{"id":18118,"date":"2026-10-16T11:38:39","date_gmt":"2026-10-16T11:38:39","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/tim-shallice-1940-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-16T11:38:39","modified_gmt":"2026-10-16T11:38:39","slug":"tim-shallice-1940-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=tim-shallice-1940-a-nos-jours","title":{"rendered":"Tim Shallice &#8211; 1940 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives contemporaines, peu de figures ont exerc\u00e9 une influence aussi structurante, rigoureuse et p\u00e9renne que celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tim_Shallice\">Tim Shallice<\/a>. N\u00e9 en 1940, ce chercheur britannique a incarn\u00e9, d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1960, la transition d\u00e9cisive entre une neurologie clinique essentiellement descriptive ou localisationniste et une neuropsychologie cognitive r\u00e9solument th\u00e9orique, fond\u00e9e sur le paradigme du traitement de l&rsquo;information. En faisant dialoguer l&rsquo;observation minutieuse des d\u00e9ficits cons\u00e9cutifs \u00e0 des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales avec les mod\u00e8les formels issus de la psychologie computationnelle, Shallice a jet\u00e9 les bases conceptuelles et m\u00e9thodologiques indispensables \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;architecture fonctionnelle de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Ses contributions pionni\u00e8res couvrent un spectre d&rsquo;une ampleur remarquable au sein des neurosciences cognitives. Des mod\u00e8les fondateurs de la m\u00e9moire de travail et de la m\u00e9moire s\u00e9mantique, \u00e9labor\u00e9s en collaboration avec Elizabeth Warrington, \u00e0 la th\u00e9orisation magistrale du contr\u00f4le ex\u00e9cutif \u00e0 travers le mod\u00e8le du Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur (SAS) con\u00e7u avec Donald Norman, Shallice a constamment cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9passer le simple constat empirique pour atteindre une mod\u00e9lisation m\u00e9caniste de la cognition. Sa conceptualisation de la lecture \u00e0 double voie, ses r\u00e9flexions sur les dissociations neuropsychologiques et son plaidoyer m\u00e9thodologique in\u00e9branlable pour l&rsquo;\u00e9tude de cas uniques ont profond\u00e9ment red\u00e9fini les crit\u00e8res de scientificit\u00e9 de la discipline.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ses apports th\u00e9oriques, Tim Shallice s&rsquo;est distingu\u00e9 par sa capacit\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer les \u00e9volutions techniques majeures qui ont jalonn\u00e9 les cinquante derni\u00e8res ann\u00e9es, depuis les balbutiements de la simulation connexionniste jusqu&rsquo;aux promesses et controverses de la neuroimagerie fonctionnelle. \u00c0 travers ses fonctions directoriales \u00e0 l&rsquo;Unit\u00e9 de Psychologie Appliqu\u00e9e de Cambridge ou \u00e0 la Scuola Internazionale Superiore di Studi Avanzati (SISSA) de Trieste, il a form\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de chercheurs de renomm\u00e9e mondiale. Ce panorama intellectuel retrace l&rsquo;itin\u00e9raire d&rsquo;un b\u00e2tisseur des sciences de l&rsquo;esprit, dont les cadres d&rsquo;analyse continuent d&rsquo;\u00e9clairer la clinique quotidienne et les d\u00e9bats les plus vifs de la recherche neuroscientifique contemporaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte d&rsquo;\u00e9mergence scientifique<\/h2>\n<h3>1.1 Les premi\u00e8res ann\u00e9es et la formation acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>N\u00e9 au d\u00e9but de la Seconde Guerre mondiale, Tim Shallice grandit dans un Royaume-Uni en pleine reconstruction intellectuelle et scientifique. Attir\u00e9 initialement par la rigueur des sciences formelles, il entreprend ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cam.ac.uk\/\">Universit\u00e9 de Cambridge<\/a>, o\u00f9 il se consacre d&rsquo;abord aux math\u00e9matiques et aux sciences naturelles. Cette formation initiale laisse une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile sur son \u00e9pist\u00e9mologie personnelle : l&rsquo;exigence d&rsquo;une formulation axiomatique, la m\u00e9fiance envers les concepts flous et le besoin constant de formalisation logique guideront l&rsquo;ensemble de ses travaux ult\u00e9rieurs. Cependant, au tournant des ann\u00e9es 1960, le jeune \u00e9tudiant ressent les limites d&rsquo;une approche purement abstraite du r\u00e9el et d\u00e9couvre la psychologie exp\u00e9rimentale, discipline alors en pleine effervescence.<\/p>\n<p>Shallice poursuit sa trajectoire acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucl.ac.uk\/\">University College London (UCL)<\/a>, o\u00f9 il obtient son doctorat en psychologie en 1965 sous la direction de figures \u00e9minentes de l&rsquo;\u00e9poque. Durant cette p\u00e9riode, la psychologie britannique subit l&rsquo;influence croissante des th\u00e9ories cybern\u00e9tiques, de la th\u00e9orie de la communication de Claude Shannon et des premiers mod\u00e8les de traitement de l&rsquo;information d\u00e9velopp\u00e9s notamment par Donald Broadbent. Shallice s&rsquo;impr\u00e8gne de cette atmosph\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;esprit n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme une bo\u00eete noire stimulus-r\u00e9ponse, mais comme un syst\u00e8me complexe de traitement de flux informationnels caract\u00e9ris\u00e9 par des canaux de capacit\u00e9 limit\u00e9e, des m\u00e9moires tampons et des m\u00e9canismes de s\u00e9lection attentionnelle.<\/p>\n<p>Son int\u00e9gration progressive au sein des laboratoires pionniers de psychologie cognitive britannique lui permet de ma\u00eetriser l&rsquo;arsenal m\u00e9thodologique de la chronom\u00e9trie mentale et de la psychophysique. Toutefois, Shallice prend rapidement conscience que les exp\u00e9riences men\u00e9es exclusivement sur des sujets sains et \u00e9tudiants de premier cycle universitaire, bien qu&rsquo;\u00e9l\u00e9gantes sur le plan statistique, peinent \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;organisation interne sous-jacente des processus mentaux les plus complexes. C&rsquo;est cette intuition \u00e9pist\u00e9mologique qui va l&rsquo;orienter vers l&rsquo;examen des d\u00e9faillances du syst\u00e8me.<\/p>\n<h3>1.2 Le tournant vers la neuropsychologie clinique<\/h3>\n<p>Le v\u00e9ritable tournant intellectuel de la carri\u00e8re de Tim Shallice s&rsquo;op\u00e8re \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 lors de son arriv\u00e9e au prestigieux H\u00f4pital National pour la Neurologie et la Neurochirurgie de Queen Square \u00e0 Londres. C&rsquo;est en ce lieu mythique de la m\u00e9decine britannique qu&rsquo;il scelle une collaboration d\u00e9terminante et hautement prolifique avec la neuropsychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Elizabeth_Warrington\">Elizabeth Warrington<\/a>. Warrington, clinicienne hors pair dot\u00e9e d&rsquo;une acuit\u00e9 s\u00e9miologique rare, observe quotidiennement des patients victimes d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux, de traumatismes cr\u00e2niens ou de tumeurs, dont les profils comportementaux d\u00e9routent la s\u00e9miologie neurologique traditionnelle.<\/p>\n<p>Confront\u00e9 \u00e0 ces tableaux pathologiques, Shallice \u00e9prouve l&rsquo;obsolescence criante des mod\u00e8les b\u00e9havioristes encore dominants, mais aussi l&rsquo;insuffisance du structuralisme neurologique classique issu du XIXe si\u00e8cle, souvent enferm\u00e9 dans des corr\u00e9lations anatomo-cliniques grossi\u00e8res sans armature th\u00e9orique cognitive. Pour Shallice et Warrington, le cerveau endommag\u00e9 ne doit plus \u00eatre simplement cartographi\u00e9 selon des aires l\u00e9s\u00e9es, mais appr\u00e9hend\u00e9 comme une perturbation exp\u00e9rimentale involontaire permettant d&rsquo;isoler les sous-syst\u00e8mes fonctionnels de l&rsquo;esprit sain. Si une composante cognitive peut \u00eatre s\u00e9lectivement d\u00e9truite tout en laissant les autres intactes, c&rsquo;est le signe irr\u00e9futable de son autonomie computationnelle.<\/p>\n<p>Cette observation directe des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s devient le creuset d&rsquo;une discipline nouvelle : la neuropsychologie cognitive. Shallice apporte la mod\u00e9lisation formelle et l&rsquo;exigence exp\u00e9rimentale issue de la psychologie de laboratoire, tandis que Warrington offre un acc\u00e8s direct \u00e0 une ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique d&rsquo;une richesse in\u00e9puisable. Ensemble, ils entreprennent de transformer les \u00ab\u00a0curiosit\u00e9s cliniques\u00a0\u00bb en r\u00e9futations empiriques des dogmes th\u00e9oriques \u00e9tablis, ouvrant la voie \u00e0 une r\u00e9volution conceptuelle majeure.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement au sein de la r\u00e9volution cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence de la neuropsychologie cognitive port\u00e9e par Shallice s&rsquo;inscrit en rupture frontale avec la neuropsychologie syndromique d&rsquo;inspiration m\u00e9dicale germanique ou fran\u00e7aise. Dans l&rsquo;approche traditionnelle, l&rsquo;objectif consistait \u00e0 regrouper les sympt\u00f4mes sous des \u00e9tiquettes syndromiques larges, \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aphasie_de_Broca\">aphasie de Broca<\/a> ou de l&rsquo;aphasie de Wernicke, en postulant une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 clinique chez les patients pr\u00e9sentant des l\u00e9sions similaires. Shallice d\u00e9montre avec virulence que ces syndromes m\u00e9dicaux constituent des conglom\u00e9rats d&rsquo;artefacts anatomiques : deux patients dits \u00ab\u00a0Broca\u00a0\u00bb peuvent \u00e9chouer aux m\u00eames t\u00e2ches pour des raisons computationnelles radicalement diff\u00e9rentes, simplement parce que l&rsquo;irrigation vasculaire c\u00e9r\u00e9brale l\u00e8se simultan\u00e9ment des modules fonctionnels voisins mais distincts.<\/p>\n<p>Shallice propose de substituer \u00e0 cette nosologie m\u00e9dicale une conceptualisation rigoureusement cognitive de l&rsquo;esprit, d\u00e9fini comme une architecture modulaire compos\u00e9e de processeurs autonomes, de m\u00e9moires sp\u00e9cialis\u00e9es et de flux de contr\u00f4le hi\u00e9rarchis\u00e9s. Cette rupture s&rsquo;aligne sur les th\u00e8ses de la r\u00e9volution cognitiviste am\u00e9ricaine incarn\u00e9e par Noam Chomsky, George Miller ou Jerry Fodor, mais avec une diff\u00e9rence m\u00e9thodologique capitale : alors que les th\u00e9oriciens de la c\u00f4te Est am\u00e9ricaine s&rsquo;appuient sur la d\u00e9duction linguistique ou l&rsquo;intelligence artificielle symbolique, Shallice fonde sa validation sur l&rsquo;\u00e9preuve du feu de la pathologie c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>En \u00e9tablissant une m\u00e9thodologie formelle combinant neurologie fine, psychom\u00e9trie calibr\u00e9e et mod\u00e9lisation en diagrammes de flux informationnels, Shallice ne se contente pas d&rsquo;\u00e9tudier les maladies c\u00e9r\u00e9brales : il utilise la l\u00e9sion comme un scalpel logique pour diss\u00e9quer l&rsquo;architecture mentale normale. Cette d\u00e9marche positionne d&#8217;embl\u00e9e ses travaux au c\u0153ur des d\u00e9bats les plus fondamentaux de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la science cognitive \u00e9mergente.<\/p>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques de la neuropsychologie cognitive<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;architecture cognitive modulaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Tim Shallice repose sur une interrogation fondamentale : quelle doit \u00eatre la structure de l&rsquo;esprit pour qu&rsquo;une l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale locale puisse d\u00e9truire une comp\u00e9tence cognitive sp\u00e9cifique tout en pr\u00e9servant l&rsquo;ensemble des autres facult\u00e9s ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question, Shallice proc\u00e8de \u00e0 une reformulation critique et pragmatique de la th\u00e8se de la modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit popularis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jerry_Fodor\">Jerry Fodor<\/a> en 1983. Alors que Fodor restreint strictement la modularit\u00e9 aux syst\u00e8mes p\u00e9riph\u00e9riques d&rsquo;entr\u00e9e (perception) et de sortie (motricit\u00e9, langage), rel\u00e9guant les syst\u00e8mes centraux (pens\u00e9e, croyances, raisonnement) \u00e0 un statut non-modulaire et isotropique impossible \u00e0 \u00e9tudier scientifiquement, Shallice d\u00e9fend l&rsquo;existence d&rsquo;une modularit\u00e9 fonctionnelle \u00e9tendue aux syst\u00e8mes centraux eux-m\u00eames.<\/p>\n<p>Pour Shallice, un module n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement un organe neuronal circonscrit et rigide au sens fodorien, mais un sous-syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information dot\u00e9 d&rsquo;une relative autonomie op\u00e9ratoire. Afin que les donn\u00e9es neuropsychologiques soient interpr\u00e9tables th\u00e9oriquement, Shallice pose trois postulats \u00e9pist\u00e9mologiques indispensables. Le premier est le <em>principe de fractionnement<\/em> : le syst\u00e8me cognitif peut \u00eatre endommag\u00e9 de fa\u00e7on s\u00e9lective selon les lignes de fracture de ses sous-composants fonctionnels. Le deuxi\u00e8me est le <em>principe de modularit\u00e9<\/em> : l&rsquo;organisation cognitive est constitu\u00e9e d&rsquo;entit\u00e9s distinctes interconnect\u00e9es. Le troisi\u00e8me, capital, est le <em>principe de transparence<\/em>.<\/p>\n<p>Le principe de transparence stipule que les performances d&rsquo;un patient c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9 refl\u00e8tent le fonctionnement de l&rsquo;architecture cognitive normale intacte, amput\u00e9e d&rsquo;un ou plusieurs composants par la l\u00e9sion. En d&rsquo;autres termes, le cerveau pathologique ne r\u00e9invente pas spontan\u00e9ment une architecture cognitive fondamentalement nouvelle et anarchique ; il fonctionne avec les moyens r\u00e9siduels au sein du syst\u00e8me pr\u00e9existant. Associ\u00e9 au postulat d&rsquo;universalit\u00e9 \u2013 selon lequel l&rsquo;architecture fonctionnelle de base de l&rsquo;esprit est identique chez tous les \u00eatres humains neurologiquement sains \u2013, le cadre \u00e9pist\u00e9mologique de Shallice l\u00e9gitime pleinement l&rsquo;inf\u00e9rence causale du pathologique vers la norme cognitive.<\/p>\n<h3>2.2 M\u00e9thodologie des \u00e9tudes de cas uniques<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des batailles m\u00e9thodologiques les plus acharn\u00e9es men\u00e9es par Tim Shallice concerne la supr\u00e9matie \u00e9pist\u00e9mologique des \u00e9tudes de cas uniques face aux \u00e9tudes de groupes traditionnelles en neuropsychologie. Dans un article fondateur publi\u00e9 en 1979 dans la revue <em>Cognitive Neuropsychology<\/em>, Shallice porte un coup fatal \u00e0 la m\u00e9thodologie des moyennes de groupes. Il d\u00e9montre math\u00e9matiquement que moyenner les performances de vingt patients class\u00e9s sous une m\u00eame \u00e9tiquette syndromique (par exemple, \u00ab\u00a0aphasie de conduction\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0amn\u00e9sie\u00a0\u00bb) cr\u00e9e une entit\u00e9 statistique fictive qui ne correspond \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 psychologique d&rsquo;aucun individu r\u00e9el au sein du groupe.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 biologique des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales est telle qu&rsquo;aucun dommage vasculaire ou traumatique ne respecte parfaitement les fronti\u00e8res fonctionnelles d&rsquo;un module mental. En r\u00e9alisant des moyennes, les chercheurs diluent les variations fines, masquent les dissociations cruciales et engendrent des artefacts statistiques trompeurs. Pour Shallice, une seule observation empirique irr\u00e9futable d&rsquo;un patient pr\u00e9sentant un d\u00e9ficit pr\u00e9cis X sans le d\u00e9ficit Y suffit \u00e0 r\u00e9futer un mod\u00e8le th\u00e9orique affirmant que X et Y sont sous-tendus par le m\u00eame processus non d\u00e9composable, quelle que soit la taille des cohortes ant\u00e9rieures ayant \u00e9chou\u00e9 conjointement aux deux \u00e9preuves.<\/p>\n<p>Toutefois, Shallice refuse avec force de faire de l&rsquo;\u00e9tude de cas unique un simple recueil d&rsquo;anecdotes cliniques. Il impose des crit\u00e8res de rigueur psychom\u00e9trique sans pr\u00e9c\u00e9dent : utilisation syst\u00e9matique de tests standardis\u00e9s, r\u00e9plication intra-individuelle des mesures pour s&rsquo;assurer de la stabilit\u00e9 temporelle des performances, comparaison avec des groupes contr\u00f4les sains appari\u00e9s selon des m\u00e9thodes statistiques strictes, et analyse quantitative minutieuse des patrons d&rsquo;erreurs. Le cas individuel devient ainsi une v\u00e9ritable chambre d&rsquo;exp\u00e9rimentation scientifique o\u00f9 la rigueur m\u00e9thodologique compense l&rsquo;impossibilit\u00e9 de la r\u00e9plication physique \u00e0 l&rsquo;identique de la l\u00e9sion.<\/p>\n<h3>2.3 Dissociations simples et dissociations doubles<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la machinerie d\u00e9ductive propos\u00e9e par Shallice r\u00e9side l&rsquo;analyse formelle des dissociations de performance entre deux t\u00e2ches distinctes, T\u00e2che A et T\u00e2che B. Shallice affine consid\u00e9rablement la distinction entre la <em>dissociation simple<\/em> (ou classique) et la <em>dissociation double<\/em>, devenue l&rsquo;\u00e9talon-or universel de la neuropsychologie cognitive. Une dissociation simple survient lorsqu&rsquo;un patient r\u00e9ussit normalement la T\u00e2che A mais \u00e9choue massivement \u00e0 la T\u00e2che B. Bien qu&rsquo;une telle observation sugg\u00e8re que B requiert un processus non n\u00e9cessaire \u00e0 A, Shallice avertit qu&rsquo;elle peut r\u00e9sulter d&rsquo;un simple artefact de difficult\u00e9 diff\u00e9rentielle : la T\u00e2che B pourrait simplement \u00eatre intrins\u00e8quement plus exigeante en ressources attentionnelles g\u00e9n\u00e9rales que la T\u00e2che A, de sorte qu&rsquo;un cerveau globalement affaibli \u00e9chouerait \u00e0 B sans qu&rsquo;il existe de s\u00e9paration modulaire r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Pour \u00e9liminer d\u00e9finitivement cette ambigu\u00eft\u00e9, Shallice formalise l&rsquo;imp\u00e9ratif de la <strong>double dissociation<\/strong>. Celle-ci n\u00e9cessite la confrontation de deux patients (ou groupes de cas individuels homog\u00e8nes) : le Patient 1 r\u00e9ussit la T\u00e2che A mais \u00e9choue \u00e0 la T\u00e2che B, tandis que le Patient 2 \u00e9choue \u00e0 la T\u00e2che A mais r\u00e9ussit la T\u00e2che B. Par cette inversion sym\u00e9trique des performances, l&rsquo;hypoth\u00e8se de la difficult\u00e9 diff\u00e9rentielle s&rsquo;effondre logiquement : il est impossible d&rsquo;affirmer simultan\u00e9ment que la t\u00e2che A est plus difficile que la t\u00e2che B et que la t\u00e2che B est plus difficile que la t\u00e2che A. La double dissociation apporte ainsi la preuve la plus robuste de l&rsquo;existence de deux modules ou m\u00e9canismes de traitement distincts et s\u00e9parables au sein de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Conscient des critiques \u00e9pist\u00e9mologiques ult\u00e9rieures \u2013 \u00e9manant notamment de th\u00e9oriciens affirmant que des syst\u00e8mes connexionnistes distribu\u00e9s et non-lin\u00e9aires peuvent simuler des doubles dissociations sans modularit\u00e9 sous-jacente stricte \u2013, Shallice consacre de nombreux articles \u00e0 d\u00e9fendre et affiner son mod\u00e8le logique. Il d\u00e9montre que l&rsquo;association de doubles dissociations robustes \u00e0 des simulations computationnelles explicites permet de neutraliser les risques d&rsquo;inf\u00e9rences abusives, consolidant ainsi la double dissociation comme le pilier m\u00e9thodologique in\u00e9branlable des sciences de la cognition.<\/p>\n<h2>3. Le mod\u00e8le du Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur (SAS)<\/h2>\n<h3>3.1 Les origines et la collaboration avec Donald Norman<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1970, alors que la psychologie cognitive s&rsquo;est largement concentr\u00e9e sur les \u00e9tapes initiales du traitement de l&rsquo;information (perception, reconnaissance de formes, acc\u00e8s lexical), un vide th\u00e9orique b\u00e9ant persiste concernant les m\u00e9canismes qui gouvernent l&rsquo;organisation et le contr\u00f4le de l&rsquo;action intentionnelle. Comment l&rsquo;esprit humain parvient-il \u00e0 coordonner harmonieusement des myriades d&rsquo;actions quotidiennes tout en conservant la flexibilit\u00e9 n\u00e9cessaire pour s&rsquo;adapter aux impr\u00e9vus ? Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette \u00e9nigme, Tim Shallice s&rsquo;associe au cogniticien et th\u00e9oricien am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Donald_Norman\">Donald Norman<\/a>.<\/p>\n<p>Leur collaboration donne naissance \u00e0 deux publications fondatrices (Norman &#038; Shallice, 1980 ; 1986) consacr\u00e9es \u00e0 l&rsquo;attention et \u00e0 l&rsquo;action. Leur r\u00e9flexion part d&rsquo;un constat empirique partag\u00e9 : l&rsquo;\u00e9tude des erreurs d&rsquo;inattention chez les individus sains (les fameux \u00ab\u00a0lapsus d&rsquo;action\u00a0\u00bb d\u00e9crits par Reason, comme verser du jus d&rsquo;orange dans sa tasse de caf\u00e9 au r\u00e9veil) et l&rsquo;analyse s\u00e9miologique des patients atteints de l\u00e9sions des lobes frontaux r\u00e9v\u00e8lent une dissociation troublante. Ces patients frontaux peuvent ex\u00e9cuter sans faille des routines complexes et famili\u00e8res, mais deviennent spectaculairement incapables d&rsquo;organiser leur comportement d\u00e8s lors qu&rsquo;une situation exige une modification du plan habituel.<\/p>\n<p>Norman et Shallice con\u00e7oivent alors un mod\u00e8le unifi\u00e9 \u00e0 deux niveaux architecturaux, destin\u00e9 \u00e0 surmonter les limites des approches homunculaires du contr\u00f4le cognitif. Refusant l&rsquo;illusion d&rsquo;un \u00ab\u00a0petit homme dans la t\u00eate\u00a0\u00bb dot\u00e9 d&rsquo;une volont\u00e9 omnisciente et mystique, ils proposent une architecture computationnelle o\u00f9 le contr\u00f4le volontaire r\u00e9sulte de l&rsquo;interaction dynamique entre un syst\u00e8me de s\u00e9lection d&rsquo;actions automatique et d\u00e9centralis\u00e9 et un syst\u00e8me de supervision d\u00e9lib\u00e9ratif, conscient et central : le <strong>Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur<\/strong> (SAS).<\/p>\n<h3>3.2 Le gestionnaire de conflits et le comportement de routine<\/h3>\n<p>Le premier niveau de l&rsquo;architecture Norman-Shallice prend en charge la vaste majorit\u00e9 de nos comportements quotidiens, qui reposent sur des routines automatis\u00e9es et des s\u00e9quences motrices hautement apprises. Ce niveau inf\u00e9rieur s&rsquo;articule autour de deux concepts fondamentaux : les <em>sch\u00e9mas d&rsquo;action<\/em> et le <em>gestionnaire de conflits<\/em> (ou <em>Contention Scheduling<\/em>). Un sch\u00e9ma d&rsquo;action est un programme mental organis\u00e9, stock\u00e9 en m\u00e9moire proc\u00e9durale, capable de piloter une s\u00e9quence motrice ou cognitive unifi\u00e9e (par exemple, conduire une voiture, faire ses lacets, lire un mot familier). \u00c0 chaque instant, des centaines de sch\u00e9mas d&rsquo;action coexistent au sein du syst\u00e8me, chacun poss\u00e9dant un niveau d&rsquo;activation intrins\u00e8que qui fluctue en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>L&rsquo;activation d&rsquo;un sch\u00e9ma d&rsquo;action d\u00e9pend principalement de deux d\u00e9terminants : d&rsquo;une part, les d\u00e9clencheurs perceptifs de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat (la vue d&rsquo;une tasse de th\u00e9 active automatiquement le sch\u00e9ma \u00ab\u00a0saisir la tasse\u00a0\u00bb), et d&rsquo;autre part, les signaux provenant d&rsquo;autres sch\u00e9mas hi\u00e9rarchiquement li\u00e9s. D\u00e8s lors que plusieurs sch\u00e9mas incompatibles sont activ\u00e9s simultan\u00e9ment, le m\u00e9canisme de gestion des conflits (<em>Contention Scheduling<\/em>) entre en jeu. Ce processus op\u00e8re de fa\u00e7on totalement automatique, rapide et non-consciente. Il repose sur un r\u00e9seau d&rsquo;inhibition lat\u00e9rale r\u00e9ciproque : le sch\u00e9ma qui accumule le niveau d&rsquo;activation le plus \u00e9lev\u00e9 d\u00e9passe un seuil critique d&rsquo;activation, d\u00e9clenche son ex\u00e9cution comportementale et envoie simultan\u00e9ment des signaux inhibiteurs \u00e0 tous les sch\u00e9mas concurrents.<\/p>\n<p>Ce niveau de routine assure une \u00e9conomie cognitive maximale. L&rsquo;individu peut ainsi lacer ses chaussures ou marcher tout en discutant avec un tiers, sans qu&rsquo;aucun effort attentionnel d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ne soit mobilis\u00e9. Le monde environnemental gouverne le d\u00e9clenchement ordonn\u00e9 des sch\u00e9mas d&rsquo;action selon des patterns pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9s par l&rsquo;apprentissage. Toutefois, Shallice souligne que ce syst\u00e8me autonome et d\u00e9centralis\u00e9 pr\u00e9sente une vuln\u00e9rabilit\u00e9 majeure : il est rigide, st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 et intrins\u00e8quement captif des sollicitations imm\u00e9diates du milieu sensoriel.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;intervention du Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture de routine, bien qu&rsquo;efficace pour les gestes de la vie quotidienne, s&rsquo;av\u00e8re totalement impuissante face aux situations in\u00e9dites, dangereuses ou n\u00e9cessitant une rupture avec les habitudes. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour combler cette lacune fonctionnelle que Norman et Shallice introduisent le deuxi\u00e8me niveau hi\u00e9rarchique : le <strong>Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur<\/strong>. Dans leur texte canonique de 1986, les auteurs dressent une taxonomie rigoureuse des cinq types de situations imposant imp\u00e9rativement l&rsquo;intervention du SAS :<\/p>\n<ul>\n<li>Les situations impliquant la planification d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou la prise de d\u00e9cision r\u00e9fl\u00e9chie ;<\/li>\n<li>Les contextes exigeant la correction d&rsquo;erreurs ou le d\u00e9pannage face \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;une routine ;<\/li>\n<li>Les s\u00e9quences d&rsquo;action contenant des op\u00e9rations in\u00e9dites ou des r\u00e9ponses mal apprises ;<\/li>\n<li>Les environnements intrins\u00e8quement dangereux ou techniquement difficiles ;<\/li>\n<li>Les t\u00e2ches requ\u00e9rant la suppression active ou l&rsquo;inhibition d&rsquo;une r\u00e9ponse habituelle forte et pr\u00e9gnante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le mode op\u00e9ratoire du SAS est computationnellement \u00e9l\u00e9gant : il n&rsquo;agit pas en dictateur omnipotent rempla\u00e7ant le gestionnaire de conflits, mais op\u00e8re par modulation descendante (<em>top-down bias<\/em>). Le SAS injecte une activation additionnelle dans les sch\u00e9mas d&rsquo;action pertinents pour les buts \u00e0 long terme de l&rsquo;individu, ou au contraire applique une inhibition descendante sur les sch\u00e9mas habituels inadapt\u00e9s. En modifiant artificiellement la dynamique d&rsquo;activation au sein du gestionnaire de conflits, le SAS permet au sch\u00e9ma le plus pertinent de remporter la comp\u00e9tition lat\u00e9rale, m\u00eame s&rsquo;il \u00e9tait initialement moins fort que le sch\u00e9ma automatis\u00e9 dict\u00e9 par l&rsquo;environnement.<\/p>\n<p>Cette conceptualisation r\u00e9sout avec brio le dilemme du contr\u00f4le attentionnel : l&rsquo;attention consciente n&rsquo;est plus une entit\u00e9 mystique cr\u00e9ant l&rsquo;action <em>ex nihilo<\/em>, mais une ressource computationnelle s\u00e9lective qui polarise les processus de s\u00e9lection comp\u00e9titive sous-jacents. Le SAS s&rsquo;impose ainsi comme la premi\u00e8re v\u00e9ritable formalisation m\u00e9caniste de ce que l&rsquo;on nommera bient\u00f4t les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fonctions_%C3%A9x%C3%A9cutives\">fonctions ex\u00e9cutives<\/a>.<\/p>\n<h2>4. Le syndrome dysex\u00e9cutif et les lobes frontaux<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9construction du concept de syndrome frontal<\/h3>\n<p>Fort de son architecture th\u00e9orique \u00e0 deux \u00e9tages, Tim Shallice entreprend d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 de r\u00e9volutionner la s\u00e9miologie neurologique classique relative aux lobes ant\u00e9rieurs du cerveau. Pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, la m\u00e9decine a employ\u00e9 le terme g\u00e9n\u00e9rique et anatomiquement flou de \u00ab\u00a0syndrome frontal\u00a0\u00bb pour d\u00e9signer un conglom\u00e9rat h\u00e9t\u00e9roclite de troubles comportementaux cons\u00e9cutifs \u00e0 des atteintes du cortex pr\u00e9frontal : apathie, euphorie morbide (moria), pers\u00e9v\u00e9rations motrices, d\u00e9sinhibition verbale, distractibilit\u00e9 extr\u00eame ou indiff\u00e9rence sociale. Shallice d\u00e9nonce le caract\u00e8re profond\u00e9ment antiscientifique de cette notion purement topographique qui amalgamait sous une m\u00eame banni\u00e8re des entit\u00e9s psychopathologiques totalement divergentes.<\/p>\n<p>Shallice propose de substituer au \u00ab\u00a0syndrome frontal\u00a0\u00bb le concept fonctionnel et rigoureusement \u00e9tay\u00e9 de <strong>syndrome dysex\u00e9cutif<\/strong>. Ce changement de terminologie n&rsquo;est pas une simple coquetterie s\u00e9mantique : il d\u00e9place l&rsquo;objet d&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;organe anatomique (les lobes frontaux) vers le m\u00e9canisme cognitif alt\u00e9r\u00e9 (la d\u00e9faillance des processus de supervision et de contr\u00f4le du SAS). Dans cette perspective, la symptomatologie frontale devient imm\u00e9diatement limpide et calculable. Lorsque le cortex pr\u00e9frontal est d\u00e9truit, le Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur est d\u00e9connect\u00e9 ou aboli, laissant le comportement de l&rsquo;individu sous la coupe exclusive et non r\u00e9gul\u00e9e du gestionnaire de conflits (<em>Contention Scheduling<\/em>).<\/p>\n<p>Cette grille de lecture permet \u00e0 Shallice d&rsquo;expliquer m\u00e9canistiquement les deux p\u00f4les apparemment contradictoires de la pathologie frontale : la pers\u00e9v\u00e9ration et la d\u00e9pendance environnementale. Si aucun sch\u00e9ma d&rsquo;action alternatif n&rsquo;est amorc\u00e9 par l&rsquo;environnement, le sch\u00e9ma initialement victorieux au sein du gestionnaire de conflits continue de s&rsquo;ex\u00e9cuter ind\u00e9finiment en boucle, faute d&rsquo;une inhibition descendante du SAS : c&rsquo;est la <em>pers\u00e9v\u00e9ration<\/em> motrice ou id\u00e9atoire. \u00c0 l&rsquo;inverse, si des stimuli externes saillants se pr\u00e9sentent successivement, le patient r\u00e9agit automatiquement \u00e0 chaque sollicitation sensorielle sans pouvoir inhiber le sch\u00e9ma associ\u00e9 : c&rsquo;est le <em>comportement d&rsquo;utilisation<\/em> (d\u00e9crit par Lhermitte, o\u00f9 le patient prend une carafe d&rsquo;eau pos\u00e9e devant lui et boit sans avoir soif) ou le <em>comportement d&rsquo;imitation<\/em>. L&rsquo;individu dysex\u00e9cutif devient le jouet passif des sollicitations imm\u00e9diates du monde mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>4.2 Le test de la Tour de Londres<\/h3>\n<p>Pour mesurer de mani\u00e8re quantitative, standardis\u00e9e et sensible les d\u00e9faillances sp\u00e9cifiques du Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur, Tim Shallice con\u00e7oit en 1982 un paradigme psychom\u00e9trique appel\u00e9 \u00e0 un destin universel : le <strong>test de la Tour de Londres<\/strong> (<em>Tower of London test<\/em>). Con\u00e7u explicitement en r\u00e9f\u00e9rence critique au probl\u00e8me classique de la Tour de Hano\u00ef, le test de Shallice \u00e9limine la composante it\u00e9rative et r\u00e9cursive rigide de cette derni\u00e8re pour se concentrer sur l&rsquo;essence m\u00eame de la planification anticipatoire s\u00e9quentielle et de la r\u00e9solution de probl\u00e8mes non routiniers.<\/p>\n<p>Le dispositif exp\u00e9rimental se compose de trois tiges de hauteurs in\u00e9gales (pouvant accueillir respectivement trois, deux et une perles) et de trois perles de couleurs distinctes (rouge, bleue, verte). L&rsquo;examinateur pr\u00e9sente au patient une configuration cible finale, et lui demande de transformer une configuration de d\u00e9part identique en d\u00e9pla\u00e7ant les perles une par une d&rsquo;une tige \u00e0 l&rsquo;autre, en respectant un nombre minimal de mouvements pr\u00e9\u00e9tabli (variant de deux \u00e0 six coups) et sans jamais placer plus de perles sur une tige que sa capacit\u00e9 physique ne le permet. La consigne impose express\u00e9ment de planifier l&rsquo;ensemble de la s\u00e9quence des mouvements mentalement avant de poser la main sur la premi\u00e8re perle.<\/p>\n<p>Dans sa publication s\u00e9minale de 1982 parue dans les <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London<\/em>, Shallice compare des patients porteurs de l\u00e9sions pr\u00e9frontales unilat\u00e9rales gauches ou droites \u00e0 des patients souffrant de l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales post\u00e9rieures et \u00e0 des sujets t\u00e9moins sains. Les r\u00e9sultats d\u00e9montrent une dissociation \u00e9clatante : les patients pr\u00e9sentant une l\u00e9sion du cortex pr\u00e9frontal ant\u00e9rieur gauche manifestent un d\u00e9ficit s\u00e9v\u00e8re et sp\u00e9cifique dans la r\u00e9solution de la Tour de Londres. Ils commettent des violations massives de r\u00e8gles, initient leurs mouvements de mani\u00e8re impulsive sans temps de latence pr\u00e9paratoire suffisant, et s&rsquo;av\u00e8rent incapables de g\u00e9n\u00e9rer des sous-objectifs mentaux (comme d\u00e9placer temporairement une perle sur une tige interm\u00e9diaire pour lib\u00e9rer la perle cible situ\u00e9e en dessous).<\/p>\n<p>Le test de la Tour de Londres fournit ainsi la premi\u00e8re preuve exp\u00e9rimentale directe de la d\u00e9composition des processus de planification ex\u00e9cutive : il n\u00e9cessite l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;un plan d&rsquo;action hi\u00e9rarchique, le stockage temporaire de ce plan en m\u00e9moire de travail, l&rsquo;inhibition des d\u00e9placements attractifs imm\u00e9diats mais strat\u00e9giquement erron\u00e9s, et la flexibilit\u00e9 mentale pour r\u00e9ajuster le plan face \u00e0 une impasse. Adopt\u00e9 mondialement par les cliniciens, cet outil demeure l&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus influentes de Shallice au diagnostic neuropsychologique contemporain.<\/p>\n<h3>4.3 Le Hayling and Brixton Tests et l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;inhibition<\/h3>\n<p>Poursuivant son entreprise de dissection instrumentale des composantes du SAS, Tim Shallice \u00e9labore au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, en \u00e9troite collaboration avec le neuropsychologue Paul Burgess, un ensemble psychom\u00e9trique compl\u00e9mentaire majeur : les tests de <strong>Hayling<\/strong> et de <strong>Brixton<\/strong> (Burgess &#038; Shallice, 1996 ; 1997). L&rsquo;objectif est d&rsquo;isoler exp\u00e9rimentalement des facettes hautement sp\u00e9cifiques du contr\u00f4le superviseur que les \u00e9preuves neuropsychologiques classiques peinaient \u00e0 dissocier de mani\u00e8re pure.<\/p>\n<p>Le <strong>test de Hayling<\/strong> a \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement con\u00e7u pour \u00e9valuer deux processus cardinaux : l&rsquo;initiation rapide d&rsquo;une r\u00e9ponse verbale congruente et, surtout, l&rsquo;inhibition active d&rsquo;une r\u00e9ponse dominante fortement induite par le contexte s\u00e9mantique. Le test comprend deux sections distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Section A (Initiation verbale) :<\/em> L&rsquo;examinateur lit une phrase dont le dernier mot est manquant, et le sujet doit prononcer le plus rapidement possible le mot qui termine logiquement la phrase (par exemple, \u00ab\u00a0Le fermier traie la&#8230;\u00a0\u00bb -> \u00ab\u00a0vache\u00a0\u00bb). Cette \u00e9preuve mesure la vitesse de traitement et l&rsquo;amor\u00e7age automatique des sch\u00e9mas lexicaux au sein du r\u00e9seau de routine.<\/li>\n<li><em>Section B (Inhibition de r\u00e9ponse) :<\/em> L&rsquo;examinateur lit une nouvelle s\u00e9rie de phrases \u00e0 forte contrainte contextuelle, mais le sujet a l&rsquo;obligation formelle de compl\u00e9ter la phrase par un mot qui n&rsquo;a absolument aucun sens et aucun rapport logique ou s\u00e9mantique avec la phrase (par exemple, \u00ab\u00a0Le soleil se l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;&#8230;\u00a0\u00bb -> \u00ab\u00a0banane\u00a0\u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les patients dysex\u00e9cutifs \u00e9chouent massivement \u00e0 la Section B : incapables de mobiliser l&rsquo;inhibition descendante du SAS pour neutraliser le mot attendu violemment amorc\u00e9 par le contexte s\u00e9mantique (dire \u00ab\u00a0est\u00a0\u00bb), ils prononcent soit le mot congruent interdit, soit un mot reli\u00e9 par une association d&rsquo;id\u00e9es \u00e9vidente (dire \u00ab\u00a0ouest\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0matin\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Le <strong>test de Brixton<\/strong> (<em>Brixton Spatial Anticipation Test<\/em>), quant \u00e0 lui, \u00e9value la d\u00e9duction logique de r\u00e8gles spatiales abstraites et la flexibilit\u00e9 cognitive ind\u00e9pendamment du langage. Le patient observe un carnet de planches successives repr\u00e9sentant dix cercles dispos\u00e9s en deux rang\u00e9es de cinq, dont un seul cercle est rempli de couleur bleue \u00e0 chaque page. \u00c0 mesure que les pages se tournent, la position du cercle bleu change selon des r\u00e8gles logiques fluctuantes (sauts d&rsquo;une case, d\u00e9placement altern\u00e9, aller-retour, etc.). Le patient doit deviner \u00e0 chaque planche o\u00f9 appara\u00eetra le cercle suivant, d\u00e9duire la r\u00e8gle sous-jacente sans aucun feedback verbal autre que \u00ab\u00a0vrai\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0faux\u00a0\u00bb, et abandonner instantan\u00e9ment sa strat\u00e9gie d\u00e8s que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur modifie la r\u00e8gle sans pr\u00e9venir.<\/p>\n<p>La puissance du diptyque Hayling\/Brixton r\u00e9side dans sa sensibilit\u00e9 anatomique et clinique : ils permettent de d\u00e9celer des dysfonctionnements ex\u00e9cutifs minimes chez des patients dont le quotient intellectuel et les fonctions instrumentales (langage, m\u00e9moire \u00e9l\u00e9mentaire) sont parfaitement pr\u00e9serv\u00e9s, notamment dans les stades pr\u00e9coces des d\u00e9mences fronto-temporales ou chez les personnes atteintes de traumatismes cr\u00e2niens r\u00e9put\u00e9s l\u00e9gers.<\/p>\n<h2>5. Fractionnement des processus ex\u00e9cutifs pr\u00e9frontaux<\/h2>\n<h3>5.1 La d\u00e9composition du Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1990, Tim Shallice op\u00e8re une r\u00e9vision th\u00e9orique fondamentale de son propre mod\u00e8le. Le mod\u00e8le initial du SAS, bien qu&rsquo;infiniment sup\u00e9rieur aux explications homunculaires ant\u00e9rieures, risquait de pr\u00eater le flanc \u00e0 la critique m\u00eame qu&rsquo;il combattait : en conservant une entit\u00e9 unique nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur\u00a0\u00bb, les chercheurs risquaient de r\u00e9ifier une nouvelle bo\u00eete noire monolithique au sein des lobes pr\u00e9frontaux. Sous l&rsquo;impulsion de ses travaux cliniques approfondis conduits avec Paul Burgess, Shallice franchit un pas suppl\u00e9mentaire en postulant le <strong>fractionnement du SAS<\/strong> en une constellation de sous-fonctions ex\u00e9cutives dissociables et hautement sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles th\u00e9oriques majeurs publi\u00e9s entre 1996 et 2008, Shallice et Burgess d\u00e9construisent le SAS monolithique et proposent une architecture multicomposante structur\u00e9e autour de plusieurs op\u00e9rations fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La dynamisation ou energization :<\/strong> Il s&rsquo;agit du processus d&rsquo;initiation et de maintien de l&rsquo;effort cognitif dans le temps, particuli\u00e8rement n\u00e9cessaire dans les t\u00e2ches non stimulantes ou en l&rsquo;absence de feedback imm\u00e9diat.<\/li>\n<li><strong>Le param\u00e9trage de t\u00e2che (task setting) :<\/strong> Cette op\u00e9ration consiste \u00e0 configurer mentalement le syst\u00e8me cognitif pour r\u00e9pondre aux exigences d&rsquo;une consigne arbitraire in\u00e9dite, en \u00e9tablissant des r\u00e8gles d&rsquo;association stimulus-r\u00e9ponse temporaires (par exemple, \u00ab\u00a0appuyer sur le bouton droit si le cercle est vert et sur le bouton gauche s&rsquo;il est rouge\u00a0\u00bb).<\/li>\n<li><strong>La surveillance ou monitoring :<\/strong> C&rsquo;est le contr\u00f4le m\u00e9tacognitif permanent de la performance en cours d&rsquo;ex\u00e9cution, assurant la v\u00e9rification de la conformit\u00e9 entre le but vis\u00e9 et les r\u00e9sultats interm\u00e9diaires obtenus, afin de d\u00e9tecter pr\u00e9cocement les d\u00e9rives et les erreurs.<\/li>\n<li><strong>La planification et la g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;hypoth\u00e8ses :<\/strong> La capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une s\u00e9quence d&rsquo;op\u00e9rations futures organis\u00e9es dans le temps, d&rsquo;explorer mentalement des bifurcations d\u00e9cisionnelles et de g\u00e9n\u00e9rer des alternatives en cas d&rsquo;impasse.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce fractionnement conceptuel met fin \u00e0 l&rsquo;illusion d&rsquo;une fonction ex\u00e9cutive unitaire et ouvre un champ de recherche immense : la cartographie pr\u00e9cise de ces sous-composants au sein des diff\u00e9rentes sous-r\u00e9gions anatomiques du vaste cortex pr\u00e9frontal.<\/p>\n<h3>5.2 Corr\u00e9lations anatomo-fonctionnelles r\u00e9gionales<\/h3>\n<p>Shallice s&rsquo;attache \u00e0 ancrer ce mod\u00e8le fractionn\u00e9 du SAS au sein des subdivisions cytoarchitectoniques et fonctionnelles du cortex pr\u00e9frontal, en combinant les donn\u00e9es des l\u00e9sions focales chez l&rsquo;homme avec les premiers acquis de la neuroimagerie fonctionnelle. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, ses travaux permettent d&rsquo;esquisser une topographie d&rsquo;une pr\u00e9cision in\u00e9gal\u00e9e :<\/p>\n<p>Le <strong>cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral (CPFDL)<\/strong>, particuli\u00e8rement dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, est identifi\u00e9 comme le substrat privil\u00e9gi\u00e9 du <em>param\u00e9trage de t\u00e2che<\/em> (<em>task setting<\/em>) et de la manipulation dynamique des repr\u00e9sentations en m\u00e9moire de travail. C&rsquo;est cette r\u00e9gion qui orchestre la s\u00e9lection des sch\u00e9mas d&rsquo;action et la construction des r\u00e8gles logiques n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9preuves complexes comme la Tour de Londres. \u00c0 l&rsquo;inverse, le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral droit appara\u00eet massivement impliqu\u00e9 dans la <em>surveillance continue<\/em> (<em>monitoring<\/em>) et le maintien de la vigilance temporelle.<\/p>\n<p>Le <strong>cortex cingulaire ant\u00e9rieur (CCA)<\/strong> et les zones m\u00e9diales adjacentes sont conceptualis\u00e9s comme le si\u00e8ge de la <em>dynamisation<\/em> (<em>energization<\/em>) et du syst\u00e8me de d\u00e9tection des conflits computationnels. Lorsqu&rsquo;une t\u00e2che g\u00e9n\u00e8re une interf\u00e9rence violente entre deux sch\u00e9mas moteurs (comme dans l&rsquo;effet Stroop), le cortex cingulaire ant\u00e9rieur s&rsquo;active pour signaler la pr\u00e9sence d&rsquo;une ambigu\u00eft\u00e9 majeure et requ\u00e9rir une allocation accrue de ressources attentionnelles superviseures.<\/p>\n<p>Le <strong>cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian et orbitofrontal (CPFO)<\/strong> prend en charge l&rsquo;\u00e9valuation de la valeur motivationnelle des stimuli, l&rsquo;inhibition comportementale dans les contextes socio-\u00e9motionnels et l&rsquo;inversion d&rsquo;apprentissage (<em>reversal learning<\/em>). Une l\u00e9sion de cette zone laisse la planification logique intacte mais an\u00e9antit la capacit\u00e9 \u00e0 adapter ses choix face \u00e0 des contingences de r\u00e9compense et de punition changeantes.<\/p>\n<p>Enfin, le <strong>p\u00f4le frontal (aire 10 de Brodmann)<\/strong>, subdivision la plus rostrale du cerveau humain et la plus tardivement d\u00e9velopp\u00e9e au cours de la phylogen\u00e8se, se voit attribuer par Shallice et Burgess un r\u00f4le unique : la coordination des sous-objectifs multiples (<em>multitasking<\/em>). L&rsquo;aire 10 permet \u00e0 un individu de suspendre temporairement un but principal pour accomplir une sous-t\u00e2che secondaire urgente, tout en conservant le but primaire activ\u00e9 en arri\u00e8re-plan pour y retourner une fois la diversion accomplie.<\/p>\n<h3>5.3 Approche l\u00e9sionnelle focale vs r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;essor spectaculaire de la neuroimagerie dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, Shallice maintient une position \u00e9pist\u00e9mologique intransigeante : l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) ne peut, \u00e0 elle seule, \u00e9tablir la causalit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale dans un processus cognitif. L&rsquo;activation d&rsquo;une structure en neuroimagerie d\u00e9montre une corr\u00e9lation, non une n\u00e9cessit\u00e9 op\u00e9ratoire. Une zone peut s&rsquo;activer simplement parce qu&rsquo;elle re\u00e7oit une copie eff\u00e9rente d&rsquo;un signal ou parce qu&rsquo;elle traite une pens\u00e9e parasite non essentielle \u00e0 la t\u00e2che.<\/p>\n<p>Pour cette raison, Shallice d\u00e9fend sans rel\u00e2che la supr\u00e9matie de la <strong>m\u00e9thode l\u00e9sionnelle focale<\/strong> rigoureusement contr\u00f4l\u00e9e. Il perfectionne les techniques de cartographie par soustraction de l\u00e9sions (<em>lesion-symptom mapping<\/em>), en comparant m\u00e9ticuleusement des cohortes de patients pr\u00e9sentant des \u00e9tiologies tr\u00e8s pr\u00e9cises \u2013 telles que des ex\u00e9r\u00e8ses chirurgicales de tumeurs gliales bien circonscrites ou des infarctus vasculaires focaux \u2013 document\u00e9es par tomodensitom\u00e9trie ou IRM volum\u00e9trique. En croisant les volumes l\u00e9sionnels de patients pr\u00e9sentant un d\u00e9ficit ex\u00e9cutif sp\u00e9cifique avec ceux de patients n&rsquo;en pr\u00e9sentant pas malgr\u00e9 une l\u00e9sion pr\u00e9frontale de volume similaire, il isole les voxels c\u00e9r\u00e9braux strictement n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une op\u00e9ration mentale.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Shallice ne sombre jamais dans un localisationnisme na\u00eff ou phr\u00e9nologique. D\u00e8s ses \u00e9crits des ann\u00e9es 2000, il souligne que les sous-fonctions ex\u00e9cutives ne sont pas des \u00eelots isol\u00e9s au sein d&rsquo;aires de Brodmann, mais \u00e9mergent de l&rsquo;activit\u00e9 dynamique de <em>r\u00e9seaux fronto-sous-corticaux<\/em> et de boucles cortico-stri\u00e9es interconnect\u00e9es par la substance blanche. Il met particuli\u00e8rement en exergue le r\u00f4le fondamental des ganglions de la base et du thalamus dans la boucle d&rsquo;amplification ou d&rsquo;inhibition des sch\u00e9mas d&rsquo;action, reliant ainsi organiquement la neuropsychologie corticale aux troubles du mouvement comme la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maladie_de_Parkinson\">maladie de Parkinson<\/a>.<\/p>\n<h2>6. Travaux pr\u00e9curseurs sur la m\u00e9moire \u00e0 court terme et \u00e0 long terme<\/h2>\n<h3>6.1 Le cas paradigmatique du patient K.F.<\/h3>\n<p>Bien avant de th\u00e9oriser les fonctions ex\u00e9cutives, Tim Shallice s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hiss\u00e9 au Panth\u00e9on des sciences cognitives gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9tude qui constitue aujourd&rsquo;hui un cas d&rsquo;\u00e9cole dans tous les manuels de psychologie mondiale : l&rsquo;\u00e9tude clinique et exp\u00e9rimentale du <strong>patient K.F.<\/strong>, men\u00e9e avec Elizabeth Warrington \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 (Warrington &#038; Shallice, 1969 ; Shallice &#038; Warrington, 1970).<\/p>\n<p>Le patient K.F. \u00e9tait un jeune homme de 28 ans ayant subi un grave traumatisme cr\u00e2nien cons\u00e9cutif \u00e0 un accident de moto, responsable d&rsquo;une l\u00e9sion focale du cortex pari\u00e9to-occipital gauche. Sur le plan neuropsychologique, K.F. pr\u00e9sentait un tableau absolument stup\u00e9fiant pour l&rsquo;\u00e9poque : son empan mn\u00e9sique verbal imm\u00e9diat \u00e9tait quasiment an\u00e9anti. Alors qu&rsquo;un individu sain est capable de r\u00e9p\u00e9ter imm\u00e9diatement une s\u00e9quence de sept chiffres (plus ou moins deux), K.F. \u00e9tait strictement incapable de restituer plus d&rsquo;un ou deux chiffres pr\u00e9sent\u00e9s auditivement. Sa m\u00e9moire imm\u00e9diate pour les mots, les lettres et les chiffres semblait d\u00e9truite.<\/p>\n<p>Or, selon le mod\u00e8le dominant absolu de l&rsquo;\u00e9poque \u2013 le <em>mod\u00e8le modal<\/em> formul\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Atkinson%E2%80%93Shiffrin_memory_model\">Richard Atkinson et Richard Shiffrin<\/a> en 1968 \u2013, la m\u00e9moire humaine \u00e9tait con\u00e7ue comme une architecture s\u00e9quentielle rigide : l&rsquo;information perceptive devait imp\u00e9rativement transiter par une bo\u00eete de stockage temporaire appel\u00e9e \u00ab\u00a0m\u00e9moire \u00e0 court terme\u00a0\u00bb (MCT) pour pouvoir, \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9tition, \u00eatre transf\u00e9r\u00e9e dans le r\u00e9servoir permanent de la \u00ab\u00a0m\u00e9moire \u00e0 long terme\u00a0\u00bb (MLT). Selon ce mod\u00e8le lin\u00e9aire, la MCT constituait la porte d&rsquo;entr\u00e9e obligatoire et unique vers la MLT : toute destruction de la MCT devait math\u00e9matiquement interdire tout apprentissage \u00e0 long terme nouveau.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ici que le g\u00e9nie exp\u00e9rimental de Warrington et Shallice pulv\u00e9rise la th\u00e9orie dominante. Ils soumettent K.F. \u00e0 des t\u00e2ches d&rsquo;apprentissage de listes de dix mots par r\u00e9p\u00e9titions successives (\u00e9preuve de Hebb) et \u00e0 des tests de r\u00e9tention apr\u00e8s d\u00e9lai de plusieurs minutes ou heures. Contre toute attente th\u00e9orique, K.F. apprend les listes de mots \u00e0 long terme aussi vite et aussi durablement qu&rsquo;un sujet sain ! Mieux encore, ils d\u00e9couvrent une dissociation sensorielle intra-individuelle : son empan imm\u00e9diat est de seulement un chiffre si les stimuli sont dict\u00e9s oralement, mais remonte significativement \u00e0 quatre chiffres si les stimuli lui sont pr\u00e9sent\u00e9s visuellement.<\/p>\n<p>Le cas K.F. d\u00e9montre de fa\u00e7on irr\u00e9futable que la m\u00e9moire \u00e0 court terme n&rsquo;est pas la porte d&rsquo;acc\u00e8s obligatoire \u00e0 la m\u00e9moire \u00e0 long terme, et prouve que le stockage temporaire verbal auditif d\u00e9pend d&rsquo;un sous-syst\u00e8me d\u00e9di\u00e9 totalement distinct du stockage visuel et de la m\u00e9moire permanente. Cette d\u00e9couverte historique constituera la source d&rsquo;inspiration directe d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alan_Baddeley\">Alan Baddeley<\/a> et Graham Hitch pour formaliser, en 1974, leur mod\u00e8le tripartite de la <em>m\u00e9moire de travail<\/em>, en \u00e9rigeant la boucle phonologique sur les fondations pos\u00e9es par K.F.<\/p>\n<h3>6.2 Dissociations s\u00e9lectives de la m\u00e9moire s\u00e9mantique et \u00e9pisodique<\/h3>\n<p>La m\u00e9moire permanente a \u00e9galement constitu\u00e9 un terrain d&rsquo;investigation privil\u00e9gi\u00e9 pour Shallice et Warrington. Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, ils s&rsquo;attaquent \u00e0 la structure fine de la <strong>m\u00e9moire s\u00e9mantique<\/strong> (le r\u00e9pertoire mental de nos connaissances g\u00e9n\u00e9rales sur le monde, les concepts et les mots), conceptualis\u00e9e par Endel Tulving. Leurs travaux pionniers aboutissent \u00e0 deux avanc\u00e9es fondamentales : la distinction entre troubles de l&rsquo;acc\u00e8s et troubles du stock s\u00e9mantique, et la d\u00e9couverte des d\u00e9ficits s\u00e9mantiques sp\u00e9cifiques \u00e0 certaines cat\u00e9gories conceptuelles.<\/p>\n<p>Shallice \u00e9labore une m\u00e9thodologie rigoureuse pour diff\u00e9rencier deux types de pathologies chez les patients incapables de nommer ou de d\u00e9finir un objet :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Le d\u00e9ficit de stockage s\u00e9mantique (storage deficit) :<\/em> Les repr\u00e9sentations conceptuelles elles-m\u00eames sont d\u00e9truites ou d\u00e9grad\u00e9es (comme dans la d\u00e9mence s\u00e9mantique naissante). Le patient \u00e9choue de mani\u00e8re syst\u00e9matique et irr\u00e9versible sur les m\u00eames concepts, quelle que soit la modalit\u00e9 sensorielle de pr\u00e9sentation (visuelle, auditive, tactile) et quelle que soit la vitesse de pr\u00e9sentation. Le concept a disparu du r\u00e9pertoire c\u00e9r\u00e9bral.<\/li>\n<li><em>Le d\u00e9ficit d&rsquo;acc\u00e8s s\u00e9mantique (access deficit) :<\/em> Les repr\u00e9sentations conceptuelles sont physiquement intactes dans le cerveau, mais le m\u00e9canisme de r\u00e9cup\u00e9ration permettant d&rsquo;y acc\u00e9der est d\u00e9faillant ou instable. Dans ce cas, les performances du patient sont incoh\u00e9rentes d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre (inconsistance temporelle), d\u00e9pendent massivement du rythme de pr\u00e9sentation des stimuli (effet de cadence) et sont sensibles \u00e0 l&rsquo;amor\u00e7age s\u00e9mantique facilitateur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parall\u00e8lement, Warrington et Shallice (1984) publient une \u00e9tude retentissante rapportant des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s (notamment apr\u00e8s des enc\u00e9phalites herp\u00e9tiques n\u00e9crosant les lobes temporaux ant\u00e9rieurs) pr\u00e9sentant une dissociation cat\u00e9gorielle spectaculaire : ils sont totalement incapables d&rsquo;identifier, de nommer ou de d\u00e9crire des <em>\u00eatres vivants<\/em> et des aliments naturels (animaux, plantes, fruits), tout en conservant une connaissance s\u00e9mantique impeccable des <em>objets inanim\u00e9s fabriqu\u00e9s par l&rsquo;homme<\/em> (outils, v\u00e9hicules, ustensiles de cuisine), ou inversement ! Shallice mod\u00e9lise cette d\u00e9couverte par l&rsquo;hypoth\u00e8se sensory\/functional : notre connaissance des \u00eatres vivants est majoritairement stock\u00e9e sur la base de propri\u00e9t\u00e9s sensorielles et perceptives visuelles (forme, couleur, texture), tandis que la connaissance des outils est principalement encod\u00e9e sous forme de propri\u00e9t\u00e9s fonctionnelles et motrices (usage, manipulation).<\/p>\n<p>Enfin, sur le versant de la <strong>m\u00e9moire \u00e9pisodique<\/strong>, Shallice s&rsquo;int\u00e9resse aux m\u00e9canismes de r\u00e9cup\u00e9ration strat\u00e9gique sous la d\u00e9pendance du cortex pr\u00e9frontal. Il consacre des analyses remarquables au ph\u00e9nom\u00e8ne des <em>confabulations<\/em> \u2013 ces r\u00e9cits fabul\u00e9s, erron\u00e9s ou anachroniques que des patients frontaux ou atteints du syndrome de Korsakoff produisent avec une conviction absolue sans intention de mentir. Shallice d\u00e9montre que la confabulation ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;un simple trou de m\u00e9moire, mais d&rsquo;un effondrement du syst\u00e8me de supervision et de v\u00e9rification (monitoring) du SAS : le patient extrait des fragments r\u00e9els de m\u00e9moires anciennes disparates mais s&rsquo;av\u00e8re incapable de contr\u00f4ler la coh\u00e9rence temporelle et contextuelle de leur assemblage, validant ainsi des sc\u00e9narios autobiographiques impossibles.<\/p>\n<h3>6.3 Interaction entre m\u00e9moire de travail et contr\u00f4le superviseur<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation th\u00e9orique entre les structures de m\u00e9moire temporaire et les syst\u00e8mes de contr\u00f4le volontaire repr\u00e9sente un axe de r\u00e9flexion continu dans l&rsquo;\u0153uvre de Shallice. Alors que le mod\u00e8le classique de Baddeley et Hitch postulait un \u00ab\u00a0administrateur central\u00a0\u00bb (<em>central executive<\/em>) coordonnant les tampons esclaves (boucle phonologique et calepin visuo-spatial), cet administrateur central est rest\u00e9 longtemps une abstraction th\u00e9orique ind\u00e9finie, accus\u00e9e d&rsquo;\u00eatre un nouvel homoncule.<\/p>\n<p>Shallice propose une synth\u00e8se magistrale en d\u00e9montrant que l&rsquo;administrateur central de la m\u00e9moire de travail n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur en action. La m\u00e9moire de travail n&rsquo;est pas un syst\u00e8me isol\u00e9 : elle correspond \u00e0 l&rsquo;espace computationnel dynamique o\u00f9 les repr\u00e9sentations temporairement activ\u00e9es (provenant des tampons sensoriels ou du stock \u00e0 long terme) sont manipul\u00e9es, stabilis\u00e9es ou r\u00e9organis\u00e9es sous l&rsquo;action polarisante descendante des processus fractionn\u00e9s du SAS.<\/p>\n<p>Shallice \u00e9tablit une distinction fonctionnelle stricte entre le <em>stockage passif<\/em> (maintenu par des boucles r\u00e9currentes post\u00e9rieures, comme dans le cortex pari\u00e9tal pour la m\u00e9moire phonologique) et la <em>manipulation active<\/em> de l&rsquo;information (qui requiert imp\u00e9rativement le cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral). Le SAS intervient pour moduler l&rsquo;attention dirig\u00e9e vers les repr\u00e9sentations internes, allouer les ressources de traitement face aux interf\u00e9rences cognitives et orchestrer le rafra\u00eechissement attentionnel indispensable pour emp\u00eacher l&rsquo;effacement spontan\u00e9 des traces mn\u00e9siques transitoires.<\/p>\n<h2>7. Contributions majeures \u00e0 la lecture et aux dyslexies acquises<\/h2>\n<h3>7.1 Le mod\u00e8le \u00e0 double voie de la lecture<\/h3>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, le langage \u00e9crit devient un domaine d&rsquo;investigation privil\u00e9gi\u00e9 pour les pionniers de la neuropsychologie cognitive. Comment le cerveau humain, d\u00e9pourvu de tout c\u00e2blage g\u00e9n\u00e9tique sp\u00e9cifique pour la lecture (invention culturelle trop r\u00e9cente \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;\u00e9volution), parvient-il \u00e0 transformer un signal visuel orthographique complexe en une repr\u00e9sentation phonologique et s\u00e9mantique en quelques fractions de seconde ? Tim Shallice, en collaboration \u00e9troite avec des th\u00e9oriciens comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Max_Coltheart\">Max Coltheart<\/a>, Karalyn Patterson et John Marshall, contribue de mani\u00e8re d\u00e9terminante \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration et \u00e0 la validation empirique du c\u00e9l\u00e8bre <strong>mod\u00e8le \u00e0 double voie de la lecture<\/strong> (<em>dual-route cascaded model<\/em>).<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le postule qu&rsquo;un lecteur expert dispose de deux voies de traitement computationnelles parall\u00e8les et ind\u00e9pendantes pour lire des mots \u00e0 voix haute \u00e0 partir de leur forme visuelle imprim\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La voie indirecte ou phonologique (conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me) :<\/strong> Le lecteur d\u00e9compose le mot \u00e9crit en ses constituants \u00e9l\u00e9mentaires (lettres ou groupes de lettres : graph\u00e8mes) et applique un ensemble de r\u00e8gles de conversion pour les transformer s\u00e9quentiellement en sons \u00e9l\u00e9mentaires (phon\u00e8mes). Cette voie analytique est absolument indispensable pour lire des mots nouveaux jamais rencontr\u00e9s auparavant ou des pseudomots invent\u00e9s pour la recherche de laboratoire (par exemple, \u00ab\u00a0fladoche\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0pristole\u00a0\u00bb). En revanche, elle est incapable de lire correctement les mots irr\u00e9guliers de la langue.<\/li>\n<li><strong>La voie directe ou lexicale (acc\u00e8s orthographique et s\u00e9mantique) :<\/strong> Le lecteur appr\u00e9hende le mot \u00e9crit comme une forme orthographique globale unique. Cette configuration visuelle active directement l&rsquo;entr\u00e9e correspondante au sein d&rsquo;un dictionnaire mental interne appel\u00e9 <em>lexique orthographique d&rsquo;entr\u00e9e<\/em>. De l\u00e0, l&rsquo;activation se transmet soit directement au <em>lexique phonologique de sortie<\/em>, soit transite par le syst\u00e8me s\u00e9mantique pour acc\u00e9der au sens du mot avant d&rsquo;en d\u00e9clencher la prononciation. Cette voie est ultra-rapide et indispensable pour la lecture des mots irr\u00e9guliers dont la prononciation d\u00e9fie les r\u00e8gles phonologiques standard (par exemple, \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0oignon\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0chorale\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0monsieur\u00a0\u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le coup de ma\u00eetre de Shallice consiste \u00e0 valider empiriquement l&rsquo;existence r\u00e9elle et s\u00e9parable de ces deux voies logiques en identifiant des patients pr\u00e9sentant des dissociations pures au sein des troubles acquis de la lecture (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dyslexie\">dyslexies acquises<\/a>), cons\u00e9cutifs \u00e0 des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales chez des adultes qui savaient parfaitement lire avant leur accident.<\/p>\n<h3>7.2 Dyslexie de surface et dyslexie phonologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus spectaculaire de Tim Shallice \u00e0 la neurolinguistique r\u00e9side dans la documentation et la th\u00e9orisation de la double dissociation parfaite entre deux profils pathologiques fascinants : la <em>dyslexie de surface<\/em> et la <em>dyslexie phonologique<\/em>.<\/p>\n<p>La <strong>dyslexie de surface<\/strong> (<em>surface dyslexia<\/em>), d\u00e9crite avec minutie par Shallice et ses coll\u00e8gues au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, correspond \u00e0 la destruction s\u00e9lective de la voie directe lexicale, tandis que la voie phonologique par conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me est totalement pr\u00e9serv\u00e9e. Le comportement de lecture de ces patients est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateur :<\/p>\n<ul>\n<li>Ils sont parfaitement capables de lire les pseudomots et les mots r\u00e9guliers, m\u00eame rares et complexes (comme \u00ab\u00a0anticonstitutionnellement\u00a0\u00bb).<\/li>\n<li>En revanche, ils \u00e9chouent de fa\u00e7on spectaculaire sur les mots irr\u00e9guliers, qu&rsquo;ils prononcent en leur appliquant aveugl\u00e9ment les r\u00e8gles de conversion phon\u00e9tique standard : c&rsquo;est le ph\u00e9nom\u00e8ne massif de <em>r\u00e9gularisation<\/em>. Un patient francophone lira ainsi le mot \u00ab\u00a0oignon\u00a0\u00bb en pronon\u00e7ant phon\u00e9tiquement toutes les lettres (\u00ab\u00a0oi-gnon\u00a0\u00bb) ou lira \u00ab\u00a0monsieur\u00a0\u00bb comme \u00ab\u00a0mon-sieur\u00a0\u00bb.<\/li>\n<li>Ils manifestent des erreurs d&rsquo;homophonie : confront\u00e9s au mot \u00ab\u00a0faim\u00a0\u00bb, ils peuvent le d\u00e9finir comme \u00ab\u00a0le moment o\u00f9 quelque chose se termine\u00a0\u00bb (confondant s\u00e9mantiquement avec \u00ab\u00a0fin\u00a0\u00bb), car ils ne peuvent d\u00e9duire le sens du mot qu&rsquo;\u00e0 partir de sa r\u00e9audition interne via la phonologie.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sym\u00e9triquement, Shallice, en collaboration avec Beauvois (1979), isole et baptise le tableau inverse : la <strong>dyslexie phonologique<\/strong> (<em>phonological dyslexia<\/em>). Ici, la l\u00e9sion a pulv\u00e9ris\u00e9 les m\u00e9canismes de conversion graph\u00e8me-phon\u00e8me (la voie indirecte), tout en laissant la voie lexicale directe intacte :<\/p>\n<ul>\n<li>Le patient lit avec une aisance absolue et une vitesse normale des milliers de mots r\u00e9els familiers de la langue, qu&rsquo;ils soient r\u00e9guliers ou totalement irr\u00e9guliers (\u00ab\u00a0oignon\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0yacht\u00a0\u00bb).<\/li>\n<li>Cependant, d\u00e8s qu&rsquo;on lui pr\u00e9sente un non-mot ou un pseudomot aussi \u00e9l\u00e9mentaire que \u00ab\u00a0batir\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0vro\u00a0\u00bb, le patient est frapp\u00e9 d&rsquo;une impuissance totale. Incapable de d\u00e9chiffrer analytique les graph\u00e8mes, il reste muet ou produit une paralexie visuelle en substituant un mot r\u00e9el formellement voisin (par exemple, lire \u00ab\u00a0b\u00e2tir\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0batir\u00a0\u00bb).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette double dissociation irr\u00e9futable entre dyslexie de surface et dyslexie phonologique apporte la d\u00e9monstration d\u00e9cisive de l&rsquo;ind\u00e9pendance computationnelle des deux voies de lecture postul\u00e9es par le mod\u00e8le th\u00e9orique, et transformera durablement les pratiques de rem\u00e9diation orthophonique \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h3>7.3 La dyslexie profonde et l&rsquo;organisation du lexique<\/h3>\n<p>Parmi les troubles acquis de la lecture, aucun n&rsquo;a suscit\u00e9 autant de d\u00e9bats passionn\u00e9s au sein des sciences cognitives que la <strong>dyslexie profonde<\/strong> (<em>deep dyslexia<\/em>), syndrome complexe analys\u00e9 en profondeur par Tim Shallice dans son ouvrage classique coordonn\u00e9 avec Max Coltheart et Karalyn Patterson en 1980 (<em>Deep Dyslexia<\/em>).<\/p>\n<p>La marque s\u00e9miologique cardinale et d\u00e9routante de la dyslexie profonde est la production r\u00e9currente d&rsquo;erreurs s\u00e9mantiques pures (ou <em>paralexies s\u00e9mantiques<\/em>) lors de la lecture \u00e0 voix haute de mots isol\u00e9s. Face au mot \u00e9crit \u00ab\u00a0infirmi\u00e8re\u00a0\u00bb, le patient le regarde fixement et prononce \u00e0 voix haute et avec assurance \u00ab\u00a0m\u00e9decin\u00a0\u00bb ; face au mot \u00ab\u00a0rose\u00a0\u00bb, il lira \u00ab\u00a0fleur\u00a0\u00bb ; face \u00e0 \u00ab\u00a0ville\u00a0\u00bb, il dira \u00ab\u00a0campagne\u00a0\u00bb. Ces erreurs s&rsquo;accompagnent d&rsquo;un ensemble structur\u00e9 d&rsquo;autres sympt\u00f4mes : impossibilit\u00e9 radicale de lire les pseudomots, erreurs visuelles (lire \u00ab\u00a0pain\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0bain\u00a0\u00bb), erreurs morphologiques ou d\u00e9rivationnelles (lire \u00ab\u00a0gouverner\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0gouvernement\u00a0\u00bb), et un effet de concr\u00e9tude massif (le patient lit beaucoup mieux les mots concrets \u00e0 haute imagerie visuelle comme \u00ab\u00a0table\u00a0\u00bb que les mots abstraits comme \u00ab\u00a0justice\u00a0\u00bb, et \u00e9choue quasi totalement sur les mots grammaticaux comme \u00ab\u00a0donc\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0si\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0vers\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p>Shallice s&rsquo;investit intens\u00e9ment dans la mod\u00e9lisation computationnelle de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Deux grandes th\u00e8ses th\u00e9oriques s&rsquo;affrontent alors :<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, certains auteurs sugg\u00e8rent que la lecture des dyslexiques profonds ne refl\u00e8te plus le fonctionnement du syst\u00e8me linguistique de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche d\u00e9vast\u00e9 par la l\u00e9sion, mais correspond \u00e0 la prise de contr\u00f4le rudimentaire et imparfaite de la lecture par l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral droit non dominant, qui poss\u00e9derait un lexique d&rsquo;entr\u00e9e visuel grossier mais aucun syst\u00e8me de codage phonologique fin.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, Shallice d\u00e9fend avec vigueur une explication interne au syst\u00e8me linguistique h\u00e9misph\u00e9rique gauche r\u00e9siduel. Il d\u00e9montre que la dyslexie profonde \u00e9merge de la combinaison de plusieurs l\u00e9sions partielles simultan\u00e9es : une destruction totale de la voie phonologique, coupl\u00e9e \u00e0 une d\u00e9gradation fine du lexique orthographique d&rsquo;entr\u00e9e et \u00e0 une instabilit\u00e9 au sein du syst\u00e8me s\u00e9mantique lui-m\u00eame. Dans ce contexte, l&rsquo;activation descendante vers le lexique phonologique de sortie n&rsquo;est plus guid\u00e9e par des contraintes phon\u00e9miques locales pr\u00e9cises ; le mot \u00e9crit active une aire s\u00e9mantique diffuse (le champ conceptuel des soins m\u00e9dicaux), et le patient s\u00e9lectionne le mot le plus saillant au sein de ce champ s\u00e9mantique (\u00ab\u00a0m\u00e9decin\u00a0\u00bb au lieu d'\u00a0\u00bbinfirmi\u00e8re\u00a0\u00bb). Ces travaux pionniers \u00e9clairent d&rsquo;un jour nouveau l&rsquo;organisation r\u00e9ticulaire et distribu\u00e9e du lexique mental humain.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;ouvrage fondamental : \u00ab From Neuropsychology to Mental Structure \u00bb (1988)<\/h2>\n<h3>8.1 Synth\u00e8se et refondation de la neuropsychologie cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1988 marque l&rsquo;apog\u00e9e de la maturit\u00e9 th\u00e9orique de Tim Shallice avec la publication, aux \u00e9ditions de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge, de son chef-d&rsquo;\u0153uvre acad\u00e9mique : <strong>\u00ab From Neuropsychology to Mental Structure \u00bb<\/strong>. R\u00e9dig\u00e9 au terme de deux d\u00e9cennies de recherches cliniques et exp\u00e9rimentales intensives, ce volume de plus de 450 pages constitue un tournant \u00e9pist\u00e9mologique historique, salu\u00e9 d\u00e8s sa parution comme la bible m\u00e9thodologique et conceptuelle de la neuropsychologie cognitive moderne.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition de l&rsquo;ouvrage est monumentale : r\u00e9unir l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es \u00e9parses accumul\u00e9es depuis un si\u00e8cle sur les traumatismes cr\u00e2niens, les aphasies, les agnosies, les amn\u00e9sies et les apraxies, et d\u00e9montrer qu&rsquo;elles ne prennent sens que si on les r\u00e9organise \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un mod\u00e8le computationnel rigoureux de l&rsquo;esprit sain. Shallice r\u00e9fute l&rsquo;id\u00e9e que la neurologie ne serait qu&rsquo;une science auxiliaire ou une simple m\u00e9decine appliqu\u00e9e. Il inverse radicalement le rapport de force : la neuropsychologie cognitive devient la science reine de la psychologie, car elle constitue le test de robustesse ultime pour n&rsquo;importe quelle th\u00e9orie cognitive con\u00e7ue en laboratoire.<\/p>\n<p>Si un mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;esprit \u2013 con\u00e7u par des psychologues sur la base de temps de r\u00e9action chez des \u00e9tudiants \u2013 s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;expliquer pourquoi une l\u00e9sion focale peut produire un profil d&rsquo;erreur sp\u00e9cifique chez un patient r\u00e9el, alors ce mod\u00e8le doit \u00eatre d\u00e9clar\u00e9 faux et rejet\u00e9. Avec une \u00e9rudition encyclop\u00e9dique et une clart\u00e9 logique absolue, Shallice passe au crible de sa critique \u00e9pist\u00e9mologique l&rsquo;ensemble des grandes fonctions cognitives : perception visuelle, reconnaissance des visages, lecture, calcul, m\u00e9moire \u00e0 court et long terme, planification et conscience, offrant une synth\u00e8se unifi\u00e9e qui manquait cruellement aux sciences de l&rsquo;esprit naissantes.<\/p>\n<h3>8.2 Principes m\u00e9thodologiques et taxonomies cognitives<\/h3>\n<p>Dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 de l&rsquo;ouvrage, Shallice pose les tables de la loi m\u00e9thodologique qui r\u00e9gissent encore aujourd&rsquo;hui la recherche internationale. Il \u00e9tablit une classification devenue canonique des diff\u00e9rents types de dissociations observ\u00e9es en clinique :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La dissociation classique (ou forte) :<\/em> Le patient obtient des scores tombant dans la norme absolue des t\u00e9moins sains sur la T\u00e2che A, et s&rsquo;effondre \u00e0 plusieurs d\u00e9viations standards en dessous de la norme sur la T\u00e2che B. C&rsquo;est la forme la plus pure et la plus probante de s\u00e9paration fonctionnelle.<\/li>\n<li><em>La dissociation de tendance (trend dissociation) :<\/em> Le patient est d\u00e9ficitaire sur les deux t\u00e2ches en comparaison de sujets sains, mais son d\u00e9ficit est statistiquement et significativement beaucoup plus massif sur la T\u00e2che B que sur la T\u00e2che A. Shallice th\u00e9orise les conditions math\u00e9matiques sous lesquelles cette dissociation imparfaite peut n\u00e9anmoins autoriser des inf\u00e9rences th\u00e9oriques valides.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Shallice met m\u00e9ticuleusement en garde la communaut\u00e9 scientifique contre une multitude de pi\u00e8ges interpr\u00e9tatifs majeurs, au premier rang desquels figurent les <strong>compensations strat\u00e9giques<\/strong>. Un cerveau adulte l\u00e9s\u00e9 n&rsquo;est pas passif : le patient d\u00e9veloppe fr\u00e9quemment, de fa\u00e7on consciente ou inconsciente, des strat\u00e9gies de contournement pour masquer son d\u00e9ficit. Par exemple, un patient atteint d&rsquo;une perte d&rsquo;acc\u00e8s phonologique peut apprendre \u00e0 deviner les mots en s&rsquo;appuyant de fa\u00e7on disproportionn\u00e9e sur les indices s\u00e9mantiques ou contextuels. Si le neuropsychologue n&rsquo;isole pas rigoureusement ces strat\u00e9gies compensatoires lors du protocole exp\u00e9rimental, il risque d&rsquo;attribuer \u00e0 l&rsquo;architecture cognitive normale des d\u00e9tours proc\u00e9duraux invent\u00e9s artificiellement par le patient.<\/p>\n<p>Shallice fournit \u00e9galement des crit\u00e8res impitoyables pour exclure les explications paresseuses fond\u00e9es sur des notions vagues telles que \u00ab\u00a0le manque d&rsquo;\u00e9nergie mentale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la diminution globale de l&rsquo;attention\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0la baisse des ressources de traitement g\u00e9n\u00e9rales\u00a0\u00bb. Pour lui, une explication cognitive n&rsquo;a de valeur que si elle postule des architectures d&rsquo;entr\u00e9es, de sorties, de tampons de stockage et d&rsquo;algorithmes de transformation explicitement formalisables.<\/p>\n<h3>8.3 Port\u00e9e historique et p\u00e9dagogique de l&rsquo;\u0153uvre<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de <em>From Neuropsychology to Mental Structure<\/em> sur la communaut\u00e9 scientifique internationale a \u00e9t\u00e9 profond et durable. V\u00e9ritable br\u00e9viaire pour toute une g\u00e9n\u00e9ration de doctorants et de post-doctorants \u00e0 travers l&rsquo;Europe et l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord, le livre a achev\u00e9 d&rsquo;extirper la neuropsychologie de son statut de discipline purement descriptive ou m\u00e9dicale pour l&rsquo;\u00e9riger en une science quantitative, logique et th\u00e9orique de premier ordre.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de son lectorat imm\u00e9diat, l&rsquo;ouvrage a jet\u00e9 des ponts capitaux entre la neuropsychologie clinique et d&rsquo;autres bastions de la science cognitive, notamment la philosophie analytique de l&rsquo;esprit (avec des \u00e9chos directs chez des penseurs comme Daniel Dennett, John McDowell ou Andy Clark) et l&rsquo;intelligence artificielle symbolique. Shallice y a d\u00e9montr\u00e9 que la question de l&rsquo;architecture fonctionnelle de la pens\u00e9e ne rel\u00e8ve pas de la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique en fauteuil, mais d&rsquo;une recherche exp\u00e9rimentale empirique r\u00e9gie par des contraintes d\u00e9ductives impitoyables.<\/p>\n<p>Plus de trois d\u00e9cennies apr\u00e8s sa parution, le livre conserve une actualit\u00e9 saisissante. Alors m\u00eame que les neurosciences contemporaines sont submerg\u00e9es par des flots massifs de donn\u00e9es neuro-anatomiques et de connectomique computationnelle, les principes formul\u00e9s par Shallice en 1988 rappellent constamment aux chercheurs que l&rsquo;accumulation de corr\u00e9lats biologiques ne saurait se substituer \u00e0 une th\u00e9orisation explicite de l&rsquo;architecture cognitive sous-jacente.<\/p>\n<h2>9. Mod\u00e9lisation computationnelle et approches connexionnistes<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;alliance des r\u00e9seaux neuronaux et de la neuropsychologie<\/h3>\n<p>Alors que de nombreux psychologues cognitivistes de sa g\u00e9n\u00e9ration, form\u00e9s \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle symbolique classique (fond\u00e9e sur la m\u00e9taphore de l&rsquo;ordinateur s\u00e9quentiel de von Neumann et la manipulation de symboles physiques), regardaient avec scepticisme l&rsquo;essor des mod\u00e8les de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Connexionnisme\">traitement distribu\u00e9 en parall\u00e8le (PDP)<\/a> au milieu des ann\u00e9es 1980, Tim Shallice fait preuve d&rsquo;une singuli\u00e8re audace intellectuelle. Il per\u00e7oit imm\u00e9diatement l&rsquo;affinit\u00e9 conceptuelle profonde qui existe entre les architectures de r\u00e9seaux neuronaux artificiels d\u00e9velopp\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/David_Rumelhart\">David Rumelhart<\/a>, James McClelland et Geoffrey Hinton, et la r\u00e9alit\u00e9 s\u00e9miologique des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s.<\/p>\n<p>Dans les ordinateurs symboliques classiques, la rupture d&rsquo;une seule ligne de code ou la destruction d&rsquo;un secteur de m\u00e9moire entra\u00eene un plantage imm\u00e9diat, absolu et catastrophique du syst\u00e8me complet : le comportement devient nul ou absurde. Or, le cerveau humain r\u00e9el ne fonctionne jamais de la sorte : confront\u00e9 \u00e0 une destruction massive de neurones lors d&rsquo;un accident vasculaire, il manifeste ce que les connexionnistes nomment la <strong>d\u00e9gradation progressive<\/strong> (<em>graceful degradation<\/em>). Les performances diminuent en douceur, manifestent des approximations, g\u00e9n\u00e8rent des erreurs s\u00e9mantiques ou phon\u00e9tiques plausibles, mais le syst\u00e8me ne s&rsquo;effondre pas instantan\u00e9ment dans le chaos.<\/p>\n<p>Shallice saisit cette opportunit\u00e9 pour tester la validit\u00e9 de ses mod\u00e8les neuropsychologiques non plus seulement par le raisonnement discursif ou des diagrammes de bo\u00eetes et de fl\u00e8ches, mais par la <em>l\u00e9sion virtuelle in silico<\/em> de r\u00e9seaux neuronaux artificiels. Il s&rsquo;associe \u00e0 des th\u00e9oriciens du calcul connexionniste pour entra\u00eener des r\u00e9seaux artificiels multicouches \u00e0 des t\u00e2ches de lecture ou de m\u00e9moire, puis d\u00e9truit artificiellement un pourcentage de n\u0153uds, coupe des connexions synaptiques ou injecte du bruit gaussien au sein des matrices de poids, afin d&rsquo;observer si le patron d&rsquo;erreurs produit par la machine mutil\u00e9e reproduit fid\u00e8lement la s\u00e9miologie observ\u00e9e au lit des patients de Queen Square.<\/p>\n<h3>9.2 Simulations des troubles de l&rsquo;attention et de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des accomplissements majeurs de cette d\u00e9marche computationnelle concerne la simulation formelle du mod\u00e8le de s\u00e9lection de l&rsquo;action de Norman et Shallice. Dans une s\u00e9rie de publications d\u00e9cisives cosign\u00e9es notamment avec Richard Cooper au cours des ann\u00e9es 1990 et 2000, Shallice transcende les descriptions verbales du gestionnaire de conflits pour en faire un mod\u00e8le computationnel pleinement impl\u00e9ment\u00e9 et op\u00e9rationnel.<\/p>\n<p>Les auteurs mod\u00e9lisent les sch\u00e9mas d&rsquo;action sous forme de r\u00e9seaux de n\u0153uds concurrents r\u00e9gis par des \u00e9quations diff\u00e9rentielles simulant l&rsquo;accumulation d&rsquo;activation, l&rsquo;excitation descendante et l&rsquo;inhibition lat\u00e9rale r\u00e9ciproque. Ils introduisent dans le syst\u00e8me des t\u00e2ches de vie quotidienne virtuelles, telles que la \u00ab\u00a0pr\u00e9paration d&rsquo;une tasse de caf\u00e9\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0l&#8217;emballage d&rsquo;un colis\u00a0\u00bb, comportant de multiples sous-s\u00e9quences d&rsquo;actions ordonn\u00e9es (faire bouillir l&rsquo;eau, ouvrir la bo\u00eete de caf\u00e9, mettre le sucre, verser le lait).<\/p>\n<p>En simulant des l\u00e9sions sp\u00e9cifiques au sein de ce r\u00e9seau virtuel \u2013 par exemple en r\u00e9duisant la force des connexions inhibitrices lat\u00e9rales au sein du gestionnaire de conflits, ou en diminuant l&rsquo;intensit\u00e9 du signal de polarisation descendante issu du SAS \u2013, Shallice et Cooper voient \u00e9merger spontan\u00e9ment au c\u0153ur de l&rsquo;agent artificiel les exactes anomalies comportementales observ\u00e9es chez les patients frontaux :<\/p>\n<ul>\n<li>Des <em>erreurs de capture d&rsquo;action :<\/em> face \u00e0 la pr\u00e9sence virtuelle d&rsquo;une tasse propre, le r\u00e9seau ex\u00e9cute le sch\u00e9ma de verser du lait m\u00eame si l&rsquo;\u00e9tape de l&rsquo;infusion du caf\u00e9 n&rsquo;a pas encore eu lieu ;<\/li>\n<li>Des <em>omissions d&rsquo;\u00e9tapes :<\/em> le r\u00e9seau passe directement \u00e0 la d\u00e9gustation sans avoir m\u00e9lang\u00e9 le sucre ;<\/li>\n<li>Des <em>pers\u00e9v\u00e9rations motrices massives :<\/em> le r\u00e9seau continue ind\u00e9finiment de remuer la cuill\u00e8re dans la tasse vide.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De fa\u00e7on identique, Shallice applique la simulation connexionniste aux troubles s\u00e9mantiques cat\u00e9goriels, d\u00e9montrant avec Farah et McClelland que la l\u00e9sion d&rsquo;un sous-ensemble de descripteurs visuels au sein d&rsquo;une m\u00e9moire associative distribu\u00e9e reproduit spontan\u00e9ment le d\u00e9ficit s\u00e9lectif pour les concepts d&rsquo;animaux vivants, sans n\u00e9cessiter d&rsquo;inscrire physiquement une bo\u00eete \u00e9tiquet\u00e9e \u00ab\u00a0animaux\u00a0\u00bb dans les circuits du mod\u00e8le.<\/p>\n<h3>9.3 La formalisation contemporaine du contr\u00f4le cognitif<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, Shallice a activement poursuivi le dialogue entre sa psychologie des fonctions ex\u00e9cutives et les cadres th\u00e9oriques les plus avanc\u00e9s du contr\u00f4le computationnel contemporain, notamment les <strong>mod\u00e8les bay\u00e9siens de prise de d\u00e9cision<\/strong> et l&rsquo;apprentissage par renforcement (<em>reinforcement learning<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ses mod\u00e9lisations r\u00e9centes \u00e9labor\u00e9es avec Richard Cooper et d&rsquo;autres collaborateurs, le SAS n&rsquo;est plus seulement envisag\u00e9 comme un modulateur d&rsquo;attention, mais comme un moteur d&rsquo;inf\u00e9rence probabiliste bay\u00e9sienne. Face \u00e0 un environnement incertain, le SAS calcule continuellement la probabilit\u00e9 que la t\u00e2che ou le contexte environnemental ait chang\u00e9 (<em>context inference<\/em>), en mettant \u00e0 jour ses croyances pr\u00e9alables (<em>priors<\/em>) \u00e0 partir des signaux d&rsquo;erreur de pr\u00e9diction sensorielle. Si l&rsquo;\u00e9vidence d&rsquo;un changement de contexte d\u00e9passe un certain seuil, le syst\u00e8me bascule activement d&rsquo;un \u00e9tat de param\u00e9trage de t\u00e2che \u00e0 un autre.<\/p>\n<p>Cette approche \u00e9tablit une passerelle naturelle entre les intuitions initiales de Shallice et les concepts actuels de neurosciences computationnelles, tels que le codage pr\u00e9dictif (<em>predictive coding<\/em>) formul\u00e9 par Karl Friston, ou les th\u00e9ories de l&rsquo;arbitrage entre contr\u00f4le automatique guid\u00e9 par les habitudes (<em>model-free reinforcement learning<\/em>) et contr\u00f4le d\u00e9lib\u00e9ratif guid\u00e9 par des mod\u00e8les de buts (<em>model-based reinforcement learning<\/em>). Shallice d\u00e9montre ainsi la formidable \u00e9lasticit\u00e9 et la pertinence pr\u00e9dictive de ses cadres conceptuels forg\u00e9s des d\u00e9cennies plus t\u00f4t.<\/p>\n<h2>10. Collaborations institutionnelles et leadership scientifique<\/h2>\n<h3>10.1 La direction de l&rsquo;Applied Psychology Unit (APU) \u00e0 Cambridge<\/h3>\n<p>L&rsquo;influence de Tim Shallice sur l&rsquo;essor des sciences cognitives ne s&rsquo;est pas limit\u00e9e \u00e0 ses \u00e9crits personnels ; elle s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e \u00e0 travers un leadership institutionnel exceptionnel. En 1994, il est nomm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;un des postes les plus prestigieux et strat\u00e9giques de la recherche mondiale : la direction de la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/MRC_Cognition_and_Brain_Sciences_Unit\">Medical Research Council Applied Psychology Unit (APU)<\/a> \u00e0 Cambridge, succ\u00e9dant \u00e0 des figures l\u00e9gendaires telles que Donald Broadbent et Alan Baddeley.<\/p>\n<p>Conscient que la psychologie cognitive arrive \u00e0 la crois\u00e9e des chemins face \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement irr\u00e9sistible des techniques d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale, Shallice engage une transformation structurelle profonde de l&rsquo;institut. D\u00e8s son arriv\u00e9e, il orchestre le renommage historique de l&rsquo;unit\u00e9, qui abandonne son \u00e9tiquette historique de \u00ab\u00a0psychologie appliqu\u00e9e\u00a0\u00bb pour devenir la <strong>MRC Cognition and Brain Sciences Unit (CBU)<\/strong>. Ce changement d&rsquo;identit\u00e9 mat\u00e9rialise son projet scientifique : r\u00e9aliser la fusion organique d\u00e9finitive entre la psychologie exp\u00e9rimentale computationnelle, la clinique des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales et les neurosciences neuro-fonctionnelles.<\/p>\n<p>Sous sa direction, la CBU acquiert des \u00e9quipements de pointe en tomographie par \u00e9mission de positons (TEP), en imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) et en magn\u00e9toenc\u00e9phalographie (MEG). Shallice insuffle une culture de recherche exigeante o\u00f9 l&rsquo;imagerie ne doit jamais \u00eatre une fin en soi, mais doit syst\u00e9matiquement \u00eatre asservie \u00e0 des hypoth\u00e8ses psychologiques pr\u00e9cises et valid\u00e9e par la comparaison avec les d\u00e9ficits de patients neurologiques. Il attire et recrute \u00e0 Cambridge des cerveaux de premier ordre, confirmant la CBU comme l&rsquo;un des trois \u00e9picentres mondiaux incontest\u00e9s de la recherche sur le cerveau humain.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;aventure de la SISSA \u00e0 Trieste<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir marqu\u00e9 de son empreinte l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge et l&rsquo;University College London (UCL), Tim Shallice rel\u00e8ve au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 un nouveau d\u00e9fi intellectuel et institutionnel majeur en s&rsquo;installant en Italie. Il rejoint la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sissa.it\/\">Scuola Internazionale Superiore di Studi Avanzati (SISSA)<\/a> de Trieste, une institution d&rsquo;\u00e9lite d\u00e9di\u00e9e exclusivement \u00e0 la formation doctorale et postdoctorale de tr\u00e8s haut niveau.<\/p>\n<p>\u00c0 Trieste, Shallice prend la direction du secteur des neurosciences cognitives et en fait un p\u00f4le d&rsquo;attraction scientifique paneurop\u00e9en d&rsquo;une vitalit\u00e9 exceptionnelle. Dans ce nouvel environnement transdisciplinaire, Shallice diversifie ses axes d&rsquo;investigation en exploitant les liens \u00e9troits entre le contr\u00f4le ex\u00e9cutif, la prise de d\u00e9cision, la syntaxe linguistique et le traitement s\u00e9mantique abstrait. Il tire parti de la situation g\u00e9ographique unique de Trieste, au carrefour de l&rsquo;Europe occidentale et orientale, pour attirer des cohortes de brillants \u00e9tudiants et post-doctorants internationaux, cr\u00e9ant une v\u00e9ritable p\u00e9pini\u00e8re de talents.<\/p>\n<p>Par sa stature internationale, Shallice agit comme un pont scientifique et culturel d\u00e9terminant entre la puissante tradition empiriste de la neuropsychologie cognitive anglo-saxonne et l&rsquo;\u00e9cole neuropsychologique italienne, historiquement reconnue pour l&rsquo;excellence de sa clinique s\u00e9miologique (incarn\u00e9e par des figures comme Bisiach, De Renzi ou Spinnler). Cette d\u00e9cennie italienne t\u00e9moigne de son inlassable curiosit\u00e9 d&rsquo;esprit et de son refus permanent de s&rsquo;enfermer dans un confort acad\u00e9mique statique.<\/p>\n<h3>10.3 R\u00e9seaux d&rsquo;influence et mentorat acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Tout au long de sa prolifique carri\u00e8re, Tim Shallice s&rsquo;est affirm\u00e9 comme un mentor exceptionnel, dot\u00e9 d&rsquo;une capacit\u00e9 rare \u00e0 identifier le potentiel chez de jeunes chercheurs, \u00e0 aiguiser leur rigueur logique et \u00e0 les propulser vers les plus hauts sommets acad\u00e9miques. Parmi la constellation de scientifiques de stature mondiale form\u00e9s sous sa direction ou ayant b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de son mentorat direct, on compte :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Paul Burgess :<\/strong> Professeur \u00e0 l&rsquo;UCL, co-concepteur des tests de Hayling et Brixton et pionnier de l&rsquo;\u00e9tude du cortex pr\u00e9frontal rostral (aire 10) et de la planification en vie r\u00e9elle ;<\/li>\n<li><strong>Lisa Cipolotti :<\/strong> Neuropsychologue clinicienne en chef \u00e0 Queen Square et chercheuse d&rsquo;envergure internationale sur les troubles de la m\u00e9moire \u00e9pisodique et de la cognition num\u00e9rique ;<\/li>\n<li><strong>Carlo Semenza :<\/strong> Figure dominante de la neuropsychologie du calcul, de l&rsquo;arithm\u00e9tique mentale et de la linguistique cognitive ;<\/li>\n<li><strong>Richard Cooper :<\/strong> Professeur de sciences cognitives \u00e0 Birkbeck College, son collaborateur privil\u00e9gi\u00e9 pour l&rsquo;ensemble des mod\u00e9lisations connexionnistes et computationnelles des vingt-cinq derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La reconnaissance par la communaut\u00e9 scientifique mondiale des accomplissements de Shallice est immense. D\u00e8s 1996, il est \u00e9lu Membre de la prestigieuse <strong>Royal Society (FRS)<\/strong> de Londres, la plus ancienne et la plus illustre acad\u00e9mie scientifique au monde. Il est \u00e9galement nomm\u00e9 membre \u00e9tranger de l&rsquo;<em>Academia Europaea<\/em> et de l&rsquo;<em>Accademia Nazionale dei Lincei<\/em> en Italie, et re\u00e7oit de multiples doctorats <em>honoris causa<\/em> et prix internationaux d&rsquo;excellence pour l&rsquo;ensemble de sa contribution \u00e0 la science cognitive.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats contemporains, controverses et r\u00e9visions th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;av\u00e8nement de la neuroimagerie fonctionnelle : Rupture ou continuit\u00e9 ?<\/h3>\n<p>Le passage m\u00e9thodologique d&rsquo;une neuropsychologie fond\u00e9e exclusivement sur l&rsquo;\u00e9tude des accidents c\u00e9r\u00e9braux naturels \u00e0 une neuroscience cognitive arm\u00e9e de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle in vivo a suscit\u00e9 chez Tim Shallice des prises de position intellectuelles d&rsquo;une remarquable lucidit\u00e9 critique. Alors qu&rsquo;une partie de la communaut\u00e9 scientifique s&rsquo;enthousiasmait sans r\u00e9serve pour les images en fausses couleurs produites par l&rsquo;IRMf \u2013 parfois qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0nouvelle phr\u00e9nologie\u00a0\u00bb par leurs d\u00e9tracteurs \u2013, Shallice adopte une posture dialectique ferme.<\/p>\n<p>Dans plusieurs essais critiques percutants parus \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et dans les ann\u00e9es 2000, Shallice fustige l&rsquo;utilisation na\u00efve du paradigme de la <strong>soustraction cognitive<\/strong> h\u00e9rit\u00e9 de Donders. Ce principe postule que pour identifier la r\u00e9gion c\u00e9r\u00e9brale sous-tendant un processus mental sp\u00e9cifique X, il suffit de soustraire l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale d&rsquo;une T\u00e2che Contr\u00f4le de celle d&rsquo;une T\u00e2che Cible qui ne diff\u00e8re de la premi\u00e8re que par l&rsquo;addition de X. Shallice d\u00e9montre que ce raisonnement repose sur le postulat non v\u00e9rifi\u00e9 de \u00ab\u00a0l&rsquo;insertion pure\u00a0\u00bb : il suppose que l&rsquo;ajout du composant X ne modifie en rien le fonctionnement de tous les autres processus pr\u00e9existants dans la t\u00e2che, ce qui est faux dans un syst\u00e8me cognitif interactif et dynamique.<\/p>\n<p>De plus, Shallice mart\u00e8le l&rsquo;asym\u00e9trie \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale s\u00e9parant l\u00e9sion et imagerie : la neuroimagerie d\u00e9montre qu&rsquo;une structure est <em>engag\u00e9e<\/em> ou co-activ\u00e9e lors d&rsquo;une t\u00e2che, mais seule la neuropsychologie des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales peut prouver que cette structure est <em>indispensable<\/em> \u00e0 la t\u00e2che. Une l\u00e9sion d\u00e9truit le m\u00e9canisme et r\u00e9v\u00e8le la n\u00e9cessit\u00e9 causale ; l&rsquo;imagerie enregistre l&rsquo;\u00e9cho m\u00e9tabolique sans pouvoir \u00e9carter l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne. Shallice a ainsi constamment plaid\u00e9 pour une convergence m\u00e9thodologique stricte o\u00f9 aucune hypoth\u00e8se neuro-anatomique ne peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme valid\u00e9e si elle n&rsquo;est pas corrobor\u00e9e simultan\u00e9ment par des donn\u00e9es de neuroimagerie chez le sujet sain et par des d\u00e9ficits s\u00e9lectifs chez des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s focaux.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;ouvrage \u00ab The Organisation of Mind \u00bb (2011)<\/h3>\n<p>Vingt-trois ans apr\u00e8s la parution de son opus classique de 1988, Tim Shallice livre au monde acad\u00e9mique une nouvelle somme monumentale : <strong>\u00ab The Organisation of Mind \u00bb<\/strong>, r\u00e9dig\u00e9 en collaboration avec Richard Cooper et publi\u00e9 en 2011 aux \u00e9ditions Oxford University Press. Cet ouvrage de plus de 600 pages se veut l&rsquo;actualisation compl\u00e8te de sa pens\u00e9e face aux mutations spectaculaires survenues dans les neurosciences au tournant du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage organise une confrontation sans concession entre trois grands courants intellectuels souvent cloisonn\u00e9s : la modularit\u00e9 symbolique classique issue de la psychologie cognitive, les mod\u00e8les computationnels connexionnistes distribu\u00e9s et les d\u00e9couvertes massives issues de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle. Shallice et Cooper y proposent une reformulation globale des syst\u00e8mes de contr\u00f4le ex\u00e9cutif et du routage de l&rsquo;information dans le cortex.<\/p>\n<p>Les auteurs r\u00e9pondent \u00e9galement de mani\u00e8re argument\u00e9e aux th\u00e9ories concurrentes issues de la neurobiologie \u00e9volutionniste et des mod\u00e8les de contr\u00f4le global de l&rsquo;espace de travail neuronal (<em>global neuronal workspace<\/em>) formul\u00e9s par Stanislas Dehaene et Jean-Pierre Changeux. Shallice et Cooper d\u00e9montrent que l&rsquo;existence d&rsquo;un espace de travail conscient \u00e0 longue distance n&rsquo;\u00e9limine en rien la n\u00e9cessit\u00e9 de concevoir des m\u00e9canismes sp\u00e9cialis\u00e9s de gestion de sous-objectifs, de dynamisation et de contr\u00f4le des conflits, validant une nouvelle fois la vitalit\u00e9 adaptative du mod\u00e8le SAS face aux avanc\u00e9es contemporaines.<\/p>\n<h3>11.3 Critiques adress\u00e9es aux mod\u00e8les de Shallice<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie th\u00e9orique des travaux de Tim Shallice a naturellement suscit\u00e9 d&rsquo;importants d\u00e9bats et des critiques stimulantes au sein de la communaut\u00e9 des neurosciences et de la philosophie de l&rsquo;esprit. L&rsquo;une des controverses les plus tenaces a port\u00e9 sur le spectre r\u00e9current de l&rsquo;<strong>homoncule<\/strong>. Des th\u00e9oriciens d&rsquo;ob\u00e9dience connexionniste radicale ou partisans des syst\u00e8mes dynamiques auto-organis\u00e9s (comme Scott Kelso ou Esther Thelen) ont soutenu que concevoir un \u00ab\u00a0Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur\u00a0\u00bb ne fait que d\u00e9placer le probl\u00e8me de l&rsquo;action intelligente sans le r\u00e9soudre : qui supervise le superviseur ? Pour ces critiques, le contr\u00f4le de l&rsquo;action devrait \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9 comme une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente totalement distribu\u00e9e au sein du r\u00e9seau, sans aucune structure de commande hi\u00e9rarchique centrale.<\/p>\n<p>Shallice a toujours vigoureusement r\u00e9fut\u00e9 cette critique en soulignant que le SAS n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 un homoncule non analys\u00e9, mais un ensemble algorithmique pr\u00e9cis de processus d&rsquo;amplification et d&rsquo;inhibition dont chaque param\u00e8tre peut \u00eatre formul\u00e9 math\u00e9matiquement et simul\u00e9 par ordinateur. Par ailleurs, des neuroscientifiques computationnels comme John Duncan ont propos\u00e9 un mod\u00e8le alternatif unifi\u00e9 : la <em>th\u00e9orie de la demande cognitive multiple<\/em> (<em>Multiple Demand System<\/em>). Duncan conteste le fractionnement pouss\u00e9 du cortex pr\u00e9frontal d\u00e9fendu par Shallice, affirmant qu&rsquo;un r\u00e9seau fronto-pari\u00e9tal commun et polyvalent s&rsquo;active indistinctement face \u00e0 n&rsquo;importe quel d\u00e9fi cognitif complexe.<\/p>\n<p>Enfin, une autre critique historique majeure adress\u00e9e aux mod\u00e8les initiaux de Shallice concernait leur caract\u00e8re r\u00e9solument \u00ab\u00a0froid\u00a0\u00bb et d\u00e9sincarn\u00e9. Les mod\u00e8les des ann\u00e9es 1980 et 1990 privil\u00e9giaient une logique purement informationnelle, laissant de c\u00f4t\u00e9 le r\u00f4le des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89motion\">\u00e9motions<\/a>, des pulsions somatiques et de la motivation dans la r\u00e9gulation du comportement. Sous l&rsquo;influence des travaux d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ant%C3%B3nio_Dam%C3%A1sio\">Ant\u00f3nio Dam\u00e1sio<\/a> sur l&rsquo;hypoth\u00e8se des marqueurs somatiques et de Trevor Robbins sur la neuromodulation dopaminergique, Shallice a ult\u00e9rieurement int\u00e9gr\u00e9 ces dimensions motivationnelles et affectives au sein du param\u00e9trage des sch\u00e9mas d&rsquo;action du SAS, enrichissant consid\u00e9rablement la port\u00e9e \u00e9cologique de son architecture.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Tim Shallice dans les sciences cognitives<\/h2>\n<h3>12.1 Impact translationnel en clinique et r\u00e9habilitation<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Tim Shallice ne se mesure pas uniquement \u00e0 l&rsquo;aune de ses citations acad\u00e9miques ; il s&rsquo;incarne concr\u00e8tement chaque jour dans les services de r\u00e9\u00e9ducation neurologique et les consultations m\u00e9moire \u00e0 travers la plan\u00e8te. En fournissant aux cliniciens une cartographie op\u00e9ratoire des troubles ex\u00e9cutifs, Shallice a m\u00e9tamorphos\u00e9 la prise en charge des victimes de <strong>traumatismes cranioc\u00e9r\u00e9braux graves<\/strong>, d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux et de tumeurs c\u00e9r\u00e9brales.<\/p>\n<p>Avant la formalisation du syndrome dysex\u00e9cutif, les patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s frontaux \u00e9taient trop souvent qualifi\u00e9s \u00e0 tort de \u00ab\u00a0paresseux\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0simulateurs\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0non coop\u00e9rants\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0psychiatriques\u00a0\u00bb par le personnel soignant ou leurs familles, car ils obtenaient d&rsquo;excellents scores aux tests d&rsquo;intelligence verbale traditionnels tout en s&rsquo;av\u00e9rant dramatiquement incapables de reprendre une vie autonome ou professionnelle. En d\u00e9montrant que ces patients souffrent d&rsquo;une destruction \u00e9lective des m\u00e9canismes de programmation, de r\u00e9gulation attentionnelle descendante et de surveillance d&rsquo;erreur, Shallice a permis de donner une l\u00e9gitimit\u00e9 m\u00e9dicale et une compr\u00e9hension scientifique \u00e0 leur d\u00e9tresse.<\/p>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique, l&rsquo;impact translationnel est tout aussi spectaculaire. La distinction entre gestionnaire de conflits et Syst\u00e8me Attentionnel Superviseur a permis de concevoir des <strong>strat\u00e9gies d&rsquo;am\u00e9nagement environnemental<\/strong> particuli\u00e8rement efficaces. Face \u00e0 un patient dysex\u00e9cutif s\u00e9v\u00e8re dont le SAS ne peut plus \u00eatre r\u00e9\u00e9duqu\u00e9, les neuropsychologues n&rsquo;essaient plus vainement de restaurer la volont\u00e9 consciente : ils restructurent son environnement quotidien pour exploiter la pr\u00e9servation de son gestionnaire de conflits automatique (mise en place de rep\u00e8res visuels saillants, \u00e9limination des distracteurs inducteurs d&rsquo;actions parasites, am\u00e9nagement de routines s\u00e9quentielles st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es). Pour les atteintes plus l\u00e9g\u00e8res, les protocoles de <em>Goal Management Training<\/em> (GMT) d\u00e9velopp\u00e9s par Ian Robertson reposent directement sur les principes du mod\u00e8le de Shallice, en entra\u00eenant les patients \u00e0 \u00ab\u00a0faire une pause mentale\u00a0\u00bb pour r\u00e9activer artificiellement la supervision ex\u00e9cutive avant d&rsquo;initier toute s\u00e9quence complexe.<\/p>\n<h3>12.2 Influence sur l&rsquo;intelligence artificielle et la robotique cognitive<\/h3>\n<p>Dans le domaine de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Intelligence_artificielle\">intelligence artificielle<\/a> et de la robotique autonome, le mod\u00e8le de s\u00e9lection de l&rsquo;action de Norman et Shallice est consid\u00e9r\u00e9 comme une architecture de r\u00e9f\u00e9rence historique majeure. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1980, les ing\u00e9nieurs en robotique cognitive se sont heurt\u00e9s au m\u00eame \u00e9cueil fondamental que l&rsquo;esprit humain : comment concevoir un robot capable de naviguer en temps r\u00e9el au sein d&rsquo;un environnement physique instable sans se paralyser par des calculs d\u00e9lib\u00e9ratifs infinis \u00e0 chaque milliseconde ?<\/p>\n<p>L&rsquo;architecture Norman-Shallice a offert une solution computationnelle canonique : le d\u00e9coupage structurel en deux niveaux. La quasi-totalit\u00e9 des architectures robotiques modernes hybrides (dites <em>t\u00e9l\u00e9o-r\u00e9actives<\/em> ou <em>architectures \u00e0 trois couches<\/em>) reproduit fid\u00e8lement la dialectique entre un niveau inf\u00e9rieur de contr\u00f4le r\u00e9actif rapide (\u00e9quivalent du gestionnaire de conflits et des sch\u00e9mas d&rsquo;action, reliant directement la perception aux actuateurs moteurs par des boucles r\u00e9flexes ou comportementales) et un niveau sup\u00e9rieur d\u00e9lib\u00e9ratif et symbolique (\u00e9quivalent du SAS, qui n&rsquo;intervient que pour r\u00e9soudre les conflits, recalculer des plans globaux en cas d&rsquo;\u00e9chec ou modifier les priorit\u00e9s des modules inf\u00e9rieurs).<\/p>\n<p>On retrouve \u00e9galement l&#8217;empreinte intellectuelle de Shallice dans les mod\u00e8les d&rsquo;agents virtuels autonomes et dans la conception des syst\u00e8mes d&rsquo;aide au pilotage a\u00e9ronautique ou automobile. Dans ces dispositifs industriels, les ing\u00e9nieurs analysent les risques de d\u00e9crochage du pilote en termes de \u00ab\u00a0d\u00e9faillance de supervision\u00a0\u00bb ou de \u00ab\u00a0capture attentionnelle par des routines\u00a0\u00bb, appliquant textuellement les taxonomies d&rsquo;erreurs d&rsquo;action forg\u00e9es par Shallice pour concevoir des cockpits plus s\u00fbrs et des interfaces homme-machine plus ergonomiques.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;un b\u00e2tisseur des sciences de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure du bilan historique, Tim Shallice \u00e9merge ind\u00e9niablement comme l&rsquo;un des rares savants \u00e0 avoir r\u00e9ussi la synth\u00e8se parfaite entre les trois grandes r\u00e9volutions m\u00e9thodologiques qui ont red\u00e9fini la modernit\u00e9 cognitive : la <em>neurologie clinique exp\u00e9rimentale<\/em>, la <em>psychologie cognitive du traitement de l&rsquo;information<\/em> et la <em>mod\u00e9lisation computationnelle sur r\u00e9seaux de neurones<\/em>.<\/p>\n<p>Dans un paysage scientifique souvent vuln\u00e9rable aux modes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, aux m\u00e9taphores s\u00e9duisantes mais vagues, et aux d\u00e9rives r\u00e9ductrices de l&rsquo;imagerie sensationnaliste, Shallice a incarn\u00e9 tout au long de sa vie un phare d&rsquo;intransigeance \u00e9pist\u00e9mologique. Son obsession de la rigueur d\u00e9ductive, sa m\u00e9fiance salutaire envers les extrapolations simplistes et son insistance in\u00e9branlable sur la double dissociation comme crit\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 ont pr\u00e9serv\u00e9 la neuropsychologie cognitive des impasses th\u00e9oriques et lui ont conf\u00e9r\u00e9 ses lettres de noblesse scientifique.<\/p>\n<p>De Queen Square aux coll\u00e8ges de Cambridge, de l&rsquo;UCL aux amphith\u00e9\u00e2tres de la SISSA de Trieste, Tim Shallice a profond\u00e9ment redessin\u00e9 la carte de l&rsquo;esprit humain. En d\u00e9voilant les rouages intimes par lesquels la pens\u00e9e consciente s&rsquo;extrait du d\u00e9terminisme machinal des routines pour planifier l&rsquo;avenir et conqu\u00e9rir son autonomie face au monde mat\u00e9riel, il a offert \u00e0 la science l&rsquo;une des explorations les plus lucides, profondes et \u00e9mancipatrices du myst\u00e8re de la cognition humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Atkinson, R. C., &#038; Shiffrin, R. M. (1968). Human memory: A proposed system and its control processes. In K. W. Spence &#038; J. T. Spence (Eds.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 2, pp. 89-195). Academic Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60422-3\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60422-3<\/a><\/li>\n<li>Baddeley, A. D., &#038; Hitch, G. (1974). Working memory. In G. H. Bower (Ed.), <em>The Psychology of Learning and Motivation<\/em> (Vol. 8, pp. 47-89). Academic Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0079-7421(08)60452-1<\/a><\/li>\n<li>Beauvois, M. F., &#038; Derouesn\u00e9, J. (1979). Phonological alexia: Three dissociations. <em>Journal of Neurology, Neurosurgery, and Psychiatry<\/em>, 42(12), 1115-1124. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.42.12.1115\">https:\/\/doi.org\/10.1136\/jnnp.42.12.1115<\/a><\/li>\n<li>Burgess, P. W., &#038; Shallice, T. (1996). Response suppression, initiation and strategy use following frontal lobe lesions. <em>Neuropsychologia<\/em>, 34(4), 263-272. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0028-3932(95)00104-2\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0028-3932(95)00104-2<\/a><\/li>\n<li>Burgess, P. W., &#038; Shallice, T. (1997). <em>The Hayling and Brixton Tests<\/em>. Thames Valley Test Company.<\/li>\n<li>Coltheart, M., Patterson, K., &#038; Marshall, J. C. (Eds.). (1980). <em>Deep Dyslexia<\/em>. Routledge &#038; Kegan Paul.<\/li>\n<li>Cooper, R., &#038; Shallice, T. (2000). Contention scheduling and the control of routine activities. <em>Cognitive Neuropsychology<\/em>, 17(4), 297-338. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/026432900380427\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/026432900380427<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1983). <em>The Modularity of Mind: An Essay on Faculty Psychology<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/4737.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Norman, D. A., &#038; Shallice, T. (1980). <em>Attention to action: Willed and automatic control of behavior<\/em> (CHIP Report 99). University of California, San Diego.<\/li>\n<li>Norman, D. A., &#038; Shallice, T. (1986). Attention to action: Willed and automatic control of behavior. In R. J. Davidson, G. E. Schwartz, &#038; D. Shapiro (Eds.), <em>Consciousness and Self-Regulation: Advances in Research and Theory<\/em> (Vol. 4, pp. 1-18). Plenum Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4757-0629-1_1\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-1-4757-0629-1_1<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T. (1979). Case study approach in neuropsychological research. <em>Journal of Clinical Neuropsychology<\/em>, 1(3), 183-211. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/01688637908403953\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/01688637908403953<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T. (1982). Specific impairments of planning. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. B, Biological Sciences<\/em>, 298(1089), 199-209. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1982.0082\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1982.0082<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T. (1988). <em>From Neuropsychology to Mental Structure<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511526817\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511526817<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Burgess, P. W. (1991). Deficits in strategy application following frontal lobe damage in man. <em>Brain<\/em>, 114(2), 727-741. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/114.2.727\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/114.2.727<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Burgess, P. (1996). The domain of supervisory processes and temporal organization of behaviour. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences<\/em>, 351(1346), 1405-1412. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1996.0124\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1996.0124<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Cooper, R. P. (2011). <em>The Organisation of Mind<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199579242.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199579242.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Warrington, E. K. (1970). Independent functioning of verbal memory stores: A neuropsychological study. <em>Quarterly Journal of Experimental Psychology<\/em>, 22(2), 261-273. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640747008401905\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/14640747008401905<\/a><\/li>\n<li>Shallice, T., &#038; Warrington, E. K. (1975). Word recognition in a phonemic dyslexic patient. <em>Brain<\/em>, 98(2), 187-196. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/98.2.187\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/98.2.187<\/a><\/li>\n<li>Warrington, E. K., &#038; Shallice, T. (1969). The selective impairment of auditory verbal short-term memory. <em>Brain<\/em>, 92(4), 885-896. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/92.4.885\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/92.4.885<\/a><\/li>\n<li>Warrington, E. K., &#038; Shallice, T. (1984). Category specific semantic impairments. <em>Brain<\/em>, 107(3), 829-854. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/107.3.829\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/107.3.829<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;impact de Tim Shallice sur la neuropsychologie cognitive et l&rsquo;\u00e9tude des fonctions ex\u00e9cutives.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,46,1486],"tags":[1949,21409,10404,12234,5019],"class_list":["post-18118","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neuropsychologie","category-sciences-cognitives","tag-fonctions-executives","tag-lobes-frontaux","tag-neuropsychologie-cognitive","tag-systeme-attentionnel-superviseur","tag-tim-shallice"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18118","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18118"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18118\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18118"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18118"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18118"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}