer l&rsquo;intimit\u00e9 des processus psychiques des structures macro-\u00e9conomiques et institutionnelles de domination, elle a jet\u00e9 les bases d&rsquo;une approche transdisciplinaire novatrice : les \u00e9tudes psychosociales.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport de Walkerdine se distingue par une critique sans concession des paradigmes dominants de la psychologie du d\u00e9veloppement, incarn\u00e9s notamment par le mod\u00e8le universalisant de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\">Jean Piaget<\/a>, ainsi que par une d\u00e9construction rigoureuse des pr\u00e9tentions scientistes et positivistes du complexe psychologique contemporain. En hybridant la th\u00e9orie du discours issue des travaux de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallimard.fr\/auteurs\/michel-foucault\">Michel Foucault<\/a>, la psychanalyse post-lacanienne et la sociologie critique des classes populaires, elle a mis au jour la fa\u00e7on dont les institutions scolaires, m\u00e9diatiques et \u00e9conomiques fabriquent des sujets dociles tout en disqualifiant syst\u00e9matiquement les femmes et les classes laborieuses. Ses monographies pionni\u00e8res, \u00e0 l&rsquo;instar de <em>The Mastery of Reason<\/em> ou de <em>Counting Girls Out<\/em>, ont radicalement transform\u00e9 le regard port\u00e9 sur l&rsquo;acc\u00e8s aux savoirs formels, r\u00e9v\u00e9lant que la rationalit\u00e9 math\u00e9matique, loin d&rsquo;\u00eatre un invariant cognitif abstrait, est une technologie de pouvoir historiquement genr\u00e9e et socialement situ\u00e9e.<\/p>\n<p>De la salle de classe primaire aux vall\u00e9es d\u00e9sindustrialis\u00e9es du pays de Galles, de la s\u00e9miotique des bandes dessin\u00e9es pour adolescentes \u00e0 la pratique de la performance artistique comme m\u00e9thode d&rsquo;investigation psychosociale, la trajectoire de Valerie Walkerdine dresse le portrait d&rsquo;une pens\u00e9e vivante, profond\u00e9ment engag\u00e9e dans la d\u00e9fense de la justice sociale. Cet article propose une travers\u00e9e exhaustive de son itin\u00e9raire intellectuel et m\u00e9thodologique de 1947 \u00e0 nos jours. En explorant ses ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques, ses innovations m\u00e9thodologiques bas\u00e9es sur la r\u00e9flexivit\u00e9 du chercheur, et ses analyses des blessures psychiques inflig\u00e9es par le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral, cette \u00e9tude met en lumi\u00e8re l&rsquo;inestimable actualit\u00e9 d&rsquo;une chercheuse qui n&rsquo;a cess\u00e9 de penser la libert\u00e9 et l&rsquo;\u00e9mancipation \u00e0 l&rsquo;ombre du pouvoir.<\/p>\n<h2>1. Trajectoire biographique et gen\u00e8se intellectuelle : De l&rsquo;origine ouvri\u00e8re \u00e0 l&rsquo;acad\u00e9mie<\/h2>\n<h3>1.1 Origines sociales et premi\u00e8res influences formatrices<\/h3>\n<p>Valerie Walkerdine na\u00eet en 1947 au sein d&rsquo;une famille ouvri\u00e8re britannique, dans un contexte d&rsquo;apr\u00e8s-guerre o\u00f9 les promesses de reconstruction nationale c\u00f4toient la duret\u00e9 quotidienne des hi\u00e9rarchies de classe. Grandir dans un quartier prol\u00e9taire marque profond\u00e9ment sa sensibilit\u00e9 et son regard sur le monde social. D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, elle fait l&rsquo;exp\u00e9rience intime des contraintes mat\u00e9rielles, de la promiscuit\u00e9 spatiale et de la constante vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9conomique qui caract\u00e9risent les foyers de la classe laborieuse. Cette enfance n&rsquo;est toutefois pas seulement synonyme de p\u00e9nurie : elle est \u00e9galement impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;une culture communautaire vivace, r\u00e9gie par des codes de solidarit\u00e9 f\u00e9minine, de dignit\u00e9 morale et de fiert\u00e9 ouvri\u00e8re. Cette double r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et affective forge en elle une lucidit\u00e9 pr\u00e9coce quant \u00e0 la violence feutr\u00e9e des divisions de classe, qui se r\u00e9v\u00e8lent avec acuit\u00e9 d\u00e8s lors que l&rsquo;on quitte le p\u00e9rim\u00e8tre protecteur de la communaut\u00e9 locale.<\/p>\n<p>La scolarisation de Walkerdine devient rapidement le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une tension psychique permanente. S\u00e9lectionn\u00e9e pour int\u00e9grer une \u00e9cole s\u00e9lective (la <em>grammar school<\/em>) gr\u00e2ce au syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9valuation du <em>Eleven-Plus<\/em>, elle se retrouve projet\u00e9e dans un univers bourgeois dont les codes linguistiques, corporels et symboliques lui sont fondamentalement \u00e9trangers. Loin de repr\u00e9senter une simple opportunit\u00e9 d&rsquo;\u00e9mancipation intellectuelle, la trajectoire scolaire ascendante lui impose une \u00e9preuve d&rsquo;acculturation brutale. Elle \u00e9prouve un sentiment tenace d&rsquo;inad\u00e9quation, d&rsquo;ali\u00e9nation identitaire et de honte sociale, voyant ses mani\u00e8res de parler, d&rsquo;interagir et de ressentir disqualifi\u00e9es par l&rsquo;institution. Cette oscillation douloureuse entre l&rsquo;amour de son milieu d&rsquo;origine et l&rsquo;imp\u00e9ratif de conformit\u00e9 aux normes dominantes de l&rsquo;\u00e9cole nourrira, des d\u00e9cennies plus tard, ses conceptualisations th\u00e9oriques des blessures affectives et du d\u00e9chirement des transfuges de classe.<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de ses \u00e9tudes secondaires, Walkerdine choisit de s&rsquo;orienter vers la profession d&rsquo;institutrice dans l&rsquo;enseignement primaire. Cette exp\u00e9rience p\u00e9dagogique initiale constitue un tournant empirique d\u00e9terminant pour l&rsquo;ensemble de sa carri\u00e8re. Exer\u00e7ant dans des \u00e9coles de banlieues d\u00e9favoris\u00e9es et de centres urbains paup\u00e9ris\u00e9s, elle observe de l&rsquo;int\u00e9rieur les m\u00e9canismes par lesquels l&rsquo;appareil scolaire ent\u00e9rine et reproduit les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques sous couvert de neutralit\u00e9 technique. Elle constate avec amertume comment les grilles d&rsquo;\u00e9valuation officielles traduisent les diff\u00e9rences de comportement culturel en pr\u00e9tendus d\u00e9ficits intellectuels ou retards de d\u00e9veloppement. Les enfants d&rsquo;origine ouvri\u00e8re, en particulier, se voient fr\u00e9quemment \u00e9tiquet\u00e9s comme inadapt\u00e9s ou perturbateurs, tandis que les exigences institutionnelles dissimulent leur connivence structurelle avec le capital culturel des classes moyennes.<\/p>\n<p>Cette confrontation directe avec les violences symboliques de l&rsquo;institution scolaire co\u00efncide avec l&rsquo;\u00e9bullition intellectuelle et politique de la fin des ann\u00e9es 1960 et du d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 au Royaume-Uni. Walkerdine entre en contact avec les mouvements de contestation \u00e9tudiante, le syndicalisme enseignant radical et les balbutiements du <em>Women&rsquo;s Liberation Movement<\/em>. Elle d\u00e9couvre les textes de la p\u00e9dagogie critique, s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la sociologie de l&rsquo;\u00e9ducation \u00e9mergente port\u00e9e par le Centre for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham et commence \u00e0 relier son exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 une critique syst\u00e9mique des rapports de domination. C&rsquo;est \u00e0 ce confluent entre engagement militant, observation de terrain et malaise existentiel que s&rsquo;amorce sa d\u00e9cision de poursuivre des \u00e9tudes sup\u00e9rieures sp\u00e9cialis\u00e9es pour transformer son intuition politique en projet th\u00e9orique et empirique rigoureux.<\/p>\n<h3>1.2 Formation universitaire et transition vers la psychologie critique<\/h3>\n<p>Engag\u00e9e dans des \u00e9tudes universitaires approfondies en psychologie, Valerie Walkerdine est rapidement confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie du paradigme positiviste et comportementaliste qui domine alors les facult\u00e9s britanniques. La formation acad\u00e9mique en psychologie du d\u00e9veloppement se caract\u00e9rise par une obsession de la quantification, de la mesure exp\u00e9rimentale en laboratoire et de la recherche d&rsquo;invariants cognitifs universels. Tr\u00e8s t\u00f4t, Walkerdine \u00e9prouve un profond m\u00e9contentement \u00e9pist\u00e9mologique face \u00e0 cette discipline qui pr\u00e9tend observer l&rsquo;enfant in abstracto, en \u00e9vacuant consciencieusement la dynamique des classes sociales, le genre, la race et les contextes institutionnels d&rsquo;existence. Le r\u00e9ductionnisme biologique et statistique de cette psychologie orthodoxe lui appara\u00eet comme une entreprise d&rsquo;occultation politique servant \u00e0 l\u00e9gitimer l&rsquo;ordre \u00e9tabli sous le vernis trompeur de la rationalit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer les impasses de cette orthodoxie exp\u00e9rimentale, Walkerdine plonge dans l&rsquo;effervescence th\u00e9orique des f\u00e9minismes britanniques des ann\u00e9es 1970. Elle participe activement \u00e0 des collectifs f\u00e9ministes socialistes qui refusent de dissocier la lutte contre l&rsquo;oppression patriarcale de l&rsquo;analyse mat\u00e9rialiste du capitalisme. Cependant, Walkerdine se distingue d&rsquo;une grande partie des f\u00e9ministes de l&rsquo;\u00e9poque en insistant sur la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une th\u00e9orie du sujet qui int\u00e8gre les profondeurs de la vie \u00e9motionnelle et les contradictions intimes du d\u00e9sir f\u00e9minin. Elle constate que les th\u00e9ories sociologiques d\u00e9terministes \u00e9chouent \u00e0 rendre compte de l&rsquo;adh\u00e9sion inconsciente des femmes \u00e0 leur propre subordination ou des angoisses visc\u00e9rales g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par l&rsquo;autonomie intellectuelle. C&rsquo;est ce constat qui la conduit vers la psychanalyse.<\/p>\n<p>Sa d\u00e9couverte de la psychanalyse lacanienne et des relectures f\u00e9ministes de la m\u00e9tapsychologie constitue une d\u00e9flagration conceptuelle dans son itin\u00e9raire. Les \u00e9crits de Jacques Lacan sur le stade du miroir, l&rsquo;ordre symbolique, le r\u00f4le structurant du langage et la division constitutive du sujet lui offrent les instruments conceptuels n\u00e9cessaires pour rompre d\u00e9finitivement avec l&rsquo;humanisme na\u00eff du sujet cart\u00e9sien rationnel et unifi\u00e9. Parall\u00e8lement, sa rencontre avec la pens\u00e9e de Michel Foucault \u2014 en particulier les analyses des relations de pouvoir, des r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 et des disciplines corporelles d\u00e9velopp\u00e9es dans <em>Surveiller et punir<\/em> et le premier volume de l&rsquo;<em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em> \u2014 lui permet d&rsquo;articuler l&rsquo;inconscient psychanalytique aux dispositifs discursifs historiques. La subjectivit\u00e9 n&rsquo;appara\u00eet plus d\u00e8s lors comme une substance biologique inn\u00e9e, mais comme le produit contingent d&rsquo;un assujettissement discursif et fantasmatique.<\/p>\n<p>Cette audacieuse hybridation th\u00e9orique motive sa transition hors des fronti\u00e8res strictes des d\u00e9partements de psychologie conventionnelle. Walkerdine s&rsquo;oriente r\u00e9solument vers les \u00e9tudes culturelles, la s\u00e9miotique et ce qui deviendra ult\u00e9rieurement le champ des \u00e9tudes psychosociales (<em>psychosocial studies<\/em>). Avec un groupe de chercheurs h\u00e9t\u00e9rodoxes comprenant Julian Henriques, Wendy Hollway, Cathy Urwin et Couze Venn, elle collabore \u00e0 un projet collectif majeur qui aboutira \u00e0 la publication en 1984 de l&rsquo;ouvrage fondateur <em>Changing the Subject: Psychology, Social Regulation and Subjectivity<\/em>. Cet ouvrage pose les jalons d&rsquo;une psychologie critique britannique, substituant \u00e0 la m\u00e9trique cognitive une analyse rigoureuse des mani\u00e8res dont les sujets sont discursivement positionn\u00e9s, investis \u00e9motionnellement et gouvern\u00e9s au sein des institutions modernes.<\/p>\n<h3>1.3 Affiliations institutionnelles majeures et rayonnement international<\/h3>\n<p>L&rsquo;implantation acad\u00e9mique de Valerie Walkerdine t\u00e9moigne d&rsquo;une trajectoire strat\u00e9gique men\u00e9e au c\u0153ur des bastions de l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur britannique. Elle rejoint l&rsquo;Institute of Education de l&rsquo;University College de Londres (UCL), l&rsquo;un des centres mondiaux les plus prestigieux dans l&rsquo;\u00e9tude des processus \u00e9ducatifs. En tant que chercheuse et enseignante, elle y m\u00e8ne des investigations fondamentales sur la socialisation de genre, l&rsquo;apprentissage des math\u00e9matiques et l&rsquo;impact des r\u00e9gulations discursives sur les jeunes enfants. Son enseignement iconoclaste attire une g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;\u00e9tudiants d\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9chapper au carcan positiviste et de renouveler l&rsquo;ethnographie scolaire par des grilles de lecture post-structuralistes et psychanalytiques. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode londonienne qu&rsquo;elle consolide ses collaborations de recherche internationales, notamment en Australie et aux \u00c9tats-Unis, o\u00f9 ses travaux sur le genre et l&rsquo;\u00e9ducation commencent \u00e0 faire autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Elle est par la suite nomm\u00e9e \u00e0 une chaire de recherche professorale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cardiff, au pays de Galles, o\u00f9 elle prend la direction de projets de grande envergure au sein de l&rsquo;\u00c9cole des sciences sociales (<em>School of Social Sciences<\/em>). Son arriv\u00e9e \u00e0 Cardiff marque une r\u00e9orientation substantielle de ses terrains de recherche vers les r\u00e9alit\u00e9s de la d\u00e9sindustrialisation galloise, la pr\u00e9carisation du travail et le traumatisme collectif induit par l&rsquo;effondrement des industries du charbon et de l&rsquo;acier. Durant ses ann\u00e9es galloises, elle insuffle un dynamisme exceptionnel \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole galloise de sciences sociales, en promouvant l&rsquo;interdisciplinarit\u00e9, les m\u00e9thodes visuelles, la performance artistique et les d\u00e9marches qualitatives pouss\u00e9es. Elle cr\u00e9e un p\u00f4le d&rsquo;excellence intellectuelle reliant intimement les questions de sant\u00e9 mentale, de m\u00e9moire communautaire et de g\u00e9ographie humaine critique.<\/p>\n<p>Consciente de l&rsquo;imp\u00e9ratif de p\u00e9renniser institutionnellement les approches h\u00e9t\u00e9rodoxes qu&rsquo;elle a contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er, Valerie Walkerdine s&rsquo;engage activement dans la fondation de r\u00e9seaux savants et de revues acad\u00e9miques de premier ordre. Elle est la cofondatrice et r\u00e9dactrice en chef de la revue internationale <em>Subjectivity<\/em> (publi\u00e9e chez Palgrave Macmillan), qui s&rsquo;impose comme la tribune mondiale de r\u00e9f\u00e9rence pour les th\u00e9ories critiques du sujet, transcendant les clivages entre psychanalyse, \u00e9tudes culturelles, th\u00e9orie politique et sociologie des \u00e9motions. Par cette action \u00e9ditoriale, elle structure un espace de l\u00e9gitimit\u00e9 acad\u00e9mique pour des centaines de chercheurs qui refusent tant l&rsquo;aridit\u00e9 du neurocognitivisme que le r\u00e9ductionnisme sociologique ignorant l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<p>Son rayonnement international se concr\u00e9tise par des invitations magistrales dans des universit\u00e9s prestigieuses \u00e0 travers le monde, de Melbourne \u00e0 Toronto, de New York \u00e0 S\u00e3o Paulo. Ses pairs lui d\u00e9cernent de nombreuses distinctions scientifiques pour ses apports r\u00e9volutionnaires \u00e0 la psychologie sociale, \u00e0 la th\u00e9orie f\u00e9ministe et \u00e0 la sociologie critique de l&rsquo;\u00e9ducation. Devenue professeure \u00e9m\u00e9rite, elle continue de peser de mani\u00e8re d\u00e9cisive sur les d\u00e9bats contemporains relatifs \u00e0 la subjectivit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale, aux politiques affectives et \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences humaines, incarnant la figure d&rsquo;une intellectuelle publique intransigeante et novatrice.<\/p>\n<h2>2. D\u00e9construction de la psychologie du d\u00e9veloppement piag\u00e9tienne<\/h2>\n<h3>2.1 La remise en question de l&rsquo;universalit\u00e9 du d\u00e9veloppement cognitif<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de Valerie Walkerdine r\u00e9side dans sa critique d\u00e9vastatrice des mod\u00e8les h\u00e9g\u00e9moniques de la psychologie d\u00e9veloppementale, au premier rang desquels figure le syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9tique de Jean Piaget. L&rsquo;approche piag\u00e9tienne repose sur le postulat d&rsquo;un d\u00e9veloppement cognitif universel, lin\u00e9aire et biologiquement t\u00e9l\u00e9ologique, s\u00e9quenc\u00e9 en stades invariants (sensori-moteur, pr\u00e9op\u00e9ratoire, op\u00e9rations concr\u00e8tes, op\u00e9rations formelles). Piaget appr\u00e9hende l&rsquo;enfant comme un petit scientifique solitaire, dont les comp\u00e9tences logico-math\u00e9matiques s&rsquo;\u00e9panouissent \u00e0 travers l&rsquo;interaction fonctionnelle avec un univers mat\u00e9riel abstrait, d\u00e9nu\u00e9 de dynamiques de pouvoir, d&rsquo;affects et d&rsquo;ancrages historiques. Walkerdine d\u00e9nonce avec force cette naturalisation de l&rsquo;intellect, d\u00e9montrant que la psychologie d\u00e9veloppementale a \u00e9rig\u00e9 des processus hautement socio-historiques et culturellement situ\u00e9s en v\u00e9rit\u00e9s biologiques universelles.<\/p>\n<p>Dans ses analyses minutieuses des interactions quotidiennes entre enfants et adultes, Walkerdine prouve que les comp\u00e9tences logico-math\u00e9matiques ne r\u00e9sultent pas de l&rsquo;auto-d\u00e9ploiement de sch\u00e8mes cognitifs spontan\u00e9s, mais sont le fruit d&rsquo;apprentissages s\u00e9miotiques et discursifs situ\u00e9s. L&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;une pens\u00e9e logique pure, d\u00e9barrass\u00e9e de toute composante affective ou contextuelle, est une production culturelle sp\u00e9cifique de la modernit\u00e9 occidentale. En d\u00e9montrant comment les enfants mobilisent des formes de raisonnement profond\u00e9ment h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes selon qu&rsquo;ils sont confront\u00e9s \u00e0 des probl\u00e8mes mon\u00e9taires dans un cadre domestique ouvrier ou \u00e0 des exercices g\u00e9om\u00e9triques sur une feuille d&rsquo;\u00e9cole, Walkerdine dissout le mythe piag\u00e9tien de la conservation cognitive universelle, r\u00e9v\u00e9lant la d\u00e9pendance fondamentale de la logique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses pratiques discursives d&rsquo;\u00e9mergence.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9centrement th\u00e9orique permet \u00e0 Walkerdine d&rsquo;exposer l&rsquo;illusion de l&rsquo;\u00ab enfant universel \u00bb. Ce sujet abstrait, neutre et asexu\u00e9 qui peuple les manuels de psychologie cognitive n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la projection id\u00e9alis\u00e9e des normes, des comportements et des styles communicatifs propres \u00e0 l&rsquo;enfant blanc issu des classes moyennes et sup\u00e9rieures de l&rsquo;Occident. En prenant pour mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence la trajectoire d\u00e9veloppementale de ces enfants privil\u00e9gi\u00e9s, la psychologie piag\u00e9tienne d\u00e9value ipso facto toute forme alternative de socialisation, d&rsquo;intelligence narrative ou d&rsquo;appropriation du monde. Ce qui est pr\u00e9sent\u00e9 par les th\u00e9oriciens du d\u00e9veloppement comme une trajectoire d&rsquo;\u00e9volution naturelle n&rsquo;est qu&rsquo;un dispositif culturel normatif d\u00e9guis\u00e9 en science objective.<\/p>\n<p>Enfin, Walkerdine articule le raisonnement enfantin non pas \u00e0 de simples capacit\u00e9s neuro-d\u00e9veloppementales individuelles, mais \u00e0 des dynamiques de pouvoir relationnelles et institutionnelles. L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la logique formelle ou \u00e0 l&rsquo;abstraction ne se fait pas dans le vide d&rsquo;un laboratoire bienveillant ; il s&rsquo;op\u00e8re dans des contextes dissym\u00e9triques o\u00f9 l&rsquo;enfant apprend \u00e0 n\u00e9gocier son autorit\u00e9, \u00e0 anticiper le regard correctif de l&rsquo;adulte et \u00e0 se positionner discursivement pour \u00eatre reconnu comme sujet rationnel intelligible. Le raisonnement cognitif devient ainsi un terrain de n\u00e9gociation du pouvoir, o\u00f9 la conformit\u00e9 aux attentes du ma\u00eetre d\u00e9termine la reconnaissance de la comp\u00e9tence, transformant la psychologie g\u00e9n\u00e9tique en une th\u00e9orie complice de la s\u00e9lection sociale.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;institution scolaire comme dispositif normatif<\/h3>\n<p>Prolongeant la pens\u00e9e foucaldienne, Valerie Walkerdine examine les structures de l&rsquo;\u00e9cole maternelle et de l&rsquo;\u00e9cole primaire comme les maillons essentiels d&rsquo;un appareil biopolitique et disciplinaire sophistiqu\u00e9. Les classes enfantines de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre ont progressivement adopt\u00e9 des p\u00e9dagogies dites \u00ab centr\u00e9es sur l&rsquo;enfant \u00bb (<em>child-centred education<\/em>), inspir\u00e9es par la psychologie d\u00e9veloppementale et les travaux de p\u00e9dagogues progressistes comme Friedrich Fr\u00f6bel ou Maria Montessori. Walkerdine d\u00e9monte minutieusement la rh\u00e9torique \u00e9mancipatrice de ces m\u00e9thodes : sous couvert de respecter le rythme naturel et la spontan\u00e9it\u00e9 de l&rsquo;apprenant, ces p\u00e9dagogies ont en r\u00e9alit\u00e9 mis en place un r\u00e9gime de surveillance panoptique beaucoup plus insidieux et exhaustif que le dressage disciplinaire traditionnel.<\/p>\n<p>Dans ce dispositif bienveillant, l&rsquo;enseignant ne se contente plus de sanctionner des fautes acad\u00e9miques pr\u00e9cises ; il s&rsquo;\u00e9rige en observateur continu du d\u00e9veloppement global de la personnalit\u00e9 de l&rsquo;enfant. \u00c0 travers l&rsquo;observation des jeux libres, des choix d&rsquo;activit\u00e9s, des expressions \u00e9motionnelles et de la motricit\u00e9, le ma\u00eetre traque le moindre sympt\u00f4me d&rsquo;\u00e9cart par rapport \u00e0 la courbe normale du d\u00e9veloppement \u00e9tablie par la psychom\u00e9trie. Walkerdine met en lumi\u00e8re la \u00ab fabrication de la pathologie \u00bb induite par l&rsquo;usage des grilles d&rsquo;\u00e9valuation d\u00e9veloppementales standardis\u00e9es. Les enfants qui ne correspondent pas aux standards de l&rsquo;expressivit\u00e9 bourgeoise \u2014 notamment les gar\u00e7ons des classes populaires jug\u00e9s trop agressifs ou les fillettes jug\u00e9es trop r\u00e9serv\u00e9es \u2014 sont imm\u00e9diatement cat\u00e9goris\u00e9s en termes de retards, de troubles du comportement ou de carences affectives.<\/p>\n<p>Un des concepts r\u00e9gulateurs centraux analys\u00e9s par Walkerdine est celui de \u00ab pr\u00e9paration scolaire \u00bb (<em>school readiness<\/em>). Ce concept fonctionne comme un puissant filtre de tri social, dissimulant sous une \u00e9valuation m\u00e9dico-p\u00e9dagogique apparemment objective des jugements de classe et de race. L&rsquo;enfant jug\u00e9 \u00ab pr\u00eat \u00bb est celui dont la socialisation familiale a d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9 les structures d&rsquo;autor\u00e9gulation, de verbalisation des affects et d&rsquo;abstraction exig\u00e9es par l&rsquo;\u00e9cole bourgeoise. Les enfants issus des classes ouvri\u00e8res ou de minorit\u00e9s ethniques, porteurs d&rsquo;autres r\u00e9pertoires linguistiques et d&rsquo;autres modalit\u00e9s relationnelles, sont d&#8217;embl\u00e9e invalid\u00e9s et orient\u00e9s vers des dispositifs compensatoires, transformant des in\u00e9galit\u00e9s structurelles de d\u00e9part en faillites individuelles naturelles.<\/p>\n<p>Walkerdine conteste ainsi avec une rare virulence la pr\u00e9tendue neutralit\u00e9 de la p\u00e9dagogie bienveillante. Elle d\u00e9montre que la psychologie du d\u00e9veloppement fonctionne historiquement comme la police scientifique de la normalit\u00e9 de l&rsquo;enfance. En naturalisant les processus de socialisation et en d\u00e9politisant les crit\u00e8res du succ\u00e8s scolaire, l&rsquo;institution \u00e9ducative accomplit son mandat de reproduction sociale tout en pr\u00e9servant son illusion m\u00e9ritocratique. L&rsquo;\u00e9cole primaire moderne ne lib\u00e8re pas le potentiel intrins\u00e8que de l&rsquo;enfant ; elle produit, fa\u00e7onne et surveille un type particulier de sujet gouvernable, conforme aux exigences de l&rsquo;\u00c9tat n\u00e9olib\u00e9ral contemporain.<\/p>\n<h3>2.3 Repenser la notion de raison : L&rsquo;apport de &lsquo;The Mastery of Reason&rsquo;<\/h3>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e de la d\u00e9construction men\u00e9e par Valerie Walkerdine s&rsquo;incarne dans son ouvrage s\u00e9minal publi\u00e9 en 1988, <em>The Mastery of Reason: Cognitive Development and the Production of the Rational Subject<\/em>. Dans cette monographie r\u00e9volutionnaire, elle d\u00e9ploie une analyse s\u00e9miotique approfondie des pratiques discursives \u00e0 travers lesquelles les concepts abstraits, et singuli\u00e8rement les notions math\u00e9matiques, sont enseign\u00e9s aux jeunes enfants. Walkerdine r\u00e9cuse l&rsquo;hypoth\u00e8se piag\u00e9tienne selon laquelle la ma\u00eetrise de la pens\u00e9e formelle correspondrait au d\u00e9passement d\u00e9finitif des contextes concrets d&rsquo;action. En observant des dyades m\u00e8res-enfants \u00e0 domicile puis ces m\u00eames enfants au sein des \u00e9coles maternelles, elle d\u00e9montre que la \u00ab raison \u00bb n&rsquo;est pas une facult\u00e9 cognitive endog\u00e8ne, mais un ensemble complexe de pratiques de substitution discursive et de re-signification s\u00e9miotique.<\/p>\n<p>Elle analyse avec une acuit\u00e9 remarquable l&rsquo;opposition structurante entre les pratiques domestiques concr\u00e8tes et le formalisme abstrait scolaire. \u00c0 la maison, au sein des foyers ouvriers, des notions telles que \u00ab plus \u00bb ou \u00ab moins \u00bb ne s&rsquo;articulent pas autour de comparaisons quantitatives pures, mais sont ins\u00e9r\u00e9es dans des discours moraux et des r\u00e9gulations affectives concernant le partage, la privation, la punition ou la r\u00e9compense mat\u00e9rielle (par exemple, \u00ab manger plus \u00bb, \u00ab d\u00e9penser moins \u00bb). En revanche, lorsque l&rsquo;enfant arrive \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, l&rsquo;institution exige de lui qu&rsquo;il d\u00e9pouille ces mots de toute leur charge relationnelle, mat\u00e9rielle et affective pour ne les consid\u00e9rer que sous l&rsquo;angle de relations num\u00e9riques pures et interchangeables. Cette transition linguistique et s\u00e9miotique n&rsquo;a rien d&rsquo;un saut cognitif spontan\u00e9 : elle exige l&rsquo;abandon forc\u00e9 de son monde v\u00e9cu.<\/p>\n<p>Pour Walkerdine, la transition du statut d&rsquo;enfant spontan\u00e9 \u00e0 celui de \u00ab sujet rationnel \u00bb constitue l&rsquo;incorporation d&rsquo;un r\u00e9gime d&rsquo;assujettissement. La \u00ab ma\u00eetrise de la raison \u00bb est litt\u00e9ralement la production d&rsquo;un individu gouvernable, capable de r\u00e9primer ses pulsions affectives, de subordonner le sens relationnel \u00e0 l&rsquo;ordonnancement math\u00e9matique et d&rsquo;adopter la posture d&rsquo;un observateur d\u00e9tach\u00e9 du monde. Cette rationalit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e, loin d&rsquo;\u00eatre universellement lib\u00e9ratrice, est historiquement associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al des Lumi\u00e8res du bourgeois masculin europ\u00e9en, \u00e9rig\u00e9 en \u00e9talon exclusif de la pleine humanit\u00e9 pensante.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences th\u00e9oriques de <em>The Mastery of Reason<\/em> sont monumentales pour une psychologie \u00e9mancipatrice de l&rsquo;\u00e9ducation. En prouvant que l&rsquo;\u00e9chec en math\u00e9matiques n&rsquo;est pas le reflet d&rsquo;une faiblesse cognitive individuelle, mais la r\u00e9sistance ou l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;effectuer des sauts s\u00e9miotiques violents impos\u00e9s par une culture bourgeoise arrogante, Walkerdine ouvre la voie \u00e0 une refonte compl\u00e8te des curriculums scolaires. Elle plaide pour une p\u00e9dagogie critique capable de reconna\u00eetre la validit\u00e9 et la complexit\u00e9 des savoirs situ\u00e9s et des pratiques discursives des classes populaires, brisant le monopole imp\u00e9rialiste d&rsquo;une raison abstraite utilis\u00e9e comme instrument d&rsquo;oppression et d&rsquo;exclusion sociale.<\/p>\n<h2>3. Genre, \u00e9ducation et la construction des comp\u00e9tences en math\u00e9matiques<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;invalidation structurelle des performances f\u00e9minines<\/h3>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, Valerie Walkerdine s&rsquo;attaque frontalement \u00e0 l&rsquo;un des bastions les plus tenaces de la naturalisation des in\u00e9galit\u00e9s : la sous-repr\u00e9sentation et la pr\u00e9tendue inaptitude des filles dans les fili\u00e8res scientifiques et math\u00e9matiques. Alors que les discours sociologiques et psychologiques dominants imputent les disparit\u00e9s d&rsquo;orientation \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes parentaux ou \u00e0 des d\u00e9ficits inn\u00e9s de rep\u00e9rage spatial chez les femmes, Walkerdine et ses collaboratrices d\u00e9montrent dans l&rsquo;ouvrage majeur <em>Counting Girls Out: Girls and Mathematics<\/em> (1989) que le probl\u00e8me ne r\u00e9side pas dans les comp\u00e9tences r\u00e9elles des filles, mais dans les r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 discursifs qui interpr\u00e8tent et disqualifient leurs performances acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>\u00c0 travers des enqu\u00eates quantitatives et des observations qualitatives m\u00e9ticuleuses au sein des \u00e9tablissements scolaires, Walkerdine d\u00e9voile un paradoxe saisissant : alors m\u00eame que les filles obtiennent des r\u00e9sultats acad\u00e9miques en math\u00e9matiques statistiquement \u00e9quivalents, voire sup\u00e9rieurs, \u00e0 ceux des gar\u00e7ons \u00e0 tous les niveaux de l&rsquo;\u00e9cole primaire et du d\u00e9but du secondaire, leurs r\u00e9ussites sont syst\u00e9matiquement d\u00e9valu\u00e9es par le corps enseignant. Walkerdine met au jour ce qu&rsquo;elle nomme la pathologisation du succ\u00e8s f\u00e9minin. La r\u00e9ussite d&rsquo;une fille en math\u00e9matiques est quasi universellement attribu\u00e9e \u00e0 des traits d\u00e9pr\u00e9ciatifs : un travail laborieux, une simple m\u00e9morisation m\u00e9canique, une conformit\u00e9 docile aux consignes ou un acharnement sans \u00e9tincelle. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9chec ou les performances moyennes d&rsquo;un gar\u00e7on sont lus \u00e0 travers le prisme du \u00ab potentiel inexploit\u00e9 \u00bb, de la brillance indisciplin\u00e9e ou du g\u00e9nie latent qui ne demande qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;\u00e9panouir.<\/p>\n<p>Cette asym\u00e9trie interpr\u00e9tative ne rel\u00e8ve pas de simples biais individuels de certains enseignants sexistes, mais renvoie \u00e0 une grille de lecture \u00e9pist\u00e9mologique structurelle de l&rsquo;institution \u00e9ducative. L&rsquo;intelligence v\u00e9ritable, la cr\u00e9ativit\u00e9 math\u00e9matique et le g\u00e9nie logique sont discursivement index\u00e9s sur des qualit\u00e9s culturellement cod\u00e9es comme masculines : la contestation des r\u00e8gles, la rupture, l&rsquo;audace et l&rsquo;abstraction agressive. La fille travailleuse, parce qu&rsquo;elle respecte l&rsquo;autorit\u00e9 institutionnelle, est pi\u00e9g\u00e9e dans une double contrainte intenable : soit elle \u00e9choue et confirme la th\u00e8se de son incomp\u00e9tence naturelle, soit elle r\u00e9ussit et voit son triomphe ramen\u00e9 \u00e0 une application scolaire servile d\u00e9nu\u00e9e de valeur intellectuelle authentique.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de ces attentes professorales genr\u00e9es sur la psych\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves f\u00e9minines est d\u00e9vastateur. Int\u00e9riorisant le soup\u00e7on permanent qui p\u00e8se sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de leur intelligence, les filles d\u00e9veloppent une anxi\u00e9t\u00e9 math\u00e9matique chronique et un sentiment imposteur tenace. L&rsquo;auto-\u00e9valuation n\u00e9gative devient une seconde nature psychique : m\u00eame confront\u00e9es \u00e0 des bulletins d&rsquo;\u00e9valuation impeccables, les adolescentes d\u00e9clarent avec insistance \u00ab ne pas \u00eatre dou\u00e9es \u00bb pour les sciences exactes, attribuant leurs bonnes notes \u00e0 la chance ou \u00e0 la facilit\u00e9 des examens. Walkerdine d\u00e9montre ainsi que l&rsquo;\u00e9viction des femmes des carri\u00e8res scientifiques ne proc\u00e8de pas d&rsquo;un d\u00e9ficit cognitif, mais d&rsquo;une invalidation discursive continue et d&rsquo;une violence institutionnelle feutr\u00e9e qui leur intiment l&rsquo;ordre psychologique de c\u00e9der la place.<\/p>\n<h3>3.2 La rationalit\u00e9 comme attribut patriarcal historiquement construit<\/h3>\n<p>Pour comprendre les racines profondes de cette invalidation, Valerie Walkerdine entreprend une v\u00e9ritable g\u00e9n\u00e9alogie foucaldienne de l&rsquo;association historique entre rationalit\u00e9, science et masculinit\u00e9 dans la pens\u00e9e occidentale. Elle remonte aux sources de la philosophie moderne des Lumi\u00e8res et \u00e0 la r\u00e9volution cart\u00e9sienne, o\u00f9 la constitution du sujet pensant (le <em>Cogito<\/em>) a repos\u00e9 sur une rupture m\u00e9taphysique radicale avec le corps, la mati\u00e8re, la nature et les affects. Or, dans l&rsquo;\u00e9conomie symbolique de cette modernit\u00e9 \u00e9mergente, le corps, les passions fluctuantes et la mat\u00e9rialit\u00e9 organique ont \u00e9t\u00e9 historiquement projet\u00e9s et confin\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 de la f\u00e9minit\u00e9.<\/p>\n<p>La rationalit\u00e9 scientifique pure s&rsquo;est donc construite historiquement comme une technologie de ma\u00eetrise et de domination virile exerc\u00e9e sur une nature f\u00e9minis\u00e9e. \u00catre pleinement rationnel impliquait n\u00e9cessairement d&rsquo;\u00e9radiquer en soi toute trace de sentimentalit\u00e9, de d\u00e9pendance affective ou d&rsquo;expressivit\u00e9 pulsionnelle \u2014 autant de traits attribu\u00e9s aux femmes. Par voie de cons\u00e9quence, Walkerdine montre que la \u00ab f\u00e9minit\u00e9 \u00bb et la \u00ab raison math\u00e9matique \u00bb fonctionnent dans l&rsquo;imaginaire occidental comme des cat\u00e9gories mutuellement exclusives. Pour une femme, faire preuve d&rsquo;une rationalit\u00e9 abstraite intransigeante revient symboliquement \u00e0 menacer son statut de genre et \u00e0 transgresser un interdit ontologique fondamental du patriarcat.<\/p>\n<p>Cette g\u00e9n\u00e9alogie \u00e9claire la nature de l&rsquo;angoisse psychique intense \u00e9prouv\u00e9e par les jeunes femmes qui s&rsquo;engagent dans des carri\u00e8res acad\u00e9miques de pointe en math\u00e9matiques pures, en physique th\u00e9orique ou en ing\u00e9nierie. Walkerdine analyse l&rsquo;incorporation de l&rsquo;angoisse de transgression chez ces \u00e9tudiantes. Choisir la voie de la haute rationalit\u00e9 formelle implique de naviguer dans un champ symbolique qui associe le g\u00e9nie logique \u00e0 la virilit\u00e9 phallique. De nombreuses \u00e9tudiantes t\u00e9moignent du sentiment terrifiant de devoir renoncer \u00e0 leur identit\u00e9 f\u00e9minine, d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ues comme des anomalies anatomiques ou des cr\u00e9atures froides et monstrueuses, soumises au rejet \u00e9rotique et \u00e0 la marginalisation sociale.<\/p>\n<p>Les institutions d&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur d\u00e9ploient pour leur part des strat\u00e9gies discursives et spatiales permanentes destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server les fronti\u00e8res genr\u00e9es du savoir l\u00e9gitime. Des rituels d&rsquo;humiliation subtils lors des soutenances de th\u00e8se \u00e0 l&rsquo;humour sexiste des salles de laboratoire, de la valorisation d&rsquo;un style oratoire assertif et dominateur \u00e0 la disqualification des approches collaboratives, les universit\u00e9s veillent jalousement \u00e0 ce que les espaces o\u00f9 se formule la v\u00e9rit\u00e9 formelle demeurent des sanctuaires de la virilit\u00e9 institutionnalis\u00e9e. Valerie Walkerdine montre ainsi que le combat pour l&rsquo;acc\u00e8s des femmes aux sciences exactes n&rsquo;est pas une simple revendication d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 num\u00e9rique, mais une lutte \u00e9pist\u00e9mologique frontale contre la d\u00e9finition patriarcale de la pens\u00e9e l\u00e9gitime.<\/p>\n<h3>3.3 Subjectivit\u00e9 et production de la jeune fille moderne<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es 1990 et tout au long des ann\u00e9es 2000, Valerie Walkerdine renouvelle profond\u00e9ment son approche du genre en se penchant sur la construction de la subjectivit\u00e9 chez les adolescentes et les jeunes femmes contemporaines au sein des soci\u00e9t\u00e9s n\u00e9olib\u00e9rales. Dans des ouvrages capitaux comme <em>Growing Up Girl: Psychosocial Explorations of Gender and Class<\/em> (2001, co\u00e9crit avec Helen Lucey et June Melody), elle examine la mani\u00e8re dont la figure de la \u00ab jeune fille \u00bb est devenue le nouveau mod\u00e8le exemplaire du sujet n\u00e9olib\u00e9ral moderne : hautement \u00e9duqu\u00e9e, autonome, flexible, performante et pleinement responsable de sa propre destin\u00e9e.<\/p>\n<p>Walkerdine th\u00e9orise le concept de \u00ab Girlhood \u00bb dans le contexte du capitalisme tardif comme une v\u00e9ritable technologie biopolitique. Les jeunes filles des d\u00e9cennies 1990 et 2000 ne sont plus seulement assign\u00e9es au silence domestique d&rsquo;antan ; elles sont au contraire bombard\u00e9es par les m\u00e9dias et l&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;une imp\u00e9rieuse injonction au succ\u00e8s scolaire, \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance financi\u00e8re et \u00e0 la perfection sur tous les plans. Ce mythe de la r\u00e9ussite f\u00e9minine (\u00ab <em>Girl Power<\/em> \u00bb ou \u00ab <em>Can-Do Girls<\/em> \u00bb) masque cependant la mutation perverse de l&rsquo;individualisme n\u00e9olib\u00e9ral : la r\u00e9ussite n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme le fruit d&rsquo;une lib\u00e9ration collective, mais comme une obligation d&rsquo;auto-optimisation permanente o\u00f9 chaque \u00e9chec personnel est culpabilis\u00e9 et attribu\u00e9 \u00e0 un d\u00e9faut de volont\u00e9 ou de gestion de soi.<\/p>\n<p>Cette qu\u00eate forcen\u00e9e de l&rsquo;excellence engendre des co\u00fbts psychologiques et \u00e9motionnels faramineux, particuli\u00e8rement chez les adolescentes que Walkerdine \u00e9tudie \u00e0 travers des panels longitudinaux croisant classe et genre. Les jeunes filles issues des classes moyennes vivent sous la menace constante de la r\u00e9gression sociale, d\u00e9veloppant une hyper-anxi\u00e9t\u00e9 de performance qui se traduit par des vagues \u00e9pid\u00e9miques de d\u00e9pressions masqu\u00e9es, de troubles des conduites alimentaires (anorexie, boulimie) et d&rsquo;automutilations. Pour les jeunes filles de la classe ouvri\u00e8re, le fardeau est d\u00e9doubl\u00e9 : l&rsquo;injonction \u00e0 devenir cette figure f\u00e9minine n\u00e9olib\u00e9rale raffin\u00e9e exige d&rsquo;elles une r\u00e9invention compl\u00e8te de leur corpor\u00e9it\u00e9, un reniement de leur culture d&rsquo;origine et la navigation risqu\u00e9e dans des dettes d&rsquo;\u00e9tudes \u00e9crasantes, le tout avec un filet de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9conomique quasi inexistant.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Walkerdine articule cette tyrannie de l&rsquo;excellence \u00e0 la surveillance continue et hyper-sexualis\u00e9e du corps apprenant. Dans une culture satur\u00e9e d&rsquo;images num\u00e9riques et de dispositifs de visibilit\u00e9 marchande, les jeunes filles doivent \u00eatre acad\u00e9miquement brillantes tout en maintenant une pr\u00e9sentation corporelle irr\u00e9prochable, sensuelle mais d\u00e9cente, branch\u00e9e mais respectable. Cette tension insoluble entre l&rsquo;hyper-sexualisation impos\u00e9e par la culture de consommation et la condamnation morale imm\u00e9diate de toute vulgarit\u00e9 per\u00e7ue assujettit le corps des jeunes femmes \u00e0 un autocontr\u00f4le permanent, transformant l&rsquo;adolescence f\u00e9minine moderne en un terrain d&rsquo;\u00e9puisement psychique et de surveillance panoptique int\u00e9rioris\u00e9e.<\/p>\n<h2>4. Cadre th\u00e9orique post-structuraliste : Sujet, discours et pouvoir<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;application novatrice de la th\u00e9orie foucaldienne \u00e0 la psychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 conceptuelle de Valerie Walkerdine r\u00e9side en grande partie dans son importation pr\u00e9coce et f\u00e9conde des th\u00e9ories de Michel Foucault au sein du champ de la psychologie, une discipline historiquement r\u00e9fractaire aux approches g\u00e9n\u00e9alogiques et d\u00e9constructivistes. L\u00e0 o\u00f9 la psychologie acad\u00e9mique traditionnelle continue d&rsquo;envisager l&rsquo;individu comme une entit\u00e9 biologique pr\u00e9existante dot\u00e9e d&rsquo;une personnalit\u00e9 autonome qu&rsquo;il suffirait de cartographier \u00e0 coups de tests psychom\u00e9triques, Walkerdine applique magistralement les concepts de gouvernementalit\u00e9, de biopolitique et de pouvoir pastoral pour renverser cette illusion ontologique.<\/p>\n<p>Elle introduit l&rsquo;analyse du \u00ab complexe psy \u00bb (un ensemble h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne comprenant la psychiatrie, la psychologie clinique, la psychom\u00e9trie scolaire, le travail social et l&rsquo;orientation professionnelle) comme un dispositif central de la gouvernance moderne. Loin d&rsquo;\u00eatre une science purement bienveillante d\u00e9di\u00e9e au soulagement de la souffrance ou \u00e0 la lib\u00e9ration du potentiel humain, le complexe psy fonctionne comme une technologie politique majeure charg\u00e9e de produire des \u00ab v\u00e9rit\u00e9s \u00bb indiscutables sur les individus. En inventant des cat\u00e9gories normatives \u2014 telles que le quotient intellectuel, l&rsquo;\u00e2ge mental, le stade de d\u00e9veloppement ou la maturit\u00e9 \u00e9motionnelle \u2014, les sciences psychologiques d\u00e9limitent la fronti\u00e8re \u00e9tanche entre le normal et le pathologique, fournissant \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat moderne les justifications scientifiques n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;encadrement, au triage et \u00e0 la neutralisation des corps d\u00e9viants.<\/p>\n<p>Walkerdine met un accent particulier sur l&rsquo;analyse des technologies de soi et des pratiques de confession qui se sont diss\u00e9min\u00e9es dans les environnements \u00e9ducatifs contemporains. L&rsquo;injonction faite \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve d&rsquo;\u00ab exprimer ses sentiments \u00bb, de participer \u00e0 des cercles de parole, de tenir des journaux de bord d&rsquo;auto-\u00e9valuation ou de formuler ses d\u00e9sirs scolaires ne constitue pas une lib\u00e9ration de la parole subjective, mais l&rsquo;actualisation la\u00efcis\u00e9e du pouvoir pastoral. L&rsquo;individu est contraint de se constituer lui-m\u00eame comme objet de savoir pour autrui, d&rsquo;avouer ses lacunes et de devenir le propre surveillant de sa conformit\u00e9 normative. Le contr\u00f4le ext\u00e9rieur et brutal des anciennes \u00e9coles disciplinaires a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par un autocontr\u00f4le affectif infiniment plus puissant.<\/p>\n<p>Par ce d\u00e9placement th\u00e9orique majeur, Walkerdine arrache la psychologie \u00e0 son sommeil individualiste. Elle d\u00e9montre que la subjectivit\u00e9 n&rsquo;est pas un noyau int\u00e9rieur immuable, mais le produit historique transitoire de r\u00e9gimes de discursivit\u00e9 assujettissants. L&rsquo;analyse ne porte plus sur ce que l&rsquo;individu *est* en lui-m\u00eame de mani\u00e8re anhistorique, mais sur les processus discursifs et institutionnels par lesquels certains types de sujets (l&rsquo;enfant docile, la fille laborieuse, le travailleur r\u00e9silient) sont continuellement fabriqu\u00e9s, l\u00e9gitim\u00e9s ou marginalis\u00e9s par les imp\u00e9ratifs de la reproduction capitaliste et \u00e9tatique.<\/p>\n<h3>4.2 Int\u00e9gration de la psychanalyse lacanienne et post-lacanienne<\/h3>\n<p>Toutefois, Valerie Walkerdine refuse de s&rsquo;enfermer dans un foucaldisme structuraliste aride qui r\u00e9duirait le sujet \u00e0 un simple r\u00e9ceptacle passif des discours ou \u00e0 un pantin docile des dispositifs de pouvoir. Pour combler les lacunes du post-structuralisme concernant la vie int\u00e9rieure, la douleur intime et la force d&rsquo;attachement aux normes qui nous oppriment, elle proc\u00e8de \u00e0 une int\u00e9gration rigoureuse de la psychanalyse lacanienne et post-lacanienne. Elle postule que le discours ne peut fonctionner comme technologie d&rsquo;assujettissement que s&rsquo;il s&rsquo;articule aux mouvements du d\u00e9sir inconscient, \u00e0 la dynamique du manque (la b\u00e9ance inaugurale de la castration symbolique) et aux s\u00e9ductions de l&rsquo;imaginaire.<\/p>\n<p>En mobilisant la psychanalyse, Walkerdine d\u00e9passe d\u00e9finitivement l&rsquo;impasse du cognitivisme r\u00e9ducteur. Les choix d&rsquo;orientation scolaire, les \u00e9checs apparemment inexplicables, l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;apprentissage ou les d\u00e9votions fanatiques envers des figures d&rsquo;autorit\u00e9 ne rel\u00e8vent pas de calculs rationnels d&rsquo;utilit\u00e9 ou de simples d\u00e9ficits d&rsquo;information : ils sont satur\u00e9s par des m\u00e9canismes de d\u00e9fense inconscients, par le refoulement, la projection et le transfert. L&rsquo;enfant en \u00e9chec math\u00e9matique, par exemple, peut projeter dans le formalisme logique la figure \u00e9crasante d&rsquo;un p\u00e8re tout-puissant ou la peur d&rsquo;an\u00e9antir l&rsquo;affection maternelle en acc\u00e9dant \u00e0 une ind\u00e9pendance symbolique per\u00e7ue comme agressive. La salle de classe est un espace \u00e9rotis\u00e9 et fantasmatique o\u00f9 se rejouent les drames originaires de la constitution subjective.<\/p>\n<p>La subjectivation est ainsi th\u00e9oris\u00e9e par Walkerdine comme un processus dynamique et pr\u00e9caire situ\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment au croisement du langage symbolique et du corps pulsionnel. Le sujet ne se contente pas d&rsquo;occuper passivement une \u00ab position de sujet \u00bb prescrite par le discours id\u00e9ologique ; il l&rsquo;investit avec toute la charge de son angoisse, de sa jouissance (au sens lacanien d&rsquo;une satisfaction paradoxale trouv\u00e9e dans la souffrance m\u00eame) et de son besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de reconnaissance narcissique. Cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi certains discours d&rsquo;oppression sont si ardemment d\u00e9sir\u00e9s par ceux-l\u00e0 m\u00eames qu&rsquo;ils d\u00e9truisent : ils offrent un abri fantasmatique contre la terreur du vide identitaire.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, Walkerdine d\u00e9veloppe une critique sans concession des lectures strictement individualistes, adaptatives et familialistes de la m\u00e9tapsychologie freudienne orthodoxe. Elle refuse d&rsquo;enfermer le drame \u0153dipien dans le huis clos de la famille bourgeoise nucl\u00e9aire \u00e9tanche. L&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas le d\u00e9p\u00f4t isol\u00e9 des fantasmes de la petite enfance biologique ; il est d&#8217;embl\u00e9e satur\u00e9 par les violences de l&rsquo;histoire, par les rapports de production, par l&rsquo;injustice raciale et par les terreurs de classe. En politisant la psychanalyse et en psychanalysant le politique, elle forge un instrument conceptuel in\u00e9dit pour appr\u00e9hender l&rsquo;indivisibilit\u00e9 du psychique et du social.<\/p>\n<h3>4.3 La critique de l&rsquo;essentialisme psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Valerie Walkerdine se dresse comme un r\u00e9quisitoire implacable contre l&rsquo;essentialisme psychologique sous toutes ses formes. Elle rejette avec une vigueur constante les cat\u00e9gorisations psychom\u00e9triques fixistes qui pr\u00e9tendent figer les individus dans des traits de personnalit\u00e9 immuables, des quotients intellectuels pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s ou des typologies comportementales rigides. Ces instruments psychom\u00e9triques, qu&rsquo;elle d\u00e9nonce comme des f\u00e9tiches scientistes, ne mesurent rien d&rsquo;autre que le degr\u00e9 d&rsquo;ad\u00e9quation d&rsquo;un individu \u00e0 un instant donn\u00e9 vis-\u00e0-vis d&rsquo;un ensemble de conventions bourgeoises arbitraires \u00e9lev\u00e9es au rang d&rsquo;absolus universels.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;illusion humaniste d&rsquo;un moi stable, souverain, coh\u00e9rent et transparent \u00e0 lui-m\u00eame, Walkerdine oppose une th\u00e9orisation radicale de la multiplicit\u00e9, de la fragmentation et des contradictions constitutives du sujet. L&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas une monade psychique indivisible ; il est un tissu discontinu d&rsquo;identifications changeantes, habit\u00e9 par des d\u00e9sirs antagonistes et tiraill\u00e9 par des loyaut\u00e9s conflictuelles. Selon le contexte institutionnel, la langue employ\u00e9e, la dynamique des regards et les rapports de pouvoir imm\u00e9diats, un m\u00eame individu manifestera des formes de raisonnement, des capacit\u00e9s d&rsquo;action et des \u00e9tats \u00e9motionnels profond\u00e9ment dissemblables.<\/p>\n<p>Walkerdine conceptualise ainsi l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des positions de sujet occup\u00e9es simultan\u00e9ment par un m\u00eame individu. Une femme peut \u00eatre positionn\u00e9e comme puissante et autoritaire au sein de l&rsquo;espace domestique en tant que m\u00e8re de famille ouvri\u00e8re g\u00e9rant le budget de survie, tout en \u00e9tant brutalement rabaiss\u00e9e et infantilis\u00e9e comme ouvri\u00e8re pr\u00e9caire non qualifi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;usine, et totalement terrifi\u00e9e comme \u00e9l\u00e8ve d&rsquo;un cours du soir face \u00e0 un enseignant universitaire. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;essence unifi\u00e9e qui subsume ces exp\u00e9riences : la subjectivit\u00e9 \u00e9merge pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;\u00e9cart, la tension et parfois la contradiction violente entre ces multiples positionnements discursifs et fantasmatiques.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9construction de l&rsquo;essentialisme a des cons\u00e9quences salvatrices pour la reformulation de l&rsquo;agentivit\u00e9 humaine (<em>agency<\/em>). L&rsquo;agentivit\u00e9 ne r\u00e9side pas dans la souverainet\u00e9 illusoire d&rsquo;un libre arbitre transcendant qui flotterait miraculeusement au-dessus des structures de pouvoir, mais dans la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 n\u00e9gocier, \u00e0 subvertir et \u00e0 faire jouer les unes contre les autres les positions contradictoires au sein desquelles il est pris. M\u00eame au c\u0153ur des dispositifs les plus contraignants et des milieux les plus r\u00e9pressifs, les failles du discours, les exc\u00e8s du d\u00e9sir inconscient et les t\u00e9lescopages identitaires ouvrent des br\u00e8ches impr\u00e9visibles pour la contestation, le refus et la r\u00e9invention \u00e9mancipatrice de soi.<\/p>\n<h2>5. Subjectivit\u00e9 de classe et blessures psychiques du prol\u00e9tariat<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la classe ouvri\u00e8re : Affects et stigmatisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus originaux et bouleversants de Valerie Walkerdine \u00e0 la sociologie et \u00e0 la psychologie critique est son examen sans fard de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la classe ouvri\u00e8re, appr\u00e9hend\u00e9e non pas seulement \u00e0 travers le prisme quantitatif des revenus ou des postes professionnels, mais \u00e0 travers l&rsquo;analyse minutieuse des affects, des humiliations et des traumatismes psychiques souterrains. S&rsquo;inscrivant en faux contre une certaine sociologie marxiste abstraite qui ne voit dans le prol\u00e9tariat qu&rsquo;une force de travail d\u00e9personnalis\u00e9e ou un acteur r\u00e9volutionnaire id\u00e9alis\u00e9, elle plonge dans la r\u00e9alit\u00e9 charnelle et \u00e9motionnelle de l&rsquo;incorporation de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de classe.<\/p>\n<p>Walkerdine analyse avec une infinie sensibilit\u00e9 les dynamiques de la honte, de la culpabilit\u00e9 et du sentiment d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 ontologique qui ravagent la psych\u00e9 des classes laborieuses britanniques. Vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9gie par les valeurs bourgeoises signifie \u00eatre expos\u00e9 en permanence au m\u00e9pris institutionnel \u2014 un m\u00e9pris v\u00e9hicul\u00e9 par le regard des enseignants, des m\u00e9decins, des travailleurs sociaux, des m\u00e9dias et des juges. Ce m\u00e9pris n&rsquo;est pas simplement subi comme une injustice ext\u00e9rieure ; il est int\u00e9rioris\u00e9 par les domin\u00e9s sous forme d&rsquo;une conviction visc\u00e9rale d&rsquo;incomp\u00e9tence, de laideur corporelle ou d&rsquo;indignit\u00e9 morale. Walkerdine met en lumi\u00e8re les somatisations destructrices de ce m\u00e9pris : l&rsquo;angoisse chronique, l&rsquo;\u00e9puisement nerveux, les douleurs corporelles inexpliqu\u00e9es et l&rsquo;automutilation psychologique par l&rsquo;autod\u00e9pr\u00e9ciation constante.<\/p>\n<p>Elle analyse \u00e9galement les m\u00e9canismes complexes d&rsquo;\u00e9vitement et de r\u00e9sistance culturelle d\u00e9ploy\u00e9s par les communaut\u00e9s ouvri\u00e8res face aux institutions dominantes. Le refus de coop\u00e9rer avec l&rsquo;\u00e9cole, le rejet violent de l&rsquo;autorit\u00e9 professorale par les adolescents prol\u00e9taires, ou les rires moqueurs et le pr\u00e9tendu \u00ab mauvais go\u00fbt \u00bb oppos\u00e9 aux normes esth\u00e9tiques bourgeoises ne constituent pas de simples marques d&rsquo;ignorance ou de d\u00e9ficit \u00e9ducatif. Walkerdine d\u00e9montre qu&rsquo;il s&rsquo;agit de strat\u00e9gies d\u00e9fensives vitales destin\u00e9es \u00e0 pr\u00e9server une parcelle d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 narcissique contre l&rsquo;entreprise d&rsquo;annihilation symbolique men\u00e9e par la classe moyenne. En rejetant l&rsquo;institution avant qu&rsquo;elle ne les rejette, les domin\u00e9s tentent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de reprendre la main sur leur propre destin.<\/p>\n<p>Enfin, Walkerdine met au jour l&rsquo;ambivalence affective f\u00e9roce qui traverse l&rsquo;exp\u00e9rience de la mobilit\u00e9 sociale. L&rsquo;individu ouvrier qui aspire \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever socialement est pris dans un \u00e9tau psychologique infernal. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il d\u00e9sire \u00e9chapper \u00e0 la p\u00e9nurie et \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 mat\u00e9rielle ; de l&rsquo;autre, tout pas accompli en direction des codes culturels de la classe sup\u00e9rieure est v\u00e9cu int\u00e9rieurement et collectivement comme une trahison odieuse envers les siens. Cette tension g\u00e9n\u00e8re une angoisse de perte insoutenable : la r\u00e9ussite scolaire et sociale menace d&rsquo;an\u00e9antir le lien d&rsquo;amour nourricier avec la famille et la communaut\u00e9 d&rsquo;origine, plongeant le transfuge dans un ab\u00eeme de culpabilit\u00e9 corrosive.<\/p>\n<h3>5.2 Mobilit\u00e9 sociale, transfuges de classe et dislocation identitaire<\/h3>\n<p>Poursuivant sa r\u00e9flexion sur les paradoxes de la trajectoire ascendante, Valerie Walkerdine s&rsquo;impose comme l&rsquo;une des th\u00e9oriciennes pionni\u00e8res de l&rsquo;exp\u00e9rience psychique des transfuges de classe au sein du monde acad\u00e9mique et professionnel intellectuel. Traverser la fronti\u00e8re s\u00e9parant le prol\u00e9tariat de l&rsquo;\u00e9lite universitaire n&rsquo;est pas un parcours lin\u00e9aire et triomphal, mais un processus de dislocation identitaire permanente qui laisse des cicatrices ind\u00e9l\u00e9biles sur le sujet.<\/p>\n<p>Dans de nombreux textes autobiographiques et th\u00e9oriques majeurs, Walkerdine mobilise l&rsquo;analyse auto-ethnographique de son propre parcours non comme une confession narcissique complaisante, mais comme une ressource \u00e9pist\u00e9mologique de premier ordre. En analysant rigoureusement ses propres affects de malaise, de panique sourde lors des colloques internationaux, ou ce sentiment tenace d&rsquo;\u00eatre une intruse ou une usurpatrice au sein des conseils universitaires prestigieux, elle d\u00e9naturalise les pr\u00e9tentions \u00e9galitaires de l&rsquo;institution savante. L&rsquo;acad\u00e9mie se r\u00e9v\u00e8le pour le transfuge de classe comme un univers cod\u00e9 de part en part par l&rsquo;aisance aristocratique ou bourgeoise, o\u00f9 la mod\u00e9ration feinte des \u00e9motions, la ma\u00eetrise d\u00e9sinvolte des savoirs l\u00e9gitimes et l&rsquo;accent linguistique constituent des barri\u00e8res de s\u00e9lection invisibles mais impitoyables.<\/p>\n<p>Le transfuge vit dans un entre-deux intol\u00e9rable, habit\u00e9 par une pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9motionnelle chronique. Il est devenu \u00e9tranger \u00e0 sa classe d&rsquo;origine, qui ne comprend plus son langage, ses pr\u00e9occupations abstraites et son mode de vie raffin\u00e9, le suspectant de condescendance ou de d\u00e9sertion morale ; mais il demeure tout aussi \u00e9tranger \u00e0 sa classe d&rsquo;adoption, qui lui renvoie continuellement, par des micro-signaux imperceptibles, sa b\u00e2tardise culturelle et son manque de capitaux incorpor\u00e9s depuis l&rsquo;enfance. Habiter deux mondes sociaux mutuellement exclusifs condamne le sujet \u00e0 un exil int\u00e9rieur permanent, o\u00f9 chaque prise de parole est hant\u00e9e par la terreur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9masqu\u00e9 et renvoy\u00e9 \u00e0 sa condition originaire d&rsquo;indigence.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ces analyses cinglantes, Walkerdine pulv\u00e9rise les r\u00e9cits m\u00e9ritocratiques b\u00e9ats promus par les id\u00e9ologues du n\u00e9olib\u00e9ralisme. L&rsquo;id\u00e9ologie m\u00e9ritocratique affirme que le talent et l&rsquo;effort individuel suffisent \u00e0 hisser n&rsquo;importe qui au sommet de la hi\u00e9rarchie sociale, occultant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les co\u00fbts psychologiques et \u00e9motionnels exorbitants pay\u00e9s par ceux qui tentent l&rsquo;ascension. Elle d\u00e9montre que la mobilit\u00e9 sociale individuelle, loin d&rsquo;\u00eatre la preuve de la justice du syst\u00e8me capitaliste, en est l&rsquo;une des ruses les plus cruelles : elle vide les classes populaires de leurs \u00e9l\u00e9ments les plus combatifs tout en exigeant des transfuges qu&rsquo;ils mutilent leur propre m\u00e9moire affective et renient l&rsquo;histoire de leurs anc\u00eatres pour obtenir le droit de si\u00e9ger \u00e0 la table des dominants.<\/p>\n<h3>5.3 La fiert\u00e9 ouvri\u00e8re et les liens communautaires face \u00e0 la domination<\/h3>\n<p>Valerie Walkerdine se garde avec soin de verser dans un mis\u00e9rabilisme compassionnel qui d\u00e9peindrait la classe ouvri\u00e8re uniquement comme un agr\u00e9gat de victimes passives et d\u00e9truites par le capitalisme. Son \u0153uvre rend un hommage vibrant et sociologiquement fond\u00e9 \u00e0 la dignit\u00e9, \u00e0 la fiert\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;extraordinaire capacit\u00e9 de r\u00e9silience collective des communaut\u00e9s prol\u00e9taires face \u00e0 l&rsquo;oppression s\u00e9culaire.<\/p>\n<p>Elle documente avec une finesse ethnographique exceptionnelle le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant des r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 f\u00e9minine dans les quartiers populaires. Face \u00e0 l&rsquo;insuffisance structurelle des salaires masculins et \u00e0 l&rsquo;absence fr\u00e9quente de services publics ad\u00e9quats, ce sont les femmes ouvri\u00e8res \u2014 les m\u00e8res, les grands-m\u00e8res, les s\u0153urs et les voisines \u2014 qui tissent au jour le jour les filets de s\u00e9curit\u00e9 indispensables \u00e0 la survie commune. Le partage informel de nourriture, la garde collective des enfants, le pr\u00eat d&rsquo;argent sans int\u00e9r\u00eat lors des crises majeures et le soutien \u00e9motionnel inconditionnel lors des deuils constituent un syst\u00e8me de contre-pouvoir affectif et mat\u00e9riel. Cette infrastructure communiste informelle, enti\u00e8rement port\u00e9e par les femmes, a permis aux foyers populaires de r\u00e9sister moralement \u00e0 des d\u00e9cennies d&rsquo;exploitation brutale sans sombrer dans le d\u00e9sespoir nihiliste.<\/p>\n<p>Walkerdine met \u00e9galement en exergue la vitalit\u00e9 de la cr\u00e9ativit\u00e9 populaire, qui s&rsquo;exprime avec force en d\u00e9pit \u2014 et souvent en r\u00e9ponse directe \u2014 au d\u00e9nuement mat\u00e9riel le plus s\u00e9v\u00e8re. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;agencement soign\u00e9 et inventif des int\u00e9rieurs domestiques exigus, des pratiques musicales communautaires, du conte oral ou de la ma\u00eetrise de l&rsquo;humour d&rsquo;autod\u00e9rision comme arme d&rsquo;\u00e9galisation sociale, les classes laborieuses ont toujours produit des formes symboliques sophistiqu\u00e9es qui \u00e9chappent aux radars condescendants de la haute culture bourgeoise. L&rsquo;honneur ouvrier repose sur cette capacit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9server une souverainet\u00e9 \u00e9thique, une propret\u00e9 immacul\u00e9e du chez-soi et une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 sans calcul dans un monde vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avarice marchande.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pourquoi la destruction syst\u00e9matique des bastions industriels, orchestr\u00e9e sous le mandat thatch\u00e9rien et poursuivie par les gouvernements successifs, a constitu\u00e9 un d\u00e9sastre non seulement \u00e9conomique, mais ontologique. En fermant les mines, les chantiers navals et les aci\u00e9ries, le n\u00e9olib\u00e9ralisme n&rsquo;a pas seulement supprim\u00e9 des emplois : il a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pulv\u00e9ris\u00e9 le substrat mat\u00e9riel sur lequel reposait la fiert\u00e9 de classe, la m\u00e9moire des luttes et la coh\u00e9rence de ces r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 communautaire. Walkerdine analyse cette offensive comme un crime psychosocial dont les s\u00e9quelles traumatiques continuent de hanter les paysages et les corps des anciennes r\u00e9gions industrielles.<\/p>\n<h2>6. Culture populaire, fictions et m\u00e9dias : D\u00e9sir et fantasmatique infantile<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;analyse des repr\u00e9sentations m\u00e9diatiques destin\u00e9es aux enfants<\/h3>\n<p>D\u00e9rogeant une nouvelle fois aux approches aust\u00e8res de la psychologie acad\u00e9mique, Valerie Walkerdine s&rsquo;int\u00e9resse d\u00e8s le d\u00e9but de ses recherches aux objets de la culture populaire, d\u00e9laiss\u00e9s par les universitaires ou trait\u00e9s avec une morgue aristocratique par les th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00c9cole de Francfort. Dans des travaux novateurs rassembl\u00e9s notamment dans son ouvrage <em>Daddy&rsquo;s Girl: Young Girls and Popular Culture<\/em> (1997), elle explore l&rsquo;univers des bandes dessin\u00e9es pour fillettes (telles que <em>Bunty<\/em>, <em>Judy<\/em> ou <em>Jackie<\/em>), des contes de f\u00e9es traditionnels et des feuilletons t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s pour d\u00e9crypter leur r\u00f4le dans la r\u00e9gulation des d\u00e9sirs et la subjectivation f\u00e9minine.<\/p>\n<p>Walkerdine refuse d&rsquo;analyser ces productions culturelles comme de simples instruments d&rsquo;ali\u00e9nation id\u00e9ologique unilat\u00e9rale ou des vecteurs de propagande patriarcale passive. Elle plonge dans la structure s\u00e9miotique et narrative intime de ces r\u00e9cits pour comprendre *pourquoi* ils rencontrent une adh\u00e9sion aussi passionn\u00e9e chez les jeunes filles, particuli\u00e8rement celles issues des milieux ouvriers. Elle met au jour le m\u00e9canisme central de la promesse du sauvetage amoureux et de la reconnaissance affective. Dans ces bandes dessin\u00e9es, les h\u00e9ro\u00efnes traversent des \u00e9preuves mat\u00e9rielles abominables, subissent la maltraitance ou l&rsquo;injustice dans le silence, font preuve d&rsquo;une abn\u00e9gation morale totale, avant d&rsquo;\u00eatre finalement r\u00e9compens\u00e9es par l&rsquo;amour inconditionnel d&rsquo;un p\u00e8re bienveillant ou d&rsquo;un prince protecteur.<\/p>\n<p>Cette promesse fantasmatique r\u00e9pond de mani\u00e8re saisissante aux angoisses r\u00e9elles v\u00e9cues par les jeunes filles : la peur de l&rsquo;abandon, le sentiment d&rsquo;impuissance face \u00e0 la brutalit\u00e9 du monde adulte et la d\u00e9valorisation permanente de leur condition f\u00e9minine. Le r\u00e9cit populaire offre une r\u00e9solution magique \u00e0 ces conflits psychiques insolubles. Il mod\u00e9lise les aspirations professionnelles et familiales en canalisant l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;agressivit\u00e9 et du d\u00e9sir f\u00e9minin vers l&rsquo;id\u00e9al de la gentillesse passive, du sacrifice de soi et de l&rsquo;attente du salut h\u00e9t\u00e9ronormatif.<\/p>\n<p>Par un d\u00e9codage s\u00e9miotique impitoyable, Walkerdine r\u00e9v\u00e8le comment ces r\u00e9cits op\u00e8rent un tri moral permanent entre la f\u00e9minit\u00e9 vertueuse \u2014 caract\u00e9ris\u00e9e par la puret\u00e9, le silence, la soumission et la souffrance sto\u00efque \u2014 et la figure de la d\u00e9viante morale \u2014 la fille jalouse, col\u00e9rique, sexuellement agressive ou ambitieuse \u2014, syst\u00e9matiquement punie et rejet\u00e9e dans la honte. La culture populaire pour enfants fonctionne ainsi comme un manuel d&rsquo;ing\u00e9nierie affective qui apprend aux futures femmes \u00e0 policer leur propre int\u00e9riorit\u00e9 et \u00e0 d\u00e9sirer les entraves m\u00eames qui perp\u00e9tuent leur subordination symbolique.<\/p>\n<h3>6.2 Les jeux vid\u00e9o, la t\u00e9l\u00e9vision et l&rsquo;univers domestique<\/h3>\n<p>Dans le prolongement de ses investigations sur la culture de masse, Valerie Walkerdine conduit des recherches empiriques d&rsquo;envergure sur la r\u00e9ception des \u00e9crans au sein des familles ouvri\u00e8res britanniques. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la prolif\u00e9ration des jeux vid\u00e9o et de la t\u00e9l\u00e9vision commerciale d\u00e9clenche de virulentes paniques morales port\u00e9es par les \u00e9lites intellectuelles et politiques \u2014 accusant les m\u00e9dias de masse de fabriquer une jeunesse violente, abrutie et incapable de concentration \u2014, Walkerdine apporte un contrepoint sociologique et clinique salutaire, consign\u00e9 dans des ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence comme <em>Children, Television and Popular Culture<\/em>.<\/p>\n<p>En installant ses dispositifs de recherche directement dans les salons des foyers prol\u00e9taires, elle observe m\u00e9ticuleusement la mani\u00e8re dont les familles s&rsquo;approprient les postes de t\u00e9l\u00e9vision et les consoles de jeu vid\u00e9o (comme la Nintendo ou la PlayStation). Elle pulv\u00e9rise la th\u00e9orie simpliste de l&rsquo;\u00ab effet direct \u00bb des m\u00e9dias sur des spectateurs passifs. L&rsquo;\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision au c\u0153ur du foyer ouvrier ne distille pas un poison ali\u00e9nant : il s&rsquo;ins\u00e8re dans les rythmes complexes de la vie domestique, fonctionnant comme un r\u00e9gulateur des tensions conjugales et parentales, un foyer chaleureux autour duquel la cellule familiale se rassemble apr\u00e8s des journ\u00e9es d&rsquo;usure physique \u00e0 l&rsquo;usine, et un espace de communion \u00e9motionnelle collective.<\/p>\n<p>Walkerdine analyse avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re l&rsquo;usage des jeux vid\u00e9o par les jeunes gar\u00e7ons de la classe ouvri\u00e8re. Alors que les discours psychiatriques dominants y voient une \u00e9cole de la violence gratuite, elle d\u00e9montre la fonction profond\u00e9ment exutoire et r\u00e9gulatrice de ces consommations vid\u00e9oludiques. Dans un monde post-industriel qui prive ces gar\u00e7ons de tout d\u00e9bouch\u00e9 professionnel valorisant, qui les infantilise et les disqualifie scolairement, le jeu vid\u00e9o offre un espace substitutif d&rsquo;exp\u00e9rimentation du pouvoir, de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, de la ma\u00eetrise technique et de la survie physique virtuelle. La manipulation fr\u00e9n\u00e9tique de la manette permet d&rsquo;\u00e9vacuer une angoisse existentielle terrifiante et de reconqu\u00e9rir symboliquement une agentivit\u00e9 virile an\u00e9antie par la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Elle souligne la n\u00e9gociation active du sens et l&rsquo;appropriation s\u00e9miotique cr\u00e9ative op\u00e9r\u00e9e par les enfants. Ceux-ci ne gobent pas passivement les messages t\u00e9l\u00e9visuels : ils les d\u00e9coupent, les parodient, s&rsquo;identifient de fa\u00e7on fluide \u00e0 des personnages monstrueux ou marginaux plut\u00f4t qu&rsquo;aux h\u00e9ros lisses prescrits par la bourgeoisie, et r\u00e9injectent ces fragments de fiction dans leurs jeux de rue. Walkerdine r\u00e9habilite ainsi la dignit\u00e9 de la culture populaire comme un territoire de fabrication active de significations, o\u00f9 les domin\u00e9s bricolent avec g\u00e9nie des antidotes psychologiques \u00e0 la violence de leur quotidien.<\/p>\n<h3>6.3 La fantaisie comme espace de n\u00e9gociation de l&rsquo;identit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour Valerie Walkerdine, la \u00ab fantaisie \u00bb ne saurait \u00eatre comprise comme une simple fuite hors de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, un divertissement st\u00e9rile ou une illusion n\u00e9vrotique qu&rsquo;il conviendrait de dissiper par la cure ou par la p\u00e9dagogie de la raison. La fantaisie constitue au contraire le c\u0153ur battant de la vie psychique et un espace vital de n\u00e9gociation identitaire sans lequel la survie du sujet en milieu hostile serait tout simplement impossible.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9montre comment, chez les enfants grandissant au sein de contextes marqu\u00e9s par une violence structurelle f\u00e9roce \u2014 la mis\u00e8re mat\u00e9rielle extr\u00eame, les violences conjugales, le racisme institutionnel ou l&rsquo;humiliation scolaire \u2014, l&rsquo;investissement des espaces imaginaires permet de maintenir une continuit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre. La fantaisie op\u00e8re une articulation salvatrice entre les angoisses r\u00e9elles les plus indicibles et les plaisirs cathartiques procur\u00e9s par la m\u00e9taphore fictionnelle. L&rsquo;enfant terroris\u00e9 par la dislocation de son foyer trouve dans l&rsquo;identification temporaire \u00e0 un monstre invincible ou \u00e0 une f\u00e9e r\u00e9paratrice un bouclier narcissique qui emp\u00eache l&rsquo;effondrement psychotique ou la m\u00e9lancolie destructrice.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les jeux de r\u00f4le enfantins et les r\u00eaveries diurnes constituent des laboratoires secrets de subversion des codes moraux dominants. Dans l&rsquo;espace transitoire de la fiction, les fronti\u00e8res rigides du genre, de la classe et de l&rsquo;\u00e2ge peuvent \u00eatre temporairement abolies. La petite fille docile peut devenir un guerrier sanguinaire ; le petit gar\u00e7on timide peut explorer la vuln\u00e9rabilit\u00e9 d&rsquo;une princesse bless\u00e9e ; l&rsquo;enfant pauvre peut exp\u00e9rimenter la munificence d&rsquo;un souverain tout-puissant. Ces explorations fantasmatiques ne sont pas des illusions trompeuses : elles sont des r\u00e9p\u00e9titions g\u00e9n\u00e9rales o\u00f9 le sujet \u00e9prouve de nouvelles puissances d&rsquo;agir, d\u00e9joue l&rsquo;assignation de son assujettissement et formule les lin\u00e9aments d&rsquo;un d\u00e9sir affranchi du contr\u00f4le policier des adultes.<\/p>\n<p>Ces th\u00e9orisations d\u00e9bouchent sur des implications majeures pour une pratique clinique et p\u00e9dagogique sensible aux cr\u00e9ations culturelles populaires. Walkerdine enjoint les th\u00e9rapeutes, les \u00e9ducateurs et les psychanalystes \u00e0 cesser de condamner ou de m\u00e9priser les fantasmes issus des m\u00e9dias de masse chez les jeunes des milieux populaires. Au lieu de vouloir arracher l&rsquo;enfant \u00e0 ses fictions pour le ramener de force \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 bourgeoise pr\u00e9tendument objective, il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9couter la v\u00e9rit\u00e9 subjective qui se dit \u00e0 travers le langage cod\u00e9 de ses h\u00e9ros pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. La clinique psychosociale doit s&rsquo;\u00e9riger en un lieu d&rsquo;accueil hospitalier o\u00f9 la fantaisie est reconnue comme la trace indomptable de la cr\u00e9ativit\u00e9 du sujet face \u00e0 l&rsquo;oppression.<\/p>\n<h2>7. Ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques et innovations m\u00e9thodologiques qualitatives<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9veloppement de l&rsquo;observation psychosociale r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>Refusant la posture scientiste du chercheur neutre, distant et omniscient h\u00e9rit\u00e9 du positivisme exp\u00e9rimental, Valerie Walkerdine a r\u00e9volutionn\u00e9 les m\u00e9thodes qualitatives en sciences sociales en d\u00e9veloppant une pratique originale : l&rsquo;observation psychosociale r\u00e9flexive. Pour inventer cette m\u00e9thodologie, elle op\u00e8re un d\u00e9tour audacieux en adaptant la technique d&rsquo;observation des b\u00e9b\u00e9s con\u00e7ue par la psychanalyste kleinienne <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Esther_Bick\">Esther Bick<\/a> \u00e0 l&rsquo;investigation des ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels et institutionnels contemporains.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode mise au point par Walkerdine repose sur une immersion clinique et prolong\u00e9e du chercheur au sein des contextes ordinaires d&rsquo;interaction \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la salle de classe primaire, de la cuisine d&rsquo;un foyer ouvrier ou de la salle d&rsquo;attente d&rsquo;une mission locale. L&rsquo;observateur psychosocial ne se contente pas d&rsquo;enregistrer des discours audibles ou de cocher des comportements pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s sur une grille standardis\u00e9e. Il accorde une attention flottante et minutieuse aux micro-\u00e9v\u00e9nements de la vie quotidienne : les silences g\u00ean\u00e9s, les respirations retenues, les regards fuyants, les lapsus corporels, les changements soudains de posture physique, ainsi que les intonations vocales qui trahissent l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une angoisse ou d&rsquo;un conflit d\u00e9fensif non verbalis\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ce dispositif, la posture adopt\u00e9e est celle d&rsquo;un \u00ab t\u00e9moin affectif engag\u00e9 \u00bb. Le chercheur ne feint pas une objectivit\u00e9 chirurgicale inexistante : il est pleinement conscient que sa pr\u00e9sence physique, son sexe, son accent de classe, son \u00e2ge et sa couleur de peau modifient instantan\u00e9ment le champ \u00e9motionnel du milieu observ\u00e9. Walkerdine soutient que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans la prise en compte de cette perturbation relationnelle que r\u00e9side la production du savoir authentique. L&rsquo;observateur apprend \u00e0 \u00ab tenir \u00bb une position d&rsquo;attention contenante, capable d&rsquo;encaisser la d\u00e9tresse, l&rsquo;hostilit\u00e9 ou la s\u00e9duction des participants sans fuir imm\u00e9diatement dans l&rsquo;abstraction th\u00e9orique r\u00e9confortante.<\/p>\n<p>Cette approche exige une refonte radicale des crit\u00e8res de validit\u00e9 scientifique. Contre l&rsquo;orthodoxie quantitative qui ne jure que par la r\u00e9plicabilit\u00e9 m\u00e9canique et l&rsquo;\u00e9chantillonnage statistique repr\u00e9sentatif, Walkerdine impose une rigueur \u00e9pist\u00e9mologique bas\u00e9e sur la profondeur interpr\u00e9tative, l&rsquo;explicitation exhaustive du cheminement herm\u00e9neutique et la coh\u00e9rence interne du r\u00e9cit analytique. La validit\u00e9 d&rsquo;une recherche psychosociale se mesure \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 rendre intelligible la complexit\u00e9 vivante, opaque et contradictoire des processus d&rsquo;assujettissement, ouvrant un champ d&rsquo;investigation qualitatif d&rsquo;une densit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique in\u00e9dite.<\/p>\n<h3>7.2 Le contre-transfert comme instrument de connaissance sociologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;innovation m\u00e9thodologique la plus radicale et controvers\u00e9e introduite par Valerie Walkerdine dans les sciences sociales r\u00e9side dans l&rsquo;utilisation m\u00e9thodique du \u00ab contre-transfert \u00bb psychanalytique comme instrument de connaissance sociologique. Traditionnellement, tant en sociologie qu&rsquo;en psychologie exp\u00e9rimentale, les sentiments personnels, les malaises, l&rsquo;ennui, l&rsquo;irritation ou la fascination \u00e9prouv\u00e9s par le chercheur sur son terrain d&rsquo;enqu\u00eate sont consid\u00e9r\u00e9s comme des biais \u00e9pist\u00e9mologiques toxiques, des perturbations subjectives qu&rsquo;il conviendrait de purger pour garantir la rigueur de l&rsquo;observation.<\/p>\n<p>Walkerdine renverse spectaculairement cette pr\u00e9misse positiviste. S&rsquo;appuyant sur les avanc\u00e9es de la m\u00e9tapsychologie post-kleinienne et de la th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet, elle d\u00e9montre que les r\u00e9sonances affectives violentes v\u00e9cues par le chercheur sur le terrain ne constituent pas des failles m\u00e9thodologiques, mais les r\u00e9v\u00e9lateurs les plus pr\u00e9cieux de la dynamique psychosociale inconsciente du milieu \u00e9tudi\u00e9. Lorsqu&rsquo;un sociologue se sent subitement envahi par une angoisse paralysante, un sentiment de b\u00eatise accablant ou une bouff\u00e9e de m\u00e9pris inavouable face \u00e0 une famille enqu\u00eat\u00e9e, il n&rsquo;\u00e9prouve pas seulement un affect priv\u00e9 : il enregistre en lui-m\u00eame, par communication inconsciente d&rsquo;inconscient \u00e0 inconscient (identification projective), ce que les sujets enqu\u00eat\u00e9s ont expuls\u00e9 d&rsquo;eux-m\u00eames en raison de sa charge traumatique insoutenable.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thodologie requiert une r\u00e9flexivit\u00e9 critique continue et impitoyable de la part du chercheur. Celui-ci doit tenir un journal intime de terrain parall\u00e8le, dans lequel il consigne scrupuleusement la totalit\u00e9 de ses r\u00e9actions somatiques et \u00e9motionnelles les plus embarrassantes : la col\u00e8re, le d\u00e9go\u00fbt, l&rsquo;attirance sexuelle, la culpabilit\u00e9 ou le vertige narcissique. Il s&rsquo;agit ensuite d&rsquo;interroger ces donn\u00e9es contre-transf\u00e9rentielles \u00e0 la lumi\u00e8re des structures de pouvoir globales. Pourquoi cette interaction particuli\u00e8re a-t-elle r\u00e9activ\u00e9 la honte de classe du chercheur ? Quelle blessure historique de l&rsquo;enqu\u00eat\u00e9 s&rsquo;est imprim\u00e9e dans le corps de l&rsquo;observateur ? L&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 du savant devient ainsi l&rsquo;\u00e9prouvette sensible o\u00f9 se d\u00e9chiffre la violence du monde social.<\/p>\n<p>Ce travail d&rsquo;\u00e9quilibriste soul\u00e8ve d&rsquo;immenses d\u00e9fis \u00e9thiques que Walkerdine a toujours abord\u00e9s avec une lucidit\u00e9 absolue. Interpr\u00e9ter les mouvements inconscients d&rsquo;autrui sur la base de ses propres r\u00e9sonances affectives expose au risque terrible de la projection sauvage et de l&rsquo;abus de pouvoir th\u00e9orique. Pour parer \u00e0 cette d\u00e9rive, Walkerdine impose le recours syst\u00e9matique \u00e0 des supervisions cliniques collectives entre pairs, o\u00f9 les interpr\u00e9tations du chercheur sont pass\u00e9es au crible d&rsquo;une critique impitoyable afin de s\u00e9parer ses propres n\u00e9vroses non r\u00e9solues de la v\u00e9rit\u00e9 socio-affective du terrain.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;auto-ethnographie critique et le r\u00e9cit de vie th\u00e9oris\u00e9<\/h3>\n<p>Valerie Walkerdine a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;une des figures de proue du d\u00e9veloppement de l&rsquo;auto-ethnographie critique et du r\u00e9cit de vie th\u00e9oris\u00e9, des m\u00e9thodologies qui brouillent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les fronti\u00e8res conventionnelles entre le journal intime, l&rsquo;essai sociologique et la monographie acad\u00e9mique. Dans des textes magistraux tels que <em>Schoolgirl Fictions<\/em> (1990), elle entrelace ses souvenirs d&rsquo;enfance ouvri\u00e8re, ses carnets d&rsquo;institutrice d\u00e9butante, ses r\u00eaves nocturnes et ses lectures th\u00e9oriques les plus ardues pour forger un nouveau style d&rsquo;\u00e9criture scientifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9criture de soi chez Walkerdine n&rsquo;a absolument rien d&rsquo;une complaisance narcissique individualiste ou d&rsquo;une th\u00e9rapie priv\u00e9e \u00e9tal\u00e9e sur la sc\u00e8ne publique. Elle est con\u00e7ue comme un acte politique d&rsquo;insurrection \u00e9pist\u00e9mologique contre le style canonique de la science bourgeoise : cet idiome impersonnel, abstrait, masculin et d\u00e9sincarn\u00e9 qui pr\u00e9tend parler de nulle part pour mieux imposer partout la v\u00e9rit\u00e9 des dominants. En introduisant le \u00ab Je \u00bb, en racontant la sueur des mains, la voix qui tremble devant l&rsquo;examinateur de la <em>grammar school<\/em> et la honte de la robe us\u00e9e, Walkerdine fait voler en \u00e9clats la fiction de l&rsquo;observateur transcendant et r\u00e9enracine la th\u00e9orie dans la glaise de la mat\u00e9rialit\u00e9 corporelle et de la souffrance de classe.<\/p>\n<p>L&rsquo;auto-ethnographie critique op\u00e8re une collectivisation du r\u00e9cit singulier d&rsquo;\u00e9mancipation. L&rsquo;histoire personnelle de Valerie Walkerdine n&rsquo;a de valeur th\u00e9orique que dans la mesure o\u00f9 elle cristallise et diffracte les contradictions structurelles d&rsquo;une \u00e9poque historique enti\u00e8re. Raconter sa trajectoire de transfuge, c&rsquo;est mettre des mots sur l&rsquo;exp\u00e9rience muette de millions d&rsquo;enfants de la classe ouvri\u00e8re de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre broy\u00e9s par la machine scolaire ou condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;amn\u00e9sie affective pour survivre dans l&rsquo;universit\u00e9. L&rsquo;autobiographie devient un miroir sociologique o\u00f9 les lecteurs marginalis\u00e9s reconnaissent la nature politique de leurs n\u00e9vroses intimes, s&rsquo;arrachant ainsi \u00e0 la culpabilisation solitaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de ces innovations m\u00e9thodologiques sur les sciences de l&rsquo;\u00e9ducation, la sociologie clinique et les \u00e9tudes de genre a \u00e9t\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nal. Walkerdine a autoris\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de doctorants issus des minorit\u00e9s et des classes laborieuses \u00e0 faire de leur malaise ontologique le moteur m\u00eame de leur cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle, prouvant que la rigueur analytique la plus intransigeante n&rsquo;est jamais incompatible avec l&rsquo;expression de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 affective la plus nue.<\/p>\n<h2>8. D\u00e9sindustrialisation, crise communautaire et traumatisme psychosocial<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;impact psychosocial de la fermeture des aci\u00e9ries et mines au pays de Galles<\/h3>\n<p>Au tournant du mill\u00e9naire, apr\u00e8s avoir rejoint l&rsquo;Universit\u00e9 de Cardiff, Valerie Walkerdine entreprend ce qui constitue sans doute le pan le plus sombre et le plus profond\u00e9ment humain de son \u0153uvre : l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;an\u00e9antissement psychosocial provoqu\u00e9 par la d\u00e9sindustrialisation brutale du pays de Galles. En compagnie de coll\u00e8gues comme David Studdert, elle m\u00e8ne une enqu\u00eate de terrain longitudinale approfondie au sein des anciennes vall\u00e9es industrielles du sud gallois (les mythiques <em>Valleys<\/em>), notamment autour de communaut\u00e9s sid\u00e9rurgiques sinistr\u00e9es comme celle d&rsquo;Ebbw Vale apr\u00e8s la fermeture d\u00e9finitive des gigantesques aci\u00e9ries locales.<\/p>\n<p>Cette recherche, synth\u00e9tis\u00e9e de mani\u00e8re \u00e9blouissante dans l&rsquo;ouvrage <em>Children of the Valley<\/em> et des publications ult\u00e9rieures, ne se focalise pas uniquement sur les indices macro-\u00e9conomiques du ch\u00f4mage ou sur la reconversion tertiaire des friches industrielles. Walkerdine ausculte la catastrophe ontologique subie par des populations dont la totalit\u00e9 de l&rsquo;existence collective reposait sur le travail de la mati\u00e8re lourde. Dans ces bastions ouvriers, l&rsquo;aci\u00e9rie ou la mine de charbon n&rsquo;\u00e9tait pas un simple gagne-pain : elle constituait l&rsquo;axe rotatif autour duquel s&rsquo;organisaient les solidarit\u00e9s de voisinage, la fiert\u00e9 virile, la po\u00e9sie populaire, les chorales masculines, les clubs sportifs et le calendrier c\u00e9r\u00e9moniel de la cit\u00e9.<\/p>\n<p>La fermeture brutale de ces usines a provoqu\u00e9 un an\u00e9antissement sans pr\u00e9c\u00e9dent des identit\u00e9s masculines traditionnelles. Walkerdine documente avec gravit\u00e9 le d\u00e9sarroi absolu d&rsquo;hommes fiers, b\u00e2tis pour affronter la chaleur des hauts-fourneaux et l&rsquo;obscurit\u00e9 p\u00e9rilleuse des puits, r\u00e9duits du jour au lendemain \u00e0 l&rsquo;inactivit\u00e9 forc\u00e9e, \u00e0 la d\u00e9pendance des allocations \u00e9tatiques d\u00e9gradantes ou \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 d\u00e9virilisante d&#8217;emplois sous-pay\u00e9s dans des centres d&rsquo;appels t\u00e9l\u00e9phoniques ou la grande distribution. L&rsquo;effondrement de leur r\u00f4le historique de pourvoyeur \u00e9conomique de la famille g\u00e9n\u00e8re des d\u00e9pressions cataclysmiques, une explosion de l&rsquo;alcoolisme de d\u00e9tresse et des vagues sans pr\u00e9c\u00e9dent de suicides chez les hommes jeunes et d&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr.<\/p>\n<p>Walkerdine met en lumi\u00e8re un ph\u00e9nom\u00e8ne central ignor\u00e9 des \u00e9conomistes : l&rsquo;apparition de deuils collectifs non reconnus institutionnellement (<em>disenfranchised grief<\/em>) et leur chronicisation mortif\u00e8re. Contrairement aux victimes d&rsquo;une catastrophe naturelle ou d&rsquo;une guerre qui re\u00e7oivent l&rsquo;hommage de la nation et des monuments \u00e0 leur sacrifice, les communaut\u00e9s ouvri\u00e8res galloises ont vu leur douleur balay\u00e9e d&rsquo;un revers de main par les gouvernements n\u00e9olib\u00e9raux successifs, qui les ont somm\u00e9es de \u00ab faire leur deuil \u00bb, d&rsquo;\u00eatre flexibles et d&#8217;embrasser joyeusement la modernit\u00e9 technologique. Cette absence de reconnaissance politique a emp\u00each\u00e9 la cicatrisation symbolique des blessures, figeant la m\u00e9moire collective dans une m\u00e9lancolie traumatique destructrice qui ravage en cascade les structures familiales et fait exploser les violences domestiques.<\/p>\n<h3>8.2 Affects partag\u00e9s, m\u00e9moire collective et d\u00e9sespoir transmis<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des perc\u00e9es th\u00e9oriques majeures op\u00e9r\u00e9es par Valerie Walkerdine durant cette p\u00e9riode galloise r\u00e9side dans la th\u00e9orisation des \u00ab atmosph\u00e8res affectives \u00bb (<em>affective atmospheres<\/em>) et de la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle du traumatisme \u00e9conomique. En arpentant les rues bord\u00e9es de maisons mitoyennes aux fa\u00e7ades d\u00e9grad\u00e9es, les clubs ouvriers d\u00e9serts et les centres-villes aux commerces barricad\u00e9s, Walkerdine conceptualise la fa\u00e7on dont la d\u00e9tresse socio-historique s&rsquo;imprime litt\u00e9ralement dans la g\u00e9ographie spatiale et sature l&rsquo;air respir\u00e9 par les habitants.<\/p>\n<p>Elle analyse avec effroi la mani\u00e8re dont ce traumatisme collectif est transmis aux g\u00e9n\u00e9rations qui n&rsquo;ont pourtant jamais connu l&rsquo;usine en fonctionnement. Les enfants et petits-enfants de sid\u00e9rurgistes et de mineurs grandissent dans un bain d&rsquo;affects partag\u00e9s lourds de r\u00e9signation, de d\u00e9sespoir muet et de sentiment d&rsquo;inutilit\u00e9 existentielle. Le traumatisme \u00e9conomique des p\u00e8res s&rsquo;infiltre dans les corps des enfants sous la forme d&rsquo;une pr\u00e9carit\u00e9 ontologique fondamentale : l&rsquo;intuition pr\u00e9coce que le monde ext\u00e9rieur est un lieu mena\u00e7ant, hostile, qui les m\u00e9prise et ne leur r\u00e9serve aucun avenir d\u00e9sirable. Les statistiques d&rsquo;\u00e9chec scolaire massif, d&rsquo;addictions aux opiac\u00e9s de synth\u00e8se et de troubles psychiatriques graves qui frappent la jeunesse de ces vall\u00e9es ne sont que la r\u00e9percussion somatique d&rsquo;un d\u00e9sastre historique que personne n&rsquo;a voulu soigner.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cet ab\u00eeme contemporain, Walkerdine observe le d\u00e9ploiement d&rsquo;une nostalgie poignante pour un pass\u00e9 solidaire id\u00e9alis\u00e9. Dans les r\u00e9cits oraux des anciens, l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;aci\u00e9rie ou de la mine est r\u00e9trospectivement transfigur\u00e9e en un \u00e2ge d&rsquo;or d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, de fraternit\u00e9 absolue et d&rsquo;ordre moral rassurant, gommant l&rsquo;extr\u00eame dangerosit\u00e9 du labeur industriel, les morts pr\u00e9matur\u00e9es par silicose et la duret\u00e9 de l&rsquo;exploitation capitaliste. Cette nostalgie collective n&rsquo;est pas une simple r\u00e9gression pass\u00e9iste : elle fonctionne comme un rempart imaginaire indispensable, un ultime moyen d&rsquo;affirmer aux yeux du monde que cette communaut\u00e9 a jadis incarn\u00e9 l&rsquo;excellence humaine et le progr\u00e8s civilisationnel, avant d&rsquo;\u00eatre jet\u00e9e au rebut par les barons de la finance.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Walkerdine met au jour les dynamiques de r\u00e9sistance tacite d\u00e9ploy\u00e9es par les habitants face aux discours officiels de r\u00e9habilitation urbaine. Lorsque les urbanistes et les consultants n\u00e9olib\u00e9raux d\u00e9barquent dans les vall\u00e9es avec leurs slogans creux de \u00ab cr\u00e9ativit\u00e9 \u00bb, de \u00ab ville intelligente \u00bb ou de \u00ab tourisme m\u00e9moriel vert \u00bb, ils se heurtent \u00e0 une hostilit\u00e9 sourde, un scepticisme ironique et un refus visc\u00e9ral de collaborer de la part des locaux. Cette r\u00e9sistance n&rsquo;est pas de l&rsquo;apathie ; c&rsquo;est un refus politique farouche de voir leur trag\u00e9die v\u00e9cue r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e, \u00e9dulcor\u00e9e et transform\u00e9e en parc \u00e0 th\u00e8me pour bobos en qu\u00eate de folklore ouvrier aseptis\u00e9.<\/p>\n<h3>8.3 Vers une compr\u00e9hension psychosociale du d\u00e9sengagement politique<\/h3>\n<p>Les enqu\u00eates men\u00e9es par Valerie Walkerdine dans les territoires d\u00e9class\u00e9s fournissent une grille d&rsquo;analyse psychosociale d&rsquo;une prescience extraordinaire pour comprendre les soubresauts politiques qui ont fractur\u00e9 les d\u00e9mocraties occidentales au cours de la d\u00e9cennie 2010 \u2014 au premier chef desquels le vote massif pour le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bbc.com\/news\/politics\/uk_leaves_the_eu\">Brexit<\/a> au pays de Galles et dans le nord de l&rsquo;Angleterre, ainsi que la mont\u00e9e en puissance des populismes insurrectionnels.<\/p>\n<p>Bien avant que les politologues conventionnels ne s&rsquo;\u00e9tonnent de voir d&rsquo;anciens bastions travaillistes basculer dans le vote protestataire d&rsquo;extr\u00eame droite ou le nationalisme anti-europ\u00e9en, Walkerdine avait th\u00e9oris\u00e9 la rupture irr\u00e9versible du contrat social implicite entre l&rsquo;\u00c9tat m\u00e9tropolitain et la classe ouvri\u00e8re p\u00e9riph\u00e9rique. Durant des d\u00e9cennies, ces populations ont consenti \u00e0 des sacrifices immenses, fournissant le charbon et l&rsquo;acier qui ont fait la prosp\u00e9rit\u00e9 imp\u00e9riale britannique, en \u00e9change de la promesse tacite de la s\u00e9curit\u00e9 de l&#8217;emploi, du respect moral de la nation et de la p\u00e9rennit\u00e9 de leurs cit\u00e9s. La trahison de ce pacte par les \u00e9lites n\u00e9olib\u00e9rales londoniennes (tant conservatrices que blairistes) a laiss\u00e9 place \u00e0 un sentiment vertigineux d&rsquo;abandon \u00e9tatique et de trahison ontologique.<\/p>\n<p>Walkerdine met \u00e0 nu les soubassements psychiques de la col\u00e8re populaire et des replis identitaires locaux. Le d\u00e9sengagement politique, l&rsquo;abstention massive puis l&rsquo;explosion du vote insurrectionnel ne rel\u00e8vent pas d&rsquo;un d\u00e9ficit rationnel, d&rsquo;une x\u00e9nophobie inn\u00e9e ou d&rsquo;une manipulation m\u00e9diatique superficielle, comme s&rsquo;acharnent \u00e0 le croire les \u00e9lites technocratiques condescendantes. Ils sont la cristallisation politique d&rsquo;affects primaires trop longtemps \u00e9touff\u00e9s : l&rsquo;humiliation institutionnelle, la rage d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 rendu invisible et le besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de retrouver un sentiment de contr\u00f4le (<em>agency<\/em>) sur un r\u00e9el qui s&rsquo;effondre.<\/p>\n<p>Elle adresse ainsi un avertissement solennel aux architectes des politiques publiques : toute tentative de reconstruction sociopolitique qui ignore les dimensions affectives, inconscientes et traumatiques des populations d\u00e9vast\u00e9es est condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec le plus cuisant. Reconstruire une communaut\u00e9 ne se r\u00e9duit pas \u00e0 injecter des subventions \u00e9conomiques ou \u00e0 repeindre les fa\u00e7ades des centres commerciaux ; cela exige une cure psychosociale collective, un travail de v\u00e9rit\u00e9 et de r\u00e9paration symbolique qui rende leur honneur aux vaincus de l&rsquo;histoire et leur offre de v\u00e9ritables espaces de parole politique affranchis de la surveillance n\u00e9olib\u00e9rale.<\/p>\n<h2>9. Recherches bas\u00e9es sur l&rsquo;art, performance et mat\u00e9rialit\u00e9<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;int\u00e9gration de la pratique artistique dans l&rsquo;enqu\u00eate psychosociale<\/h3>\n<p>Face aux limites inh\u00e9rentes au langage discursif conventionnel lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de sonder les strates les plus enfouies de la souffrance sociale et du traumatisme collectif, Valerie Walkerdine accomplit un tournant audacieux dans la derni\u00e8re partie de sa carri\u00e8re en int\u00e9grant pleinement la pratique artistique contemporaine au c\u0153ur m\u00eame de la m\u00e9thodologie psychosociale. Elle refuse de consid\u00e9rer l&rsquo;art comme une simple illustration d\u00e9corative des th\u00e8ses sociologiques ou comme un instrument p\u00e9dagogique de diffusion vulgaris\u00e9e : la cr\u00e9ation artistique devient le m\u00e9dium de recherche \u00e9pist\u00e9mologique par excellence.<\/p>\n<p>Collaborant avec des plasticiens, des vid\u00e9astes et des performers tout en d\u00e9veloppant elle-m\u00eame une \u0153uvre visuelle remarquable, Walkerdine investit l&rsquo;installation artistique, la photographie grand format, le montage sonore et la vid\u00e9o d&rsquo;archive comme des dispositifs d&rsquo;investigation capables de faire \u00e9merger l&rsquo;irrepr\u00e9sentable traumatique. L\u00e0 o\u00f9 les entretiens semi-directifs traditionnels \u00e9chouent parce que les participants se heurtent \u00e0 la honte, au refoulement ou \u00e0 la pauvret\u00e9 des mots impos\u00e9s par le langage dominant, les m\u00e9diums sensoriels ouvrent des br\u00e8ches dialogiques in\u00e9dites. L&rsquo;exposition d&rsquo;une texture industrielle rouill\u00e9e, l&rsquo;amplification du bourdonnement d&rsquo;une machine disparue ou la projection d&rsquo;un visage muet court-circuitent les d\u00e9fenses rationnelles et permettent aux affects souterrains d&rsquo;affleurer \u00e0 la surface de la conscience.<\/p>\n<p>Ces projets de recherche bas\u00e9s sur l&rsquo;art instaurent des espaces dialogiques non conventionnels entre chercheurs, artistes et r\u00e9sidents des communaut\u00e9s marginalis\u00e9es. Les habitants ne sont plus des objets d&rsquo;\u00e9tude cantonn\u00e9s au statut d&rsquo;informateurs passifs ; ils deviennent co-cr\u00e9ateurs de l&rsquo;installation, participant \u00e0 la s\u00e9lection des archives familiales, \u00e0 l&rsquo;enregistrement des paysages sonores et \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de leurs propres m\u00e9moires bless\u00e9es. La salle d&rsquo;exposition temporaire \u2014 souvent am\u00e9nag\u00e9e au sein m\u00eame d&rsquo;une ancienne cantine d&rsquo;usine ou d&rsquo;un entrep\u00f4t d\u00e9saffect\u00e9 \u2014 se transforme en une agora \u00e9motionnelle o\u00f9 les hi\u00e9rarchies de classe entre l&rsquo;intellectuel universitaire et l&rsquo;ouvrier pr\u00e9caire se dissolvent dans l&rsquo;acte partag\u00e9 de cr\u00e9ation esth\u00e9tique.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche transdisciplinaire novatrice relie organiquement les arts visuels, la sociologie de terrain et les principes de la cure psychanalytique. Walkerdine r\u00e9active l&rsquo;id\u00e9e winnicottienne d&rsquo;\u00ab espace potentiel \u00bb ou transitionnel : l&rsquo;installation artistique devient un sanctuaire interm\u00e9diaire s\u00e9curisant o\u00f9 le groupe peut enfin jouer avec ses angoisses les plus terrifiantes sans s&rsquo;y noyer, transformant la pulsion de mort induite par la d\u00e9sindustrialisation en une pulsion de vie cr\u00e9atrice et \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<h3>9.2 La performance, le corps et l&rsquo;expression de l&rsquo;indicible<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de cette pratique artistique psychosociale se trouve l&rsquo;engagement du corps \u00e0 travers l&rsquo;art de la performance. Valerie Walkerdine con\u00e7oit le corps humain non pas comme un simple organisme biologique r\u00e9gul\u00e9 par des r\u00e9flexes, mais comme une archive vivante et vibrante o\u00f9 s&rsquo;inscrivent, s&rsquo;enkystent et se s\u00e9dimentent les violences de classe, les traumatismes historiques et les oppressions genr\u00e9es s\u00e9culaires.<\/p>\n<p>Elle con\u00e7oit et met en sc\u00e8ne des performances publiques poignantes destin\u00e9es \u00e0 rendre physiquement visibles les affects refoul\u00e9s des communaut\u00e9s ouvri\u00e8res. Dans certaines de ces performances, des corps de femmes et d&rsquo;hommes de tous \u00e2ges sont plac\u00e9s dans des postures de tension extr\u00eame, r\u00e9p\u00e9tant inlassablement des gestes professionnels bris\u00e9s, transportant des charges symboliques ou maintenant un silence assourdissant face au public bourgeois des galeries d&rsquo;art. Cette mise en acte corporelle de la contrainte mat\u00e9rielle frappe les spectateurs d&rsquo;une mani\u00e8re qu&rsquo;aucun rapport statistique ne pourra jamais \u00e9galer : la douleur de la subordination de classe cesse d&rsquo;\u00eatre une id\u00e9e abstraite pour devenir une vibration charnelle partag\u00e9e dans l&rsquo;espace physique imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>La performance participative devient un instrument privil\u00e9gi\u00e9 pour mettre en sc\u00e8ne les conflits \u00e9motionnels suscit\u00e9s par la transformation urbaine et la gentrification. Dans des ateliers de dramatisation psychosociale conduits avec des jeunes des cit\u00e9s ou d&rsquo;anciens travailleurs d&rsquo;usine, Walkerdine invite les participants \u00e0 incarner corporellement leurs figures de terreur et d&rsquo;espoir : le promoteur immobilier condescendant, l&rsquo;agent de police intimidant, la m\u00e8re \u00e9puis\u00e9e par les dettes ou le camarade de lutte disparu. En pr\u00eatant leur chair \u00e0 ces figures fantasmatiques, les acteurs d\u00e9couvrent les soubassements affectifs de leurs propres comportements et lib\u00e8rent des \u00e9nergies motrices bloqu\u00e9es depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>L&rsquo;art de la performance fonctionne ainsi chez Walkerdine comme une v\u00e9ritable technologie affective favorisant la catharsis et la r\u00e9appropriation subjective. En permettant au corps d&rsquo;exprimer ce que la langue ne peut articuler sans vaciller, la performance brise l&rsquo;isolement pathologique du traumatis\u00e9. La honte corporelle incorpor\u00e9e depuis l&rsquo;enfance est m\u00e9tamorphos\u00e9e sous le regard bienveillant du collectif en une force esth\u00e9tique subversive, r\u00e9affirmant la souverainet\u00e9 ontologique des corps domin\u00e9s face aux appareils d&rsquo;assujettissement.<\/p>\n<h3>9.3 Mat\u00e9rialit\u00e9 des espaces, des objets et r\u00e9sonance affective<\/h3>\n<p>Ces exp\u00e9rimentations artistiques et m\u00e9thodologiques s&rsquo;articulent chez Valerie Walkerdine \u00e0 une contribution th\u00e9orique majeure au \u00ab tournant mat\u00e9riel \u00bb (<em>material turn<\/em>) qui a secou\u00e9 les sciences sociales et la psychologie critique au cours des ann\u00e9es 2000 et 2010. Elle d\u00e9nonce l&rsquo;id\u00e9alisme linguistique auquel ont parfois succomb\u00e9 certaines d\u00e9rives du post-structuralisme textuel, rappelant que les discours ne flottent pas dans l&rsquo;\u00e9ther des id\u00e9es pures, mais s&rsquo;incarnent dans la densit\u00e9 brute des espaces architecturaux et la mat\u00e9rialit\u00e9 physique des objets quotidiens.<\/p>\n<p>Walkerdine analyse avec une profondeur sans \u00e9gale l&rsquo;interaction path\u00e9tique entre les ruines industrielles mat\u00e9rielles et l&rsquo;angoisse existentielle des habitants qui les c\u00f4toient. Les carcasses d&rsquo;acier rouill\u00e9 des laminoirs g\u00e9ants, les terrils noirs monumentaux qui dominent les vall\u00e9es galloises et les terrains vagues toxiques ne sont pas de simples scories inertes : ce sont des actants non-humains dot\u00e9s d&rsquo;une formidable agentivit\u00e9 affective. Ils fonctionnent comme des monuments fun\u00e9raires \u00e0 ciel ouvert qui rappellent en permanence aux survivants l&rsquo;an\u00e9antissement de leur monde, irradiant une m\u00e9lancolie spectrale qui paralyse l&rsquo;\u00e9lan vital des jeunes g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, elle porte une attention passionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;investissement affectif des objets quotidiens au sein des foyers ouvriers. Une tasse en porcelaine f\u00eal\u00e9e transmise par une grand-m\u00e8re mineure, un insigne syndical us\u00e9 punais\u00e9 sur un buffet, un outil de fer forg\u00e9 gard\u00e9 jalousement au fond d&rsquo;un tiroir ne sont pas des bibelots d\u00e9coratifs : ils fonctionnent comme des reliques transitionnelles d&rsquo;une valeur ontologique inestimable. Ces objets incarnent le fil t\u00e9nu de la continuit\u00e9 m\u00e9morielle contre les temp\u00eates de la flexibilit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale. Ils prouvent que les anc\u00eatres ont exist\u00e9, ont lutt\u00e9 et ont aim\u00e9 avec dignit\u00e9, offrant au sujet pr\u00e9caris\u00e9 un point d&rsquo;ancrage mat\u00e9riel face \u00e0 la menace de l&rsquo;effacement identitaire.<\/p>\n<p>Walkerdine d\u00e9cortique enfin l&rsquo;architecture institutionnelle \u2014 celle des \u00e9coles primaires aux couloirs bas et surveill\u00e9s, des h\u00f4pitaux psychiatriques froids, des agences d&rsquo;int\u00e9rim vitr\u00e9es aux n\u00e9ons crus \u2014 comme une mat\u00e9rialisation physique de la violence de classe. L&rsquo;agencement m\u00eame de l&rsquo;espace b\u00e2ti, des couloirs, des guichets et des si\u00e8ges inconfortables impose aux corps populaires une le\u00e7on silencieuse d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9, d&rsquo;attente servile et de docilit\u00e9. En int\u00e9grant la mat\u00e9rialit\u00e9 spatiale et objectale \u00e0 la clinique de la subjectivit\u00e9, Walkerdine parach\u00e8ve la r\u00e9conciliation th\u00e9orique entre le marxisme mat\u00e9rialiste, la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la chair et la psychanalyse de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<h2>10. Institutionnalisation des \u00e9tudes psychosociales et la revue &lsquo;Subjectivity&rsquo;<\/h2>\n<h3>10.1 Gen\u00e8se et consolidation d&rsquo;une nouvelle discipline interdisciplinaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des plus grandes r\u00e9ussites institutionnelles de Valerie Walkerdine demeure incontestablement son r\u00f4le d&rsquo;architecte et de b\u00e2tisseuse du champ transnational des \u00ab \u00e9tudes psychosociales \u00bb (<em>psychosocial studies<\/em>). Tout au long des ann\u00e9es 1990 et 2000, elle a \u0153uvr\u00e9 sans rel\u00e2che pour donner un ancrage acad\u00e9mique permanent, des d\u00e9partements universitaires, des dipl\u00f4mes doctoraux et des structures de financement \u00e0 ce qui n&rsquo;\u00e9tait au d\u00e9part qu&rsquo;une mouvance intellectuelle marginale et insoumise.<\/p>\n<p>Le projet fondamental des \u00e9tudes psychosociales, tel que formul\u00e9 par Walkerdine et des contemporains comme Stephen Frosh, Lynne Layton ou Paul Hoggett, repose sur un imp\u00e9ratif \u00e9pist\u00e9mologique intransigeant : articuler indissolublement l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique la plus intime (l&rsquo;inconscient, le fantasme, les affects, les pulsions) et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 sociologique la plus vaste (les rapports de production, les r\u00e9gimes discursifs, l&rsquo;histoire coloniale, les technologies de pouvoir), sans jamais c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;un ou l&rsquo;autre des deux r\u00e9ductionnismes jumeaux. Il s&rsquo;agissait de briser tant le r\u00e9ductionnisme psychologique \u2014 qui pathologise et privatise les conflits sociaux en les enfermant dans le cerveau biologique ou la n\u00e9vrose familiale \u2014 que le r\u00e9ductionnisme sociologique \u2014 qui traite les \u00eatres humains comme de simples automates rationnels ou des r\u00e9ceptacles passifs des forces macro-\u00e9conomiques.<\/p>\n<p>Cette entreprise institutionnelle a suscit\u00e9 des r\u00e9sistances acharn\u00e9es de la part des corporatismes disciplinaires \u00e9tablis. La psychologie orthodoxe britannique (incarn\u00e9e par la <em>British Psychological Society<\/em>) a vu d&rsquo;un \u0153il violemment hostile l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un paradigme qui rejetait ses protocoles exp\u00e9rimentaux, ses m\u00e9thodes quantitatives et sa collusion avec l&rsquo;industrie pharmaceutique et l&rsquo;\u00e9valuation \u00e9tatique. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, certains d\u00e9partements de sociologie mat\u00e9rialiste dure ont d\u00e9nonc\u00e9 l&rsquo;introduction de la psychanalyse comme une d\u00e9rive id\u00e9aliste bourgeoise obscurantiste. Face \u00e0 ces assauts bilat\u00e9raux, Walkerdine a fait preuve d&rsquo;une t\u00e9nacit\u00e9 politique magistrale, cr\u00e9ant des programmes de master et de doctorat interdisciplinaires innovants \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Londres-Est (UEL), \u00e0 l&rsquo;UCL puis \u00e0 Cardiff, formant une arm\u00e9e de jeunes chercheurs arm\u00e9s d&rsquo;une double comp\u00e9tence m\u00e9thodologique et th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son \u00e9nergie visionnaire, le mod\u00e8le psychosocial a conquis une reconnaissance acad\u00e9mique majeure, d&rsquo;abord au Royaume-Uni o\u00f9 il a transform\u00e9 les facult\u00e9s de sciences humaines, puis \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale. Des universit\u00e9s australiennes, latino-am\u00e9ricaines, canadiennes et europ\u00e9ennes ont progressivement adopt\u00e9 cette appellation et ouvert des chaires d\u00e9di\u00e9es, faisant des \u00e9tudes psychosociales l&rsquo;un des espaces intellectuels les plus vibrants pour penser les crises du monde globalis\u00e9 contemporain.<\/p>\n<h3>10.2 Le projet \u00e9ditorial de la revue &lsquo;Subjectivity&rsquo;<\/h3>\n<p>L&rsquo;inscription p\u00e9renne d&rsquo;une r\u00e9volution th\u00e9orique n\u00e9cessite l&rsquo;existence d&rsquo;une plateforme \u00e9ditoriale internationale de premier plan. C&rsquo;est dans cette optique que Valerie Walkerdine fonde en 2008, aux c\u00f4t\u00e9s de figures majeures de la th\u00e9orie critique, la revue internationale <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.palgrave.com\/gp\/journal\/41286\">Subjectivity<\/a>, publi\u00e9e par la prestigieuse maison d&rsquo;\u00e9dition scientifique Palgrave Macmillan. Succ\u00e9dant \u00e0 la revue <em>International Journal of Critical Psychology<\/em> qu&rsquo;elle animait d\u00e9j\u00e0, <em>Subjectivity<\/em> est imm\u00e9diatement pens\u00e9e comme le laboratoire d&rsquo;avant-garde intellectuelle de la refondation des sciences humaines.<\/p>\n<p>La ligne \u00e9ditoriale fix\u00e9e par Walkerdine est d&rsquo;une audace exceptionnelle. La revue se donne pour mandat d&rsquo;explorer les multiples modalit\u00e9s par lesquelles la subjectivit\u00e9 est historiquement produite, r\u00e9gul\u00e9e, v\u00e9cue et transform\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intersection de l&rsquo;affect, de la politique, du pouvoir et de l&rsquo;exp\u00e9rience charnelle. Walkerdine refuse tout sectarisme d&rsquo;\u00e9cole : la revue devient le carrefour mondial o\u00f9 dialoguent de mani\u00e8re in\u00e9dite et f\u00e9conde la psychanalyse post-lacanienne, les th\u00e9ories f\u00e9ministes mat\u00e9rialistes, les \u00e9tudes queers les plus subversives, la critique postcoloniale et d\u00e9coloniale, les approches n\u00e9o-marxistes de la valeur et la sociologie clinique de la pr\u00e9carit\u00e9.<\/p>\n<p>Au fil de ses num\u00e9ros th\u00e9matiques l\u00e9gendaires \u2014 consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;angoisse n\u00e9olib\u00e9rale, aux politiques du m\u00e9pris, \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 des \u00e9motions, \u00e0 la corpor\u00e9it\u00e9 transgenre ou \u00e0 la psychog\u00e9ographie des friches industrielles \u2014, <em>Subjectivity<\/em> anticipe les grandes mutations sociopolitiques mondiales. Walkerdine veille personnellement \u00e0 ce que la revue maintienne un \u00e9quilibre rigoureux entre la haute voltige th\u00e9orique (mobilisant des penseurs comme Gilles Deleuze, F\u00e9lix Guattari, Jacques Lacan, Frantz Fanon ou Judith Butler) et des \u00e9tudes empiriques de terrain d&rsquo;une finesse clinique irr\u00e9prochable.<\/p>\n<p>Sous son magist\u00e8re \u00e9ditorial, <em>Subjectivity<\/em> a acquis un impact mondial indiscutable, devenant l&rsquo;un des p\u00e9riodiques les plus cit\u00e9s et les plus respect\u00e9s dans le champ des th\u00e9ories critiques contemporaines. La revue a permis de l\u00e9gitimer acad\u00e9miquement de nouveaux concepts op\u00e9rationnels \u2014 tels que l&rsquo;affect social, l&rsquo;assujettissement vuln\u00e9rable ou la r\u00e9flexivit\u00e9 contre-transf\u00e9rentielle \u2014 qui font aujourd&rsquo;hui partie du bagage conceptuel indispensable de tout chercheur travaillant sur les interfaces entre le psychologique et le social.<\/p>\n<h3>10.3 P\u00e9dagogie critique et formation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de ses livres et de ses responsabilit\u00e9s \u00e9ditoriales, le rayonnement de Valerie Walkerdine s&rsquo;est incarn\u00e9 avec une intensit\u00e9 lumineuse dans son engagement p\u00e9dagogique aupr\u00e8s des \u00e9tudiants de doctorat et des jeunes post-doctorants. Elle a invent\u00e9 un mod\u00e8le de tutorat et d&rsquo;encadrement doctoral qui constituait une mise en pratique concr\u00e8te et vivante de ses th\u00e8ses sur l&rsquo;\u00e9mancipation subjective.<\/p>\n<p>Walkerdine a syst\u00e9matiquement banni la posture professorale du mandarin universitaire omniscient, distant et intimidant, qu&rsquo;elle d\u00e9non\u00e7ait comme une r\u00e9miniscence archa\u00efque du patriarcat acad\u00e9mique. Dans ses s\u00e9minaires doctoraux, elle instaurait un climat de r\u00e9flexivit\u00e9 radicale, d&rsquo;\u00e9coute bienveillante et d&rsquo;audace m\u00e9thodologique sans compromis. Elle encourageait passionn\u00e9ment ses \u00e9tudiants \u00e0 ne pas cacher leurs angoisses, leurs doutes de classe ou leurs vuln\u00e9rabilit\u00e9s personnelles derri\u00e8re un jargon th\u00e9orique intimidant, mais \u00e0 faire de leur trouble affectif la boussole m\u00eame de leur cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;est personnellement d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 d\u00e9mocratiser l&rsquo;acc\u00e8s aux savoirs th\u00e9oriques les plus ardus pour les \u00e9tudiants issus des milieux d\u00e9favoris\u00e9s, les personnes de couleur, les femmes de la classe ouvri\u00e8re et les \u00e9tudiants \u00e9trangers issus du Sud global. Consciente des violences symboliques de l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;\u00e9lite, elle a cr\u00e9\u00e9 des cercles de soutien m\u00e9thodologique, des s\u00e9minaires d&rsquo;\u00e9criture collaborative et des espaces de d\u00e9cryptage des codes universitaires tacites, permettant \u00e0 des dizaines d&rsquo;\u00e9tudiants qui se sentaient condamn\u00e9s au silence de mener \u00e0 bien des th\u00e8ses doctorales r\u00e9volutionnaires et d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 des postes d&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur prestigieux.<\/p>\n<p>Les s\u00e9minaires de recherche organis\u00e9s par Valerie Walkerdine \u00e9taient des mod\u00e8les d&rsquo;intelligence collective : au lieu de la comp\u00e9tition st\u00e9rile encourag\u00e9e par les grilles n\u00e9olib\u00e9rales de l&rsquo;excellence individuelle, elle favorisait la lecture crois\u00e9e de textes th\u00e9oriques denses, la discussion passionn\u00e9e des donn\u00e9es de terrain et le partage g\u00e9n\u00e9reux des pistes bibliographiques. Ce compagnonnage intellectuel d&rsquo;une rare intensit\u00e9 humaine a forg\u00e9 un r\u00e9seau transnational ind\u00e9fectible d&rsquo;enseignants-chercheurs qui, \u00e0 leur tour, transmettent aujourd&rsquo;hui l&rsquo;h\u00e9ritage de la psychologie critique et des \u00e9tudes psychosociales aux quatre coins de la plan\u00e8te.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats, critiques et controverses autour de son \u0153uvre<\/h2>\n<h3>11.1 Les reproches de l&rsquo;orthodoxie psychologique positiviste<\/h3>\n<p>Une \u0153uvre aussi radicalement transgressive et d\u00e9stabilisatrice que celle de Valerie Walkerdine n&rsquo;a \u00e9videmment pas manqu\u00e9 de susciter de virulentes lev\u00e9es de boucliers et des controverses f\u00e9roces tout au long de son d\u00e9ploiement. L&rsquo;opposition la plus pr\u00e9visible et la plus implacable est venue des tenants de l&rsquo;orthodoxie psychologique positiviste et de la psychologie exp\u00e9rimentale computationnelle dominante.<\/p>\n<p>Les mandarins de la psychologie acad\u00e9mique ont r\u00e9guli\u00e8rement accus\u00e9 Walkerdine de d\u00e9rive subjectiviste, de manque flagrant de scientificit\u00e9 et de flou m\u00e9thodologique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Pour les chercheurs form\u00e9s au culte du laboratoire \u00e9tanche, des groupes de contr\u00f4le randomis\u00e9s et des statistiques inf\u00e9rentielles, les protocoles qualitatifs de Walkerdine \u2014 fond\u00e9s sur l&rsquo;observation psychosociale r\u00e9flexive, l&rsquo;analyse discursive de quelques dyades ou le r\u00e9cit auto-ethnographique \u2014 ont souvent \u00e9t\u00e9 disqualifi\u00e9s avec d\u00e9dain comme relevant de la litt\u00e9rature impressionniste, du journalisme d&rsquo;opinion ou de la po\u00e9sie politique militante sans valeur probante. La communaut\u00e9 exp\u00e9rimentale lui a vivement reproch\u00e9 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9pliquer ses \u00e9tudes selon les protocoles canoniques des sciences de la nature.<\/p>\n<p>Une critique particuli\u00e8rement ac\u00e9r\u00e9e a vis\u00e9 son recours massif aux concepts de la psychanalyse freudienne, kleinienne et lacanienne. Les partisans d&rsquo;un positivisme strict, s&rsquo;abritant derri\u00e8re les crit\u00e8res de r\u00e9futabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de Karl Popper, ont fustig\u00e9 l&#8217;emploi de notions comme l&rsquo;inconscient, le refoulement, le transfert ou le manque phallique, les jugeant intrins\u00e8quement inv\u00e9rifiables empiriquement et donc exclues du champ de la science l\u00e9gitime. Pour les neuro-psychologues cognitivistes, l&rsquo;affirmation de Walkerdine selon laquelle le cerveau et le raisonnement formel sont des artefacts discursifs et politiques rel\u00e8ve d&rsquo;un obscurantisme antiscientifique inacceptable niant les bases biologiques r\u00e9elles de la cognition humaine.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces assauts m\u00e9thodologiques, Walkerdine n&rsquo;a jamais c\u00e9d\u00e9 un pouce de terrain th\u00e9orique. Sa d\u00e9fense a consist\u00e9 \u00e0 d\u00e9voiler la nature profond\u00e9ment politique, hypocrite et non neutre de la m\u00e9thode scientifique exp\u00e9rimentale elle-m\u00eame. Elle a d\u00e9montr\u00e9 dans des textes pol\u00e9miques magistraux que l&rsquo;obsession de la quantification math\u00e9matique et de la r\u00e9plicabilit\u00e9 universelle en psychologie est une id\u00e9ologie de contr\u00f4le social, historiquement complice de l&rsquo;eug\u00e9nisme, du colonialisme et du capitalisme d&rsquo;\u00c9tat. Pour Walkerdine, pr\u00e9tendre traiter la subjectivit\u00e9 humaine comme un objet physique mesurable est une mutilation \u00e9pist\u00e9mologique absurde : la v\u00e9ritable rigueur scientifique consiste \u00e0 adopter des m\u00e9thodes qui respectent la complexit\u00e9 symbolique, contradictoire et historique de son objet d&rsquo;investigation.<\/p>\n<h3>11.2 Tensions au sein du f\u00e9minisme et de la sociologie mat\u00e9rialiste<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Valerie Walkerdine n&rsquo;a pas seulement suscit\u00e9 l&rsquo;ire de ses adversaires r\u00e9actionnaires ; elle a \u00e9galement fait l&rsquo;objet de vifs d\u00e9bats et de tensions th\u00e9oriques fraternelles mais passionn\u00e9es au sein m\u00eame de la gauche intellectuelle, du mouvement f\u00e9ministe et de la sociologie mat\u00e9rialiste radicale.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, certaines f\u00e9ministes radicales lui ont am\u00e8rement reproch\u00e9 sa r\u00e9ticence \u00e0 faire du patriarcat la contradiction politique premi\u00e8re et universelle. En insistant avec autant de force sur la priorit\u00e9 ind\u00e9passable de la classe sociale et sur les blessures intimes du prol\u00e9tariat, Walkerdine a parfois \u00e9t\u00e9 accus\u00e9e par des th\u00e9oriciennes de l&rsquo;essentialisme f\u00e9minin de diluer la sp\u00e9cificit\u00e9 de la violence masculine contre les femmes. D&rsquo;autres lui ont reproch\u00e9 son utilisation de la psychanalyse lacanienne, un \u00e9difice th\u00e9orique per\u00e7u par de nombreuses f\u00e9ministes anglophones des ann\u00e9es 1970 et 1980 comme fondamentalement phallocentrique et complice de la subordination f\u00e9minine en \u00e9rigeant le Phallus en signifiant ma\u00eetre ind\u00e9passable.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, les repr\u00e9sentants du marxisme orthodoxe et de la sociologie mat\u00e9rialiste dure ont parfois manifest\u00e9 une m\u00e9fiance aigu\u00eb envers ses emprunts au post-structuralisme foucaldien et \u00e0 la s\u00e9miotique. Les critiques marxistes ont d\u00e9nonc\u00e9 un risque r\u00e9el d&rsquo;\u00ab id\u00e9alisme textuel \u00bb : en affirmant que la r\u00e9alit\u00e9 sociale, la classe et le genre sont constitu\u00e9s par des pratiques discursives, Walkerdine ne risquait-elle pas d&rsquo;\u00e9vacuer la duret\u00e9 mat\u00e9rielle objective des rapports de production, l&rsquo;infrastructure \u00e9conomique concr\u00e8te et l&rsquo;exploitation de la plus-value ? Pour ces mat\u00e9rialistes, le recours aux analyses de discours risquait de d\u00e9sarmer la lutte des classes en transformant l&rsquo;affrontement \u00e9conomique en une guerre s\u00e9miotique de d\u00e9construction des textes.<\/p>\n<p>Consciente de la pertinence de certains de ces avertissements, Walkerdine a proc\u00e9d\u00e9 au cours des ann\u00e9es 1990 et 2000 \u00e0 d&rsquo;importants r\u00e9ajustements th\u00e9oriques. Elle a constamment r\u00e9affirm\u00e9 l&rsquo;ancrage mat\u00e9rialiste imp\u00e9ratif de sa pens\u00e9e, soulignant que le discours chez Foucault n&rsquo;est pas une simple phrase linguistique abstraite, mais un dispositif institutionnel lourd incarn\u00e9 dans la brique des b\u00e2timents, la privation mon\u00e9taire et la douleur des corps au travail. Elle a affin\u00e9 son mod\u00e8le pour articuler dialectiquement l&rsquo;\u00e9conomie politique marxiste et la vie psychique inconsciente, d\u00e9montrant qu&rsquo;il n&rsquo;y a nulle contradiction entre d\u00e9construire les r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 et lutter pied \u00e0 pied contre l&rsquo;exploitation mat\u00e9rielle du capital.<\/p>\n<h3>11.3 La question de l&rsquo;autorit\u00e9 interpr\u00e9tative dans l&rsquo;analyse psychosociale<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me axe critique majeur qui a travers\u00e9 la r\u00e9ception des travaux de Valerie Walkerdine concerne la question \u00e9thique redoutable de l&rsquo;\u00ab autorit\u00e9 interpr\u00e9tative \u00bb de l&rsquo;analyste dans la recherche psychosociale qualitative. Cette controverse a \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e tant par des sociologues critiques de terrain que par des cliniciens \u00e9thiciens.<\/p>\n<p>Le reproche formul\u00e9 est le suivant : en s&rsquo;arrogeant le droit d&rsquo;interpr\u00e9ter les mouvements inconscients, les d\u00e9fenses n\u00e9vrotiques, les silences et le contre-transfert des personnes interview\u00e9es sur le terrain, le chercheur psychosocial ne s&rsquo;octroie-t-il pas une position de surplomb \u00e9pist\u00e9mologique \u00e9crasante et quasi tyrannique ? Contrairement au cadre de la cure psychanalytique conventionnelle o\u00f9 le patient est demandeur d&rsquo;analyse, a formul\u00e9 un consentement clinique explicite et dispose du temps de la th\u00e9rapie pour contester les interpr\u00e9tations de l&rsquo;analyste, les participants \u00e0 une enqu\u00eate sociologique n&rsquo;ont jamais demand\u00e9 \u00e0 voir leur inconscient diss\u00e9qu\u00e9. Le risque est immense de voir l&rsquo;intellectuel plaquer ses propres fantasmes ou th\u00e9ories pr\u00e9con\u00e7ues sur des sujets rendus muets par le dispositif.<\/p>\n<p>Cette asym\u00e9trie de pouvoir est particuli\u00e8rement br\u00fblante lorsque l&rsquo;analyste universitaire \u2014 issu de la classe moyenne ou devenu membre de l&rsquo;\u00e9lite acad\u00e9mique \u2014 pr\u00e9tend r\u00e9v\u00e9ler la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 inconsciente \u00bb de la d\u00e9tresse d&rsquo;enqu\u00eat\u00e9s issus de la classe ouvri\u00e8re ou de minorit\u00e9s stigmatis\u00e9es. La sociologue f\u00e9ministe Bev Skeggs a par exemple engag\u00e9 des discussions serr\u00e9es avec les m\u00e9thodes psychosociales, mettant en garde contre le risque de r\u00e9-inf\u00e9rioriser les femmes de la classe ouvri\u00e8re en leur attribuant des pathologies psychiques ou des conflits inconscients qu&rsquo;elles ne reconnaissent pas et qui les privent une fois de plus de leur voix politique consciente.<\/p>\n<p>Valerie Walkerdine a accueilli ces critiques avec une humilit\u00e9 et une profondeur r\u00e9flexive admirables. Elle a consacr\u00e9 plusieurs articles m\u00e9thodologiques fondamentaux \u00e0 \u00e9laborer ce qu&rsquo;elle appelle une \u00ab \u00e9thique de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00bb. Pour conjurer le risque de la violence interpr\u00e9tative, elle a mis en place des protocoles stricts de restitution dialogique des analyses aux participants, invitant ces derniers \u00e0 commenter, corriger ou r\u00e9futer les interpr\u00e9tations du chercheur. Elle a martel\u00e9 que l&rsquo;interpr\u00e9tation psychosociale ne doit jamais pr\u00e9tendre \u00e9noncer une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive et dogmatique sur l&rsquo;autre, mais doit s&rsquo;offrir comme une hypoth\u00e8se transitoire et fragile, formul\u00e9e dans la reconnaissance explicite des propres limites, angoisses et pr\u00e9jug\u00e9s de l&rsquo;analyste.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage contemporain et pertinence dans le monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui<\/h2>\n<h3>12.1 \u00c9chos de sa pens\u00e9e face aux anxi\u00e9t\u00e9s et crises du n\u00e9olib\u00e9ralisme tardif<\/h3>\n<p>Alors que nous nous enfon\u00e7ons dans le premier tiers du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, la pens\u00e9e de Valerie Walkerdine appara\u00eet d&rsquo;une pertinence plus br\u00fblante et n\u00e9cessaire que jamais. Le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral tardif a pouss\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame les logiques de gouvernementalit\u00e9, d&rsquo;individualisation forcen\u00e9e et d&rsquo;assujettissement affectif qu&rsquo;elle analysait d\u00e8s les ann\u00e9es 1980 et 1990.<\/p>\n<p>Ses grilles th\u00e9oriques sont devenues des boussoles indispensables pour appr\u00e9hender l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie sans pr\u00e9c\u00e9dent de d\u00e9tresse psychologique qui ravage la jeunesse contemporaine. L&rsquo;explosion plan\u00e9taire de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, de la d\u00e9pression pr\u00e9coce, des phobies scolaires et des troubles identitaires chez les adolescents ne peut \u00eatre comprise par le neurocognitivisme r\u00e9ducteur ou la pharmacologie marchande. Walkerdine nous fournit les outils pour analyser comment la tyrannie de l&rsquo;auto-optimisation, la marchandisation de l&rsquo;\u00e9ducation transform\u00e9e en march\u00e9 concurrentiel f\u00e9roce et la prolif\u00e9ration des tests standardis\u00e9s d\u00e9vastent l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves, transformant l&rsquo;apprentissage en une machine \u00e0 broyer les \u00e2mes.<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;av\u00e8nement des plateformes num\u00e9riques et des r\u00e9seaux sociaux (comme Instagram, TikTok ou les algorithmes de captation de l&rsquo;attention) a d\u00e9multipli\u00e9 de mani\u00e8re paroxystique les technologies de visibilit\u00e9 et la surveillance du corps adolescent que Walkerdine d\u00e9crivait dans <em>Growing Up Girl<\/em>. L&rsquo;injonction contemporaine \u00e0 s&rsquo;auto-\u00e9valuer en permanence, \u00e0 sc\u00e9nariser sa propre existence et \u00e0 qu\u00e9rir compulsivement la reconnaissance sous forme de \u00ab likes \u00bb constitue la forme achev\u00e9e du pouvoir pastoral la\u00efcis\u00e9 et de la confession num\u00e9rique permanente, g\u00e9n\u00e9rant une ali\u00e9nation narcissique d\u00e9vastatrice dont les jeunes femmes paient le plus lourd tribut affectif.<\/p>\n<p>Enfin, la pr\u00e9carisation moderne du travail \u2014 marqu\u00e9e par l&rsquo;ub\u00e9risation de l&rsquo;\u00e9conomie, la fin des carri\u00e8res stables, le r\u00e8gne de l&rsquo;auto-entreprenariat pr\u00e9caire et la destruction m\u00e9thodique des syst\u00e8mes de protection sociale \u2014 r\u00e9actualise avec une acuit\u00e9 tragique ses analyses des blessures de classe. Les nouveaux prol\u00e9taires des plateformes de livraison, les int\u00e9rimaires de la logistique d&rsquo;entrep\u00f4t et les travailleurs sous-pay\u00e9s du secteur du soin (<em>care<\/em>) \u00e9prouvent dans leur chair la m\u00eame honte, la m\u00eame culpabilisation d&rsquo;exister et la m\u00eame dislocation ontologique que les ouvriers des d\u00e9cennies thatch\u00e9riennes. Walkerdine nous rappelle que le n\u00e9olib\u00e9ralisme ne vole pas seulement nos salaires : il s&rsquo;attaque aux fondements m\u00eames de notre s\u00e9curit\u00e9 psychique.<\/p>\n<h3>12.2 P\u00e9rennit\u00e9 dans la psychologie critique et les \u00e9tudes culturelles mondiales<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Valerie Walkerdine continue d&rsquo;irriguer puissamment l&rsquo;ensemble des sciences humaines \u00e0 travers le globe, bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res des \u00eeles Britanniques. Son \u0153uvre a exerc\u00e9 une influence s\u00e9minale et durable sur le d\u00e9veloppement de la psychologie communautaire latino-am\u00e9ricaine (au Br\u00e9sil, en Argentine, en Colombie) et sur les th\u00e9ories subalternes du Sud global. Les chercheurs de ces r\u00e9gions s&#8217;emparent avidement de ses m\u00e9thodes psychosociales et de sa critique du colonialisme d\u00e9veloppemental pour \u00e9laborer des approches cliniques enracin\u00e9es dans la m\u00e9moire des peuples opprim\u00e9s, des favelas urbaines et des communaut\u00e9s indig\u00e8nes en lutte.<\/p>\n<p>Au sein des \u00e9tudes f\u00e9ministes contemporaines, les travaux de Walkerdine constituent l&rsquo;un des piliers pr\u00e9curseurs de l&rsquo;intersectionnalit\u00e9. Bien avant que le concept ne soit formalis\u00e9 aux \u00c9tats-Unis par Kimberl\u00e9 Crenshaw, Walkerdine articulait d\u00e9j\u00e0 avec une virtuosit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e la classe sociale, le genre, la sexualit\u00e9 et les technologies institutionnelles de race. Aujourd&rsquo;hui, les th\u00e9oriciennes les plus novatrices du f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste et d\u00e9colonial continuent de puiser dans ses textes pour penser la fa\u00e7on dont les structures macro-politiques s&rsquo;immiscent dans les d\u00e9tails microscopiques de l&rsquo;inconscient et de la chair des femmes.<\/p>\n<p>Dans le domaine des sciences de l&rsquo;\u00e9ducation, ses monographies historiques continuent d&rsquo;inspirer les p\u00e9dagogies critiques \u00e9mancipatrices \u00e0 travers le monde. Face \u00e0 la d\u00e9ferlante des \u00e9valuations quantitatives n\u00e9olib\u00e9rales (telles que les classements PISA), les enseignants radicaux et les sociologues de l&rsquo;\u00e9cole mobilisent <em>The Mastery of Reason<\/em> et <em>Counting Girls Out<\/em> pour r\u00e9sister au calibrage technocratique des enfants, concevant des curriculums alternatifs qui c\u00e9l\u00e8brent la multiplicit\u00e9 des formes d&rsquo;intelligence, la dignit\u00e9 des savoirs populaires et la lib\u00e9ration de la cr\u00e9ativit\u00e9 sensible des apprenants.<\/p>\n<p>Son influence est \u00e9galement manifeste dans le champ de l&rsquo;action sociale, du travail m\u00e9dico-social et de la sant\u00e9 mentale communautaire. De plus en plus de praticiens de terrain \u2014 fatigu\u00e9s de la psychiatrie manag\u00e9riale et des manuels nosographiques r\u00e9ducteurs du type DSM \u2014 adoptent la posture psychosociale de Walkerdine pour transformer leurs institutions d&rsquo;accueil. Ils r\u00e9introduisent la r\u00e9flexivit\u00e9 contre-transf\u00e9rentielle, l&rsquo;\u00e9coute hospitali\u00e8re de la souffrance de classe et la pratique artistique collective comme instruments th\u00e9rapeutiques d&rsquo;\u00e9mancipation d\u00e9mocratique.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;un itin\u00e9raire intellectuel : Penser la libert\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ombre du pouvoir<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e monumentale d&rsquo;un itin\u00e9raire th\u00e9orique et humain d\u00e9ploy\u00e9 de 1947 \u00e0 nos jours, Valerie Walkerdine s&rsquo;impose incontestablement comme l&rsquo;une des figures les plus audacieuses, coh\u00e9rentes et r\u00e9volutionnaires des sciences humaines de notre \u00e9poque. Son \u0153uvre magistrale aura r\u00e9ussi l&rsquo;exploit de maintenir ensemble, dans une tension f\u00e9conde et inextinguible, ce que tant d&rsquo;autres ont s\u00e9par\u00e9 : l&rsquo;intransigeance de la rigueur \u00e9pist\u00e9mologique universitaire la plus savante et la flamme inalt\u00e9rable d&rsquo;un engagement \u00e9thique et politique aupr\u00e8s des domin\u00e9s.<\/p>\n<p>Tout au long de ce demi-si\u00e8cle de recherches acharn\u00e9es, Walkerdine n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;accomplir le geste philosophique le plus p\u00e9rilleux qui soit : penser la possibilit\u00e9 de la libert\u00e9 humaine pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;ombre des dispositifs \u00e9crasants du pouvoir. Elle a montr\u00e9 avec une lucidit\u00e9 sans faille comment nous sommes fabriqu\u00e9s, assujettis, surveill\u00e9s et bless\u00e9s par les institutions dominantes ; mais elle nous a simultan\u00e9ment r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que cet assujettissement n&rsquo;est jamais total, jamais d\u00e9finitif, jamais clos. Dans les interstices du discours officiel, dans les failles de la raison bourgeoise, dans les \u00e9clats du d\u00e9sir inconscient, dans les r\u00e9seaux secrets de la solidarit\u00e9 f\u00e9minine et dans la beaut\u00e9 subversive de la cr\u00e9ation populaire, il demeure toujours une \u00e9tincelle indomptable d&rsquo;insoumission.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre constitue une invitation persistante et g\u00e9n\u00e9reuse \u00e0 inventer collectivement de nouveaux modes de subjectivation lib\u00e9r\u00e9s des fers de l&rsquo;exploitation, du sexisme et de la honte de classe. Elle a redonn\u00e9 \u00e0 la psychologie sa vocation originelle d&rsquo;instrument de d\u00e9mocratisation radicale et de justice sociale collective. Pour les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9sentes et futures qui cherchent \u00e0 s&rsquo;armer th\u00e9oriquement et affectivement pour r\u00e9sister aux t\u00e9n\u00e8bres du n\u00e9olib\u00e9ralisme autoritaire et pour faire advenir un monde hospitalier \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de tous, la pens\u00e9e vivante de Valerie Walkerdine demeure un phare intellectuel absolument inestimable.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Bick, E. (1964). Notes on infant observation in psycho-analytic training. <em>The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 45(4), 558\u2013566. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/14238734\/\">https:\/\/pubmed.ncbi.nlm.nih.gov\/14238734\/<\/a><\/p>\n<p>Foucault, M. (1975). <em>Surveiller et punir: Naissance de la prison<\/em>. Gallimard. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallimard.fr\/auteurs\/michel-foucault\">https:\/\/gallimard.fr\/auteurs\/michel-foucault<\/a><\/p>\n<p>Foucault, M. (1976). <em>Histoire de la sexualit\u00e9, tome 1: La volont\u00e9 de savoir<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Henriques, J., Hollway, W., Urwin, C., Venn, C., &amp; Walkerdine, V. (1984). <em>Changing the Subject: Psychology, Social Regulation and Subjectivity<\/em>. Methuen. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Changing-the-Subject-Psychology-Social-Regulation-and-Subjectivity\/Henriques-Hollway-Urwin-Venn-Walkerdine\/p\/book\/9780415178976\">https:\/\/www.routledge.com\/Changing-the-Subject-Psychology-Social-Regulation-and-Subjectivity\/<\/a><\/p>\n<p>Lacan, J. (1966). <em>\u00c9crits<\/em>. \u00c9ditions du Seuil. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/ecrits-jacques-lacan\/9782020027526\">https:\/\/www.seuil.com\/ouvrage\/ecrits-jacques-lacan\/9782020027526<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1950). <em>La construction du r\u00e9el chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\">https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V. (1988). <em>The Mastery of Reason: Cognitive Development and the Production of the Rational Subject<\/em>. Routledge. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/The-Mastery-of-Reason-Cognitive-Development-and-the-Production-of-Rationality\/Walkerdine\/p\/book\/9780415053426\">https:\/\/www.routledge.com\/The-Mastery-of-Reason-Cognitive-Development-and-the-Production-of-Rationality\/<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V. (1989). <em>Counting Girls Out: Girls and Mathematics<\/em>. Virago Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bloomsbury.com\/uk\/counting-girls-out-girls-and-mathematics-9780415152525\/\">https:\/\/www.bloomsbury.com\/uk\/counting-girls-out-girls-and-mathematics\/<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V. (1990). <em>Schoolgirl Fictions<\/em>. Verso. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.versobooks.com\/products\/2157-schoolgirl-fictions\">https:\/\/www.versobooks.com\/products\/2157-schoolgirl-fictions<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V. (1997). <em>Daddy&rsquo;s Girl: Young Girls and Popular Culture<\/em>. Harvard University Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674189140\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674189140<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V. (2007). <em>Children, Gender, Video Games: Towards a Relational Approach to Multimedia<\/em>. Palgrave Macmillan. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9780230235403\">https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9780230235403<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V., Lucey, H., &amp; Melody, J. (2001). <em>Growing Up Girl: Psychosocial Explorations of Gender and Class<\/em>. Palgrave. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9781403914446\">https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9781403914446<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V., &amp; Jimenez, L. (2012). <em>Gender, Work and Community after De-Industrialisation: A Psychosocial Approach to Affect<\/em>. Palgrave Macmillan. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9780230358898\">https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9780230358898<\/a><\/p>\n<p>Walkerdine, V., &amp; Studdert, D. (2016). <em>Rethinking Community Practice: Developing a Social Affective Approach<\/em>. Palgrave Macmillan. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9781137355621\">https:\/\/link.springer.com\/book\/10.1057\/9781137355621<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de la pens\u00e9e et de l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Valerie Walkerdine, figure majeure de la psychologie critique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[28523,10335],"tags":[22445,28525,28526,9669,28524],"class_list":["post-18154","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-etudes-psychosociales","category-psychologie-critique","tag-classe-sociale","tag-genre-et-education","tag-post-structuralisme","tag-psychologie-critique","tag-valerie-walkerdine"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18154"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18154\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}