{"id":18061,"date":"2026-10-16T09:01:14","date_gmt":"2026-10-16T09:01:14","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/thomas-hobbes-1588-1679-psychologie-politique\/"},"modified":"2026-10-16T09:01:14","modified_gmt":"2026-10-16T09:01:14","slug":"thomas-hobbes-1588-1679-psychologie-politique","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=thomas-hobbes-1588-1679-psychologie-politique","title":{"rendered":"Thomas Hobbes &#8211; 1588 1679"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la philosophie politique et morale occidentale a rarement enfant\u00e9 une pens\u00e9e aussi rigoureuse, syst\u00e9matique et profond\u00e9ment d\u00e9stabilisante que celle \u00e9labor\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hobbes\/\">Thomas Hobbes<\/a> au cours du turbulent dix-septi\u00e8me si\u00e8cle europ\u00e9en. Penseur charni\u00e8re de la modernit\u00e9, t\u00e9moin lucide des d\u00e9chirements fratricides de la Premi\u00e8re R\u00e9volution anglaise, Hobbes accomplit un geste de rupture radicale avec les cosmologies harmonieuses l\u00e9gu\u00e9es par l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique et la th\u00e9ologie scolastique m\u00e9di\u00e9vale. En substituant au finalisme aristot\u00e9licien une vision rigoureusement m\u00e9caniste, mat\u00e9rialiste et cin\u00e9tique du monde, le philosophe de Malmesbury ne se contente pas de repenser la gen\u00e8se de l&rsquo;\u00c9tat : il reconstruit de fond en comble l&rsquo;\u00e9difice de l&rsquo;anthropologie philosophique, fondant la l\u00e9gitimit\u00e9 politique sur les rouages anatomiques, cognitifs et affectifs de la cr\u00e9ature humaine.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette architecture intellectuelle magistrale g\u00eet une intuition anthropologique fondamentale qui continue de hanter notre modernit\u00e9 : l&rsquo;homme n&rsquo;est point un animal naturellement social et vertueux orient\u00e9 vers un Bien supr\u00eame partag\u00e9, mais un agr\u00e9gat de mati\u00e8re en mouvement perp\u00e9tuel, habit\u00e9 par un r\u00e9seau complexe d&rsquo;app\u00e9tits, de d\u00e9sirs et d&rsquo;aversions, domin\u00e9 par une angoisse existentielle visc\u00e9rale et par la terreur de la destruction physique. Loin de repr\u00e9senter une simple d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence accidentelle, la conflictualit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat de nature d\u00e9coule logiquement de cette condition d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 psycho-physiologique \u00e9l\u00e9mentaire, o\u00f9 chaque conscience, prisonni\u00e8re de son propre conatus d&rsquo;autoconservation et emport\u00e9e par une soif perp\u00e9tuelle de puissance, per\u00e7oit in\u00e9luctablement autrui comme une menace latente ou un rival redoutable pour son int\u00e9grit\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e9ployant une d\u00e9marche g\u00e9om\u00e9trique inspir\u00e9e des triomphes r\u00e9cents de la physique galil\u00e9enne et de la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne, Hobbes ne cherche point \u00e0 r\u00e9former moralement l&rsquo;homme ou \u00e0 peindre des r\u00e9publiques id\u00e9ales qui ne virent jamais le jour, mais entend d\u00e9duire, par le calcul rigoureux des causes et des effets, les conditions sine qua non d&rsquo;une paix civile p\u00e9renne. Du mouvement m\u00e9canique des corpuscules organiques jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9rection monumentale de ce grand artifice \u00e9tatique qu&rsquo;est le L\u00e9viathan, la pens\u00e9e hobbesienne propose une anatomie exhaustive de la subjectivit\u00e9 moderne. Explorer ce syst\u00e8me dans toute son ampleur, c&rsquo;est plonger dans les tr\u00e9fonds de notre propre vuln\u00e9rabilit\u00e9, analyser les liens secrets unissant la peur visc\u00e9rale \u00e0 la rationalit\u00e9 constructive, et comprendre comment la domestication de nos fureurs primitives a rendu possible l&rsquo;\u00e9mergence fragile de la civilisation politique.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se de la pens\u00e9e hobbesienne (1588-1679)<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte historique tourment\u00e9 des guerres civiles anglaises<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Thomas Hobbes est intrins\u00e8quement indissociable de l&rsquo;une des p\u00e9riodes les plus violentes, instables et traumatiques de l&rsquo;histoire des \u00eeles Britanniques : le cycle r\u00e9volutionnaire et sanglant qui culmina avec les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/event\/English-Civil-Wars\">guerres civiles anglaises<\/a> entre 1642 et 1651. Alors que l&rsquo;Europe continentale se consumait dans les brasiers de la guerre de Trente Ans, l&rsquo;Angleterre fut le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;un d\u00e9chirement fratricide opposant les partisans de l&rsquo;absolutisme royal des Stuart aux forces parlementaires lev\u00e9es par l&rsquo;arm\u00e9e d&rsquo;Oliver Cromwell, sous fond d&rsquo;irr\u00e9conciliables querelles eccl\u00e9siologiques et th\u00e9ologiques. Ce s\u00e9isme sociopolitique, marqu\u00e9 par l&rsquo;ex\u00e9cution inou\u00efe du roi Charles Ier en 1649, mit \u00e0 nu la fragilit\u00e9 des consensus coutumiers et entra\u00eena l&rsquo;effondrement pur et simple de l&rsquo;autorit\u00e9 politique souveraine, plongeant les contemporains dans une exp\u00e9rience concr\u00e8te et imm\u00e9diate de l&rsquo;anarchie, de la r\u00e9gression sociale et de la violence d\u00e9brid\u00e9e.<\/p>\n<p>Hobbes a per\u00e7u l&rsquo;effondrement de la souverainet\u00e9 non pas comme une simple crise de gouvernance passag\u00e8re, mais comme une dissolution absolue de l&rsquo;ordre symbolique et l\u00e9gal, faisant r\u00e9gresser la soci\u00e9t\u00e9 vers l&rsquo;\u00e9tat de nature o\u00f9 la s\u00e9curit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire des personnes n&rsquo;est plus garantie par aucune instance d&rsquo;arbitrage. Face \u00e0 la prolif\u00e9ration des factions fanatiques, des sectes mill\u00e9naristes et des th\u00e9ories s\u00e9ditieuses pr\u00e9tendant puiser leur l\u00e9gitimit\u00e9 dans la conscience individuelle ou dans l&rsquo;inspiration divine contre les lois s\u00e9culi\u00e8res, le philosophe fut contraint \u00e0 l&rsquo;exil en France d\u00e8s 1640. Durant cette d\u00e9cennie parisienne d\u00e9cisive, il fr\u00e9quenta assid\u00fbment les milieux intellectuels les plus avant-gardistes, gravitant autour du cercle de Marin Mersenne, o\u00f9 il se confronta directement aux \u0153uvres et aux objections de Ren\u00e9 Descartes, Pierre Gassendi et des partisans du n\u00e9o-\u00e9picurisme naissant.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le creuset de cet exil, aiguillonn\u00e9 par le spectacle d\u00e9solant de sa patrie livr\u00e9e aux d\u00e9mons de la guerre intestine, que Hobbes entreprit d&rsquo;\u00e9laborer une science politique absolument novatrice. Convaincu que l&rsquo;incomp\u00e9tence des philosophes pass\u00e9s et la scolastique traditionnelle portaient une responsabilit\u00e9 morale accablante dans la fermentation des d\u00e9sordres civils par leurs vaines disputes sur les vertus, il postula qu&rsquo;une science de la cit\u00e9 ne pouvait devenir f\u00e9conde qu&rsquo;en adoptant la rigueur d\u00e9ductive et g\u00e9om\u00e9trique qui avait r\u00e9cemment r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;optique, la m\u00e9canique et les math\u00e9matiques. Pour Hobbes, il ne s&rsquo;agissait de rien de moins que de d\u00e9duire, \u00e0 partir de l&rsquo;observation empirique des mouvements \u00e9l\u00e9mentaires de la nature humaine, les conditions incontestables qui rendent la paix politique n\u00e9cessaire, universelle et inviolable.<\/p>\n<h3>1.2 La naissance sous le signe de l&rsquo;angoisse existentielle<\/h3>\n<p>La trajectoire existentielle de Hobbes s&rsquo;inaugure elle-m\u00eame sous le sceau de l&rsquo;effroi historique et de la panique collective. N\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment le 5 avril 1588 dans la paroisse de Westport, pr\u00e8s de Malmesbury, le jeune Thomas fut mis au monde par une m\u00e8re terrifi\u00e9e par l&rsquo;approche imminente de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/topic\/Armada-Spanish-naval-fleet\">Invincible Armada<\/a>, l&rsquo;imposante flotte de guerre catholique envoy\u00e9e par le roi Philippe II d&rsquo;Espagne pour renverser la reine \u00c9lisabeth Ire et restaurer le catholicisme en Angleterre. Bien des d\u00e9cennies plus tard, dans son autobiographie r\u00e9dig\u00e9e en vers latins, Hobbes immortalisera cette naissance traumatique par une formule devenue universellement c\u00e9l\u00e8bre : sa m\u00e8re aurait alors accouch\u00e9 de jumeaux, en l&rsquo;occurrence de lui-m\u00eame et de la peur. Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un mot d&rsquo;esprit ou une anecdote litt\u00e9raire, cet aphorisme condense l&rsquo;architecture affective de son ontologie.<\/p>\n<p>Pour Hobbes, la peur n&rsquo;est point une faiblesse honteuse ou une d\u00e9faillance accidentelle de l&rsquo;\u00e2me, mais bien l&rsquo;exp\u00e9rience affective matricielle qui structure la condition des \u00eatres vivants. Cette \u00e9motion visc\u00e9rale, directement induite par la conscience de notre fragilit\u00e9 constitutive face \u00e0 un univers impr\u00e9visible et potentiellement hostile, constitue la tonalit\u00e9 fondamentale de la sensibilit\u00e9 humaine. En situant l&rsquo;effroi \u00e0 l&rsquo;origine m\u00eame de sa propre vie physique et de son parcours intellectuel, Hobbes universalise cette exp\u00e9rience : le monde n&rsquo;est pas un havre providentiel agenc\u00e9 pour notre confort, mais un environnement d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 permanente o\u00f9 chaque individu doit sans cesse veiller \u00e0 la pr\u00e9servation de son souffle vital contre les menaces ext\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Le tour de force philosophique de Hobbes consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 op\u00e9rer une m\u00e9tamorphose th\u00e9orique de cet effroi initial en un principe supr\u00eame d&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnelle. Tandis que la tradition sto\u00efcienne et aristot\u00e9licienne tendait \u00e0 m\u00e9priser la peur en la rel\u00e9guant au rang d&rsquo;une passion irrationnelle d\u00e9gradante, le philosophe anglais en fait le levier premier de l&rsquo;\u00e9mancipation humaine. C&rsquo;est l&rsquo;angoisse lucide de la mort, canalis\u00e9e par le travail de l&rsquo;entendement, qui arrache l&rsquo;homme \u00e0 la torpeur bestiale et le force \u00e0 concevoir des stratag\u00e8mes pr\u00e9ventifs. La peur cesse alors d&rsquo;\u00eatre un facteur de paralysie paralysant pour s&rsquo;instituer en puissant catalyseur de rationalit\u00e9, guidant les esprits vers la recherche m\u00e9thodique de l&rsquo;ordre civil et de la s\u00e9curit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h3>1.3 Les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques : Galil\u00e9e, Bacon et le rationalisme<\/h3>\n<p>La gen\u00e8se de la philosophie de Hobbes repose sur une rupture \u00e9pist\u00e9mologique sans concession avec l&rsquo;h\u00e9ritage de la scolastique aristot\u00e9licienne, qui dominait encore largement l&rsquo;enseignement universitaire \u00e0 Oxford au d\u00e9but du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle. Hobbes voue une aversion ind\u00e9fectible aux concepts d&rsquo;essences immat\u00e9rielles, de formes substantielles et de causes finales, qu&rsquo;il d\u00e9nonce comme un fatras verbal obscur et mystificateur destin\u00e9 \u00e0 consolider l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;\u00c9glise sur les consciences profanes. Pour lui, le finalisme antique commet l&rsquo;erreur fatale de supposer que la nature poursuit des buts moraux ou s&rsquo;ordonne selon une hi\u00e9rarchie cosmique bienveillante, illusion r\u00e9trospective qui obscurcit la v\u00e9ritable dynamique des corps.<\/p>\n<p>En lieu et place de cette physique t\u00e9l\u00e9ologique, Hobbes adopte avec enthousiasme le mod\u00e8le m\u00e9caniste et g\u00e9om\u00e9trique fond\u00e9 par Galil\u00e9e, qu&rsquo;il eut le privil\u00e8ge de rencontrer personnellement lors de son p\u00e9riple italien en 1636. Profond\u00e9ment marqu\u00e9 par la loi de l&rsquo;inertie formul\u00e9e par le savant toscan, Hobbes comprend que le repos n&rsquo;est pas l&rsquo;\u00e9tat naturel des choses vers lequel elles tendent naturellement, mais que tout corps en mouvement pers\u00e9v\u00e8re ind\u00e9finiment dans son \u00e9tat \u00e0 moins qu&rsquo;une force ext\u00e9rieure ne vienne l&rsquo;entraver. Il \u00e9tend avec une audace inou\u00efe cette cin\u00e9matique physique aux domaines de la psychologie, de la morale et de la politique : l&rsquo;homme, ses sensations, ses passions et ses d\u00e9cisions ne sont rien d&rsquo;autre que des corps en mouvement r\u00e9pondant aux lois universelles du choc et de la transmission de forces m\u00e9caniques.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;enrichit \u00e9galement du contact de Francis Bacon, dont Hobbes fut un temps le secr\u00e9taire et le traducteur, bien qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9loigne de son pur inductivisme empirique au profit d&rsquo;une m\u00e9thode analytique-synth\u00e9tique rigoureuse emprunt\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de Padoue (la m\u00e9thode r\u00e9solutive-compositive). Pour appr\u00e9hender un ph\u00e9nom\u00e8ne complexe, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la machine physiologique humaine ou du corps politique de l&rsquo;\u00c9tat, il convient d&rsquo;abord de le d\u00e9composer mentalement en ses \u00e9l\u00e9ments constitutifs les plus simples (les passions \u00e9l\u00e9mentaires, le mouvement corpusculaire), avant de le recomposer m\u00e9thodiquement par d\u00e9duction g\u00e9om\u00e9trique. La politique devient ainsi une v\u00e9ritable physique des m\u0153urs, une g\u00e9om\u00e9trie des rapports de forces d\u00e9duite avec la m\u00eame pr\u00e9cision math\u00e9matique que l&rsquo;optique ou la cin\u00e9matique des corps c\u00e9lestes.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;anthropologie mat\u00e9rialiste et m\u00e9caniste : le corps et l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>2.1 Le physicalisme int\u00e9gral : l&rsquo;homme comme automate naturel<\/h3>\n<p>L&rsquo;anthropologie d\u00e9velopp\u00e9e par Hobbes s&rsquo;enracine dans un physicalisme int\u00e9gral et intransigeant : pour le philosophe de Malmesbury, l&rsquo;univers tout entier n&rsquo;est compos\u00e9 que de mati\u00e8re corporelle dou\u00e9e de dimensions spatiales et engag\u00e9e dans des mouvements incessants. Rien n&rsquo;existe en dehors des corps concrets. Les termes traditionnellement utilis\u00e9s par la m\u00e9taphysique dualiste, tels que \u00ab substance incorporelle \u00bb ou \u00ab \u00e2me immat\u00e9rielle \u00bb, sont r\u00e9cus\u00e9s comme des contradictions dans les termes, de purs oxymores comparables \u00e0 un \u00ab cercle carr\u00e9 \u00bb, forg\u00e9s par la confusion s\u00e9mantique ou le fanatisme religieux. Dans ce cosmos rigoureusement moniste, l&rsquo;homme ne jouit d&rsquo;aucun privil\u00e8ge ontologique : il constitue un corps mat\u00e9riel complexe parmi les autres corps naturels, soumis aux m\u00eames d\u00e9terminismes causaux et aux m\u00eames lois m\u00e9caniques inalt\u00e9rables.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;introduction magistrale du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5441334k\">L\u00e9viathan<\/a> (1651), Hobbes file une m\u00e9taphore saisissante qui pr\u00e9figure la modernit\u00e9 cybern\u00e9tique et m\u00e9caniste : qu&rsquo;est-ce que le c\u0153ur, demande-t-il, sinon un ressort m\u00e9canique ? Que sont les nerfs, sinon des cordons \u00e9lastiques ? Et que sont les articulations, sinon des rouages transmettant le mouvement de proche en proche \u00e0 l&rsquo;ensemble de la machinerie physiologique ? L&rsquo;\u00eatre humain est explicitement pens\u00e9 comme un automate naturel sophistiqu\u00e9, une horlogerie biologique r\u00e9gie par des circulations de fluides, des tensions musculaires et des r\u00e9actions physiques aux pressions du monde ext\u00e9rieur. Cette m\u00e9canisation int\u00e9grale du vivant destitue toute id\u00e9e d&rsquo;une force vitale mystique ou d&rsquo;un principe spirituel transcendant la chair.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la vie humaine n&rsquo;est plus envisag\u00e9e sous le prisme de la contemplation morale ou du salut surnaturel, mais est rigoureusement d\u00e9finie comme une suite continue de mouvements organiques autonomes. Le repos absolu n&rsquo;est accessible que dans le tr\u00e9pas physique. Tant qu&rsquo;un individu respire, son c\u0153ur pulse, son sang circule, et ses organes r\u00e9agissent aux sollicitations du milieu ambiant. L&rsquo;esprit lui-m\u00eame, loin de constituer une substance pensante autonome retranch\u00e9e dans un sanctuaire cart\u00e9sien int\u00e9rieur, n&rsquo;est que la r\u00e9sultante ph\u00e9nom\u00e9nologique, le th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur produit par les rouages m\u00e9caniques du syst\u00e8me nerveux central au gr\u00e9 des collisions cin\u00e9tiques avec l&rsquo;environnement physique.<\/p>\n<h3>2.2 La physiologie de la sensation et des repr\u00e9sentations mentales<\/h3>\n<p>Partant de ce postulat m\u00e9caniste, Hobbes \u00e9labore une th\u00e9orie strictement empiriste et physiologique de la sensation, matrice premi\u00e8re de l&rsquo;ensemble de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive humaine. Rien ne r\u00e9side dans l&rsquo;esprit qui n&rsquo;ait d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 per\u00e7u par les organes des sens. Le m\u00e9canisme de la sensation se d\u00e9ploie selon une cha\u00eene causale immuable : un objet ext\u00e9rieur quelconque (un arbre, une pierre, une flamme) vient heurter m\u00e9caniquement, directement par contact ou indirectement par l&rsquo;interm\u00e9diaire de l&rsquo;air ou de la lumi\u00e8re, nos organes sensoriels r\u00e9cepteurs que sont l&rsquo;\u0153il, l&rsquo;oreille, la peau ou la langue. Cette pouss\u00e9e physique d\u00e9clenche une onde cin\u00e9tique qui se propage le long des cordons nerveux jusqu&rsquo;au cerveau et au c\u0153ur de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<p>En r\u00e9ponse \u00e0 cette agression m\u00e9canique venue du dehors, le c\u0153ur produit une r\u00e9action \u00e9lastique inverse, une r\u00e9sistance ou un contre-mouvement dirig\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette pression r\u00e9pulsive interne, orient\u00e9e vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, qui donne naissance \u00e0 ce que Hobbes appelle le \u00ab fantasme \u00bb (<em>phantasma<\/em>) ou l&rsquo;apparition sensible. Parce que ce mouvement int\u00e9rieur tend vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, la conscience projette l&rsquo;image ou l&rsquo;impression mentale comme si elle r\u00e9sidait dans l&rsquo;objet lui-m\u00eame, alors qu&rsquo;elle n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un \u00e9branlement somatique int\u00e9rieur situ\u00e9 dans les cavit\u00e9s du cerveau et de la poitrine du sujet percevant. L&rsquo;acte de sentir s&rsquo;apparente ainsi \u00e0 un \u00e9cho physique, \u00e0 une r\u00e9fraction cin\u00e9tique.<\/p>\n<p>Cette analyse conduit Hobbes \u00e0 formuler, dans le sillage de Galil\u00e9e et en parall\u00e8le avec Descartes, une distinction fondamentale entre les qualit\u00e9s premi\u00e8res et les qualit\u00e9s secondes des corps. Les attributs r\u00e9els inh\u00e9rents aux objets ext\u00e9rieurs ne sont que la figure g\u00e9om\u00e9trique, l&rsquo;\u00e9tendue spatiale et le mouvement local. Les couleurs diaphanes, les sons harmonieux, la chaleur cuisante ou les odeurs suaves n&rsquo;ont aucune r\u00e9alit\u00e9 objective dans le monde physique : ils ne sont que des illusions sensorielles, des artefacts subjectifs engendr\u00e9s par la collision m\u00e9canique entre les corpuscules ext\u00e9rieurs et l&rsquo;appareil nerveux du sujet. Le monde physique objectif est silencieux, incolore et purement g\u00e9om\u00e9trique ; le foisonnement de la perception n&rsquo;est que la r\u00e9action physiologique d&rsquo;un automate organique en constante adaptation cin\u00e9tique.<\/p>\n<h3>2.3 La m\u00e9moire, l&rsquo;imagination et le cours des pens\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;imagination et la m\u00e9moire humaine re\u00e7oivent une explication physicaliste tout aussi rigoureuse au sein de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie hobbesienne. S&rsquo;appuyant \u00e0 nouveau sur le principe de l&rsquo;inertie physique, le philosophe d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9branlement nerveux provoqu\u00e9 par la sensation initiale ne s&rsquo;\u00e9teint pas instantan\u00e9ment lorsque l&rsquo;objet ext\u00e9rieur s&rsquo;\u00e9loigne ou cesse d&rsquo;agir sur l&rsquo;organe r\u00e9cepteur. \u00c0 l&rsquo;image des vagues de l&rsquo;oc\u00e9an qui continuent de se soulever et d&rsquo;agiter la surface des eaux longtemps apr\u00e8s que le vent a cess\u00e9 de souffler violemment, les mouvements r\u00e9siduels imprim\u00e9s dans la mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale persistent sous une forme att\u00e9nu\u00e9e et affaiblie. C&rsquo;est cette sensation d\u00e9clinante, amortie par le frottement du temps et masqu\u00e9e par l&rsquo;assaut de nouvelles impressions sensorielles, que Hobbes d\u00e9signe indiff\u00e9remment sous les termes d&rsquo;imagination ou de m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Hobbes prend soin de distinguer l&rsquo;imagination simple, qui se borne \u00e0 reproduire l&rsquo;image d&rsquo;un objet pr\u00e9c\u00e9demment contempl\u00e9 (la r\u00e9miniscence visuelle d&rsquo;un cheval ou d&rsquo;un homme), de l&rsquo;imagination compos\u00e9e, laquelle r\u00e9sulte d&rsquo;une recombinaison m\u00e9canique de fragments m\u00e9moriels disparates, comme lorsqu&rsquo;\u00e0 partir du souvenir d&rsquo;un homme et de celui d&rsquo;un cheval, l&rsquo;esprit forge la fiction d&rsquo;un centaure. La m\u00e9moire n&rsquo;est donc pas un r\u00e9ceptacle magique ou une facult\u00e9 m\u00e9taphysique transcendante, mais un d\u00e9p\u00f4t s\u00e9diment\u00e9 d&#8217;empreintes corporelles alt\u00e9r\u00e9es, un r\u00e9sidu cin\u00e9tique attestant de l&rsquo;impact pass\u00e9 des corps ext\u00e9rieurs sur notre architecture somatique.<\/p>\n<p>L&rsquo;encha\u00eenement de ces repr\u00e9sentations mentales successives constitue ce que Hobbes appelle le \u00ab train des pens\u00e9es \u00bb (<em>discursus<\/em> int\u00e9rieur). Ce cours mental peut \u00eatre soit erratique et d\u00e9sordonn\u00e9, gouvern\u00e9 par le hasard des chocs associatifs inconscients (comme dans le vagabondage de l&rsquo;esprit ou les r\u00eaves nocturnes), soit m\u00e9thodique et r\u00e9gl\u00e9 par un d\u00e9sir directeur. Dans ce second cas, l&rsquo;anticipation et la prudence \u00e9mergent : l&rsquo;\u00eatre humain, se rem\u00e9morant les suites constantes de causes et d&rsquo;effets observ\u00e9es dans son pass\u00e9, projette m\u00e9caniquement ces r\u00e9gularit\u00e9s vers l&rsquo;avenir. La prudence n&rsquo;est donc rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une extrapolation m\u00e9morielle fond\u00e9e sur l&rsquo;exp\u00e9rience accumul\u00e9e des mouvements du monde, une capacit\u00e9 de calcul pr\u00e9visionnel n\u00e9e de la persistance mat\u00e9rielle des sensations ant\u00e9rieures.<\/p>\n<h2>3. La dynamique des passions : fondements de la motivation humaine<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;effort primordial : conatus, d\u00e9sir et aversion<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la psychologie hobbesienne se d\u00e9ploie une dynamique vectorielle des passions reposant sur le concept matriciel de <em>conatus<\/em>, traduit en anglais par <em>endeavour<\/em>. Le conatus d\u00e9signe ces infimes commencements de mouvement, invisibles \u00e0 l&rsquo;\u0153il nu car op\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mol\u00e9culaire ou microscopique dans le corps humain, qui pr\u00e9c\u00e8dent imm\u00e9diatement l&rsquo;action visible telle que la marche, la parole ou la fuite. Le conatus est la tendance motrice \u00e9l\u00e9mentaire de l&rsquo;organisme, l&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique interne par laquelle le corps vivant r\u00e9agit \u00e0 chaque instant aux stimulations venues de son environnement en s&rsquo;orientant spatialement soit vers un objet, soit \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de celui-ci.<\/p>\n<p>Cette \u00e9nerg\u00e9tique corporelle se scinde naturellement en une dichotomie psychophysiologique fondamentale : lorsque ce mouvement microscopique int\u00e9rieur pousse l&rsquo;individu \u00e0 s&rsquo;approcher d&rsquo;une source d&rsquo;excitation m\u00e9canique per\u00e7ue comme favorable \u00e0 son organisation vitale, il prend le nom d&rsquo;app\u00e9tit ou de d\u00e9sir ; inversement, lorsque ce mouvement instinctif tend \u00e0 \u00e9loigner le corps d&rsquo;une source d&rsquo;\u00e9branlement per\u00e7ue comme nuisible ou destructive pour ses organes, il re\u00e7oit le nom d&rsquo;aversion. Toute l&rsquo;infinie vari\u00e9t\u00e9 de la vie affective humaine, de la passion amoureuse la plus exalt\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9pulsion la plus visc\u00e9rale, ne constitue rien d&rsquo;autre que des d\u00e9clinaisons complexes, modul\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience et le langage, de ces deux vecteurs spatiaux \u00e9l\u00e9mentaires : l&rsquo;attraction et la r\u00e9pulsion.<\/p>\n<p>Une cons\u00e9quence ontologique capitale d\u00e9coule de cette conception cin\u00e9tique : le rejet d\u00e9finitif de l&rsquo;antique doctrine du Souverain Bien (<em>summum bonum<\/em>) formul\u00e9e par Aristote et les P\u00e8res de l&rsquo;\u00c9glise. Pour Hobbes, il n&rsquo;existe point de finalit\u00e9 ultime, de repos contemplatif ou de b\u00e9atitude statique o\u00f9 l&rsquo;\u00e2me humaine pourrait trouver un apaisement terminal. La vie humaine \u00e9tant un mouvement continuel d&rsquo;organes, l&rsquo;arr\u00eat complet du d\u00e9sir signifierait purement et simplement le tr\u00e9pas physique. Le bonheur terrestre (la f\u00e9licit\u00e9) ne consiste donc nullement dans la qui\u00e9tude d&rsquo;un esprit rassasi\u00e9, mais dans une marche perp\u00e9tuelle d&rsquo;un d\u00e9sir vers un autre d\u00e9sir, l&rsquo;obtention de l&rsquo;objet d\u00e9sir\u00e9 n&rsquo;\u00e9tant que le tremplin m\u00e9canique vers la qu\u00eate de l&rsquo;objet suivant.<\/p>\n<h3>3.2 La m\u00e9canique du plaisir, de la douleur et des \u00e9motions<\/h3>\n<p>L&rsquo;articulation entre la physiologie des corps et la subjectivit\u00e9 des sentiments s&rsquo;op\u00e8re par l&rsquo;interm\u00e9diaire de la m\u00e9canique \u00e9l\u00e9mentaire du plaisir et de la douleur. Pour Hobbes, le plaisir n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la sensation consciente d&rsquo;un mouvement ext\u00e9rieur venant stimuler, aider et corroborer le mouvement vital int\u00e9rieur, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;action motrice continue du c\u0153ur et de la circulation sanguine. Lorsque l&rsquo;impression cin\u00e9tique re\u00e7ue facilite cette pulsation biologique centrale, l&rsquo;individu \u00e9prouve une volupt\u00e9 sensible ou un ravissement affectif. Le plaisir est l&rsquo;indice somatique d&rsquo;une vitalit\u00e9 biologique renforc\u00e9e par un apport cin\u00e9tique ext\u00e9rieur favorable.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, la douleur physique et la souffrance morale repr\u00e9sentent l&rsquo;entrave, le ralentissement ou la perturbation m\u00e9canique inflig\u00e9e au mouvement vital interne par un choc ext\u00e9rieur d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 un corps \u00e9tranger menace d&rsquo;alt\u00e9rer la fluidit\u00e9 de la machinerie circulatoire ou de blesser la texture des tissus organiques, le syst\u00e8me nerveux r\u00e9agit par une tension violente de rejet qui se traduit ph\u00e9nom\u00e9nologiquement par l&rsquo;affliction corporelle ou le tourment de l&rsquo;angoisse. Les affects ne sont donc pas des entit\u00e9s spirituelles autonomes log\u00e9es dans une \u00e2me distincte du corps : ils sont les transcriptions int\u00e9rieures directes de l&rsquo;\u00e9quilibre m\u00e9canique de notre survie physiologique.<\/p>\n<p>Cette approche m\u00e9caniste pulv\u00e9rise toute conception moralisatrice et objective du bien et du mal universels. Pour Thomas Hobbes, les qualificatifs \u00ab bon \u00bb, \u00ab mauvais \u00bb ou \u00ab m\u00e9prisable \u00bb n&rsquo;ont de sens que relativement \u00e0 la personne singuli\u00e8re qui les emploie. Tout ce qui fait l&rsquo;objet de l&rsquo;app\u00e9tit d&rsquo;un individu singulier est nomm\u00e9 par lui \u00ab bon \u00bb, car ce contact stimule son mouvement vital ; tout ce qui suscite son aversion est appel\u00e9 \u00ab mauvais \u00bb, car cet objet fait obstacle \u00e0 sa vitalit\u00e9 ; enfin, ce qui lui demeure indiff\u00e9rent est jug\u00e9 \u00ab vil \u00bb ou m\u00e9prisable. Dans l&rsquo;\u00e9tat de nature, il n&rsquo;existe aucune norme morale transcendante ou objective inscrite dans le ciel des id\u00e9es : la morale n&rsquo;est que la projection normative des app\u00e9tits physiologiques particuliers en lutte pour leur expansion cin\u00e9tique.<\/p>\n<h3>3.3 Une taxinomie rigoureuse des affects humains<\/h3>\n<p>Dans les chapitres psychologiques centraux des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hobbes-moral\/\">\u00c9l\u00e9ments de loi naturelle et politique<\/a> et du premier livre du L\u00e9viathan, Hobbes d\u00e9ploie une taxinomie des \u00e9motions d&rsquo;une pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique fascinante, r\u00e9interpr\u00e9tant l&rsquo;ensemble du th\u00e9\u00e2tre affectif occidental \u00e0 partir de son paradigme m\u00e9caniste. L&rsquo;esp\u00e9rance, par exemple, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un app\u00e9tit associ\u00e9 \u00e0 la repr\u00e9sentation d&rsquo;une forte probabilit\u00e9 d&rsquo;obtenir l&rsquo;objet convoit\u00e9 ; inversement, le d\u00e9sespoir surgit m\u00e9caniquement lorsque cette croyance de satisfaction s&rsquo;effondre face \u00e0 des obstacles physiques jug\u00e9s infranchissables. Chaque passion est ainsi d\u00e9finie comme la r\u00e9sultante vectorielle d&rsquo;une impulsion du d\u00e9sir pond\u00e9r\u00e9e par le calcul pr\u00e9visionnel des capacit\u00e9s individuelles.<\/p>\n<p>Hobbes \u00e9claire magistralement la gen\u00e8se des passions sociales comparatives, au premier rang desquelles figure la dialectique de l&rsquo;\u00e9mulation et de l&rsquo;envie. L&rsquo;\u00e9mulation est ce d\u00e9sir vertueux d&rsquo;\u00e9galer ou de d\u00e9passer un semblable dans l&rsquo;acquisition de puissance ou d&rsquo;habilet\u00e9, d\u00e9sir fond\u00e9 sur l&rsquo;amour de la chose elle-m\u00eame et la confiance en ses propres forces ; l&rsquo;envie, en revanche, est cette passion destructrice et morose o\u00f9 l&rsquo;individu, incapable de s&rsquo;\u00e9lever au rang de son rival, cherche compulsivement \u00e0 faire d\u00e9choir ce dernier pour r\u00e9duire l&rsquo;\u00e9cart relatif qui le blesse dans son amour-propre. De m\u00eame, la gloire est d\u00e9finie comme cette exaltation int\u00e9rieure de l&rsquo;esprit n\u00e9e de l&rsquo;estimation de son propre pouvoir, tandis que la vaine gloire n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion narcissique st\u00e9rile, fond\u00e9e sur l&rsquo;adulation mensong\u00e8re d&rsquo;autrui ou sur une surestimation chim\u00e9rique de ses capacit\u00e9s r\u00e9elles.<\/p>\n<p>Ce travail de d\u00e9mystification s&rsquo;\u00e9tend aux \u00e9motions traditionnellement per\u00e7ues comme th\u00e9ologiques ou transcendantes, telles que la honte et le remords. La honte est s\u00e9cularis\u00e9e par Hobbes comme l&rsquo;effondrement subit de la r\u00e9putation de puissance sous l&rsquo;effet de la d\u00e9couverte inopin\u00e9e d&rsquo;un d\u00e9faut ou d&rsquo;une d\u00e9faillance dans nos capacit\u00e9s d&rsquo;action. Quant au remords de conscience, d\u00e9pouill\u00e9 de son halo sacerdotal, il n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le tourment intellectuel d&rsquo;un individu prenant soudainement conscience qu&rsquo;une action pass\u00e9e a d\u00e9truit un bien n\u00e9cessaire \u00e0 sa s\u00e9curit\u00e9 future ou d\u00e9clench\u00e9 des cons\u00e9quences adverses impr\u00e9vues. L&rsquo;ensemble de la psych\u00e9 humaine est ainsi rapatri\u00e9 dans le champ d&rsquo;un calcul temporel immanent, o\u00f9 les affects expriment la trajectoire mouvante d&rsquo;un \u00eatre engag\u00e9 dans une comp\u00e9tition existentielle perp\u00e9tuelle.<\/p>\n<h2>4. La peur de la mort violente et l&rsquo;instinct d&rsquo;autoconservation<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;angoisse de la mort violente comme passion cardinale<\/h3>\n<p>Parmi l&rsquo;infinie palette des aversions et des tourments qui traversent l&rsquo;\u00e9conomie psychique humaine, une passion s&rsquo;impose chez Hobbes avec une primaut\u00e9 absolue, inconditionnelle et structurante : la peur de la mort violente. Alors que le tr\u00e9pas par d\u00e9cr\u00e9pitude s\u00e9nile ou par maladie naturelle peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une usure m\u00e9canique in\u00e9luctable des organes, la mort violente inflig\u00e9e par un semblable repr\u00e9sente l&rsquo;an\u00e9antissement subit, pr\u00e9matur\u00e9 et arbitraire de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du conatus vital. Elle constitue le <em>summum malum<\/em>, le mal absolu et supr\u00eame qui an\u00e9antit d&rsquo;un seul coup toute possibilit\u00e9 future d&rsquo;app\u00e9tit, d&rsquo;exp\u00e9rience, de conscience et de f\u00e9licit\u00e9.<\/p>\n<p>La peur de la mort violente pr\u00e9sente une nature asym\u00e9trique unique au sein de la dynamique des passions. Si les d\u00e9sirs de biens mat\u00e9riels, de gloire ou de volupt\u00e9 poussent les hommes en avant dans des trajectoires divergentes et souvent conflictuelles, la terreur du tr\u00e9pas sanglant exerce une force unificatrice et inhibitrice universelle. Elle frappe chaque individu au tr\u00e9fonds de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 biologique. Quels que soient son statut social, son courage apparent ou l&rsquo;ampleur de ses talents intellectuels, tout \u00eatre humain demeure \u00e0 chaque seconde susceptible d&rsquo;\u00eatre an\u00e9anti par la lame, le poison ou la machination clandestine d&rsquo;un adversaire d\u00e9termin\u00e9. Cette universalit\u00e9 du danger physique installe une angoisse latente au c\u0153ur de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l&rsquo;anticipation cognitive de ce p\u00e9ril qui conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;homme son anxi\u00e9t\u00e9 caract\u00e9ristique. Contrairement \u00e0 l&rsquo;animal qui ne souffre de la douleur et du p\u00e9ril que dans l&rsquo;instant m\u00eame o\u00f9 le pr\u00e9dateur surgit sous ses yeux, l&rsquo;\u00eatre humain, dou\u00e9 de la m\u00e9moire des trag\u00e9dies pass\u00e9es et capable de se projeter dans un futur ind\u00e9fini, vit dans la hantise perp\u00e9tuelle des agressions possibles. L&rsquo;angoisse de la mort violente n&rsquo;est donc pas une n\u00e9vrose morbide, mais l&rsquo;expression la plus lucide de l&rsquo;instinct d&rsquo;autoconservation confronted \u00e0 la fragilit\u00e9 irr\u00e9ductible de la chair humaine au sein d&rsquo;un univers d\u00e9senchant\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;autoconservation comme imp\u00e9ratif existentiel absolu<\/h3>\n<p>De cette primaut\u00e9 ontologique de la terreur de l&rsquo;an\u00e9antissement d\u00e9coule logiquement le fondement normatif premier de toute la th\u00e9orie morale et politique hobbesienne : le droit de nature (<em>jus naturale<\/em>). Ce droit originaire ne s&rsquo;appuie pas sur une harmonie cosmique pr\u00e9\u00e9tablie ou sur un d\u00e9cret divin r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par les \u00c9critures, mais d\u00e9coule directement de l&rsquo;incompressibilit\u00e9 m\u00e9canique de l&rsquo;instinct de conservation. Tout individu poss\u00e8de par nature la libert\u00e9 inali\u00e9nable d&rsquo;user de sa propre puissance, selon les voies et moyens que sa raison jugera les plus appropri\u00e9s, pour pr\u00e9server sa propre nature, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa propre vie corporelle.<\/p>\n<p>Dans la perspective hobbesienne, l&rsquo;autoconservation s&rsquo;\u00e9rige en imp\u00e9ratif existentiel absolu face auquel aucun commandement moral traditionnel ne saurait pr\u00e9valoir. Il est impossible d&rsquo;exiger d&rsquo;un automate biologique qu&rsquo;il consente volontairement \u00e0 sa propre destruction ou qu&rsquo;il demeure passif face \u00e0 l&rsquo;imminence de son \u00e9gorgement. Le d\u00e9sir d&rsquo;autoconservation est une loi m\u00e9canique de notre constitution somatique, au m\u00eame titre que la chute des corps c\u00e9lestes ob\u00e9it aux lois de la gravit\u00e9. Par cons\u00e9quent, la recherche des moyens assurant la survie mat\u00e9rielle est dot\u00e9e d&rsquo;une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9thique totale : dans l&rsquo;\u00e9tat de nature, chacun est l&rsquo;unique juge souverain de ce qui est requis pour sa sauvegarde personnelle.<\/p>\n<p>Cette irr\u00e9ductibilit\u00e9 de l&rsquo;instinct de conservation entra\u00eene une clause de non-ali\u00e9nation fondamentale au c\u0153ur de la th\u00e9orie contractuelle hobbesienne. M\u00eame lorsque l&rsquo;individu aura consenti \u00e0 transf\u00e9rer son pouvoir au souverain par le pacte civil, il lui sera psychologiquement et m\u00e9taphysiquement impossible de renoncer \u00e0 son droit de d\u00e9fendre sa propre vie s&rsquo;il se trouve menac\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution ou d&rsquo;agression directe. L&rsquo;instinct d&rsquo;autoconservation est le roc in\u00e9branlable sur lequel repose l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9difice politique : on n&rsquo;abandonne une part de sa libert\u00e9 naturelle que dans le seul but de s\u00e9curiser ce noyau vital \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<h3>4.3 La rationalisation cognitive de la peur<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;asservir la conscience humaine \u00e0 une bestialit\u00e9 convulsive, la peur de la mort violente op\u00e8re chez Thomas Hobbes comme le v\u00e9ritable moteur de la rationalisation cognitive. C&rsquo;est sous l&rsquo;aiguillon de cette terreur fondamentale que l&rsquo;intellect se d\u00e9tache de la simple imm\u00e9diatet\u00e9 sensorielle pour d\u00e9velopper ses plus hautes facult\u00e9s de pr\u00e9voyance et de d\u00e9lib\u00e9ration. La d\u00e9lib\u00e9ration n&rsquo;est en elle-m\u00eame qu&rsquo;une balance m\u00e9canique o\u00f9 s&rsquo;affrontent des d\u00e9sirs concurrents et des aversions divergentes ; or, face au poids vertigineux que constitue l&rsquo;angoisse de la mort violente sur le plateau des aversions, la balance penche in\u00e9luctablement vers la recherche prudente de solutions s\u00e9curitaires durables.<\/p>\n<p>La facult\u00e9 de pr\u00e9voyance propre \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine se nourrit continuellement de cette inqui\u00e9tude prospective. Parce qu&rsquo;il appr\u00e9hende les dangers futurs avant m\u00eame qu&rsquo;ils ne se manifestent dans l&rsquo;espace physique, l&rsquo;homme utilise sa <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/reasoning-moral\/\">raison instrumentale<\/a> non pas comme une lumi\u00e8re mystique, mais comme une machine \u00e0 calculer les causes et les cons\u00e9quences pour neutraliser par anticipation les p\u00e9rils environnementaux et sociaux. La raison est cette facult\u00e9 laborieuse qui d\u00e9compte les menaces et forge les outils techniques indispensables \u00e0 la pr\u00e9servation de la trajectoire corporelle.<\/p>\n<p>C&rsquo;est par ce m\u00e9canisme de rationalisation que l&rsquo;effroi panique, d&rsquo;abord d\u00e9sordonn\u00e9 et sauvage, se m\u00e9tamorphose progressivement en une prudence m\u00e9thodique et collective. L&rsquo;intelligence humaine comprend qu&rsquo;une peur diffuse, impr\u00e9visible et universelle dirig\u00e9e contre tous les voisins est une source constante d&rsquo;\u00e9puisement psychique et physique. Pour \u00e9chapper \u00e0 cette n\u00e9vrose permanente de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9, la raison sugg\u00e8re d&rsquo;organiser rationnellement cette passion ma\u00eetresse : il s&rsquo;agira de concentrer toute la terreur diffuse dans un dispositif institutionnel unique et pr\u00e9visible capable de d\u00e9sarmer les bellig\u00e9rants et d&rsquo;instaurer le r\u00e8gne paisible de la loi.<\/p>\n<h2>5. La psychologie cognitive hobbesienne : langage, raison et d\u00e9lire<\/h2>\n<h3>5.1 Le nominalisme radical et la fonction s\u00e9miotique des mots<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Thomas Hobbes repose sur un nominalisme d&rsquo;une radicalit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la pens\u00e9e moderne, h\u00e9ritier lointain de Guillaume d&rsquo;Ockham, mais enti\u00e8rement r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 dans un cadre s\u00e9culier et m\u00e9caniste. Pour Hobbes, il n&rsquo;existe dans la r\u00e9alit\u00e9 physique aucune essence universelle, aucune Id\u00e9e platonicienne, aucun \u00ab Homme en soi \u00bb ou \u00ab Animalit\u00e9 transcendantale \u00bb. Seules existent des r\u00e9alit\u00e9s mat\u00e9rielles strictement individuelles et singuli\u00e8res : telle pierre concr\u00e8te, tel cheval pr\u00e9cis, tel corps humain d\u00e9termin\u00e9. Les noms dits \u00ab universels \u00bb ne sont en aucune mani\u00e8re des r\u00e9alit\u00e9s ontologiques subsistantes, mais de pures d\u00e9nominations verbales, des \u00e9tiquettes arbitraires invent\u00e9es par les hommes pour d\u00e9signer commod\u00e9ment une multiplicit\u00e9 d&rsquo;objets singuliers partageant des similitudes formelles d&rsquo;apparence.<\/p>\n<p>Le langage remplit au sein de la psychologie hobbesienne une double fonction s\u00e9miotique absolument indispensable au d\u00e9veloppement de la civilisation. D&rsquo;une part, les mots servent de <em>marques<\/em> mn\u00e9motechniques priv\u00e9es (<em>notae<\/em>) : ils permettent \u00e0 un individu singulier de fixer le souvenir \u00e9vanescent de ses sensations et de ses calculs pass\u00e9s pour son propre usage int\u00e9rieur, \u00e9vitant ainsi que les images m\u00e9morielles ne s&rsquo;effacent inexorablement avec le temps. D&rsquo;autre part, les mots deviennent des <em>signes<\/em> publics de communication (<em>signa<\/em>) : convenus par convention artificielle, ils permettent de signifier \u00e0 autrui la suite ordonn\u00e9e de nos app\u00e9tits, de nos concepts et de nos d\u00e9lib\u00e9rations, rendant possible la concorde sociale et l&rsquo;\u00e9change intellectuel.<\/p>\n<p>Cependant, ce pouvoir extraordinaire d&rsquo;abstraction rec\u00e8le un p\u00e9ril sym\u00e9trique redoutable que Hobbes ne cesse de d\u00e9noncer : la susceptibilit\u00e9 permanente du discours humain aux pi\u00e8ges du sophisme, du non-sens et de l&rsquo;\u00e9quivoque. D\u00e8s lors que les hommes oublient que les mots ne sont que des jetons conventionnels invent\u00e9s par le g\u00e9nie humain et se mettent \u00e0 les v\u00e9n\u00e9rer comme des substances r\u00e9elles, ils s&rsquo;\u00e9garent dans les labyrinthes de l&rsquo;illusion m\u00e9taphysique. Hobbes raille impitoyablement les philosophes scolastiques qui forgent des chim\u00e8res linguistiques telles que la \u00ab transsubstantiation \u00bb ou \u00ab l&rsquo;ent\u00e9l\u00e9chie \u00bb, assimilant leur verbiage \u00e0 des discours d&rsquo;insens\u00e9s qui abusent de la cr\u00e9dulit\u00e9 populaire et s\u00e8ment la discorde civile en manipulant des mots d\u00e9nu\u00e9s de toute signification corporelle v\u00e9rifiable.<\/p>\n<h3>5.2 La raison comme calcul computationnel<\/h3>\n<p>Dans un passage canonique du chapitre V du L\u00e9viathan, Hobbes formule une d\u00e9finition r\u00e9volutionnaire de la rationalit\u00e9 humaine qui pr\u00e9figure directement la naissance des sciences de l&rsquo;information et du computationnalisme contemporain. Pour le penseur anglais, \u00ab la raison n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un calcul \u00bb (<em>ratiocination is but computation<\/em>). Raisonner, ce n&rsquo;est point contempler des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles par une illumination de l&rsquo;intellect passif, mais proc\u00e9der activement \u00e0 des op\u00e9rations arithm\u00e9tiques d&rsquo;addition et de soustraction sur les cons\u00e9quences des noms g\u00e9n\u00e9raux admis par convention pour d\u00e9signer et signifier nos pens\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette analogie arithm\u00e9tique s&rsquo;applique \u00e0 tous les niveaux de la pens\u00e9e conceptuelle : de m\u00eame que les g\u00e9om\u00e8tres assemblent des lignes pour forger des surfaces et additionnent des surfaces pour d\u00e9duire des volumes, ou que les comptables additionnent des sous et soustraient des dettes pour \u00e9tablir le solde d&rsquo;un bilan, de m\u00eame le philosophe politique additionne deux d\u00e9nominations pour former une proposition cat\u00e9gorique, additionne deux propositions pour construire un syllogisme d\u00e9ductif, et additionne une cha\u00eene de syllogismes pour d\u00e9montrer une th\u00e9orie politique int\u00e9grale. L&rsquo;erreur intellectuelle cesse d&rsquo;\u00eatre une faute morale ou un p\u00e9ch\u00e9 de l&rsquo;orgueil spirituel pour \u00eatre red\u00e9finie techniquement comme un simple vice de calcul logique, une inadvertance analogue \u00e0 celle d&rsquo;un caissier qui omettrait un chiffre dans une colonne d&rsquo;addition.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte que la raison humaine ne poss\u00e8de aucune garantie infaillible intrins\u00e8que. Elle est une facult\u00e9 instrumentale acquise par l&rsquo;effort industrieux, l&rsquo;artifice m\u00e9thodique et la rigueur de la m\u00e9thode g\u00e9om\u00e9trique. Sa solidit\u00e9 d\u00e9pend de fa\u00e7on absolue de la pr\u00e9cision des d\u00e9finitions s\u00e9mantiques pos\u00e9es au d\u00e9part du syst\u00e8me. Si les premi\u00e8res d\u00e9finitions sont corrompues, vagues ou contradictoires, tout l&rsquo;\u00e9difice d\u00e9ductif qui en sera tir\u00e9 sombrera in\u00e9vitablement dans l&rsquo;absurdit\u00e9 la plus compl\u00e8te, d\u00e9montrant ainsi que la rigueur philosophique exige une surveillance polici\u00e8re permanente sur le bon usage du langage.<\/p>\n<h3>5.3 Les pathologies de l&rsquo;esprit : illusions, passions et fanatisme<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de la connaissance d\u00e9velopp\u00e9e par Hobbes d\u00e9bouche naturellement sur une psychopathologie clinique des d\u00e9sordres de l&rsquo;esprit, analysant avec acuit\u00e9 comment la machinerie cognitive peut \u00eatre d\u00e9voy\u00e9e par la surchauffe de la machinerie \u00e9motionnelle. La folie n&rsquo;est pas comprise par Hobbes comme une possession d\u00e9moniaque ou un myst\u00e8re surnaturel, mais comme l&rsquo;hypertrophie d\u00e9mesur\u00e9e, continue et incontr\u00f4l\u00e9e d&rsquo;une passion unique qui prend en otage le cours naturel des pens\u00e9es. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un exc\u00e8s d&rsquo;orgueil narcissique, d&rsquo;une terreur panique disproportionn\u00e9e ou d&rsquo;une fureur amoureuse obsessionnelle, cette passion d\u00e9cha\u00een\u00e9e perturbe la circulation \u00e9quilibr\u00e9e des esprits vitaux et projette ses propres fantasmes d\u00e9lirants sur la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce cadre psychopathologique que Hobbes \u00e9tudie m\u00e9ticuleusement la gen\u00e8se de la superstition et du fanatisme religieux, fl\u00e9aux politiques majeurs de son si\u00e8cle. La superstition prend sa source dans l&rsquo;ignorance universelle des causes naturelles secondaires unie \u00e0 la terreur de l&rsquo;invisible. Lorsque les hommes sont incapables d&rsquo;identifier les rouages m\u00e9caniques \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;un coup de tonnerre, d&rsquo;une \u00e9pid\u00e9mie de peste ou d&rsquo;un revers de fortune impr\u00e9vu, leur imagination anxieuse comble ce vide cognitif en inventant des puissances invisibles, des esprits immat\u00e9riels et des fant\u00f4mes divins qu&rsquo;ils s&#8217;empressent de chercher \u00e0 apaiser par des rituels magiques ou des sacrifices superstitieux.<\/p>\n<p>Le d\u00e9lire de pers\u00e9cution et l&rsquo;exaltation proph\u00e9tique sont ainsi diagnostiqu\u00e9s comme des alt\u00e9rations somatiques et psychiques exploit\u00e9es sans scrupule par les castes cl\u00e9ricales. Hobbes pourfend les pr\u00e9dicateurs fanatiques qui prennent les hallucinations fi\u00e9vreuses de leur propre cerveau pour des inspirations du Saint-Esprit, et qui manipulent la terreur de l&rsquo;au-del\u00e0 et des tourments de l&rsquo;enfer pour inciter les peuples \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir aux lois de leur souverain temporel. Contre ces pathologies de l&rsquo;esprit religieux qui d\u00e9stabilisent l&rsquo;ordre politique, le recours souverain \u00e0 la raison computationnelle et au nominalisme mat\u00e9rialiste s&rsquo;impose comme une th\u00e9rapie cognitive et civique urgente destin\u00e9e \u00e0 assainir l&rsquo;espace public.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;\u00e9tat de nature : une exp\u00e9rience de pens\u00e9e anthropologique et sociale<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 naturelle des facult\u00e9s physiques et intellectuelles<\/h3>\n<p>Pour mettre au jour les fondements indispensables de la communaut\u00e9 politique, Thomas Hobbes d\u00e9ploie dans le chapitre XIII du L\u00e9viathan l&rsquo;une des exp\u00e9riences de pens\u00e9e les plus audacieuses de toute la philosophie moderne : la reconstruction de la condition humaine telle qu&rsquo;elle se manifesterait en dehors ou en l&rsquo;absence absolue de toute autorit\u00e9 civile commune et coercitive. Cette sc\u00e8ne originaire, d\u00e9sign\u00e9e sous le nom d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.iep.utm.edu\/soc-cont\/#SH2a\">\u00e9tat de nature<\/a>, s&rsquo;ouvre sur un axiome anthropologique qui constitue un v\u00e9ritable camouflet pour toute l&rsquo;aristocratie traditionnelle et l&rsquo;\u00e9litisme aristot\u00e9licien : l&rsquo;affirmation sans d\u00e9tours de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 naturelle fondamentale de tous les \u00eatres humains.<\/p>\n<p>Alors que la philosophie politique classique justifiait l&rsquo;esclavage et la subordination politique par l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 pr\u00e9tendue des natures individuelles \u2014 certains naissant selon Aristote pour commander en raison de leur prudence naturelle, d&rsquo;autres pour ob\u00e9ir passivement par la force de leurs bras \u2014, Hobbes d\u00e9montre que ces disparit\u00e9s empiriques sont d\u00e9risoires et sans port\u00e9e politique r\u00e9elle. Certes, il existe des hommes physiquement plus robustes que d&rsquo;autres ou dot\u00e9s d&rsquo;une m\u00e9moire plus agile. Toutefois, consid\u00e9r\u00e9e dans son ensemble, cette disparit\u00e9 s&rsquo;estompe rapidement face \u00e0 la fragilit\u00e9 universelle de la constitution corporelle : le plus faible poss\u00e8de toujours une force suffisante pour \u00f4ter la vie au plus vigoureux, que ce soit par le recours \u00e0 la ruse clandestine, en profitant de son sommeil l\u00e9thargique, ou en s&rsquo;associant temporairement avec d&rsquo;autres individus partageant le m\u00eame p\u00e9ril imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Cette \u00e9galit\u00e9 de vuln\u00e9rabilit\u00e9 se double d&rsquo;une \u00e9galit\u00e9 des pr\u00e9tentions intellectuelles encore plus flagrante. Hobbes fait remarquer avec une ironie mordante qu&rsquo;il n&rsquo;est point de signe plus manifeste d&rsquo;une distribution \u00e9gale de l&rsquo;intelligence que le fait que chaque homme soit pleinement convaincu d&rsquo;en poss\u00e9der une part plus vaste que ses semblables. Personne ne consent volontiers \u00e0 reconna\u00eetre qu&rsquo;autrui poss\u00e8de une sagesse pratique sup\u00e9rieure \u00e0 la sienne propre. Cette \u00e9galit\u00e9 anthropologique radicale ne produit nullement la concorde fraternelle : elle attise au contraire une rivalit\u00e9 implacable, car des \u00e9gaux en force et en pr\u00e9tention ne peuvent accepter spontan\u00e9ment la domination d&rsquo;autrui et revendiquent avec une \u00e9gale l\u00e9gitimit\u00e9 les m\u00eames objets et le m\u00eame respect dans l&rsquo;ar\u00e8ne naturelle.<\/p>\n<h3>6.2 La triade conflictuelle : rivalit\u00e9, m\u00e9fiance et fiert\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tat de nature hobbesien n&rsquo;est point un \u00e9den pacifique d\u00e9grad\u00e9 par une corruption accidentelle, mais une machine cin\u00e9tique in\u00e9luctablement vou\u00e9e \u00e0 la guerre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Au sein de cette m\u00e9canique passionnelle, Hobbes identifie trois causes principales de querelle inh\u00e9rentes \u00e0 la dynamique psychique de l&rsquo;individu isol\u00e9 : la rivalit\u00e9 (<em>competition<\/em>), la m\u00e9fiance (<em>diffidence<\/em>) et la soif de gloire ou fiert\u00e9 (<em>glory<\/em>). Chacune de ces forces d\u00e9coule math\u00e9matiquement de l&rsquo;absence d&rsquo;un pouvoir r\u00e9gulateur commun tenant tous les acteurs en respect.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re cause, la rivalit\u00e9, prend naissance dans la raret\u00e9 mat\u00e9rielle et le d\u00e9sir mim\u00e9tique : si deux \u00eatres humains convoitent un m\u00eame objet physique qu&rsquo;il est impossible de partager ou de consommer conjointement (un lopin de terre fertile, une source d&rsquo;eau vive, un abri ou une d\u00e9pouille animale), ils deviennent in\u00e9luctablement des ennemis mortels. Pour satisfaire son conatus vital, chacun s&rsquo;efforce d&rsquo;\u00e9vincer, d&rsquo;asservir ou d&rsquo;an\u00e9antir son concurrent, faisant de la pr\u00e9dation un mode op\u00e9ratoire fondamental de la subsistance brute.<\/p>\n<p>La seconde cause, la m\u00e9fiance r\u00e9ciproque, enclenche une logique d&rsquo;anticipation agressive universelle. M\u00eame l&rsquo;individu le plus paisible et le plus modeste, qui ne d\u00e9sire rien au-del\u00e0 de sa survie minimale, sait pertinemment qu&rsquo;il est entour\u00e9 de voisins potentiellement pr\u00e9dateurs. Dans une telle incertitude existentielle, la seule strat\u00e9gie prudente et rationnelle consiste \u00e0 attaquer le premier : la frappe pr\u00e9ventive s&rsquo;impose comme l&rsquo;unique moyen de garantir sa propre sauvegarde avant qu&rsquo;un complot rival ne vienne le surprendre. Enfin, la troisi\u00e8me cause, la fiert\u00e9 ou l&rsquo;amour de la gloire, pousse les hommes \u00e0 la violence pour des motifs futiles d&rsquo;estime et de r\u00e9putation. Le moindre signe de d\u00e9dain, de m\u00e9pris verbal ou de manque d&rsquo;\u00e9gards de la part d&rsquo;autrui est v\u00e9cu comme une blessure narcissique insupportable qu&rsquo;il convient de laver imm\u00e9diatement dans le sang pour affirmer sa r\u00e9putation de force intimidatrice.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;existence dans l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 permanente<\/h3>\n<p>La convergence de ces passions d&rsquo;affrontement produit ce que la langue philosophique a immortalis\u00e9 sous le nom d&rsquo;\u00e9tat de guerre de chacun contre chacun (<em>bellum omnium contra omnes<\/em>). Hobbes insiste lourdement : cette guerre perp\u00e9tuelle ne consiste pas n\u00e9cessairement en un champ de bataille ininterrompu o\u00f9 le sang coule \u00e0 chaque seconde de mani\u00e8re spectaculaire. \u00c0 l&rsquo;instar du mauvais temps qui ne r\u00e9side pas seulement dans une averse torrentielle mais dans une disposition continue du ciel \u00e0 la pluie pendant plusieurs jours cons\u00e9cutifs, la nature de la guerre hobbienne r\u00e9side dans une disposition reconnue de tous \u00e0 en d\u00e9coudre ouvertement d\u00e8s qu&rsquo;une occasion tactique se pr\u00e9sente.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette terreur quotidienne, la condition humaine sombre dans une mis\u00e8re absolue que Hobbes r\u00e9sume dans l&rsquo;une des p\u00e9riodes rh\u00e9toriques les plus percutantes de l&rsquo;histoire litt\u00e9raire anglaise : dans un tel \u00e9tat, la vie humaine s&rsquo;av\u00e8re \u00ab solitaire, besogneuse, p\u00e9nible, quasi-animale et br\u00e8ve \u00bb (<em>solitary, poor, nasty, brutish, and short<\/em>). L&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 existentielle radicale frappe de paralysie st\u00e9rile toutes les entreprises cr\u00e9atrices de l&rsquo;esp\u00e8ce. Il n&rsquo;y a nulle place pour l&rsquo;agriculture industrieuse, car nul n&rsquo;est certain de pouvoir r\u00e9colter les fruits de ses semailles ; nul commerce maritime, car les cargaisons sont constamment livr\u00e9es au pillage ; nul \u00e9difice durable, nulle science des lettres, nul raffinement des arts et nulle vie sociale \u00e9panouie.<\/p>\n<p>Dans ce non-lieu juridique originel, les notions de justice et d&rsquo;injustice n&rsquo;ont litt\u00e9ralement aucun sens. L\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;existe aucune puissance souveraine commune institu\u00e9e pour promulguer des lois, il n&rsquo;existe point de loi ; et l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a pas de loi, il ne saurait y avoir d&rsquo;injustice ou de transgression criminelle. La force corporelle et la ruse clandestine s&rsquo;\u00e9rigent en deux vertus cardinales de la survie. Hobbes pr\u00e9cise que cet \u00e9tat de nature n&rsquo;a sans doute jamais exist\u00e9 comme une phase chronologique universelle ayant englob\u00e9 toute l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 un instant pr\u00e9cis du calendrier cosmique : il fonctionne comme une exp\u00e9rience de pens\u00e9e th\u00e9orique, un mod\u00e8le analytique r\u00e9v\u00e9lant en permanence ce vers quoi r\u00e9gresserait imm\u00e9diatement n&rsquo;importe quelle soci\u00e9t\u00e9 civile perfectionn\u00e9e si l&rsquo;armature de l&rsquo;\u00c9tat souverain venait \u00e0 \u00eatre bris\u00e9e par la s\u00e9dition int\u00e9rieure.<\/p>\n<h2>7. La qu\u00eate inextinguible de pouvoir : psychopathologie du d\u00e9sir infini<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;inclination g\u00e9n\u00e9rale de toute l&rsquo;humanit\u00e9 vers la puissance<\/h3>\n<p>Dans le chapitre XI du L\u00e9viathan, Hobbes formule ce qu&rsquo;il identifie lui-m\u00eame comme une proposition cardinale de toute son anthropologie philosophique : \u00ab Je pose au premier rang, \u00e0 titre d&rsquo;inclination g\u00e9n\u00e9rale de toute l&rsquo;humanit\u00e9, un d\u00e9sir perp\u00e9tuel et sans tr\u00eave d&rsquo;acqu\u00e9rir pouvoir apr\u00e8s pouvoir, d\u00e9sir qui ne cesse qu&rsquo;\u00e0 la mort \u00bb. Cette dynamique inextinguible de l&rsquo;ambition humaine ne d\u00e9coule point d&rsquo;une perversit\u00e9 morale diabolique, d&rsquo;un sadisme inn\u00e9 ou d&rsquo;une concupiscence peccamineuse cons\u00e9cutive \u00e0 une hypoth\u00e9tique chute adamique. Elle est au contraire la cons\u00e9quence m\u00e9canique in\u00e9vitable de la structure temporelle de l&rsquo;esprit humain confront\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 de ses acquis vitaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme hobbien n&rsquo;est point un voluptueux h\u00e9doniste cherchant \u00e0 accumuler des richesses pour le seul plaisir sensuel de jouir de mille d\u00e9lices extravagantes au-del\u00e0 de sa juste mesure. Sa qu\u00eate d&rsquo;amplification de sa puissance est avant tout dict\u00e9e par un imp\u00e9ratif d&rsquo;assurance prospective : l&rsquo;individu ne peut pas assurer le maintien du pouvoir et des moyens de subsistance qu&rsquo;il poss\u00e8de pr\u00e9sentement pour mener une vie confortable sans acqu\u00e9rir en permanence des pouvoirs suppl\u00e9mentaires pour parer aux agressions futures. Le pouvoir est l&rsquo;ensemble des moyens dont dispose un homme dans le pr\u00e9sent pour obtenir un bien apparent quelconque dans l&rsquo;avenir. D\u00e8s lors, le pouvoir est un capital cin\u00e9tique qu&rsquo;il faut constamment r\u00e9investir pour \u00e9viter sa d\u00e9pr\u00e9ciation brutale sous les coups de boutoir du hasard ou de la concurrence d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cette qu\u00eate de puissance rev\u00eat une nature strictement relationnelle et positionnelle : \u00eatre puissant ne signifie pas poss\u00e9der une quantit\u00e9 abstraite d&rsquo;\u00e9nergie, mais disposer d&rsquo;une force sup\u00e9rieure \u00e0 celle des autres agents en comp\u00e9tition dans le m\u00eame champ d&rsquo;action. Parce que les ressources mat\u00e9rielles et les positions de pr\u00e9\u00e9minence sont limit\u00e9es tandis que le conatus de chacun pousse \u00e0 l&rsquo;auto-expansion ind\u00e9finie, la sati\u00e9t\u00e9 psychologique est par nature impossible \u00e0 atteindre. La structure dynamique du d\u00e9sir interdit tout point d&rsquo;arr\u00eat, enfermant l&rsquo;\u00eatre humain dans une spirale ascensionnelle o\u00f9 la stagnation \u00e9quivaut d\u00e9j\u00e0 \u00e0 une r\u00e9gression mortelle face \u00e0 la progression ininterrompue des puissances rivales.<\/p>\n<h3>7.2 La valeur marchande de l&rsquo;individu et l&rsquo;estime publique<\/h3>\n<p>Le regard d\u00e9mystificateur de Hobbes ne s&rsquo;arr\u00eate pas \u00e0 la m\u00e9canique interne des d\u00e9sirs ; il diss\u00e8que avec une froideur presque proto-\u00e9conomique la fa\u00e7on dont la puissance d&rsquo;un \u00eatre humain est \u00e9valu\u00e9e et sanctionn\u00e9e au sein du groupe social. Dans une formule d&rsquo;une modernit\u00e9 vertigineuse, le philosophe pose que \u00ab la valeur ou le prix d&rsquo;un homme est, comme pour toutes les autres choses, son prix, c&rsquo;est-\u00e0-dire ce qu&rsquo;on donnerait pour l&rsquo;usage de son pouvoir \u00bb. La dignit\u00e9 intrins\u00e8que ou la saintet\u00e9 de la personne humaine, dogmes ch\u00e9ris des humanistes chr\u00e9tiens et de la scolastique thomiste, c\u00e8dent ici le pas \u00e0 une axiomatique marchande o\u00f9 l&rsquo;individu vaut exactement ce que ses talents, ses comp\u00e9tences ou sa force peuvent rapporter \u00e0 ceux qui d\u00e9sirent s&rsquo;en attacher le concours.<\/p>\n<p>Dans ce march\u00e9 ouvert des capacit\u00e9s humaines, l&rsquo;honneur n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;attestation ext\u00e9rieure et publique de la puissance reconnue \u00e0 un individu d\u00e9termin\u00e9 par ses pairs. Honorer quelqu&rsquo;un, c&rsquo;est manifester ostensiblement par des signes, des d\u00e9f\u00e9rences corporelles ou des dons mat\u00e9riels qu&rsquo;on le consid\u00e8re comme puissant et capable d&rsquo;infliger un tort redoutable ou de procurer un avantage d\u00e9cisif ; d\u00e9shonorer ou m\u00e9priser un homme, c&rsquo;est juger son pouvoir n\u00e9gligeable et sans danger pour notre propre existence. La reconnaissance sociale n&rsquo;est point une faveur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, mais un calcul strat\u00e9gique par lequel on s&rsquo;efforce de s&rsquo;attirer la bienveillance d&rsquo;un individu potentiellement mena\u00e7ant ou utile.<\/p>\n<p>De cette m\u00e9canique d\u00e9coule l&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychique de l&rsquo;individu face au jugement d&rsquo;autrui. Parce que son pouvoir effectif d\u00e9pend en tr\u00e8s grande partie de la r\u00e9putation de pouvoir dont il jouit publiquement \u2014 car la r\u00e9putation de puissance est elle-m\u00eame un pouvoir immense attirant \u00e0 soi des alli\u00e9s sans qu&rsquo;il soit besoin de combattre \u2014, le regard d\u00e9pr\u00e9ciatif d&rsquo;autrui \u00e9quivaut \u00e0 une d\u00e9valuation dramatique de son capital de dissuasion. Le culte anxieux des apparences, du rang honorifique et des marques protocolaires constitue un bouclier vital : perdre son honneur, c&rsquo;est r\u00e9v\u00e9ler sa faiblesse au monde entier et inviter implicitement tous les pr\u00e9dateurs des alentours \u00e0 porter l&rsquo;estocade finale contre un \u00eatre d\u00e9sormais d\u00e9chu de sa capacit\u00e9 d&rsquo;intimidation.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;angoisse temporelle et la projection vers l&rsquo;avenir<\/h3>\n<p>L&rsquo;animal vit immerg\u00e9 dans la pl\u00e9nitude de l&rsquo;instant pr\u00e9sent, r\u00e9gi par les sollicitations visc\u00e9rales de sa faim imm\u00e9diate ou la fuite devant un danger actuel. L&rsquo;\u00eatre humain, au contraire, est d\u00e9fini par Hobbes comme le sujet tourment\u00e9 par l&rsquo;angoisse prospective du temps futur. Dou\u00e9 de m\u00e9moire et de raison computationnelle, il est l&rsquo;unique cr\u00e9ature vivante qui prend conscience de sa propre mortalit\u00e9 in\u00e9luctable et qui anticipe avec une anxi\u00e9t\u00e9 chronique les n\u00e9cessit\u00e9s et les catastrophes du lendemain. Cette temporalit\u00e9 anxiog\u00e8ne d\u00e9nature la jouissance m\u00eame du pr\u00e9sent : la conscience d&rsquo;un manque possible dans dix ans empoisonne la qui\u00e9tude de la moisson d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<p>C&rsquo;est cette angoisse du futur qui pousse l&rsquo;homme hobbien \u00e0 des comportements d&rsquo;accumulation compulsive qui d\u00e9fient la simple rationalit\u00e9 biologique de la sati\u00e9t\u00e9. L&rsquo;accumulation effr\u00e9n\u00e9e de terres, de tr\u00e9sors d&rsquo;or, d&rsquo;amiti\u00e9s serviles et d&rsquo;alliances strat\u00e9giques n&rsquo;est pas guid\u00e9e par une avidit\u00e9 aveugle, mais par le besoin obsessionnel de construire des digues pr\u00e9ventives contre les temp\u00eates inconnues que l&rsquo;avenir r\u00e9serve immanquablement. L&rsquo;homme est le bagnard du temps futur, condamn\u00e9 \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 \u00e0 fortifier son campement contre des menaces qui n&rsquo;existent encore que sous forme de spectres dans son imagination pr\u00e9voyante.<\/p>\n<p>Cette condition psychologique engendre un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement mental et d&rsquo;usure nerveuse permanente. L&rsquo;individu plong\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9tat de nature ou dans une soci\u00e9t\u00e9 civile en crise de l\u00e9gitimit\u00e9 ne conna\u00eet aucun sommeil v\u00e9ritablement r\u00e9parateur : chaque bruit suspect, chaque ombre furtive dans la nuit ranime la terreur latente de l&#8217;embuscade fatale. L&rsquo;\u00e9tat de guerre potentiel permanent ronge de l&rsquo;int\u00e9rieur les facult\u00e9s vitales de l&rsquo;automate humain, l&rsquo;enfermant dans une forteresse mentale assi\u00e9g\u00e9e d&rsquo;o\u00f9 il ne pourra s&rsquo;extirper que par un acte souverain de la raison politique : le saut qualitatif vers le contrat social et l&rsquo;ali\u00e9nation coordonn\u00e9e de son pouvoir brut.<\/p>\n<h2>8. De l&rsquo;angoisse \u00e0 l&rsquo;institution politique : la psychologie du contrat<\/h2>\n<h3>8.1 La dialectique entre passion passionnelle et rationalit\u00e9 instrumentale<\/h3>\n<p>Comment l&rsquo;humanit\u00e9, prisonni\u00e8re des fureurs centrip\u00e8tes de la m\u00e9fiance, de la gloire et du conatus individuel, peut-elle trouver en elle-m\u00eame les ressorts psychologiques n\u00e9cessaires pour s&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;ab\u00eeme sanglant de l&rsquo;\u00e9tat de nature ? La r\u00e9ponse de Hobbes r\u00e9side dans une dialectique interne virtuose o\u00f9 les passions destructrices engendrent elles-m\u00eames leur propre rem\u00e8de rationnel. L&rsquo;homme n&rsquo;est pas sauv\u00e9 de l&rsquo;anarchie par une gr\u00e2ce surnaturelle imm\u00e9rit\u00e9e ou par une conversion morale spontan\u00e9e vers l&rsquo;amour universel du prochain, mais par la convergence salvatrice entre les passions d&rsquo;accord les plus imp\u00e9rieuses et le calcul logique de la raison instrumentale.<\/p>\n<p>Hobbes \u00e9num\u00e8re explicitement les passions qui inclinent puissamment les hommes vers la recherche m\u00e9thodique de la paix : en tout premier lieu tr\u00f4ne la peur indicible de la mort violente, cette terreur visc\u00e9rale du tr\u00e9pas qui finit par terrasser l&rsquo;arrogance st\u00e9rile de la vaine gloire ; lui succ\u00e8de le d\u00e9sir ardent des choses n\u00e9cessaires \u00e0 une vie commode et agr\u00e9able (le confort domestique, la culture des terres, le raffinement des techniques) ; et enfin l&rsquo;espoir fond\u00e9 d&rsquo;obtenir ces commodit\u00e9s par une industrie laborieuse et pers\u00e9v\u00e9rante \u00e0 l&rsquo;abri des d\u00e9pr\u00e9dations d&rsquo;autrui. La souffrance psychologique et mat\u00e9rielle inflig\u00e9e par l&rsquo;anarchie devient si insupportable qu&rsquo;elle pulv\u00e9rise l&rsquo;illusion de la toute-puissance solitaire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce carrefour d&rsquo;\u00e9puisement affectif que la raison instrumentale intervient non point comme une source de valeurs id\u00e9ales transcendantes, mais comme une facult\u00e9 pragmatique de sauvetage corporel. Elle agit comme une lumi\u00e8re calculatrice qui sugg\u00e8re \u00e0 l&rsquo;esprit humain les clauses d&rsquo;accord et les th\u00e9or\u00e8mes de paix les plus avantageux pour sa propre pr\u00e9servation. La raison r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l&rsquo;individu que le maintien acharn\u00e9 de son droit illimit\u00e9 sur toutes choses est la cause premi\u00e8re de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 absolue : poss\u00e9der un droit de nature universel sur tout, c&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 ne jouir de la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;absolument rien d\u00e8s lors que chaque voisin dispose exactement du m\u00eame titre juridique sur votre propre personne. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e9go\u00efste bien compris dicte imp\u00e9rieusement de borner sa libert\u00e9 naturelle pour sanctuariser son int\u00e9grit\u00e9 corporelle.<\/p>\n<h3>8.2 Les lois de nature comme th\u00e9or\u00e8mes rationnels de survie<\/h3>\n<p>Ces pr\u00e9ceptes dict\u00e9s par la raison pr\u00e9voyante pour sortir de l&rsquo;h\u00e9catombe naturelle sont baptis\u00e9s par Hobbes du terme traditionnel de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hobbes-moral\/#NatLaw\">lois de nature<\/a> (<em>lex naturalis<\/em>), tout en subissant une refonte conceptuelle d&rsquo;une radicale modernit\u00e9. Contrairement au droit naturel chr\u00e9tien ou cic\u00e9ronien, la loi de nature hobbienne n&rsquo;est point une participation ontologique \u00e0 une justice cosmique \u00e9ternelle : elle est une conclusion d\u00e9ductive de la raison, un \u00ab th\u00e9or\u00e8me ou pr\u00e9cepte g\u00e9n\u00e9ral d\u00e9couvert par la raison, par lequel il est interdit \u00e0 un homme de faire ce qui est destructeur pour sa propre vie ou lui enl\u00e8ve les moyens de la pr\u00e9server \u00bb.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re et fondamentale loi de nature prescrit le commandement programmatique suivant : <em>chercher la paix et la maintenir<\/em> par tous les moyens possibles, tout en conservant le droit subsidiaire de recourir \u00e0 tous les exp\u00e9dients de la guerre brute si la paix s&rsquo;av\u00e8re manifestement inaccessible. De ce pr\u00e9cepte cardinal d\u00e9coule d\u00e9ductivement la seconde loi de nature, v\u00e9ritable cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;institution politique : que chaque individu consente, lorsque les autres y consentent \u00e9galement et dans la stricte mesure o\u00f9 cela est n\u00e9cessaire \u00e0 la paix et \u00e0 sa propre d\u00e9fense, \u00e0 se d\u00e9pouiller de son droit naturel illimit\u00e9 sur toutes choses, et se contente d&rsquo;autant de libert\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des autres hommes qu&rsquo;il en conc\u00e9derait aux autres \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>De cette renonciation mutuelle d\u00e9rive la troisi\u00e8me loi primordiale, sans laquelle la soci\u00e9t\u00e9 civile s&rsquo;effondrerait instantan\u00e9ment : <em>que les hommes ex\u00e9cutent les conventions qu&rsquo;ils ont scell\u00e9es<\/em> (<em>pacta sunt servanda<\/em>), clause fondamentale o\u00f9 prend naissance pour la toute premi\u00e8re fois la notion de Justice formelle. Les seize autres lois de nature \u00e9nonc\u00e9es minutieusement par Hobbes dans le L\u00e9viathan d\u00e9coulent avec une logique g\u00e9om\u00e9trique sans faille de ces principes initiaux : elles condamnent rigoureusement l&rsquo;ingratitude qui d\u00e9truit la confiance naissante, la morgue insultante qui blesse la dignit\u00e9 d&rsquo;autrui, la partialit\u00e9 des juges qui vicie les arbitrages civils, et la vengeance disproportionn\u00e9e qui regarde non point vers la correction de l&rsquo;avenir mais vers la pure d\u00e9lectation du mal pass\u00e9. Ces lois ne sont pas des lois au sens strict tant qu&rsquo;elles ne sont que des dict\u00e9es int\u00e9rieures de la conscience ; elles ne deviennent pleinement des normes contraignantes qu&rsquo;au sein de la r\u00e9publique institu\u00e9e.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;acte psychologique d&rsquo;ali\u00e9nation de la souverainet\u00e9 personnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00c9tat politique ne s&rsquo;op\u00e8re pas par une soumission f\u00e9odale passive ou un contrat bilat\u00e9ral synallagmatique nou\u00e9 entre le peuple d&rsquo;une part et un souverain pr\u00e9existant d&rsquo;autre part. Le pacte hobbesien est un acte d&rsquo;une nature juridique et psychologique absolument in\u00e9dite : il s&rsquo;agit d&rsquo;un pacte mutuel horizontal pass\u00e9 par chaque individu particulier avec chaque autre individu particulier, au sein d&rsquo;une multitude atomis\u00e9e d&rsquo;\u00e9gaux. La formule solennelle de cet engagement, \u00e9nonc\u00e9e au chapitre XVII du L\u00e9viathan, m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre scrut\u00e9e dans toute sa densit\u00e9 : chacun d\u00e9clare en substance \u00e0 son semblable : \u00ab J&rsquo;autorise cet homme ou cette assembl\u00e9e d&rsquo;hommes, et je lui c\u00e8de mon droit de me gouverner moi-m\u00eame, \u00e0 condition que tu lui c\u00e8des ton droit et autorises toutes ses actions de la m\u00eame mani\u00e8re \u00bb.<\/p>\n<p>Cet acte constitutif scelle un transfert de souverainet\u00e9 d&rsquo;une profondeur vertigineuse. En autorisant sans r\u00e9serve les d\u00e9cisions futures d&rsquo;un tiers d\u00e9sign\u00e9 par la convention, chaque sujet ali\u00e8ne son droit primitif de s&rsquo;auto-r\u00e9gir selon son jugement propre pour le transf\u00e9rer int\u00e9gralement sur une personne civile unique (qu&rsquo;elle prenne la forme d&rsquo;un monarque individuel ou d&rsquo;une assembl\u00e9e parlementaire souveraine). D\u00e8s cet instant, la volont\u00e9 du souverain devient la volont\u00e9 repr\u00e9sentative de l&rsquo;ensemble des contractants. Ce renoncement radical \u00e0 la comp\u00e9tence de juger soi-m\u00eame des moyens requis pour sa s\u00e9curit\u00e9 accomplit un v\u00e9ritable d\u00e9sarmement psychologique de la multitude.<\/p>\n<p>Le b\u00e9n\u00e9fice affectif et existentiel cons\u00e9cutif \u00e0 cette ali\u00e9nation est imm\u00e9diat et incommensurable : le sujet se d\u00e9charge enfin de l&rsquo;infernale responsabilit\u00e9 d&rsquo;assurer en solitaire sa d\u00e9fense physique contre l&rsquo;ensemble du genre humain. L&rsquo;angoisse intime de la mort violente, qui rongeait son esprit dans l&rsquo;anarchie naturelle, est instantan\u00e9ment convertie en un devoir paisible d&rsquo;ob\u00e9issance civique. En abandonnant l&rsquo;usage arbitraire de la violence priv\u00e9e au profit d&rsquo;un repr\u00e9sentant collectif d\u00e9tenteur de la force publique consolid\u00e9e de tous, l&rsquo;individu fait l&rsquo;acquisition d&rsquo;une s\u00e9curit\u00e9 garantie par le glaive de la loi, ouvrant enfin devant lui l&rsquo;horizon paisible de la civilisation, du commerce et du d\u00e9veloppement intellectuel.<\/p>\n<h2>9. Le L\u00e9viathan comme proth\u00e8se psychologique et figure d&rsquo;autorit\u00e9<\/h2>\n<h3>9.1 La personnification \u00e9tatique et l&rsquo;unit\u00e9 de la multitude<\/h3>\n<p>Par l&rsquo;accomplissement du pacte d&rsquo;autorisation s&rsquo;op\u00e8re un prodige juridique et anthropologique qui transforme une foule chaotique en une unit\u00e9 politique organique indestructible : l&rsquo;\u00e9rection de l&rsquo;\u00c9tat (la <em>Civitas<\/em>), que Hobbes salue avec emphase sous le nom mythique de \u00ab L\u00e9viathan \u00bb, ce Dieu mortel auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection physique. Hobbes insiste avec une acuit\u00e9 conceptuelle sans \u00e9gale sur la distinction cardinale qui s\u00e9pare une <em>multitude<\/em> d&rsquo;un <em>peuple<\/em> unifi\u00e9. Une multitude n&rsquo;est qu&rsquo;un agr\u00e9gat num\u00e9rique d&rsquo;individus dispers\u00e9s, mus par des d\u00e9sirs disparates et instables, incapable d&rsquo;agir juridiquement comme un agent singulier ; le peuple, en revanche, ne parvient \u00e0 une v\u00e9ritable personnalit\u00e9 juridique que par la m\u00e9diation transcendante de son repr\u00e9sentant politique souverain.<\/p>\n<p>Pour th\u00e9oriser ce miracle de la repr\u00e9sentation, Hobbes forge au chapitre XVI du L\u00e9viathan sa c\u00e9l\u00e8bre distinction entre l&rsquo;<em>auteur<\/em> et l&rsquo;<em>acteur<\/em>. Le souverain est l&rsquo;acteur institu\u00e9 qui prononce les discours, \u00e9dicte les lois et brandit l&rsquo;\u00e9p\u00e9e de la justice ; les sujets, quant \u00e0 eux, sont les auteurs ultimes dont la parole et la volont\u00e9 sous-tendent chacune des initiatives du souverain. Parce que chaque citoyen a formellement reconnu par avance toutes les actions du souverain comme s&rsquo;il les avait lui-m\u00eame pos\u00e9es en personne, nul sujet ne peut l\u00e9gitimement accuser le pouvoir civil d&rsquo;injustice \u00e0 son \u00e9gard : s&rsquo;insurger contre le souverain ou accuser ses d\u00e9crets d&rsquo;iniquit\u00e9, ce serait litt\u00e9ralement se contredire soi-m\u00eame et s&rsquo;accuser de ses propres d\u00e9cisions.<\/p>\n<p>L&rsquo;utilisation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du symbole du L\u00e9viathan \u2014 ce monstre biblique tir\u00e9 du Livre de Job, souverain supr\u00eame sur tous les enfants de l&rsquo;orgueil devant lequel nulle puissance terrestre ne peut se mesurer \u2014 illustre la n\u00e9cessit\u00e9 psychologique d&rsquo;un artefact technique impressionnant pour mater les pulsions s\u00e9ditieuses de l&rsquo;\u00e2me humaine. L&rsquo;\u00c9tat hobbesien est une machine institutionnelle colossale, mais c&rsquo;est un automate d&rsquo;artifice dont la majest\u00e9 artificielle projette une ombre salutaire sur les \u00e9go\u00efsmes particuliers. Par cette mise en sc\u00e8ne de la toute-puissance \u00e9tatique, l&rsquo;homme transcende sa finitude naturelle et substitue aux d\u00e9mons destructeurs de l&rsquo;orgueil la fiert\u00e9 unificatrice d&rsquo;appartenir \u00e0 un corps souverain invuln\u00e9rable.<\/p>\n<h3>9.2 La peur l\u00e9gitime et la domestication des conduites individuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 la plus d\u00e9routante de l&rsquo;ing\u00e9nierie politique hobbesienne r\u00e9side dans son refus des illusions moralisatrices : Hobbes ne pr\u00e9tend nullement \u00e9radiquer la passion de la peur du c\u0153ur humain pour faire r\u00e9gner la vertu ang\u00e9lique, mais entend au contraire instrumentaliser cette peur pour en faire le combustible le plus efficace de l&rsquo;ob\u00e9issance civile. Dans l&rsquo;\u00e9tat civil, la peur ne dispara\u00eet nullement : elle change radicalement d&rsquo;objet, de forme et de rationalit\u00e9. \u00c0 la terreur sauvage, impr\u00e9visible, erratique et anarchique de la lame d&rsquo;un voisin inconnu se substitue une peur institutionnelle, l\u00e9gale, codifi\u00e9e et parfaitement pr\u00e9visible : la crainte du ch\u00e2timent l\u00e9gitime exerc\u00e9 par le pouvoir souverain.<\/p>\n<p>Pour que les conventions humaines cessent d&rsquo;\u00eatre de \u00ab vains mots sans force pour prot\u00e9ger l&rsquo;homme \u00bb, la puissance de contrainte du souverain doit \u00eatre absolue et sans partage : \u00ab les pactes sans le glaive (<em>covenants without the sword<\/em>) ne sont que des mots, et n&rsquo;ont aucune force pour assurer la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;un homme \u00bb. Le souverain dispose du monopole absolu de la violence physique l\u00e9gitime. La certitude in\u00e9branlable que toute violation de la loi civile sera sanctionn\u00e9e par un ch\u00e2timent judiciaire dont la rigueur d\u00e9passera toujours m\u00e9caniquement l&rsquo;avantage mat\u00e9riel ou psychologique que le d\u00e9linquant esp\u00e9rait tirer de son infraction fonctionne comme un dispositif d&rsquo;intimidation permanent dans la psych\u00e9 des sujets.<\/p>\n<p>Cette \u00e9conomie de la punition transforme en profondeur l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 humaine en disciplinant les pulsions antisociales par le calcul co\u00fbt-b\u00e9n\u00e9fice. Confront\u00e9 \u00e0 la certitude d&rsquo;une r\u00e9ponse p\u00e9nale implacable, le conatus individuel r\u00e9oriente de lui-m\u00eame ses efforts vers des activit\u00e9s paisibles et conformes au droit. La peur souveraine cesse alors d&rsquo;\u00eatre un facteur d&rsquo;humiliation ou de terreur servile : elle devient une matrice p\u00e9dagogique d&rsquo;autodiscipline civile, permettant la domestication progressive des passions carnassi\u00e8res et la pacification durable des rapports intersubjectifs.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;espace r\u00e9siduel de la libert\u00e9 individuelle sous l&rsquo;autorit\u00e9 absolue<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;\u00c9tat l\u00e9viathanesque concentre entre ses mains des pr\u00e9rogatives absolues, indivisibles et illimit\u00e9es dans la sph\u00e8re l\u00e9gislative, judiciaire et militaire \u2014 r\u00e9cusant sans appel toute s\u00e9paration constitutionnelle des pouvoirs ch\u00e8re au lib\u00e9ralisme ult\u00e9rieur \u2014, il serait erron\u00e9 d&rsquo;assimiler la pens\u00e9e politique de Hobbes \u00e0 un totalitarisme proto-moderne. Dans le chapitre XXI du L\u00e9viathan, le philosophe d\u00e9ploie une th\u00e9orie de la libert\u00e9 des sujets d&rsquo;une \u00e9tonnante subtilit\u00e9, fond\u00e9e sur la d\u00e9finition de la libert\u00e9 n\u00e9gative comme simple absence d&rsquo;obstacles ext\u00e9rieurs au mouvement corporel.<\/p>\n<p>En premier lieu, Hobbes pose que la libert\u00e9 du citoyen s&rsquo;\u00e9panouit pleinement dans ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab silence des lois \u00bb (<em>the silence of the law<\/em>). Le souverain n&rsquo;a ni l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pragmatique ni la possibilit\u00e9 technique de l\u00e9gif\u00e9rer sur chaque d\u00e9tail insignifiant de l&rsquo;existence quotidienne des particuliers. Par cons\u00e9quent, dans tous les domaines d&rsquo;activit\u00e9 o\u00f9 les d\u00e9crets souverains n&rsquo;ont \u00e9dict\u00e9 aucune interdiction explicite \u2014 tels que le libre choix de sa profession \u00e9conomique, le commerce licite des marchandises, l&rsquo;alimentation, le lieu de r\u00e9sidence domestique ou l&rsquo;\u00e9ducation des enfants au sein de la famille \u2014, les individus jouissent d&rsquo;une libert\u00e9 d&rsquo;action totale pour organiser leur vie \u00e0 leur convenance personnelle. La loi n&rsquo;est pas un filet \u00e9touffant destin\u00e9 \u00e0 paralyser l&rsquo;activit\u00e9 humaine, mais une barri\u00e8re de protection pos\u00e9e au bord du chemin pour emp\u00eacher les voyageurs de se pr\u00e9cipiter dans le gouffre de la violence civile.<\/p>\n<p>En second lieu, Hobbes sanctuarise l&rsquo;inviolabilit\u00e9 absolue du for int\u00e9rieur de la conscience. Le magistrat civil r\u00e9git l&rsquo;expression publique des opinions et les cultes religieux ext\u00e9rieurs pour pr\u00e9server la paix civile et tarir les sources de s\u00e9dition cl\u00e9ricale ; toutefois, il est d\u00e9nu\u00e9 de tout pouvoir sur les croyances intimes du c\u0153ur et de l&rsquo;intellect : \u00ab la croyance et la foi sont des dons de Dieu, que l&rsquo;homme ne peut pas donner par des promesses, ni \u00f4ter par des menaces \u00bb. M\u00eame sous l&#8217;empire de la souverainet\u00e9 absolue, l&rsquo;esprit humain conserve sa libert\u00e9 clandestine de penser ce qu&rsquo;il veut des dogmes civiques.<\/p>\n<p>Enfin, comme nous l&rsquo;avons soulign\u00e9 lors de l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;instinct d&rsquo;autoconservation, l&rsquo;individu conserve \u00e0 jamais le droit r\u00e9siduel et inali\u00e9nable de d\u00e9sob\u00e9ir physiquement au souverain si ce dernier ordonne de l&rsquo;ex\u00e9cuter, de le mutiler ou de le priver des moyens vitaux indispensables \u00e0 sa survie imm\u00e9diate. Le pacte ayant \u00e9t\u00e9 conclu dans le but exclusif de prot\u00e9ger la vie physique, l&rsquo;obligation d&rsquo;ob\u00e9issance cesse d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;\u00c9tat se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 d&rsquo;assurer cette protection ou devient lui-m\u00eame le bourreau direct de l&rsquo;individu. \u00c0 l&rsquo;abri de ce bouclier r\u00e9galien, le citoyen hobbesien peut ainsi mener une existence industrieuse, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle, aux d\u00e9lices de la culture priv\u00e9e et \u00e0 la f\u00e9licit\u00e9 terrestre.<\/p>\n<h2>10. Hobbes pr\u00e9curseur des sciences cognitives et du comportement modern<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;anticipation de la psychologie \u00e9volutionniste contemporaine<\/h3>\n<p>Lue \u00e0 la lumi\u00e8re des d\u00e9veloppements scientifiques les plus r\u00e9cents de la biologie et de la psychologie, l&rsquo;\u0153uvre de Thomas Hobbes r\u00e9v\u00e8le des intuitions anticipatrices d&rsquo;une fulgurance stup\u00e9fiante. Bien avant l&rsquo;av\u00e8nement de la th\u00e9orie darwinienne de l&rsquo;\u00e9volution par s\u00e9lection naturelle, Hobbes con\u00e7oit le comportement des organismes vivants sous l&rsquo;angle exclusif de la maximisation des chances de survie biologique au sein d&rsquo;un milieu physique concurrentiel et satur\u00e9 de p\u00e9rils mortels. L&rsquo;homme n&rsquo;agit pas selon des vertus morales abstraites ou des id\u00e9aux d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s greff\u00e9s miraculeusement sur son corps, mais selon des programmes d&rsquo;action instinctifs et cognitifs forg\u00e9s pour \u00e9viter la destruction physique et perp\u00e9tuer le mouvement vital.<\/p>\n<p>Cette approche mat\u00e9rialiste pr\u00e9figure les th\u00e8ses centrales de la psychologie \u00e9volutionniste contemporaine d\u00e9velopp\u00e9es par des auteurs comme Richard Dawkins, Steven Pinker ou Edward O. Wilson. L&rsquo;\u00e9go\u00efsme psychologique hobbesien, loin de constituer un d\u00e9faut moral de culpabilit\u00e9, est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par ces disciplines modernes comme un ensemble de m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation comportementale rigoureusement s\u00e9lectionn\u00e9s au cours de l&rsquo;hominisation pour assurer la r\u00e9plication et la d\u00e9fense des unit\u00e9s biologiques dans un environnement marqu\u00e9 par la p\u00e9nurie des subsistances et la l\u00e9talit\u00e9 des rivalit\u00e9s inter-groupes.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la description m\u00e9ticuleuse que donne Hobbes des signaux \u00e9motionnels d&rsquo;agression, d&rsquo;intimidation, d&rsquo;honneur et de soumission anticipe de fa\u00e7on directe l&rsquo;\u00e9thologie humaine. La qu\u00eate de r\u00e9putation, la susceptibilit\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;insulte ou le besoin imp\u00e9rieux de manifester publiquement sa puissance ne sont rien d&rsquo;autre que des affichages adaptatifs de force (<em>fitness displays<\/em>) destin\u00e9s \u00e0 dissuader les pr\u00e9dateurs et rivaux potentiels d&rsquo;engager un affrontement co\u00fbteux en \u00e9nergie et en int\u00e9grit\u00e9 physique. La conformit\u00e9 aux hi\u00e9rarchies civiles appara\u00eet alors comme une strat\u00e9gie \u00e9volutionnaire de r\u00e9duction des risques l\u00e9taux, illustrant comment l&rsquo;intuition m\u00e9caniste du philosophe de Malmesbury touchait aux fondements biologiques de la sociabilit\u00e9 animale.<\/p>\n<h3>10.2 La formalisation proto-math\u00e9matique de la th\u00e9orie des jeux<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus c\u00e9l\u00e9br\u00e9es de Thomas Hobbes \u00e0 la pens\u00e9e moderne r\u00e9side sans conteste dans sa mod\u00e9lisation implicite, mais structurellement parfaite, de ce que les math\u00e9matiques contemporaines formaliseront au vingti\u00e8me si\u00e8cle sous le nom de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/game-theory\/\">th\u00e9orie des jeux<\/a> et de micro\u00e9conomie comportementale. L&rsquo;\u00e9tat de nature hobbesien constitue en effet la premi\u00e8re analyse exhaustive et rigoureuse d&rsquo;un probl\u00e8me d&rsquo;action collective insoluble connu sous la d\u00e9nomination canonique de \u00ab dilemme du prisonnier \u00bb r\u00e9p\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9tat de nature sans tiers arbitre, la matrice des gains d&rsquo;un individu isol\u00e9 r\u00e9v\u00e8le une trag\u00e9die logique in\u00e9vitable : si mon voisin d\u00e9cide de m&rsquo;attaquer et que je reste pacifique, je suis an\u00e9anti ; si mon voisin est pacifique et que j&rsquo;attaque pr\u00e9ventivement, j&rsquo;acquiers ses biens et renforce ma s\u00e9curit\u00e9 relative ; si nous nous attaquons tous deux mutuellement, nous nous \u00e9puisons dans une guerre sanglante ; enfin, si nous coop\u00e9rons loyalement, nous atteignons le meilleur \u00e9quilibre social possible. Cependant, en l&rsquo;absence de certitude absolue sur les intentions clandestines d&rsquo;autrui, la rationalit\u00e9 individuelle pure pousse imp\u00e9rativement chaque joueur vers la strat\u00e9gie dominante de la d\u00e9fection (la trahison ou l&rsquo;attaque pr\u00e9ventive), pr\u00e9cipitant tous les acteurs vers un sous-optimum collectif destructeur : l&rsquo;\u00e9tat de guerre permanente.<\/p>\n<p>Hobbes a d\u00e9montr\u00e9 avec une rigueur g\u00e9om\u00e9trique implacable qu&rsquo;aucune morale spontan\u00e9e, aucune bienveillance naturelle et aucune n\u00e9gociation informelle ne peuvent stabiliser la coop\u00e9ration r\u00e9ciproque tant que le spectre de la d\u00e9fection d&rsquo;autrui n&rsquo;est pas structurellement neutralis\u00e9. Seule l&rsquo;instauration d&rsquo;un \u00ab tiers garant \u00bb muni d&rsquo;un pouvoir coercitif absolu \u2014 le L\u00e9viathan \u2014 permet de modifier artificiellement la matrice des gains des agents \u00e9conomiques : en infligeant une p\u00e9nalit\u00e9 insurmontable \u00e0 tout individu qui enfreint la r\u00e8gle commune, le souverain rend la trahison irrationnelle et garantit la stabilit\u00e9 de la coop\u00e9ration. Cette d\u00e9couverte hobbienne forme encore aujourd&rsquo;hui le socle indiscut\u00e9 de l&rsquo;analyse \u00e9conomique des institutions publiques, de la th\u00e9orie des biens publics et de la gouvernance des communs.<\/p>\n<h3>10.3 Le behaviorisme et le computationnalisme de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la philosophie de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie cognitive, Thomas Hobbes s&rsquo;impose r\u00e9trospectivement comme le patriarche incontournable du behaviorisme m\u00e9thodologique et du computationnalisme contemporain. En r\u00e9duisant sans compromis l&rsquo;action humaine \u00e0 un encha\u00eenement d\u00e9terministe de stimulations sensorielles m\u00e9caniques et de r\u00e9ponses physiologiques musculaires (mod\u00e8le stimulus-r\u00e9ponse), Hobbes a d\u00e9pouill\u00e9 la psychologie de ses oripeaux spiritualistes bien avant les travaux fondateurs de John Watson ou de B.F. Skinner. L&rsquo;action n&rsquo;est point l&rsquo;\u00e9manation miraculeuse d&rsquo;une libert\u00e9 transcendantale ind\u00e9termin\u00e9e, mais la derni\u00e8re phase visible d&rsquo;un processus causal physique rigoureux.<\/p>\n<p>Ce mat\u00e9rialisme d\u00e9terministe conduit Hobbes \u00e0 r\u00e9cuser sans appel la notion scolastique et chr\u00e9tienne de \u00ab libre arbitre \u00bb. Pour le philosophe anglais, la volont\u00e9 humaine n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re une facult\u00e9 souveraine capable d&rsquo;initier un acte sans cause pr\u00e9alable : elle n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que \u00ab le dernier app\u00e9tit lors d&rsquo;une d\u00e9lib\u00e9ration \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;impulsion motrice pr\u00e9pond\u00e9rante qui emporte m\u00e9caniquement la d\u00e9cision une fois que la balance entre les d\u00e9sirs et les craintes a achev\u00e9 ses oscillations corporelles. Les hommes se croient libres uniquement parce qu&rsquo;ils sont conscients de leurs app\u00e9tits et de leurs actes imm\u00e9diats, mais demeurent totalement ignorants des cha\u00eenes causales mat\u00e9rielles qui les d\u00e9terminent inexorablement \u00e0 d\u00e9sirer ce qu&rsquo;ils d\u00e9sirent.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la conception hobbienne de la pens\u00e9e comme manipulation calculatoire de symboles linguistiques pr\u00e9figure de fa\u00e7on prodigieuse les th\u00e8ses du p\u00e8re de l&rsquo;intelligence artificielle contemporaine, Alan Turing, et le fonctionnalisme computationnel d&rsquo;un Jerry Fodor. En assimilant le raisonnement \u00e0 une arithm\u00e9tique de marques nominales, Hobbes a ouvert la voie \u00e0 la possibilit\u00e9 th\u00e9orique de concevoir des machines artificielles capables de ratiocination. Si penser consiste \u00e0 combiner, additionner et soustraire des repr\u00e9sentations mat\u00e9rielles selon des r\u00e8gles formelles d&rsquo;inf\u00e9rence, alors le cerveau biologique n&rsquo;est qu&rsquo;un substrat physique contingent parmi d&rsquo;autres, annon\u00e7ant avec plusieurs si\u00e8cles d&rsquo;avance la dissolution de la barri\u00e8re ontologique entre le vivant pensant et la machine informatique.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats critiques et r\u00e9ceptions philosophiques et psychanalytiques<\/h2>\n<h3>11.1 La controverse rousseauiste : bont\u00e9 originelle contre d\u00e9pravation naturelle<\/h3>\n<p>La publication des th\u00e8ses de Thomas Hobbes a d\u00e9clench\u00e9 une onde de choc intellectuelle majeure \u00e0 travers les Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes, suscitant des r\u00e9actions passionn\u00e9es d&rsquo;adh\u00e9sion ou de rejet v\u00e9h\u00e9ment. Au premier rang de ses contradicteurs les plus illustres et les plus profonds figure Jean-Jacques Rousseau. Dans son <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1049231w\">Discours sur l&rsquo;origine et les fondements de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/a> (1755), le citoyen de Gen\u00e8ve adresse au philosophe de Malmesbury un reproche m\u00e9thodologique fondamental qui demeure l&rsquo;une des critiques les plus puissantes jamais formul\u00e9es contre le syst\u00e8me du L\u00e9viathan.<\/p>\n<p>Pour Rousseau, Hobbes a commis l&rsquo;erreur m\u00e9thodologique monumentale de projeter abusivement dans l&rsquo;\u00e9tat de nature des passions et des tares psychologiques qui ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que le produit corrupteur de la soci\u00e9t\u00e9 civile naissante. L&rsquo;homme d\u00e9peint par Hobbes \u2014 cet \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par la soif de gloire, la cupidit\u00e9 accumulatrice, la susceptibilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;insulte et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 du temps futur \u2014 n&rsquo;est point l&rsquo;homme naturel originaire, mais le bourgeois civilis\u00e9 de l&rsquo;Angleterre marchande du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle, d\u00e9figur\u00e9 par les artifices de la socialisation marchande et de l&rsquo;amour-propre comp\u00e9titif. Rousseau soutient que l&rsquo;homme v\u00e9ritablement sauvage, d\u00e9pourvu d&rsquo;industrie, de langage \u00e9labor\u00e9 et de domicile fixe, ne connaissait ni l&rsquo;orgueil de la comparaison ni la soif de domination, vivant dans une autarcie paisible r\u00e9gie par l&rsquo;amour de soi et mod\u00e9r\u00e9e par le sentiment inn\u00e9 de la <em>piti\u00e9<\/em>, cette r\u00e9pugnance universelle \u00e0 voir souffrir ou p\u00e9rir son semblable.<\/p>\n<p>Cette querelle matricielle sur la bont\u00e9 originelle ou la conflictualit\u00e9 constitutive de la nature humaine engage des visions politiques et p\u00e9dagogiques diam\u00e9tralement oppos\u00e9es qui structurent encore notre d\u00e9bat contemporain. L\u00e0 o\u00f9 Hobbes conclut \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;un \u00c9tat autoritaire et vertical pour r\u00e9primer une nature humaine invariablement violente et \u00e9go\u00efste, Rousseau postule au contraire la parfaite perfectibilit\u00e9 humaine : le mal social d\u00e9coule des mauvaises institutions et de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e usurpatrice, et le salut politique r\u00e9side non pas dans la soumission \u00e0 un L\u00e9viathan coercitif, mais dans l&rsquo;av\u00e8nement d\u00e9mocratique d&rsquo;une volont\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale o\u00f9 la libert\u00e9 naturelle se transfigure en libert\u00e9 civile et morale r\u00e9publicaine.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise du sentiment moral et la sympathie<\/h3>\n<p>Au cours du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle britannique, l&rsquo;anthropologie pessimiste de Hobbes fut soumise \u00e0 un assaut intellectuel coordonn\u00e9 men\u00e9 par les ma\u00eetres de l&rsquo;\u00c9cole \u00e9cossaise du sentiment moral, au premier rang desquels figurent Lord Shaftesbury, Francis Hutcheson et plus tard <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hume-moral\/\">David Hume<\/a> et Adam Smith. Ces penseurs r\u00e9cusent vigoureusement l&rsquo;\u00e9go\u00efsme psychologique int\u00e9gral de Hobbes, le jugeant fond\u00e9 sur une vision tronqu\u00e9e, myope et inutilement cynique de l&rsquo;architecture affective de la subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Contre la th\u00e8se hobbesienne selon laquelle chaque action d&rsquo;apparente g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, d&rsquo;amiti\u00e9 ou de d\u00e9vouement charitable ne serait qu&rsquo;une manifestation clandestine de l&rsquo;amour-propre cherchant \u00e0 d\u00e9ployer sa puissance ou \u00e0 conjurer par procuration sa propre d\u00e9ch\u00e9ance, Shaftesbury et Hutcheson d\u00e9montrent l&rsquo;existence au sein de l&rsquo;\u00e2me humaine d&rsquo;un v\u00e9ritable \u00ab sens moral \u00bb inn\u00e9. L&rsquo;homme est dou\u00e9 de penchants sociaux imm\u00e9diats, d&rsquo;inclinations \u00e0 la bienveillance spontan\u00e9e et d&rsquo;un amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 pour l&rsquo;ordre et le bonheur de son entourage, passions positives qui ne sauraient \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 un calcul m\u00e9canique d&rsquo;autoconservation sans trahir la richesse de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<p>David Hume parfait cette r\u00e9futation dans son <em>Enqu\u00eate sur les principes de la morale<\/em> (1751) en forgeant sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie de la <em>sympathie<\/em> (l&#8217;empathie contemporaine). Hume d\u00e9montre que les \u00eatres humains disposent de miroirs affectifs int\u00e9rieurs qui leur font imm\u00e9diatement partager, par une contagion \u00e9motionnelle naturelle, la joie ou la douleur de leurs semblables. Cette sociabilit\u00e9 spontan\u00e9e rend possible l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une concorde civile sans qu&rsquo;il soit imp\u00e9rativement besoin d&rsquo;\u00e9riger un monstre \u00e9tatique absolutiste pour tenir les citoyens en respect. La morale pour l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise est fille du sentiment partag\u00e9 et des convenances coutumi\u00e8res, et non point d&rsquo;un chantage \u00e0 la terreur p\u00e9nale orchestr\u00e9 par un despote artificiel.<\/p>\n<h3>11.3 Parall\u00e8les psychanalytiques : le L\u00e9viathan face au Surmoi freudien<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des ab\u00eemes de la psych\u00e9 humaine men\u00e9e par Thomas Hobbes a trouv\u00e9 au vingti\u00e8me si\u00e8cle une r\u00e9sonance spectaculaire et f\u00e9conde au sein de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel de la psychanalyse inaugur\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Sigmund-Freud\">Sigmund Freud<\/a>. Les convergences \u00e9pist\u00e9mologiques et anthropologiques entre les deux penseurs sont d&rsquo;une limpidit\u00e9 saisissante : tous deux partagent une conception rigoureusement mat\u00e9rialiste et pulsionnelle de l&rsquo;inconscient, tous deux rejettent les illusions religieuses et les niaiseries moralisatrices sur l&rsquo;ang\u00e9lisme originel de l&rsquo;homme, et tous deux con\u00e7oivent la civilisation comme un artifice fragile arrach\u00e9 \u00e0 grand-peine aux t\u00e9n\u00e8bres d&rsquo;une barbarie toujours pr\u00eate \u00e0 rena\u00eetre de ses cendres.<\/p>\n<p>Le conatus hobbesien et sa qu\u00eate inextinguible de pouvoir trouvent un \u00e9quivalent quasi parfait dans la th\u00e9orie freudienne des pulsions de vie (la <em>libido<\/em> et le principe de plaisir), tandis que l&rsquo;agressivit\u00e9 destructrice de l&rsquo;\u00e9tat de nature \u2014 cette guerre de tous contre tous o\u00f9 \u00ab l&rsquo;homme est un loup pour l&rsquo;homme \u00bb (<em>homo homini lupus<\/em>, formule emprunt\u00e9e \u00e0 Plaute que Hobbes popularisa dans l&rsquo;\u00e9p\u00eetre d\u00e9dicatoire du <em>De Cive<\/em>) \u2014 pr\u00e9figure de fa\u00e7on prodigieuse la d\u00e9couverte tardive par Freud de la redoutable pulsion de mort et d&rsquo;an\u00e9antissement (<em>Thanatos<\/em>).<\/p>\n<p>Le chef-d&rsquo;\u0153uvre sociologique de Freud, <em>Malaise dans la civilisation<\/em> (1930), pourrait presque \u00eatre lu comme un commentaire psychanalytique direct du L\u00e9viathan : la civilisation y est explicitement d\u00e9finie comme un gigantesque dispositif de s\u00e9curit\u00e9 exigeant de chaque individu le sacrifice et le renoncement douloureux \u00e0 une part massive de ses pulsions agressives et sexuelles originelles en \u00e9change d&rsquo;une parcelle de s\u00e9curit\u00e9 physique garantie par la communaut\u00e9. De surcro\u00eet, le processus par lequel le L\u00e9viathan hobbesien est int\u00e9rioris\u00e9 par les citoyens comme figure d&rsquo;autorit\u00e9 souveraine pour conjurer la terreur correspond point par point \u00e0 la gen\u00e8se du <em>Surmoi<\/em> freudien : la puissance r\u00e9pressive ext\u00e9rieure du p\u00e8re ancestral ou du souverain temporel est introjet\u00e9e au plus profond du psychisme individuel pour y r\u00e9gner sous la forme impitoyable de la mauvaise conscience civilis\u00e9e, domestiquant les fureurs pulsionnelles sous le fouet de l&rsquo;inhibition normative.<\/p>\n<h2>12. Port\u00e9e contemporaine : Thomas Hobbes \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 collective<\/h2>\n<h3>12.1 La crise du lien social et le retour des passions anxiog\u00e8nes<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;appartenir \u00e0 une \u00e9poque intellectuelle r\u00e9volue, la philosophie de Thomas Hobbes s&rsquo;impose aujourd&rsquo;hui avec une urgence clinique renouvel\u00e9e au c\u0153ur de nos soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques avanc\u00e9es du d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. Nous traversons une p\u00e9riode de d\u00e9composition historique marqu\u00e9e par l&rsquo;effritement vertigineux de la confiance citoyenne envers les institutions repr\u00e9sentatives traditionnelles, par l&rsquo;agonie des grands r\u00e9cits \u00e9mancipateurs universels et par la r\u00e9\u00e9mergence brutale de passions que l&rsquo;on croyait \u00e0 jamais \u00e9teintes par la prosp\u00e9rit\u00e9 lib\u00e9rale : la m\u00e9fiance tribale, la haine identitaire et la peur visc\u00e9rale de l&rsquo;effondrement \u00e9cosyst\u00e9mique ou sociopolitique.<\/p>\n<p>La polarisation spectaculaire qui fracture les d\u00e9mocraties occidentales contemporaines, fragment\u00e9es en communaut\u00e9s \u00e9tanches et antagonistes incapables de s&rsquo;accorder sur un socle minimal de v\u00e9rit\u00e9s partag\u00e9es, r\u00e9active sous nos yeux la matrice de la guerre hobbienne. Lorsque le d\u00e9bat civique se transforme en un jeu \u00e0 somme nulle o\u00f9 chaque camp suspecte son adversaire de vouloir l&rsquo;an\u00e9antir symboliquement ou \u00e9conomiquement s&rsquo;il parvient au pouvoir, l&rsquo;ombre de la <em>diffidence<\/em> (la m\u00e9fiance pr\u00e9ventive hobbienne) resurgit avec toute sa puissance destructrice. Les citoyens, taraud\u00e9s par l&rsquo;angoisse de leur propre d\u00e9ch\u00e9ance, en viennent \u00e0 r\u00e9clamer avec v\u00e9h\u00e9mence des mesures p\u00e9nales d&rsquo;exception contre leurs concitoyens jug\u00e9s d\u00e9loyaux.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;avalanche continue de crises globales et d&rsquo;urgences collectives in\u00e9dites \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des paniques sanitaires mondiales, des d\u00e9sastres \u00e9cologiques annonc\u00e9s du d\u00e9r\u00e8glement climatique ou de la r\u00e9surgence de conflits imp\u00e9riaux sanglants sur le sol europ\u00e9en \u2014 r\u00e9installe l&rsquo;angoisse de la mort et de la pr\u00e9carit\u00e9 corporelle comme la passion cardinale de la gouvernance contemporaine. Dans ces moments de vuln\u00e9rabilit\u00e9 existentielle paroxystique, les populations occidentales ont consenti avec un soulagement r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 l&rsquo;extension fulgurante des pr\u00e9rogatives de contrainte des \u00c9tats, validant avec \u00e9clat l&rsquo;aphorisme de Malmesbury : face au p\u00e9ril supr\u00eame de la destruction biologique, la libert\u00e9 n\u00e9gative c\u00e8de instantan\u00e9ment la place \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif premier de la survie prot\u00e9g\u00e9e par le bouclier r\u00e9galien.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;espace num\u00e9rique et la r\u00e9actualisation de la violence verbale<\/h3>\n<p>Nulle part l&rsquo;anthropologie hobbesienne ne trouve d&rsquo;illustration plus saisissante et troublante que dans l&rsquo;architecture technique et sociale de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/ethics-social-networking\/\">espace num\u00e9rique<\/a> contemporain, tout particuli\u00e8rement sur les plateformes de r\u00e9seaux sociaux. Ces ar\u00e8nes virtuelles constituent une r\u00e9actualisation presque pure, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire, de l&rsquo;\u00e9tat de nature hobbesien dans son versant le plus corrosif : la guerre permanente pour la r\u00e9putation, l&rsquo;honneur et l&rsquo;estime de soi.<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux contemporains fonctionnent en effet comme des microcosmes d\u00e9r\u00e9gul\u00e9s d&rsquo;affrontement pour la reconnaissance symbolique, gouvern\u00e9s par l&rsquo;\u00e9conomie algorithmique de l&rsquo;attention et des mentions approbatrices (<em>likes<\/em>). L&rsquo;individu moderne y est constamment enjoint d&rsquo;exhiber son intimit\u00e9, d&rsquo;accumuler des signes de capital social et de mesurer sa valeur propre au nombre de ses admirateurs virtuels. Cette tyrannie de l&rsquo;estime publique catalyse une hypertrophie monstrueuse de la <em>vaine gloire<\/em> hobbienne : chaque utilisateur s&rsquo;expose \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique permanente, o\u00f9 la moindre contradiction, le moindre commentaire sarcastique ou la moindre marque de d\u00e9dain num\u00e9rique est v\u00e9cue comme une agression insupportable n\u00e9cessitant des repr\u00e9sailles imm\u00e9diates sous forme de lynchage m\u00e9diatique orchestr\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;anonymat relatif ou la d\u00e9sincarnation physique des \u00e9crans num\u00e9riques amplifie d\u00e9mesur\u00e9ment cette agressivit\u00e9 d\u00e9sinhib\u00e9e en neutralisant les freins corporels coutumiers de la civilit\u00e9. L&rsquo;espace num\u00e9rique redevient une jungle verbale de factions enrag\u00e9es o\u00f9 r\u00e8gne la guerre de tous contre tous pour la domination algorithmique de l&rsquo;attention. Face \u00e0 cette prolif\u00e9ration incontr\u00f4lable de violences discursives, de d\u00e9sinformation toxique et de d\u00e9chirements s\u00e9ditieux, on assiste de mani\u00e8re tout \u00e0 fait hobbienne \u00e0 une demande pressante et grandissante des citoyens et des gouvernements r\u00e9clamant l&rsquo;intervention souveraine d&rsquo;une nouvelle figure d&rsquo;autorit\u00e9 : un \u00ab cyber-L\u00e9viathan \u00bb algorithmique, incarn\u00e9 par des mod\u00e9rations automatis\u00e9es implacables ou par la r\u00e9gulation \u00e9tatique directe des flux d&rsquo;information, prouvant que la technique la plus avanc\u00e9e ne fait que r\u00e9actualiser la n\u00e9cessit\u00e9 ancestrale du pouvoir coercitif pour endiguer le chaos primitif.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se : la pertinence ind\u00e9l\u00e9bile de l&rsquo;anthropologie hobbesienne<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e de l&rsquo;univers conceptuel de Thomas Hobbes, ce qui frappe avec la plus grande force l&rsquo;esprit contemporain est la lucidit\u00e9 impitoyable et sans complaisance dont fait preuve le philosophe anglais face \u00e0 la fragilit\u00e9 structurelle de l&rsquo;ordre politique. Hobbes nous pr\u00e9serve des illusions na\u00efves du progressisme b\u00e9at ou de l&rsquo;humanisme sentimental : la civilisation, les institutions r\u00e9publicaines et l&rsquo;\u00c9tat de droit ne constituent point des conqu\u00eates historiques irr\u00e9versibles ou des \u00e9tats de repos naturels dans lesquels l&rsquo;humanit\u00e9 pourrait s&rsquo;endormir avec indolence. Ils sont des artefacts techniques complexes et infiniment fragiles, des \u00e9difices artificiels \u00e9rig\u00e9s contre la gravit\u00e9 chaotique de nos passions \u00e9go\u00efstes \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Le r\u00e9alisme psychologique de Hobbes constitue un antidote philosophique indispensable contre toutes les utopies politiques d\u00e9connect\u00e9es de la chair et des impulsions motrices du corps humain. Penser la politique \u00e0 partir de ce que les hommes devraient id\u00e9alement \u00eatre plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 partir de ce qu&rsquo;ils sont r\u00e9ellement \u2014 des corps en mouvement anim\u00e9s par la peur de la mort, la faim prospective et la soif relationnelle de puissance \u2014, c&rsquo;est condamner in\u00e9luctablement toute tentative d&rsquo;ing\u00e9nierie sociale \u00e0 s&rsquo;ab\u00eemer dans le fanatisme doctrinaire, la guerre civile ou la terreur totalitaire. C&rsquo;est en regardant en face l&rsquo;ab\u00eeme de notre propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la violence latente log\u00e9e au creux de nos instincts que l&rsquo;on peut concevoir les digues institutionnelles capables de nous pr\u00e9munir contre notre propre destruction.<\/p>\n<p>Le legs immortel de Thomas Hobbes \u00e0 la culture mondiale ne r\u00e9side donc pas dans un \u00e9loge servile de la tyrannie politique, mais dans une extraordinaire le\u00e7on de vigilance lucide et de courage intellectuel. N\u00e9 de l&rsquo;angoisse visc\u00e9rale devant l&rsquo;Invincible Armada, forg\u00e9 dans le sang et la fureur de la guerre civile anglaise, son syst\u00e8me d\u00e9montre magistralement que c&rsquo;est paradoxalement en analysant avec la plus froide rigueur g\u00e9om\u00e9trique notre terreur la plus sombre que la raison humaine parvient \u00e0 concevoir les conditions p\u00e9rennes de sa propre lumi\u00e8re, de sa dignit\u00e9 politique et de sa survie pacifi\u00e9e sur cette terre des hommes.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bacon, F. (2000). <em>The New Organon<\/em> (L. Jardine &#038; M. Silverthorne, \u00c9d.). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/bacon-the-new-organon\/0150CFE27FE4DBC8C3F5DC193FA4F0C0\">https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/bacon-the-new-organon\/0150CFE27FE4DBC8C3F5DC193FA4F0C0<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (2010). <em>Malaise dans la civilisation<\/em> (P. Cotet, R. Lain\u00e9, &#038; J. Stute-Cadiot, Trad.). Points. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1930). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5441334k\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5441334k<\/a><\/li>\n<li>Gauthier, D. (1969). <em>The Logic of Leviathan: The Moral and Political Theory of Thomas Hobbes<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/the-logic-of-leviathan-9780198246169\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/the-logic-of-leviathan-9780198246169<\/a><\/li>\n<li>Hobbes, T. (1651). <em>Leviathan, or The Matter, Forme and Power of a Commonwealth Ecclesiasticall and Civil<\/em> (A. R. Waller, \u00c9d.). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/3207\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/3207<\/a><\/li>\n<li>Hobbes, T. (1839-1845). <em>The English Works of Thomas Hobbes of Malmesbury<\/em> (W. Molesworth, \u00c9d., 11 vol.). Bohn. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/oll.libertyfund.org\/person\/thomas-hobbes\">https:\/\/oll.libertyfund.org\/person\/thomas-hobbes<\/a><\/li>\n<li>Hobbes, T. (1999). <em>\u00c9l\u00e9ments de loi naturelle et politique<\/em> (D. Roux, Trad.). Le Livre de Poche. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.livredepoche.com\/livre\/elements-de-loi-naturelle-et-politique-9782253905479\">https:\/\/www.livredepoche.com\/livre\/elements-de-loi-naturelle-et-politique-9782253905479<\/a><\/li>\n<li>Hobbes, T. (2000). <em>De Cive. Le Citoyen, ou Les Fondements de la politique<\/em> (S. Sorbi\u00e8re, Trad.). Flammarion. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1642). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5441334k\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k5441334k<\/a><\/li>\n<li>Hume, D. (1998). <em>An Enquiry Concerning the Principles of Morals<\/em> (T. L. Beauchamp, \u00c9d.). Oxford University Press. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1751). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/book\/12111\">https:\/\/academic.oup.com\/book\/12111<\/a><\/li>\n<li>Malcolm, N. (2002). <em>Aspects of Hobbes<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/academic.oup.com\/book\/7325\">https:\/\/academic.oup.com\/book\/7325<\/a><\/li>\n<li>Pinker, S. (2011). <em>The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined<\/em>. Viking Penguin. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/305216\/the-better-angels-of-our-nature-by-steven-pinker\/\">https:\/\/www.penguinrandomhouse.com\/books\/305216\/the-better-angels-of-our-nature-by-steven-pinker\/<\/a><\/li>\n<li>Rousseau, J.-J. (1992). <em>Discours sur l&rsquo;origine et les fondements de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em> (J. Starobinski, \u00c9d.). Gallimard. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1755). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1049231w\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1049231w<\/a><\/li>\n<li>Skinner, Q. (1996). <em>Reason and Rhetoric in the Philosophy of Hobbes<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/reason-and-rhetoric-in-the-philosophy-of-hobbes\/F8C06C174C3DE1543881452C4DE6E52D\">https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/reason-and-rhetoric-in-the-philosophy-of-hobbes\/F8C06C174C3DE1543881452C4DE6E52D<\/a><\/li>\n<li>Skinner, Q. (2008). <em>Hobbes and Republican Liberty<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/hobbes-and-republican-liberty\/849B3BC499E2D852C5C369EB00F5FF36\">https:\/\/www.cambridge.org\/core\/books\/hobbes-and-republican-liberty\/849B3BC499E2D852C5C369EB00F5FF36<\/a><\/li>\n<li>Strauss, L. (1952). <em>The Political Philosophy of Hobbes: Its Basis and Its Genesis<\/em> (E. M. Sinclair, Trad.). University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/P\/bo3684179.html\">https:\/\/press.uchicago.edu\/ucp\/books\/book\/chicago\/P\/bo3684179.html<\/a><\/li>\n<li>Tuck, R. (1989). <em>Hobbes<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/hobbes-a-very-short-introduction-9780192802552\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/hobbes-a-very-short-introduction-9780192802552<\/a><\/li>\n<li>Zarka, Y. C. (1995). <em>La D\u00e9cision m\u00e9taphysique de Hobbes : Les conditions de la politique<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/La_d%C3%A9cision_m%C3%A9taphysique_de_Hobbes\">https:\/\/www.puf.com\/content\/La_d%C3%A9cision_m%C3%A9taphysique_de_Hobbes<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique et psychologique exhaustive de la pens\u00e9e de Thomas Hobbes (1588-1679), explorant la nature humaine, les passions et l&rsquo;ordre politique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[28347,5259,291],"tags":[28350,28349,28351,2032,28348],"class_list":["post-18061","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-des-idees","category-philosophie","category-psychologie","tag-etat-de-nature","tag-leviathan","tag-philosophie-politique","tag-psychologie-politique","tag-thomas-hobbes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18061","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18061"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18061\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18061"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18061"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18061"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}