{"id":18074,"date":"2026-10-16T09:35:17","date_gmt":"2026-10-16T09:35:17","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/thomas-reid-1710-1796\/"},"modified":"2026-10-16T09:35:17","modified_gmt":"2026-10-16T09:35:17","slug":"thomas-reid-1710-1796","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=thomas-reid-1710-1796","title":{"rendered":"Thomas Reid &#8211; 1710 1796"},"content":{"rendered":"<p>Au c\u0153ur du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, alors que la pens\u00e9e europ\u00e9enne s&rsquo;engageait avec enthousiasme dans le sillage de l&#8217;empirisme lock\u00e9en et du rationalisme cart\u00e9sien, une crise \u00e9pist\u00e9mologique sans pr\u00e9c\u00e9dent vint \u00e9branler les fondements m\u00eames de la connaissance humaine. David Hume, poussant avec une rigueur implacable les pr\u00e9misses de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs jusqu&rsquo;\u00e0 leurs cons\u00e9quences ultimes, d\u00e9montra que la th\u00e9orie moderne des repr\u00e9sentations mentales menait in\u00e9luctablement \u00e0 un scepticisme radical : dissolution de la causalit\u00e9, pulv\u00e9risation de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle en un simple faisceau de perceptions fugaces, et suspension du jugement quant \u00e0 l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;un monde mat\u00e9riel ext\u00e9rieur. Face \u00e0 cette d\u00e9rive solipsiste o\u00f9 la raison philosophique semblait s&rsquo;auto-d\u00e9vorer, un penseur \u00e9cossais d&rsquo;une formidable acuit\u00e9 intellectuelle formula une r\u00e9ponse syst\u00e9matique, novatrice et d\u00e9capante : Thomas Reid (1710-1796).<\/p>\n<p>Fondateur de ce que l&rsquo;histoire de la philosophie retiendra sous le nom d&rsquo;\u00ab \u00c9cole \u00e9cossaise du sens commun \u00bb, Thomas Reid ne s&rsquo;est pas content\u00e9 d&rsquo;opposer aux subtilit\u00e9s humiennes un appel na\u00eff \u00e0 l&rsquo;opinion populaire. Au contraire, il a \u00e9labor\u00e9 une refondation m\u00e9taphysique et m\u00e9thodologique d&rsquo;une rigueur absolue. En s&rsquo;attaquant \u00e0 la racine m\u00eame de la maladie sceptique \u2014 ce qu&rsquo;il a magistralement identifi\u00e9 sous le concept de la \u00ab th\u00e9orie des id\u00e9es \u00bb (<em>the Way of Ideas<\/em>) \u2014, Reid a propos\u00e9 un r\u00e9alisme direct et une psychologie des facult\u00e9s qui ont anticip\u00e9 de plus de deux si\u00e8cles les d\u00e9bats contemporains de la philosophie de l&rsquo;esprit, de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie fiabiliste et des sciences cognitives. Pour Reid, les paradoxes sceptiques ne sont pas le sympt\u00f4me d&rsquo;une faille de nos capacit\u00e9s cognitives naturelles, mais l&rsquo;acte de d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un paradigme philosophique artificiel ayant m\u00e9connu la constitution originelle de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et approfondie de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de la doctrine de Thomas Reid. De sa jeunesse dans l&rsquo;Aberdeenshire \u00e0 la chaire de philosophie morale de l&rsquo;Universit\u00e9 de Glasgow, de sa d\u00e9construction minutieuse de Ren\u00e9 Descartes, John Locke et George Berkeley jusqu&rsquo;\u00e0 sa th\u00e9orie novatrice de la perception, de l&rsquo;agentivit\u00e9 morale et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie du t\u00e9moignage, nous mettrons en lumi\u00e8re l&rsquo;immense richesse d&rsquo;une pens\u00e9e qui a marqu\u00e9 le XIXe si\u00e8cle fran\u00e7ais et am\u00e9ricain avant de conna\u00eetre, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque contemporaine, une \u00e9clatante renaissance au sein de la philosophie analytique.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et minist\u00e8re presbyt\u00e9rien<\/h3>\n<p>Thomas Reid voit le jour le 26 avril 1710 au presbyt\u00e8re de Strachan, une modeste paroisse rurale situ\u00e9e dans le comt\u00e9 de Kincardineshire, au sud-ouest d&rsquo;Aberdeen. Son enracinement familial le situe au carrefour privil\u00e9gi\u00e9 de la d\u00e9votion presbyt\u00e9rienne et de la haute tradition intellectuelle de l&rsquo;\u00c9cosse du Nord. Son p\u00e8re, le r\u00e9v\u00e9rend Lewis Reid, pasteur respect\u00e9 de Strachan pendant plus de cinquante ans, descend d&rsquo;une longue lign\u00e9e de ministres de l&rsquo;\u00c9glise d&rsquo;\u00c9cosse. Sa m\u00e8re, Margaret Gregory, appartenait \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre dynastie des Gregory, qui donna \u00e0 l&rsquo;\u00c9cosse et \u00e0 l&rsquo;Europe une pl\u00e9iade de math\u00e9maticiens, d&rsquo;astronomes et de physiciens de premier ordre, dont James Gregory, l&rsquo;inventeur du t\u00e9lescope catadioptrique. Cet h\u00e9ritage maternel insuffla pr\u00e9cocement au jeune Reid un respect profond pour les sciences exactes et la m\u00e9thode math\u00e9matique, temp\u00e9r\u00e9 par la gravit\u00e9 morale et l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 th\u00e9ologique de son milieu paternel.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une formation initiale au coll\u00e8ge paroissial de Kincardine O&rsquo;Neil, Reid est admis \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9coce de douze ans au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.abdn.ac.uk\">Marischal College d&rsquo;Aberdeen<\/a>. C&rsquo;est dans cette institution, alors en pleine effervescence acad\u00e9mique, qu&rsquo;il re\u00e7oit l&rsquo;enseignement de George Turnbull, un pionnier de l&rsquo;application de la m\u00e9thode newtonienne aux sciences morales. Turnbull transmet \u00e0 Reid la conviction fondamentale que l&rsquo;esprit humain, tout autant que le cosmos physique, doit \u00eatre \u00e9tudi\u00e9 par l&rsquo;observation scrupuleuse des faits et le refus des hypoth\u00e8ses purement d\u00e9ductives. Les <em>Philosophiae Naturalis Principia Mathematica<\/em> d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/newton\/\">Isaac Newton<\/a> deviennent alors pour Reid la r\u00e9f\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mologique absolue, le mod\u00e8le ind\u00e9passable de toute science v\u00e9ritable.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me de Master of Arts en 1726, Reid entreprend des \u00e9tudes de th\u00e9ologie en vue de son ordination. Il exerce bri\u00e8vement la fonction de biblioth\u00e9caire au Marischal College, ce qui lui permet d&rsquo;\u00e9largir consid\u00e9rablement ses lectures classiques et contemporaines. En 1737, il est pr\u00e9sent\u00e9 par le King&rsquo;s College au minist\u00e8re pastoral de la paroisse de New Machar, au nord d&rsquo;Aberdeen. Ses d\u00e9buts y sont particuli\u00e8rement houleux : les paroissiens, attach\u00e9s aux pr\u00e9rogatives populaires de nomination pastorale, rejettent violemment le principe du patronage qui avait impos\u00e9 Reid. On rapporte qu&rsquo;une \u00e9meute \u00e9clata lors de son installation et que sa vie fut un temps menac\u00e9e. Cependant, par sa patience in\u00e9branlable, sa charit\u00e9 active, la mod\u00e9ration de son temp\u00e9rament et la clart\u00e9 de sa pr\u00e9dication, Reid gagne peu \u00e0 peu l&rsquo;affection et le respect unanime de sa congr\u00e9gation.<\/p>\n<p>C&rsquo;est durant ces quinze ann\u00e9es de minist\u00e8re pastoral \u00e0 New Machar (1737-1752) que Reid m\u00fbrit silencieusement ses premi\u00e8res grandes intuitions philosophiques. Loin du tumulte m\u00e9tropolitain, il lit avec une avidit\u00e9 m\u00e9thodique les \u0153uvres ma\u00eetresses de son temps, et tout particuli\u00e8rement le retentissant <em>A Treatise of Human Nature<\/em> de David Hume, paru anonymement en 1739. La lecture de cet ouvrage produit sur lui l&rsquo;effet d&rsquo;un v\u00e9ritable s\u00e9isme intellectuel. Comprenant que le scepticisme de Hume n&rsquo;est pas une simple provocation litt\u00e9raire mais l&rsquo;aboutissement in\u00e9vitable de la philosophie moderne depuis Descartes, Reid entreprend de r\u00e9examiner m\u00e9thodiquement les op\u00e9rations de sa propre pens\u00e9e. C&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque qu&rsquo;il r\u00e9dige son tout premier texte philosophique, un essai publi\u00e9 en 1748 dans les <em>Philosophical Transactions of the Royal Society<\/em>, o\u00f9 il r\u00e9fute avec une mordante clart\u00e9 math\u00e9matique la tentative de Francis Hutcheson d&rsquo;appliquer le calcul diff\u00e9rentiel \u00e0 la mesure du m\u00e9rite moral et de la vertu.<\/p>\n<p>En 1752, la r\u00e9putation de probit\u00e9 intellectuelle et de rigueur scientifique de Reid lui vaut d&rsquo;\u00eatre \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9 r\u00e9gent au King&rsquo;s College d&rsquo;Aberdeen. Selon l&rsquo;ancien syst\u00e8me p\u00e9dagogique \u00e9cossais, le r\u00e9gent avait la charge d&rsquo;accompagner une m\u00eame cohorte d&rsquo;\u00e9tudiants durant trois ou quatre ann\u00e9es cons\u00e9cutives, en leur enseignant successivement la philosophie naturelle (physique, astronomie), les math\u00e9matiques, la logique et la philosophie morale. Cette polyvalence acad\u00e9mique extraordinaire permet \u00e0 Reid de consolider sa ma\u00eetrise encyclop\u00e9dique du savoir de son \u00e9poque, tout en affinant sa m\u00e9thode d&rsquo;analyse des facult\u00e9s cognitives aupr\u00e8s de ses jeunes auditeurs.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;effervescence de la Wise Club et la sociabilit\u00e9 intellectuelle d&rsquo;Aberdeen<\/h3>\n<p>L&rsquo;installation de Thomas Reid \u00e0 Aberdeen co\u00efncide avec l&rsquo;apog\u00e9e institutionnelle et intellectuelle des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises provinciales. Conscient de la n\u00e9cessit\u00e9 de confronter ses vues \u00e0 des esprits exigeants et d\u00e9sireux de rompre l&rsquo;isolement scolastique des universit\u00e9s, Reid fonde en 1758, en collaboration avec son ami le m\u00e9decin et moraliste John Gregory, la Soci\u00e9t\u00e9 philosophique d&rsquo;Aberdeen, plus commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9e par ses membres sous le nom affectueux de <em>Wise Club<\/em>. Durant quinze ann\u00e9es, ce c\u00e9nacle se r\u00e9unit deux fois par mois dans une taverne locale pour d\u00e9battre de questions savantes, allant de l&rsquo;\u00e9conomie politique \u00e0 la linguistique, de l&rsquo;optique \u00e0 la th\u00e9ologie naturelle.<\/p>\n<p>Le <em>Wise Club<\/em> rassemble une constellation remarquable de figures des Lumi\u00e8res septentrionales : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scottish-18th\/\">George Campbell<\/a>, th\u00e9ologien brillant et auteur d&rsquo;une c\u00e9l\u00e8bre <em>Dissertation on Miracles<\/em> (1762) r\u00e9futant les th\u00e8ses de Hume ; James Beattie, po\u00e8te et futur auteur de l&rsquo;<em>Essay on the Nature and Immutability of Truth<\/em> (1770) ; le m\u00e9decin John Gregory, th\u00e9oricien de la sympathie m\u00e9dicale et de la d\u00e9ontologie clinique ; et Alexander Gerard, laur\u00e9at du prix de l&rsquo;Acad\u00e9mie de Dijon pour son <em>Essai sur le go\u00fbt<\/em>. Au sein de cette communaut\u00e9 intellectuelle stimulante, Reid occupe le r\u00f4le de r\u00e9gulateur m\u00e9thodologique. C&rsquo;est devant ses coll\u00e8gues du club qu&rsquo;il donne lecture, mois apr\u00e8s mois, des m\u00e9moires pr\u00e9paratoires qui composeront la trame de son premier grand chef-d&rsquo;\u0153uvre philosophique.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats au sein de la Soci\u00e9t\u00e9 philosophique d&rsquo;Aberdeen se concentrent prioritairement sur la fondation d&rsquo;une science inductive de l&rsquo;esprit humain, explicitement con\u00e7ue comme le prolongement du programme \u00e9pist\u00e9mologique trac\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/francis-bacon\/\">Francis Bacon<\/a> dans le <em>Novum Organum<\/em>. Reid et ses confr\u00e8res partagent la conviction in\u00e9branlable que les errements m\u00e9taphysiques des deux derniers si\u00e8cles proviennent d&rsquo;une impatience coupable : les philosophes ont b\u00e2ti des hypoth\u00e8ses arbitraires sur le fonctionnement de l&rsquo;\u00e2me humaine au lieu de se soumettre \u00e0 la discipline laborieuse de l&rsquo;observation et de l&rsquo;induction. Pour Reid, l&rsquo;anatomie de l&rsquo;esprit doit \u00eatre entreprise avec les m\u00eames instruments intellectuels que l&rsquo;anatomie du corps humain initi\u00e9e par William Harvey ou l&rsquo;\u00e9tude du cosmos men\u00e9e par Newton.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce creuset coll\u00e9gial que naissent, m\u00fbrissent et s&rsquo;articulent les arguments novateurs de l&rsquo;<em>Enquiry into the Human Mind on the Principles of Common Sense<\/em> (Recherches sur l&rsquo;entendement humain d&rsquo;apr\u00e8s les principes du sens commun), publi\u00e9e \u00e0 Londres et \u00c9dimbourg en 1764. Avant m\u00eame la parution du livre, Reid fait preuve d&rsquo;une courtoisie intellectuelle exemplaire : par l&rsquo;entremise de leur ami commun le docteur Hugh Blair, il transmet le manuscrit \u00e0 David Hume lui-m\u00eame, afin que son illustre contradicteur puisse prendre connaissance des arguments dirig\u00e9s contre son scepticisme. La r\u00e9ponse de Hume, empreinte d&rsquo;une politesse non d\u00e9nu\u00e9e d&rsquo;ironie condescendante, salue la perspicacit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance de style de son adversaire, tout en r\u00e9affirmant son propre scepticisme quant \u00e0 la possibilit\u00e9 de fonder philosophiquement nos croyances naturelles. L&rsquo;<em>Enquiry<\/em> rencontre d\u00e8s sa publication un succ\u00e8s critique et universitaire retentissant, consacrant imm\u00e9diatement Reid comme le chef de file incontest\u00e9 d&rsquo;une nouvelle orientation philosophique.<\/p>\n<h3>1.3 La chaire de philosophie morale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Glasgow<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9cho suscit\u00e9 par la publication des <em>Recherches<\/em> propulse Thomas Reid sur le devant de la sc\u00e8ne acad\u00e9mique britannique. La m\u00eame ann\u00e9e, en 1764, la prestigieuse chaire de philosophie morale de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gla.ac.uk\">Universit\u00e9 de Glasgow<\/a> devient vacante \u00e0 la suite de la d\u00e9mission d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/smith-moral-political\/\">Adam Smith<\/a>, qui quitte son poste professoral pour devenir le pr\u00e9cepteur itin\u00e9rant du jeune duc de Buccleuch sur le continent. Conscient de la haute valeur philosophique de Reid et d\u00e9sireux de maintenir le prestige exceptionnel acquis par la chaire sous Smith et, avant lui, sous Francis Hutcheson, le S\u00e9nat acad\u00e9mique de Glasgow d\u00e9signe Reid pour lui succ\u00e9der.<\/p>\n<p>S&rsquo;ouvre alors pour Thomas Reid la p\u00e9riode la plus f\u00e9conde de son existence professorale. L&rsquo;atmosph\u00e8re intellectuelle et sociale de Glasgow diff\u00e8re profond\u00e9ment de celle d&rsquo;Aberdeen : Glasgow est une m\u00e9tropole marchande en pleine explosion commerciale et industrielle, enrichie par le commerce du tabac avec les colonies d&rsquo;Am\u00e9rique, et un centre universitaire de premier plan o\u00f9 exercent des savants de la trempe de Joseph Black (pionnier de la thermodynamique et de la chimie moderne) et James Watt (l&rsquo;inventeur de la machine \u00e0 vapeur \u00e0 condensation s\u00e9par\u00e9e). Reid s&rsquo;int\u00e8gre avec enthousiasme dans cet environnement cosmopolite, devenant membre assidu du <em>Glasgow Literary Society<\/em> et participant activement \u00e0 l&rsquo;administration souvent complexe de l&rsquo;universit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;enseignement de Reid \u00e0 Glasgow d\u00e9ploie une envergure doctrinale impressionnante. Selon la tradition \u00e9cossaise, la chaire de philosophie morale englobait quatre grands domaines : la th\u00e9ologie naturelle, l&rsquo;\u00e9thique g\u00e9n\u00e9rale, la jurisprudence (droit naturel et th\u00e9ories de la justice) et la politique (y compris le commerce et les institutions civiles). Reid y introduit une refonte p\u00e9dagogique fondamentale : il consacre une part pr\u00e9pond\u00e9rante du premier trimestre \u00e0 une analyse approfondie des facult\u00e9s de l&rsquo;esprit humain, convaincu qu&rsquo;aucune th\u00e9orie morale, politique ou juridique solide ne peut \u00eatre \u00e9chafaud\u00e9e sans une compr\u00e9hension exacte de la constitution psychologique et \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;agent humain. Ses cours, dispens\u00e9s d&rsquo;une voix calme mais empreints d&rsquo;une remarquable clart\u00e9 conceptuelle, marquent durablement plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tudiants, dont Dugald Stewart, qui deviendra son plus fid\u00e8le disciple et son biographe officiel.<\/p>\n<p>En 1780, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de soixante-dix ans, Reid d\u00e9cide de se d\u00e9charger de ses obligations d&rsquo;enseignement pour se consacrer exclusivement \u00e0 la syst\u00e9matisation finale de sa pens\u00e9e. Il continue de vivre \u00e0 Glasgow, conservant son logement acad\u00e9mique et participant aux affaires de l&rsquo;universit\u00e9. Durant cette retraite active, il publie ses deux sommes m\u00e9taphysiques majeures : les <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em> (Essais sur les pouvoirs intellectuels de l&rsquo;homme) en 1785, suivis des <em>Essays on the Active Powers of Man<\/em> (Essais sur les pouvoirs actifs de l&rsquo;homme) en 1788. Dans ces deux trait\u00e9s monumentaux, Reid \u00e9largit et parach\u00e8ve les analyses perceptives initi\u00e9es dans l&rsquo;<em>Enquiry<\/em>, d\u00e9ployant une vaste psychologie philosophique qui embrasse la m\u00e9moire, l&rsquo;imagination, le jugement, l&rsquo;abstraction, le libre arbitre et les fondements de la morale. Il s&rsquo;\u00e9teint paisiblement \u00e0 Glasgow le 7 octobre 1796, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de quatre-vingt-six ans, laissant derri\u00e8re lui une \u0153uvre philosophique monumentale qui allait dominer la pens\u00e9e britannique, fran\u00e7aise et am\u00e9ricaine pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>2. La critique radicale de la \u00ab th\u00e9orie des id\u00e9es \u00bb (Way of Ideas)<\/h2>\n<h3>2.1 La g\u00e9n\u00e9alogie du scepticisme : de Ren\u00e9 Descartes \u00e0 John Locke<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte fondateur de la d\u00e9marche reidienne r\u00e9side dans une mise en accusation sans concession de l&rsquo;histoire de la philosophie moderne. Reid soutient une th\u00e8se historique et critique radicale : depuis l&rsquo;aube du XVIIe si\u00e8cle, la quasi-totalit\u00e9 des m\u00e9taphysiciens europ\u00e9ens \u2014 en d\u00e9pit de leurs violentes controverses doctrinales \u2014 partage un pr\u00e9jug\u00e9 fondamental, un dogme non interrog\u00e9 qu&rsquo;il baptise \u00ab la th\u00e9orie des id\u00e9es \u00bb (ou le <em>Way of Ideas<\/em>). Ce dogme, dont les origines lointaines remontent \u00e0 certaines d\u00e9formations scolastiques de Platon et d&rsquo;Aristote, a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 de mani\u00e8re d\u00e9cisive par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes\/\">Ren\u00e9 Descartes<\/a> et repris aveugl\u00e9ment par ses continuateurs rationalistes et empiristes.<\/p>\n<p>Ce postulat cart\u00e9sien originel repose sur une pr\u00e9misse qui semble au premier abord anodine, voire \u00e9vidente au sens commun non averti : l&rsquo;esprit n&rsquo;a jamais un acc\u00e8s imm\u00e9diat et direct aux choses mat\u00e9rielles ext\u00e9rieures, mais uniquement \u00e0 ses propres \u00e9tats internes, \u00e0 savoir ses \u00ab repr\u00e9sentations \u00bb ou \u00ab id\u00e9es \u00bb. Selon Descartes et les th\u00e9oriciens de la vision indirecte, lorsqu&rsquo;un sujet regarde un arbre, le soleil ou une table, l&rsquo;objet r\u00e9el et physique ne p\u00e9n\u00e8tre pas dans le sanctuaire de l&rsquo;\u00e2me ; ce que l&rsquo;esprit contemple imm\u00e9diatement dans l&rsquo;acte de sentir ou de concevoir n&rsquo;est autre qu&rsquo;une image mentale, un double int\u00e9rieur ou un interm\u00e9diaire repr\u00e9sentatif log\u00e9 dans l&rsquo;entendement. C&rsquo;est le principe fondamental de la m\u00e9diation repr\u00e9sentative : <em>l&rsquo;id\u00e9e est l&rsquo;objet imm\u00e9diat de la pens\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<p>Bien que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">John Locke<\/a> se soit pos\u00e9 en adversaire d\u00e9termin\u00e9 de l&rsquo;inn\u00e9isme cart\u00e9sien en affirmant que l&rsquo;esprit humain est originellement une <em>tabula rasa<\/em> tirant tous ses mat\u00e9riaux de l&rsquo;exp\u00e9rience sensible et de la r\u00e9flexion, Reid d\u00e9montre avec une force logique implacable que Locke n&rsquo;a fait que transposer le dogme repr\u00e9sentatif cart\u00e9sien dans le lexique de l&#8217;empirisme. D\u00e8s le livre I de son <em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em>, Locke d\u00e9finit formellement l&rsquo;id\u00e9e comme \u00ab tout ce qui est l&rsquo;objet de l&rsquo;entendement lorsqu&rsquo;un homme pense \u00bb. Ce faisant, Locke consomme la coupure ontologique irr\u00e9parable entre l&rsquo;esprit connaissant et la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle objective :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esprit humain est compar\u00e9 \u00e0 un cabinet ferm\u00e9 ou \u00e0 une <em>chambre noire<\/em> (camera obscura), dans laquelle la lumi\u00e8re du monde ne p\u00e9n\u00e8tre que sous la forme de reflets projet\u00e9s sur un \u00e9cran int\u00e9rieur ;<\/li>\n<li>Le sujet connaissant se trouve irr\u00e9m\u00e9diablement enferm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de sa propre subjectivit\u00e9 cognitive, r\u00e9duit \u00e0 contempler une galerie d&rsquo;images priv\u00e9es ;<\/li>\n<li>La conformit\u00e9 ou la correspondance entre ces images internes et les objets physiques ext\u00e9rieurs devient d\u00e8s lors un myst\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique absolu, inaccessible \u00e0 toute v\u00e9rification exp\u00e9rimentale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette aporie fondamentale, que la philosophie contemporaine d\u00e9signe sous le nom de \u00ab voile de la perception \u00bb (<em>veil of perception<\/em>), est d\u00e9nonc\u00e9e par Reid comme l&rsquo;erreur inaugurale de la pens\u00e9e moderne. En interposant entre le regard de l&rsquo;homme et l&rsquo;univers mat\u00e9riel un rideau opaque de fant\u00f4mes mentaux, Descartes et Locke ont inconsciemment dress\u00e9 l&rsquo;\u00e9chafaudage th\u00e9orique qui allait permettre au pyrrhonisme le plus destructeur de triompher.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;aboutissement sceptique chez George Berkeley et David Hume<\/h3>\n<p>Pour Thomas Reid, le d\u00e9veloppement de la philosophie moderne n&rsquo;est pas une suite d&rsquo;accidents historiques d\u00e9connect\u00e9s, mais une trag\u00e9die d\u00e9ductive rigoureuse. Loin d&rsquo;\u00eatre des anomalies aberrantes ou des jeux d&rsquo;esprit extravagants, l&rsquo;immat\u00e9rialisme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/berkeley\/\">George Berkeley<\/a> et le scepticisme universel de David Hume repr\u00e9sentent la manifestation la plus honn\u00eate, la plus coh\u00e9rente et la plus in\u00e9vitable des pr\u00e9misses pos\u00e9es par Descartes et Locke. Reid refuse d&rsquo;imputer le d\u00e9sastre sceptique \u00e0 la mauvaise foi ou \u00e0 la perversit\u00e9 de Hume ; il salue au contraire en lui le logicien implacable qui a eu le courage de conduire le syst\u00e8me repr\u00e9sentatif jusqu&rsquo;\u00e0 son naufrage ultime.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9v\u00eaque Berkeley, constatant l&rsquo;impossibilit\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e par Locke de prouver que nos id\u00e9es ressemblent \u00e0 des substances mat\u00e9rielles inertes et inobservables, avait franchi un premier pas d\u00e9cisif : en vertu du principe selon lequel \u00ab une id\u00e9e ne peut ressembler \u00e0 rien d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e0 une id\u00e9e \u00bb, Berkeley d\u00e9clare la mati\u00e8re mat\u00e9rielle superflue et contradictoire. Le monde des corps est an\u00e9anti au profit d&rsquo;un univers exclusivement compos\u00e9 d&rsquo;esprits cr\u00e9\u00e9s et d&rsquo;id\u00e9es imprim\u00e9es en eux par Dieu (<em>esse est percipi aut percipere<\/em>). Reid montre que l&rsquo;id\u00e9alisme berkeleyen, sous son vernis apolog\u00e9tique et chr\u00e9tien, porte un coup fatal \u00e0 l&rsquo;intelligence naturelle en d\u00e9clarant que le soleil, les \u00e9toiles, les montagnes et les corps de nos semblables ne poss\u00e8dent aucune substance physique en dehors de nos perceptions spirituelles.<\/p>\n<p>Mais la marche destructrice de la th\u00e9orie des id\u00e9es ne pouvait s&rsquo;arr\u00eater en si bon chemin. Avec la parution du <em>Trait\u00e9 de la nature humaine<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hume\/\">David Hume<\/a>, l&rsquo;acide critique dissout les derniers vestiges de l&rsquo;ontologie classique :<\/p>\n<ul>\n<li>Berkeley avait aboli la substance mat\u00e9rielle mais conserv\u00e9 la substance spirituelle (l&rsquo;\u00e2me, le moi) et la divinit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Hume applique la m\u00eame lame analytique \u00e0 la substance pensante : si nous n&rsquo;avons d&rsquo;acc\u00e8s qu&rsquo;\u00e0 des impressions et \u00e0 des id\u00e9es isol\u00e9es, nous n&rsquo;observons jamais une chose telle qu&rsquo;un \u00ab moi \u00bb simple et continu ;<\/li>\n<li>Le moi humien n&rsquo;est plus qu&rsquo;un \u00ab faisceau ou une collection de diff\u00e9rentes perceptions qui se succ\u00e8dent avec une inconcevable rapidit\u00e9 \u00bb ;<\/li>\n<li>Le principe de causalit\u00e9, pilier des sciences de la nature, est vid\u00e9 de toute n\u00e9cessit\u00e9 objective pour n&rsquo;\u00eatre r\u00e9duit qu&rsquo;\u00e0 une illusion psychologique n\u00e9e de l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es et de l&rsquo;accoutumance m\u00e9canique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Reid salue l&rsquo;\u0153uvre de Hume comme une b\u00e9n\u00e9diction dialectique providentielle : en r\u00e9v\u00e9lant que la th\u00e9orie des repr\u00e9sentations mentales aboutit n\u00e9cessairement \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement du monde ext\u00e9rieur, de l&rsquo;identit\u00e9 du sujet et de la validit\u00e9 de la raison elle-m\u00eame, Hume a fourni la d\u00e9monstration par l&rsquo;absurde (<em>reductio ad absurdum<\/em>) que la pr\u00e9misse fondamentale partag\u00e9e par toute la tradition \u2014 l&rsquo;existence des id\u00e9es comme objets interm\u00e9diaires de la perception \u2014 est une erreur fatale. D\u00e8s lors, le choix philosophique devient limpide : soit embrasser un scepticisme paralysant qui contredit chacune de nos actions quotidiennes, soit r\u00e9examiner et pulv\u00e9riser la doctrine sacralis\u00e9e des id\u00e9es interm\u00e9diaires.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;argumentation s\u00e9miotique et logique contre les entit\u00e9s interm\u00e9diaires<\/h3>\n<p>Pour extirper la racine du scepticisme, Reid d\u00e9ploie une critique m\u00e9thodologique foudroyante qui d\u00e9construit le statut ontologique des id\u00e9es. Sa premi\u00e8re ligne d&rsquo;attaque consiste \u00e0 souligner l&rsquo;absence totale de preuve empirique en faveur de l&rsquo;existence de ces pr\u00e9tendues entit\u00e9s mentales. Dans une perspective strictement newtonienne et baconienne, toute entit\u00e9 postul\u00e9e par une th\u00e9orie doit soit \u00eatre directement observ\u00e9e par les sens ou la conscience, soit \u00eatre induite avec n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 partir de faits observ\u00e9s. Or, personne n&rsquo;a jamais per\u00e7u une \u00ab id\u00e9e \u00bb au sens philosophique du terme : lorsque nous regardons la lune, nous avons conscience de contempler l&rsquo;astre nocturne lui-m\u00eame, suspendu dans le ciel, et non un petit tableau circulaire lumineux log\u00e9 dans notre cerveau ou notre esprit.<\/p>\n<p>Reid met au jour un paralogisme r\u00e9current dans la litt\u00e9rature philosophique : la confusion pernicieuse entre <em>l&rsquo;acte de l&rsquo;esprit<\/em> (l&rsquo;op\u00e9ration cognitive) et <em>l&rsquo;objet de cet acte<\/em>. Lorsqu&rsquo;un homme con\u00e7oit une licorne ou un cercle, il y a incontestablement dans son esprit un acte de concevoir ; cet acte est une r\u00e9alit\u00e9 psychologique temporelle, un \u00e9v\u00e9nement mental bien r\u00e9el. Mais l&rsquo;objet con\u00e7u (la licorne ou le cercle) n&rsquo;est point une substance ou une entit\u00e9 myst\u00e9rieuse log\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;esprit. Confondre l&rsquo;acte par lequel je pense \u00e0 une chose avec la chose m\u00eame \u00e0 laquelle je pense, c&rsquo;est comme confondre le geste d&rsquo;avaler avec la nourriture absorb\u00e9e, ou l&rsquo;acte de voir avec l&rsquo;objet visible. Les philosophes ont hypostasi\u00e9 l&rsquo;op\u00e9ration mentale pour en faire une pseudo-chose interm\u00e9diaire, un fant\u00f4me \u00e9pist\u00e9mologique qu&rsquo;ils ont nomm\u00e9 \u00ab id\u00e9e \u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab L&rsquo;esprit ne per\u00e7oit pas des id\u00e9es qui ressembleraient aux corps ; il per\u00e7oit directement les corps eux-m\u00eames en vertu d&rsquo;une loi originaire de notre constitution. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En second lieu, Reid mobilise le principe de parcimonie ontologique, le c\u00e9l\u00e8bre rasoir d&rsquo;Ockham r\u00e9affirm\u00e9 par Newton dans sa premi\u00e8re r\u00e8gle de raisonnement en philosophie : <em>on ne doit admettre pour causes des choses de la nature rien de plus que ce qui est \u00e0 la fois vrai et suffisant pour expliquer leurs apparences<\/em>. L&rsquo;introduction des id\u00e9es n&rsquo;explique absolument rien : pr\u00e9tendre que nous ne pouvons comprendre comment l&rsquo;esprit per\u00e7oit une pierre mat\u00e9rielle distante de dix m\u00e8tres sans imaginer une copie mentale miniature de cette pierre dans l&rsquo;esprit ne fait que d\u00e9placer le myst\u00e8re. En vertu de quel miracle l&rsquo;esprit comprendrait-il mieux une image mentale immat\u00e9rielle qu&rsquo;un objet physique ? Comment une image incorporelle pourrait-elle ressembler \u00e0 une propri\u00e9t\u00e9 physique telle que la duret\u00e9, la solidit\u00e9 ou la figure g\u00e9om\u00e9trique ?<\/p>\n<p>Reid d\u00e9montre ainsi que la th\u00e9orie des id\u00e9es n&rsquo;est qu&rsquo;un ensemble de m\u00e9taphores m\u00e9canistes et visuelles mal dig\u00e9r\u00e9es \u2014 empreintes dans la cire, reflets sp\u00e9culaires, signaux transmis par des canaux nerveux \u2014 appliqu\u00e9es de fa\u00e7on ill\u00e9gitime aux r\u00e9alit\u00e9s incorporelles de la pens\u00e9e. En \u00e9liminant ces interm\u00e9diaires chim\u00e9riques, Reid restaure une ontologie sobre et r\u00e9aliste o\u00f9 il n&rsquo;existe que deux p\u00f4les authentiques : le sujet connaissant dou\u00e9 de facult\u00e9s actives, et les objets ext\u00e9rieurs que ce sujet est naturellement constitu\u00e9 pour appr\u00e9hender sans filtre d\u00e9formant.<\/p>\n<h2>3. La philosophie du sens commun : M\u00e9thodologie et principes premiers<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9finition rigoureuse et statut \u00e9pist\u00e9mique du sens commun<\/h3>\n<p>L&rsquo;expression de \u00ab sens commun \u00bb (<em>common sense<\/em>) a souvent \u00e9t\u00e9 la source de malentendus tenaces dans l&rsquo;interpr\u00e9tation de la pens\u00e9e de Thomas Reid, tant chez ses d\u00e9tracteurs contemporains, comme Immanuel Kant, que chez certains de ses continuateurs superficiels. Il est donc indispensable de dissiper toute \u00e9quivoque : pour Reid, le sens commun n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re l&rsquo;opinion vulgaire, le pr\u00e9jug\u00e9 collectif de la foule, le pr\u00eat-\u00e0-penser populaire ou une facilit\u00e9 rh\u00e9torique permettant d&rsquo;\u00e9luder la rigueur d\u00e9monstrative. Reid emploie le terme dans sa noble acception classique et philosophique, h\u00e9rit\u00e9e du <em>sensus communis<\/em> gr\u00e9co-latin et des traditions humanistes.<\/p>\n<p>Le sens commun d\u00e9signe chez Reid la structure fondamentale, universelle et invariante de la rationalit\u00e9 humaine. Il repr\u00e9sente ce degr\u00e9 minimal mais primordial de jugement qui est partag\u00e9 par tous les \u00eatres humains jouissant d&rsquo;une sant\u00e9 mentale ordinaire, et sans lequel aucun individu ne peut \u00eatre tenu pour moralement responsable ou capable d&rsquo;apprentissage discursif. Loin d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;oppos\u00e9 de la raison, le sens commun en constitue le socle premier : la raison humaine se compose de deux \u00e9tages indissociables, le premier \u00e9tant le sens commun (qui juge imm\u00e9diatement des v\u00e9rit\u00e9s premi\u00e8res \u00e9videntes par elles-m\u00eames), le second \u00e9tant le raisonnement discursif (qui d\u00e9duit des v\u00e9rit\u00e9s d\u00e9riv\u00e9es \u00e0 partir de ces principes premiers par voie de d\u00e9monstration ou d&rsquo;induction). Vouloir opposer le raisonnement au sens commun est une absurdit\u00e9 logique \u00e9quivalant \u00e0 vouloir \u00e9riger une tour monumentale en pulv\u00e9risant ses propres fondations.<\/p>\n<p>Le statut \u00e9pist\u00e9mique des croyances du sens commun se caract\u00e9rise par leur spontan\u00e9it\u00e9, leur ant\u00e9riorit\u00e9 absolue sur la th\u00e9orisation philosophique et leur caract\u00e8re psychologiquement ind\u00e9racinable. Aucun sceptique, f\u00fbt-il le plus brillant \u00e9pigone de Pyrrhon ou de David Hume, ne peut vivre un seul instant en conformit\u00e9 avec ses doutes th\u00e9oriques. D\u00e8s que le philosophe quitte son cabinet de travail, il \u00e9vite les pr\u00e9cipices, salue ses amis par leur nom, s&rsquo;attend \u00e0 ce que le feu br\u00fble et se nourrit de pain pour survivre. Cette irr\u00e9sistibilit\u00e9 pratique t\u00e9moigne de ce que ces croyances ne sont point le produit d&rsquo;arguments syllogistiques fragiles, mais de dispositions constitutives grav\u00e9es par l&rsquo;Auteur de notre nature au plus profond de notre appareil cognitif :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La nature n&rsquo;a point laiss\u00e9 un travail si n\u00e9cessaire que celui de notre subsistance et de notre conservation \u00e0 la charge de nos raisonnements chancelants et faillibles. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<h3>3.2 La taxonomie des premiers principes (First Principles)<\/h3>\n<p>Dans le sixi\u00e8me essai des <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em>, Reid entreprend une t\u00e2che fondamentale : dresser une classification syst\u00e9matique et explicite de ces croyances non d\u00e9montr\u00e9es qui constituent les \u00ab premiers principes \u00bb (<em>First Principles<\/em>) de toute connaissance humaine. De m\u00eame que les math\u00e9matiques reposent imp\u00e9rativement sur des axiomes non d\u00e9montr\u00e9s sans lesquels aucune d\u00e9monstration g\u00e9om\u00e9trique ne saurait d\u00e9buter, de m\u00eame la connaissance du r\u00e9el repose sur des principes fondamentaux que l&rsquo;on ne saurait d\u00e9montrer, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;ils sont le point de d\u00e9part de toute d\u00e9monstration concevable. Reid organise cette taxonomie en deux ordres distincts : les principes des v\u00e9rit\u00e9s contingentes et ceux des v\u00e9rit\u00e9s n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>Parmi les premiers principes r\u00e9gissant les <strong>v\u00e9rit\u00e9s contingentes<\/strong> (relatives \u00e0 l&rsquo;existence r\u00e9elle des choses temporelles), Reid d\u00e9nombre notamment :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La fiabilit\u00e9 de la conscience intime<\/em> : l&rsquo;affirmation indubitable de la r\u00e9alit\u00e9 de mes propres \u00e9tats int\u00e9rieurs (pens\u00e9es, d\u00e9sirs, joies, peines) dont j&rsquo;ai imm\u00e9diatement conscience ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;identit\u00e9 personnelle continue<\/em> : la certitude absolue que le moi qui se souvient d&rsquo;une action pass\u00e9e est num\u00e9riquement identique au moi qui pense et agit au pr\u00e9sent ;<\/li>\n<li><em>La v\u00e9racit\u00e9 de la m\u00e9moire<\/em> : le principe selon lequel les choses dont nous nous souvenons distinctement sont r\u00e9ellement advenues ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;existence ind\u00e9pendante d&rsquo;un monde mat\u00e9riel ext\u00e9rieur<\/em> : la certitude que les corps physiques per\u00e7us par nos sens existent r\u00e9ellement, en dehors de l&rsquo;esprit, et continuent d&rsquo;exister lors m\u00eame que nous cessons de les observer ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;existence d&rsquo;une vie mentale chez autrui<\/em> : le principe selon lequel nos semblables ne sont pas des automates m\u00e9caniques d\u00e9pourvus d&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9, mais des agents intelligents et sensibles dont les paroles et les expressions corporelles traduisent des pens\u00e9es r\u00e9elles ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;uniformit\u00e9 du cours de la nature<\/em> : la croyance invincible que l&rsquo;avenir sera semblable au pass\u00e9, et que les m\u00eames causes physiques produiront toujours les m\u00eames effets dans des circonstances identiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parmi les premiers principes r\u00e9gissant les <strong>v\u00e9rit\u00e9s n\u00e9cessaires<\/strong>, Reid classe les v\u00e9rit\u00e9s grammaticales fondamentales, les principes logiques (le principe de contradiction, du tiers exclu), les axiomes math\u00e9matiques d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mathshistory.st-andrews.ac.uk\/Biographies\/Euclid\/\">Euclide<\/a>, les axiomes de la morale (par exemple, que nous devons pr\u00e9f\u00e9rer le plus grand bien au moindre, ou qu&rsquo;une injustice gratuite est condamnable), ainsi que les principes m\u00e9taphysiques r\u00e9gissant l&rsquo;ontologie de l&rsquo;action, notamment le fait que <em>tout \u00e9v\u00e9nement contingent a n\u00e9cessairement une cause efficiente<\/em>.<\/p>\n<p>Reid souligne que si un adversaire conteste l&rsquo;un de ces premiers principes, il est impossible de le r\u00e9futer par voie de d\u00e9duction directe, car tout argument mobilis\u00e9 contre lui supposerait d\u00e9j\u00e0 la validit\u00e9 du principe incrimin\u00e9 ou d&rsquo;un principe \u00e9quivalent. L&rsquo;unique d\u00e9fense philosophique possible contre le contestataire consiste dans l&rsquo;argument <em>ad hominem<\/em>, la mise en lumi\u00e8re de ses contradictions pratiques et l&rsquo;analyse de l&rsquo;absurdit\u00e9 logique dans laquelle le pr\u00e9cipite in\u00e9luctablement son refus d&rsquo;accepter le sol commun de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h3>3.3 La m\u00e9thode newtonienne appliqu\u00e9e \u00e0 la psychologie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 m\u00e9thodologique de Reid r\u00e9side dans sa fid\u00e9lit\u00e9 rigoureuse aux pr\u00e9ceptes de la m\u00e9thode scientifique institu\u00e9e par Isaac Newton. Au d\u00e9but de ses <em>Essais<\/em>, Reid cite express\u00e9ment la c\u00e9l\u00e8bre devise newtonienne : <em>Hypotheses non fingo<\/em> (\u00ab Je ne feins point d&rsquo;hypoth\u00e8ses \u00bb). Pour le philosophe d&rsquo;Aberdeen, la psychologie et la th\u00e9orie de la connaissance n&rsquo;ont que trop souffert de l&rsquo;esprit de syst\u00e8me et des fictions conjecturales. Quand Descartes imagine des \u00ab tourbillons \u00bb de mati\u00e8re subtile pour expliquer la gravitation, ou quand les m\u00e9decins et philosophes mat\u00e9rialistes imaginent des \u00ab esprits animaux \u00bb ou des \u00ab vibrations d&rsquo;ondes nerveuses \u00bb circulant dans le cerveau pour expliquer la formation des id\u00e9es, ils abandonnent le terrain solide de la science pour le roman m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>La science de l&rsquo;esprit humain exige une m\u00e9thode r\u00e9solument empirique, fond\u00e9e sur l&rsquo;introspection m\u00e9thodique et l&rsquo;observation scrupuleuse des op\u00e9rations int\u00e9rieures de l&rsquo;\u00e2me (ce que Reid nomme l&rsquo;\u00ab anatomie de l&rsquo;esprit \u00bb). Toutefois, Reid est pleinement conscient des immenses difficult\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 cette observation interne :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esprit humain est naturellement tourn\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur pour assurer sa survie physique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;acte d&rsquo;introspection exige un effort r\u00e9flexif violent, une inversion contre-nature du regard mental ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat de conscience que l&rsquo;on souhaite observer s&rsquo;alt\u00e8re ou s&rsquo;\u00e9vanouit au moment exact o\u00f9 la r\u00e9flexion tente de le saisir analytiquement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face \u00e0 ces \u00e9cueils psychologiques, Reid d\u00e9veloppe un instrument de contr\u00f4le m\u00e9thodologique d&rsquo;une remarquable modernit\u00e9 : <em>l&rsquo;analyse du langage ordinaire<\/em>. Reid consid\u00e8re les langues humaines naturelles non pas comme des conventions artificielles et arbitraires invent\u00e9es par des grammairiens, mais comme le registre fossile et vivant de la constitution de l&rsquo;esprit humain \u00e0 travers les \u00e2ges et les cultures. Si toutes les langues du monde distinguent sans exception un sujet, un verbe d&rsquo;action et un compl\u00e9ment d&rsquo;objet direct, si elles distinguent universellement la sensation ressentie (avoir mal, avoir froid) de l&rsquo;acte de percevoir un corps externe (voir un arbre, toucher un mur), cette convergence universelle prouve que cette distinction n&rsquo;est pas une fantaisie de philosophe, mais une op\u00e9ration fondamentale grav\u00e9e dans l&rsquo;architecture cognitive de l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Le langage ordinaire devient ainsi pour Reid le guide empirique supr\u00eame permettant de d\u00e9masquer les simplifications r\u00e9ductrices des th\u00e9ories m\u00e9taphysiques.<\/p>\n<h2>4. Th\u00e9orie de la perception directe : La distinction entre sensation et perception<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique de la sensation<\/h3>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Thomas Reid r\u00e9side dans la s\u00e9paration conceptuelle et ph\u00e9nom\u00e9nologique absolue qu&rsquo;il op\u00e8re entre deux ph\u00e9nom\u00e8nes psychologiques constamment confondus par Locke, Berkeley et Hume : la <em>sensation<\/em> (<em>sensation<\/em>) et la <em>perception<\/em> (<em>perception<\/em>). La mise au jour de cette distinction fondamentale constitue l&rsquo;une des contributions les plus durables et les plus admir\u00e9es de Reid \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Pour Reid, la <strong>sensation<\/strong> est un \u00e9tat purement affectif, subjectif et non intentionnel de l&rsquo;esprit. Elle est un pur sentiment int\u00e9rieur qui ne renvoie \u00e0 rien d&rsquo;ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame. Lorsque j&rsquo;\u00e9prouve une vive douleur physique caus\u00e9e par la piq\u00fbre d&rsquo;une aiguille, une sensation de br\u00fblure aupr\u00e8s d&rsquo;une flamme, ou encore une odeur agr\u00e9able de rose, la sensation r\u00e9side exclusivement dans l&rsquo;esprit sensible qui l&rsquo;\u00e9prouve. Elle n&rsquo;a aucune existence en dehors du moment o\u00f9 elle est sentie. En termes ph\u00e9nom\u00e9nologiques rigoureux, dans la sensation, <em>l&rsquo;acte de sentir et l&rsquo;objet senti sont indiscernables et identiques<\/em> : la douleur n&rsquo;a pas d&rsquo;existence objective distincte du sentiment douloureux \u00e9prouv\u00e9 par le sujet. Il est logiquement impossible qu&rsquo;une douleur existe sans qu&rsquo;un esprit n&rsquo;en ait conscience.<\/p>\n<p>La sensation ne poss\u00e8de aucune propri\u00e9t\u00e9 spatiale : une sensation de douleur ou d&rsquo;amertume n&rsquo;a ni longueur, ni largeur, ni figure g\u00e9om\u00e9trique, ni vitesse. Elle ne ressemble en rien \u00e0 l&rsquo;objet physique qui la provoque m\u00e9caniquement dans les organes sensoriels. La sensation d&rsquo;odeur de rose, par exemple, ne ressemble en rien \u00e0 la fleur physique, pas plus qu&rsquo;elle ne ressemble aux particules chimiques microscopiques effluves qui frappent la muqueuse olfactrice. La sensation est un signe purement subjectif dont la fonction premi\u00e8re dans l&rsquo;\u00e9conomie vitale est d&rsquo;\u00e9veiller imm\u00e9diatement l&rsquo;esprit et de servir de d\u00e9clencheur providentiel \u00e0 une tout autre op\u00e9ration mentale : la perception.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;acte intentionnel de la perception<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 diam\u00e9tral de la sensation, la <strong>perception<\/strong> est un acte authentiquement cognitif, intentionnel et tourn\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9. Percevoir, ce n&rsquo;est pas \u00e9prouver un \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me int\u00e9rieur, c&rsquo;est appr\u00e9hender directement un objet mat\u00e9riel distinct du sujet percevant, situ\u00e9 dans l&rsquo;espace physique, et existant ind\u00e9pendamment de l&rsquo;acte par lequel il est connu. Alors que la sensation dispara\u00eet d\u00e8s qu&rsquo;on cesse d&rsquo;en avoir conscience, l&rsquo;objet de la perception demeure inchang\u00e9 et persistant que nous le regardions ou que nous d\u00e9tournions les yeux.<\/p>\n<p>Reid d\u00e9compose l&rsquo;acte perceptif en trois composantes psychologiques et structurelles simultan\u00e9es, qui se d\u00e9ploient instantan\u00e9ment sans n\u00e9cessiter de raisonnement pr\u00e9alable :<\/p>\n<ol>\n<li><em>La conception nette de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur<\/em> (l&rsquo;esprit forme une notion imm\u00e9diate de la forme, de l&rsquo;extension et de la pr\u00e9sence de la chose mat\u00e9rielle) ;<\/li>\n<li><em>Une croyance forte, invincible et irr\u00e9sistible<\/em> en l&rsquo;existence r\u00e9elle et actuelle de cet objet au moment m\u00eame de la perception ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 cognitive absolue de cette croyance<\/em>, qui n&rsquo;est point le r\u00e9sultat d&rsquo;une inf\u00e9rence logique, d&rsquo;une d\u00e9duction discursive ou d&rsquo;un calcul de probabilit\u00e9 inconscient.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cette analyse permet \u00e0 Reid de rejeter avec \u00e9clat la th\u00e8se intellectualiste selon laquelle la perception ordinaire serait un syllogisme inconscient ou une inf\u00e9rence causale du type : \u00ab J&rsquo;\u00e9prouve telle sensation visuelle, or toute sensation a une cause mat\u00e9rielle ext\u00e9rieure, donc il existe une table devant moi \u00bb. Pour Reid, un tel raisonnement est totalement absent de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du paysan comme de l&rsquo;enfant ou du philosophe. L&rsquo;enfant de six mois qui tend la main vers le hochet ne pose aucune pr\u00e9misse causale ; la perception d&rsquo;un corps solide et r\u00e9sistant est d\u00e9clench\u00e9e imm\u00e9diatement par la constitution naturelle de ses facult\u00e9s en r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;excitation sensitive.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le constitue le c\u0153ur du r\u00e9alisme direct (ou r\u00e9alisme imm\u00e9diat) de Reid : la sensation n&rsquo;est pas une image que l&rsquo;esprit regarde pour en d\u00e9duire le monde ext\u00e9rieur ; elle est un <em>signe naturel<\/em> transparent qui s&rsquo;efface instantan\u00e9ment devant la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;objet qu&rsquo;il donne \u00e0 appr\u00e9hender. De m\u00eame que le lecteur attentif ne contemple pas la forme mat\u00e9rielle des caract\u00e8res d&rsquo;imprimerie noirs trac\u00e9s sur la page mais saisit imm\u00e9diatement le sens intelligible des phrases, de m\u00eame l&rsquo;esprit humain traverse la sensation sans s&rsquo;y arr\u00eater pour contempler directement l&rsquo;objet physique environnant.<\/p>\n<h3>4.3 Le langage des signes naturels et l&rsquo;apprentissage perceptif<\/h3>\n<p>Pour parachever sa th\u00e9orie de la perception directe, Reid introduit une remarquable doctrine s\u00e9miotique reposant sur la distinction th\u00e9orique entre les <em>signes conventionnels<\/em> (ou artificiels) et les <em>signes naturels<\/em>. Les signes conventionnels \u2014 tels que les mots d&rsquo;une langue humaine, les drapeaux ou les signaux maritimes \u2014 n&rsquo;ont aucun lien intrins\u00e8que avec la chose qu&rsquo;ils d\u00e9signent ; leur signification repose exclusivement sur une convention sociale arbitraire ou un accord tacite \u00e9tabli entre les hommes. Si la convention dispara\u00eet ou si le code est ignor\u00e9 de l&rsquo;interlocuteur, le signe perd toute signification.<\/p>\n<p>Les signes naturels, en revanche, tirent leur vertu s\u00e9miotique de l&rsquo;institution originelle de la nature elle-m\u00eame. La connexion entre le signe et la chose signifi\u00e9e est \u00e9tablie par une loi fixe de notre constitution psycho-physique, ant\u00e9rieurement \u00e0 toute convention humaine, \u00e0 toute habitude culturelle et \u00e0 tout raisonnement abstrait. Reid divise les signes naturels en trois classes distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La premi\u00e8re classe<\/em> comprend les signes dont la connexion avec le signifi\u00e9 est d\u00e9couverte par l&rsquo;exp\u00e9rience et l&rsquo;observation constante (c&rsquo;est le fondement de toute l&rsquo;induction en physique, par exemple la fum\u00e9e comme signe du feu, ou la chute du barom\u00e8tre comme signe de l&rsquo;orage) ;<\/li>\n<li><em>La deuxi\u00e8me classe<\/em> comprend les signes naturels universels qui traduisent imm\u00e9diatement les pens\u00e9es, les passions et les \u00e9tats int\u00e9rieurs d&rsquo;autrui \u00e0 travers les traits du visage, l&rsquo;inflexion de la voix et les attitudes corporelles (fondement de la communication non verbale et des beaux-arts) ;<\/li>\n<li><em>La troisi\u00e8me classe<\/em> \u2014 la plus fondamentale pour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie \u2014 comprend ces sensations corporelles int\u00e9rieures qui, par une disposition primitive de notre esprit, sugg\u00e8rent imm\u00e9diatement \u00e0 la pens\u00e9e la pr\u00e9sence et les qualit\u00e9s des corps ext\u00e9rieurs, telles que la solidit\u00e9, la figure et la duret\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction permet \u00e0 Reid de r\u00e9soudre \u00e9l\u00e9gamment le probl\u00e8me classique de la \u00ab perception acquise \u00bb (<em>acquired perception<\/em>), illustr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque par le fameux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/molyneux-problem\/\">probl\u00e8me de Molyneux<\/a> (l&rsquo;aveugle-n\u00e9 qui recouvrerait la vue saurait-il distinguer imm\u00e9diatement un cube d&rsquo;une sph\u00e8re sans les toucher ?). Reid distingue rigoureusement la <em>perception originelle<\/em> \u2014 qui fournit imm\u00e9diatement par le toucher l&rsquo;id\u00e9e de solidit\u00e9 et d&rsquo;extension tridimensionnelle, et par la vue la distribution des couleurs visibles sur une surface r\u00e9tinienne \u2014 de la <em>perception acquise<\/em>, qui est le fruit de l&rsquo;association constante et rapide \u00e9tablie par l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue entre les signes visuels et les r\u00e9alit\u00e9s tactiles. L&rsquo;adulte qui regarde au loin un navire ne \u00ab voit \u00bb pas originellement sa distance en m\u00e8tres ni sa forme cubique ou arrondie en profondeur ; il apprend \u00e0 interpr\u00e9ter les signes visibles de la diminution d&rsquo;\u00e9clat, de taille apparente et de parallaxe comme les signes naturels et fiables de propri\u00e9t\u00e9s spatiales tangibles.<\/p>\n<h2>5. La psychologie des facult\u00e9s intellectuelles<\/h2>\n<h3>5.1 La m\u00e9moire et la persistance de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle<\/h3>\n<p>Dans le troisi\u00e8me essai des <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em>, Reid consacre une analyse magistrale \u00e0 la facult\u00e9 de la m\u00e9moire, un terrain sur lequel le scepticisme humien et le sensualisme lock\u00e9en avaient suscit\u00e9 des paradoxes insolubles. Selon la th\u00e9orie classique des repr\u00e9sentations, se souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 consiste \u00e0 contempler dans le pr\u00e9sent une \u00ab image \u00bb ou une copie affaiblie de la sensation originelle log\u00e9e dans l&rsquo;esprit. Reid d\u00e9montre avec \u00e9clat que cette conception est profond\u00e9ment incoh\u00e9rente : contempler une image mentale <em>pr\u00e9sente<\/em> ne peut en aucun cas nous donner la notion du <em>pass\u00e9<\/em>. Une image mentale, par d\u00e9finition, existe maintenant, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 je la pense. Comment la simple observation d&rsquo;un tableau pr\u00e9sent pourrait-elle emporter la conviction imm\u00e9diate que ce tableau correspond \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement qui a cess\u00e9 d&rsquo;exister il y a dix ans ?<\/p>\n<p>Pour Reid, la m\u00e9moire n&rsquo;est pas la contemplation d&rsquo;images mentales fantomatiques flottant dans l&rsquo;esprit actuel ; elle est une facult\u00e9 originelle et imm\u00e9diate de l&rsquo;\u00e2me, un pouvoir cognitif sui generis par lequel l&rsquo;esprit saisit directement un fait pass\u00e9 comme pass\u00e9. Tout comme la perception externe nous donne un acc\u00e8s direct aux corps physiques pr\u00e9sents dans l&rsquo;espace sans l&rsquo;entremise de doubles d&rsquo;id\u00e9es, la m\u00e9moire nous donne une croyance imm\u00e9diate et invincible dans l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements r\u00e9volus dans le temps. La v\u00e9racit\u00e9 de la m\u00e9moire est un premier principe ind\u00e9montrable du sens commun : quiconque exigerait une preuve logique pour faire confiance \u00e0 ses souvenirs se condamnerait \u00e0 l&rsquo;aphasie philosophique, car tout syllogisme d\u00e9monstratif exige que l&rsquo;esprit se souvienne avec certitude de la proposition majeure au moment m\u00eame o\u00f9 il \u00e9nonce la conclusion mineure.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9habilitation de la m\u00e9moire permet \u00e0 Reid de formuler sa c\u00e9l\u00e8bre critique contre la conception lock\u00e9enne de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle. John Locke avait affirm\u00e9 que l&rsquo;identit\u00e9 personnelle ne r\u00e9side ni dans la substance de l&rsquo;\u00e2me ni dans celle du corps, mais exclusivement dans la continuit\u00e9 de la conscience \u00e9tendue r\u00e9troactivement par la m\u00e9moire (<em>je ne suis moi-m\u00eame qu&rsquo;aussi loin que ma m\u00e9moire pr\u00e9sente peut atteindre mes actions pass\u00e9es<\/em>). Reid forge contre cette th\u00e8se un contre-exemple rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre dans l&rsquo;histoire de la philosophie sous le nom du paradoxe du g\u00e9n\u00e9ral intr\u00e9pide :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Un jeune gar\u00e7on est fouett\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole pour avoir d\u00e9rob\u00e9 des pommes dans un verger ; devenu un jeune officier hardi, il s&#8217;empare d&rsquo;un drapeau sur l&rsquo;ennemi lors de sa premi\u00e8re campagne militaire ; devenu un vieux g\u00e9n\u00e9ral chevronn\u00e9, il est promu mar\u00e9chal. Supposons que l&rsquo;officier qui a pris le drapeau se souvienne d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 fouett\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ; supposons que le vieux g\u00e9n\u00e9ral se souvienne de la prise du drapeau, mais ait totalement oubli\u00e9 la punition subie pour les pommes. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Selon la th\u00e9orie de John Locke, l&rsquo;officier est la m\u00eame personne que le petit \u00e9colier (parce qu&rsquo;il s&rsquo;en souvient), et le vieux g\u00e9n\u00e9ral est la m\u00eame personne que l&rsquo;officier (parce qu&rsquo;il s&rsquo;en souvient). Or, selon le principe logique d&rsquo;invariance transitive de l&rsquo;identit\u00e9 (si A = B et B = C, alors A = C), le g\u00e9n\u00e9ral devrait \u00eatre identiquement la m\u00eame personne que l&rsquo;\u00e9colier. Pourtant, selon la stricte d\u00e9finition lock\u00e9enne, le g\u00e9n\u00e9ral <em>n&rsquo;est point<\/em> la m\u00eame personne que l&rsquo;\u00e9colier, puisqu&rsquo;il ne poss\u00e8de aucun souvenir conscient de la punition scolaire. Le syst\u00e8me de Locke aboutit donc \u00e0 la contradiction flagrante d&rsquo;affirmer simultan\u00e9ment que le mar\u00e9chal est et n&rsquo;est pas la m\u00eame personne que l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Reid d\u00e9montre ainsi la circularit\u00e9 de Locke : la m\u00e9moire ne <em>constitue<\/em> pas l&rsquo;identit\u00e9 personnelle ; elle n&rsquo;en est que le moyen de connaissance empirique (le <em>principium cognoscendi<\/em> et non le <em>principium essendi<\/em>). L&rsquo;identit\u00e9 personnelle est une r\u00e9alit\u00e9 ontologique objective, continue et indivisible du sujet pensant (la monade spirituelle ou l&rsquo;\u00e2me), persistant num\u00e9riquement identique \u00e0 travers les m\u00e9tamorphoses biologiques continuelles du corps physique et les intermittences de la m\u00e9moire psychologique.<\/p>\n<h3>5.2 La conception, l&rsquo;imagination et le jugement<\/h3>\n<p>Dans sa cartographie des op\u00e9rations intellectuelles, Reid s&rsquo;attaque \u00e0 un autre dogme h\u00e9rit\u00e9 de la scolastique et perp\u00e9tu\u00e9 par la logique de Port-Royal ainsi que par Locke : l&rsquo;affirmation selon laquelle l&rsquo;esprit commence par des \u00ab appr\u00e9hensions simples \u00bb (id\u00e9es isol\u00e9es, atomes perceptifs), pour ensuite les assembler par synth\u00e8se dans un \u00ab jugement \u00bb, avant d&rsquo;articuler ces jugements au sein d&rsquo;un \u00ab raisonnement \u00bb. Selon cette doctrine classique, le jugement ne serait qu&rsquo;une simple combinaison ou comparaison passive entre deux id\u00e9es pr\u00e9existantes.<\/p>\n<p>Reid renverse avec audace cet \u00e9difice traditionnel et soutient la <strong>priorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique et psychologique du jugement<\/strong> sur la simple conception. Dans l&rsquo;ordre r\u00e9el du d\u00e9veloppement cognitif, l&rsquo;esprit humain ne commence jamais par contempler des notions abstraites ou des sensations isol\u00e9es telles que \u00ab la blancheur \u00bb, \u00ab la duret\u00e9 \u00bb ou \u00ab le cylindre \u00bb. L&rsquo;exp\u00e9rience originaire de l&rsquo;enfant est imm\u00e9diatement holistique, int\u00e9gr\u00e9e et affirmative : il per\u00e7oit globalement que \u00ab cette boule de neige est froide et blanche \u00bb. L&rsquo;appr\u00e9hension simple ou conception pure est en r\u00e9alit\u00e9 le fruit d&rsquo;une op\u00e9ration tardive, sophistiqu\u00e9e et artificielle d&rsquo;abstraction intellectuelle, par laquelle le philosophe s\u00e9pare par l&rsquo;analyse ce que la nature avait spontan\u00e9ment donn\u00e9 dans l&rsquo;unit\u00e9 synth\u00e9tique d&rsquo;un jugement perceptif.<\/p>\n<p>Reid clarifie \u00e9galement les fronti\u00e8res entre la <em>conception<\/em>, l&rsquo;<em>imagination<\/em> et la <em>croyance<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>conception<\/strong> (<em>simple apprehension<\/em>) est le pouvoir \u00e9l\u00e9mentaire de se repr\u00e9senter un objet ou une proposition dans l&rsquo;esprit, sans porter aucun jugement sur sa v\u00e9rit\u00e9, sa fausset\u00e9, son existence ou sa non-existence. C&rsquo;est la condition sine qua non de toute op\u00e9ration mentale ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>imagination<\/strong> est un sous-ensemble restreint de la conception : elle ne s&rsquo;applique rigoureusement qu&rsquo;\u00e0 la repr\u00e9sentation des objets sensibles et particuli\u00e8rement visuels (on peut <em>concevoir<\/em> une figure g\u00e9om\u00e9trique \u00e0 mille c\u00f4t\u00e9s, un chiliochone, ou une proposition abstraite de morale, mais on ne peut pas l&rsquo;<em>imaginer<\/em> au sens strict d&rsquo;en former une quasi-peinture mentale) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;imagination op\u00e8re sans croyance : le po\u00e8te qui imagine un centaure n&rsquo;affirme aucunement son existence historique dans la nature. En revanche, d\u00e8s que s&rsquo;active la perception ou le t\u00e9moignage, la croyance vient s&rsquo;adjoindre invinciblement \u00e0 la conception de l&rsquo;objet.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9limitation nette permet \u00e0 Reid de r\u00e9futer l&rsquo;\u00e9trange postulat humien selon lequel la croyance ne serait qu&rsquo;une \u00ab id\u00e9e vive et intense \u00bb produite par l&rsquo;accoutumance. Pour Reid, une id\u00e9e de fiction tr\u00e8s vivement imagin\u00e9e dans un d\u00e9lire po\u00e9tique ou une hallucination th\u00e9\u00e2trale demeure fondamentalement distincte d&rsquo;une croyance calme et assur\u00e9e fond\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9vidence des sens ou de la m\u00e9moire. La croyance est un acte de jugement sui generis, irr\u00e9ductible \u00e0 un simple degr\u00e9 d&rsquo;intensit\u00e9 calorifique ou m\u00e9canique d&rsquo;une image mentale.<\/p>\n<h3>5.3 Le raisonnement et les limites de la rationalit\u00e9 d\u00e9monstrative<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse reidienne du raisonnement se caract\u00e9rise par une d\u00e9limitation lucide de la souverainet\u00e9 de la rationalit\u00e9 discursive. Reid reconna\u00eet pleinement la valeur inestimable de la d\u00e9duction formelle telle qu&rsquo;elle s&rsquo;exprime dans le syllogisme aristot\u00e9licien et les cha\u00eenes de d\u00e9monstrations g\u00e9om\u00e9triques. Mais il rappelle avec constance que le raisonnement d\u00e9ductif ne produit jamais par lui-m\u00eame la v\u00e9rit\u00e9 initiale de ses pr\u00e9misses : il ne fait que transmettre la n\u00e9cessit\u00e9 ou la certitude d&rsquo;une proposition m\u00e8re \u00e0 des propositions filles d\u00e9riv\u00e9es.<\/p>\n<p>Si les pr\u00e9misses initiales ne sont pas auto-\u00e9videntes par le sens commun ou garanties par l&rsquo;observation empirique imm\u00e9diate, toute la virtuosit\u00e9 d\u00e9monstrative du monde n&rsquo;aboutit qu&rsquo;\u00e0 un \u00e9chafaudage de sophismes \u00e9l\u00e9gants. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que r\u00e9side le \u00ab cercle du scepticisme \u00bb dans lequel s&rsquo;enferment les philosophes cart\u00e9siens et humiens : ils exigent que la raison d\u00e9montre la validit\u00e9 premi\u00e8re de nos facult\u00e9s perceptives et cognitives avant de leur accorder foi. Or, c&rsquo;est l\u00e0 une pr\u00e9tention logiquement contradictoire et suicidaire. Pour d\u00e9montrer que nos yeux ne nous trompent pas ou que notre m\u00e9moire est fiable, il faudrait b\u00e2tir un argument rationnel ; mais pour que cet argument soit re\u00e7u comme valide, il faut d\u00e9j\u00e0 accorder une confiance aveugle \u00e0 la raison qui l&rsquo;\u00e9nonce, \u00e0 la m\u00e9moire qui retient le fil de l&rsquo;argument et \u00e0 la conscience qui l&rsquo;examine !<\/p>\n<p>La rationalit\u00e9 humaine est donc contrainte de reconna\u00eetre l&rsquo;impossibilit\u00e9 radicale de se fonder exclusivement sur elle-m\u00eame. La confiance dans la v\u00e9racit\u00e9 de nos facult\u00e9s cognitives n&rsquo;est pas le couronnement triomphal d&rsquo;un syllogisme \u00e9pist\u00e9mologique ; elle est un <em>acte de foi rationnel originaire<\/em>, une soumission pr\u00e9alable et in\u00e9luctable \u00e0 la constitution de notre nature cr\u00e9\u00e9e :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La raison n&rsquo;est point l&rsquo;ennemie du sens commun, elle en est la fille ch\u00e9rie. Si la fille bannit la m\u00e8re du logis, elle se condamne \u00e0 p\u00e9rir d&rsquo;inanition. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>De plus, Reid op\u00e8re une r\u00e9habilitation magistrale du <em>raisonnement probable<\/em> (fond\u00e9 sur l&rsquo;exp\u00e9rience, le t\u00e9moignage humain, les analogies et le calcul des chances), montrant que c&rsquo;est sur ce type de logique inductive \u2014 et non sur la raideur d\u00e9monstrative des math\u00e9matiques \u2014 que repose la totalit\u00e9 de la vie humaine, de la jurisprudence, de la science politique et de la recherche en physique exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h2>6. Le r\u00e9alisme direct et l&rsquo;ontologie du monde mat\u00e9riel<\/h2>\n<h3>6.1 Qualit\u00e9s premi\u00e8res et qualit\u00e9s secondes r\u00e9examin\u00e9es<\/h3>\n<p>Depuis les pionniers de la physique m\u00e9canique moderne tels que Galil\u00e9e, Robert Boyle, Descartes et Locke, la philosophie avait institu\u00e9 une fronti\u00e8re ontologique infranchissable entre deux types de propri\u00e9t\u00e9s attribu\u00e9es aux corps physiques : les <em>qualit\u00e9s premi\u00e8res<\/em> (l&rsquo;\u00e9tendue spatiale, la figure g\u00e9om\u00e9trique, la solidit\u00e9, le mouvement ou le repos, le nombre) et les <em>qualit\u00e9s secondes<\/em> (la couleur, le son, la saveur, l&rsquo;odeur, le chaud et le froid). Selon la doctrine standard des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles, les qualit\u00e9s premi\u00e8res sont r\u00e9ellement inh\u00e9rentes \u00e0 la mati\u00e8re physique telle qu&rsquo;elle existe en soi, tandis que les qualit\u00e9s secondes ne poss\u00e8dent aucune r\u00e9alit\u00e9 objective hors de nous : elles ne seraient que des sensations subjectives d\u00e9clench\u00e9es dans l&rsquo;\u00e2me par la texture microscopique ou le mouvement des corpuscules mat\u00e9riels.<\/p>\n<p>Reid r\u00e9examine cette dichotomie avec une originalit\u00e9 \u00e9blouissante. Il commence par d\u00e9construire l&rsquo;explication lock\u00e9enne selon laquelle nos id\u00e9es de qualit\u00e9s premi\u00e8res \u00ab ressembleraient \u00bb fid\u00e8lement aux qualit\u00e9s des corps, tandis que nos id\u00e9es de qualit\u00e9s secondes ne leur ressembleraient en rien. Reid rappelle le mot d&rsquo;ordre berkeleyen : <em>une id\u00e9e ne peut ressembler \u00e0 rien d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e0 une id\u00e9e<\/em>. Comment une sensation \u00e9prouv\u00e9e par l&rsquo;\u00e2me immat\u00e9rielle pourrait-elle \u00ab ressembler \u00bb \u00e0 la duret\u00e9 d&rsquo;un bloc de granit ou \u00e0 la figure cubique d&rsquo;un morceau de bois ? Aucun \u00e9tat psychologique subjectif ne peut pr\u00e9senter d&rsquo;analogie de forme avec une propri\u00e9t\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique ou m\u00e9canique spatiale.<\/p>\n<p>Cependant, loin de conclure avec Berkeley que les qualit\u00e9s premi\u00e8res sont tout aussi purement subjectives et id\u00e9ales que les secondes, Reid red\u00e9finit la fronti\u00e8re non pas sur le plan de la \u00ab ressemblance \u00bb, mais sur le plan de la <strong>clart\u00e9 cognitive et de la nature de la notion<\/strong> que nous en avons :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour les <strong>qualit\u00e9s premi\u00e8res<\/strong> (extension, figure, solidit\u00e9, mouvement), nous en poss\u00e9dons une <em>notion directe, claire et distincte<\/em>. Lorsque nous touchons une surface dure ou que nous contemplons un triangle, la perception nous r\u00e9v\u00e8le positivement et intelligiblement ce qu&rsquo;est la propri\u00e9t\u00e9 en elle-m\u00eame dans l&rsquo;espace mat\u00e9riel ;<\/li>\n<li>Pour les <strong>qualit\u00e9s secondes<\/strong> (chaleur, couleur, son), nous n&rsquo;en poss\u00e9dons qu&rsquo;une <em>notion relative, indirecte et obscure<\/em>. Ce que nous connaissons imm\u00e9diatement et intimement dans la chaleur, c&rsquo;est la sensation subjective agr\u00e9able ou douloureuse qu&rsquo;elle nous procure ; quant \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 physique du corps qui cause cette sensation (l&rsquo;agitation thermique ou la vibration particulaire), nous ne la concevons que de mani\u00e8re relative, comme la \u00ab cause inconnue de tel effet sensible pr\u00e9cis \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette clarification ph\u00e9nom\u00e9nologique permet \u00e0 Reid de pr\u00e9server le r\u00e9alisme de la vie quotidienne sans entrer en contradiction avec les progr\u00e8s de la physique corpusculaire et ondulatoire. La rose est v\u00e9ritablement odorante et rouge au sens o\u00f9 elle poss\u00e8de constitutionnellement le pouvoir mat\u00e9riel de produire de mani\u00e8re stable ces impressions sp\u00e9cifiques sur un appareil sensoriel humain sain.<\/p>\n<h3>6.2 Le statut \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;espace, de la g\u00e9om\u00e9trie et du corps<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des pages les plus stup\u00e9fiantes et visionnaires de toute l&rsquo;\u0153uvre de Thomas Reid se trouve dans le cinqui\u00e8me chapitre de l&rsquo;<em>Enquiry into the Human Mind<\/em>, o\u00f9 il \u00e9labore ce qu&rsquo;il intitule la <strong>g\u00e9om\u00e9trie des visibles<\/strong> (<em>The Geometry of Visibles<\/em>). Dans ce passage d&rsquo;une audace math\u00e9matique extraordinaire, Reid anticipe avec un si\u00e8cle d&rsquo;avance les g\u00e9om\u00e9tries non euclidiennes qui ne seront formalis\u00e9es que dans les ann\u00e9es 1820-1830 par Nikola\u00ef Lobatchevski, J\u00e1nos Bolyai et plus tard Bernhard Riemann.<\/p>\n<p>Reid s&rsquo;interroge sur la nature exacte de l&rsquo;espace per\u00e7u par l&rsquo;\u0153il humain d\u00e9pouill\u00e9 des donn\u00e9es tactiles. En observant attentivement les projections d&rsquo;objets sur la r\u00e9tine, Reid d\u00e9montre que l&rsquo;espace purement visible ne se conforme pas aux postulats de la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne tridimensionnelle, mais aux propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques d&rsquo;une surface sph\u00e9rique (la courbure de l&rsquo;\u0153il et de la sph\u00e8re visuelle c\u00e9leste) :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans la g\u00e9om\u00e9trie des visibles, la ligne droite visible correspond \u00e0 un arc de grand cercle sur la sph\u00e8re visuelle ;<\/li>\n<li>Deux lignes droites visibles infiniment prolong\u00e9es finissent in\u00e9vitablement par se couper en deux points antipodaux oppos\u00e9s ;<\/li>\n<li>La somme des trois angles int\u00e9rieurs d&rsquo;un triangle visible form\u00e9 sur la vo\u00fbte sph\u00e9rique de notre regard est toujours strictement <em>sup\u00e9rieure<\/em> \u00e0 deux angles droits (180 degr\u00e9s) ;<\/li>\n<li>Il n&rsquo;existe point de figures g\u00e9om\u00e9triques semblables de dimensions in\u00e9gales dans cet espace visible : la grandeur d&rsquo;un triangle modifie structurellement la valeur de ses angles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette construction rigoureuse, Reid d\u00e9montre que les axiomes g\u00e9om\u00e9triques d&rsquo;Euclide ne sont pas des formes d&rsquo;intuition a priori absolues au sens que leur donnera bient\u00f4t Kant, mais des descriptions ad\u00e9quates de l&rsquo;espace tridimensionnel tangible r\u00e9v\u00e9l\u00e9 primitivement par le toucher et la motricit\u00e9. Il \u00e9tablit la dualit\u00e9 complexe entre l&rsquo;espace visible (courbe, bidimensionnel) et l&rsquo;espace tangible (euclidien, tridimensionnel), tout en montrant comment notre organisme corporel unifie ces deux registres par l&rsquo;\u00e9ducation perceptive continue.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion ancre vigoureusement le sujet connaissant reidien dans son incarnation biologique et \u00e9cologique. Loin d&rsquo;\u00eatre un pur esprit d\u00e9sincarn\u00e9 log\u00e9 dans une glande pin\u00e9ale ou un observateur d\u00e9sengag\u00e9 contemplant des pixels int\u00e9rieurs, l&rsquo;\u00eatre humain reidien est un organisme agissant, marchant, palpant et manipulant la mati\u00e8re. La r\u00e9sistance physique des corps, d\u00e9couverte par l&rsquo;effort musculaire et la kinesth\u00e8se, fournit la preuve irr\u00e9ductible et v\u00e9cue d&rsquo;un univers dot\u00e9 d&rsquo;une mat\u00e9rialit\u00e9 massive et ind\u00e9passable.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;argument contre l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal et ph\u00e9nom\u00e9niste<\/h3>\n<p>Bien que Thomas Reid ait compos\u00e9 ses \u0153uvres majeures avant la large diffusion de l&rsquo;id\u00e9alisme allemand hors des fronti\u00e8res prussiennes, sa critique du r\u00e9ductionnisme perceptif contient une r\u00e9futation pr\u00e9ventive et radicale de tout id\u00e9alisme transcendantal ou ph\u00e9nom\u00e9nisme ult\u00e9rieur (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la doctrine kantienne des ph\u00e9nom\u00e8nes oppos\u00e9s aux noum\u00e8nes inconnaissables, ou du ph\u00e9nom\u00e9nisme positiviste de John Stuart Mill r\u00e9duisant la mati\u00e8re \u00e0 une simple \u00ab possibilit\u00e9 permanente de sensations \u00bb).<\/p>\n<p>Pour Reid, r\u00e9duire l&rsquo;arbre ou le rocher \u00e0 un ensemble de sensations r\u00e9elles ou potentielles, ou affirmer que le monde de l&rsquo;exp\u00e9rience n&rsquo;est qu&rsquo;une synth\u00e8se de donn\u00e9es sensibles structur\u00e9es par les cadres a priori de notre entendement sans ancrage dans les choses telles qu&rsquo;elles sont v\u00e9ritablement en elles-m\u00eames, constitue une rechute fatale dans les apories de la th\u00e9orie des id\u00e9es. L&rsquo;argument ontologique de Reid repose sur le r\u00e9alisme de la r\u00e9sistance mat\u00e9rielle et sur la coh\u00e9rence pragmatique :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La mati\u00e8re n&rsquo;est point une simple collection d&rsquo;apparences subjectives ; elle est cette substance r\u00e9elle, dou\u00e9e de coh\u00e9sion, d&rsquo;inertie et de gravit\u00e9, qui impose sa contrainte objective \u00e0 notre volont\u00e9. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;homme ne construit point le monde mat\u00e9riel par une synth\u00e8se cat\u00e9gorielle inconsciente ; il le d\u00e9couvre tel qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 agenc\u00e9 par une sagesse infiniment sup\u00e9rieure \u00e0 la sienne. Si l&rsquo;ontologie ph\u00e9nom\u00e9niste \u00e9tait vraie, la science physique ne nous apprendrait rien sur le fonctionnement de l&rsquo;univers r\u00e9el, mais uniquement sur les r\u00e9gularit\u00e9s idiosyncrasiques de notre propre appareil nerveux. Reid rejette ce subjectivisme anthropocentrique : la solidit\u00e9 du monde ext\u00e9rieur est la condition absolue de possibilit\u00e9 de toute action technique, morale et spirituelle de l&rsquo;humanit\u00e9 au sein du cosmos.<\/p>\n<h2>7. La psychologie de l&rsquo;action, de l&rsquo;agentivit\u00e9 et du libre arbitre<\/h2>\n<h3>7.1 La causalit\u00e9 de l&rsquo;agent (Agent Causation) contre la causalit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements<\/h3>\n<p>Dans ses monumentaux <em>Essays on the Active Powers of Man<\/em> (1788), Reid d\u00e9place le champ d&rsquo;investigation de la connaissance th\u00e9orique vers le domaine de l&rsquo;action morale et de la prax\u00e9ologie. C&rsquo;est ici qu&rsquo;il formule l&rsquo;une des contributions m\u00e9taphysiques les plus d\u00e9cisives et novatrices de toute l&rsquo;histoire philosophique : la th\u00e9orie de la <strong>causalit\u00e9 de l&rsquo;agent<\/strong> (<em>Agent Causation<\/em>), qui demeure aujourd&rsquo;hui encore l&rsquo;un des bastions majeurs des partisans contemporains de la libert\u00e9 d&rsquo;indiff\u00e9rence et du libre arbitre m\u00e9taphysique (incompatibilisme).<\/p>\n<p>Pour saisir l&rsquo;originalit\u00e9 de Reid, il est n\u00e9cessaire de comprendre la double signification du terme \u00ab cause \u00bb qu&rsquo;il met en lumi\u00e8re. Depuis les <em>Principia<\/em> de Newton et les analyses sceptiques de Hume, la philosophie et les sciences ont adopt\u00e9 une notion exclusivement physique de la causalit\u00e9, que Reid nomme la <em>causalit\u00e9 physique ou m\u00e9canique<\/em> : dans ce cadre, une cause n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une loi naturelle d&rsquo;invariable succession temporelle constat\u00e9e entre deux \u00e9v\u00e9nements mat\u00e9riels (par exemple, la chaleur appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;eau est la \u00ab cause \u00bb physique de son \u00e9bullition). Reid affirme avec vigueur que ce que les physiciens nomment \u00ab causes \u00bb physiques ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que des <em>effets r\u00e9guliers<\/em>, des r\u00e8gles fixes de mouvement \u00e9tablies par les lois de la nature, mais d\u00e9pourvues de toute efficience authentique. Une boule de billard qui en percute une autre ne poss\u00e8de aucun pouvoir actif en elle-m\u00eame : elle ne fait que transmettre passivement une quantit\u00e9 de mouvement qu&rsquo;elle a elle-m\u00eame re\u00e7ue sans le vouloir ni le concevoir.<\/p>\n<p>La seule causalit\u00e9 v\u00e9ritable au sens strict et philosophique du terme est la <strong>causalit\u00e9 efficiente<\/strong>, qui n&rsquo;appartient qu&rsquo;aux esprits dou\u00e9s d&rsquo;intelligence et de volont\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Une cause efficiente est un agent qui poss\u00e8de le pouvoir d&rsquo;agir ou de ne pas agir, de commencer ou d&rsquo;interrompre un mouvement selon sa propre d\u00e9termination d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ;<\/li>\n<li>Ce que Reid nomme la causalit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements (la succession m\u00e9canique A entra\u00eene B) est ontologiquement d\u00e9riv\u00e9e et incapable de rendre compte de la libert\u00e9 humaine ;<\/li>\n<li>L&rsquo;esprit conscient de l&rsquo;homme est une source originaire d&rsquo;\u00e9nergie causale dans le monde : nous avons l&rsquo;exp\u00e9rience interne intime, directe et indubitable de notre propre \u00ab pouvoir actif \u00bb (<em>active power<\/em>) chaque fois que nous d\u00e9cidons souverainement de lever le bras ou de retenir une impulsion animale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La r\u00e9duction humienne de la causalit\u00e9 \u00e0 une simple habitude associative n\u00e9e de la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique s&rsquo;effondre face \u00e0 cette \u00e9vidence de la conscience active. Nous savons ce qu&rsquo;est une cause productive parce que nous faisons l&rsquo;\u00e9preuve v\u00e9cue de notre propre agentivit\u00e9 causale au sein de nos volitions quotidiennes.<\/p>\n<h3>7.2 D\u00e9terminisme, motifs psychologiques et libert\u00e9 morale<\/h3>\n<p>Cette conception de la causalit\u00e9 de l&rsquo;agent arme puissamment Thomas Reid pour sa r\u00e9futation implacable du n\u00e9cessitarisme et du d\u00e9terminisme psychologique, alors d\u00e9fendus avec brio par des penseurs mat\u00e9rialistes et sensualistes de premier plan tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hobbes\/\">Thomas Hobbes<\/a>, David Hume, Anthony Collins et Joseph Priestley. Les d\u00e9terministes soutenaient que la volont\u00e9 humaine est passivement gouvern\u00e9e par des \u00ab motifs \u00bb qui la traversent, de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;une balance s&rsquo;incline m\u00e9caniquement du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 le poids le plus lourd est d\u00e9pos\u00e9. Pour Hume et Collins, l&rsquo;action humaine la plus libre en apparence n&rsquo;est que le r\u00e9sultat n\u00e9cessaire et in\u00e9luctable du motif ou du d\u00e9sir le plus puissant \u00e0 l&rsquo;instant de la d\u00e9cision.<\/p>\n<p>Reid d\u00e9nonce avec virulence cette m\u00e9taphore m\u00e9canique de la balance, qu&rsquo;il qualifie de contresens psychologique total. Les motifs ne sont pas des poids physiques qui appuient sur l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;ext\u00e9rieur ; ils ne sont point des agents efficient op\u00e9rant sur nous. Les motifs sont simplement des <em>raisons d&rsquo;agir<\/em>, des consid\u00e9rations intellectuelles ou des sollicitations affectives qui s&rsquo;offrent \u00e0 l&rsquo;examen de l&rsquo;agent conscient :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Les motifs conseillent, sollicitent et persuadent ; mais ils n&rsquo;agissent pas. C&rsquo;est l&rsquo;agent seul qui agit, \u00e0 la lumi\u00e8re ou au m\u00e9pris des motifs qui le sollicitent. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;homme n&rsquo;est pas un syst\u00e8me dynamique passif domin\u00e9 par un parall\u00e9logramme de forces d\u00e9sirantes. L&rsquo;agent rationnel poss\u00e8de la capacit\u00e9 remarquable d&rsquo;interrompre la cha\u00eene des d\u00e9sirs imm\u00e9diats, de suspendre son jugement, de d\u00e9lib\u00e9rer \u00e0 froid et de trancher en faveur d&rsquo;un motif qui, sur le plan strictement sensible ou passionnel, est immens\u00e9ment plus faible que l&rsquo;impulsion animale concurrente. Le h\u00e9ros moral qui accepte de subir la torture ou le martyre plut\u00f4t que de trahir ses concitoyens ou sa parole donn\u00e9e agit en opposition frontale avec la totalit\u00e9 de ses pulsions animales d&rsquo;auto-conservation et de fuite de la douleur. Si le d\u00e9terminisme du d\u00e9sir le plus fort \u00e9tait vrai, un tel acte de sacrifice moral serait une impossibilit\u00e9 m\u00e9taphysique absolue.<\/p>\n<h3>7.3 La responsabilit\u00e9 morale et la structure de l&rsquo;imputabilit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour Thomas Reid, la d\u00e9fense de la libert\u00e9 de la volont\u00e9 (le libre arbitre au sens d&rsquo;un pouvoir d&rsquo;auto-d\u00e9termination d&rsquo;agir ou de ne pas agir) n&rsquo;est pas une simple querelle sp\u00e9culative de cabinet acad\u00e9mique ; c&rsquo;est le combat m\u00e9taphysique supr\u00eame duquel d\u00e9pend la pr\u00e9servation de toute dignit\u00e9 morale humaine et de tout l&rsquo;\u00e9difice juridique et social.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument central de Reid repose sur l&rsquo;analyse de l&rsquo;<strong>imputabilit\u00e9 morale<\/strong> et de la culpabilit\u00e9. Si le n\u00e9cessitarisme m\u00e9caniste \u00e9tait le vrai syst\u00e8me de l&rsquo;univers, aucun \u00eatre humain ne pourrait jamais \u00eatre l\u00e9gitimement lou\u00e9 pour sa vertu ni bl\u00e2m\u00e9 pour ses crimes. Punir un sc\u00e9l\u00e9rat pour avoir assassin\u00e9 son semblable deviendrait aussi absurde, injuste et d\u00e9nu\u00e9 de sens que de punir une tuile tomb\u00e9e d&rsquo;un toit pour avoir fractur\u00e9 le cr\u00e2ne d&rsquo;un passant, ou de battre une horloge m\u00e9canique parce qu&rsquo;elle retarde de dix minutes. Le bl\u00e2me moral n&rsquo;est pas une simple r\u00e9probation utilitaire destin\u00e9e \u00e0 modifier un comportement futur ; il renferme intrins\u00e8quement le jugement cognitif que l&rsquo;auteur de l&rsquo;acte \u00e9tait pleinement ma\u00eetre de son choix et qu&rsquo;il <em>aurait pu et d\u00fb<\/em> agir autrement :<\/p>\n<ul>\n<li>Le principe fondamental du droit universel et du sens commun moral s&rsquo;\u00e9nonce : <em>\u00c0 l&rsquo;impossible nul n&rsquo;est tenu<\/em> (aucune obligation morale ne peut peser sur une action qui \u00e9chappe au pouvoir absolu de l&rsquo;agent) ;<\/li>\n<li>Tous les syst\u00e8mes p\u00e9naux, toutes les cours de justice, toutes les d\u00e9lib\u00e9rations de conscience pr\u00e9supposent universellement que la responsabilit\u00e9 juridique et morale requiert la libert\u00e9 d&rsquo;agir ;<\/li>\n<li>Si les n\u00e9cessitaristes avaient raison, la justice humaine comme la justice divine ne seraient que des parodies tragiques et cruelles masquant les rouages d&rsquo;une fatalit\u00e9 aveugle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Reid d\u00e9montre ainsi que le d\u00e9terminisme est une th\u00e9orie monstrueuse qui d\u00e9truit jusqu&rsquo;\u00e0 la racine la distinction fondamentale entre la vertu et le vice, r\u00e9duisant la conscience humaine \u00e0 une spectatrice impuissante et abus\u00e9e de ses propres mouvements machiniques. L&rsquo;auto-d\u00e9termination de l&rsquo;agent est une v\u00e9rit\u00e9 premi\u00e8re du sens commun moral, grav\u00e9e dans la conscience de chacun avec une force qu&rsquo;aucune argutie m\u00e9taphysique ne saurait \u00e9touffer.<\/p>\n<h2>8. Les principes actifs et la psychologie affective<\/h2>\n<h3>8.1 La classification tripartite des principes d&rsquo;action<\/h3>\n<p>Afin de rendre compte de l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 des conduites humaines sans tomber dans les simplifications dogmatiques de ses contemporains, Reid d\u00e9ploie dans le troisi\u00e8me essai des <em>Essays on the Active Powers<\/em> une vaste typologie des ressorts int\u00e9rieurs de notre conduite : la th\u00e9orie des \u00ab principes d&rsquo;action \u00bb (<em>principles of action<\/em>). Il structure ces principes selon une organisation tripartite ascendante, allant des automatismes purement biologiques jusqu&rsquo;aux sommets de la rationalit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9rative : les principes m\u00e9caniques, les principes animaux et les principes rationnels.<\/p>\n<p>1. Les <strong>principes m\u00e9caniques<\/strong> op\u00e8rent sans l&rsquo;intervention de la volont\u00e9, sans d\u00e9lib\u00e9ration rationnelle et sans la formation pr\u00e9alable d&rsquo;aucun jugement intellectuel. Ils se divisent en deux sous-groupes majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;instinct corporel<\/em> : ces impulsions primitives coordonn\u00e9es par la nature pour assurer la subsistance imm\u00e9diate de l&rsquo;individu d\u00e8s la naissance (le r\u00e9flexe de succion du nourrisson, la d\u00e9glutition, le clignement de la paupi\u00e8re devant un projectile mena\u00e7ant) ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;habitude motrice<\/em> : ces facilit\u00e9s acquises par une pratique r\u00e9p\u00e9t\u00e9e qui finissent par transformer des actions originellement conscientes et volontaires en quasi-automatismes fluides (l&rsquo;habilet\u00e9 manuelle de l&rsquo;artisan, le jeu virtuose du musicien qui meut ses doigts sur le clavier sans d\u00e9lib\u00e9rer sur la position de chaque note).<\/li>\n<\/ul>\n<p>2. Les <strong>principes animaux<\/strong> requi\u00e8rent une op\u00e9ration de l&rsquo;esprit, mais une op\u00e9ration qui n&rsquo;exige aucunement la m\u00e9diation de la raison universelle ; ils sont partag\u00e9s par l&rsquo;homme et par les animaux sup\u00e9rieurs :<\/p>\n<ul>\n<li><em>Les app\u00e9tits physiologiques<\/em> : faim, soif, sommeil, d\u00e9sir sexuel, caract\u00e9ris\u00e9s par leur p\u00e9riodicit\u00e9 imp\u00e9rieuse et le malaise physique douloureux qui accompagne leur privation prolong\u00e9e ;<\/li>\n<li><em>Les d\u00e9sirs primaires<\/em> : Reid en identifie trois fondamentaux qui structurent l&rsquo;existence humaine \u2014 le d\u00e9sir de puissance (l&rsquo;ambition d&rsquo;accro\u00eetre notre rayon d&rsquo;action), le d\u00e9sir d&rsquo;estime (le besoin vital de consid\u00e9ration de nos pairs) et le d\u00e9sir de savoir (la curiosit\u00e9 intellectuelle naturelle) ;<\/li>\n<li><em>Les affections<\/em> : ces \u00e9tats affectifs intentionnellement dirig\u00e9s vers d&rsquo;autres \u00eatres vivants, suscit\u00e9s par leur pr\u00e9sence ou leur \u00e9vocation mentale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>3. Les <strong>principes rationnels<\/strong> constituent l&rsquo;apanage exclusif de la cr\u00e9ature intelligente capable de concevoir des abstractions et des temporalit\u00e9s lointaines. Reid les ram\u00e8ne \u00e0 deux grands souverains de l&rsquo;\u00e2me : la recherche \u00e9clair\u00e9e de notre <em>v\u00e9ritable bien consid\u00e9r\u00e9 dans son ensemble<\/em> (la prudence rationnelle globale oppos\u00e9e \u00e0 la satisfaction myope du plaisir imm\u00e9diat), et le <em>sens du devoir moral ou de la rectitude<\/em> pour elle-m\u00eame. La grandeur morale de l&rsquo;homme r\u00e9side dans sa capacit\u00e9 constitutionnelle \u00e0 subordonner hi\u00e9rarchiquement ses impulsions m\u00e9caniques et animales au magist\u00e8re r\u00e9gulateur de ces deux principes rationnels.<\/p>\n<h3>8.2 Les affections sociales et dissidentes<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse des affections animales fournit \u00e0 Reid l&rsquo;occasion d&rsquo;une r\u00e9futation en r\u00e8gle des th\u00e9ories pessimistes et \u00e9go\u00efstes de la nature humaine, promues au si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent par Thomas Hobbes et reformul\u00e9es avec un cynisme \u00e9tincelant par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mandeville\/\">Bernard Mandeville<\/a> dans sa retentissante <em>Fable des abeilles<\/em>. Selon ces auteurs, toutes les actions humaines sans exception, y compris les gestes en apparence les plus g\u00e9n\u00e9reux et h\u00e9ro\u00efques de charit\u00e9 ou d&rsquo;amour filial, ne sont au fond que des manifestations d\u00e9guis\u00e9es de l&rsquo;amour-propre, de la vanit\u00e9 ou de la crainte servile.<\/p>\n<p>S&rsquo;inscrivant dans la lign\u00e9e de son illustre pr\u00e9d\u00e9cesseur Joseph Butler, Reid d\u00e9montre la fausset\u00e9 psychologique absolue de ce r\u00e9ductionnisme \u00e9go\u00efste. La nature humaine est originellement et irr\u00e9ductiblement relationnelle et communautaire. Reid distingue soigneusement les <strong>affections bienveillantes<\/strong> des <strong>affections dissidentes ou d\u00e9fensives<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <em>affections bienveillantes<\/em> \u2014 telles que l&rsquo;amour parental, la gratitude spontan\u00e9e envers un bienfaiteur, la piti\u00e9 devant la souffrance d&rsquo;un innocent, l&rsquo;amiti\u00e9 sinc\u00e8re et l&rsquo;esprit patriotique \u2014 visent directement le bien-\u00eatre d&rsquo;autrui comme une fin en soi, et non comme un moyen au service de la jouissance personnelle de l&rsquo;agent. Le parent qui se jette \u00e0 l&rsquo;eau pour sauver son enfant de la noyade ne calcule pas son dividende de plaisir futur ; il agit sous l&rsquo;impulsion imm\u00e9diate d&rsquo;une affection sociale que la nature a scell\u00e9e en lui ;<\/li>\n<li>Les <em>affections dissidentes ou d\u00e9fensives<\/em> \u2014 telles que l&rsquo;\u00e9mulation loyale, le ressentiment imm\u00e9diat et la saine col\u00e8re face \u00e0 une agression injuste \u2014 ont \u00e9t\u00e9 institu\u00e9es par la Providence non pas pour semer la haine, mais comme des boucliers naturels destin\u00e9s \u00e0 pr\u00e9venir l&rsquo;oppression et \u00e0 d\u00e9courager la violence criminelle dans l&rsquo;\u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Reid, nier la r\u00e9alit\u00e9 primitive des affections sociales d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es est aussi absurde que de pr\u00e9tendre que l&rsquo;\u0153il humain n&rsquo;est point fait pour voir la lumi\u00e8re. L&rsquo;homme est taill\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e pour la coop\u00e9ration, la sociabilit\u00e9 et le don mutuel.<\/p>\n<h3>8.3 La conscience morale et l&rsquo;intuitionnisme \u00e9thique<\/h3>\n<p>Au sommet de la psychologie des pouvoirs actifs tr\u00f4ne la <strong>facult\u00e9 morale<\/strong>, traditionnellement nomm\u00e9e la \u00ab conscience \u00bb (<em>conscience<\/em>) ou le \u00ab sens moral \u00bb (<em>moral sense<\/em>). Reid s&rsquo;oppose ici frontalement au subjectivisme et \u00e0 l&rsquo;\u00e9motivisme \u00e9thique de son grand rival David Hume. Pour Hume, la morale est une affaire exclusive de go\u00fbt et de sentiment sensible subjectif : <em>la vertu suscite un sentiment agr\u00e9able d&rsquo;approbation dans l&rsquo;esprit du spectateur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, le vice un sentiment p\u00e9nible de d\u00e9go\u00fbt<\/em>. En cons\u00e9quence, les jugements moraux ne d\u00e9crivent aucune v\u00e9rit\u00e9 objective dans le monde, car la raison est et ne doit \u00eatre que \u00ab l&rsquo;esclave des passions \u00bb.<\/p>\n<p>Reid rejette cat\u00e9goriquement cette r\u00e9duction sentimentale de l&rsquo;\u00e9thique. Pour lui, la conscience morale n&rsquo;est pas une simple r\u00e9activit\u00e9 affective passive ; elle est un <strong>organe intellectuel de jugement<\/strong>. Lorsque nous affirmons qu&rsquo;un acte de trahison ou de parjure est odieux et injuste, nous n&rsquo;\u00e9non\u00e7ons pas un simple constat autobiographique sur notre propre \u00e9tat \u00e9motionnel int\u00e9rieur ; nous affirmons une <em>v\u00e9rit\u00e9 morale objective<\/em>, une propri\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle de l&rsquo;action consid\u00e9r\u00e9e :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Le jugement moral n&rsquo;est point le r\u00e9sultat d&rsquo;un sentiment ; c&rsquo;est le sentiment moral qui est la cons\u00e9quence naturelle et n\u00e9cessaire du jugement pr\u00e9alable port\u00e9 par notre conscience intellectuelle sur la droiture ou l&rsquo;indignit\u00e9 de l&rsquo;acte. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>La th\u00e9orie morale de Reid est ainsi un <strong>intuitionnisme d\u00e9ontologique<\/strong> de premier ordre : les premiers principes de la morale (la justice, l&rsquo;\u00e9quit\u00e9, la v\u00e9racit\u00e9, la pi\u00e9t\u00e9 filiale, l&rsquo;obligation de r\u00e9parer le tort caus\u00e9 \u00e0 autrui) sont des v\u00e9rit\u00e9s auto-\u00e9videntes que la conscience morale saine appr\u00e9hende avec la m\u00eame certitude imm\u00e9diate et apodictique que les axiomes de la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne. L&rsquo;\u00e9motion d&rsquo;indignation ou d&rsquo;admiration vient certes couronner ce jugement, mais elle en est l&rsquo;\u00e9cho affectif et non la source constituante. En unissant indissolublement l&rsquo;intuition rationnelle et l&rsquo;exigence du devoir objectif, Reid pr\u00e9pare le terrain \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique de l&rsquo;imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique de Kant tout en conservant un enracinement empirique et psychologique bien plus robuste que le formalisme rigide du philosophe de K\u00f6nigsberg.<\/p>\n<h2>9. \u00c9pist\u00e9mologie sociale : Langage, confiance et t\u00e9moignage<\/h2>\n<h3>9.1 Les op\u00e9rations sociales de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus \u00e9clatants et incontestablement pr\u00e9curseurs de Thomas Reid \u00e0 l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e philosophique se situe dans son \u00e9laboration d&rsquo;une <strong>\u00e9pist\u00e9mologie sociale<\/strong> d&rsquo;une extraordinaire profondeur conceptuelle. Deux si\u00e8cles avant les c\u00e9l\u00e8bres analyses de John Langshaw Austin et John Searle sur les actes de langage (<em>Speech Acts<\/em>), Reid formule dans le premier livre des <em>Essays on the Intellectual Powers<\/em> une distinction s\u00e9minale entre les <em>op\u00e9rations solitaires<\/em> et les <em>op\u00e9rations sociales<\/em> de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>La quasi-totalit\u00e9 des logiciens et m\u00e9taphysiciens classiques a commis l&rsquo;erreur impardonnable de croire que l&rsquo;esprit humain peut \u00eatre ad\u00e9quatement analys\u00e9 sur le mod\u00e8le d&rsquo;un Robinson Cruso\u00e9 cognitif, enferm\u00e9 dans sa tour d&rsquo;ivoire intellectuelle. Dans cette perspective traditionnelle, les actes mentaux sont r\u00e9put\u00e9s <em>solitaires<\/em> : juger, percevoir, m\u00e9moriser, raisonner, d\u00e9duire, sont des op\u00e9rations qu&rsquo;un homme th\u00e9oriquement isol\u00e9 du reste de l&rsquo;humanit\u00e9 pourrait accomplir parfaitement dans le secret absolu de son \u00e2me, sans avoir besoin d&rsquo;adresser sa pens\u00e9e \u00e0 quiconque.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;encontre de cette tradition individualiste et atomiste, Reid affirme qu&rsquo;il existe une classe irr\u00e9ductible et fondatrice d&rsquo;actes mentaux qui sont <strong>intrins\u00e8quement et par constitution sociaux<\/strong>. Ces op\u00e9rations ne peuvent ni exister, ni \u00eatre con\u00e7ues sans la pr\u00e9sence postul\u00e9e d&rsquo;un interlocuteur conscient auquel elles sont express\u00e9ment manifest\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;acte de promettre<\/em> : je ne puis promettre dans le vide sans engager ma responsabilit\u00e9 envers autrui ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;acte de commander<\/em> : ordonner pr\u00e9suppose une autorit\u00e9 exerc\u00e9e sur un agent capable d&rsquo;entendre et d&rsquo;ob\u00e9ir ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;acte d&rsquo;interroger<\/em> : poser une question n&rsquo;est pas un jugement solitaire, c&rsquo;est une sollicitation intellectuelle adress\u00e9e \u00e0 une autre conscience pour en obtenir une r\u00e9ponse ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;acte d&rsquo;affirmer et de t\u00e9moigner<\/em> : d\u00e9clarer un fait pour qu&rsquo;il soit cru par l&rsquo;auditeur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces op\u00e9rations sociales ne sont pas de simples traductions ext\u00e9rieures d&rsquo;op\u00e9rations solitaires pr\u00e9alables ; elles poss\u00e8dent une nature psychologique et s\u00e9miotique sui generis. Le langage humain, loin d&rsquo;\u00eatre un simple code invent\u00e9 apr\u00e8s coup pour externaliser des id\u00e9es silencieuses, est le m\u00e9dium originel au sein duquel l&rsquo;esprit humain se constitue et prend forme. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 n&rsquo;est pas un appendice secondaire de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie : elle est la structure premi\u00e8re de la rationalit\u00e9 humaine en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>9.2 Les principes de v\u00e9racit\u00e9 et de cr\u00e9dulit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour rendre possible la communication sociale et la transmission du savoir entre les g\u00e9n\u00e9rations, l&rsquo;Auteur de notre constitution nous a dot\u00e9s, selon Reid, de deux principes instinctifs coordonn\u00e9s d&rsquo;une importance anthropologique supr\u00eame : le <strong>principe de v\u00e9racit\u00e9<\/strong> et le <strong>principe de cr\u00e9dulit\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p>Le <strong>principe de v\u00e9racit\u00e9<\/strong> (<em>the principle of veracity<\/em>) est une propension originelle, naturelle et spontan\u00e9e grav\u00e9e dans le c\u0153ur de l&rsquo;homme \u00e0 <em>dire la v\u00e9rit\u00e9<\/em> et \u00e0 faire correspondre le langage articul\u00e9 avec la r\u00e9alit\u00e9 intime de ses pens\u00e9es. Reid note avec finesse que dire la v\u00e9rit\u00e9 ne demande aucun effort d&rsquo;invention : c&rsquo;est l&rsquo;attitude psychologique de repos de l&rsquo;esprit humain. Le mensonge, au contraire, est une op\u00e9ration artificielle, violente et co\u00fbteuse : le menteur doit dissimuler le r\u00e9el, forger une fiction coh\u00e9rente et maintenir sans d\u00e9faillance un double jeu usant pour la m\u00e9moire et la conscience. D\u00e8s que les passions contraires (la peur, l&rsquo;avarice ou l&rsquo;ambition) cessent d&rsquo;intervenir, l&rsquo;homme le plus grossier rapporte spontan\u00e9ment les faits tels qu&rsquo;il les con\u00e7oit :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La v\u00e9rit\u00e9 est le langage naturel de l&rsquo;humanit\u00e9 ; le mensonge n&rsquo;est qu&rsquo;un dialecte d&#8217;emprunt impos\u00e9 par la malice ou la crainte. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En miroir parfait de cette tendance expressive s&rsquo;exerce le <strong>principe de cr\u00e9dulit\u00e9<\/strong> (<em>the principle of credulity<\/em>) : c&rsquo;est une disposition inn\u00e9e, universelle et primitive \u00e0 <em>croire le t\u00e9moignage d&rsquo;autrui<\/em> avec une confiance aveugle, ant\u00e9rieurement \u00e0 toute confirmation exp\u00e9rimentale. Cette disposition se manifeste avec une puret\u00e9 \u00e9clatante dans la petite enfance : le jeune enfant croit imm\u00e9diatement et sans la moindre trace de scepticisme tout ce que ses parents, ses \u00e9ducateurs et ses proches lui racontent sur le monde ext\u00e9rieur. S&rsquo;il fallait que l&rsquo;enfant suspende son adh\u00e9sion cognitive jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il ait v\u00e9rifi\u00e9 par son observation personnelle la cr\u00e9dibilit\u00e9 morale de ses ma\u00eetres, il p\u00e9rirait empoisonn\u00e9 ou \u00e9cras\u00e9 avant d&rsquo;avoir acquis le moindre rudiment de savoir :<\/p>\n<ul>\n<li>La confiance \u00e9pist\u00e9mique est premi\u00e8re, universelle et originaire ;<\/li>\n<li>Le doute, la m\u00e9fiance critique et la circonspection sont seconds, acquis laborieusement par l&rsquo;exp\u00e9rience am\u00e8re des d\u00e9ceptions et des tromperies humaines ;<\/li>\n<li>L&rsquo;esprit ne devient sceptique qu&rsquo;\u00e0 force d&rsquo;apprentissage r\u00e9actif ; il commence toujours par une foi g\u00e9n\u00e9reuse et totale en la parole de son prochain.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 Le statut \u00e9pist\u00e9mique du t\u00e9moignage face au r\u00e9ductionnisme empiriste<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie des principes de v\u00e9racit\u00e9 et de cr\u00e9dulit\u00e9 permet \u00e0 Reid d&rsquo;ass\u00e9ner une critique d\u00e9cisive \u00e0 la conception r\u00e9ductionniste du t\u00e9moignage d\u00e9fendue par David Hume dans son c\u00e9l\u00e8bre essai <em>Des miracles<\/em> (ins\u00e9r\u00e9 dans l&rsquo;<em>Enqu\u00eate sur l&rsquo;entendement humain<\/em>). Pour Hume, la foi que nous accordons au t\u00e9moignage d&rsquo;autrui n&rsquo;est point une source autonome de connaissance : elle n&rsquo;est qu&rsquo;une branche d\u00e9riv\u00e9e de notre propre exp\u00e9rience inductive individuelle. Selon Hume, nous ne croyons les t\u00e9moins humains que parce que nous avons personnellement observ\u00e9, par une conjonction constante dans le pass\u00e9, que les rapports des hommes correspondent g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des faits.<\/p>\n<p>Reid d\u00e9montre l&rsquo;insoutenabilit\u00e9 logique et factuelle de cette posture humienne :<\/p>\n<ol>\n<li><em>L&rsquo;impossibilit\u00e9 pratique et solipsiste<\/em> : Si chaque individu devait personnellement v\u00e9rifier la r\u00e9gularit\u00e9 et la fid\u00e9lit\u00e9 du t\u00e9moignage par sa propre exp\u00e9rience sensorielle isol\u00e9e avant d&rsquo;accorder foi aux autres, nul ne pourrait jamais faire le premier pas. Plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de nos connaissances r\u00e9elles \u2014 de notre propre filiation biologique \u00e0 la g\u00e9ographie du globe terrestre, de l&rsquo;existence de la Chine \u00e0 la chronologie de l&rsquo;histoire universelle \u2014 reposent int\u00e9gralement et exclusivement sur le t\u00e9moignage d&rsquo;autrui ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;inversion de l&rsquo;ordre d&rsquo;apprentissage<\/em> : L&rsquo;induction personnelle se d\u00e9veloppe chez l&rsquo;homme bien apr\u00e8s que celui-ci a d\u00e9j\u00e0 engrang\u00e9 l&rsquo;immense tr\u00e9sor du langage et des croyances partag\u00e9es que lui a transmis sa communaut\u00e9 linguistique par pure confiance testimoniale ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;autonomie \u00e9pist\u00e9mique du t\u00e9moignage<\/em> : Le t\u00e9moignage est donc une source fondamentale, basique, non r\u00e9ductible et imm\u00e9diatement justificatrice de connaissance, jouissant du m\u00eame rang transcendantal que les sens externes, la m\u00e9moire ou la d\u00e9duction logique.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Par cette analyse visionnaire, Thomas Reid a pos\u00e9 au XVIIIe si\u00e8cle les fondements conceptuels de ce que la philosophie contemporaine \u00e9tudie aujourd&rsquo;hui sous le nom d&rsquo;\u00ab anti-r\u00e9ductionnisme testimonial \u00bb (port\u00e9 par des penseurs tels que C. A. J. Coady, Tyler Burge ou Alvin Goldman). Il arrache l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie au cauchemar du solipsisme pour la r\u00e9ancrer fermement dans la solidarit\u00e9 cognitive et la confiance interpersonnelle constitutive de la soci\u00e9t\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>10. Confrontations critiques : Reid, Locke, Berkeley et Hume<\/h2>\n<h3>10.1 Le dialogue contradictoire avec John Locke<\/h3>\n<p>L&rsquo;attitude de Thomas Reid \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de John Locke est empreinte d&rsquo;une estime intellectuelle sinc\u00e8re, m\u00eal\u00e9e \u00e0 une vigilance critique sans concession. Reid salue en Locke le grand m\u00e9decin-philosophe qui a os\u00e9 rompre avec les abstractions verbales et le jargon obscur de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale tardive pour promouvoir la libert\u00e9 d&rsquo;examen et l&rsquo;observation empirique. Il souscrit enti\u00e8rement au refus lock\u00e9en d&rsquo;admettre des \u00ab id\u00e9es inn\u00e9es \u00bb toutes faites, grav\u00e9es dans l&rsquo;esprit de l&#8217;embryon avant toute sensation corporelle.<\/p>\n<p>Cependant, Reid met en lumi\u00e8re la contradiction mortelle qui g\u00eet au c\u0153ur de l&rsquo;<em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em>. En concevant l&rsquo;esprit originel comme une simple feuille de papier vierge (<em>white paper<\/em>) ou une table rase purement passive sur laquelle l&rsquo;environnement sensible vient imprimer des \u00ab id\u00e9es simples \u00bb, Locke s&rsquo;est condamn\u00e9 \u00e0 m\u00e9conna\u00eetre la structure native et active de l&rsquo;intellect. L&rsquo;esprit reidien n&rsquo;est point une p\u00e2te inerte attendant des empreintes \u00e9trang\u00e8res ; il est dot\u00e9 d&rsquo;une organisation constitutionnelle vigoureuse, d&rsquo;un r\u00e9pertoire de facult\u00e9s actives orient\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9part vers des op\u00e9rations t\u00e9l\u00e9ologiques pr\u00e9cises.<\/p>\n<p>En second lieu, Reid d\u00e9monte impitoyablement la doctrine lock\u00e9enne de la composition des id\u00e9es : l&rsquo;affirmation selon laquelle les op\u00e9rations sup\u00e9rieures de l&rsquo;\u00e2me ne consisteraient qu&rsquo;\u00e0 juxtaposer, assembler ou abstraire des atomes d&rsquo;id\u00e9es simples re\u00e7us passivement par les canaux sensoriels. Reid d\u00e9montre que les concepts les plus \u00e9l\u00e9mentaires de la pens\u00e9e humaine \u2014 la notion d&rsquo;espace, d&rsquo;identit\u00e9, de cause productive, de devoir moral \u2014 ne contiennent pas un atome de ressemblance avec les donn\u00e9es de la sensation brute :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Vouloir extraire la notion universelle d&rsquo;espace ou d&rsquo;obligation morale de la simple r\u00e9ceptivit\u00e9 passive d&rsquo;une sensation de couleur ou de contact tactile est une entreprise aussi d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e que de vouloir extraire des rayons de soleil \u00e0 partir de concombres. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>En d\u00e9voilant l&rsquo;inconsistance interne de la s\u00e9miotique cognitive de Locke, Reid prouve que l&#8217;empirisme sensualiste est incapable de rendre compte de la richesse effective de la vie mentale sans emprunter clandestinement aux facult\u00e9s du sens commun les principes r\u00e9gulateurs qu&rsquo;il pr\u00e9tend d\u00e9duire du n\u00e9ant.<\/p>\n<h3>10.2 La r\u00e9ponse syst\u00e9matique au scepticisme de David Hume<\/h3>\n<p>La confrontation entre Thomas Reid et David Hume constitue ind\u00e9niablement le dialogue philosophique le plus grandiose et le plus courtois de tout le XVIIIe si\u00e8cle britannique. Contrairement \u00e0 de nombreux pol\u00e9mistes et th\u00e9ologiens de son \u00e9poque (dont son coll\u00e8gue James Beattie) qui accablaient Hume d&rsquo;injures th\u00e9ologiques et d&rsquo;accusations calomnieuses d&rsquo;ath\u00e9isme et d&rsquo;immoralit\u00e9, Reid conserve \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de son adversaire un respect intellectuel sans faille et une lucidit\u00e9 parfaite.<\/p>\n<p>Reid admire la rigueur g\u00e9om\u00e9trique et l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance stylistique avec lesquelles Hume a men\u00e9 sa d\u00e9construction sceptique :<\/p>\n<ul>\n<li>Reid conc\u00e8de que <em>si l&rsquo;on admet la th\u00e9orie cart\u00e9sienne et lock\u00e9enne des id\u00e9es<\/em>, alors la conclusion sceptique de Hume dans le <em>Trait\u00e9 de la nature humaine<\/em> est d&rsquo;une logique irr\u00e9futable et absolue ;<\/li>\n<li>Le syst\u00e8me humien est un chef-d&rsquo;\u0153uvre de coh\u00e9rence interne : aucune faille logique ne s&rsquo;y trouve, car la conclusion d\u00e9coule rigoureusement de ses pr\u00e9misses erron\u00e9es ;<\/li>\n<li>Le m\u00e9rite immortel de Hume est d&rsquo;avoir fait office d&rsquo;agent r\u00e9v\u00e9lateur impitoyable : il a tir\u00e9 les rideaux du th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres philosophiques et d\u00e9montr\u00e9 que les idoles admises par les sages m\u00e8nent tout droit au gouffre de l&rsquo;inintelligibilit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;alternative est d\u00e8s lors pos\u00e9e dans toute sa majest\u00e9 tragique : soit nous capitulons en rase campagne, en abandonnant les sens, la m\u00e9moire, la certitude morale et la science newtonienne pour nous enfermer dans un mutisme sceptique impraticable ; soit nous r\u00e9pudions d&rsquo;un seul geste vigoureux le postulat de la m\u00e9diation repr\u00e9sentative et d\u00e9clarons que l&rsquo;esprit conna\u00eet les objets r\u00e9els imm\u00e9diatement et directement. Dans la correspondance qu&rsquo;ils \u00e9chang\u00e8rent en 1763, Hume, tout en restant ancr\u00e9 dans son scepticisme ironique, exprima son estime sinc\u00e8re pour la p\u00e9n\u00e9tration de Reid, reconnaissant que ce dernier \u00e9tait son contradicteur le plus profond et le plus digne d&rsquo;attention.<\/p>\n<h3>10.3 La d\u00e9construction de l&rsquo;immat\u00e9rialisme de George Berkeley<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation que porte Reid sur George Berkeley est domin\u00e9e par un paradoxe : comment un \u00e9v\u00eaque pieux, anim\u00e9 d&rsquo;une volont\u00e9 farouche de d\u00e9fendre la religion chr\u00e9tienne contre le d\u00e9isme et le mat\u00e9rialisme ath\u00e9e, a-t-il pu accoucher d&rsquo;une doctrine qui dissout la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de la Cr\u00e9ation divine ?<\/p>\n<p>Reid s&rsquo;attaque \u00e0 la fameuse formule berkeleyenne \u00e9rig\u00e9e en dogme : <em>Esse est percipi<\/em> (\u00ab \u00catre, c&rsquo;est \u00eatre per\u00e7u \u00bb). Il d\u00e9nonce le paralogisme subtil sur lequel repose tout l&rsquo;immat\u00e9rialisme : Berkeley affirme que parce que nous ne pouvons jamais concevoir un objet mat\u00e9riel (comme une pomme ou une montagne) sans simultan\u00e9ment concevoir les sensations de figure et de couleur qui lui sont associ\u00e9es, cet objet n&rsquo;aurait d&rsquo;autre r\u00e9alit\u00e9 que cette sensation mentale elle-m\u00eame ! Reid montre qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une monumentale p\u00e9tition de principe : notre impuissance psychologique \u00e0 nous repr\u00e9senter une propri\u00e9t\u00e9 physique sans faire usage de nos facult\u00e9s cognitives ne prouve en aucune mani\u00e8re que cette propri\u00e9t\u00e9 cesse d&rsquo;exister d\u00e8s que l&rsquo;acte perceptif prend fin :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab L&rsquo;existence de la lumi\u00e8re ext\u00e9rieure ne d\u00e9pend en rien de la pr\u00e9sence ou de l&rsquo;absence des yeux qui la contemplent. Le soleil continuera de briller et les montagnes de se dresser bien apr\u00e8s que la derni\u00e8re conscience humaine se sera endormie dans la poussi\u00e8re. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Reid restaure la claire distinction entre le <em>signe sensible<\/em> (qui est certes un \u00e9v\u00e9nement mental d\u00e9pendant d&rsquo;un esprit r\u00e9cepteur) et le <em>corps physique signifi\u00e9<\/em> (qui est une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle ind\u00e9pendante r\u00e9gie par ses propres lois physiques). En d\u00e9masquant ce sophisme, Reid lib\u00e8re la m\u00e9taphysique de la tentation acosmique berkeleyenne et r\u00e9concilie la philosophie avec le sentiment ind\u00e9racinable de la r\u00e9alit\u00e9 vivante du monde cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<h2>11. La post\u00e9rit\u00e9 historique : De l&rsquo;\u00c9cosse au spiritualisme fran\u00e7ais<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;\u00c9cole \u00e9cossaise du sens commun et sa diffusion anglophone<\/h3>\n<p>D\u00e8s les derni\u00e8res ann\u00e9es de la vie de Reid, ses th\u00e8ses essaiment avec une vigueur extraordinaire pour donner naissance \u00e0 un courant intellectuel institutionnel majeur : l&rsquo;<strong>\u00c9cole \u00e9cossaise de philosophie<\/strong> (<em>Scottish School of Common Sense<\/em>). Sous l&rsquo;impulsion magistrale de son disciple le plus dou\u00e9, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scottish-18th\/\">Dugald Stewart<\/a>, professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg, la philosophie reidienne s&rsquo;impose comme l&rsquo;orthodoxie acad\u00e9mique dans toutes les universit\u00e9s d&rsquo;\u00c9cosse et d&rsquo;Angleterre. Stewart, par la gr\u00e2ce incomparable de son style litt\u00e9raire et son talent p\u00e9dagogique, adoucit certaines ar\u00eates pol\u00e9miques de Reid pour proposer un spiritualisme inductif et m\u00e9thodologique qui s\u00e9duit l&rsquo;\u00e9lite savante britannique. Thomas Brown, bien que plus \u00e9clectique et r\u00e9ceptif \u00e0 certaines doctrines de l&rsquo;associationnisme, contribue \u00e9galement \u00e0 diffuser la psychologie reidienne des facult\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais c&rsquo;est de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;oc\u00e9an Atlantique que l&rsquo;\u00e9cole de Reid conna\u00eet sa post\u00e9rit\u00e9 la plus triomphale et la plus durable. D\u00e8s la fin du XVIIIe si\u00e8cle, par l&rsquo;entremise de John Witherspoon, pr\u00e9sident du Coll\u00e8ge du New Jersey (future Universit\u00e9 de Princeton) et signataire de la D\u00e9claration d&rsquo;ind\u00e9pendance des \u00c9tats-Unis, la philosophie du sens commun devient le socle intellectuel exclusif de l&rsquo;enseignement universitaire am\u00e9ricain. Durant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, de la R\u00e9volution am\u00e9ricaine jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de la guerre de S\u00e9cession, les manuels scolaires et universitaires d&rsquo;\u00e9thique et de psychologie des \u00c9tats-Unis sont impr\u00e9gn\u00e9s des doctrines de Reid et de Stewart.<\/p>\n<p>Cette omnipr\u00e9sence intellectuelle s&rsquo;incarne avec \u00e9clat sous la pr\u00e9sidence de James McCosh \u00e0 Princeton dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. La doctrine reidienne du sens commun s&rsquo;accorde intimement avec l&rsquo;\u00e9thos pragmatique, d\u00e9mocratique et religieux de la nouvelle r\u00e9publique am\u00e9ricaine : elle refuse les subtilit\u00e9s aristocratiques du scepticisme europ\u00e9en, valorise le jugement de l&rsquo;homme de la rue et conforte les certitudes morales et th\u00e9ologiques indispensables \u00e0 l&rsquo;ordre r\u00e9publicain. Plus profond\u00e9ment encore, les fondateurs du pragmatisme am\u00e9ricain, tout particuli\u00e8rement <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/peirce\/\">Charles Sanders Peirce<\/a>, reconna\u00eetront explicitement leur dette colossale envers Reid, Peirce formulant son c\u00e9l\u00e8bre \u00ab sens-communisme critique \u00bb (<em>Critical Common-Sensism<\/em>) comme une r\u00e9actualisation scientifique des th\u00e8ses \u00e9pist\u00e9mologiques du ma\u00eetre d&rsquo;Aberdeen.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;impact sur la philosophie fran\u00e7aise du XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la r\u00e9ception de Thomas Reid en France constitue l&rsquo;un des chapitres les plus fascinants des transferts culturels de la modernit\u00e9. Au sortir des convulsions de la R\u00e9volution fran\u00e7aise et de la chute du Premier Empire, la pens\u00e9e universitaire fran\u00e7aise, alors domin\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9ologie sensualiste d&rsquo;\u00c9tienne Bonnot de Condillac et de Destutt de Tracy, se trouve engag\u00e9e dans une impasse th\u00e9orique et morale : le sensualisme r\u00e9ducteur ne parvient plus \u00e0 fournir une base solide \u00e0 l&rsquo;ordre civil, \u00e0 la responsabilit\u00e9 individuelle et \u00e0 la spiritualit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est sous la Restauration, en 1811, que l&rsquo;homme d&rsquo;\u00c9tat et philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\">Pierre-Paul Royer-Collard<\/a> d\u00e9couvre les textes de Thomas Reid. \u00c9bloui par la rigueur de sa r\u00e9futation du sensualisme lock\u00e9en et par son r\u00e9alisme m\u00e9thodique, Royer-Collard introduit avec \u00e9clat la doctrine reidienne dans son cours \u00e0 la Sorbonne. Ses le\u00e7ons font sensation : pour la premi\u00e8re fois en France, la psychologie de l&rsquo;esprit s&rsquo;\u00e9mancipe de la m\u00e9canique passive des sensations pour r\u00e9habiliter la souverainet\u00e9 active de l&rsquo;\u00e2me, le libre arbitre et les principes premiers de la raison.<\/p>\n<p>L&rsquo;apog\u00e9e de l&rsquo;influence reidienne en France s&rsquo;incarne dans l&rsquo;entreprise intellectuelle colossale de <strong>Th\u00e9odore Jouffroy<\/strong>. Entre 1828 et 1836, Jouffroy traduit, pr\u00e9face et commente avec une scrupuleuse \u00e9rudition la totalit\u00e9 des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes de Thomas Reid<\/em> en six volumes monumentaux. Dans sa monumentale pr\u00e9face, Jouffroy \u00e9l\u00e8ve Reid au rang de r\u00e9novateur supr\u00eame de la m\u00e9taphysique moderne, saluant en lui le penseur qui a enfin dot\u00e9 la psychologie introspective d&rsquo;une rigueur scientifique \u00e9gale \u00e0 celle de la physique de Newton.<\/p>\n<p>Cette transplantation philosophique est imm\u00e9diatement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e et institutionnalis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cousin\/\">Victor Cousin<\/a>, le tout-puissant architecte de l&rsquo;universit\u00e9 fran\u00e7aise sous la monarchie de Juillet. Cousin fait de la psychologie des facult\u00e9s de Thomas Reid et de la doctrine du sens commun la pierre angulaire de son \u00ab \u00e9clectisme spiritualiste \u00bb. Durant pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, la doctrine reidienne des facult\u00e9s intellectuelles et actives devient le programme officiel et obligatoire enseign\u00e9 dans toutes les classes de philosophie des lyc\u00e9es et coll\u00e8ges de France, fa\u00e7onnant l&rsquo;esprit de g\u00e9n\u00e9rations de lettr\u00e9s, d&rsquo;\u00e9crivains et d&rsquo;hommes d&rsquo;\u00c9tat de l&rsquo;Hexagone.<\/p>\n<h3>11.3 Le d\u00e9clin de l&rsquo;\u00e9cole reidienne face au positivisme et \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisme allemand<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de ce rayonnement institutionnel mondial exceptionnel tout au long du premier XIXe si\u00e8cle, la pens\u00e9e de Thomas Reid subit \u00e0 partir des ann\u00e9es 1860 un spectaculaire et brutal reflux historiographique. Cette \u00e9clipse philosophique prolong\u00e9e r\u00e9sulte d&rsquo;une conjonction de tirs crois\u00e9s venus d&rsquo;horizons doctrinaux oppos\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;assaut du positivisme et de l&rsquo;utilitarisme<\/em> : En Grande-Bretagne, la publication en 1865 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mill\/\">John Stuart Mill<\/a> de son virulent <em>An Examination of Sir William Hamilton&rsquo;s Philosophy<\/em> porte un coup d\u00e9vastateur \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise. Mill y attaque impitoyablement l&rsquo;intuitionnisme reidien, qu&rsquo;il d\u00e9peint comme un conservatisme \u00e9pist\u00e9mologique paresseux servant de paravent aux pr\u00e9jug\u00e9s sociaux, et tente de r\u00e9tablir un associationnisme radical appuy\u00e9 sur le sensualisme ;<\/li>\n<li><em>Le pr\u00e9jug\u00e9 kantien persistant<\/em> : En Allemagne et dans toute l&rsquo;Europe continentale, l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie grandissante de l&rsquo;id\u00e9alisme kantien et post-kantien rel\u00e8gue Reid dans l&rsquo;ombre. D\u00e8s 1783, dans les <em>Prol\u00e9gom\u00e8nes \u00e0 toute m\u00e9taphysique future<\/em>, Immanuel Kant avait formul\u00e9 un jugement extraordinairement injuste et d\u00e9daigneux sur Reid, Beattie et Oswald, les accusant d&rsquo;avoir \u00ab compl\u00e8tement manqu\u00e9 le c\u0153ur du probl\u00e8me humien \u00bb et d&rsquo;avoir fait appel au \u00ab sens commun \u00bb comme \u00e0 un \u00ab moyen d&rsquo;\u00e9chappatoire pour pl\u00e9b\u00e9iens ignorants \u00bb ;<\/li>\n<li><em>L&rsquo;essor de la psychologie physiologique et exp\u00e9rimentale<\/em> : Avec l&rsquo;av\u00e8nement des laboratoires de Wilhelm Wundt en Allemagne et la mont\u00e9e en puissance de l&rsquo;\u00e9volutionnisme spenc\u00e9rien, la m\u00e9thode purement introspective et d\u00e9ductive de la \u00ab psychologie des facult\u00e9s \u00bb est disqualifi\u00e9e comme une survivance scolastique pr\u00e9scientifique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, Thomas Reid est r\u00e9duit dans la plupart des histoires de la philosophie \u00e0 une simple note de bas de page, \u00e0 un sage provincial \u00e9cossais qui se serait vainement interpos\u00e9 entre le g\u00e9nie sceptique de David Hume et l&rsquo;apoth\u00e9ose transcendantale d&rsquo;Immanuel Kant.<\/p>\n<h2>12. La r\u00e9habilitation contemporaine : Sciences cognitives et \u00e9pist\u00e9mologie moderne<\/h2>\n<h3>12.1 La renaissance \u00e9pist\u00e9mologique : Le fiabilisme et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie r\u00e9form\u00e9e<\/h3>\n<p>La travers\u00e9e du d\u00e9sert de Thomas Reid s&rsquo;est achev\u00e9e de mani\u00e8re spectaculaire \u00e0 partir des ann\u00e9es 1970 et 1980. Le renouveau de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie analytique contemporaine a conduit \u00e0 une red\u00e9couverte \u00e9blouie de ses th\u00e8ses, r\u00e9v\u00e9lant qu&rsquo;il avait anticip\u00e9 avec deux si\u00e8cles d&rsquo;avance les impasses de l&rsquo;intellectualisme cart\u00e9sien et pav\u00e9 la voie aux th\u00e9ories de la justification cognitive les plus audacieuses de notre \u00e9poque.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re manifestation \u00e9clatante de cette renaissance se trouve dans l&rsquo;av\u00e8nement du <strong>fiabilisme<\/strong> (<em>reliabilism<\/em>), inaugur\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/reliabilism\/\">Alvin Goldman<\/a>. Les \u00e9pist\u00e9mologues contemporains se sont rendu compte que la critique reidienne du fondationnalisme internaliste classique \u2014 l&rsquo;exigence intenable selon laquelle un sujet ne poss\u00e8de une connaissance v\u00e9ritable que s&rsquo;il peut justifier discursivement et r\u00e9flexivement la fiabilit\u00e9 de ses facult\u00e9s \u2014 constitue l&rsquo;acte de naissance de l&rsquo;<em>externalisme \u00e9pist\u00e9mique<\/em>. Pour Reid comme pour Goldman, une croyance est rationnellement justifi\u00e9e si elle est g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par un processus cognitif ou une facult\u00e9 (perception, m\u00e9moire) qui est <em>intrins\u00e8quement fiable<\/em>, fonctionnant dans l&rsquo;environnement \u00e9cologique pour lequel elle a \u00e9t\u00e9 constitutionnellement con\u00e7ue, m\u00eame si le sujet connaissant est incapable d&rsquo;en fournir une d\u00e9monstration math\u00e9matique a priori.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la figure colossale d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/plantinga\/\">Alvin Plantinga<\/a> et les th\u00e9oriciens de la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab \u00e9pist\u00e9mologie r\u00e9form\u00e9e \u00bb (<em>Reformed Epistemology<\/em>, incluant Nicholas Wolterstorff) ont op\u00e9r\u00e9 un retour explicite et revendiqu\u00e9 au concept reidien de <strong>croyance de base proprement fond\u00e9e<\/strong> (<em>properly basic belief<\/em>). Plantinga d\u00e9montre que la croyance en l&rsquo;existence du monde ext\u00e9rieur, la croyance en d&rsquo;autres esprits ou encore la certitude imm\u00e9diate du sens moral n&rsquo;ont point besoin de preuves propositionnelles pr\u00e9alables pour \u00eatre rationnelles : elles sont des croyances originaires l\u00e9gitimement pr\u00e9sum\u00e9es vraies jusqu&rsquo;\u00e0 preuve du contraire (<em>prima facie justified<\/em>). Cette perspective d\u00e9samorce d\u00e9finitivement le scepticisme r\u00e9gressif \u00e0 l&rsquo;infini en restaurant la l\u00e9gitimit\u00e9 premi\u00e8re des fondements naturels de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>12.2 Le r\u00e9alisme direct dans la philosophie de l&rsquo;esprit analytique<\/h3>\n<p>Le renouveau de Thomas Reid s&rsquo;est accompli avec une force \u00e9gale dans le champ de la philosophie de l&rsquo;esprit (<em>philosophy of mind<\/em>). Des penseurs analytiques majeurs de l&rsquo;envergure de Roderick Chisholm, Keith Lehrer, James Van Cleve et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/burge\/\">Tyler Burge<\/a> ont relu minutieusement les <em>Essays on the Intellectual Powers<\/em> pour y puiser les armes n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9radication d\u00e9finitive des derni\u00e8res incarnations de la th\u00e9orie repr\u00e9sentative.<\/p>\n<p>Durant une grande partie du XXe si\u00e8cle, la philosophie anglo-saxonne \u00e9tait rest\u00e9e prisonni\u00e8re de la doctrine des \u00ab donn\u00e9es sensibles \u00bb (<em>sense-data theory<\/em>) d\u00e9fendue par Bertrand Russell, G. E. Moore et A. J. Ayer, qui n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une r\u00e9actualisation linguistique des fant\u00f4mes d&rsquo;id\u00e9es lock\u00e9ens et humiens. En s&rsquo;appuyant rigoureusement sur les arguments s\u00e9miotiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques de Reid :<\/p>\n<ul>\n<li>Les philosophes contemporains de la perception ont r\u00e9habilit\u00e9 le <strong>r\u00e9alisme direct<\/strong> : percevoir n&rsquo;est pas contempler un \u00e9cran int\u00e9rieur de sense-data, c&rsquo;est \u00eatre dans une relation intentionnelle et \u00e9pist\u00e9mique imm\u00e9diate avec des objets spatiotemporels r\u00e9els ;<\/li>\n<li>La distinction reidienne entre sensation (purement qualitative et subjective) et perception (relation cognitive directe orient\u00e9e vers le monde ext\u00e9rieur) a fourni le cadre conceptuel indispensable pour r\u00e9soudre le lancinant d\u00e9bat contemporain entre l&rsquo;intentionnalisme des contenus mentaux et la nature ph\u00e9nom\u00e9nale de la conscience (\u00ab qu&rsquo;est-ce que cela fait d&rsquo;\u00e9prouver une sensation \u00bb, le c\u00e9l\u00e8bre <em>what it is like<\/em>) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;externalisme s\u00e9mantique et mental, d\u00e9montrant que les contenus de nos pens\u00e9es sont constitutifs de l&rsquo;environnement physique et social r\u00e9el dans lequel nous sommes plong\u00e9s, s&rsquo;av\u00e8re profond\u00e9ment tributaire de l&rsquo;analyse reidienne des signes naturels.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.3 L&rsquo;\u00e9cho reidien dans les sciences cognitives et l&rsquo;\u00e9cologie de la perception<\/h3>\n<p>Enfin, le couronnement de la vision reidienne s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire au sein des sciences cognitives de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle et du d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, tout particuli\u00e8rement \u00e0 travers l&rsquo;<strong>approche \u00e9cologique de la perception visuelle<\/strong> th\u00e9oris\u00e9e par le c\u00e9l\u00e8bre psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/James_J._Gibson\">James J. Gibson<\/a>.<\/p>\n<p>L&rsquo;affinit\u00e9 structurelle entre le r\u00e9alisme direct de Reid et la th\u00e9orie \u00e9cologique de Gibson est si frappante que de nombreux historiens des sciences cognitives qualifient explicitement Gibson de \u00ab Reid du XXe si\u00e8cle \u00bb :<\/p>\n<ul>\n<li>Gibson rejette violemment le paradigme computationnel classique issu de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique, selon lequel le cerveau humain passerait son temps \u00e0 d\u00e9coder, traiter et calculer des repr\u00e9sentations internes enrichies pour d\u00e9duire le monde \u00e0 partir d&rsquo;images r\u00e9tiniennes plates et appauvries ;<\/li>\n<li>Tout comme Reid l&rsquo;affirmait dans sa th\u00e9orie de la perception directe, Gibson d\u00e9montre que l&rsquo;organisme animal ne \u00ab calcule \u00bb pas le monde : il <em>pr\u00e9l\u00e8ve directement l&rsquo;information structur\u00e9e<\/em> (<em>ambient optic array<\/em>) disponible dans le flux lumineux continu de son environnement \u00e9cologique ;<\/li>\n<li>Le concept gibsonien fondamental d&rsquo;<strong>affordance<\/strong> \u2014 le fait que nous percevons imm\u00e9diatement les objets de notre environnement sous la forme d&rsquo;invitations directes \u00e0 l&rsquo;action motrice (un sol per\u00e7u comme marchable, une poign\u00e9e per\u00e7ue comme saisissable, un pr\u00e9cipice per\u00e7u comme infranchissable) sans inf\u00e9rence intellectuelle interm\u00e9diaire \u2014 correspond point par point \u00e0 la th\u00e9orie des signes naturels originaires et des principes actifs \u00e9labor\u00e9e par Reid dans l&rsquo;<em>Enquiry<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, les d\u00e9couvertes contemporaines de la psychologie d\u00e9veloppementale infantile (port\u00e9es notamment par Elizabeth Spelke et Ren\u00e9e Baillargeon) ont magistralement valid\u00e9 les intuitions de Reid contre l&#8217;empirisme de la table rase. D\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de trois ou quatre mois, le nourrisson humain dispose d&rsquo;une riche panoplie de connaissances natives fondamentales (<em>Core Knowledge<\/em>) : il per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0 la coh\u00e9sion physique des objets, leur persistance dans le temps lorsqu&rsquo;ils sont cach\u00e9s par un \u00e9cran, la rigidit\u00e9 de la mati\u00e8re et la r\u00e9gularit\u00e9 spatiale, d\u00e9montrant de mani\u00e8re exp\u00e9rimentale que la structure du sens commun reidien est bel et bien inscrite dans l&rsquo;architecture cognitive biologique originelle de notre esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Thomas Reid appara\u00eet ainsi, dans toute la majest\u00e9 de son \u0153uvre retrouv\u00e9e, non comme un modeste apologiste provincial d&rsquo;une orthodoxie religieuse d\u00e9pass\u00e9e, mais comme l&rsquo;un des penseurs les plus immens\u00e9ment novateurs, proph\u00e9tiques et profonds de l&rsquo;\u00e9poque moderne. En brisant le carcan artificiel de la th\u00e9orie des repr\u00e9sentations pour r\u00e9concilier la haute exigence de la pens\u00e9e scientifique avec l&rsquo;exp\u00e9rience vivante et ind\u00e9racinable du genre humain, Thomas Reid a fond\u00e9 un r\u00e9alisme int\u00e9gral d&rsquo;une \u00e9clatante jeunesse, dont les le\u00e7ons n&rsquo;ont pas fini d&rsquo;\u00e9clairer l&rsquo;avenir de l&rsquo;anthropologie philosophique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Allaire, E. B. (1970). The New Locke: Thomas Reid. <em>The Southwestern Journal of Philosophy<\/em>, 1(3), 85-93. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5840\/swjphil19701323\">https:\/\/doi.org\/10.5840\/swjphil19701323<\/a><\/p>\n<p>Barker, S. (1989). Reid on the Geometry of Visibles. <em>The Philosophical Review<\/em>, 98(4), 519-532. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2185116\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2185116<\/a><\/p>\n<p>Burge, T. (1993). Content Preservation. <em>The Philosophical Review<\/em>, 102(4), 457-488. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2185680\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2185680<\/a><\/p>\n<p>Campbell, G. (1762). <em>A Dissertation on Miracles: Containing an Examination of the Principles Advanced by David Hume, Esq. in an Essay on Miracles<\/em>. A. Kincaid &#038; J. Bell.<\/p>\n<p>Chisholm, R. M. (1957). <em>Perceiving: A Philosophical Study<\/em>. Cornell University Press.<\/p>\n<p>Coady, C. A. J. (1992). <em>Testimony: A Philosophical Study<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198235518.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198235518.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Cousin, V. (1846). <em>Cours de l&rsquo;histoire de la philosophie moderne : Philosophie \u00e9cossaise<\/em>. Ladrange.<\/p>\n<p>Cuneo, T., &#038; Woudenberg, R. van (Eds.). (2004). <em>The Cambridge Companion to Thomas Reid<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CCOL0521808404\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CCOL0521808404<\/a><\/p>\n<p>Gibson, J. J. (1979). <em>The Ecological Approach to Visual Perception<\/em>. Houghton Mifflin.<\/p>\n<p>Goldman, A. I. (1979). What Is Justified Belief? In G. S. Pappas (Ed.), <em>Justification and Knowledge<\/em> (pp. 1-23). D. Reidel. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-9493-5_1\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-009-9493-5_1<\/a><\/p>\n<p>Hume, D. (1739). <em>A Treatise of Human Nature: Being an Attempt to Introduce the Experimental Method of Reasoning into Moral Subjects<\/em>. John Noon.<\/p>\n<p>Jouffroy, T. (1828\u20131836). <em>\u0152uvres compl\u00e8tes de Thomas Reid, chef de l&rsquo;\u00c9cole \u00e9cossaise, publi\u00e9es avec des fragments des le\u00e7ons de M. Royer-Collard et une introduction par M. Th\u00e9odore Jouffroy<\/em> (6 vols.). Sautelet et Cie.<\/p>\n<p>Kant, I. (1783). <em>Prolegomena zu einer jeden k\u00fcnftigen Metaphysik, die als Wissenschaft wird auftreten k\u00f6nnen<\/em>. Johann Friedrich Hartknoch.<\/p>\n<p>Lehrer, K. (1989). <em>Thomas Reid<\/em>. Routledge.<\/p>\n<p>Locke, J. (1690). <em>An Essay Concerning Human Understanding<\/em>. Thomas Basset.<\/p>\n<p>McCosh, J. (1875). <em>The Scottish Philosophy, Biographical, Expository, Critical, from Hutcheson to Hamilton<\/em>. Robert Carter and Brothers.<\/p>\n<p>Mill, J. S. (1865). <em>An Examination of Sir William Hamilton&rsquo;s Philosophy and of the Principal Philosophical Questions Discussed in His Writings<\/em>. Longman, Green, Longman, Roberts &#038; Green.<\/p>\n<p>Nichols, R. (2007). <em>Thomas Reid&rsquo;s Theory of Perception<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199276912.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199276912.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Peirce, C. S. (1905). Issues of Pragmaticism. <em>The Monist<\/em>, 15(4), 481-499. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5840\/monist19051544\">https:\/\/doi.org\/10.5840\/monist19051544<\/a><\/p>\n<p>Plantinga, A. (1993). <em>Warrant and Proper Function<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195078640.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0195078640.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Reid, T. (1764). <em>An Inquiry into the Human Mind, on the Principles of Common Sense<\/em>. A. Kincaid &#038; J. Bell. (\u00c9dition critique par D. F. Brookes, Edinburgh University Press, 1997).<\/p>\n<p>Reid, T. (1785). <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em>. John Bell. (\u00c9dition critique par D. F. Brookes &#038; K. Haakonssen, Edinburgh University Press, 2002).<\/p>\n<p>Reid, T. (1788). <em>Essays on the Active Powers of Man<\/em>. John Bell. (\u00c9dition critique par K. Haakonssen &#038; J. A. Harris, Edinburgh University Press, 2010).<\/p>\n<p>Spelke, E. S. (1990). Principles of Object Perception. <em>Cognitive Science<\/em>, 14(1), 29-56. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1401_3\">https:\/\/doi.org\/10.1207\/s15516709cog1401_3<\/a><\/p>\n<p>Stewart, D. (1802). <em>Account of the Life and Writings of Thomas Reid, D.D., F.R.S. Edin.<\/em>. Creech.<\/p>\n<p>Van Cleve, J. (1999). Reid and the Problem of Induction. <em>Philosophical Inquiry<\/em>, 21(3-4), 105-118. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.5840\/philInquiry1999213\/48\">https:\/\/doi.org\/10.5840\/philInquiry1999213\/48<\/a><\/p>\n<p>Wolterstorff, N. (2001). <em>Thomas Reid and the Story of Epistemology<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511613807\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511613807<\/a><\/p>\n<p>Yaffe, G. (2004). <em>Manifest Activity: Thomas Reid&rsquo;s Theory of Action<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199268304.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199268304.001.0001<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie du sens commun et de la psychologie des facult\u00e9s du philosophe \u00e9cossais Thomas Reid.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[8136,23322,28391,11916,28390],"class_list":["post-18074","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-epistemologie","tag-lumieres-ecossaises","tag-realisme-direct","tag-sens-commun","tag-thomas-reid"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18074","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18074"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18074\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18074"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18074"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18074"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}