{"id":18069,"date":"2026-10-16T09:22:37","date_gmt":"2026-10-16T09:22:37","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/thomas-kuhn-1922-1996\/"},"modified":"2026-10-16T09:22:37","modified_gmt":"2026-10-16T09:22:37","slug":"thomas-kuhn-1922-1996","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=thomas-kuhn-1922-1996","title":{"rendered":"Thomas Kuhn &#8211; 1922 1996"},"content":{"rendered":"<p>La publication en 1962 de l&rsquo;ouvrage fondamental de Thomas Samuel Kuhn, <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em>, a constitu\u00e9 une v\u00e9ritable onde de choc intellectuelle dont les r\u00e9pliques continuent d&rsquo;agiter l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, l&rsquo;histoire des sciences, la sociologie de la connaissance et la philosophie contemporaine. En contestant de mani\u00e8re radicale la vision traditionnelle d&rsquo;un progr\u00e8s scientifique lin\u00e9aire, cumulatif et guid\u00e9 exclusivement par une rationalit\u00e9 algorithmique neutre, Kuhn n&rsquo;a pas seulement d\u00e9plac\u00e9 les fronti\u00e8res de l&rsquo;histoire des sciences : il a transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de la mani\u00e8re dont les \u00eatres humains produisent, valident, institutionnalisent et abandonnent le savoir l\u00e9gitime. Le physicien th\u00e9oricien de formation, devenu historien par passion et philosophe par n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9thodologique, a introduit dans le lexique intellectuel universel des notions d\u00e9sormais incontournables telles que celles de \u00ab paradigme \u00bb, de \u00ab science normale \u00bb, de \u00ab crise \u00e9pist\u00e9mique \u00bb ou encore d&rsquo;\u00ab incommensurabilit\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Pourtant, la notori\u00e9t\u00e9 spectaculaire de ses th\u00e8ses a souvent masqu\u00e9 la rigueur interne et la complexit\u00e9 subtile de sa d\u00e9marche. Trop souvent assimil\u00e9 par ses d\u00e9tracteurs \u00e0 un pr\u00e9curseur de l&rsquo;irrationalisme ou du relativisme radical, et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 de fa\u00e7on h\u00e2tive par les sciences sociales en qu\u00eate de l\u00e9gitimit\u00e9 conceptuelle, Kuhn a pass\u00e9 les trois derni\u00e8res d\u00e9cennies de son existence \u00e0 pr\u00e9ciser, nuancer et formaliser sa pens\u00e9e. Loin de r\u00e9duire la science \u00e0 une simple joute sociologique ou \u00e0 un jeu d&rsquo;influences politiques arbitraires, son \u0153uvre se pr\u00e9sente comme une enqu\u00eate rigoureuse sur la nature de la rationalit\u00e9 scientifique concr\u00e8te, incarn\u00e9e dans des pratiques communautaires historiquement situ\u00e9es et articul\u00e9e autour de contraintes cognitives et s\u00e9mantiques pr\u00e9cises.<\/p>\n<p>Comprendre la trajectoire et l&rsquo;\u0153uvre de Thomas Kuhn (1922-1996) exige d\u00e8s lors d&#8217;embrasser la totalit\u00e9 de son itin\u00e9raire intellectuel : de sa formation initiale en physique quantique \u00e0 Harvard jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes recherches sur les lexiques taxonomiques et l&rsquo;\u00e9volution sp\u00e9ciative des disciplines, en passant par ses controverses fameuses avec Karl Popper, Imre Lakatos et Paul Feyerabend. Cette analyse exhaustive se propose d&rsquo;explorer la gen\u00e8se, l&rsquo;architecture conceptuelle, les prolongements et les d\u00e9bats suscit\u00e9s par une pens\u00e9e qui demeure l&rsquo;une des contributions majeures \u00e0 l&rsquo;intelligence de la modernit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h2>1. Biographie intellectuelle et trajectoire acad\u00e9mique de Thomas Kuhn (1922-1996)<\/h2>\n<p>La trajectoire de Thomas Kuhn se caract\u00e9rise par une f\u00e9conde hybridation disciplinaire. \u00c9duqu\u00e9 au sein de l&rsquo;\u00e9lite acad\u00e9mique nord-am\u00e9ricaine, son parcours illustre le passage d&rsquo;une formation technique rigoureuse au c\u0153ur des sciences dures vers une interrogation philosophique globale sur les conditions de possibilit\u00e9 de la d\u00e9couverte et de la transformation des th\u00e9ories scientifiques.<\/p>\n<h3>1.1 Les ann\u00e9es de formation et l&rsquo;ancrage dans la physique th\u00e9orique<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 18 juillet 1922 \u00e0 Cincinnati, dans l&rsquo;Ohio, Thomas Samuel Kuhn grandit au sein d&rsquo;une famille de tradition intellectuelle affirm\u00e9e. Son p\u00e8re, Samuel L. Kuhn, dipl\u00f4m\u00e9 de Harvard et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), exer\u00e7ait en tant qu&rsquo;ing\u00e9nieur hydraulique et consultant \u00e9conomique, tandis que sa m\u00e8re, Minette Stroock Kuhn, \u00e9tait une femme de lettres engag\u00e9e dans des causes sociales et \u00e9ducatives. Ce milieu familial cultiv\u00e9 et lib\u00e9ral favorisa tr\u00e8s t\u00f4t chez le jeune gar\u00e7on une curiosit\u00e9 intellectuelle aigu\u00eb, nourrie au sein d&rsquo;\u00e9tablissements scolaires progressistes tels que la Hessian Hills School de Croton-on-Hudson \u00e0 New York, o\u00f9 l&rsquo;apprentissage critique, le travail autonome et la r\u00e9flexion interdisciplinaire \u00e9taient activement encourag\u00e9s.<\/p>\n<p>En 1940, Kuhn int\u00e8gre l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.harvard.edu\">Universit\u00e9 Harvard<\/a> pour y entreprendre des \u00e9tudes approfondies en physique. Bien qu&rsquo;attir\u00e9 par la philosophie et la litt\u00e9rature, il choisit d&rsquo;ancrer son parcours universitaire dans les sciences exactes, convaincu que la ma\u00eetrise des outils formels de la physique contemporaine constitue un pr\u00e9requis indispensable pour aborder les questions \u00e9pist\u00e9mologiques fondamentales. Ses qualit\u00e9s acad\u00e9miques exceptionnelles lui permettent de pr\u00e9parer une th\u00e8se de doctorat en physique th\u00e9orique sous la direction prestigieuse de John Hasbrouck Van Vleck, futur laur\u00e9at du prix Nobel de physique en 1977. Sous la houlette de Van Vleck, Kuhn se confronte \u00e0 la m\u00e9canique quantique appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat solide, s&rsquo;initiant aux techniques math\u00e9matiques de pointe et \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse des structures de la mati\u00e8re condens\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9clatement de la Seconde Guerre mondiale vient toutefois interrompre le cours normal de ses recherches acad\u00e9miques. Mobilis\u00e9 au sein de l&rsquo;effort de guerre am\u00e9ricain, Kuhn est affect\u00e9 en tant que chercheur civil au Radio Research Laboratory de Harvard, puis d\u00e9tach\u00e9 en Europe aupr\u00e8s de l&rsquo;Office of Scientific Research and Development. Durant cette p\u00e9riode, il travaille activement \u00e0 la mise au point de contre-mesures radar destin\u00e9es \u00e0 brouiller les syst\u00e8mes de d\u00e9tection de l&rsquo;aviation adverse. Cette exp\u00e9rience pratique au sein de laboratoires militaires de grande envergure le confronte \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de la recherche technologique et scientifique appliqu\u00e9e, loin de l&rsquo;id\u00e9al th\u00e9orique du savant isol\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 son retour \u00e0 Harvard apr\u00e8s l&rsquo;armistice, alors qu&rsquo;il ach\u00e8ve son doctorat de physique obtenu en 1949, Kuhn prend progressivement conscience des limites existentielles et intellectuelles que lui impose une carri\u00e8re de physicien pur. Bien qu&rsquo;il ma\u00eetrise les calculs quantiques, il \u00e9prouve une fascination croissante pour la fa\u00e7on dont les scientifiques parviennent \u00e0 concevoir leurs th\u00e9ories plut\u00f4t que pour la simple r\u00e9solution technique des \u00e9quations. Cette transition disciplinaire, loin d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9saveu pour la physique, marque l&rsquo;amorce d&rsquo;une reconversion m\u00e9thodique vers l&rsquo;histoire et la philosophie des sciences, rendue possible par les opportunit\u00e9s institutionnelles offertes par l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<h3>1.2 La r\u00e9v\u00e9lation aristot\u00e9licienne et le tournant historiographique<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondateur de la vocation historique de Thomas Kuhn survient durant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1947. Alors doctorant en physique, il est sollicit\u00e9 par James Bryant Conant, chimiste \u00e9minent et pr\u00e9sident de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard, pour collaborer \u00e0 la conception et \u00e0 l&rsquo;enseignement d&rsquo;un cours d&rsquo;histoire des sciences destin\u00e9 aux \u00e9tudiants non-scientifiques, dans le cadre du programme novateur d&rsquo;enseignement g\u00e9n\u00e9ral (<em>General Education in Science<\/em>). Kuhn se voit confier la t\u00e2che d&rsquo;expliquer les origines de la m\u00e9canique classique et se plonge, pour la premi\u00e8re fois de sa vie, dans la lecture directe de la <em>Physique<\/em> d&rsquo;Aristote.<\/p>\n<p>Cette confrontation textuelle plonge initialement le jeune physicien dans un ab\u00eeme de stup\u00e9faction. Habitu\u00e9 aux formulations math\u00e9matis\u00e9es d&rsquo;Isaac Newton et de la m\u00e9canique moderne, Kuhn d\u00e9couvre un texte aristot\u00e9licien qui lui para\u00eet d\u00e9nu\u00e9 de toute rigueur scientifique, truff\u00e9 de ce qui semble \u00eatre des erreurs grossi\u00e8res et des affirmations absurdes sur le mouvement des corps. Comment un penseur dont le g\u00e9nie logique avait domin\u00e9 la philosophie occidentale pendant pr\u00e8s de deux mill\u00e9naires avait-il pu formuler des propositions physiques aussi manifestement fausses ? Cette interrogation fondamentale pousse Kuhn au bord du d\u00e9couragement intellectuel.<\/p>\n<p>La r\u00e9solution de cette \u00e9nigme constitue l&rsquo;exp\u00e9rience illuminatrice qui scellera d\u00e9finitivement sa trajectoire. Par un jour d&rsquo;\u00e9t\u00e9 \u00e9touffant, alors qu&rsquo;il relit le texte grec en tentant de faire abstraction de ses propres r\u00e9flexes de physicien du XXe si\u00e8cle, Kuhn a ce qu&rsquo;il d\u00e9crira plus tard comme un v\u00e9ritable basculement perceptif : il r\u00e9alise soudainement qu&rsquo;Aristote n&rsquo;avait pas \u00e9chou\u00e9 \u00e0 faire de la m\u00e9canique newtonienne, mais qu&rsquo;il d\u00e9ployait une conception enti\u00e8rement coh\u00e9rente, globale et syst\u00e9matique du monde naturel. Dans la physique aristot\u00e9licienne, le \u00ab mouvement \u00bb (<em>kinesis<\/em>) ne se r\u00e9duit pas au simple changement de position spatiale d&rsquo;une particule neutre sous l&rsquo;effet de forces, mais englobe tout changement d&rsquo;\u00e9tat, toute actualisation d&rsquo;une potentialit\u00e9, comparable \u00e0 la croissance d&rsquo;un gland devenant ch\u00eane ou \u00e0 la gu\u00e9rison d&rsquo;un malade. Une fois ce cadre ontologique appr\u00e9hend\u00e9, les apparentes absurdit\u00e9s du texte se transforment en d\u00e9ductions d&rsquo;une logique implacable.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9v\u00e9lation transforme en profondeur la m\u00e9thodologie historique de Kuhn. Il prend conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de combattre l&rsquo;anachronisme r\u00e9trospectif qui caract\u00e9risait l&rsquo;histoire traditionnelle des sciences, cette tendance consistant \u00e0 \u00e9valuer les th\u00e9ories du pass\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aune exclusive des succ\u00e8s du pr\u00e9sent. Sous l&rsquo;influence directe de James B. Conant, qui promeut l&rsquo;\u00e9tude des cas historiques pour saisir les dynamiques r\u00e9elles de la d\u00e9couverte, Kuhn red\u00e9finit la t\u00e2che de l&rsquo;historien : il ne s&rsquo;agit plus de dresser la chronique triomphaliste des v\u00e9rit\u00e9s accumul\u00e9es et des erreurs vaincues, mais d&rsquo;entrer avec empathie dans l&rsquo;univers conceptuel des savants du pass\u00e9, d&rsquo;en reconstituer la coh\u00e9rence interne et d&rsquo;analyser les raisons profondes pour lesquelles certaines visions du monde s&rsquo;\u00e9taient impos\u00e9es avec la force de l&rsquo;\u00e9vidence.<\/p>\n<h3>1.3 Les postes acad\u00e9miques majeurs et l&rsquo;institutionnalisation<\/h3>\n<p>B\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;une prestigieuse bourse au sein de la Society of Fellows de Harvard de 1948 \u00e0 1951, Kuhn consacre ces trois ann\u00e9es charni\u00e8res \u00e0 consolider sa nouvelle identit\u00e9 intellectuelle, \u00e9tudiant la sociologie, la psychologie et la philosophie. Il enseigne ensuite l&rsquo;histoire des sciences \u00e0 Harvard en tant que professeur adjoint jusqu&rsquo;en 1956. Cependant, en d\u00e9pit du soutien de figures comme Conant, les instances facultaires de Harvard lui refusent la titularisation (<em>tenure<\/em>), jugeant sa production trop atypique et insuffisamment ancr\u00e9e dans les canons acad\u00e9miques \u00e9tablis de la discipline historique traditionnelle.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9convenue institutionnelle le conduit \u00e0 rejoindre l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.berkeley.edu\">Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley<\/a> en 1956. Ce d\u00e9m\u00e9nagement sur la c\u00f4te Ouest marque une \u00e9tape d\u00e9terminante dans sa maturation conceptuelle. Recrut\u00e9 conjointement par le d\u00e9partement de philosophie et celui d&rsquo;histoire, Kuhn se trouve immerg\u00e9 dans un environnement intellectuel particuli\u00e8rement bouillonnant. \u00c0 Berkeley, il c\u00f4toie de jeunes philosophes novateurs tels que Stanley Cavell et Paul Feyerabend, tout en interagissant intens\u00e9ment avec des sp\u00e9cialistes des sciences sociales. Ses conversations avec Cavell l&rsquo;initient \u00e0 la philosophie analytique du langage ordinaire inspir\u00e9e de Ludwig Wittgenstein, lui fournissant des armes conceptuelles d\u00e9cisives pour penser la transmission des r\u00e8gles implicites et le sens des concepts scientifiques.<\/p>\n<p>En 1964, aur\u00e9ol\u00e9 de la renomm\u00e9e internationale cons\u00e9cutive \u00e0 la parution de <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em>, Kuhn accepte un poste de professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Princeton, o\u00f9 il est nomm\u00e9 \u00e0 la prestigieuse chaire M. Taylor Pyne d&rsquo;histoire des sciences. Durant son s\u00e9jour \u00e0 Princeton, qui s&rsquo;\u00e9tend jusqu&rsquo;en 1979, il dirige le programme d&rsquo;histoire et de philosophie des sciences, formant une g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;historiens et menant des dialogues serr\u00e9s avec les figures majeures de la philosophie analytique de l&rsquo;\u00e9poque, notamment Carl Gustav Hempel, Saul Kripke et Richard Rorty. C&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 Princeton qu&rsquo;il r\u00e9dige son imposante \u00e9tude monographique sur l&rsquo;\u00e9mergence de la physique quantique : <em>Black-Body Theory and the Quantum Discontinuity, 1894-1912<\/em>, parue en 1978.<\/p>\n<p>En 1979, Kuhn rejoint le Massachusetts Institute of Technology (MIT) en qualit\u00e9 de professeur de philosophie, occupant la prestigieuse chaire Laurence S. Rockefeller de philosophie et de linguistique jusqu&rsquo;\u00e0 sa retraite en 1991. Ce retour \u00e0 Boston marque le tournant linguistique affirm\u00e9 de ses travaux tardifs, au contact direct de linguistes et de philosophes de l&rsquo;esprit comme Noam Chomsky, Ned Block et Sylvain Bromberger. Tout au long de sa carri\u00e8re, Kuhn re\u00e7oit les plus hautes distinctions acad\u00e9miques : la m\u00e9daille George Sarton en 1982, d\u00e9cern\u00e9e par l&rsquo;History of Science Society, la pr\u00e9sidence de cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 de 1969 \u00e0 1970, ainsi que de nombreux doctorats <em>honoris causa<\/em> d\u00e9cern\u00e9s par les plus prestigieuses universit\u00e9s mondiales, consacrant son statut de figure intellectuelle majeure du XXe si\u00e8cle avant sa disparition le 17 juin 1996 \u00e0 Cambridge, Massachusetts.<\/p>\n<h2>2. La gen\u00e8se de La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/h2>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre ma\u00eetresse de Thomas Kuhn, publi\u00e9e en 1962, n&rsquo;est pas n\u00e9e <em>ex nihilo<\/em>. Elle est le fruit d&rsquo;une longue maturation intellectuelle, inscrite paradoxalement au sein d&rsquo;un des projets \u00e9ditoriaux les plus embl\u00e9matiques du positivisme logique, tout en se nourrissant de courants novateurs issus de la psychologie europ\u00e9enne et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie continentale.<\/p>\n<h3>2.1 L&rsquo;Encyclop\u00e9die internationale de la science unifi\u00e9e comme contexte d&rsquo;\u00e9mergence<\/h3>\n<p>L&rsquo;ironie historique entourant l&rsquo;apparition de <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em> r\u00e9side dans le contexte institutionnel de sa publication. Le livre para\u00eet initialement en tant que monographie int\u00e9gr\u00e9e au volume II de l&rsquo;<em>International Encyclopedia of Unified Science<\/em>, un vaste projet \u00e9ditorial dirig\u00e9 par les chefs de file du Cercle de Vienne en exil aux \u00c9tats-Unis, au premier rang desquels figurent Rudolf Carnap, Charles Morris et la m\u00e9moire d&rsquo;Otto Neurath. Cette encyclop\u00e9die avait pour ambition programmatique explicite d&rsquo;\u00e9difier un syst\u00e8me scientifique universel unifi\u00e9, fond\u00e9 sur les crit\u00e8res stricts de la logique formelle, de l&#8217;empirisme v\u00e9rificationniste et de la r\u00e9duction m\u00e9thodique des \u00e9nonc\u00e9s th\u00e9oriques \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s observationnels neutres.<\/p>\n<p>Sollicit\u00e9 d\u00e8s 1952 par Charles Morris pour contribuer \u00e0 la section consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;histoire de la science, Kuhn accepte la commande tout en sachant pertinemment que ses conclusions remettront en cause les fondements m\u00eames du projet empiriste logique. Les positivistes concevaient l&rsquo;histoire des sciences comme un d\u00e9ploiement continu d&rsquo;accumulations v\u00e9rifi\u00e9es, d\u00e9barrass\u00e9 des scories m\u00e9taphysiques gr\u00e2ce au scalpel de l&rsquo;analyse logique du langage. Pour Carnap et ses coll\u00e8gues, les th\u00e9ories scientifiques devaient \u00eatre \u00e9valu\u00e9es selon un calcul formel de confirmation inductive ind\u00e9pendant de tout contexte socio-historique de d\u00e9couverte.<\/p>\n<p>Or, le texte remis par Kuhn op\u00e8re une rupture radicale avec cette axiomatique. Loin de rejeter violemment le manuscrit, Rudolf Carnap, alors \u00e9diteur en chef, accueille l&rsquo;ouvrage avec un enthousiasme surprenant, saluant dans une lettre c\u00e9l\u00e8bre l&rsquo;importance accord\u00e9e par Kuhn au r\u00f4le des cadres linguistiques g\u00e9n\u00e9raux et des changements globaux de perspective conceptuelle. Cependant, cette bienveillance apparente masquait un malentendu fondamental : l\u00e0 o\u00f9 Carnap voyait une simple illustration empirique du choix pragmatique entre diff\u00e9rents cadres linguistiques conventionnels, Kuhn introduisait un dynamisme historique destructeur pour l&rsquo;ensemble du programme logiciste, disqualifiant la distinction canonique entre \u00ab contexte de d\u00e9couverte \u00bb (psychologique, historique) et \u00ab contexte de justification \u00bb (logique, normatif).<\/p>\n<p>Lorsque la monographie sort des presses des University of Chicago Press en 1962, le monde universitaire ne mesure pas imm\u00e9diatement l&rsquo;ampleur de la d\u00e9flagration. Con\u00e7u \u00e0 l&rsquo;origine comme un court essai programmatique d&rsquo;\u00e0 peine deux cents pages, l&rsquo;ouvrage suscite d&rsquo;abord la perplexit\u00e9 des philosophes analytiques et la m\u00e9fiance des historiens traditionalistes, avant de devenir, au fil de la d\u00e9cennie 1960, un best-seller mondial sans \u00e9quivalent dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9dition philosophique universitaire.<\/p>\n<h3>2.2 Les sources d&rsquo;inspiration interdisciplinaires<\/h3>\n<p>La puissance d&rsquo;innovation de l&rsquo;ouvrage kuhnien d\u00e9coule en grande partie de sa capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser des corpus th\u00e9oriques h\u00e9t\u00e9rodoxes pour \u00e9clairer le fonctionnement des sciences de la nature. La premi\u00e8re de ces influences cardinales est incontestablement la psychologie de la Gestalt, repr\u00e9sent\u00e9e par des auteurs tels que Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. Kuhn s&rsquo;inspire directement de leurs exp\u00e9riences sur la perception visuelle globale pour th\u00e9oriser le changement conceptuel. Il emprunte \u00e0 la psychologie gestaltiste l&rsquo;id\u00e9e que la vision n&rsquo;est pas une simple agr\u00e9gation m\u00e9canique de sensations \u00e9l\u00e9mentaires passives, mais une structuration active et imm\u00e9diate du champ perceptif par la conscience. L&rsquo;esprit humain ne saisit pas des stimuli isol\u00e9s, mais des formes signifiantes coh\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Une seconde dette th\u00e9orique majeure, explicitement reconnue par Kuhn dans sa pr\u00e9face de 1962, lie sa pens\u00e9e aux travaux pionniers du m\u00e9decin et sociologue polonais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/fleck\/\">Ludwik Fleck<\/a>. Dans son ouvrage de 1935, <em>Gen\u00e8se et d\u00e9veloppement d&rsquo;un fait scientifique<\/em>, Fleck avait d\u00e9velopp\u00e9 les concepts r\u00e9volutionnaires de \u00ab collectif de pens\u00e9e \u00bb (<em>Denkkollektiv<\/em>) et de \u00ab style de pens\u00e9e \u00bb (<em>Denkstil<\/em>), d\u00e9montrant \u00e0 travers l&rsquo;histoire de la d\u00e9couverte de la syphilis et de la r\u00e9action de Wassermann que la connaissance scientifique n&rsquo;est jamais un acte individuel neutre, mais le produit r\u00e9gul\u00e9 d&rsquo;une communaut\u00e9 socialement structur\u00e9e, partag\u00e9 \u00e0 travers des normes d&rsquo;investigation communes.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la philosophie du second Ludwig Wittgenstein, telle qu&rsquo;expos\u00e9e dans les <em>Recherches philosophiques<\/em>, offre \u00e0 Kuhn le substrat conceptuel n\u00e9cessaire pour d\u00e9passer les d\u00e9finitions formelles et essentialistes. Le concept wittgensteinien d&rsquo;\u00ab airs de famille \u00bb (<em>Familien\u00e4hnlichkeiten<\/em>) permet \u00e0 Kuhn d&rsquo;expliquer comment des scientifiques peuvent appliquer un m\u00eame terme ou travailler au sein d&rsquo;une m\u00eame tradition sans adh\u00e9rer pour autant \u00e0 un ensemble explicite et exhaustif de r\u00e8gles formelles d\u00e9finissant l&rsquo;essence de leur discipline. Les chercheurs apprennent \u00e0 reconna\u00eetre des ressemblances structurales directes entre des probl\u00e8mes canoniques plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 ob\u00e9ir \u00e0 des crit\u00e8res de d\u00e9marcation universels.<\/p>\n<p>Enfin, Kuhn s&rsquo;inscrit en filiation directe avec le courant de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie historique continentale, et plus particuli\u00e8rement avec la tradition fran\u00e7aise incarn\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/koyre\/\">Alexandre Koyr\u00e9<\/a>, Gaston Bachelard et H\u00e9l\u00e8ne Metzger. Koyr\u00e9 avait magistralement d\u00e9montr\u00e9, dans ses <em>\u00c9tudes galil\u00e9ennes<\/em> (1939), que la naissance de la physique moderne ne r\u00e9sultait pas d&rsquo;une simple accumulation de donn\u00e9es exp\u00e9rimentales in\u00e9dites, mais d&rsquo;une profonde \u00ab mutation intellectuelle \u00bb, d&rsquo;une transformation globale des cadres m\u00e9taphysiques et conceptuels ayant substitu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;univers clos et hi\u00e9rarchis\u00e9 de la scolastique un univers infini et g\u00e9om\u00e9tris\u00e9. Cette historiographie discontinue nourrit chez Kuhn le rejet irr\u00e9versible du mod\u00e8le t\u00e9l\u00e9ologique du d\u00e9veloppement du savoir.<\/p>\n<h3>2.3 La structure argumentative fondamentale du chef-d&rsquo;\u0153uvre de 1962<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture logique de <em>La Structure des r\u00e9volutions scientifiques<\/em> repose sur un sch\u00e9ma s\u00e9quentiel rigoureux et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment iconoclaste, destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9construire m\u00e9thodiquement le grand r\u00e9cit du positivisme. Le texte s&rsquo;ouvre sur une th\u00e8se provocatrice : si l&rsquo;histoire de la science est consid\u00e9r\u00e9e comme autre chose qu&rsquo;un simple recueil d&rsquo;anecdotes chronologiques ou un catalogue de d\u00e9couvertes, elle est capable de transformer de fond en comble l&rsquo;image de la science dont nous sommes aujourd&rsquo;hui prisonniers.<\/p>\n<p>L&rsquo;argumentation se d\u00e9ploie selon une dynamique cyclique en plusieurs temps :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La phase pr\u00e9-paradigmatique :<\/strong> Une discipline naissante est fragment\u00e9e en \u00e9coles rivales aux ontologies incompatibles, incapables de produire un progr\u00e8s cumulatif continu faute de consensus fondamental.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9mergence du paradigme et la science normale :<\/strong> La victoire d&rsquo;une \u00e9cole fondatrice instaure une p\u00e9riode de stabilit\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par la r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes au sein d&rsquo;un cadre partag\u00e9 incontest\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;accumulation des anomalies :<\/strong> La pratique m\u00e9thodique de la science normale fait in\u00e9vitablement \u00e9merger des faits r\u00e9calcitrants qui r\u00e9sistent durablement aux tentatives d&rsquo;explication standard.<\/li>\n<li><strong>La crise \u00e9pist\u00e9mique :<\/strong> La multiplication et la gravit\u00e9 de ces anomalies \u00e9branlent la foi de la communaut\u00e9 dans l&rsquo;efficacit\u00e9 du cadre \u00e9tabli, ouvrant la voie \u00e0 une p\u00e9riode de d\u00e9bats m\u00e9thodologiques et ontologiques intenses.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9volution scientifique :<\/strong> Un mod\u00e8le th\u00e9orique concurrent s&rsquo;impose \u00e0 l&rsquo;issue d&rsquo;un basculement collectif non strictement logique, red\u00e9finissant les r\u00e8gles de la recherche et ouvrant un nouveau cycle de science normale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La radicalit\u00e9 du propos r\u00e9side dans l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de son statut discursif. Kuhn ne propose ni une pure description empirique relevant de l&rsquo;histoire descriptive ou de la sociologie empirique, ni un trait\u00e9 normatif classique \u00e9non\u00e7ant des r\u00e8gles logiques a priori de la m\u00e9thode scientifique. Son ouvrage op\u00e8re une synth\u00e8se dialectique in\u00e9dite, utilisant les \u00e9tudes de cas historiques comme autant d&rsquo;instruments philosophiques critiques pour contraindre la philosophie des sciences \u00e0 rendre compte de la texture r\u00e9elle de la pratique scientifique effective.<\/p>\n<h2>3. Le concept de paradigme : d\u00e9finitions, polys\u00e9mie et clarification<\/h2>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel kuhnien tr\u00f4ne le mot \u00ab paradigme \u00bb, terme polys\u00e9mique emprunt\u00e9 \u00e0 la grammaire et \u00e0 la linguistique, auquel Kuhn conf\u00e8re une r\u00e9sonance conceptuelle sans pr\u00e9c\u00e9dent, non sans susciter de vives controverses d&rsquo;ordre s\u00e9mantique au sein de la communaut\u00e9 philosophique.<\/p>\n<h3>3.1 La plasticit\u00e9 initiale du terme et la critique de Masterman<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9dition originale de 1962, le concept de paradigme se caract\u00e9rise par une remarquable \u00e9lasticit\u00e9 conceptuelle, ce qui explique \u00e0 la fois sa f\u00e9condit\u00e9 heuristique imm\u00e9diate et la virulence des critiques logiques qui lui furent adress\u00e9es d\u00e8s sa r\u00e9ception. Kuhn l&#8217;emploie alternativement pour d\u00e9signer une vision globale de la r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9ussite concr\u00e8te faisant \u00e9cole, une th\u00e9orie scientifique majeure, un ensemble d&rsquo;instruments de laboratoire, une orthodoxie institutionnelle ou un code d\u00e9ontologique tacite.<\/p>\n<p>Cette prolif\u00e9ration s\u00e9mantique fit l&rsquo;objet d&rsquo;un examen impitoyable de la part de la logicienne et philosophe du langage britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Margaret_Masterman\">Margaret Masterman<\/a> lors du c\u00e9l\u00e8bre colloque international de Londres en 1965. Dans une communication rigoureuse intitul\u00e9e <em>The Nature of a Paradigm<\/em>, Masterman r\u00e9pertorie pas moins de vingt et un sens fonctionnels diff\u00e9rents attribu\u00e9s au vocable au fil des pages du texte de 1962. Elle met en lumi\u00e8re trois grands ensembles conceptuels distincts au sein de cette n\u00e9buleuse :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le paradigme m\u00e9taphysique ou philosophique :<\/strong> Une croyance ontologique globale sur ce qui constitue l&rsquo;univers (par exemple, le m\u00e9canisme cart\u00e9sien ou l&rsquo;atomisme).<\/li>\n<li><strong>Le paradigme sociologique :<\/strong> Une structure institutionnelle, un ensemble d&rsquo;habitudes partag\u00e9es et d&rsquo;accords intersubjectifs garantissant la coh\u00e9sion d&rsquo;un groupe scientifique particulier.<\/li>\n<li><strong>Le paradigme constructif ou artefactuel :<\/strong> Une solution concr\u00e8te, un dispositif instrumental, un mod\u00e8le math\u00e9matique canonique servant de r\u00e9f\u00e9rence pratique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Loin de condamner Kuhn, Margaret Masterman soulignait que le troisi\u00e8me niveau de sens \u2014 le paradigme comme exemplaire pratique \u2014 constituait le c\u0153ur op\u00e9rationnel le plus original de sa th\u00e8se, tout en exigeant une clarification formelle imp\u00e9rative pour pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9difice kuhnien des reproches de flou m\u00e9thodologique et de relativisme arbitraire.<\/p>\n<h3>3.2 La reformulation th\u00e9orique : matrice disciplinaire et valeurs partag\u00e9es<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la pr\u00e9cision de l&rsquo;analyse critique de Masterman et aux objections formul\u00e9es par d&rsquo;autres philosophes analytiques, Kuhn proc\u00e8de \u00e0 un r\u00e9ajustement th\u00e9orique d&rsquo;envergure dans la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Postface \u2014 1969 \u00bb r\u00e9dig\u00e9e pour la seconde \u00e9dition de <em>La Structure<\/em>. Il y conc\u00e8de volontiers l&rsquo;impr\u00e9cision linguistique originelle et propose de substituer au terme g\u00e9n\u00e9rique de paradigme deux expressions distinctes mais compl\u00e9mentaires : la \u00ab matrice disciplinaire \u00bb et l&rsquo;\u00ab exemplaire \u00bb.<\/p>\n<p>La <strong>matrice disciplinaire<\/strong> repr\u00e9sente l&rsquo;ensemble structur\u00e9 des engagements partag\u00e9s par les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 scientifique d\u00e9termin\u00e9e. Kuhn la d\u00e9compose en quatre composantes fondamentales :<\/p>\n<ol>\n<li><em>Les g\u00e9n\u00e9ralisations symboliques :<\/em> Ce sont les expressions formelles ou facilement formalisables utilis\u00e9es sans contestation par les chercheurs (comme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"f = ma\">$f = ma$<\/span>, l&rsquo;\u00e9quation de Schr\u00f6dinger, ou le principe de conservation de l&rsquo;\u00e9nergie). Elles constituent le lexique op\u00e9ratoire de base \u00e0 travers lequel les scientifiques encodent les lois de la nature.<\/li>\n<li><em>Les engagements m\u00e9taphysiques :<\/em> Les croyances partag\u00e9es dans des mod\u00e8les heuristiques ou ontologiques r\u00e9gissant la mani\u00e8re d&rsquo;envisager la texture ultime du r\u00e9el (par exemple, consid\u00e9rer que la chaleur r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique des mol\u00e9cules constitutives, ou concevoir le champ \u00e9lectromagn\u00e9tique comme un milieu continu).<\/li>\n<li><em>Les valeurs \u00e9pist\u00e9miques partag\u00e9es :<\/em> Les crit\u00e8res normatifs servant \u00e0 juger de la pertinence des th\u00e9ories. Kuhn identifie cinq vertus \u00e9pist\u00e9miques majeures : la pr\u00e9cision pr\u00e9dictive, la coh\u00e9rence interne et externe, l&rsquo;ampleur du champ d&rsquo;application, la simplicit\u00e9 formelle, et la f\u00e9condit\u00e9 prospective.<\/li>\n<li><em>Les exemplaires :<\/em> Les solutions concr\u00e8tes de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des probl\u00e8mes concrets qui forment le socle pratique de la discipline.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Kuhn insiste particuli\u00e8rement sur le fait que les valeurs \u00e9pist\u00e9miques ne fonctionnent pas comme un algorithme rigide d\u00e9terminant m\u00e9caniquement le choix th\u00e9orique : deux scientifiques \u00e9galement rationnels peuvent accorder une pond\u00e9ration diff\u00e9rente \u00e0 la simplicit\u00e9 ou \u00e0 la pr\u00e9cision lorsqu&rsquo;ils \u00e9valuent deux th\u00e9ories concurrentes, expliquant ainsi pourquoi le consensus met du temps \u00e0 se r\u00e9tablir sans pour autant d\u00e9couler de l&rsquo;irrationalit\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;exemplaire comme unit\u00e9 cognitive fondamentale<\/h3>\n<p>Pour Kuhn, le sens le plus novateur et le plus profond du concept de paradigme r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la notion d&rsquo;<strong>exemplaire<\/strong>. Les exemplaires sont les r\u00e9alisations scientifiques concr\u00e8tes, universellement reconnues, qui enseignent aux praticiens comment accomplir leur m\u00e9tier d&rsquo;investigation sans qu&rsquo;ils aient besoin de formaliser abstraitement les r\u00e8gles de leur action. Il s&rsquo;agit des solutions historiques apport\u00e9es \u00e0 des probl\u00e8mes fondamentaux que les \u00e9tudiants rencontrent d\u00e8s les premi\u00e8res pages de leurs manuels : le plan inclin\u00e9 de Galil\u00e9e, l&rsquo;orbite kepl\u00e9rienne calcul\u00e9e par Newton, la th\u00e9orie de la d\u00e9composition de l&rsquo;eau par Lavoisier, ou encore l&rsquo;atome de Bohr.<\/p>\n<p>Cette dimension pratique renvoie directement \u00e0 la th\u00e9orie de la <em>connaissance tacite<\/em> d\u00e9velopp\u00e9e par le chimiste et philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/polanyi\/\">Michael Polanyi<\/a> dans <em>Personal Knowledge<\/em> (1958). Kuhn d\u00e9montre que l&rsquo;apprentissage d&rsquo;une science ne consiste pas en l&rsquo;assimilation passive d&rsquo;un ensemble de lois axiomatiques universelles qu&rsquo;il suffirait d&rsquo;appliquer par simple d\u00e9duction logique. La v\u00e9ritable ma\u00eetrise scientifique s&rsquo;acquiert par un compagnonnage cognitif avec les exemplaires : en s&rsquo;exer\u00e7ant \u00e0 r\u00e9soudre des centaines de probl\u00e8mes concrets en fin de chapitre dans les manuels, le n\u00e9ophyte apprend \u00e0 \u00ab voir \u00bb des situations physiques nouvelles comme ressemblant \u00e0 des situations d\u00e9j\u00e0 r\u00e9solues par les fondateurs de la discipline.<\/p>\n<p>Ce mode d&rsquo;acquisition permet au chercheur de manipuler les concepts th\u00e9oriques gr\u00e2ce \u00e0 un m\u00e9canisme de reconnaissance d&rsquo;analogies directes. La transmission du savoir au sein d&rsquo;une tradition paradigmatique se fait donc largement en de\u00e7\u00e0 du langage propositionnel formel, reposant sur un savoir-faire incorpor\u00e9 qui dispense la communaut\u00e9 de devoir s&rsquo;accorder sur des r\u00e8gles universelles explicites. C&rsquo;est cette dimension d&rsquo;exemplarit\u00e9 qui conf\u00e8re \u00e0 la science normale sa remarquable robustesse op\u00e9rationnelle.<\/p>\n<h2>4. La science normale et la pratique de r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes (puzzle-solving)<\/h2>\n<p>Loin des envol\u00e9es h\u00e9ro\u00efques des grandes r\u00e9volutions th\u00e9oriques, le quotidien de l&rsquo;activit\u00e9 scientifique est domin\u00e9, selon Kuhn, par ce qu&rsquo;il nomme la \u00ab science normale \u00bb. Cette phase se caract\u00e9rise par une pratique m\u00e9ticuleuse, cumulative et hautement professionnalis\u00e9e, centr\u00e9e sur la r\u00e9solution patiente de micro-probl\u00e8mes.<\/p>\n<h3>4.1 La nature cumulative et conservatrice de la science normale<\/h3>\n<p>La science normale se d\u00e9finit comme la recherche fermement ancr\u00e9e dans un ou plusieurs accomplissements scientifiques pass\u00e9s qu&rsquo;une communaut\u00e9 scientifique particuli\u00e8re reconna\u00eet, pour un temps, comme fournissant la base d&rsquo;une pratique ult\u00e9rieure. Durant ces longues p\u00e9riodes de stabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, la communaut\u00e9 de chercheurs ne cherche nullement \u00e0 susciter des r\u00e9volutions conceptuelles ni \u00e0 d\u00e9couvrir des ph\u00e9nom\u00e8nes enti\u00e8rement inattendus ; au contraire, elle consacre la totalit\u00e9 de son \u00e9nergie intellectuelle \u00e0 articuler, raffiner et \u00e9tendre la port\u00e9e du paradigme dominant.<\/p>\n<p>Cette entreprise se focalise sur trois cat\u00e9gories fondamentales de travail exp\u00e9rimental et th\u00e9orique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9termination des faits significatifs :<\/strong> Mesurer avec une pr\u00e9cision accrue les constantes fondamentales de la nature (vitesse de la lumi\u00e8re, charge de l&rsquo;\u00e9lectron, constantes gravitationnelles) que le paradigme a d\u00e9sign\u00e9es comme particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrices de l&rsquo;ordre du monde.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ajustement direct entre la th\u00e9orie et la nature :<\/strong> Mettre au point des instruments de plus en plus sophistiqu\u00e9s pour v\u00e9rifier concr\u00e8tement les pr\u00e9dictions th\u00e9oriques d\u00e9duites des \u00e9quations canoniques.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;articulation du paradigme :<\/strong> R\u00e9soudre les ambigu\u00eft\u00e9s r\u00e9siduelles de la th\u00e9orie, \u00e9liminer les approximations math\u00e9matiques temporaires et reformuler les lois pour les appliquer \u00e0 de nouveaux domaines empiriques jusqu&rsquo;alors inexplor\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette orientation conservatrice n&rsquo;est en rien un d\u00e9faut de cr\u00e9ativit\u00e9 ou une tare intellectuelle ; elle constitue, aux yeux de Kuhn, la condition de possibilit\u00e9 absolue de l&rsquo;efficacit\u00e9 extraordinaire de la science moderne. En fermant le d\u00e9bat perp\u00e9tuel sur les fondements ontologiques premiers \u2014 d\u00e9bat qui paralyse les disciplines pr\u00e9paradigmatiques \u2014, le paradigme permet aux chercheurs de canaliser toute leur puissance de calcul et d&rsquo;observation sur des d\u00e9tails infinit\u00e9simaux de la nature, qui n&rsquo;auraient jamais pu \u00eatre remarqu\u00e9s sans cette sp\u00e9cialisation \u00e9troite.<\/p>\n<h3>4.2 La dynamique de r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes et ses r\u00e8gles op\u00e9ratoires<\/h3>\n<p>Pour caract\u00e9riser la psychologie et la m\u00e9thode de la science normale, Kuhn forge la m\u00e9taphore fondamentale de la r\u00e9solution d&rsquo;\u00ab \u00e9nigmes \u00bb ou de casse-t\u00eates (<em>puzzle-solving<\/em>), par analogie explicite avec les mots crois\u00e9s ou l&rsquo;assemblage d&rsquo;un puzzle d&rsquo;images. Une \u00e9nigme, au sens kuhnien, se distingue rigoureusement d&rsquo;un probl\u00e8me existentiel g\u00e9n\u00e9ral par le fait que l&rsquo;existence d&rsquo;une solution valide est garantie d&rsquo;avance par les r\u00e8gles m\u00eames du jeu paradigmatique.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un savant s&rsquo;attelle \u00e0 une \u00e9nigme au sein de la science normale, il partage avec sa communaut\u00e9 l&rsquo;assurance in\u00e9branlable que :<\/p>\n<ul>\n<li>Le probl\u00e8me est soluble dans les termes impos\u00e9s par le paradigme en vigueur.<\/li>\n<li>Il existe un ensemble fini de r\u00e8gles m\u00e9thodologiques, de concepts l\u00e9gitimes et d&rsquo;instruments autoris\u00e9s permettant d&rsquo;atteindre cette solution.<\/li>\n<li>Si l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9choue ou si le calcul n&rsquo;aboutit pas, la faute retombe exclusivement sur l&rsquo;habilet\u00e9 technique ou l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 conceptuelle du chercheur individuel, et en aucun cas sur la th\u00e9orie paradigmatique elle-m\u00eame.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette r\u00e8gle implicite bouleverse l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie traditionnelle. Le scientifique normal ne teste pas sa th\u00e9orie face au verdict de la nature : il utilise la th\u00e9orie comme un cadre incontestable pour tester sa propre comp\u00e9tence technique. Si un astronome observant les mouvements plan\u00e9taires constate un \u00e9cart entre ses mesures et les lois de la dynamique newtonienne, il ne conclut pas \u00e0 la fausset\u00e9 de la th\u00e9orie gravitationnelle d&rsquo;Isaac Newton ; il suppose qu&rsquo;il a commis une erreur de collimation dans son t\u00e9lescope, que les tables de r\u00e9fraction atmosph\u00e9rique sont inexactes, ou qu&rsquo;une masse c\u00e9leste encore invisible perturbe la trajectoire calcul\u00e9e. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette confiance absolue accord\u00e9e au cadre qui prot\u00e8ge l&rsquo;activit\u00e9 de recherche d&rsquo;un scepticisme st\u00e9rile et favorise l&rsquo;accumulation m\u00e9thodique des r\u00e9sultats.<\/p>\n<h3>4.3 La dimension p\u00e9dagogique et l&rsquo;endoctrinement acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e8ses les plus audacieuses formul\u00e9es par Thomas Kuhn concerne le r\u00f4le r\u00e9gulateur de l&rsquo;enseignement scientifique. Dans la quasi-totalit\u00e9 des disciplines de recherche contemporaines, l&rsquo;acc\u00e8s au statut de chercheur professionnel passe par un apprentissage acad\u00e9mique intensif, structur\u00e9 de fa\u00e7on presque exclusive par les manuels universitaires (<em>textbooks<\/em>). Kuhn souligne avec force le contraste saisissant qui s\u00e9pare la formation scientifique de celle dispens\u00e9e dans les sciences humaines, la litt\u00e9rature ou les beaux-arts.<\/p>\n<p>Dans les humanit\u00e9s, l&rsquo;\u00e9tudiant est imm\u00e9diatement confront\u00e9 \u00e0 la diversit\u00e9 irr\u00e9ductible des doctrines : on lit Platon, Aristote, Kant, Hegel et Nietzsche c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, encourageant l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 peser des arguments concurrents et \u00e0 construire sa propre position critique. L&rsquo;enseignement des sciences de la nature, quant \u00e0 lui, repose sur une p\u00e9dagogie r\u00e9solument autoritaire et unifi\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9tudiant en physique n&rsquo;est jamais encourag\u00e9 \u00e0 lire les <em>Principia<\/em> de Newton ou les m\u00e9moires originaux de James Clerk Maxwell, textes jug\u00e9s historiquement archa\u00efques et p\u00e9dagogiquement inefficaces.<\/li>\n<li>On lui fournit des manuels standardis\u00e9s qui pr\u00e9sentent l&rsquo;\u00e9tat actuel du savoir sous une forme dogmatique, compacte et enti\u00e8rement d\u00e9barrass\u00e9e des doutes, des controverses violentes et des alternatives th\u00e9oriques qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 leur \u00e9mergence.<\/li>\n<li>Ces manuels r\u00e9\u00e9crivent l&rsquo;histoire de mani\u00e8re invisible et lin\u00e9aire, donnant l&rsquo;illusion trompeuse que les savants du pass\u00e9 ont travaill\u00e9 pas \u00e0 pas \u00e0 la construction exacte du mod\u00e8le contemporain.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cet \u00ab endoctrinement \u00bb m\u00e9thodologique, loin d&rsquo;\u00eatre stigmatis\u00e9 de fa\u00e7on p\u00e9jorative par Kuhn, est d\u00e9crit comme une n\u00e9cessit\u00e9 sociologique et cognitive indispensable. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les scientifiques partagent un socle conceptuel commun, profond\u00e9ment int\u00e9rioris\u00e9 sous forme d&rsquo;habitus intellectuels rigides, qu&rsquo;ils peuvent communiquer entre eux par des articles sp\u00e9cialis\u00e9s d&rsquo;une bri\u00e8vet\u00e9 extr\u00eame, sans avoir \u00e0 red\u00e9finir continuellement leurs axiomes ni \u00e0 justifier la l\u00e9gitimit\u00e9 de leurs m\u00e9thodes d&rsquo;investigation.<\/p>\n<h2>5. Anomalies, crise \u00e9pist\u00e9mique et \u00e9mergence de nouveaux paradigmes<\/h2>\n<p>Bien que la science normale soit structurellement vou\u00e9e \u00e0 la confirmation et au perfectionnement du cadre existant, sa rigueur m\u00eame en fait l&rsquo;instrument le plus sensible pour d\u00e9tecter ses propres limites. C&rsquo;est de l&rsquo;effort acharn\u00e9 pour r\u00e9soudre les \u00e9nigmes que jaillissent in\u00e9vitablement les failles qui conduiront \u00e0 la crise du syst\u00e8me.<\/p>\n<h3>5.1 De l&rsquo;anomalie mineure \u00e0 la crise syst\u00e9mique<\/h3>\n<p>Le fonctionnement interne de la science normale produit un paradoxe fascinant : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que les scientifiques savent avec une pr\u00e9cision extr\u00eame \u00e0 quoi ils doivent s&rsquo;attendre que la moindre discordance entre la th\u00e9orie et la nature finit par devenir criante. Kuhn nomme **anomalie** ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;\u00e9cart persistant o\u00f9 la nature refuse de se plier aux anticipations rigides fournies par le paradigme r\u00e9gnant.<\/p>\n<p>Au d\u00e9part, une anomalie n&rsquo;est jamais per\u00e7ue comme un coup fatal port\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie. La r\u00e9action spontan\u00e9e de la communaut\u00e9 consiste \u00e0 ranger le probl\u00e8me de c\u00f4t\u00e9, en attendant que des instruments plus pr\u00e9cis ou des calculs plus fins ne viennent le r\u00e9soudre dans le cadre habituel. On assiste \u00e0 une floraison d&rsquo;hypoth\u00e8ses <em>ad hoc<\/em> destin\u00e9es \u00e0 colmater les br\u00e8ches sans toucher aux fondements du syst\u00e8me. Cependant, une crise syst\u00e9mique \u00e9clate lorsque certaines anomalies r\u00e9sistent de mani\u00e8re prolong\u00e9e \u00e0 toutes les tentatives de normalisation et r\u00e9unissent des conditions critiques :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;anomalie touche directement aux principes architectoniques les plus fondamentaux du paradigme (par exemple, le probl\u00e8me du mouvement de la Terre pour l&rsquo;astronomie aristot\u00e9licienne ou l&rsquo;orbite de Mercure pour la gravit\u00e9 newtonienne).<\/li>\n<li>Elle bloque des applications pratiques d&rsquo;une importance sociale ou technique capitale (comme la r\u00e9forme du calendrier dans l&rsquo;Europe de la Renaissance).<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;accumule avec d&rsquo;autres disparit\u00e9s observationnelles que les ajustements successifs ne parviennent plus \u00e0 endiguer sans transformer la th\u00e9orie initiale en une monstruosit\u00e9 d&rsquo;une complexit\u00e9 d\u00e9courageante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 cet instant pr\u00e9cis, la confiance collective de la communaut\u00e9 commence \u00e0 s&rsquo;effriter. Ce qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un casse-t\u00eate routinier devient une v\u00e9ritable crise \u00e9pist\u00e9mique, paralysant la recherche et remettant en cause la s\u00e9curit\u00e9 professionnelle des praticiens.<\/p>\n<h3>5.2 La psychologie de la d\u00e9stabilisation et de la crise<\/h3>\n<p>Kuhn d\u00e9crit la crise \u00e9pist\u00e9mique dans des termes emprunt\u00e9s \u00e0 la psychologie sociale et clinique : les chercheurs \u00e9prouvent un profond sentiment de malaise intellectuel, de d\u00e9sarroi m\u00e9thodologique et d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 existentielle. Les certitudes qui structuraient leur travail quotidien s&rsquo;effondrent, les laissant d\u00e9munis face \u00e0 des donn\u00e9es qu&rsquo;ils ne parviennent plus \u00e0 organiser en un tableau intelligible.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire des sciences offre des illustrations spectaculaires de cet \u00e9tat de panique intellectuelle :<\/p>\n<ul>\n<li><em>La crise de l&rsquo;astronomie ptol\u00e9ma\u00efque :<\/em> Au d\u00e9but du XVIe si\u00e8cle, la prolif\u00e9ration des \u00e9picycles, des d\u00e9f\u00e9rents et des \u00e9quants \u00e9tait devenue si inextricable pour rendre compte des mouvements observ\u00e9s des plan\u00e8tes que des astronomes comme Nicolas Copernic constat\u00e8rent que le syst\u00e8me g\u00e9ocentrique ressemblait \u00e0 un monstre composite dont les membres auraient \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9s sans proportion ni harmonie.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;impasse de la chimie phlogistique \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle :<\/em> L&rsquo;accumulation d&rsquo;exp\u00e9riences montrant que certains m\u00e9taux (comme le plomb ou le zinc) prenaient du poids lors de leur calcination au lieu d&rsquo;en perdre plongea les partisans du phlogistique dans des contorsions th\u00e9oriques insoutenables, allant jusqu&rsquo;\u00e0 attribuer au fluide une myst\u00e9rieuse \u00ab pesanteur n\u00e9gative \u00bb.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;angoisse des p\u00e8res de la physique moderne :<\/em> Kuhn cite volontiers les confidences angoiss\u00e9es de Wolfgang Pauli confiant \u00e0 un ami en 1925, quelques mois avant la d\u00e9couverte de la m\u00e9canique matricielle, qu&rsquo;il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre com\u00e9dien de cin\u00e9ma plut\u00f4t que de contempler l&rsquo;\u00e9tat chaotique de la th\u00e9orie quantique de l&rsquo;\u00e9poque.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Durant ces phases de d\u00e9sarroi, la discipline se transforme : les r\u00e8gles de la recherche normale se rel\u00e2chent, les scientifiques se tournent avidement vers l&rsquo;analyse philosophique des fondements \u2014 attitude m\u00e9pris\u00e9e en temps normal \u2014, et l&rsquo;on assiste \u00e0 une floraison anarchique d&rsquo;hypoth\u00e8ses audacieuses et h\u00e9t\u00e9rodoxes.<\/p>\n<h3>5.3 La science extraordinaire et la concurrence des mod\u00e8les<\/h3>\n<p>L&rsquo;effondrement de l&rsquo;orthodoxie ouvre la voie \u00e0 la phase de <strong>science extraordinaire<\/strong>. Durant cette p\u00e9riode tumultueuse, la recherche ne s&rsquo;apparente plus \u00e0 l&rsquo;exercice patient du puzzle-solving, mais \u00e0 une confrontation ouverte entre plusieurs visions du monde concurrentes qui luttent pour capter l&rsquo;adh\u00e9sion de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Les caract\u00e9ristiques de la science extraordinaire se d\u00e9ploient selon plusieurs axes majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li>Les chercheurs multiplient les sp\u00e9culations th\u00e9oriques sans \u00eatre brid\u00e9s par le respect scrupuleux des normes du vieux paradigme affaibli.<\/li>\n<li>Des savants marginaux ou tr\u00e8s jeunes, n&rsquo;ayant pas encore int\u00e9rioris\u00e9 de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile l&rsquo;habitus du cadre traditionnel, proposent des restructurations ontologiques radicales.<\/li>\n<li>L&rsquo;absence de consensus sur les crit\u00e8res m\u00eames d&rsquo;\u00e9valuation fait resurgir les rivalit\u00e9s d&rsquo;\u00e9coles typiques de l&rsquo;\u00e9tape pr\u00e9-paradigmatique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, Kuhn insiste sur un point m\u00e9thodologique d&rsquo;une port\u00e9e cruciale : une communaut\u00e9 scientifique ne rejette <em>jamais<\/em> un paradigme existant, si lourdement invalid\u00e9 par les faits soit-il, tant qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas sur la table un candidat alternatif cr\u00e9dible pr\u00eat \u00e0 assumer sa succession. Rejeter un paradigme sans lui en substituer un autre reviendrait \u00e0 rejeter la science elle-m\u00eame. La dynamique scientifique n&rsquo;oppose jamais directement une th\u00e9orie isol\u00e9e \u00e0 la nature nue, mais confronte au minimum deux th\u00e9ories rivales au verdict complexe d&rsquo;un monde observ\u00e9.<\/p>\n<h2>6. La r\u00e9volution scientifique et les dimensions psychologiques de la conversion<\/h2>\n<p>L&rsquo;issue de la crise n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;une simple d\u00e9monstration math\u00e9matique ou d&rsquo;une exp\u00e9rience cruciale indiscutable, mais s&rsquo;apparente \u00e0 une v\u00e9ritable conversion conceptuelle et perceptive, r\u00e9organisant de fond en comble le tissu m\u00eame de l&rsquo;exp\u00e9rience savante.<\/p>\n<h3>6.1 Le basculement gestaltiste (Gestalt switch) appliqu\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9<\/h3>\n<p>Pour faire comprendre la nature profonde du remplacement d&rsquo;un paradigme par un autre, Thomas Kuhn a recours \u00e0 l&rsquo;analogie du basculement perceptif \u00e9tudi\u00e9 par les psychologues de la Gestalt, dont le c\u00e9l\u00e8bre dessin-illusion du \u00ab canard-lapin \u00bb popularis\u00e9 par Joseph Jastrow et repris par Wittgenstein constitue l&rsquo;arch\u00e9type le plus parlant. Dans cette figure optique, le sujet per\u00e7oit alternativement un canard ou un lapin : les lignes trac\u00e9es sur le papier sont rigoureusement identiques dans les deux cas, mais l&rsquo;observateur voit instantan\u00e9ment et globalement soit l&rsquo;un, soit l&rsquo;autre animal, sans pouvoir superposer les deux regards simultan\u00e9ment.<\/p>\n<p>Kuhn soutient qu&rsquo;une r\u00e9volution scientifique op\u00e8re une r\u00e9orientation perceptuelle d&rsquo;une nature similaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle collective. Lorsqu&rsquo;un nouveau paradigme triomphe, les scientifiques ne se contentent pas de r\u00e9interpr\u00e9ter d&rsquo;anciennes donn\u00e9es au moyen d&rsquo;un dictionnaire logique in\u00e9dit : ils r\u00e9apprennent litt\u00e9ralement \u00e0 percevoir le monde qui les entoure. L\u00e0 o\u00f9 les astronomes aristot\u00e9liciens voyaient une pierre oscillant au bout d&rsquo;une corde tomber vers son lieu naturel avec difficult\u00e9, Galil\u00e9e voit un pendule dot\u00e9 d&rsquo;une conservation d&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique et d&rsquo;une p\u00e9riodicit\u00e9 isochrone. L\u00e0 o\u00f9 Georg Ernst Stahl voyait une perte de phlogistique s&rsquo;\u00e9chappant dans l&rsquo;air, Antoine Lavoisier voit l&rsquo;absorption active d&rsquo;une fraction gazeuse du milieu ambiant : l&rsquo;oxyg\u00e8ne.<\/p>\n<p>Cette transformation ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une d\u00e9duction logique \u00e9tape par \u00e9tape. Elle pr\u00e9sente le caract\u00e8re soudain, non d\u00e9composable et intuitif d&rsquo;une illumination globale (l&rsquo;<em>\u00e9clair de g\u00e9nie<\/em> ou <em>insight<\/em>). Cependant, Kuhn prend soin de marquer les limites de l&rsquo;analogie psychologique : si le sujet de laboratoire sait pertinemment qu&rsquo;il regarde un dessin ambigu sur une feuille et peut alterner volontairement entre le canard et le lapin, le scientifique n&rsquo;a aucun moyen de sortir de tout paradigme pour contempler la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab brute \u00bb sans interm\u00e9diaire perceptuel. Pour lui, apr\u00e8s la r\u00e9volution, le monde de la pratique s&rsquo;est d\u00e9finitivement m\u00e9tamorphos\u00e9.<\/p>\n<h3>6.2 Le processus de conversion individuelle et collective<\/h3>\n<p>Dans la mesure o\u00f9 le choix entre deux paradigmes rivaux ne peut \u00eatre enti\u00e8rement tranch\u00e9 par les seules r\u00e8gles de la d\u00e9duction logique ou par un algorithme d&rsquo;arbitrage empirique neutre, le ralliement des chercheurs au nouveau mod\u00e8le rel\u00e8ve de ce que Kuhn qualifie explicitement d&rsquo;\u00ab exp\u00e9rience de conversion \u00bb.<\/p>\n<p>Cette adh\u00e9sion initiale au mod\u00e8le \u00e9mergent repose sur un faisceau complexe de motivations rationnelles, esth\u00e9tiques et prospectives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La promesse d&rsquo;avenir :<\/strong> Le nouveau paradigme est rarement plus efficace que l&rsquo;ancien au moment de son apparition ; il r\u00e9sout souvent mal les probl\u00e8mes annexes et pr\u00e9sente de nombreuses zones d&rsquo;ombre. Ceux qui le rejoignent parient sur sa capacit\u00e9 future \u00e0 d\u00e9ployer des solutions in\u00e9dites qu&rsquo;aucun autre cadre ne saurait offrir.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9l\u00e9gance et la simplicit\u00e9 esth\u00e9tique :<\/strong> La sym\u00e9trie formelle, la beaut\u00e9 interne des \u00e9quations ou la clart\u00e9 architectonique jouent un r\u00f4le d\u00e9terminant pour s\u00e9duire les premiers pionniers face \u00e0 un mod\u00e8le traditionnel devenu une mosa\u00efque difforme d&rsquo;ajustements artificiels.<\/li>\n<li><strong>Le facteur d\u00e9mographique et g\u00e9n\u00e9rationnel :<\/strong> Kuhn cite fr\u00e9quemment la c\u00e9l\u00e8bre formule d\u00e9sabus\u00e9e du physicien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Max_Planck\">Max Planck<\/a> dans son <em>Autobiographie scientifique<\/em> : \u00ab Une v\u00e9rit\u00e9 scientifique nouvelle ne triomphe pas en convainquant ses adversaires et en leur faisant voir la lumi\u00e8re, mais plut\u00f4t parce que ses adversaires finissent par mourir et qu&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration grandit en \u00e9tant familiaris\u00e9e avec elle. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>La victoire d&rsquo;un paradigme ne proc\u00e8de donc pas d&rsquo;une capitulation subite et unanime de l&rsquo;ancienne garde sous le coup d&rsquo;une preuve accablante, mais d&rsquo;une lente \u00e9rosion sociologique des r\u00e9sistances au profit d&rsquo;une population scientifique \u00e9mergente form\u00e9e d\u00e8s l&rsquo;universit\u00e9 aux nouveaux principes canoniques.<\/p>\n<h3>6.3 Les \u00e9tudes de cas canoniques kuhniennes<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer historiquement sa th\u00e9orie des r\u00e9volutions, Kuhn s&rsquo;est appuy\u00e9 sur une s\u00e9rie de basculements th\u00e9oriques majeurs ayant jalonn\u00e9 la trajectoire des sciences occidentales, parmi lesquels trois exemples canoniques illustrent \u00e0 merveille sa grille de lecture.<\/p>\n<p>Le premier cas d&rsquo;\u00e9cole est la <strong>r\u00e9volution copernicienne<\/strong>, \u00e0 laquelle Kuhn consacra un ouvrage entier d\u00e8s 1957 : <em>The Copernican Revolution<\/em>. Il y montre que l&rsquo;adoption de l&rsquo;h\u00e9liocentrisme par Copernic en 1543 n&rsquo;\u00e9tait pas justifi\u00e9e par une pr\u00e9cision pr\u00e9dictive imm\u00e9diatement sup\u00e9rieure \u00e0 celle de Ptol\u00e9m\u00e9e. Les calculs ptol\u00e9ma\u00efques \u00e9galaient, voire d\u00e9passaient en rigueur ceux du <em>De revolutionibus<\/em> au XVIe si\u00e8cle. Le basculement copernicien s&rsquo;est impos\u00e9 d&rsquo;abord par la r\u00e9organisation spatiale et cosmologique harmonieuse qu&rsquo;il instaurait, avant que Galil\u00e9e et Kepler, puis Newton, ne construisent le socle physique rendant intelligible l&rsquo;id\u00e9e inconcevable d&rsquo;une Terre se d\u00e9pla\u00e7ant \u00e0 des vitesses vertigineuses dans le vide sans que ses habitants n&rsquo;en ressentent le souffle.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me exemple matriciel est la <strong>r\u00e9volution chimique de Lavoisier<\/strong>. La substitution de la chimie de l&rsquo;oxyg\u00e8ne \u00e0 celle du phlogistique dans les ann\u00e9es 1770-1780 n&rsquo;a pas consist\u00e9 \u00e0 corriger une \u00e9tourderie de Priestley ou de Cavendish. Priestley, exp\u00e9rimentateur virtuose, isola l&rsquo;oxyg\u00e8ne pur avant Lavoisier, mais il continua jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9ter rigoureusement comme un \u00ab air d\u00e9phlogistiqu\u00e9 \u00bb. Lavoisier op\u00e9ra quant \u00e0 lui une r\u00e9volution globale en red\u00e9finissant l&rsquo;acte m\u00eame de la combustion comme combinaison chimique, en r\u00e9formant la nomenclature de mani\u00e8re syst\u00e9matique, et en introduisant la conservation de la masse comme dogme de travail rigoureux.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me exemple magistral r\u00e9side dans la transition de la <strong>m\u00e9canique classique newtonienne \u00e0 la relativit\u00e9 einsteinienne<\/strong> au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Kuhn d\u00e9montre que la m\u00e9canique d&rsquo;Einstein ne peut \u00eatre comprise comme une simple extension cumulative de la physique de Newton qui conserverait cette derni\u00e8re comme un cas particulier direct. La r\u00e9volution einsteinienne alt\u00e8re la signification m\u00eame des termes les plus fondamentaux du syst\u00e8me : l&rsquo;espace, le temps et la masse ne sont plus des absolus fixes et ind\u00e9pendants, mais des grandeurs relatives et interd\u00e9pendantes au sein du continuum spatio-temporel. Le passage de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre a exig\u00e9 une m\u00e9tamorphose int\u00e9grale du r\u00e9seau conceptuel de la physique.<\/p>\n<h2>7. La th\u00e8se de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 : ruptures s\u00e9mantiques, m\u00e9thodologiques et ontologiques<\/h2>\n<p>Parmi l&rsquo;ensemble des th\u00e8ses avanc\u00e9es par Thomas Kuhn, la notion d&rsquo;<strong>incommensurabilit\u00e9<\/strong> constitue ind\u00e9niablement le foyer des controverses philosophiques les plus intenses. Emprunt\u00e9e aux math\u00e9matiques pythagoriciennes, o\u00f9 deux grandeurs sont dites incommensurables lorsqu&rsquo;il n&rsquo;existe aucune unit\u00e9 de mesure commune permettant de les mesurer exactement toutes les deux, elle d\u00e9signe l&rsquo;impossibilit\u00e9 de comparer terme \u00e0 terme et de mani\u00e8re enti\u00e8rement neutre deux paradigmes rivaux.<\/p>\n<h3>7.1 L&rsquo;incommensurabilit\u00e9 taxinomique et le changement de signification<\/h3>\n<p>Le premier niveau de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 explor\u00e9 par Kuhn est de nature s\u00e9mantique et linguistique. Il pose qu&rsquo;au cours d&rsquo;une r\u00e9volution scientifique, les concepts th\u00e9oriques fondamentaux subissent un glissement de sens irr\u00e9ductible, m\u00eame si la communaut\u00e9 scientifique persiste \u00e0 utiliser les m\u00eames \u00e9tiquettes verbales. Les vocables changent de r\u00e9f\u00e9rence et de sens au sein de la nouvelle structure th\u00e9orique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple arch\u00e9typique analys\u00e9 par Kuhn est celui du terme physique de \u00ab masse \u00bb :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans la m\u00e9canique d&rsquo;Isaac Newton, la masse est une grandeur intrins\u00e8que constante d&rsquo;un corps mat\u00e9riel, conserv\u00e9e de fa\u00e7on absolue quel que soit son \u00e9tat de mouvement (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>).<\/li>\n<li>Dans la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 restreinte d&rsquo;Albert Einstein, la masse n&rsquo;est plus une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que isol\u00e9e, mais une grandeur qui varie en fonction de la vitesse relative du corps par rapport au rep\u00e8re de l&rsquo;observateur (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m = \\frac{m_0}{\\sqrt{1 - v^2\/c^2}}\">$m = \\frac{m_0}{\\sqrt{1 &#8211; v^2\/c^2}}$<\/span>), intimement intriqu\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9nergie par la relation <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"E = mc^2\">$E = mc^2$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce glissement s\u00e9mantique s&rsquo;adosse \u00e0 la doctrine philosophique du <em>holisme s\u00e9mantique<\/em>, partag\u00e9e avec des logiciens comme Willard Van Orman Quine : la signification d&rsquo;un terme th\u00e9orique ne d\u00e9pend pas d&rsquo;une d\u00e9signation ostensive directe d&rsquo;un objet du monde, mais d\u00e9coule de la totalit\u00e9 du r\u00e9seau propositionnel dans lequel ce terme est ins\u00e9r\u00e9. Changer un n\u0153ud conceptuel fondamental revient \u00e0 modifier la valeur s\u00e9mantique de l&rsquo;ensemble de la toile. D\u00e8s lors, une traduction terme \u00e0 terme sans r\u00e9sidu ni d\u00e9formation s&rsquo;av\u00e8re rigoureusement impossible d&rsquo;un paradigme \u00e0 l&rsquo;autre, emp\u00eachant toute comparaison purement axiomatique des \u00e9nonc\u00e9s de part et d&rsquo;autre de la fronti\u00e8re r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;incommensurabilit\u00e9 m\u00e9thodologique et \u00e9valuative<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me volet de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 concerne les crit\u00e8res m\u00eames de scientificit\u00e9 et les normes de rationalit\u00e9 m\u00e9thodologique partag\u00e9es par les sp\u00e9cialistes. Kuhn affirme qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00e9talon m\u00e9thodologique transcendant ou trans-paradigmatique susceptible de servir d&rsquo;arbitre impartial et supr\u00eame entre deux syst\u00e8mes concurrents.<\/p>\n<p>Deux paradigmes oppos\u00e9s diff\u00e8rent immanquablement sur la d\u00e9finition de ce qui constitue un probl\u00e8me l\u00e9gitime et une explication recevable :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour les aristot\u00e9liciens, s&rsquo;interroger sur la cause finale d&rsquo;un mouvement constituait la t\u00e2che scientifique par excellence, alors que les m\u00e9canistes du XVIIe si\u00e8cle bannirent les causes finales comme des illusions obscurantistes pour n&rsquo;admettre que les causes efficientes et mat\u00e9rielles.<\/li>\n<li>Pour les cart\u00e9siens, une th\u00e9orie physique ne pouvait \u00eatre scientifique que si elle postulait une transmission de mouvement par contact direct (chocs de mati\u00e8re subtile et tourbillons) ; la th\u00e9orie newtonienne de l&rsquo;attraction universelle gravitationnelle agissant \u00e0 distance et \u00e0 travers le vide fut initialement rejet\u00e9e par les savants continentaux comme une r\u00e9gression inacceptable vers les qualit\u00e9s occultes de la scholastique m\u00e9di\u00e9vale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, m\u00eame lorsque deux communaut\u00e9s partagent la liste des vertus \u00e9pist\u00e9miques fondamentales (pr\u00e9cision, simplicit\u00e9, coh\u00e9rence, etc.), elles entrent en conflit sur la pond\u00e9ration respective qu&rsquo;il convient de leur attribuer. L&rsquo;une privil\u00e9giera la simplicit\u00e9 globale au prix d&rsquo;anomalies pr\u00e9dictives locales, tandis que l&rsquo;autre sacrifiera l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance \u00e0 l&rsquo;exactitude de calcul. En l&rsquo;absence d&rsquo;un tribunal m\u00e9thodologique ind\u00e9pendant de toute affiliation th\u00e9orique, le choix entre ces pond\u00e9rations rel\u00e8ve d&rsquo;une d\u00e9lib\u00e9ration pratique sans garantie d&rsquo;accord automatique.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;incommensurabilit\u00e9 ontologique : la transformation du monde per\u00e7u<\/h3>\n<p>Le niveau le plus radical et le plus violemment d\u00e9battu de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 est d&rsquo;ordre ontologique. Kuhn l&rsquo;exprime \u00e0 travers une formule volontairement troublante qui provoqua des toll\u00e9s chez les philosophes r\u00e9alistes : \u00e0 la suite d&rsquo;une r\u00e9volution scientifique, \u00ab les scientifiques travaillent dans un monde diff\u00e9rent \u00bb.<\/p>\n<p>Cette affirmation ne doit pas \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un id\u00e9alisme na\u00eff ou \u00e0 un solipsisme magique selon lequel la mati\u00e8re physique changerait d&rsquo;elle-m\u00eame au gr\u00e9 des publications acad\u00e9miques. Kuhn ne nie pas l&rsquo;existence d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure objective ind\u00e9pendante de l&rsquo;esprit humain. Cependant, il affirme avec vigueur que le \u00ab monde \u00bb auquel le scientifique a un acc\u00e8s cognitif et pratique n&rsquo;est jamais la mati\u00e8re brute en soi (la <em>chose en soi<\/em> kantienne inaccessible), mais le monde ph\u00e9nom\u00e9nologique m\u00e9diatis\u00e9 de part en part par son \u00e9quipement perceptif, th\u00e9orique, exp\u00e9rimental et linguistique :<\/p>\n<ul>\n<li>Rejet cat\u00e9gorique de l&rsquo;\u00ab \u0153il innocent \u00bb : Il n&rsquo;existe pas de langage d&rsquo;observation pur et neutre capable d&rsquo;enregistrer des faits bruts non pr\u00e9-interpr\u00e9t\u00e9s.<\/li>\n<li>Toute observation scientifique est <em>charg\u00e9e de th\u00e9orie<\/em> (<em>theory-laden<\/em>), selon le concept d\u00e9velopp\u00e9 conjointement par Norwood Russell Hanson.<\/li>\n<li>Lorsque le paradigme s&rsquo;effondre, c&rsquo;est l&rsquo;ensemble des relations signifiantes entre les objets observ\u00e9s qui se disloque pour faire place \u00e0 une nouvelle ontologie op\u00e9ratoire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette position apparente Kuhn \u00e0 un n\u00e9o-kantisme sans transcendance anhistorique : l\u00e0 o\u00f9 Emmanuel Kant postulait des cat\u00e9gories de l&rsquo;entendement universelles, fixes et immuables pour toute l&rsquo;humanit\u00e9, Kuhn con\u00e7oit des cat\u00e9gories de l&rsquo;esprit historiquement variables, incarn\u00e9es dans des paradigmes successifs qui d\u00e9coupent la trame du r\u00e9el selon des perspectives mutuellement irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<h2>8. Dimensions sociologiques, institutionnelles et psychologiques des communaut\u00e9s scientifiques<\/h2>\n<p>La vision kuhnienne se d\u00e9marque de l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique cher \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie classique en insistant sur la dimension irr\u00e9ductiblement collective de la pratique scientifique. La science n&rsquo;est pas l&rsquo;\u0153uvre de g\u00e9nies solitaires en contemplation directe de la v\u00e9rit\u00e9, mais l&rsquo;aboutissement de processus institutionnels complexes r\u00e9gissant l&rsquo;autorit\u00e9 des groupes professionnels.<\/p>\n<h3>8.1 La communaut\u00e9 scientifique comme socle de l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>Pour Thomas Kuhn, l&rsquo;unit\u00e9 d&rsquo;analyse pertinente pour comprendre la dynamique des connaissances n&rsquo;est ni la th\u00e9orie isol\u00e9e, ni l&rsquo;exp\u00e9rience de laboratoire, mais la <strong>communaut\u00e9 scientifique<\/strong> sp\u00e9cialis\u00e9e. Cette communaut\u00e9 se caract\u00e9rise par une d\u00e9limitation sociologique \u00e9troite, constitu\u00e9e de quelques dizaines \u00e0 quelques centaines d&rsquo;individus qui ont subi la m\u00eame formation initiale rigoureuse, lisent les m\u00eames revues d&rsquo;arbitrage, assistent aux m\u00eames congr\u00e8s ferm\u00e9s, et se reconnaissent mutuellement comme les seuls juges l\u00e9gitimes des questions relevant de leur discipline.<\/p>\n<p>Ce groupe restreint d\u00e9tient le monopole institutionnel de la cons\u00e9cration du savoir valide. Kuhn met en lumi\u00e8re les m\u00e9canismes internes assurant la cl\u00f4ture et la r\u00e9gulation du groupe :<\/p>\n<ul>\n<li><em>L&rsquo;\u00e9valuation par les pairs (peer review) :<\/em> Dispositif de filtrage \u00e9pist\u00e9mique qui \u00e9carte impitoyablement les contributions jug\u00e9es aberrantes ou incompatibles avec les engagements axiomatiques du paradigme r\u00e9gnant.<\/li>\n<li><em>La distribution du capital symbolique :<\/em> Les honneurs, les chaires professorales, les financements de recherche et les prix sont octroy\u00e9s par les pairs en fonction du respect scrupuleux des normes de r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes d\u00e9finies par la tradition normale.<\/li>\n<li><em>L&rsquo;analogie politique :<\/em> Kuhn trace un parall\u00e8le explicite entre r\u00e9volutions politiques et r\u00e9volutions scientifiques. Tout comme les crises politiques \u00e9clatent lorsque les institutions existantes ne parviennent plus \u00e0 gouverner les tensions de la cit\u00e9 et que les citoyens recourent \u00e0 des moyens extra-institutionnels pour refonder l&rsquo;ordre civique, les r\u00e9volutions scientifiques surviennent quand les r\u00e8gles usuelles de la communaut\u00e9 s&rsquo;av\u00e8rent impuissantes \u00e0 r\u00e9guler les anomalies, contraignant les savants \u00e0 recourir \u00e0 des instruments de persuasion rh\u00e9torique et institutionnelle non formels.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 Les biais cognitifs et les m\u00e9canismes psychologiques de r\u00e9sistance<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation historique des p\u00e9riodes de crise r\u00e9v\u00e8le une r\u00e9sistance obstin\u00e9e de la part des scientifiques \u00e9tablis face \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence des th\u00e9ories nouvelles. Loin d&rsquo;attribuer cette attitude \u00e0 de la simple mauvaise foi ou \u00e0 un conservatisme moral individuel, Kuhn d\u00e9montre que la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;innovation fait partie int\u00e9grante de la machinerie psychologique indispensable au fonctionnement r\u00e9gulier de la recherche.<\/p>\n<p>Plusieurs m\u00e9canismes psychologiques et cognitifs sous-tendent cet attachement visc\u00e9ral au paradigme dominant :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La pers\u00e9v\u00e9rance de la croyance et l&rsquo;effet d&rsquo;ancrage :<\/strong> Les chercheurs ont investi des d\u00e9cennies de travail acharn\u00e9, leur r\u00e9putation professionnelle et des moyens mat\u00e9riels consid\u00e9rables pour ma\u00eetriser les outils conceptuels et exp\u00e9rimentaux d&rsquo;un mod\u00e8le pr\u00e9cis. Abandonner ce mod\u00e8le \u00e9quivaut \u00e0 d\u00e9pr\u00e9cier brutalement tout leur capital cognitif.<\/li>\n<li><strong>La c\u00e9cit\u00e9 perceptuelle s\u00e9lective :<\/strong> Le paradigme agit comme un filtre attentionnel puissant. Les donn\u00e9es discordantes sont souvent inconsciemment rejet\u00e9es, ignor\u00e9es ou interpr\u00e9t\u00e9es comme des erreurs de mesure insignifiantes par ceux dont l&rsquo;esprit a \u00e9t\u00e9 structur\u00e9 pour voir la r\u00e9gularit\u00e9 attendue.<\/li>\n<li><strong>La gestion de la dissonance cognitive :<\/strong> Kuhn montre comment l&rsquo;accumulation des anomalies engendre un stress cognitif intense, poussant les partisans de l&rsquo;orthodoxie \u00e0 inventer des hypoth\u00e8ses compensatrices de plus en plus complexes pour pr\u00e9server l&rsquo;illusion de stabilit\u00e9 et \u00e9viter l&rsquo;aveu d&rsquo;\u00e9chec de leur cadre de vie intellectuel.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.3 La tension essentielle entre tradition et innovation<\/h3>\n<p>Dans un essai magistral r\u00e9dig\u00e9 en 1959, intitul\u00e9 <em>The Essential Tension: Tradition and Innovation in Scientific Research<\/em>, Kuhn synth\u00e9tise la dialectique subtile qui gouverne le progr\u00e8s scientifique \u00e0 travers la notion de <strong>tension essentielle<\/strong>. La science est habit\u00e9e par une contradiction interne permanente entre une exigence imp\u00e9rieuse de conservatisme m\u00e9thodologique et un imp\u00e9ratif tout aussi vital de rupture cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, sans une adh\u00e9sion dogmatique, quasi religieuse, \u00e0 une tradition rigide (la science normale), la science perdrait toute capacit\u00e9 d&rsquo;approfondissement technique : les chercheurs passeraient leur temps \u00e0 recommencer les fondements \u00e0 z\u00e9ro et la nature ne serait jamais sond\u00e9e dans ses recoins les plus intimes. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, sans la capacit\u00e9 d&rsquo;abandonner ces certitudes lorsque la crise \u00e9clate, la communaut\u00e9 sombrerait dans une st\u00e9rilit\u00e9 scolastique p\u00e9trifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Le bon scientifique n&rsquo;est donc ni un r\u00e9volutionnaire permanent remettant tout en cause au r\u00e9veil, ni un bureaucrate aveugle incapable de penser hors du cadre. Il est celui qui sait vivre au sein de cette tension psychologique instable, acceptant la discipline de fer de la tradition jusqu&rsquo;au moment o\u00f9 la d\u00e9faillance manifeste du syst\u00e8me exige l&rsquo;audace conceptuelle la plus iconoclaste.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9bats philosophiques et controverses : Popper, Lakatos, Feyerabend et le relativisme<\/h2>\n<p>La publication de <em>La Structure<\/em> a provoqu\u00e9 des affrontements intellectuels sans pr\u00e9c\u00e9dent au sein de la philosophie des sciences de langue anglaise. Les discussions ont culmin\u00e9 lors de confrontations publiques retentissantes opposant Kuhn aux tenants du rationalisme critique et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie anarchiste.<\/p>\n<h3>9.1 Le colloque de Bedford College (1965) et l&rsquo;affrontement avec Karl Popper<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement \u00e9pist\u00e9mologique le plus c\u00e9l\u00e8bre du si\u00e8cle s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9 en juillet 1965 lors du Colloque international de philosophie des sciences tenu au Bedford College de Londres, sous la pr\u00e9sidence de Sir <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/popper\/\">Karl Popper<\/a>. Les actes de cette rencontre au sommet, \u00e9dit\u00e9s par Imre Lakatos et Alan Musgrave sous le titre <em>Criticism and the Growth of Knowledge<\/em> (1970), constituent le document fondamental de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie contemporaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;opposition entre Thomas Kuhn et Karl Popper est totale et touche \u00e0 l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;id\u00e9al scientifique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le statut de la falsification :<\/strong> Pour Popper, le crit\u00e8re de d\u00e9marcation de la science r\u00e9side dans la r\u00e9futabilit\u00e9 (falsifiabilit\u00e9) : un scientifique authentique cherche activement \u00e0 r\u00e9futer ses th\u00e9ories les plus audacieuses par des tests s\u00e9v\u00e8res, et une hypoth\u00e8se doit \u00eatre impitoyablement abandonn\u00e9e d\u00e8s qu&rsquo;elle est contredite par l&rsquo;exp\u00e9rience. Kuhn r\u00e9torque que si les savants appliquaient la r\u00e8gle popp\u00e9rienne avec rigueur, toutes les th\u00e9ories seraient rejet\u00e9es d\u00e8s leur naissance, car aucune ne colle parfaitement \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e8s ses premiers jours.<\/li>\n<li><strong>Le statut de la science normale :<\/strong> Popper qualifie la science normale d\u00e9crite par Kuhn de danger mortel pour la civilisation, y voyant l&rsquo;apologie d&rsquo;un dogmatisme servile et la r\u00e9signation d&rsquo;un chercheur transform\u00e9 en technicien sans esprit critique. Pour Kuhn, c&rsquo;est Popper qui commet une erreur d&rsquo;analyse historique monumentale en prenant les \u00e9pisodes exceptionnels de r\u00e9volution pour la texture ordinaire du travail scientifique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En lieu et place du h\u00e9ros popp\u00e9rien cherchant h\u00e9ro\u00efquement \u00e0 faire chuter ses propres cr\u00e9ations intellectuelles, Kuhn d\u00e9crit le scientifique comme un artisan minutieux r\u00e9solvant des \u00e9nigmes au sein d&rsquo;une maison th\u00e9orique qu&rsquo;il s&rsquo;efforce de consolider plut\u00f4t que de d\u00e9molir.<\/p>\n<h3>9.2 La r\u00e9ponse m\u00e9thodologique d&rsquo;Imre Lakatos et la m\u00e9diation feyerabendienne<\/h3>\n<p>Pr\u00e9sent \u00e0 cette confrontation, le philosophe hongrois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/lakatos\/\">Imre Lakatos<\/a> tente d&rsquo;\u00e9difier une position interm\u00e9diaire magistrale destin\u00e9e \u00e0 sauver la rationalit\u00e9 objective du progr\u00e8s scientifique tout en int\u00e9grant la pertinence des descriptions historiques de Kuhn. Lakatos propose la \u00ab M\u00e9thodologie des programmes de recherche scientifique \u00bb (MPRS).<\/p>\n<p>Lakatos raffine l&rsquo;analyse en rempla\u00e7ant la rigidit\u00e9 du paradigme par une structure dynamique articul\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le noyau dur (hard core) :<\/strong> Les postulats th\u00e9oriques fondamentaux qu&rsquo;on d\u00e9cr\u00e8te conventionnellement infalsifiables par d\u00e9cision m\u00e9thodologique de la communaut\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La ceinture protectrice (protective belt) :<\/strong> Un ensemble d&rsquo;hypoth\u00e8ses auxiliaires destin\u00e9es \u00e0 absorber le choc des anomalies observationnelles et \u00e0 \u00eatre continuellement modifi\u00e9es pour d\u00e9fendre le noyau.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;heuristique positive et n\u00e9gative :<\/strong> Des r\u00e8gles indiquant la direction dans laquelle la th\u00e9orie doit \u00eatre enrichie pour anticiper de nouveaux faits.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Lakatos, un programme est <em>progressif<\/em> tant qu&rsquo;il conduit \u00e0 la pr\u00e9diction de faits nouveaux inattendus, et devient <em>d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescent<\/em> lorsqu&rsquo;il se contente d&rsquo;inventer des ajustements r\u00e9troactifs pour expliquer des faits d\u00e9j\u00e0 connus. Il esp\u00e9rait ainsi \u00e9liminer ce qu&rsquo;il percevait chez Kuhn comme un recours obscur \u00e0 la \u00ab psychologie de masse \u00bb pour d\u00e9partager les mod\u00e8les.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de cette tentative de sauvetage rationaliste, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/feyerabend\/\">Paul Feyerabend<\/a> pousse les th\u00e8ses kuhniennes jusqu&rsquo;\u00e0 leurs cons\u00e9quences les plus radicales dans <em>Contre la m\u00e9thode<\/em> (1975). Feyerabend salue l&rsquo;enterrement du falsificationnisme rigide, mais reproche \u00e0 Kuhn d&rsquo;avoir encore conserv\u00e9 un f\u00e9tichisme excessif pour le consensus communautaire de la science normale. Proclamant son fameux mot d&rsquo;ordre anarchiste \u00ab tout est bon \u00bb (<em>anything goes<\/em>), Feyerabend plaide pour un pluralisme prolif\u00e9rant imm\u00e9diat, affirmant qu&rsquo;aucune r\u00e8gle de m\u00e9thode rationnelle n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 universellement respect\u00e9e par les cr\u00e9ateurs scientifiques majeurs.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;accusation d&rsquo;irrationalisme et le rejet du programme fort<\/h3>\n<p>La violence des attaques essuy\u00e9es par Kuhn \u00e0 la suite de <em>La Structure<\/em> provient principalement de philosophes analytiques comme Dudley Shapere et Israel Scheffler, qui l&rsquo;accusent de r\u00e9duire la science \u00e0 une pure affaire de go\u00fbt esth\u00e9tique, de conversion religieuse mystique et d&rsquo;arbitraire sociologique, ouvrant ainsi grand les portes \u00e0 l&rsquo;irrationalisme le plus destructeur. Scheffler va jusqu&rsquo;\u00e0 affirmer que chez Kuhn, le choix scientifique se r\u00e9duit \u00e0 la \u00ab loi de la foule \u00bb (<em>mob rule<\/em>).<\/p>\n<p>Kuhn r\u00e9agit avec v\u00e9h\u00e9mence et consternation face \u00e0 ces lectures r\u00e9ductrices de sa pens\u00e9e. Dans sa \u00ab Postface de 1969 \u00bb ainsi que dans des essais ult\u00e9rieurs, il r\u00e9affirme avec force son attachement ind\u00e9fectible \u00e0 la rationalit\u00e9 pragmatique de l&rsquo;entreprise savante. Il pr\u00e9cise que contester l&rsquo;existence d&rsquo;une rationalit\u00e9 algorithmique abstraite \u2014 une formule math\u00e9matique qui dicterait m\u00e9caniquement le choix th\u00e9orique universel \u2014 ne revient nullement \u00e0 pr\u00e9tendre que les choix th\u00e9oriques sont irrationnels ou arbitraires. La rationalit\u00e9 scientifique est une rationalit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9rative, analogue au jugement prudentiel (<em>phronesis<\/em>) exerc\u00e9 par des experts au sein d&rsquo;une cour de justice.<\/p>\n<p>Cette mise au point s&rsquo;accompagne d&rsquo;une rupture nette et cat\u00e9gorique de Kuhn avec les d\u00e9rives sociologiques radicales inspir\u00e9es de ses propres travaux. Lorsque, au milieu des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;\u00c9cole d&rsquo;\u00c9dimbourg emmen\u00e9e par David Bloor et Barry Barnes fonde le \u00ab Programme fort en sociologie de la connaissance \u00bb (<em>Strong Programme<\/em>), affirmant que la v\u00e9rit\u00e9 ou la fausset\u00e9 des \u00e9nonc\u00e9s scientifiques doit \u00eatre expliqu\u00e9e exclusivement par des causes d&rsquo;ordre social, mat\u00e9riel et politique sans accorder aucun privil\u00e8ge \u00e9pist\u00e9mique \u00e0 la nature, Kuhn r\u00e9cuse solennellement cette orientation. Dans son essai <em>The Trouble with the Historical Philosophy of Science<\/em> (1991), il qualifie ce sociologisme outrancier de d\u00e9construction absurde qui \u00ab jette le b\u00e9b\u00e9 avec l&rsquo;eau du bain \u00bb, r\u00e9affirmant avec clart\u00e9 que la nature physique impose des contraintes exp\u00e9rimentales objectives incontournables aux constructions conceptuelles humaines.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;\u00e9volution de la pens\u00e9e tardive de Kuhn : des matrices aux lexiques taxonomiques<\/h2>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies de sa vie, Thomas Kuhn d\u00e9place r\u00e9solument son centre de gravit\u00e9 philosophique de l&rsquo;histoire descriptive des sciences vers la philosophie linguistique et s\u00e9mantique de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9. Cette phase tardive, bien que moins connue du grand public que son livre de 1962, constitue l&rsquo;aboutissement technique de son syst\u00e8me intellectuel.<\/p>\n<h3>10.1 Le tournant linguistique et la th\u00e9orie du lexique<\/h3>\n<p>Constatant l&rsquo;usure pr\u00e9matur\u00e9e et la dilution conceptuelle incontr\u00f4lable du mot \u00ab paradigme \u00bb dans les m\u00e9dias et les sciences humaines, Kuhn abandonne presque totalement son usage \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 au profit de celui de <strong>structure lexicale<\/strong> ou de <strong>lexique taxonomique<\/strong>. Cette inflexion th\u00e9orique marque son alignement sur les probl\u00e9matiques de la philosophie du langage contemporaine.<\/p>\n<p>Dans ce cadre renouvel\u00e9, la communaut\u00e9 scientifique est d\u00e9finie par le partage d&rsquo;un lexique sp\u00e9cialis\u00e9 commun, c&rsquo;est-\u00e0-dire un r\u00e9seau structur\u00e9 de termes d&rsquo;esp\u00e8ces naturelles (<em>kind terms<\/em>) qui d\u00e9coupent la r\u00e9alit\u00e9 physique en cat\u00e9gories conceptuelles interd\u00e9pendantes. Kuhn \u00e9nonce alors le <strong>principe de non-chevauchement taxonomique<\/strong> (<em>no-overlap principle<\/em>), directement inspir\u00e9 des taxonomies biologiques : deux cat\u00e9gories d&rsquo;esp\u00e8ces naturelles d&rsquo;un m\u00eame lexique ne peuvent pas se chevaucher partiellement. Un \u00eatre ou un objet appartient \u00e0 l&rsquo;une ou \u00e0 l&rsquo;autre cat\u00e9gorie, ou bien la premi\u00e8re est strictement subordonn\u00e9e \u00e0 la seconde comme une sous-esp\u00e8ce, mais un objet ne peut appartenir \u00e0 la fois aux deux cat\u00e9gories si elles occupent le m\u00eame niveau taxinomique.<\/p>\n<p>Ce principe formel permet \u00e0 Kuhn de reformuler rigoureusement sa th\u00e8se centrale de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 : deux th\u00e9ories scientifiques rivales sont d\u00e9clar\u00e9es incommensurables si et seulement si leurs lexiques respectifs d\u00e9coupent le m\u00eame domaine empirique selon des taxonomies mutuellement incompatibles, dont les cat\u00e9gories se chevauchent de mani\u00e8re ill\u00e9gitime sans possibilit\u00e9 d&rsquo;ajustement formel direct. L&rsquo;incommensurabilit\u00e9 n&rsquo;est plus une panne myst\u00e9rieuse de communication psychologique, mais une propri\u00e9t\u00e9 s\u00e9mantique pr\u00e9cise relative aux structures de classification conceptuelle.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;analogie biologique et l&rsquo;\u00e9volution sp\u00e9ciative de la science<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre transformation majeure de la pens\u00e9e tardive de Kuhn r\u00e9side dans l&rsquo;approfondissement de la m\u00e9taphore biologique et de l&rsquo;analogie \u00e9volutionniste inspir\u00e9e de Charles Darwin. D\u00e8s les derni\u00e8res lignes de l&rsquo;\u00e9dition de 1962, Kuhn esquissait une id\u00e9e r\u00e9volutionnaire : et si le d\u00e9veloppement scientifique, \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces selon Darwin, \u00e9tait un processus op\u00e9rant <em>\u00e0 partir<\/em> de l&rsquo;arri\u00e8re-plan historique acquis, sans \u00eatre tir\u00e9 <em>vers<\/em> un but ultime pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9, sans <em>t\u00e9los<\/em> transcendant vers une v\u00e9rit\u00e9 absolue d\u00e9finitive ?<\/p>\n<p>Dans ses derniers \u00e9crits, Kuhn formalise cette id\u00e9e \u00e0 travers le concept de <strong>sp\u00e9ciation disciplinaire<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Tout comme l&rsquo;\u00e9volution biologique produit une arborescence foisonnante d&rsquo;esp\u00e8ces nouvelles par isolement reproductif et adaptation \u00e0 des niches \u00e9cologiques distinctes, l&rsquo;histoire des sciences progresse par scission et prolif\u00e9ration de nouvelles sous-disciplines hautement sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/li>\n<li>Une r\u00e9volution scientifique n&rsquo;aboutit pas toujours au remplacement pur et simple d&rsquo;une science par une autre sur un m\u00eame territoire : elle conduit fr\u00e9quemment \u00e0 une bifurcation o\u00f9 un champ \u00e9clate en deux domaines distincts dot\u00e9s chacun de leur propre lexique taxinomique (par exemple, la scission entre la physique et la chimie, puis entre la chimie organique et la biochimie).<\/li>\n<li>Le progr\u00e8s scientifique ne consiste pas \u00e0 se rapprocher d&rsquo;un point fixe inaccessible repr\u00e9sentant la \u00ab r\u00e9alit\u00e9 en soi \u00bb, mais \u00e0 accro\u00eetre constamment la finesse de r\u00e9solution, la pr\u00e9cision et la capacit\u00e9 locale de r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes au sein de niches disciplinaires de plus en plus diversifi\u00e9es.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette vision consacre un <em>n\u00e9o-kantisme \u00e9volutionniste<\/em> rigoureux : les cat\u00e9gories humaines de la connaissance s&rsquo;adaptent historiquement aux contraintes environnementales, sans que cette ad\u00e9quation pratique n&rsquo;implique une copie sp\u00e9culaire passive d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 ontologique ultime.<\/p>\n<h3>10.3 Le travail inachev\u00e9 : The Plurality of Worlds<\/h3>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9 des suites d&rsquo;un cancer du poumon en 1996, Kuhn travaillait avec acharnement \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;un ultime grand ouvrage philosophique, provisoirement intitul\u00e9 <em>The Plurality of Worlds: An Evolutionary Theory of Scientific Discovery<\/em>. Ce manuscrit inachev\u00e9, conserv\u00e9 dans les archives du MIT et dont plusieurs chapitres ont fait l&rsquo;objet de communications magistrales, avait pour ambition de r\u00e9capituler l&rsquo;ensemble de son ontologie de la science.<\/p>\n<p>Dans ce projet testamentaire, Kuhn cherchait \u00e0 \u00e9laborer les bases philosophiques et logiques rigoureuses de l&rsquo;incommensurabilit\u00e9 lexicale, en d\u00e9montrant de mani\u00e8re formelle comment la communication trans-paradigmatique reste possible gr\u00e2ce \u00e0 un processus d&rsquo;<em>apprentissage de langues \u00e9trang\u00e8res<\/em> (bilinguisme taxonomique) plut\u00f4t que par une traduction m\u00e9canique impossible. Le chercheur ou l&rsquo;historien peut apprendre \u00e0 habiter le lexique du savant du pass\u00e9 sans pouvoir traduire ses \u00e9nonc\u00e9s dans le vocabulaire moderne sans anachronisme d\u00e9formant.<\/p>\n<p>Cet h\u00e9ritage manuscrit a continu\u00e9 de f\u00e9conder les travaux d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologues contemporains tels que Peter Barker, Xiang Chen, John Earman ou Paul Hoyningen-Huene, ce dernier ayant r\u00e9dig\u00e9 l&rsquo;analyse la plus syst\u00e9matique et la plus fid\u00e8le de la philosophie kuhnienne dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Reconstructing Scientific Revolutions<\/em> (1993), explicitement valid\u00e9 par Kuhn lui-m\u00eame de son vivant.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ception, appropriations et usages de Kuhn dans la psychologie et les sciences humaines<\/h2>\n<p>Si Thomas Kuhn a forg\u00e9 ses concepts en \u00e9tudiant de fa\u00e7on exclusive l&rsquo;histoire de la physique, de l&rsquo;astronomie et de la chimie, c&rsquo;est paradoxalement au sein des sciences humaines et sociales, et plus particuli\u00e8rement de la psychologie, que son \u0153uvre a rencontr\u00e9 l&rsquo;\u00e9cho le plus retentissant et suscit\u00e9 les appropriations les plus passionn\u00e9es.<\/p>\n<h3>11.1 Le statut controvers\u00e9 des sciences sociales comme disciplines pr\u00e9-paradigmatiques<\/h3>\n<p>Dans la pr\u00e9face originale de 1962, Kuhn relate que c&rsquo;est lors d&rsquo;un s\u00e9jour pass\u00e9 en 1958-1959 au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences de Stanford qu&rsquo;il fut frapp\u00e9 par la diff\u00e9rence fondamentale qui s\u00e9parait les sciences de la nature des sciences sociales. Alors que les physiciens et les chimistes travaillaient paisiblement \u00e0 la r\u00e9solution d&rsquo;\u00e9nigmes au sein d&rsquo;un consensus tacite, les sociologues, psychologues et \u00e9conomistes \u00e9taient perp\u00e9tuellement engag\u00e9s dans des querelles fondamentales sur leurs postulats ontologiques, leurs m\u00e9thodes d&rsquo;investigation et la d\u00e9finition m\u00eame de leur objet d&rsquo;\u00e9tude.<\/p>\n<p>De ce constat naquit un diagnostic sans appel : Kuhn rel\u00e8gue explicitement la grande majorit\u00e9 des sciences humaines au stade <strong>pr\u00e9-paradigmatique<\/strong> de l&rsquo;\u00e9volution disciplinaire. Ce stade se caract\u00e9rise par :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;absence d&rsquo;un consensus unificateur capable de stabiliser durablement la recherche professionnelle.<\/li>\n<li>La coexistence permanente d&rsquo;\u00e9coles de pens\u00e9e rivales (comme le b\u00e9haviorisme, la psychanalyse, le constructivisme ou le cognitivisme en psychologie) dont chacune reb\u00e2tit les fondements \u00e0 partir de ses propres axiomes.<\/li>\n<li>La n\u00e9cessit\u00e9 perp\u00e9tuelle pour chaque chercheur de justifier la validit\u00e9 de sa m\u00e9thodologie avant m\u00eame de pouvoir exposer ses r\u00e9sultats empiriques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce diagnostic fut ressenti comme une v\u00e9ritable blessure narcissique par de nombreux praticiens des sciences sociales. Beaucoup tent\u00e8rent alors d&rsquo;utiliser les cat\u00e9gories kuhniennes non pas pour analyser objectivement leur pratique, mais comme un instrument politique pour d\u00e9cr\u00e9ter que leur propre chapelle th\u00e9orique incarnait enfin le \u00ab paradigme \u00bb appel\u00e9 \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer l&rsquo;ensemble de leur discipline.<\/p>\n<h3>11.2 Les pr\u00e9tendues r\u00e9volutions paradigmatiques en psychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychologie au XXe si\u00e8cle a fr\u00e9quemment \u00e9t\u00e9 relue \u00e0 travers la grille des concepts kuhniens, parfois au prix de simplifications historiques audacieuses. De nombreux historiens de la discipline ont ainsi identifi\u00e9 trois grandes \u00ab r\u00e9volutions \u00bb successives :<\/p>\n<ol>\n<li><em>La rupture b\u00e9havioriste :<\/em> Sous l&rsquo;impulsion de John B. Watson en 1913, puis de B.F. Skinner, le passage de l&rsquo;introspectionnisme wundtien et titch\u00e9nien au b\u00e9haviorisme strict a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme une r\u00e9volution paradigmatique expulsant la conscience de l&#8217;empire scientifique pour n&rsquo;admettre que les comportements observables et mesurables.<\/li>\n<li><em>La r\u00e9volution cognitive des ann\u00e9es 1950-1960 :<\/em> L&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives, emmen\u00e9e par George Miller, Jerome Bruner, Noam Chomsky et Herbert Simon, a \u00e9t\u00e9 explicitement v\u00e9cue par ses protagonistes comme un basculement kuhnien renversant l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie \u00e9touffante du b\u00e9haviorisme pour r\u00e9introduire l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tats mentaux internes sous la m\u00e9taphore computationnelle de l&rsquo;esprit comme processeur d&rsquo;information.<\/li>\n<li><em>Le tournant des neurosciences cognitives :<\/em> L&rsquo;irruption contemporaine de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale et de la neurobiologie fonctionnelle a suscit\u00e9 de nouveaux d\u00e9bats : s&rsquo;agit-il d&rsquo;un authentique nouveau paradigme \u00e9liminant la psychologie cognitive classique, ou d&rsquo;une simple expansion instrumentale de la science normale ?<\/li>\n<\/ol>\n<p>Cependant, les \u00e9pist\u00e9mologues critiques ont soulign\u00e9 l&rsquo;abus manifeste de cette terminologie. En psychologie, les anciens mod\u00e8les ne disparaissent presque jamais sous le coup de r\u00e9volutions nettes : la psychanalyse et le b\u00e9haviorisme subsistent et conservent des institutions propres face au cognitivisme triomphant, t\u00e9moignant d&rsquo;une multiparadigmaticit\u00e9 persistante irr\u00e9ductible au sch\u00e9ma d&rsquo;exclusion monopolistique d\u00e9crit par Kuhn pour la physique.<\/p>\n<h3>11.3 La psychologie de la connaissance et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/h3>\n<p>Sur un plan th\u00e9orique beaucoup plus profond et rigoureux, il existe des convergences saisissantes entre la pens\u00e9e de Thomas Kuhn et l&rsquo;<em>\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em> d\u00e9velopp\u00e9e par le psychologue suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\">Jean Piaget<\/a>. Bien que les deux penseurs aient \u00e9labor\u00e9 leurs syst\u00e8mes de mani\u00e8re largement ind\u00e9pendante au d\u00e9part, leurs \u00e9changes ult\u00e9rieurs ont mis en lumi\u00e8re une affinit\u00e9 structurale frappante dans leur conception du changement cognitif.<\/p>\n<p>Le parall\u00e9lisme entre la dynamique kuhnienne des th\u00e9ories et la psychologie piag\u00e9tienne du d\u00e9veloppement intellectuel de l&rsquo;enfant se d\u00e9ploie selon des correspondances conceptuelles troublantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Science normale et assimilation :<\/strong> Tout comme le scientifique normal int\u00e8gre les faits empiriques dans les cat\u00e9gories pr\u00e9\u00e9tablies de son paradigme, l&rsquo;enfant assimile les nouveaux stimuli du monde ext\u00e9rieur dans ses sch\u00e8mes cognitifs d\u00e9j\u00e0 existants sans les modifier.<\/li>\n<li><strong>Crise, anomalie et d\u00e9s\u00e9quilibre :<\/strong> Lorsque les sch\u00e8mes existants \u00e9chouent de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 int\u00e9grer une donn\u00e9e nouvelle de l&rsquo;exp\u00e9rience, il s&rsquo;ensuit un \u00e9tat de d\u00e9s\u00e9quilibre cognitif g\u00e9n\u00e9rateur de tension adaptative.<\/li>\n<li><strong>R\u00e9volution scientifique et accommodation :<\/strong> Pour surmonter l&rsquo;impasse, le sujet doit modifier activement la structure m\u00eame de ses sch\u00e8mes intellectuels pour cr\u00e9er un nouvel \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre sup\u00e9rieur (\u00e9quilibration majorante), op\u00e9rant un v\u00e9ritable saut qualitatif qui modifie son ontologie du monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette convergence a exerc\u00e9 une influence d\u00e9terminante sur la psychologie cognitive contemporaine de l&rsquo;\u00e9ducation et de l&rsquo;apprentissage des sciences. Des chercheurs tels que Susan Carey ou Stella Vosniadou ont d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;enfant ne se contente pas d&rsquo;accumuler des faits suppl\u00e9mentaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole : son apprentissage implique de v\u00e9ritables \u00ab r\u00e9volutions conceptuelles locales \u00bb, o\u00f9 les th\u00e9ories na\u00efves intuitives (comme la physique na\u00efve d&rsquo;impetus) doivent \u00eatre d\u00e9mantel\u00e9es pour faire place aux concepts formels de la science institutionnalis\u00e9e, reproduisant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle ontog\u00e9n\u00e9tique les mutations phylog\u00e9n\u00e9tiques d\u00e9crites par Kuhn.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, h\u00e9ritage contemporain et p\u00e9rennit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique<\/h2>\n<p>Plus de six d\u00e9cennies apr\u00e8s sa parution initiale, l&rsquo;\u0153uvre de Thomas Kuhn a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un manifeste d&rsquo;avant-garde pol\u00e9mique pour devenir un monument classique de la pens\u00e9e occidentale. Son influence traverse l&rsquo;ensemble du spectre intellectuel contemporain, tout en conservant une troublante actualit\u00e9 pour penser les mutations scientifiques de notre pr\u00e9sent.<\/p>\n<h3>12.1 L&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile sur les Science, Technology and Society studies (STS)<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage institutionnel et m\u00e9thodologique le plus tangible de la r\u00e9volution kuhnienne se situe dans l&rsquo;\u00e9mergence et l&rsquo;\u00e9panouissement des \u00e9tudes sur les sciences, les techniques et la soci\u00e9t\u00e9 (STS). En l\u00e9gitimant l&rsquo;\u00e9tude historique concr\u00e8te des pratiques de laboratoire et des processus communautaires d&rsquo;arbitrage, Kuhn a ouvert la voie \u00e0 une nouvelle sociologie et anthropologie des sciences.<\/p>\n<p>Des sociologues et philosophes majeurs tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/latour\/\">Bruno Latour<\/a>, Michel Callon et Steve Woolgar se sont engouffr\u00e9s dans la br\u00e8che ouverte par <em>La Structure<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans <em>La Vie de laboratoire<\/em> (1979), Latour et Woolgar \u00e9tudient les chercheurs du Salk Institute comme une tribu indig\u00e8ne, observant comment les \u00ab faits scientifiques \u00bb sont mat\u00e9riellement construits et n\u00e9goci\u00e9s au moyen d&rsquo;inscriptions instrumentales et de rh\u00e9toriques persuasives, dans le sillage de l&rsquo;exemplarit\u00e9 kuhnienne.<\/li>\n<li>La th\u00e9orie de l&rsquo;acteur-r\u00e9seau (ANT) de Latour et Callon radicalise l&rsquo;intuition kuhnienne de l&rsquo;intrication indissociable entre les dimensions techniques, instrumentales et institutionnelles de la d\u00e9couverte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cependant, Kuhn s&rsquo;est toujours gard\u00e9 d&rsquo;avaliser les d\u00e9rives hyperboliques de la d\u00e9construction postmoderne. Si les STS ont parfois vers\u00e9 dans un hyper-constructivisme niant tout r\u00f4le contraignant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique, la pens\u00e9e de Kuhn demeure ancr\u00e9e dans un r\u00e9alisme empirique mod\u00e9r\u00e9 : la nature r\u00e9siste bel et bien aux constructions paradigmatiques humaines, et c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette r\u00e9sistance tenace qui engendre les anomalies salvatrices par lesquelles le progr\u00e8s scientifique s&rsquo;op\u00e8re.<\/p>\n<h3>12.2 Actualit\u00e9 des concepts kuhniens face aux crises scientifiques contemporaines<\/h3>\n<p>Les grilles de lecture forg\u00e9es par Thomas Kuhn continuent d&rsquo;offrir des outils analytiques d&rsquo;une puissance in\u00e9gal\u00e9e pour d\u00e9chiffrer les tensions les plus aigu\u00ebs de la science du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>On peut en identifier plusieurs manifestations particuli\u00e8rement probantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La crise de la r\u00e9plicabilit\u00e9 en psychologie et en biom\u00e9decine :<\/strong> L&rsquo;incapacit\u00e9 constat\u00e9e \u00e0 reproduire une part consid\u00e9rable des r\u00e9sultats publi\u00e9s dans les plus grandes revues scientifiques peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e comme le signe d&rsquo;une science normale d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescente, o\u00f9 la pression institutionnelle \u00e0 la publication (\u00ab <em>publish or perish<\/em> \u00bb) a pouss\u00e9 les chercheurs \u00e0 multiplier les ajustements m\u00e9thodologiques douteux et le bricolage statistique pour masquer des anomalies syst\u00e9miques b\u00e9antes.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;impasse de la physique th\u00e9orique fondamentale :<\/strong> Depuis plusieurs d\u00e9cennies, la recherche de pointe en physique des particules et en cosmologie est domin\u00e9e par la th\u00e9orie des cordes. Or, cette th\u00e9orie peine \u00e0 produire des pr\u00e9dictions empiriques testables dans les limites technologiques actuelles. Des physiciens comme Lee Smolin ou Sabine Hossenfelder d\u00e9crivent la situation en termes purement kuhniens : une communaut\u00e9 sociologiquement verrouill\u00e9e qui perp\u00e9tue une science normale hautement math\u00e9matis\u00e9e en refusant d&rsquo;admettre la crise de ses fondements empiriques.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;irruption de l&rsquo;intelligence artificielle et du Big Data :<\/strong> L&rsquo;utilisation massive de r\u00e9seaux de neurones profonds opaques (apprentissage automatique) pour pr\u00e9dire des structures prot\u00e9iques complexes (comme AlphaFold) sans recourir aux cadres m\u00e9canistiques traditionnels annonce-t-elle l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un nouveau paradigme computationnel et non explicatif de la production du savoir ? La question est aujourd&rsquo;hui d\u00e9battue au sein de tous les laboratoires de pointe.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Inversement, le succ\u00e8s plan\u00e9taire de l&rsquo;expression \u00ab changement de paradigme \u00bb a fini par se retourner contre la rigueur de son inventeur. Utilis\u00e9 de mani\u00e8re galvaud\u00e9e dans le discours manag\u00e9rial, publicitaire et politique pour d\u00e9signer la moindre innovation technique ou le plus banal changement de strat\u00e9gie commerciale, le concept a perdu une partie de sa radicalit\u00e9 historique, obligeant les philosophes \u00e0 rappeler sans rel\u00e2che les crit\u00e8res stricts d&rsquo;incommensurabilit\u00e9 et de rupture ontologique qui le d\u00e9finissaient \u00e0 l&rsquo;origine.<\/p>\n<h3>12.3 La port\u00e9e philosophique ultime de Thomas Kuhn (1922-1996)<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse globale, la contribution singuli\u00e8re de Thomas Samuel Kuhn \u00e0 l&rsquo;histoire des id\u00e9es appara\u00eet dans toute son ampleur. En op\u00e9rant une r\u00e9conciliation magistrale entre la rigueur conceptuelle de la philosophie et la profondeur empirique de l&rsquo;historiographie critique, il a d\u00e9finitivement terrass\u00e9 l&rsquo;illusion scientiste h\u00e9rit\u00e9e du XIXe si\u00e8cle : celle d&rsquo;une marche m\u00e9canique, d\u00e9sincarn\u00e9e et lin\u00e9aire de la raison vers une v\u00e9rit\u00e9 omnisciente pr\u00e9existante.<\/p>\n<p>Kuhn n&rsquo;a pas d\u00e9truit la rationalit\u00e9 de la science ; il l&rsquo;a humanis\u00e9e. En r\u00e9v\u00e9lant que la science est une entreprise fonci\u00e8rement collective, tributaire de jugements esth\u00e9tiques, d&rsquo;engagements m\u00e9taphysiques tacites, de contraintes sociologiques et d&rsquo;habitus incarn\u00e9s dans des corps et des institutions, il a restitu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aventure savante sa dramatique fragilit\u00e9 historique en m\u00eame temps que sa prodigieuse inventivit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Kuhn r\u00e9side dans cette mise en garde fondamentale contre tout absolutisme m\u00e9thodologique. La science ne d\u00e9tient pas un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9, pur et anhistorique aux choses du monde : elle demeure une cr\u00e9ation humaine magistrale, un dialogue infini et toujours recommenc\u00e9 o\u00f9 des communaut\u00e9s de chercheurs fa\u00e7onnent des grilles conceptuelles pour rendre notre s\u00e9jour dans la nature intelligible, jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 l&rsquo;\u00e9clat inattendu d&rsquo;une nouvelle anomalie vient briser le cadre pour faire germer un monde nouveau.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Barker, P., Chen, X., &amp; Andersen, H. (2006). <em>The cognitive structure of scientific revolutions<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511498404\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511498404<\/a><\/p>\n<p>Bloor, D. (1976). <em>Knowledge and social imagery<\/em>. Routledge &amp; Kegan Paul.<\/p>\n<p>Cavell, S. (1979). <em>The claim of reason: Wittgenstein, skepticism, morality, and tragedy<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Feyerabend, P. (1975). <em>Against method: Outline of an anarchistic theory of knowledge<\/em>. New Left Books.<\/p>\n<p>Fleck, L. (1935). <em>Entstehung und Entwicklung einer wissenschaftlichen Tatsache: Einf\u00fchrung in die Lehre vom Denkstil und Denkkollektiv<\/em>. Benno Schwabe &amp; Co. (Trad. fr. : <em>Gen\u00e8se et d\u00e9veloppement d&rsquo;un fait scientifique<\/em>. Flammarion, 2005).<\/p>\n<p>Hoyningen-Huene, P. (1993). <em>Reconstructing scientific revolutions: Thomas S. Kuhn&rsquo;s philosophy of science<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Koyr\u00e9, A. (1939). <em>\u00c9tudes galil\u00e9ennes<\/em>. Hermann.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1957). <em>The Copernican revolution: Planetary astronomy in the development of Western thought<\/em>. Harvard University Press.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1959). The essential tension: Tradition and innovation in scientific research. In C. W. Taylor (Ed.), <em>The third (1959) University of Utah research conference on the identification of creative scientific talent<\/em> (pp. 162-174). University of Utah Press.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1962). <em>The structure of scientific revolutions<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1970). <em>The structure of scientific revolutions<\/em> (2nd ed., with \u00ab\u00a0Postscript \u2013 1969\u00a0\u00bb). University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226458144.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7208\/chicago\/9780226458144.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1977). <em>The essential tension: Selected studies in scientific tradition and change<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1978). <em>Black-body theory and the quantum discontinuity, 1894-1912<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (1991). The trouble with the historical philosophy of science. <em>Robert and Maurine Rothschild Distinguished Lecture<\/em>. Department of the History of Science, Harvard University.<\/p>\n<p>Kuhn, T. S. (2000). <em>The road since structure: Philosophical essays, 1970-1993, with an autobiographical interview<\/em> (J. Conant &amp; J. Haugeland, Eds.). University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Lakatos, I. (1978). <em>The methodology of scientific research programmes: Philosophical papers<\/em> (Vol. 1, J. Worrall &amp; G. Currie, Eds.). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511621123\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511621123<\/a><\/p>\n<p>Lakatos, I., &amp; Musgrave, A. (Eds.). (1970). <em>Criticism and the growth of knowledge<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139171434\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139171434<\/a><\/p>\n<p>Latour, B., &amp; Woolgar, S. (1979). <em>Laboratory life: The social construction of scientific facts<\/em>. Sage Publications.<\/p>\n<p>Masterman, M. (1970). The nature of a paradigm. In I. Lakatos &amp; A. Musgrave (Eds.), <em>Criticism and the growth of knowledge<\/em> (pp. 59-89). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139171434.008\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139171434.008<\/a><\/p>\n<p>Piaget, J. (1950). <em>Introduction \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique<\/em> (3 vols.). Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Polanyi, M. (1958). <em>Personal knowledge: Towards a post-critical philosophy<\/em>. University of Chicago Press.<\/p>\n<p>Popper, K. R. (1959). <em>The logic of scientific discovery<\/em>. Hutchinson &amp; Co. (\u00c9dition originale allemande : <em>Logik der Forschung<\/em>, 1934).<\/p>\n<p>Scheffler, I. (1967). <em>Science and subjectivity<\/em>. Bobbs-Merrill.<\/p>\n<p>Shapere, D. (1964). The structure of scientific revolutions. <em>The Philosophical Review<\/em>, 73(3), 383-394. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2183664\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2183664<\/a><\/p>\n<p>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophical investigations<\/em> (G. E. M. Anscombe, Trans.). Blackwell.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;impact \u00e9pist\u00e9mologique et psychologique de Thomas Kuhn (1922-1996).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1679,6377,24133,647],"tags":[28377,28374,28375,28376,28373],"class_list":["post-18069","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-histoire-des-sciences","category-philosophie-des-sciences","category-psychologie-cognitive","tag-incommensurabilite","tag-paradigme","tag-revolution-scientifique","tag-science-normale","tag-thomas-kuhn"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18069","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18069"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18069\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18069"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18069"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18069"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}