{"id":18045,"date":"2026-10-16T08:20:30","date_gmt":"2026-10-16T08:20:30","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/thierry-william-preyer-1841-1897\/"},"modified":"2026-10-16T08:20:30","modified_gmt":"2026-10-16T08:20:30","slug":"thierry-william-preyer-1841-1897","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=thierry-william-preyer-1841-1897","title":{"rendered":"Thierry William Preyer &#8211; 1841 1897"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire des sciences du XIXe si\u00e8cle est fr\u00e9quemment domin\u00e9e par les figures monumentales de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Darwin\">Charles Darwin<\/a>, de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_Bernard\">Claude Bernard<\/a> ou de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Wilhelm_Wundt\">Wilhelm Wundt<\/a>. Pourtant, au carrefour pr\u00e9cis de la physiologie exp\u00e9rimentale, de la th\u00e9orie \u00e9volutionniste et de l&rsquo;observation psychologique naissante, \u00e9merge l&rsquo;\u0153uvre colossale et singuli\u00e8re de <strong>Thierry William Preyer<\/strong> (1841-1897). Physiologiste de formation germano-britannique, professeur titulaire \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;I\u00e9na d\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de vingt-huit ans, Preyer a op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique en arrachant l&rsquo;\u00e9tude du nourrisson aux sp\u00e9culations philosophiques et aux anecdotes familiales d\u00e9sordonn\u00e9es, pour la constituer en un champ de recherche scientifique empirique, m\u00e9thodique et syst\u00e9matique.<\/p>\n<p>Son ouvrage magistral publi\u00e9 en 1882, <em>Die Seele des Kindes<\/em> (L&rsquo;\u00c2me de l&rsquo;enfant), repr\u00e9sente l&rsquo;acte de naissance officiel de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_du_d%C3%A9veloppement\">psychologie du d\u00e9veloppement<\/a>. En appliquant \u00e0 l&rsquo;observation de son propre fils Axel les protocoles rigoureux de la physiologie sensorielle de l&rsquo;\u00e9cole de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_von_Helmholtz\">Hermann von Helmholtz<\/a> et les grilles d&rsquo;analyse du transformisme darwinien, Preyer a \u00e9tabli un paradigme in\u00e9dit. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple recueil de faits biographiques, ses travaux conjuguent l&#8217;embryologie fonctionnelle, l&rsquo;h\u00e9matologie, la psychoacoustique et la linguistique dans un cadre th\u00e9orique unifi\u00e9, guid\u00e9 par la conviction profonde que la gen\u00e8se de l&rsquo;esprit humain ne peut se comprendre qu&rsquo;\u00e0 travers l&rsquo;analyse m\u00e9ticuleuse de ses bases mat\u00e9rielles et de son histoire \u00e9volutive.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une exploration int\u00e9grale et approfondie de la trajectoire intellectuelle, des protocoles exp\u00e9rimentaux et de la post\u00e9rit\u00e9 th\u00e9orique de Thierry William Preyer. Des laboratoires de Bonn et d&rsquo;I\u00e9na aux d\u00e9bats contemporains sur la psychobiologie p\u00e9rinatale, en passant par ses controverses f\u00e9condes avec Wilhelm Wundt et son amiti\u00e9 scientifique ind\u00e9fectible avec Ernst Haeckel, cette \u00e9tude met en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence d&rsquo;une pens\u00e9e qui a su anticiper les grandes d\u00e9couvertes de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de Jean Piaget et les mod\u00e8les neurod\u00e9veloppementaux actuels.<\/p>\n<h2>1. 1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1841-1897)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et double ancrage culturel<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 4 juillet 1841 \u00e0 Moss Side, une localit\u00e9 industrielle situ\u00e9e dans la p\u00e9riph\u00e9rie imm\u00e9diate de Manchester, Thierry William Preyer grandit dans un contexte marqu\u00e9 par l&rsquo;effervescence technique et \u00e9conomique de l&rsquo;Angleterre victorienne. Issu d&rsquo;une famille d&rsquo;industriels et de n\u00e9gociants prosp\u00e8res aux ramifications cosmopolites, le jeune Preyer b\u00e9n\u00e9ficie d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge d&rsquo;une \u00e9ducation bilingue et ouverte sur le continent europ\u00e9en. Les attaches britanniques de sa famille lui conf\u00e8rent un pragmatisme intellectuel, une familiarit\u00e9 pr\u00e9coce avec la langue anglaise et un attachement visc\u00e9ral aux m\u00e9thodes empiriques caract\u00e9ristiques de la tradition philosophique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/John_Locke\">John Locke<\/a> et de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hume\">David Hume<\/a>. Cependant, ce berceau d&rsquo;outre-Manche ne constitue que la premi\u00e8re assise de sa personnalit\u00e9 scientifique, rapidement enrichie par les traditions acad\u00e9miques germaniques.<\/p>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1850, sa famille d\u00e9cide de s&rsquo;installer en Allemagne, contraignant le jeune gar\u00e7on \u00e0 une scolarit\u00e9 au sein des gymnases rh\u00e9nans o\u00f9 la rigueur philologique le dispute \u00e0 l&rsquo;enseignement approfondi des sciences exactes. Cette acculturation allemande s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9cisive : Preyer assimile avec enthousiasme le mod\u00e8le de la <em>Wissenschaft<\/em> germanique, caract\u00e9ris\u00e9 par la primaut\u00e9 accord\u00e9e au laboratoire exp\u00e9rimental, \u00e0 la libert\u00e9 acad\u00e9mique (<em>Lernfreiheit<\/em>) et \u00e0 une exigence syst\u00e9matique de d\u00e9monstration mat\u00e9rielle. Cette double identit\u00e9 culturelle et linguistique le placera tout au long de son existence dans une position privil\u00e9gi\u00e9e de passeur d&rsquo;id\u00e9es, capable de faire dialoguer le naturalisme britannique avec la physiologie universitaire allemande, r\u00e9put\u00e9e pour \u00eatre la plus rigoureuse et la plus f\u00e9conde de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures incarnent \u00e0 la perfection l&rsquo;id\u00e9al de polyvalence interdisciplinaire qui pr\u00e9vaut alors au sein de l&rsquo;\u00e9lite scientifique. Il s&rsquo;inscrit initialement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Bonn pour y \u00e9tudier les sciences naturelles et la chimie min\u00e9rale aupr\u00e8s de ma\u00eetres r\u00e9put\u00e9s, avant de s&rsquo;orienter vers la m\u00e9decine et la physiologie. Sa soif de savoir le conduit ensuite \u00e0 Berlin, o\u00f9 il suit les cours magistraux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_du_Bois-Reymond\">Emil du Bois-Reymond<\/a> et de Rudolf Virchow, puis \u00e0 Vienne, alors \u00e9picentre de la clinique m\u00e9dicale moderne. Cette trajectoire itin\u00e9rante lui permet de croiser les techniques de dissection anatomique les plus pointues avec les m\u00e9thodes de quantification physico-chimique appliqu\u00e9es aux mati\u00e8res vivantes, forgeant ainsi un esprit rebelle \u00e0 toute forme de dogmatisme m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>En 1862, Preyer soutient avec \u00e9clat sa th\u00e8se de doctorat \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Bonn, consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;action toxique de l&rsquo;acide cyanhydrique et \u00e0 ses effets inhibiteurs sur les \u00e9changes respiratoires des tissus. Ce travail inaugural t\u00e9moigne d\u00e9j\u00e0 de ses deux int\u00e9r\u00eats majeurs : la biochimie du sang et l&rsquo;excitabilit\u00e9 neuro-musculaire. Deux ans plus tard, il compl\u00e8te sa formation m\u00e9dicale en obtenant le grade de docteur en m\u00e9decine \u00e0 Berlin. Cette double certification universitaire scelle son statut de physiologiste d&rsquo;avant-garde, arm\u00e9 d&rsquo;un appareillage conceptuel et m\u00e9thodologique complet qui lui permettra d&rsquo;aborder sans complexe les \u00e9nigmes du d\u00e9veloppement embryologique et des fonctions nerveuses sup\u00e9rieures.<\/p>\n<h3>1.2 Parcours acad\u00e9mique et chaires professorales \u00e0 I\u00e9na<\/h3>\n<p>L&rsquo;ascension universitaire de Thierry William Preyer est fulgurante. Apr\u00e8s avoir exerc\u00e9 comme <em>Privatdozent<\/em> \u00e0 Bonn, o\u00f9 ses recherches sur le spectre sanguin et la respiration cellulaire attirent l&rsquo;attention de la communaut\u00e9 internationale, il re\u00e7oit en 1869, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge particuli\u00e8rement pr\u00e9coce de vingt-huit ans, sa nomination en tant que professeur titulaire de physiologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;I\u00e9na. Il est \u00e9galement nomm\u00e9 directeur de l&rsquo;Institut de physiologie de cette prestigieuse institution thuringienne. Cette chaire n&rsquo;est pas une simple tribune professorale : elle conf\u00e8re au jeune savant la responsabilit\u00e9 mat\u00e9rielle d&rsquo;\u00e9difier un centre de recherche exp\u00e9rimental moderne capable de rivaliser avec les instituts de Leipzig ou de Berlin.<\/p>\n<p>D\u00e8s sa prise de fonction, Preyer consacre une \u00e9nergie consid\u00e9rable \u00e0 transformer l&rsquo;infrastructure mat\u00e9rielle de l&rsquo;Institut de physiologie d&rsquo;I\u00e9na. Il acquiert des instruments de mesure de pr\u00e9cision ultramodernes : myographes, kymographes, sphygmographes, spectroscopes \u00e0 haute r\u00e9solution et tables de vivisection thermor\u00e9gul\u00e9es. Il y \u00e9tablit des protocoles rigoureux d&rsquo;exp\u00e9rimentation animale, tout en ouvrant ses laboratoires aux \u00e9tudiants avanc\u00e9s d\u00e9sireux de s&rsquo;initier \u00e0 la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale. Sous son \u00e9gide, le laboratoire d&rsquo;I\u00e9na devient un foyer intellectuel vibrant d&rsquo;o\u00f9 \u00e9manent des dizaines de publications fondatrices portant sur l&rsquo;h\u00e9matologie, la physiologie sensorielle et l&rsquo;\u00e9tude des r\u00e9flexes primaires chez les vert\u00e9br\u00e9s inf\u00e9rieurs et sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode est \u00e9galement marqu\u00e9e par une collaboration intellectuelle fusionnelle avec les grandes figures savantes qui font la renomm\u00e9e d&rsquo;I\u00e9na, au premier rang desquelles tr\u00f4ne le zoologiste et philosophe de la nature <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ernst_Haeckel\">Ernst Haeckel<\/a>. Entre le th\u00e9oricien flamboyant du monisme \u00e9volutionniste et l&rsquo;exp\u00e9rimentateur scrupuleux qu&rsquo;est Preyer, se noue une amiti\u00e9 intellectuelle profonde qui durera pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies. I\u00e9na est alors consid\u00e9r\u00e9e comme la citadelle europ\u00e9enne du darwinisme, un lieu de bouillonnement id\u00e9ologique o\u00f9 la biologie \u00e9volutive tente d&rsquo;unifier la compr\u00e9hension de la mati\u00e8re inorganique, de l&rsquo;organisation cellulaire et de la conscience r\u00e9flexive. Preyer s&rsquo;impr\u00e8gne de cette \u00e9mulation permanente, qui r\u00e9oriente progressivement son regard de physiologiste vers les grandes \u00e9nigmes du transformisme biologique.<\/p>\n<p>Cependant, l&rsquo;intensit\u00e9 de son engagement scientifique et une charge d&rsquo;enseignement \u00e9crasante finissent par alt\u00e9rer gravement son \u00e9tat de sant\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral. Souffrant de troubles nerveux r\u00e9currents et d&rsquo;affections respiratoires chroniques aggrav\u00e9es par les \u00e9manations chimiques du laboratoire, Preyer se voit contraint de demander une mise en cong\u00e9, puis de d\u00e9missionner formellement de sa chaire professorale \u00e0 I\u00e9na en 1888. Loin d&rsquo;abandonner l&rsquo;activit\u00e9 scientifique, il se retire dans la ville thermale de Wiesbaden. C&rsquo;est dans ce cadre plus paisible qu&rsquo;il consacre les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie \u00e0 la r\u00e9vision de ses \u0153uvres majeures, \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;essais \u00e9pist\u00e9mologiques et \u00e0 une correspondance intellectuelle dense avec l&rsquo;Europe savante, jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9 le 15 juillet 1897, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante-six ans.<\/p>\n<h3>1.3 Cadre \u00e9pist\u00e9mologique de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Preyer ne saurait \u00eatre pleinement appr\u00e9hend\u00e9e sans la situer dans la monumentale mutation \u00e9pist\u00e9mologique qui traverse la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle. Cette \u00e9poque est marqu\u00e9e par le triomphe presque sans partage du positivisme scientifique et par une croisade intellectualis\u00e9e contre le vitalisme m\u00e9taphysique. Port\u00e9e par la fameuse g\u00e9n\u00e9ration de 1847 \u2014 regroupant des figures comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Ludwig\">Carl Ludwig<\/a>, Ernst von Br\u00fccke, Emil du Bois-Reymond et Hermann von Helmholtz \u2014, la physiologie s&rsquo;\u00e9tait jur\u00e9 de r\u00e9duire tous les ph\u00e9nom\u00e8nes du vivant aux lois immuables de la physique et de la chimie. Pour Preyer, tout ph\u00e9nom\u00e8ne organique, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la circulation sanguine, de la contraction musculaire ou de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une pens\u00e9e, doit \u00eatre tra\u00e7able par des causalit\u00e9s mat\u00e9rielles strictement d\u00e9montrables, excluant d&rsquo;office toute invocation d&rsquo;une \u00ab force vitale \u00bb occulte.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, cette p\u00e9riode voit l&rsquo;institutionnalisation progressive de la psychologie en tant que discipline empirique distincte de la philosophie sp\u00e9culative. Depuis des si\u00e8cles, l&rsquo;esprit humain demeurait la chasse gard\u00e9e des trait\u00e9s de th\u00e9ologie ou de philosophie id\u00e9aliste. Cependant, avec l&rsquo;av\u00e8nement de la psychophysique sous l&rsquo;impulsion de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gustav_Fechner\">Gustav Fechner<\/a> et la fondation par Wilhelm Wundt du premier laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale \u00e0 Leipzig en 1879, les faits de conscience commencent \u00e0 \u00eatre mesur\u00e9s, chronom\u00e9tr\u00e9s et corr\u00e9l\u00e9s \u00e0 des \u00e9tats physiologiques. Preyer participe pleinement \u00e0 ce mouvement d&rsquo;\u00e9mancipation disciplinaire, mais avec une originalit\u00e9 radicale : au lieu de confiner l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit au laboratoire en sollicitant l&rsquo;introspection d&rsquo;adultes entra\u00een\u00e9s, il choisit de l&rsquo;\u00e9tudier l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9merge, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans l&rsquo;intimit\u00e9 du berceau et dans les premi\u00e8res \u00e9tapes de la gestation embryonnaire.<\/p>\n<p>Enfin, le traitement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfance subit sous la plume de Preyer une rupture \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9finitive. Jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1870, l&rsquo;\u00e9tude du jeune enfant se limitait essentiellement \u00e0 des \u00e9crits anecdotiques, souvent teint\u00e9s de sentimentalisme familial ou de moralisme religieux, \u00e0 l&rsquo;image des biographies maternelles isol\u00e9es ou des trait\u00e9s d&rsquo;\u00e9ducation h\u00e9rit\u00e9s de Jean-Jacques Rousseau. M\u00eame les notes pionni\u00e8res publi\u00e9es par Charles Darwin en 1877 dans la revue <em>Mind<\/em> (\u00ab A Biographical Sketch of an Infant \u00bb) ou celles du philosophe fran\u00e7ais Hippolyte Taine demeuraient de br\u00e8ves observations disparates. Preyer substitue \u00e0 ce bricolage empirique des protocoles d&rsquo;investigation rigoureux, standardis\u00e9s, chronom\u00e9tr\u00e9s et tenus sur le long terme. Il fait passer l&rsquo;enfance du statut d&rsquo;objet litt\u00e9raire et affectif \u00e0 celui de sujet d&rsquo;\u00e9tude pour les sciences de la nature.<\/p>\n<h2>2. 2. Les fondements physiologiques de la recherche preyerienne<\/h2>\n<h3>2.1 Recherches sur la respiration et l&rsquo;h\u00e9matologie embryonnaire<\/h3>\n<p>Avant d&rsquo;\u00eatre reconnu comme le p\u00e8re de la psychologie de l&rsquo;enfant, Thierry William Preyer s&rsquo;est forg\u00e9 une renomm\u00e9e internationale de premier ordre en tant que physiologiste du sang et de la fonction respiratoire. Convaincu que la vie psychique ne peut \u00eatre dissoci\u00e9e de son infrastructure m\u00e9tabolique, il d\u00e9die une part substantielle de ses travaux de laboratoire \u00e0 l&rsquo;analyse des \u00e9changes gazeux au cours du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique. Ses recherches exp\u00e9rimentales sur la physiologie respiratoire du f\u0153tus chez les mammif\u00e8res (lapins, cobayes, moutons) et chez les embryons d&rsquo;oiseaux constituent des jalons pionniers de la biologie moderne. En ouvrant prudemment l&rsquo;ut\u00e9rus de femelles gestantes maintenues vivantes dans des bains de s\u00e9rum physiologique chaud, il parvient \u00e0 observer directement les r\u00e9actions f\u0153tales avant et apr\u00e8s l&rsquo;interruption des connexions placentaires.<\/p>\n<p>Ses comp\u00e9tences exceptionnelles en chimie analytique lui permettent de r\u00e9aliser des analyses spectrographiques novatrices de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/H%C3%A9moglobine\">h\u00e9moglobine<\/a>. D\u00e8s 1871, dans son imposant trait\u00e9 <em>Die Blutkrystalle<\/em> (Les Cristaux de sang), Preyer livre une monographie encyclop\u00e9dique qui fait autorit\u00e9 \u00e0 travers l&rsquo;Europe sur les propri\u00e9t\u00e9s physiques, chimiques et spectrales des pigments sanguins. Il isole avec une pr\u00e9cision remarquable l&rsquo;oxyh\u00e9moglobine, la m\u00e9th\u00e9moglobine et les combinaisons gazeuses toxiques, notamment avec le monoxyde de carbone. Appliquant imm\u00e9diatement cette m\u00e9thodologie \u00e0 l&#8217;embryologie, il d\u00e9montre exp\u00e9rimentalement comment le sang f\u0153tal capte l&rsquo;oxyg\u00e8ne maternel \u00e0 travers la membrane placentaire par un simple processus de diffusion physico-chimique sans communication sanguine directe, \u00e9lucidant un myst\u00e8re physiologique qui divisait les anatomistes depuis plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des apports conceptuels majeurs de Preyer dans ce domaine r\u00e9side dans la d\u00e9monstration de la continuit\u00e9 fonctionnelle absolue entre la vie intra-ut\u00e9rine et la vie post-natale. L\u00e0 o\u00f9 les traditions m\u00e9dicales de l&rsquo;\u00e9poque concevaient la naissance comme un saut qualitatif miraculeux \u00e9veillant brutalement des fonctions jusqu&rsquo;alors inexistantes, Preyer prouve que la machinerie neuro-respiratoire du tronc c\u00e9r\u00e9bral est d\u00e9j\u00e0 pleinement constitu\u00e9e et fonctionnelle in utero bien avant le terme de la gestation. Le f\u0153tus ne \u00ab commence \u00bb pas \u00e0 \u00eatre un organisme vivant et r\u00e9actif \u00e0 la naissance ; il poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 une dynamique h\u00e9matologique et des r\u00e9flexes moteurs latents qui n&rsquo;attendent qu&rsquo;un changement d&rsquo;environnement pour s&rsquo;ext\u00e9rioriser.<\/p>\n<p>Ces d\u00e9couvertes ont des cons\u00e9quences m\u00e9dicales imm\u00e9diates et consid\u00e9rables sur la compr\u00e9hension de l&rsquo;asphyxie n\u00e9onatale. Preyer d\u00e9montre que le premier cri du nouveau-n\u00e9 n&rsquo;est point l&rsquo;expression d&rsquo;une douleur m\u00e9taphysique li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incarnation ou \u00e0 l&rsquo;expulsion dans le monde terrestre, mais une r\u00e9ponse physiologique r\u00e9flexe automatique provoqu\u00e9e par l&rsquo;accumulation rapide de dioxyde de carbone dans les centres bulbaires combin\u00e9e \u00e0 la stimulation cutan\u00e9e thermique induite par l&rsquo;\u00e9vaporation de l&rsquo;air ambiant. En \u00e9tablissant la physiopathologie pr\u00e9cise de l&rsquo;anoxie f\u0153tale, il permet \u00e0 l&rsquo;obst\u00e9trique moderne de d\u00e9velopper des protocoles rationnels de r\u00e9animation des nouveau-n\u00e9s en \u00e9tat de mort apparente, substituant l&rsquo;action m\u00e9canique mesur\u00e9e aux pratiques empiriques violentes du pass\u00e9.<\/p>\n<h3>2.2 Physiologie sensorielle et motrice fondamentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition scientifique de Preyer consiste \u00e0 \u00e9difier une passerelle ininterrompue entre la neurophysiologie la plus \u00e9l\u00e9mentaire et les manifestations les plus complexes du comportement animal et humain. Dans son laboratoire d&rsquo;I\u00e9na, il m\u00e8ne une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes minutieuses consacr\u00e9es au temps de r\u00e9action nerveuse et \u00e0 la vitesse de conduction de l&rsquo;influx au sein de l&rsquo;axe c\u00e9r\u00e9bro-spinal. En adaptant les techniques de chronom\u00e9trie graphique mises au point par Hermann von Helmholtz, il d\u00e9montre que les d\u00e9lais de transmission nerveuse et les temps d&rsquo;inhibition centrale sont significativement plus longs chez le jeune organisme que chez l&rsquo;adulte, ce qu&rsquo;il attribue avec clairvoyance \u00e0 l&rsquo;immaturit\u00e9 structurelle des gaines de my\u00e9line enveloppant les axones.<\/p>\n<p>Ses travaux \u00e9lectrophysiologiques sur les r\u00e9flexes spinaux comptent parmi les plus rigoureux de l&rsquo;\u00e9poque. En utilisant des inducteurs \u00e9lectrostatiques et des stimulateurs galvaniques, Preyer diss\u00e8que la graduation des r\u00e9ponses motrices face \u00e0 des intensit\u00e9s croissantes de stimulation. Il prouve que la coordination motrice n&rsquo;est pas une entit\u00e9 mystique donn\u00e9e a priori, mais qu&rsquo;elle proc\u00e8de d&rsquo;une organisation progressive des circuits r\u00e9flexes spinaux et m\u00e9dullaires. Chez les t\u00eatards, les grenouilles et les poussins, il isole les lois m\u00e9caniques de l&rsquo;irradiation r\u00e9flexe, montrant comment une excitation localis\u00e9e peut, au-del\u00e0 d&rsquo;un certain seuil d&rsquo;intensit\u00e9, envahir l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me nerveux et provoquer des d\u00e9charges motrices massives et convulsives.<\/p>\n<p>Simultan\u00e9ment, Preyer porte une attention soutenue \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation des seuils de discrimination sensorielle dans les domaines thermique, gustatif et tactile. En concevant des thermesth\u00e9siom\u00e8tres et des esth\u00e9siom\u00e8tres adapt\u00e9s, il cartographie la sensibilit\u00e9 cutan\u00e9e et buccale chez diverses esp\u00e8ces \u00e0 diff\u00e9rents stades du d\u00e9veloppement ontog\u00e9n\u00e9tique. Ces recherches d\u00e9montrent que la sensibilit\u00e9 thermique et la sensibilit\u00e9 chimique (go\u00fbt et odorat) sont fonctionnelles de mani\u00e8re pr\u00e9coce et pr\u00e9dominante par rapport \u00e0 la vision et \u00e0 l&rsquo;audition, qui n\u00e9cessitent quant \u00e0 elles un appareil r\u00e9cepteur plus hautement diff\u00e9renci\u00e9 et un apprentissage post-natal cons\u00e9quent.<\/p>\n<p>Par l&rsquo;ensemble de ces protocoles de laboratoire, Preyer \u00e9tablit rigoureusement le substrat neurobiologique n\u00e9cessaire aux premi\u00e8res manifestations psychiques. Pour lui, il n&rsquo;existe pas d&rsquo;activit\u00e9 mentale sans fonctionnement sous-jacent du r\u00e9seau sensitivo-moteur. Les repr\u00e9sentations intellectuelles ne sont pas des entit\u00e9s spirituelles autonomes, mais le produit distill\u00e9, condens\u00e9 et raffin\u00e9 de myriades de coordinations sensori-motrices \u00e9l\u00e9mentaires. En ancrant ainsi la psychologie dans le sol ferme de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie, Preyer s&rsquo;impose comme un physiologiste complet pour qui l&rsquo;esprit n&rsquo;est autre que la fonction int\u00e9grative supr\u00eame de l&rsquo;organisme biologique.<\/p>\n<h3>2.3 \u00c9tude du sommeil, de l&rsquo;inhibition et des \u00e9tats de conscience alt\u00e9r\u00e9s<\/h3>\n<p>Parmi les champs d&rsquo;investigation originaux explor\u00e9s par Preyer figure l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tats d&rsquo;abaissement de la conscience, de repos p\u00e9riodique et d&rsquo;inhibition centrale. Bien avant que la neurologie contemporaine ne dispose de l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie, Preyer m\u00e8ne des recherches exp\u00e9rimentales novatrices sur le sommeil f\u0153tal et n\u00e9onatal. Il observe que la vie de l&#8217;embryon et du tr\u00e8s jeune nourrisson ne se divise pas nettement entre veille et sommeil selon le rythme binaire de l&rsquo;adulte, mais consiste en un \u00e9tat quasi permanent de torpeur somnolente ponctu\u00e9 de brefs sursauts moteurs. Il attribue ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 la pr\u00e9dominance des centres inhibiteurs du m\u00e9senc\u00e9phale et \u00e0 l&rsquo;absence de stimulations sensorielles corticales directes dans le liquide amniotique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ces observations p\u00e9diatriques, Preyer s&rsquo;int\u00e9resse avec passion aux ph\u00e9nom\u00e8nes de catalepsie animale, de l\u00e9thargie et d&rsquo;hypnotisme. En 1878, il publie un ouvrage fondamental intitul\u00e9 <em>Die Kataplexie und der thierische Hypnotismus<\/em> (La Cataplexie et l&rsquo;hypnotisme animal). Dans cette \u00e9tude, il reproduit exp\u00e9rimentalement le c\u00e9l\u00e8bre <em>experimentum mirabile<\/em> du p\u00e8re j\u00e9suite Athanasius Kircher, consistant \u00e0 immobiliser brutalement un poulet en tra\u00e7ant une ligne de craie devant son bec, ainsi que des ph\u00e9nom\u00e8nes analogues chez les grenouilles, les oiseaux et les cochons d&rsquo;Inde. Preyer d\u00e9montre que cette \u00ab catalepsie \u00bb n&rsquo;est nullement due \u00e0 un pouvoir magn\u00e9tique ou \u00e0 un \u00e9tat mystique, mais rel\u00e8ve d&rsquo;un m\u00e9canisme d&rsquo;inhibition motrice r\u00e9flexe foudroyante d\u00e9clench\u00e9 par une terreur intense et une surcharge sensorielle soudaine.<\/p>\n<p>Cette approche mat\u00e9rialiste s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;un projet plus large de d\u00e9mystification rationaliste des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques marginaux qui passionnent alors le public europ\u00e9en. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le mesm\u00e9risme, le magn\u00e9tisme animal et le spiritisme s\u00e9duisent un nombre croissant d&rsquo;intellectuels et de savants, Preyer adopte une posture de scepticisme m\u00e9thodologique inflexible. Il s&rsquo;oppose publiquement aux d\u00e9rives occultistes et propose des explications psychophysiologiques strictes : l&rsquo;hypnose chez l&rsquo;humain n&rsquo;est pas l&rsquo;influence d&rsquo;un fluide invisible d&rsquo;un individu sur un autre, mais un \u00e9tat provoqu\u00e9 d&rsquo;inhibition corticale partielle o\u00f9 l&rsquo;attention concentr\u00e9e d&rsquo;un sujet suspend temporairement l&rsquo;action de ses facult\u00e9s critiques et motrices sup\u00e9rieures.<\/p>\n<p>Ses analyses sur l&rsquo;inhibition motrice et sensorielle fournissent une assise th\u00e9orique pr\u00e9cieuse pour sa future psychologie infantile. Pour Preyer, l&rsquo;\u00e9volution psychologique ne consiste pas seulement en une acquisition positive de facult\u00e9s nouvelles, mais tout autant en une capacit\u00e9 croissante d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inhibition_(psychanalyse)\">inhibition<\/a>. L&rsquo;enfant civilis\u00e9 et mature n&rsquo;est pas celui qui agit impulsivement \u00e0 chaque excitation, mais celui qui parvient \u00e0 interposer, entre la perception sensorielle et le d\u00e9clenchement moteur, un d\u00e9lai suspensif gouvern\u00e9 par les circuits inhibiteurs de son cortex c\u00e9r\u00e9bral. Le sommeil, la catalepsie et la ma\u00eetrise de soi volontaire apparaissent d\u00e8s lors comme des manifestations gradu\u00e9es sur un m\u00eame continuum physiologique.<\/p>\n<h2>3. 3. L&rsquo;influence d\u00e9terminante de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution de Darwin<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;adh\u00e9sion militante au darwinisme en Allemagne<\/h3>\n<p>D\u00e8s la parution de <em>L&rsquo;Origine des esp\u00e8ces<\/em> en 1859, Thierry William Preyer est saisi par la puissance explicative de la th\u00e8se transformiste. Form\u00e9 \u00e0 la fois dans l&rsquo;espace intellectuel britannique et dans les facult\u00e9s de recherche allemandes, il per\u00e7oit imm\u00e9diatement le potentiel r\u00e9volutionnaire de la s\u00e9lection naturelle pour refonder l&rsquo;ensemble des sciences biologiques. Preyer noue une relation \u00e9pistolaire suivie avec Charles Darwin lui-m\u00eame, \u00e9changeant avec le naturaliste de Down des lettres denses portant sur l&rsquo;expression des \u00e9motions, la physiologie du f\u0153tus et les r\u00e9actions sensorielles du jeune enfant. Darwin, qui \u00e9prouve une immense consid\u00e9ration pour la minutie exp\u00e9rimentale du physiologiste d&rsquo;I\u00e9na, consulte r\u00e9guli\u00e8rement Preyer pour enrichir ses propres publications sur l&rsquo;anthropologie \u00e9volutive.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace germanophone, Preyer ne se contente pas d&rsquo;\u00eatre un disciple silencieux : il s&rsquo;\u00e9rige en d\u00e9fenseur public et militant des th\u00e8ses darwiniennes. Aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;Ernst Haeckel, il monte au cr\u00e9neau pour affronter le puissant conservatisme universitaire et religieux incarn\u00e9 notamment par l&rsquo;anatomiste Rudolf Virchow, qui tentait d&rsquo;interdire l&rsquo;enseignement de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution dans les \u00e9coles secondaires prussiennes sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elle m\u00e8nerait au socialisme et \u00e0 la subversion morale. Preyer prononce des conf\u00e9rences retentissantes, publie des manifestes scientifiques et int\u00e8gre explicitement le principe de la s\u00e9lection naturelle dans l&rsquo;\u00e9tude des fonctions organiques complexes au sein de ses manuels universitaires.<\/p>\n<p>Pour Preyer, la s\u00e9lection naturelle n&rsquo;est pas une simple hypoth\u00e8se sp\u00e9culative relative \u00e0 la pal\u00e9ontologie des temps r\u00e9volus, mais un principe r\u00e9gulateur agissant en temps r\u00e9el sur la physiologie des \u00eatres vivants. Il d\u00e9montre comment les m\u00e9canismes organiques les plus intriqu\u00e9s, tels que la cha\u00eene des osselets de l&rsquo;oreille moyenne, la circulation placentaire ou les r\u00e9flexes respiratoires n\u00e9onataux, n&rsquo;ont pu \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9s que par une succession de s\u00e9lections de variations fonctionnellement avantageuses tout au long de millions d&rsquo;ann\u00e9es. Cette vision permet d&rsquo;\u00e9vacuer d\u00e9finitivement tout t\u00e9l\u00e9ologisme cr\u00e9ationniste : l&rsquo;organe ne cr\u00e9e pas miraculeusement la fonction par dessein providentiel, mais la fonction s&rsquo;est construite dans le creuset de l&rsquo;adaptation s\u00e9lective.<\/p>\n<p>Il publie \u00e9galement plusieurs essais pol\u00e9miques et ouvrages de vulgarisation scientifique, dont <em>Der Kampf um das Dasein<\/em> (La Lutte pour l&rsquo;existence), o\u00f9 il explicite les cons\u00e9quences philosophiques et soci\u00e9tales du darwinisme pour l&rsquo;humanit\u00e9 contemporaine. Loin d&rsquo;adh\u00e9rer aux formes les plus crues du darwinisme social qui \u00e9mergent \u00e0 cette \u00e9poque, Preyer met plut\u00f4t l&rsquo;accent sur la continuit\u00e9 fondamentale unissant l&rsquo;esp\u00e8ce humaine au reste du monde animal, r\u00e9clamant une refondation totale de la psychologie, de l&rsquo;\u00e9thique et de la p\u00e9dagogie \u00e0 la lumi\u00e8re de la biologie \u00e9volutive.<\/p>\n<h3>3.2 La r\u00e9capitulation ontophylog\u00e9n\u00e9tique comme paradigme heuristique<\/h3>\n<p>L&rsquo;aspect le plus d\u00e9cisif de l&rsquo;engagement \u00e9volutionniste de Preyer r\u00e9side dans l&rsquo;application m\u00e9thodique de la loi biog\u00e9n\u00e9tique fondamentale formul\u00e9e par son proche coll\u00e8gue d&rsquo;I\u00e9na, Ernst Haeckel. Selon cet aphorisme c\u00e9l\u00e8bre, <em>\u00ab l&rsquo;ontogen\u00e8se est une courte et rapide r\u00e9capitulation de la phylogen\u00e8se \u00bb<\/em> (l&rsquo;histoire du d\u00e9veloppement individuel de l&#8217;embryon et de l&rsquo;enfant reproduit, de mani\u00e8re contract\u00e9e et acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, l&rsquo;histoire \u00e9volutive de la lign\u00e9e ancestrale). Si Haeckel applique principalement cette th\u00e9orie \u00e0 la morphologie compar\u00e9e des embryons de vert\u00e9br\u00e9s, Preyer franchit un pas suppl\u00e9mentaire d&rsquo;une audace inou\u00efe : il transf\u00e8re ce paradigme de l&rsquo;anatomie \u00e0 la psychologie comportementale.<\/p>\n<p>Pour Preyer, l&rsquo;ontogen\u00e8se psychologique du nourrisson humain offre un spectacle \u00e0 ciel ouvert o\u00f9 l&rsquo;on peut voir d\u00e9filer, dans un ordre rigoureusement d\u00e9termin\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 biologique, les strates successives de la conscience animale ancestrale. Le nouveau-n\u00e9 humain n&rsquo;entre pas dans le monde comme une page blanche (<em>tabula rasa<\/em>), mais charg\u00e9 de la m\u00e9moire phylog\u00e9n\u00e9tique de millions de g\u00e9n\u00e9rations. Les premi\u00e8res r\u00e9actions du nourrisson, son incapacit\u00e9 initiale \u00e0 coordonner ses yeux, son univers sensoriel domin\u00e9 par le toucher et le go\u00fbt, puis l&rsquo;\u00e9mergence de la pr\u00e9hension et de la peur des bruits violents, sont interpr\u00e9t\u00e9es par Preyer comme des r\u00e9miniscences fonctionnelles d&rsquo;\u00e9tapes \u00e9volutives travers\u00e9es jadis par des anc\u00eatres vert\u00e9br\u00e9s pr\u00e9humains.<\/p>\n<p>Guid\u00e9 par cette intuition heuristique, Preyer s&rsquo;attache \u00e0 identifier dans le comportement de son fils Axel des mouvements r\u00e9flexes primitifs qui n&rsquo;ont aucune utilit\u00e9 imm\u00e9diate pour le nourrisson moderne, mais qui constituaient autrefois des imp\u00e9ratifs vitaux de survie chez les primates arboricoles ou les mammif\u00e8res inf\u00e9rieurs. La force ph\u00e9nom\u00e9nale avec laquelle le nouveau-n\u00e9 agrippe le doigt d&rsquo;un adulte \u2014 r\u00e9flexe d&rsquo;agrippement palmaire \u2014 est interpr\u00e9t\u00e9e par Preyer comme la survivance h\u00e9r\u00e9ditaire du r\u00e9flexe qui permettait aux jeunes singes de se maintenir cramponn\u00e9s \u00e0 la fourrure maternelle lors des d\u00e9placements rapides dans la canop\u00e9e.<\/p>\n<p>Toutefois, en exp\u00e9rimentateur d&rsquo;une grande lucidit\u00e9, Preyer ne tarde pas \u00e0 percevoir les limites critiques d&rsquo;une application m\u00e9canique de la loi biog\u00e9n\u00e9tique au psychisme. Il constate de multiples discordances chronologiques (h\u00e9t\u00e9rochronies) et souligne que le jeune enfant pr\u00e9sente une remarquable plasticit\u00e9 adaptative individuelle qui ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un simple automate r\u00e9capitulatif. Le cerveau humain n&rsquo;est pas seulement un mus\u00e9e d&rsquo;archives pal\u00e9ontologiques ; il est un organe \u00e9minemment adaptable, capable d&rsquo;inventer des r\u00e9ponses comportementales in\u00e9dites face aux stimulations in\u00e9dites de son environnement culturel et physique imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;origine \u00e9volutive des facult\u00e9s psychiques<\/h3>\n<p>En adoptant le paradigme \u00e9volutionniste, Preyer s&rsquo;attaque de front au dogme bimill\u00e9naire de l&rsquo;exceptionnalit\u00e9 ontologique de l&rsquo;esprit humain. Il s&rsquo;oppose radicalement au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Dualisme_(philosophie_de_l%27esprit)\">dualisme cart\u00e9sien<\/a> qui posait une fronti\u00e8re infranchissable entre l&rsquo;animal-machine m\u00fb par de purs m\u00e9canismes r\u00e9flexes et l&rsquo;humain dot\u00e9 d&rsquo;une substance pensante immat\u00e9rielle (<em>res cogitans<\/em>). Pour Preyer, la conscience humaine, la raison discursive, la sensibilit\u00e9 morale et m\u00eame le g\u00e9nie cr\u00e9ateur ne sont que les ramifications les plus \u00e9lev\u00e9es d&rsquo;un arbre g\u00e9n\u00e9alogique dont les racines plongent dans les instincts les plus primaires des organismes unicellulaires.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette naturalisation de l&rsquo;esprit, Preyer d\u00e9montre l&rsquo;existence de transitions graduelles et insensibles reliant le r\u00e9flexe le plus rudimentaire \u00e0 l&rsquo;acte intellectuel le plus \u00e9labor\u00e9. Dans ses monographies comparatives, il met en parall\u00e8le les tropismes des invert\u00e9br\u00e9s, les r\u00e9flexes de la moelle \u00e9pini\u00e8re, les conduites instinctives complexes observ\u00e9es chez les oiseaux b\u00e2tisseurs de nids, et les premi\u00e8res manifestations d&rsquo;intelligence pratique chez le nourrisson manipulant des objets. Il insiste sur le fait qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas de foss\u00e9 absolu, mais un continuum \u00e9volutif o\u00f9 chaque fonction psychique sup\u00e9rieure d\u00e9rive d&rsquo;une fonction physiologique ant\u00e9rieure par un processus de complication, d&rsquo;inhibition et de r\u00e9organisation synaptique.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, Preyer souligne la valeur hautement adaptative des conduites d&rsquo;exploration du petit enfant. Le fait que le nourrisson passe des heures \u00e0 porter des objets disparates \u00e0 sa bouche, \u00e0 les cogner contre des surfaces dures, \u00e0 les laisser tomber pour observer leur chute, n&rsquo;est pas un simple jeu futile ou un comportement d\u00e9sordonn\u00e9 : c&rsquo;est un imp\u00e9ratif biologique de survie fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution. Cette impulsion instinctive \u00e0 explorer permet au cerveau de construire un mod\u00e8le fonctionnel tridimensionnel du monde physique environnant, sans lequel aucune s\u00e9lection adaptative n&rsquo;aurait permis \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine de dominer son biotope.<\/p>\n<p>Ainsi, la psychologie de Preyer se caract\u00e9rise par un monisme mat\u00e9rialiste et \u00e9volutionniste sans compromis. L&rsquo;esprit n&rsquo;est pas tomb\u00e9 du ciel pour animer le corps de l&rsquo;enfant ; il \u00e9merge p\u00e9niblement, laborieusement, de la mati\u00e8re vivante organis\u00e9e, sculpt\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience individuelle sur le socle mill\u00e9naire des adaptations de l&rsquo;esp\u00e8ce. C&rsquo;est cette armature th\u00e9orique puissante qui donne \u00e0 son \u0153uvre monumentale sur l&rsquo;enfance sa profondeur et sa coh\u00e9rence scientifique in\u00e9dite.<\/p>\n<h2>4. 4. L&rsquo;\u00c2me de l&rsquo;enfant (1882) : Gen\u00e8se et r\u00e9volution m\u00e9thodologique<\/h2>\n<h3>4.1 Le projet monographique et le protocole d&rsquo;observation longitudinale<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1877, un \u00e9v\u00e9nement personnel bouleverse le quotidien de Thierry William Preyer et r\u00e9oriente d\u00e9finitivement sa carri\u00e8re : la naissance de son fils, <strong>Axel Preyer<\/strong>. L\u00e0 o\u00f9 un parent ordinaire voit une source d&rsquo;\u00e9merveillement domestique, le physiologiste d&rsquo;I\u00e9na per\u00e7oit une occasion scientifique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Il d\u00e9cide de faire de son propre fils le sujet d&rsquo;une exp\u00e9rience observationnelle d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite dans l&rsquo;histoire des sciences. C&rsquo;est ainsi que germe le projet de son ouvrage majeur, <em>Die Seele des Kindes: Beobachtungen \u00fcber die geistige Entwicklung des Menschen in den ersten Lebensjahren<\/em> (L&rsquo;\u00c2me de l&rsquo;enfant : observations sur le d\u00e9veloppement mental de l&rsquo;homme dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie), qui verra le jour \u00e0 Leipzig en 1882 chez l&rsquo;\u00e9diteur Theobald Grieben.<\/p>\n<p>Pour mener \u00e0 bien cette entreprise, Preyer met en place un protocole d&rsquo;observation longitudinale d&rsquo;une rigueur quasi asc\u00e9tique. Durant les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie d&rsquo;Axel, sans interruption notable, il observe quotidiennement son enfant, non pas de mani\u00e8re impromptue, mais \u00e0 des intervalles horaires fixes : le matin au r\u00e9veil, au moment de chaque t\u00e9t\u00e9e, lors des bains, pendant les p\u00e9riodes de veille calme, et le soir avant l&rsquo;endormissement. Les observations sont consign\u00e9es sur-le-champ dans un journal de bord avec une pr\u00e9cision quasi clinique, mentionnant la date exacte, l&rsquo;heure \u00e0 la minute pr\u00e8s, l&rsquo;\u00e9tat physiologique de l&rsquo;enfant (temp\u00e9rature, degr\u00e9 de sati\u00e9t\u00e9, fatigue) et les variables environnementales environnantes (luminosit\u00e9 de la pi\u00e8ce, temp\u00e9rature ambiante, bruits de la maison).<\/p>\n<p>Preyer invente \u00e0 cette occasion de v\u00e9ritables grilles d&rsquo;observation syst\u00e9matiques qui pr\u00e9figurent de plusieurs d\u00e9cennies les \u00e9chelles et inventaires modernes de d\u00e9veloppement psychomoteur, tels que ceux d\u00e9velopp\u00e9s au XXe si\u00e8cle par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Arnold_Gesell\">Arnold Gesell<\/a>. Plut\u00f4t que de consigner des impressions subjectives (\u00ab l&rsquo;enfant a l&rsquo;air joyeux \u00bb ou \u00ab l&rsquo;enfant semble reconna\u00eetre sa m\u00e8re \u00bb), Preyer consigne des comportements strictement observables et quantifiables : angles de rotation du regard, diam\u00e8tre de contraction pupillaire en r\u00e9ponse \u00e0 une flamme de bougie situ\u00e9e \u00e0 cinquante centim\u00e8tres, millisecondes \u00e9coul\u00e9es entre un son m\u00e9tallique et le clignement palp\u00e9bral, posture exacte des doigts lors de la saisie d&rsquo;un cylindre de bois. Il proc\u00e8de \u00e9galement \u00e0 des micro-exp\u00e9rimentations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, introduisant de l\u00e9g\u00e8res variations contr\u00f4l\u00e9es dans l&rsquo;environnement de l&rsquo;enfant pour en tester les cons\u00e9quences fonctionnelles.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de sa d\u00e9marche r\u00e9side une qu\u00eate obsessionnelle de neutralit\u00e9 axiologique. Conscient du risque permanent de projection affective qui guette tout p\u00e8re observant son unique descendance, Preyer s&rsquo;impose une discipline de fer visant \u00e0 neutraliser toute interf\u00e9rence interpr\u00e9tative adulte. Il s&rsquo;interdit rigoureusement tout anthropomorphisme, refusant d&rsquo;imputer au nourrisson des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, des raisonnements logiques ou des intentions morales complexes qui ne seraient pas absolument exig\u00e9s par les faits mat\u00e9riels observ\u00e9s. L&rsquo;enfant doit \u00eatre observ\u00e9 avec la m\u00eame distance clinique et le m\u00eame regard d\u00e9passionn\u00e9 qu&rsquo;un astronome observant les oscillations d&rsquo;une com\u00e8te ou un biologiste examinant une division cellulaire sous l&rsquo;objectif d&rsquo;un microscope.<\/p>\n<h3>4.2 La structure tripartite du chef-d&rsquo;\u0153uvre de Preyer<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage <em>Die Seele des Kindes<\/em> se d\u00e9ploie selon une architecture intellectuelle tripartite d&rsquo;une clart\u00e9 exemplaire, refl\u00e9tant le passage progressif de la r\u00e9activit\u00e9 biologique brute aux op\u00e9rations de la pens\u00e9e symbolique. Cette structuration rigoureuse n&rsquo;est pas un simple artifice d&rsquo;exposition \u00e9ditoriale ; elle incarne la dynamique m\u00eame de l&rsquo;ontogen\u00e8se psychologique telle que la con\u00e7oit l&rsquo;auteur.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie est int\u00e9gralement d\u00e9volue au <strong>d\u00e9veloppement des sens<\/strong> (<em>Die Entwicklung der Sinne<\/em>). Preyer y dresse une cartographie exhaustive de l&rsquo;appareil perceptif du nourrisson. Organe par organe, fonction par fonction, il analyse m\u00e9thodiquement l&rsquo;\u00e9veil de la sensibilit\u00e9 : la vue (sensibilit\u00e9 lumineuse, perception chromatique, convergence oculaire, vision des distances), l&rsquo;ou\u00efe (surdit\u00e9 n\u00e9onatale transitoire, localisation de l&rsquo;origine d&rsquo;un son, d\u00e9lectation harmonique), le go\u00fbt, l&rsquo;odorat, puis la sph\u00e8re cutan\u00e9o-visc\u00e9rale (sensibilit\u00e9 tactile, sensibilit\u00e9 thermique, douleur, sensations musculaires et vestibulaires d&rsquo;\u00e9quilibre). Preyer d\u00e9montre que les sens s&rsquo;\u00e9veillent selon un ordre hi\u00e9rarchique strict o\u00f9 les perceptions m\u00e9caniques et chimiques pr\u00e9c\u00e8dent les sens nobles de la communication \u00e0 distance.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me partie est consacr\u00e9e \u00e0 <strong>l&rsquo;\u00e9volution de la motricit\u00e9<\/strong> (<em>Die Entwicklung des Willens<\/em>, que Preyer place sous le signe du vouloir). L&rsquo;auteur y d\u00e9cortique la m\u00e9tamorphose extraordinaire par laquelle le nourrisson passe d&rsquo;une impulsivit\u00e9 motrice d\u00e9sordonn\u00e9e \u00e0 des mouvements intentionnels parfaitement gouvern\u00e9s par la volont\u00e9. Il y \u00e9tablit sa fameuse classification quadripartite des mouvements : impulsifs, r\u00e9flexes, instinctifs et enfin volontaires. Cette section analyse en d\u00e9tail les victoires successives de l&rsquo;enfant sur la gravit\u00e9 : le redressement c\u00e9phalique, la station assise, le ramper, la reptation quadrup\u00e8de, la station debout \u00e9quilibr\u00e9e et enfin l&rsquo;autonomie prodigieuse de la marche verticale.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me et derni\u00e8re partie explore <strong>l&rsquo;\u00e9panouissement de l&rsquo;intellect<\/strong> (<em>Die Entwicklung des Verstandes<\/em>). Preyer se focalise ici sur deux axes vert\u00e9braux de la psych\u00e9 humaine : l&rsquo;acquisition prodigieuse du langage articul\u00e9 et la gen\u00e8se de la conscience de soi. Il y retrace l&rsquo;\u00e9volution phon\u00e9tique et s\u00e9mantique depuis les vagissements primaires jusqu&rsquo;aux premi\u00e8res propositions syntaxiques compl\u00e8tes, tout en consignant les \u00e9tapes critiques par lesquelles l&rsquo;enfant apprend \u00e0 distinguer son propre corps physique du monde ext\u00e9rieur pour finalement parvenir \u00e0 formuler le concept int\u00e9rieur de \u00ab Moi \u00bb (<em>das Ich<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 supr\u00eame de ce triptyque r\u00e9side dans ses articulations synchroniques et diachroniques. Preyer ne traite jamais les sens, la motricit\u00e9 et l&rsquo;intellect comme des compartiments \u00e9tanches fonctionnant en vases clos. Au contraire, il d\u00e9montre \u00e0 chaque page comment le perfectionnement d&rsquo;une fonction sensorielle (comme la convergence oculaire) est conditionn\u00e9 par une coordination motrice des muscles p\u00e9riorbitaires, coordination qui fournit elle-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;intellect la mati\u00e8re brute indispensable pour b\u00e2tir la notion abstraite d&rsquo;espace tridimensionnel et de permanence de l&rsquo;objet.<\/p>\n<h3>4.3 R\u00e9ception critique internationale et statut fondateur<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa parution en 1882, <em>Die Seele des Kindes<\/em> d\u00e9clenche une onde de choc au sein de la communaut\u00e9 scientifique europ\u00e9enne et am\u00e9ricaine. Le monde savant prend imm\u00e9diatement conscience qu&rsquo;un seuil irr\u00e9versible vient d&rsquo;\u00eatre franchi : l&rsquo;enfance a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un territoire d&rsquo;anecdotes po\u00e9tiques pour devenir une discipline scientifique autonome. L&rsquo;ouvrage fait l&rsquo;objet d&rsquo;un engouement international imm\u00e9diat. Il est traduit en fran\u00e7ais d\u00e8s 1887 par Henri de Varigny sous le titre <em>L&rsquo;\u00c2me de l&rsquo;enfant : observations sur le d\u00e9veloppement psychique des premi\u00e8res ann\u00e9es<\/em>, pr\u00e9fac\u00e9 avec \u00e9loge, et publi\u00e9 aux \u00e9ditions F\u00e9lix Alcan dans la c\u00e9l\u00e8bre Biblioth\u00e8que de philosophie contemporaine. L&rsquo;\u00e9dition anglaise, traduite par H.W. Brown sous le titre <em>The Mind of the Child<\/em>, para\u00eet \u00e0 New York en 1888 au sein de la r\u00e9put\u00e9e <em>International Education Series<\/em> dirig\u00e9e par William Torrey Harris.<\/p>\n<p>L&rsquo;accueil de l&rsquo;ouvrage s&rsquo;av\u00e8re n\u00e9anmoins contrast\u00e9 selon les ob\u00e9diences disciplinaires. La communaut\u00e9 m\u00e9dicale, les p\u00e9diatres, les anatomistes et les physiologistes accueillent le livre avec une ferveur unanime. Ils y voient enfin un trait\u00e9 rigoureux fond\u00e9 sur des donn\u00e9es biologiques v\u00e9rifiables, susceptible de guider l&rsquo;hygi\u00e8ne infantile, la d\u00e9tection pr\u00e9coce des anomalies neurologiques et le traitement de la surdi-mutit\u00e9 ou de la c\u00e9cit\u00e9 cong\u00e9nitale. Les revues de m\u00e9decine saluent la sobri\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;auteur, son refus des constructions m\u00e9taphysiques n\u00e9buleuses et l&rsquo;immensit\u00e9 du mat\u00e9riau empirique accumul\u00e9 en trois ann\u00e9es d&rsquo;un labeur acharn\u00e9.<\/p>\n<p>En revanche, l&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 par les philosophes sp\u00e9culatifs et les psychologues traditionalistes de chaire est nettement plus circonspect, voire hostile. Les tenants de la philosophie id\u00e9aliste kantienne ou post-kantienne reprochent \u00e0 Preyer de vouloir profaner le sanctuaire de l&rsquo;\u00e2me humaine en la r\u00e9duisant \u00e0 des r\u00e9flexes musculaires, des temps de r\u00e9action de conduction nerveuse et des r\u00e9sidus de la zoologie darwinienne. D&rsquo;autres, attach\u00e9s aux principes m\u00e9thodologiques de l&rsquo;\u00e9cole de Wilhelm Wundt \u00e0 Leipzig, contestent la validit\u00e9 scientifique d&rsquo;une recherche fond\u00e9e sur l&rsquo;observation d&rsquo;un sujet unique (<em>N=1<\/em>), arguant que les r\u00e9sultats d&rsquo;un tel journal ne sauraient pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9 statistique d&rsquo;une loi scientifique.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces r\u00e9ticences conservatrices, la post\u00e9rit\u00e9 tranchera sans \u00e9quivoque : l&rsquo;ouvrage de Preyer est consacr\u00e9 par l&rsquo;ensemble des historiens des sciences comme le v\u00e9ritable acte de naissance officiel de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_de_l%27enfant\">psychologie de l&rsquo;enfant<\/a> en tant que champ d&rsquo;investigation autonome. En offrant \u00e0 la fois une m\u00e9thode (l&rsquo;observation longitudinale arm\u00e9e de protocoles physiologiques) et un cadre th\u00e9orique unifi\u00e9 (l&rsquo;\u00e9volutionnisme naturaliste), Preyer a cr\u00e9\u00e9 une matrice disciplinaire dont s&rsquo;inspireront directement tous les g\u00e9ants de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique du si\u00e8cle suivant.<\/p>\n<h2>5. 5. Le d\u00e9veloppement sensoriel du nourrisson selon Preyer<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;ontogen\u00e8se de la vision et de la perception chromatique<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration du d\u00e9veloppement de la vision constitue l&rsquo;un des chapitres les plus volumineux et les plus admir\u00e9s de <em>Die Seele des Kindes<\/em>. D\u00e8s la premi\u00e8re heure suivant la naissance d&rsquo;Axel, Preyer se penche sur ses yeux pour examiner avec pr\u00e9cision les r\u00e9actions pupillaires \u00e0 la lumi\u00e8re. Il constate que le r\u00e9flexe pupillaire photomoteur existe imm\u00e9diatement : la pupille se contracte \u00e0 l&rsquo;approche d&rsquo;une source lumineuse et se dilate dans l&rsquo;obscurit\u00e9. Cependant, il observe que cette contraction est initialement lente, paresseuse et souvent asym\u00e9trique, ce qui prouve selon lui que le tractus optique et les corps genouill\u00e9s lat\u00e9raux n&rsquo;ont pas encore atteint leur plein degr\u00e9 d&rsquo;isolation my\u00e9linique.<\/p>\n<p>Preyer documente ensuite pas \u00e0 pas l&rsquo;\u00e9mergence des coordinations motrices oculaires complexes. Durant les premiers jours, les yeux de l&rsquo;enfant oscillent de mani\u00e8re totalement anarchique, ind\u00e9pendants l&rsquo;un de l&rsquo;autre, pr\u00e9sentant un strabisme divergent ou convergent physiologique normal. Vers le onzi\u00e8me jour, il enregistre pour la premi\u00e8re fois une br\u00e8ve fixation maculaire lorsqu&rsquo;un objet fortement \u00e9clair\u00e9 traverse son champ visuel. Il montre que la v\u00e9ritable poursuite oculaire coordonn\u00e9e \u2014 la capacit\u00e9 de suivre du regard un objet en d\u00e9placement r\u00e9gulier horizontal puis vertical \u2014 ne s&rsquo;installe solidement qu&rsquo;au cours de la quatri\u00e8me et cinqui\u00e8me semaine de vie, marquant le passage de d\u00e9charges motrices musculaires automatiques \u00e0 un contr\u00f4le cortico-oculomoteur actif.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des innovations exp\u00e9rimentales les plus spectaculaires de Preyer concerne l&rsquo;\u00e9tude m\u00e9thodique de la perception des couleurs (chromatisme). Pour savoir \u00e0 quel \u00e2ge et selon quelle s\u00e9quence l&rsquo;enfant discrimine les diff\u00e9rentes longueurs d&rsquo;onde du spectre visible, il con\u00e7oit un protocole exp\u00e9rimental rigoureux fond\u00e9 sur la m\u00e9thode des choix et des temps de fixation, utilisant des verres teint\u00e9s, des rubans et des disques color\u00e9s calibr\u00e9s. Axel se voit pr\u00e9senter de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e des stimuli de couleurs diff\u00e9rentes (rouge, jaune, vert, bleu) accompagn\u00e9s de la prononciation distincte de leur nom, tout en mesurant le taux de r\u00e9ussite de l&rsquo;enfant lorsqu&rsquo;on lui demande de pointer du doigt ou de saisir un objet d&rsquo;une couleur d\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ces \u00e9preuves r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des centaines de fois au cours de la deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me ann\u00e9e, Preyer parvient \u00e0 un constat th\u00e9orique capital : l&rsquo;ontogen\u00e8se de la perception chromatique refl\u00e8te la pr\u00e9\u00e9minence de la sensibilit\u00e9 lumineuse brute sur la diff\u00e9renciation qualitative fine. L&rsquo;enfant per\u00e7oit d&rsquo;abord le monde en termes de contraste de clart\u00e9 (clair\/sombre). Lorsqu&rsquo;il acc\u00e8de \u00e0 la discrimination chromatique, ce sont les couleurs \u00e0 grande longueur d&rsquo;onde et \u00e0 forte valeur stimulante \u2014 le rouge et le jaune \u2014 qui sont identifi\u00e9es, d\u00e9nomm\u00e9es et pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es avec une ant\u00e9riorit\u00e9 chronologique massive par rapport aux couleurs \u00e0 courte longueur d&rsquo;onde comme le vert et surtout le bleu, ce dernier \u00e9tant longtemps confondu avec le gris ou le noir.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;ou\u00efe, du go\u00fbt et de l&rsquo;olfaction<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;appareil auditif d\u00e9bute par la r\u00e9solution d&rsquo;une \u00e9nigme physiologique : la surdit\u00e9 transitoire du nouveau-n\u00e9. Preyer confirme exp\u00e9rimentalement que l&rsquo;enfant qui vient d&rsquo;appara\u00eetre au monde est, durant les premi\u00e8res heures et parfois les premiers jours de son existence, virtuellement sourd aux bruits d&rsquo;intensit\u00e9 moyenne. Contrairement \u00e0 certains auteurs qui imputaient cette insensibilit\u00e9 \u00e0 une paralysie centrale du nerf acoustique, Preyer en livre l&rsquo;explication m\u00e9canique exacte : la caisse du tympan ne contient initialement pas d&rsquo;air, mais se trouve obstru\u00e9e par un mucus embryonnaire g\u00e9latineux \u00e9pais, tandis que les parois de la trompe d&rsquo;Eustache sont collab\u00e9es. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec les premi\u00e8res inspirations vigoureuses, les mouvements de d\u00e9glutition et le cri que l&rsquo;air p\u00e9n\u00e8tre dans la cavit\u00e9 tympanique, r\u00e9sorbant les mucosit\u00e9s et rendant le tympan mobile.<\/p>\n<p>Une fois cette a\u00e9ration r\u00e9alis\u00e9e, Preyer \u00e9tablit la gradation tr\u00e8s nette des r\u00e9actions de son fils aux stimuli sonores. Le premier stade est marqu\u00e9 par un sursaut r\u00e9flexe brutal \u2014 pr\u00e9figuration de ce que la m\u00e9decine moderne appellera le r\u00e9flexe de Moro ou le r\u00e9flexe de sursaut acoustique \u2014 provoqu\u00e9 par un claquement de mains ou la chute d&rsquo;un objet m\u00e9tallique sur le parquet. Progressivement, vers le milieu du troisi\u00e8me mois, ce sursaut aveugle c\u00e8de la place \u00e0 un comportement orient\u00e9 : l&rsquo;enfant commence \u00e0 tourner intentionnellement la t\u00eate et les yeux en direction de la source sonore, prouvant la mise en place d&rsquo;une localisation spatiale auditive coordonn\u00e9e. Preyer consigne \u00e9galement l&rsquo;effet s\u00e9datif et apaisant remarquable exerc\u00e9 par la musique douce, le chant maternel et les sons continus et harmonieux, par opposition aux bruits discordants et percutants qui d\u00e9clenchent imm\u00e9diatement des mimiques d&rsquo;angoisse et des pleurs de d\u00e9tresse.<\/p>\n<p>Concernant le sens du go\u00fbt (sensibilit\u00e9 gustative), les observations de Preyer d\u00e9montrent son caract\u00e8re hautement pr\u00e9coce, inn\u00e9 et fonctionnel d\u00e8s la premi\u00e8re t\u00e9t\u00e9e. En appliquant sur la langue du nouveau-n\u00e9 des gouttes de solutions aqueuses douces (sucre de canne), am\u00e8res (sulfate de quinine), acides (acide ac\u00e9tique dilu\u00e9) ou sal\u00e9es (chlorure de sodium), Preyer observe et d\u00e9crit avec une minutie photographique les mimiques faciales r\u00e9flexes imm\u00e9diates de son fils. La saveur douce provoque un r\u00e9flexe de succion avide, un apaisement de l&rsquo;agitation motrice et une expression faciale de contentement paisible. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;amertume ou l&rsquo;acidit\u00e9 d\u00e9clenche imm\u00e9diatement une mimique universelle de d\u00e9go\u00fbt : plissement des yeux, abaissement des commissures labiales, protraction de la langue pour expulser la substance toxique, haut-le-c\u0153ur et salivation r\u00e9flexe abondante.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;olfaction fait l&rsquo;objet de tests comparables. Preyer pr\u00e9sente au nez de son enfant endormi ou \u00e9veill\u00e9 diverses substances aromatiques : essence de rose, camphre, \u00e9ther, asaf\u0153tida ou lait maternel. Il note que les odeurs douces et famili\u00e8res comme celle du sein maternel attirent l&rsquo;enfant et stimulent la recherche buccale, tandis que les vapeurs irritantes ou m\u00e9phitiques suscitent un r\u00e9veil brutal, un d\u00e9tournement \u00e9nergique de la t\u00eate et des mouvements de rejet avec les deux bras. Il conclut que le go\u00fbt et l&rsquo;odorat constituent les sens chimiques les plus archa\u00efques du r\u00e9pertoire biologique humain, indispensables \u00e0 la discrimination nutritionnelle et \u00e0 l&rsquo;attachement vital pr\u00e9coce bien avant que les sens t\u00e9l\u00e9-r\u00e9cepteurs n&rsquo;aient atteint leur maturit\u00e9.<\/p>\n<h3>5.3 Sensibilit\u00e9 tactile, proprioceptive et nociceptive<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;exploration du tact, Preyer met en exergue le r\u00f4le primordial et exclusif jou\u00e9 par les muqueuses labiales et linguales au cours des premiers mois de la vie. Pour le nourrisson, le premier organe du tact n&rsquo;est pas la main, encore prisonni\u00e8re de mouvements spasmodiques et d&rsquo;une pr\u00e9hension r\u00e9flexe involontaire, mais la bouche. Les l\u00e8vres, dot\u00e9es d&rsquo;une densit\u00e9 exceptionnelle de r\u00e9cepteurs sensoriels et d&rsquo;une vascularisation intense, constituent la v\u00e9ritable zone de contact \u00e9pist\u00e9mologique avec la mati\u00e8re. Preyer d\u00e9crit comment Axel utilise sa sph\u00e8re buccale pour explorer la consistance, la temp\u00e9rature, la rugosit\u00e9 et la forme de tous les objets qui passent \u00e0 sa port\u00e9e, bien avant d&rsquo;\u00eatre capable de les palper avec ses doigts.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de la sensibilit\u00e9 \u00e0 la douleur (nociception) livre des r\u00e9sultats surprenants qui bousculent les croyances m\u00e9dicales de son temps. Preyer d\u00e9montre que, contrairement \u00e0 une opinion r\u00e9pandue, le nouveau-n\u00e9 n&rsquo;est pas hypersensible \u00e0 la douleur physique cutan\u00e9e, mais pr\u00e9sente au contraire une analg\u00e9sie relative temporaire et une in\u00e9gale r\u00e9partition initiale des r\u00e9cepteurs nociceptifs. Lorsqu&rsquo;il pique prudemment avec une \u00e9pingle la plante des pieds ou la peau des mollets du nouveau-n\u00e9 durant ses premiers jours, il constate que la r\u00e9action motrice de retrait et les pleurs sont consid\u00e9rablement retard\u00e9s par rapport \u00e0 ce que l&rsquo;on observe chez un enfant plus \u00e2g\u00e9 ou chez un adulte. Preyer en d\u00e9duit la lenteur physiologique de la conduction de l&rsquo;influx douloureux \u00e0 travers les fibres nerveuses amy\u00e9liniques de type C et le retard d&rsquo;int\u00e9gration sensorielle au niveau thalamo-cortical.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la proprioception et la sensibilit\u00e9 labyrinthique, Preyer documente avec minutie l&rsquo;acquisition progressive du tonus postural et de la r\u00e9gulation de l&rsquo;\u00e9quilibre dans l&rsquo;espace gravitationnel. En suspendant d\u00e9licatement son enfant ou en inclinant progressivement le plan de son lit, il observe la r\u00e9sistance \u00e9lastique offerte par la musculature nucale et paravert\u00e9brale. Il consigne l&rsquo;apparition graduelle des r\u00e9flexes de redressement statokin\u00e9tiques d\u00e9crits plus tard par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Rudolf_Magnus\">Rudolf Magnus<\/a>. L&rsquo;enfant apprend \u00e0 calibrer ses contractions musculaires en fonction du retour sensoriel permanent transmis par les r\u00e9cepteurs des fuseaux neuromusculaires, des capsules articulaires et de l&rsquo;endolymphe des canaux semi-circulaires de l&rsquo;oreille interne.<\/p>\n<p>Cette triade de la sensibilit\u00e9 cutan\u00e9e, nociceptive et proprioceptive forme le socle intime sur lequel repose le sentiment corporel fondamental. Pour Preyer, c&rsquo;est par la sommation ininterrompue de ces sensations internes et de ces r\u00e9sistances externes que le nouveau-n\u00e9 commence \u00e0 construire obscur\u00e9ment ce qu&rsquo;il nomme la \u00ab coenesth\u00e9sie \u00bb (le sentiment g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;existence de son propre corps). Sans cette trame tactile et musculaire primitive, aucune \u00e9mergence ult\u00e9rieure de la conscience r\u00e9flexive ou de l&rsquo;action intentionnelle ne serait biologiquement concevable.<\/p>\n<h2>6. 6. L&rsquo;\u00e9volution motrice : Du mouvement r\u00e9flexe \u00e0 l&rsquo;action volontaire<\/h2>\n<h3>6.1 Classification syst\u00e9matique des mouvements infantiles<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus durables et les plus influents de Thierry William Preyer \u00e0 la th\u00e9orie du comportement moteur r\u00e9side dans sa classification syst\u00e9matique des mouvements observables chez le jeune enfant. Face au chaos apparent de l&rsquo;activit\u00e9 motrice du nouveau-n\u00e9, Preyer introduit une typologie rigoureuse articul\u00e9e autour de quatre cat\u00e9gories distinctes, fond\u00e9es sur la pr\u00e9sence ou l&rsquo;absence d&rsquo;un stimulus d\u00e9clencheur ext\u00e9rieur et sur le degr\u00e9 d&rsquo;intervention des centres nerveux sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re cat\u00e9gorie comprend ce que Preyer d\u00e9signe sous le vocable de <strong>mouvements impulsifs<\/strong> (<em>impulsive Bewegungen<\/em>). Ce sont des mouvements spontan\u00e9s, d\u00e9sordonn\u00e9s, convulsifs ou harmonieux des bras, des jambes, des doigts ou du tronc, qui surviennent sans la moindre excitation sensorielle externe pr\u00e9alable observable, y compris lorsque l&rsquo;enfant repose dans une pi\u00e8ce sombre, ti\u00e8de et silencieuse. Preyer les attribue \u00e0 des d\u00e9charges d&rsquo;\u00e9nergie nerveuse endog\u00e8ne s&rsquo;accumulant spontan\u00e9ment dans les centres moteurs sous-corticaux et spinaux satur\u00e9s de nutriments et d&rsquo;oxyg\u00e8ne sanguin. Ces mouvements impulsifs constituent la mati\u00e8re motrice originelle, purement biologique, qui pr\u00e9c\u00e8de toute influence du monde environnant.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie est celle des <strong>mouvements r\u00e9flexes<\/strong> (<em>Reflexbewegungen<\/em>). \u00c0 la diff\u00e9rence des mouvements impulsifs, ils sont strictement subordonn\u00e9s \u00e0 une excitation sensorielle p\u00e9riph\u00e9rique ext\u00e9rieure bien d\u00e9termin\u00e9e. Preyer y inclut le clignement palp\u00e9bral \u00e0 la lumi\u00e8re vive, la d\u00e9glutition au contact d&rsquo;un liquide sur le pharynx, le r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9ternuement, la toux, le retrait d&rsquo;un membre face \u00e0 une piq\u00fbre et le r\u00e9flexe de succion. Preyer insiste sur la nature invariable, machinale et pr\u00e9form\u00e9e de ces arcs r\u00e9flexes, dont la machinerie neuronale est enti\u00e8rement op\u00e9rationnelle d\u00e8s la naissance, ne requ\u00e9rant aucun apprentissage pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me cat\u00e9gorie rassemble les <strong>mouvements instinctifs<\/strong> (<em>instinktive Bewegungen<\/em>). Plus complexes que les simples r\u00e9flexes locaux, ils impliquent la mise en jeu harmonis\u00e9e de plusieurs groupes musculaires en vue d&rsquo;un but biologique adaptatif pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9, sans que l&rsquo;enfant n&rsquo;ait pourtant conscience de ce but ni ne l&rsquo;ait jamais appris par imitation. Preyer cite comme exemples \u00e9minents la pr\u00e9hension instinctive, le redressement du buste, les mimiques complexes d&rsquo;expression \u00e9motionnelle et plus tard les mouvements alternatifs de locomotion quadrup\u00e8de. Ces mouvements repr\u00e9sentent le legs phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;esp\u00e8ce, inscrits dans les profondeurs de l&rsquo;h\u00e9ritage c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Enfin, la quatri\u00e8me cat\u00e9gorie est constitu\u00e9e par les <strong>mouvements d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s ou volontaires<\/strong> (<em>willk\u00fcrliche Bewegungen<\/em>). Ce sont les seuls qui proc\u00e8dent d&rsquo;un acte psychologique intentionnel, guid\u00e9 par la repr\u00e9sentation pr\u00e9alable d&rsquo;un but \u00e0 atteindre et par le choix explicite des moyens moteurs pour y parvenir. Preyer prend soin d&rsquo;\u00e9tablir une diff\u00e9renciation conceptuelle inflexible entre l&rsquo;instinct biologique et l&rsquo;acte volontaire t\u00e9l\u00e9ologique : l&rsquo;instinct accomplit une finalit\u00e9 sans la conna\u00eetre, tandis que la volont\u00e9 poursuit un but mentalement pr\u00e9figur\u00e9 par l&rsquo;imagination et l&rsquo;exp\u00e9rience ant\u00e9rieure de l&rsquo;effet produit.<\/p>\n<h3>6.2 La transition complexe vers l&rsquo;intentionnalit\u00e9 motrice<\/h3>\n<p>Pour le physiologiste d&rsquo;I\u00e9na, le grand probl\u00e8me du d\u00e9veloppement moteur consiste \u00e0 \u00e9lucider comment l&rsquo;enfant parvient \u00e0 s&rsquo;\u00e9manciper de la tyrannie des r\u00e9flexes et de l&rsquo;anarchie des mouvements impulsifs pour conqu\u00e9rir l&rsquo;intentionnalit\u00e9 volontaire. Preyer d\u00e9montre que cette transition s&rsquo;op\u00e8re par le jeu combin\u00e9 de la maturation neuro-anatomique et de l&rsquo;exp\u00e9rience pratique acquise au cours d&rsquo;innombrables essais et erreurs. Sur le plan neurologique, l&rsquo;\u00e9mergence de la volont\u00e9 co\u00efncide avec le d\u00e9veloppement et la my\u00e9linisation des faisceaux pyramidaux reliant le cortex c\u00e9r\u00e9bral moteur aux motoneurones de la corne ant\u00e9rieure de la moelle \u00e9pini\u00e8re, permettant l&rsquo;inhibition graduelle des automatismes sous-corticaux primitifs.<\/p>\n<p>Sur le plan psychophysiologique, Preyer accorde un r\u00f4le moteur pivot \u00e0 la coordination \u0153il-main. \u00c0 la naissance, les mouvements oculaires et les mouvements brachiaux sont totalement d\u00e9coupl\u00e9s : l&rsquo;enfant voit sans pouvoir saisir, et sa main agrippe ce qui la touche par pur r\u00e9flexe palmaire sans que ses yeux ne participent \u00e0 la man\u0153uvre. Vers le quatri\u00e8me mois, Preyer observe les premiers balbutiements de la pr\u00e9hension visuellement guid\u00e9e : les yeux d&rsquo;Axel se fixent intens\u00e9ment sur un hochet lumineux, ce qui d\u00e9clenche une activation motrice g\u00e9n\u00e9rale des bras, laquelle se transforme par t\u00e2tonnements successifs en une tentative d&rsquo;approche directionnelle. L&rsquo;enfant manque d&rsquo;abord sa cible \u00e0 plusieurs reprises, corrige sa trajectoire, et finit par enserrer l&rsquo;objet convoit\u00e9 sous le contr\u00f4le continu de sa vision.<\/p>\n<p>Cette saisie r\u00e9ussie constitue un tournant psychologique monumental. Preyer explique que l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de l&rsquo;ad\u00e9quation entre l&rsquo;image visuelle d&rsquo;un objet ext\u00e9rieur et la sensation tactile de sa capture engendre dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant une m\u00e9moire des sensations motrices associ\u00e9es (les traces kinesth\u00e9siques). D\u00e8s lors, la simple vue d&rsquo;un objet d\u00e9sirable r\u00e9active par association psychophysique le souvenir de l&rsquo;effort musculaire n\u00e9cessaire pour l&rsquo;atteindre. C&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que na\u00eet l&rsquo;acte de volont\u00e9 : l&rsquo;enfant d\u00e9sire le r\u00e9sultat attendu, se rem\u00e9more le chemin moteur \u00e0 parcourir et commande consciemment l&rsquo;ex\u00e9cution de la trajectoire du bras.<\/p>\n<p>Preyer documente avec passion ce passage progressif des mouvements incoordonn\u00e9s et convulsifs des quatre membres vers une \u00e9conomie du geste volontaire. Tout le d\u00e9veloppement de la motricit\u00e9 se r\u00e9sume ainsi \u00e0 une canalisation de l&rsquo;\u00e9nergie impulsive brute : la masse confuse des mouvements primaires est peu \u00e0 peu taill\u00e9e, \u00e9mond\u00e9e, inhib\u00e9e par le cortex c\u00e9r\u00e9bral, ne laissant subsister que les synergies musculaires strictement requises pour accomplir l&rsquo;action choisie. L&rsquo;enfant cesse d&rsquo;\u00eatre une marionnette ballot\u00e9e par des stimuli m\u00e9caniques pour devenir l&rsquo;architecte souverain de son propre geste dans l&rsquo;espace physique.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;apprentissage de la station debout et de la marche<\/h3>\n<p>L&rsquo;accession \u00e0 la station debout et \u00e0 la locomotion bip\u00e8de autonome repr\u00e9sente, dans l&rsquo;analyse de Preyer, la conqu\u00eate la plus d\u00e9cisive de la petite enfance humaine, symbolisant la victoire de l&rsquo;ontogen\u00e8se sur les contraintes gravitationnelles et l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation au-dessus de la condition animale quadrup\u00e8de. Preyer d\u00e9compose m\u00e9thodiquement les \u00e9tapes s\u00e9quentielles qui jalonnent ce long apprentissage moteur sur plus d&rsquo;une ann\u00e9e d&rsquo;observations ininterrompues.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re phase est marqu\u00e9e par la consolidation de l&rsquo;axe c\u00e9phalique : vers le troisi\u00e8me mois, Axel parvient \u00e0 maintenir sa t\u00eate dress\u00e9e lorsqu&rsquo;il est port\u00e9 verticalement, ses muscles cervicaux ayant acquis le tonus n\u00e9cessaire pour r\u00e9sister au ballottement passif. Vers le sixi\u00e8me mois, l&rsquo;enfant acc\u00e8de \u00e0 la station assise soutenue, puis totalement libre vers le huiti\u00e8me mois, ce qui lib\u00e8re d\u00e9finitivement ses membres sup\u00e9rieurs pour la manipulation exploratoire des objets. Survient ensuite l&rsquo;\u00e9tape fascinante des locomotions pr\u00e9liminaires : le roulement sur le ventre, le ramper abdominal (reptation), puis la propulsion coordonn\u00e9e \u00e0 quatre pattes. Preyer note que cette locomotion quadrup\u00e8de n&rsquo;est pas un passage universellement obligatoire, certains enfants tentant de se dresser directement sans ramper longuement, mais qu&rsquo;elle constitue un excellent banc d&rsquo;essai pour synchroniser les h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux et muscler la ceinture scapulaire et pelvienne.<\/p>\n<p>Preyer analyse ensuite les interactions structurales permanentes entre le renforcement m\u00e9canique du squelette osseux, le d\u00e9veloppement des masses musculaires glut\u00e9ales et jambi\u00e8res, et la maturation fine des circuits c\u00e9r\u00e9belleux de coordination de l&rsquo;\u00e9quilibre. Au dixi\u00e8me mois, Axel tente de se mettre debout en s&rsquo;agrippant fr\u00e9n\u00e9tiquement aux barreaux de son berceau ou aux pieds d&rsquo;une table. Les premiers essais se soldent invariablement par des chutes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, que Preyer observe avec un d\u00e9tachement scientifique rigoureux : il note comment l&rsquo;enfant apprend \u00e0 chuter sans se blesser en repliant ses genoux, et comment chaque \u00e9chec recalibre la distribution du centre de gravit\u00e9 au-dessus du polygone de sustentation podologique.<\/p>\n<p>Enfin, au cours de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, Axel accomplit ses premiers pas totalement lib\u00e9r\u00e9s de tout appui ext\u00e9rieur. Preyer souligne la port\u00e9e m\u00e9taphysique et psychologique colossale de cette marche autonome. En se dressant sur ses deux pieds, l&rsquo;enfant transforme radicalement sa perspective g\u00e9om\u00e9trique sur le monde : ses yeux dominent d\u00e9sormais l&rsquo;espace environnant, ses mains sont d\u00e9finitivement \u00e9mancip\u00e9es de toute fonction d&rsquo;appui pour se consacrer enti\u00e8rement \u00e0 la pr\u00e9hension et au travail d&rsquo;outil, et son rayon d&rsquo;action g\u00e9ographique s&rsquo;accro\u00eet d&rsquo;une mani\u00e8re exponentielle. La marche n&rsquo;est pas un simple exploit m\u00e9canique ; elle marque la v\u00e9ritable naissance de l&rsquo;autonomie psychologique de l&rsquo;enfant, qui peut d\u00e9sormais choisir de s&rsquo;approcher d&rsquo;un objet convoit\u00e9 ou de fuir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une situation d\u00e9plaisante, affirmant sa volont\u00e9 face au monde des adultes.<\/p>\n<h2>7. 7. L&rsquo;acquisition du langage et le d\u00e9veloppement cognitif<\/h2>\n<h3>7.1 La p\u00e9riode pr\u00e9-linguistique et les productions vocales spontan\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus admir\u00e9s de Preyer \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Linguistique\">linguistique<\/a> et \u00e0 la psychologie cognitive naissante est son analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique de la p\u00e9riode pr\u00e9-linguistique. D\u00e8s les premi\u00e8res heures de vie d&rsquo;Axel, Preyer proc\u00e8de \u00e0 une analyse phon\u00e9tique scrupuleuse des \u00e9missions sonores n\u00e9onatales. Il montre que le premier vagissement, le cri de d\u00e9tresse primitif, est une production laryng\u00e9e purement r\u00e9flexe, d\u00e9pourvue de toute intentionnalit\u00e9 communicative, produite par le passage forc\u00e9 de l&rsquo;air expir\u00e9 \u00e0 travers les cordes vocales spasm\u00e9es sous l&rsquo;effet de l&rsquo;asphyxie transitoire ou de la douleur thermique.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, Preyer distingue au sein des cris une diff\u00e9renciation qualitative fond\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9tat physiologique interne de l&rsquo;organisme. Il documente avec minutie la modulation acoustique des sons \u00e9mis par son fils selon qu&rsquo;il \u00e9prouve de la faim, une douleur colique, du froid ou au contraire un bien-\u00eatre c\u0153nesth\u00e9sique apr\u00e8s la r\u00e9pl\u00e9tion gastrique du repas. Vers la fin du deuxi\u00e8me mois appara\u00eet ce que Preyer d\u00e9signe sous le nom de \u00ab babil \u00bb ou \u00ab lallation \u00bb (<em>Lallen<\/em>). Loin d&rsquo;\u00eatre une tentative de communication linguistique, ce babillage pr\u00e9coce est analys\u00e9 par l&rsquo;auteur comme un jeu moteur vocal spontan\u00e9, une v\u00e9ritable gymnastique fonctionnelle par laquelle l&rsquo;enfant prend plaisir \u00e0 faire vibrer son appareil phonatoire et \u00e0 percevoir en retour, par la voie de la r\u00e9troaction auditive, les sons qu&rsquo;il a lui-m\u00eame engendr\u00e9s.<\/p>\n<p>Preyer remarque avec une grande p\u00e9n\u00e9tration que la gamme phonatoire de cette lallation infantile est extraordinairement riche, d\u00e9passant souvent la phonologie propre de la langue des parents. L&rsquo;enfant produit spontan\u00e9ment des consonnes gutturales, linguales, labiales, des claquements de langue et des modulations de voyelles que l&rsquo;on retrouve dans diverses langues \u00e9trang\u00e8res mais qui dispara\u00eetront ult\u00e9rieurement de son registre d&rsquo;expression habituel. Cette observation fondamentale le conduit \u00e0 affirmer l&rsquo;universalit\u00e9 phon\u00e9tique biologique initiale du nourrisson, bien avant que la pression culturelle et le bain linguistique de l&rsquo;environnement n&rsquo;op\u00e8rent une s\u00e9lection r\u00e9ductrice sur ses productions vocales spontan\u00e9es.<\/p>\n<p>Il souligne \u00e9galement le r\u00f4le capital jou\u00e9 par le milieu ambiant et la prosodie parentale dans le calibrage m\u00e9lodique de ces vocalisations primitives. L&rsquo;enfant absorbe inconsciemment les courbes d&rsquo;intonation, les accents toniques et les modulations affectives des voix qui se penchent sur son berceau. M\u00eame si l&rsquo;enfant ne comprend encore rien au sens lexical des paroles prononc\u00e9es par sa m\u00e8re, il r\u00e9agit avec une extr\u00eame sensibilit\u00e9 au profil m\u00e9lodique de sa voix : une intonation montante et aigu\u00eb excite son attention et stimule ses sourires, tandis qu&rsquo;une voix grave et descendante apaise son excitation ou d\u00e9clenche une angoisse r\u00e9flexe.<\/p>\n<h3>7.2 De la compr\u00e9hension passive \u00e0 l&rsquo;expression verbale active<\/h3>\n<p>Dans la gen\u00e8se du langage articul\u00e9 proprement dit, Preyer met en lumi\u00e8re une loi ontog\u00e9n\u00e9tique constante d&rsquo;une importance capitale : la priorit\u00e9 temporelle et quantitative absolue de la <strong>compr\u00e9hension passive<\/strong> du sens sur la <strong>production articulatoire active<\/strong>. Durant des mois entiers, le jeune enfant est capable de d\u00e9coder avec exactitude des dizaines de phrases complexes prononc\u00e9es par son entourage bien avant d&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame capable de prof\u00e9rer le moindre mot intelligible. Axel sait d\u00e9signer de son regard ou pointer de l&rsquo;index une gravure d&rsquo;oiseau dans un livre, une lampe au plafond ou les chaussures de son p\u00e8re lorsqu&rsquo;on lui en intime l&rsquo;ordre verbal, alors que son propre lexique vocal se limite encore \u00e0 des sons rudimentaires inarticul\u00e9s.<\/p>\n<p>Preyer analyse la passerelle s\u00e9miotique indispensable qui permet la transition entre ces deux r\u00e9gimes d&rsquo;existence linguistique : l&rsquo;usage des gestes d\u00e9ictiques et expressifs. Pointer du doigt (le geste d&rsquo;ostension d\u00e9ictique) constitue selon lui le pr\u00e9curseur moteur direct du signe linguistique. En tendant l&rsquo;index vers un objet tout en \u00e9mettant une vocalisation modul\u00e9e, l&rsquo;enfant isole une entit\u00e9 dans son champ perceptif et invite autrui \u00e0 partager son foyer attentionnel, r\u00e9alisant ainsi la premi\u00e8re triangulation intersubjective qui rend possible l&rsquo;ancrage du vocabulaire r\u00e9f\u00e9rentiel.<\/p>\n<p>Lorsque les premiers mots apparaissent enfin au cours de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e de vie d&rsquo;Axel, Preyer les d\u00e9crit sous la forme de ce que la linguistique appellera le <strong>mot-phrase<\/strong> ou <strong>l&rsquo;holophrase<\/strong>. Un vocable unique et isol\u00e9 concentre en lui-m\u00eame une charge s\u00e9mantique et syntaxique monumentale. Lorsque le jeune enfant prononce avec force le son <em>\u00ab Atta ! \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab Papa \u00bb<\/em>, il ne se borne pas \u00e0 d\u00e9signer une personne ou un objet ; il formule une proposition compl\u00e8te dont le sens r\u00e9el varie en fonction du contexte imm\u00e9diat, de l&rsquo;intonation et de la mimique motrice associ\u00e9e : <em>\u00ab Papa, prends-moi dans tes bras ! \u00bb<\/em>, <em>\u00ab Papa est parti dehors \u00bb<\/em>, ou <em>\u00ab Papa, regarde cet objet tomb\u00e9 ! \u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Preyer dresse ensuite la chronologie de la constitution progressive du lexique usuel. Il d\u00e9montre que la structuration du vocabulaire ob\u00e9it \u00e0 un ordre d&rsquo;acquisition immuable dict\u00e9 par la saillance psychologique des cat\u00e9gories r\u00e9elles. Les premiers vocables acquis sont syst\u00e9matiquement des substantifs concrets d\u00e9signant des objets perceptibles et mobiles de l&rsquo;environnement quotidien (aliments, jouets, animaux familiers, personnes intimes). Viennent ensuite les verbes d&rsquo;action traduisant des mouvements et des changements d&rsquo;\u00e9tat remarquables (donner, tomber, manger, courir). Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en toute fin de processus, lorsque la pens\u00e9e conceptuelle a atteint un degr\u00e9 suffisant d&rsquo;abstraction r\u00e9flexive, que font leur apparition les adjectifs qualificatifs abstraits (grand, petit, chaud, froid) et les termes grammaticaux relationnels (pr\u00e9positions, conjonctions, pronoms).<\/p>\n<h3>7.3 Gen\u00e8se des op\u00e9rations intellectuelles et logique enfantine<\/h3>\n<p>Pour Preyer, l&rsquo;acquisition du langage n&rsquo;est pas un simple raffinement oratoire ou un outil superficiel de communication sociale ; elle est la matrice indissociable au sein de laquelle s&rsquo;\u00e9difient les premi\u00e8res op\u00e9rations de l&rsquo;intellect. Loin d&rsquo;adh\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e intellectualiste selon laquelle la pens\u00e9e pr\u00e9c\u00e9derait pleinement le langage pour ensuite s&rsquo;habiller de mots, Preyer soutient que la structuration verbale conditionne l&rsquo;\u00e9mergence des concepts abstraits g\u00e9n\u00e9raux. L&rsquo;\u00e9tiquetage linguistique permet \u00e0 l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant d&rsquo;arracher les perceptions individuelles singuli\u00e8res \u00e0 leur imm\u00e9diatet\u00e9 fugitive pour les regrouper dans des classes d&rsquo;\u00e9quivalence stables.<\/p>\n<p>Une des analyses les plus brillantes de Preyer porte sur les pr\u00e9tendues \u00ab erreurs \u00bb linguistiques et syntaxiques commises par le jeune enfant lors de son apprentissage de la parole. Loin d&rsquo;y voir des d\u00e9faillances mn\u00e9siques passives ou des anomalies \u00e0 \u00e9radiquer, Preyer d\u00e9montre que ces erreurs t\u00e9moignent au contraire d&rsquo;une formidable activit\u00e9 cognitive constructive et r\u00e9gul\u00e9e de l&rsquo;esprit infantile. Lorsqu&rsquo;Axel applique avec obstination une d\u00e9sinence de conjugaison r\u00e9guli\u00e8re \u00e0 un verbe irr\u00e9gulier (surr\u00e9gularisation grammaticale), ou lorsqu&rsquo;il \u00e9tend le nom d&rsquo;un animal familier comme \u00ab chien \u00bb \u00e0 tous les quadrup\u00e8des poilus qu&rsquo;il aper\u00e7oit dans la rue (surextension s\u00e9mantique), il ne fait pas preuve de b\u00eatise : il applique avec une logique implacable un principe d&rsquo;induction analogique et d&rsquo;assimilation cat\u00e9gorielle.<\/p>\n<p>Preyer documente avec rigueur l&rsquo;\u00e9veil des capacit\u00e9s de cat\u00e9gorisation \u00e9l\u00e9mentaire chez le jeune enfant bien avant la scolarisation formelle. En observant Axel manipuler des blocs de bois de couleurs et de formes vari\u00e9es, il consigne comment l&rsquo;enfant commence \u00e0 regrouper spontan\u00e9ment ensemble les objets qui partagent une m\u00eame propri\u00e9t\u00e9 tactile, g\u00e9om\u00e9trique ou visuelle. Cette facult\u00e9 d&rsquo;abstraction primitive permet \u00e0 l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la surcharge sensorielle du monde environnant en r\u00e9duisant la complexit\u00e9 du r\u00e9el \u00e0 un syst\u00e8me d&rsquo;invariants fonctionnels.<\/p>\n<p>Enfin, l&rsquo;auteur s&rsquo;attache \u00e0 tracer les d\u00e9buts de l&rsquo;inf\u00e9rence causale chez le petit enfant. \u00c0 travers des exp\u00e9riences o\u00f9 un jouet est cach\u00e9 sous un linge ou attach\u00e9 \u00e0 une ficelle dont l&rsquo;enfant doit tirer l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 pour faire venir \u00e0 lui l&rsquo;objet d\u00e9sir\u00e9, Preyer anticipe directement les c\u00e9l\u00e8bres \u00e9tudes de Jean Piaget sur l&rsquo;intelligence pratique sensori-motrice. Il montre comment l&rsquo;enfant s&rsquo;affranchit de la pens\u00e9e magique primitive pour acqu\u00e9rir, par l&rsquo;interaction motrice directe avec la mati\u00e8re physique, la compr\u00e9hension objective de la causalit\u00e9 spatio-temporelle : la conscience que chaque effet mat\u00e9riel est n\u00e9cessairement pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par une cause physique d\u00e9termin\u00e9e, et que les objets de l&rsquo;espace continuent d&rsquo;exister m\u00eame lorsqu&rsquo;ils \u00e9chappent temporairement \u00e0 la vision imm\u00e9diate.<\/p>\n<h2>8. 8. L&rsquo;\u00e9mergence de la conscience de soi et de l&rsquo;affectivit\u00e9<\/h2>\n<h3>8.1 La discrimination progressive entre le soi et le non-soi<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e9matiques philosophiques les plus audacieusement naturalis\u00e9es par Thierry William Preyer est la gen\u00e8se de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Conscience_de_soi\">conscience de soi<\/a>. R\u00e9cusant d&rsquo;un revers de main le dogme d&rsquo;un \u00ab Cogito \u00bb inn\u00e9 qui serait miraculeusement pr\u00e9sent d\u00e8s la naissance sous une forme embryonnaire, Preyer d\u00e9montre que le nourrisson d\u00e9bute son existence dans un \u00e9tat d&rsquo;indiff\u00e9renciation c\u0153nesth\u00e9sique totale : l&rsquo;enfant ne fait absolument aucune distinction entre son propre corps biologique et le monde ext\u00e9rieur qui l&rsquo;entoure. Pour le nouveau-n\u00e9, le mamelon de la nourrice, la couverture de son berceau et sa propre main qui s&rsquo;agite devant ses yeux appartiennent \u00e0 une seule et m\u00eame totalit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale confuse et informe.<\/p>\n<p>Comment l&rsquo;enfant parvient-il \u00e0 s&rsquo;arracher \u00e0 cet \u00e9tat d&rsquo;indiff\u00e9renciation primitive ? Preyer soutient que ce saut qualitatif s&rsquo;accomplit par l&rsquo;entremise des sensations tactiles doubles et de l&rsquo;exp\u00e9rience universelle de la douleur physique. Lorsqu&rsquo;Axel mordille un hochet d&rsquo;ivoire ou la robe de sa m\u00e8re, il n&rsquo;\u00e9prouve qu&rsquo;une seule sensation tactile au niveau de ses gencives. En revanche, lorsqu&rsquo;il mordille ses propres doigts ou pince la peau de son avant-bras \u2014 comportement que Preyer observe de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e \u2014, l&rsquo;enfant \u00e9prouve une double sensation simultan\u00e9e : la sensation buccale active d&rsquo;une part, et la sensation douloureuse cutan\u00e9e passive d&rsquo;autre part. Cette sym\u00e9trie sensorielle brise le continuum perceptif. L&rsquo;enfant d\u00e9couvre avec stupeur les limites spatiales de son enveloppe corporelle : tout ce qui a la propri\u00e9t\u00e9 de lui faire mal lorsqu&rsquo;il le pince appartient \u00e0 son propre corps physique, tandis que ce qui ne souffre pas constitue le monde non-soi ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Preyer consacre ensuite des pages magistrales \u00e0 ce que la psychologie et la psychanalyse consacreront plus tard sous le nom de l&rsquo;exp\u00e9rience ou du <strong>stade du miroir<\/strong>. Il soumet son fils Axel \u00e0 des \u00e9preuves syst\u00e9matiques devant une glace, en consignant m\u00e9ticuleusement la chronologie de ses r\u00e9actions sur plusieurs ann\u00e9es. Au cinqui\u00e8me mois, l&rsquo;enfant regarde son reflet comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une simple lumi\u00e8re brillante ou d&rsquo;un objet \u00e9tranger quelconque. Au dixi\u00e8me mois, il sourit \u00e0 l&rsquo;image sp\u00e9culaire, tend les bras vers elle, mais tente de chercher le \u00ab double \u00bb physique derri\u00e8re le miroir avec sa main, prouvant qu&rsquo;il attribue encore une r\u00e9alit\u00e9 substantielle ext\u00e9rieure \u00e0 cette illusion optique. Vers la fin de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, un d\u00e9clic d\u00e9cisif survient : l&rsquo;enfant ne cherche plus derri\u00e8re la glace ; lorsqu&rsquo;on applique subrepticement une tache color\u00e9e sur son front, il porte directement la main \u00e0 sa propre t\u00eate et non pas sur la surface du miroir, attestant de l&rsquo;identification sans \u00e9quivoque de l&rsquo;image sp\u00e9culaire comme \u00e9tant le reflet de sa propre personne corporelle.<\/p>\n<p>Cette conqu\u00eate spatio-corporelle trouve son couronnement linguistique dans l&#8217;emploi des pronoms personnels. Preyer consigne avec une jubilation intellectuelle le moment pr\u00e9cis o\u00f9 Axel cesse de parler de lui-m\u00eame \u00e0 la troisi\u00e8me personne du singulier en utilisant son pr\u00e9nom (<em>\u00ab Axel veut du pain \u00bb<\/em> ou <em>\u00ab B\u00e9b\u00e9 est tomb\u00e9 \u00bb<\/em>) pour employer enfin la premi\u00e8re personne grammaticale : <em>\u00ab Je \u00bb<\/em> (<em>Ich<\/em>) et <em>\u00ab Moi \u00bb<\/em> (<em>Mich\/Mir<\/em>). Ce basculement linguistique vers le pronom personnel signe la naissance symbolique du Moi int\u00e9rieur r\u00e9flexif. L&rsquo;enfant a d\u00e9sormais int\u00e9rioris\u00e9 son unit\u00e9 psychique et corporelle face \u00e0 la multitude des autres sujets qui peuplent son univers social.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9volution de la vie \u00e9motionnelle et affective<\/h3>\n<p>L&rsquo;observation minutieuse de Thierry William Preyer ne s&rsquo;arr\u00eate pas aux fronti\u00e8res de la motricit\u00e9 et de l&rsquo;intelligence cognitive ; elle p\u00e9n\u00e8tre avec une \u00e9gale rigueur dans le labyrinthe de la vie \u00e9motionnelle et affective. Preyer commence par identifier les manifestations pr\u00e9coces de ce que les th\u00e9oriciens modernes appellent les \u00e9motions primaires de base : la peur, la col\u00e8re, la surprise et le plaisir gustatif ou tactile. Il d\u00e9montre que ces \u00e9motions disposent d&rsquo;un appareillage moteur d&rsquo;expression faciale inn\u00e9, fix\u00e9 par la s\u00e9lection naturelle, confirmant sur le plan de la physiologie ontog\u00e9n\u00e9tique les th\u00e8ses ma\u00eetresses formul\u00e9es par Charles Darwin en 1872 dans son trait\u00e9 <em>L&rsquo;Expression des \u00e9motions chez l&rsquo;homme et les animaux<\/em>.<\/p>\n<p>Il consacre une analyse particuli\u00e8rement fouill\u00e9e aux d\u00e9clencheurs sp\u00e9cifiques de la <strong>peur<\/strong> chez le tr\u00e8s jeune enfant. Il s&rsquo;attache \u00e0 prouver que la peur infantile n&rsquo;est pas le produit d&rsquo;un raisonnement intellectuel acquis par l&rsquo;exp\u00e9rience de dangers r\u00e9els, mais s&rsquo;active de mani\u00e8re instinctive et phylog\u00e9n\u00e9tique face \u00e0 des stimuli \u00e9cologiques d\u00e9termin\u00e9s. Il recense avec pr\u00e9cision trois grands inducteurs universels de la terreur chez Axel : les bruits intenses et soudains (claquement de porte, orage), l&rsquo;irruption inattendue de visages \u00e9trangers aux traits discordants ou portant des attributs inhabituels (comme une barbe sombre ou des lunettes \u00e9paisses), et enfin l&rsquo;obscurit\u00e9 subite combined avec l&rsquo;isolement spatial. Preyer interpr\u00e8te cette peur ancestrale du noir et de l&rsquo;inconnu comme un m\u00e9canisme conservateur h\u00e9rit\u00e9 de nos lointains a\u00efeux pr\u00e9historiques pour qui la nuit et l&rsquo;isolement \u00e9taient synonymes d&rsquo;exposition mortelle aux pr\u00e9dateurs carnassiers.<\/p>\n<p>Au cours des deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me ann\u00e9es, Preyer assiste \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence progressive d&rsquo;\u00e9motions secondaires hautement complexes et socialis\u00e9es : la jalousie, la honte, la rancune, la vanit\u00e9 et la sympathie altruiste. Il d\u00e9crit des sc\u00e8nes o\u00f9 Axel manifeste un violent acc\u00e8s de jalousie motrice lorsque son p\u00e8re prend sur ses genoux un enfant \u00e9tranger ou caresse longuement un animal domestique, l&rsquo;enfant s&rsquo;interposant physiquement avec des cris de col\u00e8re pour reconqu\u00e9rir le monopole de l&rsquo;affection parentale. De m\u00eame, Preyer documente avec \u00e9motion les premi\u00e8res manifestations de sympathie consolatrice : vers l&rsquo;\u00e2ge de deux ans, voyant sa m\u00e8re simuler des pleurs de d\u00e9tresse le visage enfoui dans les mains, Axel abandonne son jouet, s&rsquo;approche avec un visage profond\u00e9ment assombri et tente d&#8217;embrasser ses mains pour stopper son chagrin.<\/p>\n<p>Preyer th\u00e9orise le r\u00f4le fondamental jou\u00e9 par l&rsquo;<strong>imitation affective<\/strong> dans la synchronisation relationnelle unissant le nourrisson \u00e0 sa m\u00e8re. Bien avant de comprendre le contenu des mots \u00e9chang\u00e9s, le b\u00e9b\u00e9 calque inconsciemment ses propres mimiques motrices sur celles du visage maternel qui le contemple. Le sourire en r\u00e9ponse au sourire d&rsquo;autrui n&rsquo;est pas seulement un r\u00e9flexe mim\u00e9tique superficiel ; il induit en retour chez le jeune enfant l&rsquo;\u00e9tat physiologique \u00e9motionnel de bien-\u00eatre associ\u00e9 \u00e0 cette configuration musculaire faciale. Par ce va-et-vient mim\u00e9tique permanent, s&rsquo;\u00e9tablit la premi\u00e8re communication interindividuelle affective de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;imitation comme vecteur d&rsquo;acculturation et d&rsquo;individuation<\/h3>\n<p>L&rsquo;imitation occupe une place n\u00e9vralgique dans l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Preyer, servant de passerelle dialectique entre la constitution biologique de l&rsquo;organisme et son acculturation au sein du groupe social humain. Preyer \u00e9labore une s\u00e9quence chronologique d\u00e9taill\u00e9e d\u00e9crivant les \u00e9tapes du comportement mim\u00e9tique chez le jeune enfant, distinguant avec clart\u00e9 le r\u00e9flexe d&rsquo;\u00e9cho imm\u00e9diat de ce que la psychologie cognitive contemporaine d\u00e9signera sous le vocable d&rsquo;<strong>imitation diff\u00e9r\u00e9e<\/strong>.<\/p>\n<p>Durant les premiers mois, l&rsquo;imitation est presque enti\u00e8rement absente ou se cantonne \u00e0 des r\u00e9actions automatiques r\u00e9flexes, comme la protrusion involontaire de la langue lorsqu&rsquo;un adulte tire la sienne \u00e0 quelques centim\u00e8tres du visage du nourrisson. Vers le neuvi\u00e8me mois, Preyer enregistre le v\u00e9ritable \u00e9veil de l&rsquo;imitation intentionnelle : Axel s&rsquo;efforce de reproduire avec exactitude des mouvements corporels r\u00e9alis\u00e9s devant lui, comme battre des mains (\u00ab bravo \u00bb), hocher affirmativement la t\u00eate ou faire adieu avec les doigts. Preyer note que l&rsquo;enfant ne parvient \u00e0 imiter avec succ\u00e8s que des mouvements dont les composantes musculaires ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9es spontan\u00e9ment au cours de sa p\u00e9riode impulsive ou r\u00e9flexe ant\u00e9rieure.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape supr\u00eame de ce d\u00e9veloppement mim\u00e9tique est franchie lorsque l&rsquo;enfant devient capable d&rsquo;imitation diff\u00e9r\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire de reproduire un comportement complexe des heures ou des jours apr\u00e8s que le mod\u00e8le adulte a disparu de son champ visuel. Preyer observe son fils s&#8217;emparer d&rsquo;un morceau de bois pour balayer le sol avec application, tenant l&rsquo;objet avec la m\u00eame posture singuli\u00e8re que celle de la domestique observ\u00e9e la veille au matin, ou appliquant un petit tube de verre contre sa propre tempe pour \u00ab prendre sa temp\u00e9rature \u00bb comme l&rsquo;avait fait le m\u00e9decin de famille trois jours plus t\u00f4t. Cette capacit\u00e9 d&rsquo;imitation diff\u00e9r\u00e9e prouve selon Preyer que l&rsquo;enfant dispose d\u00e9sormais d&rsquo;une m\u00e9moire de repr\u00e9sentation stable, capable de conserver des sch\u00e8mes d&rsquo;action int\u00e9rioris\u00e9s ind\u00e9pendamment de toute perception perceptive imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Preyer met en \u00e9vidence la fonction double et apparemment paradoxale de cette pulsion mim\u00e9tique dans la construction de la personnalit\u00e9 infantile. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;imitation est le vecteur premier et indispensable de l&rsquo;acculturation sociale : c&rsquo;est par elle que l&rsquo;enfant s&rsquo;approprie sans effort les conventions, les mani\u00e8res de table, les outils techniques et le langage de sa communaut\u00e9 linguistique. Mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, Preyer observe une tension dialectique permanente entre ce conformisme mim\u00e9tique passif et l&rsquo;affirmation turbulente de la <strong>volont\u00e9 propre<\/strong> (<em>Eigensinn<\/em>). L&rsquo;enfant ne se contente pas d&rsquo;\u00eatre un perroquet social ; il imite le mod\u00e8le adulte pour s&rsquo;approprier son pouvoir d&rsquo;action, puis d\u00e9tourne ce pouvoir pour affirmer ses caprices personnels, ses refus obstin\u00e9s et son identit\u00e9 singuli\u00e8re. L&rsquo;individuation psychologique \u00e9merge pr\u00e9cis\u00e9ment de cette faille f\u00e9conde o\u00f9 l&rsquo;enfant utilise les outils l\u00e9gu\u00e9s par la culture pour se rebeller contre l&rsquo;autorit\u00e9 qui les lui a transmis.<\/p>\n<h2>9. 9. L&#8217;embryologie comportementale : L&rsquo;avant-garde scientifique de Preyer<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;ouvrage fondamental : <em>Specielle Physiologie des Embryo<\/em> (1885)<\/h3>\n<p>Bien que son livre de 1882 sur l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;enfant ait capt\u00e9 l&rsquo;essentiel de l&rsquo;attention du grand public cultiv\u00e9, les historiens des sciences s&rsquo;accordent \u00e0 consid\u00e9rer que le chef-d&rsquo;\u0153uvre scientifique le plus audacieux et le plus profond\u00e9ment novateur de Thierry William Preyer est son trait\u00e9 monumental paru en 1885 : <em>Specielle Physiologie des Embryo: Untersuchungen \u00fcber die Lebenserscheinungen vor der Geburt<\/em> (Physiologie sp\u00e9ciale de l&#8217;embryon : recherches sur les manifestations de la vie avant la naissance). Cet ouvrage volumineux de pr\u00e8s de six cents pages repr\u00e9sente la premi\u00e8re tentative dans l&rsquo;histoire des sciences m\u00e9dicales d&rsquo;\u00e9laborer une physiologie int\u00e9grale et exclusive de la vie intra-ut\u00e9rine chez les vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Preyer y op\u00e8re un inventaire encyclop\u00e9dique vertigineux des fonctions physiologiques de l&#8217;embryon et du f\u0153tus \u00e0 travers une multitude d&rsquo;esp\u00e8ces animales : poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux (principalement le poulet domestique) et mammif\u00e8res (du rongeur de laboratoire jusqu&rsquo;au f\u0153tus humain issu de fausses couches ou d&rsquo;autopsies m\u00e9dicales). Il y traite de mani\u00e8re exhaustive de la circulation f\u0153tale, des battements cardiaques embryonnaires, de l&rsquo;h\u00e9matopo\u00ef\u00e8se, de l&rsquo;excr\u00e9tion r\u00e9nale, du m\u00e9tabolisme du foie f\u0153tal produisant du glycog\u00e8ne, des variations de la temp\u00e9rature intra-ut\u00e9rine et, avec une ampleur jamais vue, du fonctionnement du syst\u00e8me nerveux avant la naissance.<\/p>\n<p>La rupture \u00e9pist\u00e9mologique accomplie par cet ouvrage r\u00e9side dans l&rsquo;an\u00e9antissement d\u00e9finitif du dogme de la <strong>passivit\u00e9 embryonnaire<\/strong>. Jusqu&rsquo;au milieu du XIXe si\u00e8cle, la tradition m\u00e9dicale dominante, h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;Aristote et entretenue par l&rsquo;obst\u00e9trique classique, consid\u00e9rait l&#8217;embryon humain et le f\u0153tus comme un \u00eatre purement v\u00e9g\u00e9tatif, une sorte de plante parasite immerg\u00e9e dans les eaux maternelles, priv\u00e9e de vie nerveuse, de sensibilit\u00e9 et de motricit\u00e9 propre jusqu&rsquo;au choc de l&rsquo;expulsion a\u00e9rienne du terme. Preyer balaie cette fiction rassurante : il d\u00e9montre que le f\u0153tus n&rsquo;est pas un r\u00e9cipient inerte, mais un organisme vivant dynamique, hautement r\u00e9actif, engag\u00e9 dans une activit\u00e9 motrice et sensorielle continue bien avant l&rsquo;accouchement.<\/p>\n<p>Cette mise en lumi\u00e8re de la dynamique interactive continue du d\u00e9veloppement f\u0153tal place d&#8217;embl\u00e9e Preyer \u00e0 l&rsquo;avant-garde des sciences biom\u00e9dicales. Il comprend que les neuf mois de gestation intra-ut\u00e9rine ne sont pas une simple phase de maturation morphologique passive o\u00f9 l&rsquo;organisme se contenterait de \u00ab grandir \u00bb en taille selon un plan anatomique fig\u00e9, mais constituent un laboratoire fonctionnel intensif o\u00f9 les circuits neuronaux s&rsquo;essaient, s&rsquo;auto-excitent, s&rsquo;affinent et se consolident par l&rsquo;exercice m\u00eame de leur activit\u00e9 biologique primitive.<\/p>\n<h3>9.2 Motricit\u00e9 pr\u00e9natale et autonomie fonctionnelle pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus r\u00e9volutionnaire de la <em>Specielle Physiologie des Embryo<\/em> r\u00e9side dans la description et l&rsquo;analyse exp\u00e9rimentale de la <strong>motricit\u00e9 pr\u00e9natale spontan\u00e9e<\/strong>. En travaillant sur des milliers d&#8217;embryons de poulet observ\u00e9s vivants \u00e0 travers une \u00ab fen\u00eatre \u00bb soigneusement d\u00e9coup\u00e9e dans la coquille calcaire de l&rsquo;\u0153uf maintenu dans une couveuse thermique \u00e0 temp\u00e9rature corporelle, Preyer r\u00e9alise une d\u00e9couverte fondamentale qui stup\u00e9fie ses contemporains : l&#8217;embryon commence \u00e0 bouger spontan\u00e9ment bien avant que son syst\u00e8me nerveux ne soit anatomiquement complet et connect\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie sensorielle.<\/p>\n<p>D\u00e8s le quatri\u00e8me jour d&rsquo;incubation chez le poulet, alors que les racines post\u00e9rieures sensorielles de la moelle \u00e9pini\u00e8re ne sont pas encore reli\u00e9es aux r\u00e9cepteurs cutan\u00e9s et que la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/My%C3%A9line\">my\u00e9linisation<\/a> c\u00e9r\u00e9brale n&rsquo;a pas m\u00eame commenc\u00e9, Preyer observe des ondulations et des flexions spontan\u00e9es du tronc embryonnaire. Cette constatation exp\u00e9rimentale fracassante le conduit \u00e0 une conclusion th\u00e9orique d&rsquo;une port\u00e9e incalculable : <strong>l&rsquo;activit\u00e9 motrice endog\u00e8ne pr\u00e9c\u00e8de la fonction sensorielle r\u00e9ceptive<\/strong>. Le mouvement n&rsquo;est pas originellement une simple r\u00e9ponse r\u00e9flexe d\u00e9clench\u00e9e par une excitation sensitive venue du monde ext\u00e9rieur ; le syst\u00e8me nerveux moteur poss\u00e8de une capacit\u00e9 d&rsquo;auto-gen\u00e8se spontan\u00e9e du mouvement.<\/p>\n<p>Preyer d\u00e9montre ainsi l&rsquo;ind\u00e9pendance fonctionnelle d\u00e9montr\u00e9e entre excitation sensorielle et motricit\u00e9 endog\u00e8ne primitive. En appliquant des anesth\u00e9siques locaux (comme la coca\u00efne ou le chloroforme) sur la peau de f\u0153tus de mammif\u00e8res ext\u00e9rioris\u00e9s dans des bains thermor\u00e9gul\u00e9s, il constate que la suppression totale de la sensibilit\u00e9 tactile cutan\u00e9e n&rsquo;interrompt nullement la survenue p\u00e9riodique de ces d\u00e9charges motrices spontan\u00e9es. Les mouvements f\u0153taux ne sont pas la cons\u00e9quence de chocs contre la paroi ut\u00e9rine ; ils sont le fruit de l&rsquo;activit\u00e9 m\u00e9tabolique et biochimique intrins\u00e8que des motoneurones spinaux en voie de d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p>Par ces protocoles d&rsquo;une virtuosit\u00e9 technique exceptionnelle, Preyer pose sans conteste possible les bases empiriques et th\u00e9oriques de l&rsquo;<strong>embryologie comportementale contemporaine<\/strong>. Des d\u00e9cennies plus tard, les travaux de George Coghill sur les salamandres, de Viktor Hamburger sur l&#8217;embryon de poulet, et les observations par \u00e9chographie f\u0153tale moderne chez l&rsquo;humain men\u00e9es par des pionniers comme Heinz Prechtl viendront confirmer point par point les observations de Preyer : le f\u0153tus bouge, avale, respire, suce son pouce et modifie sa posture bien avant que la conscience ou l&rsquo;exp\u00e9rience du monde ext\u00e9rieur n&rsquo;aient commenc\u00e9 \u00e0 poindre.<\/p>\n<h3>9.3 Implications th\u00e9oriques sur la querelle de l&rsquo;inn\u00e9 et de l&rsquo;acquis<\/h3>\n<p>Les d\u00e9couvertes de Preyer sur la physiologie embryonnaire et sur les comp\u00e9tences du nouveau-n\u00e9 ont exerc\u00e9 une influence d\u00e9terminante sur le d\u00e9bat s\u00e9culaire opposant le <strong>nativisme<\/strong> (l&rsquo;inn\u00e9isme) et l&rsquo;<strong>empirisme associationniste<\/strong> (l&rsquo;acquis). \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 \u00e9crit Preyer, le monde intellectuel est d\u00e9chir\u00e9 entre deux positions dogmatiques irr\u00e9conciliables : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les empiristes radicaux dans la lign\u00e9e de John Locke et d&rsquo;\u00c9tienne Bonnot de Condillac, affirmant que l&rsquo;esprit n&rsquo;est qu&rsquo;une ardoise vierge sur laquelle l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle vient graver m\u00e9caniquement des associations d&rsquo;id\u00e9es ; de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, les nativistes platoniciens ou kantiens, postulant des facult\u00e9s et des cat\u00e9gories d&rsquo;espace et de temps enti\u00e8rement pr\u00e9form\u00e9es de toute \u00e9ternit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e2me humaine.<\/p>\n<p>Preyer pulv\u00e9rise cette fausse alternative st\u00e9rile en adoptant une approche r\u00e9solument mat\u00e9rialiste et biologique du probl\u00e8me. En physiologiste instruit par le transformisme darwinien, il prouve que ce qui est \u00ab a priori \u00bb pour l&rsquo;individu (l&rsquo;acquis phylog\u00e9n\u00e9tique inn\u00e9 re\u00e7u par l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 biologique) est en r\u00e9alit\u00e9 le fruit d&rsquo;un \u00ab a posteriori \u00bb accumul\u00e9 par l&rsquo;esp\u00e8ce au cours de millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;adaptation environnementale. L&rsquo;enfant ne na\u00eet pas vierge de toute disposition : il apporte avec lui un r\u00e9seau neuro-moteur hautement organis\u00e9, capable d&rsquo;ex\u00e9cuter d&#8217;embl\u00e9e des coordinations complexes comme la succion, le cri d&rsquo;alarme ou la pr\u00e9hension instinctive.<\/p>\n<p>Preyer formule ainsi le concept pr\u00e9curseur de <strong>pr\u00e9formation de sch\u00e8mes moteurs neuromusculaires<\/strong>. Ces sch\u00e8mes ne sont pas des id\u00e9es inn\u00e9es conscientes, mais des potentialit\u00e9s structurelles inscrites dans l&rsquo;anatomie du syst\u00e8me nerveux central, attendant les stimulations sp\u00e9cifiques de l&rsquo;environnement gestationnel et post-natal pour \u00eatre activ\u00e9es, calibr\u00e9es et d\u00e9ploy\u00e9es. Si l&rsquo;environnement ne fournit pas la nourriture, la gravit\u00e9 terrestre, la lumi\u00e8re ou la voix maternelle, ces structures inn\u00e9es restent frapp\u00e9es d&rsquo;atrophie fonctionnelle.<\/p>\n<p>Par cette synth\u00e8se magistrale, Preyer appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme un pr\u00e9curseur visionnaire de l&rsquo;<strong>\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique d\u00e9veloppementale<\/strong> et des th\u00e9ories des syst\u00e8mes dynamiques en biologie. Il comprend avec un si\u00e8cle d&rsquo;avance que le d\u00e9veloppement d&rsquo;un \u00eatre vivant n&rsquo;est ni le simple d\u00e9ploiement m\u00e9canique d&rsquo;un programme pr\u00e9form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identique dans l&rsquo;\u0153uf (pr\u00e9formisme), ni le modelage passif d&rsquo;une argile inerte par le milieu ext\u00e9rieur (empirisme brut), mais une construction interactive permanente (\u00e9pigen\u00e8se) o\u00f9 le g\u00e9nome biologique et l&rsquo;environnement \u00e9cologique et culturel co-construisent sans cesse la forme organique et la dynamique psychologique du sujet en devenir.<\/p>\n<h2>10. 10. D\u00e9bats contemporains, controverses et relations \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h2>\n<h3>10.1 Convergences et divergences avec Wilhelm Wundt<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la psychologie scientifique dans le dernier quart du XIXe si\u00e8cle en Allemagne est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une tension \u00e9pist\u00e9mologique majeure entre deux figures d&rsquo;\u00e9gale envergure : <strong>Wilhelm Wundt<\/strong>, le p\u00e8re fondateur de la psychologie exp\u00e9rimentale de laboratoire install\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Leipzig, et <strong>Thierry William Preyer<\/strong>, le physiologiste d&rsquo;I\u00e9na. Bien que les deux hommes partagent le m\u00eame refus visc\u00e9ral de la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique spiritualiste et la m\u00eame volont\u00e9 d&rsquo;ancrer l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit dans les faits v\u00e9rifiables, ils s&rsquo;opposent frontalement sur la d\u00e9finition m\u00eame de la m\u00e9thode psychologique l\u00e9gitime.<\/p>\n<p>Pour Wilhelm Wundt, la psychologie scientifique ne saurait exister en dehors du laboratoire d&rsquo;exp\u00e9rimentation hautement contr\u00f4l\u00e9, et son outil exclusif r\u00e9side dans l&rsquo;<strong>introspection exp\u00e9rimentale<\/strong> (<em>Selbstbeobachtung<\/em>) exerc\u00e9e par des observateurs adultes hautement entra\u00een\u00e9s, capables de fractionner et de verbaliser avec une rigueur analytique absolue leurs propres sensations \u00e9l\u00e9mentaires sous l&rsquo;effet de stimuli physiques mesur\u00e9s. Wundt conteste formellement que l&rsquo;on puisse faire de la v\u00e9ritable science psychologique \u00e0 partir de l&rsquo;observation des nourrissons ou des jeunes enfants. Pour le ma\u00eetre de Leipzig, l&rsquo;enfant \u00e9tant par nature incapable d&rsquo;introspection verbale r\u00e9flexive, l&rsquo;observateur adulte est in\u00e9vitablement condamn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;<strong>h\u00e9t\u00e9ro-observation<\/strong> indirecte, m\u00e9thode qu&rsquo;il juge entach\u00e9e de subjectivisme irr\u00e9ductible et de projections anthropomorphiques incontr\u00f4lables.<\/p>\n<p>Preyer r\u00e9plique avec vigueur \u00e0 cette exclusion \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;enfance. Il retourne l&rsquo;argument wundtien en d\u00e9montrant que l&rsquo;adulte civilis\u00e9 cultiv\u00e9 est le pire des sujets d&rsquo;exp\u00e9rience pour saisir la gen\u00e8se des faits psychiques : l&rsquo;adulte est d\u00e9form\u00e9 par l&rsquo;\u00e9ducation, ses habitudes r\u00e9flexives ont p\u00e9trifi\u00e9 ses sensations, et son introspection est encombr\u00e9e de pr\u00e9jug\u00e9s linguistiques et culturels qui masquent les processus primaires de l&rsquo;esprit. Pour Preyer, l&rsquo;observation du jeune enfant offre pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;avantage inestimable d&rsquo;\u00e9tudier les fonctions psychiques \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat naissant, dans leur puret\u00e9 biologique non encore alt\u00e9r\u00e9e par le vernis des conventions sociales. L&rsquo;h\u00e9t\u00e9ro-observation m\u00e9thodique et quantitative men\u00e9e par un physiologiste arm\u00e9 d&rsquo;instruments de mesure n&rsquo;a rien \u00e0 envier \u00e0 l&rsquo;introspection de laboratoire ; elle est selon lui la seule m\u00e9thode v\u00e9ritablement naturaliste.<\/p>\n<p>Un autre point de friction th\u00e9orique capital entre les deux savants concerne l&rsquo;<strong>origine du langage<\/strong>. Wundt d\u00e9fend une th\u00e9orie psychologique intellectualiste o\u00f9 le langage proc\u00e8de d&rsquo;un acte d&rsquo;aperception volontaire sup\u00e9rieure de la conscience, structur\u00e9 par des repr\u00e9sentations int\u00e9rieures complexes avant toute ext\u00e9riorisation phonatoire. Preyer, fid\u00e8le \u00e0 son mat\u00e9rialisme physiologique, d\u00e9montre au contraire la gen\u00e8se purement r\u00e9flexe, motrice et biochimique des sons vocaux : le langage na\u00eet du vagissement respiratoire, de l&rsquo;imitation laryng\u00e9e et du jeu moteur de l&rsquo;appareil phonatoire. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;abord une pens\u00e9e qui chercherait ensuite des mots pour s&rsquo;exprimer ; c&rsquo;est l&rsquo;exercice moteur et l&rsquo;appropriation s\u00e9miotique des sons vocaux qui sculptent, canalisent et rendent possible la pens\u00e9e conceptuelle elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>10.2 Rivalit\u00e9s et compl\u00e9mentarit\u00e9s avec les pionniers anglo-saxons et fran\u00e7ais<\/h3>\n<p>Thierry William Preyer ne travaillait pas dans un isolement insulaire : il s&rsquo;inscrivait au centre d&rsquo;un vaste r\u00e9seau international de savants qui tentaient simultan\u00e9ment d&rsquo;appliquer l&rsquo;observation naturaliste au comportement de leur propre prog\u00e9niture. Parmi ces pr\u00e9curseurs illustres figurent au premier rang <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Charles_Darwin\">Charles Darwin<\/a> et le philosophe et historien fran\u00e7ais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hippolyte_Taine\">Hippolyte Taine<\/a>. En 1876, Taine avait publi\u00e9 dans la <em>Revue philosophique<\/em> de Th\u00e9odule Ribot une courte note intitul\u00e9e \u00ab Note sur l&rsquo;acquisition du langage chez les enfants et dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine \u00bb, qui avait incit\u00e9 Darwin \u00e0 exhumer l&rsquo;ann\u00e9e suivante ses propres carnets r\u00e9dig\u00e9s pr\u00e8s de quarante ans plus t\u00f4t lors de la naissance de son fils William Erasmus (\u00ab A Biographical Sketch of an Infant \u00bb).<\/p>\n<p>Toutefois, la comparaison entre ces monographies pionni\u00e8res et le monument de Preyer met en relief un saut qualitatif m\u00e9thodologique vertigineux. L\u00e0 o\u00f9 les textes de Taine et de Darwin se r\u00e9duisent \u00e0 des essais de quelques dizaines de pages, compilant des souvenirs r\u00e9trospectifs ou des notations \u00e9parses glan\u00e9es au fil de journ\u00e9es charg\u00e9es, Preyer produit une somme exhaustive de plus de cinq cents pages, issue d&rsquo;un protocole d&rsquo;observation continu, standardis\u00e9 et pluriquotidien sur trois ann\u00e9es enti\u00e8res. Preyer lui-m\u00eame, tout en rendant un hommage vibrant au g\u00e9nie inductif de Darwin, ne manque pas de souligner le caract\u00e8re impressionniste et discontinu des carnets du ma\u00eetre anglais, revendiquant pour sa propre recherche le statut d&rsquo;une v\u00e9ritable monographie de laboratoire p\u00e9diatrique.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace anglophone, l&rsquo;\u0153uvre de Preyer trouve un \u00e9cho retentissant et stimulant chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/George_John_Romanes\">George John Romanes<\/a>, le disciple le plus proche de Darwin dans le domaine de la psychologie compar\u00e9e animale, et chez le jeune philosophe am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/James_Mark_Baldwin\">James Mark Baldwin<\/a>. Romanes utilise massivement les donn\u00e9es recueillies par Preyer pour \u00e9tayer ses th\u00e9orisations sur l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;intelligence animale et humaine (<em>Mental Evolution in Animals<\/em>, 1883), tandis que Baldwin, fascin\u00e9 par la classification preyerienne des mouvements et de l&rsquo;imitation, d\u00e9cide de reproduire sur ses propres filles des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;observation inspir\u00e9s directement de ceux d&rsquo;I\u00e9na.<\/p>\n<p>En France, l&rsquo;influence de Preyer s&rsquo;av\u00e8re absolument capitale pour la constitution de l&rsquo;\u00e9cole psychologique nationale, orchestr\u00e9e par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9odule_Ribot\">Th\u00e9odule Ribot<\/a> \u00e0 travers la <em>Revue philosophique de la France et de l&rsquo;\u00e9tranger<\/em>. Ribot consacre des recensions enthousiastes aux trait\u00e9s de Preyer, qu&rsquo;il \u00e9rige en mod\u00e8le incontournable de la \u00ab nouvelle psychologie \u00bb positive d\u00e9barrass\u00e9e des abstractions de l&rsquo;\u00e9clectisme de Victor Cousin. Parall\u00e8lement, des p\u00e9dagogues et des observateurs fran\u00e7ais comme <strong>Bernard Perez<\/strong>, auteur de <em>Les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de l&rsquo;enfant<\/em> (1878), nouent une correspondance intellectuelle suivie avec Preyer. Le d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique fait rage entre les deux rives du Rhin : Perez adopte une perspective plus clinique, psychologique et litt\u00e9raire, tandis que Preyer maintient avec intransigeance la primaut\u00e9 de la physiologie neuro-musculaire, avertissant ses coll\u00e8gues fran\u00e7ais contre le p\u00e9ril d&rsquo;un retour d\u00e9guis\u00e9 au spiritualisme d\u00e8s lors que l&rsquo;on abandonne le microscope et le chronom\u00e8tre du laboratoire.<\/p>\n<h3>10.3 Prises de position sur l&rsquo;\u00e9ducation et la p\u00e9dagogie scientifique<\/h3>\n<p>Loin de s&rsquo;enfermer dans une tour d&rsquo;ivoire acad\u00e9mique, Thierry William Preyer est profond\u00e9ment convaincu que les d\u00e9couvertes de la physiologie et de la psychologie du d\u00e9veloppement doivent servir de levier pour transformer de fond en comble le syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9ducation et de scolarisation de son temps. T\u00e9moin des m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques traditionnelles qui s\u00e9vissent alors dans les \u00e9coles primaires et les gymnases d&rsquo;Allemagne et d&rsquo;Europe, il en livre une critique s\u00e9v\u00e8re et sans concession. Il d\u00e9nonce avec virulence la p\u00e9dagogie r\u00e9pressive, fond\u00e9e sur le gavage mn\u00e9motechnique de savoirs abstraits, l&rsquo;immobilit\u00e9 physique prolong\u00e9e impos\u00e9e sur des bancs d&rsquo;\u00e9cole inadapt\u00e9s, et le recours syst\u00e9matique aux punitions corporelles et \u00e0 la contrainte autoritaire.<\/p>\n<p>Pour Preyer, cette p\u00e9dagogie d&rsquo;Ancien R\u00e9gime est criminelle sur le plan biologique : elle viole de mani\u00e8re flagrante les lois naturelles les plus \u00e9l\u00e9mentaires du d\u00e9veloppement neuro-moteur. Vouloir forcer un enfant de cinq ou six ans \u00e0 demeurer immobile pendant des heures pour apprendre par c\u0153ur des d\u00e9clinaisons latines ou des tables arithm\u00e9tiques, alors que son syst\u00e8me moteur est satur\u00e9 de d\u00e9charges impulsives n\u00e9cessaires \u00e0 sa croissance osseuse et musculaire, revient selon lui \u00e0 provoquer sciemment des d\u00e9formations squelettiques (comme la scoliose), des troubles visuels (myopie scolaire) et des n\u00e9vroses d&rsquo;inhibition centrale durables.<\/p>\n<p>Preyer milite inlassablement pour l&rsquo;instauration d&rsquo;une <strong>p\u00e9dagogie scientifique<\/strong> rigoureusement subordonn\u00e9e aux lois physiologiques de l&rsquo;ontogen\u00e8se. Il pose en principe inali\u00e9nable que le travail intellectuel doit toujours succ\u00e9der \u00e0 l&rsquo;exercice sensoriel et physique, et non le pr\u00e9c\u00e9der. L&rsquo;\u00e9ducation des premi\u00e8res ann\u00e9es doit consister exclusivement en une \u00e9ducation des sens (gymnastique visuelle, discrimination auditive, exploration tactile de mat\u00e9riaux divers) et en une culture m\u00e9thodique de la libert\u00e9 motrice en plein air. Preyer r\u00e9clame que l&rsquo;on s&rsquo;appuie sur le jeu spontan\u00e9 et sur l&rsquo;exp\u00e9rimentation concr\u00e8te d&rsquo;objets tridimensionnels pour \u00e9veiller les concepts logiques, pr\u00e9figurant avec une acuit\u00e9 saisissante les principes p\u00e9dagogiques qui feront la renomm\u00e9e ult\u00e9rieure de Maria Montessori, d&rsquo;Ovide Decroly ou de C\u00e9lestin Freinet.<\/p>\n<p>Enfin, il lance une mise en garde retentissante contre le <strong>surmenage intellectuel<\/strong> (<em>\u00dcberb\u00fcrdung<\/em>) des \u00e9coliers et des adolescents, qui fait alors l&rsquo;objet d&rsquo;un d\u00e9bat national passionn\u00e9 dans l&rsquo;Empire allemand. Preyer publie des \u00e9tudes d\u00e9montrant les ravages physiologiques de la fatigue nerveuse induite par des programmes scolaires surcharg\u00e9s et des journ\u00e9es de classe excessives : c\u00e9phal\u00e9es chroniques, alt\u00e9ration de la digestion, irritabilit\u00e9 motrice, baisse des d\u00e9fenses immunitaires et anxi\u00e9t\u00e9 permanente. Il plaide pour une r\u00e9duction drastique des heures de cours formels au profit d&rsquo;activit\u00e9s physiques, d&rsquo;ateliers manuels et de temps de sommeil physiologique suffisants, affirmant avec force que la nation qui \u00e9puise pr\u00e9matur\u00e9ment le cerveau de ses enfants compromet d\u00e9finitivement la vitalit\u00e9 biologique et intellectuelle de ses g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<h2>11. 11. L&rsquo;h\u00e9ritage de Preyer dans la psychologie du d\u00e9veloppement moderne<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;influence directe sur James Mark Baldwin et Jean Piaget<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage th\u00e9orique et conceptuel l\u00e9gu\u00e9 par Thierry William Preyer s&rsquo;est diffus\u00e9 au c\u0153ur m\u00eame des architectures intellectuelles des plus illustres th\u00e9oriciens du d\u00e9veloppement cognitif du XXe si\u00e8cle. Le premier maillon de cette transmission est incarn\u00e9 par le grand psychologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/James_Mark_Baldwin\">James Mark Baldwin<\/a>. Dans son \u0153uvre fondatrice <em>Mental Development in the Child and the Race<\/em> (1895), Baldwin s&rsquo;appuie directement sur les observations empiriques accumul\u00e9es par Preyer sur Axel pour forger ses propres concepts cardinaux : la \u00ab r\u00e9action circulaire \u00bb (la tendance du nourrisson \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment un geste moteur pour reproduire un effet sensoriel agr\u00e9able) et le r\u00f4le structurant de l&rsquo;imitation dans la construction de la personnalit\u00e9 sociale. Baldwin reconna\u00eet explicitement que sans la mine de faits m\u00e9thodiquement consign\u00e9s par le physiologiste d&rsquo;I\u00e9na, sa propre th\u00e9orie dialectique de l&rsquo;adaptation psychologique n&rsquo;aurait jamais pu voir le jour.<\/p>\n<p>Le second h\u00e9ritier fondamental, et sans conteste le plus universellement c\u00e9l\u00e8bre, est le savant suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Piaget\">Jean Piaget<\/a>. Form\u00e9 lui aussi initialement aux sciences naturelles (la malacologie) avant de se tourner vers la psychologie, Piaget a toujours confess\u00e9 une admiration et une dette m\u00e9thodologique immenses envers les travaux de Preyer. Lorsque Piaget entreprend au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 d&rsquo;\u00e9tudier la naissance de l&rsquo;intelligence chez ses trois propres enfants \u2014 Jacqueline, Lucienne et Laurent \u2014, il r\u00e9active tr\u00e8s exactement le dispositif exp\u00e9rimental inaugur\u00e9 quarante ans plus t\u00f4t \u00e0 I\u00e9na : l&rsquo;observation longitudinale fine, continue, pluriquotidienne, associ\u00e9e \u00e0 des micro-interventions mat\u00e9rielles discr\u00e8tes perturbant l&rsquo;environnement de l&rsquo;enfant pour en r\u00e9v\u00e9ler les m\u00e9canismes cognitifs sous-jacents.<\/p>\n<p>La filiation conceptuelle entre les deux savants est \u00e9blouissante. Ce que Piaget nomme la p\u00e9riode de l&rsquo;<strong>intelligence sensorimotrice<\/strong> (les deux premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie) n&rsquo;est autre que la formalisation \u00e9pist\u00e9mologique et structuraliste des donn\u00e9es empiriques et de la classification des mouvements d\u00e9crites par Preyer dans <em>Die Seele des Kindes<\/em>. La gen\u00e8se de la permanence de l&rsquo;objet, la coordination vision-pr\u00e9hension, l&rsquo;exp\u00e9rimentation motrice pour voir (\u00ab r\u00e9actions circulaires tertiaires \u00bb) et la s\u00e9paration progressive du Moi et du monde physique ext\u00e9rieur sont autant de ph\u00e9nom\u00e8nes dont Preyer avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 avec une exactitude admirable la cartographie chronologique et fonctionnelle.<\/p>\n<p>Toutefois, la transition de Preyer \u00e0 Piaget marque \u00e9galement un saut \u00e9pist\u00e9mologique majeur. L\u00e0 o\u00f9 Preyer demeurait essentiellement un physiologiste descriptif et associationniste, cherchant \u00e0 r\u00e9duire chaque manifestation comportementale \u00e0 des arcs r\u00e9flexes, des temps de r\u00e9action et des connexions sous-corticoc\u00e9r\u00e9brales, Piaget transcende cette perspective en construisant une architecture logico-math\u00e9matique et structuraliste du d\u00e9veloppement. L&#8217;empirisme biologique de l&rsquo;observateur d&rsquo;I\u00e9na s&rsquo;efface chez le psychologue genevois au profit d&rsquo;un constructivisme structural o\u00f9 l&rsquo;intelligence s&rsquo;auto-organise par des processus d&rsquo;assimilation et d&rsquo;accommodation, faisant entrer la psychologie g\u00e9n\u00e9tique dans l&rsquo;\u00e8re des mod\u00e8les abstraits de la pens\u00e9e moderne.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;impact sur l&rsquo;\u00e9cole psychologique fran\u00e7aise : Binet et Wallon<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc m\u00e9thodologique et th\u00e9orique cr\u00e9\u00e9e par Preyer a profond\u00e9ment fertilis\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole psychologique fran\u00e7aise de la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, en particulier \u00e0 travers les figures monumentales d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alfred_Binet\">Alfred Binet<\/a> et d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henri_Wallon_(psychologue)\">Henri Wallon<\/a>. Alfred Binet, mondialement c\u00e9l\u00e8bre pour avoir cr\u00e9\u00e9 avec Th\u00e9odore Simon la premi\u00e8re \u00e9chelle m\u00e9trique de l&rsquo;intelligence, s&rsquo;est explicitement inspir\u00e9 des protocoles observationnels de Preyer lorsqu&rsquo;il a r\u00e9dig\u00e9 en 1903 son livre capital <em>L&rsquo;\u00c9tude exp\u00e9rimentale de l&rsquo;intelligence<\/em>, consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;observation fine des processus de pens\u00e9e de ses deux propres filles, Madeleine et Alice (\u00ab Armande \u00bb et \u00ab Marguerite \u00bb).<\/p>\n<p>Binet salue chez Preyer l&rsquo;art de convertir le cadre familial intime en un espace exp\u00e9rimental rigoureux sans en alt\u00e9rer la spontan\u00e9it\u00e9 vivante. Il lui emprunte notamment ses m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation de la suggestibilit\u00e9 infantile, des temps de discrimination perceptuelle et de la m\u00e9moire visuelle, tout en cherchant \u00e0 d\u00e9passer les limites de l&rsquo;\u00e9tude physiologique pour explorer les processus de pens\u00e9e sup\u00e9rieurs, la fluidit\u00e9 associative et les styles cognitifs individuels. Binet retient la le\u00e7on m\u00e9thodologique de Preyer : pour \u00e9valuer scientifiquement les facult\u00e9s psychologiques d&rsquo;un \u00eatre en d\u00e9veloppement, il faut concevoir des \u00e9preuves adapt\u00e9es \u00e0 son univers r\u00e9el plut\u00f4t que d&rsquo;imposer des t\u00e2ches d&rsquo;adultes artificiellement r\u00e9duites.<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Henri Wallon trouve dans l&rsquo;\u0153uvre de Preyer le point de d\u00e9part d&rsquo;une r\u00e9flexion dialectique profonde sur les origines biologiques de la personnalit\u00e9 humaine. Dans ses ouvrages majeurs tels que <em>L&rsquo;Enfant turbulent<\/em> (1925) ou <em>Les Origines du caract\u00e8re chez l&rsquo;enfant<\/em> (1934), Wallon reprend et approfondit la dialectique preyerienne unissant la motricit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9motion. Pour Wallon comme pour Preyer, l&rsquo;appareil neuro-moteur du jeune enfant n&rsquo;a pas seulement une fonction t\u00e9l\u00e9ologique de d\u00e9placement ou de saisie des objets physiques (fonction clastique) ; il remplit d&rsquo;abord et avant tout une <strong>fonction expressive et posturale<\/strong> (fonction tonique) tourn\u00e9e vers autrui.<\/p>\n<p>Wallon rend hommage \u00e0 la lucidit\u00e9 avec laquelle le physiologiste d&rsquo;I\u00e9na a analys\u00e9 les d\u00e9charges motrices impulsives et le tonus postural comme le berceau primitif des \u00e9motions humaines. Les mimiques faciales, les spasmes corporels et les cris d\u00e9crits par Preyer sont r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s par Wallon comme le tissu m\u00eame de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et de la symbiose affective m\u00e8re-enfant. En int\u00e9grant de surcro\u00eet les donn\u00e9es morphologiques, l&rsquo;\u00e9volution du tonus et la maturation physiologique des structures sous-corticales dans l&rsquo;\u00e9valuation du d\u00e9veloppement infantile, Wallon se situe dans le sillage direct de la psychobiologie moniste de Preyer, prouvant la p\u00e9rennit\u00e9 de son influence au sein des grands courants de la pens\u00e9e psychologique fran\u00e7aise.<\/p>\n<h3>11.3 \u00c9chos contemporains en psychologie p\u00e9rinatale et n\u00e9onatale<\/h3>\n<p>Alors que de nombreuses th\u00e9ories psychologiques du XIXe si\u00e8cle ont sombr\u00e9 dans l&rsquo;oubli ou ont \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9es au rang de curiosit\u00e9s archivistiques, les travaux de Thierry William Preyer connaissent depuis quelques d\u00e9cennies une r\u00e9surrection scientifique spectaculaire, stimul\u00e9e par les progr\u00e8s technologiques de la p\u00e9diatrie moderne, des neurosciences cognitives et de la psychologie p\u00e9rinatale. L&rsquo;imagerie m\u00e9dicale contemporaine, au premier rang de laquelle figurent l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89chographie\">\u00e9chographie f\u0153tale<\/a> en temps r\u00e9el \u00e0 haute r\u00e9solution (3D et 4D) et l&rsquo;IRM f\u0153tale fonctionnelle, n&rsquo;a cess\u00e9 de valider avec une pr\u00e9cision \u00e9clatante les constats pos\u00e9s par Preyer dans <em>Specielle Physiologie des Embryo<\/em>.<\/p>\n<p>Les observations pionni\u00e8res du m\u00e9decin d&rsquo;I\u00e9na sur la motricit\u00e9 endog\u00e8ne spontan\u00e9e du f\u0153tus, sur l&rsquo;existence d&rsquo;une d\u00e9glutition pr\u00e9coce du liquide amniotique, sur les r\u00e9actions d&rsquo;orientation acoustique intra-ut\u00e9rine et sur la mise en place pr\u00e9coce de la sensibilit\u00e9 gustative f\u0153tale (d\u00e9tectant les variations aromatiques de l&rsquo;alimentation maternelle transmises au liquide amniotique) sont aujourd&rsquo;hui enseign\u00e9es comme des v\u00e9rit\u00e9s canoniques dans les facult\u00e9s de m\u00e9decine du monde entier. Les neurobiologistes contemporains constatent avec stup\u00e9faction que Preyer avait parfaitement devin\u00e9 l&rsquo;ind\u00e9pendance de cette dynamique motrice f\u0153tale par rapport \u00e0 la maturation compl\u00e8te des voies de my\u00e9linisation pyramidale.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;approche micro-analytique adopt\u00e9e par Preyer dans son journal d&rsquo;Axel a trouv\u00e9 sa pleine r\u00e9habilitation et son prolongement m\u00e9thodologique dans les \u00e9chelles d&rsquo;\u00e9valuation comportementale n\u00e9onatale modernes, et tout particuli\u00e8rement dans la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9thode mise au point par le p\u00e9diatre am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Thomas_Berry_Brazelton\">Thomas Berry Brazelton<\/a> (<em>Neonatal Behavioral Assessment Scale<\/em> ou NBAS). L&rsquo;\u00e9chelle de Brazelton repose sur les m\u00eames postulats fondamentaux que ceux d\u00e9fendus par Preyer : le nouveau-n\u00e9 humain n&rsquo;est pas un \u00eatre v\u00e9g\u00e9tatif passif, mais un partenaire interactif comp\u00e9tent, capable de r\u00e9guler ses \u00e9tats de veille et de sommeil, de s&rsquo;apaiser face \u00e0 une voix humaine, de fixer du regard un objet contrast\u00e9 et d&rsquo;inhiber activement des stimulations sensorielles perturbatrices gr\u00e2ce \u00e0 un contr\u00f4le sous-cortical actif.<\/p>\n<p>De nos jours, l&rsquo;histoire des sciences reconna\u00eet unanimement en Thierry William Preyer non pas seulement un pr\u00e9curseur isol\u00e9 parmi d&rsquo;autres, mais le v\u00e9ritable fondateur de la <strong>psychobiologie du d\u00e9veloppement<\/strong>. En reliant d&rsquo;un seul geste la biochimie du sang, l&#8217;embryologie du syst\u00e8me nerveux, l&rsquo;expression faciale des \u00e9motions et la philosophie du langage, Preyer a l\u00e9gu\u00e9 aux neurosciences contemporaines un id\u00e9al d&rsquo;int\u00e9gration scientifique transdisciplinaire qui demeure, aujourd&rsquo;hui encore, un mod\u00e8le d&rsquo;une absolue modernit\u00e9.<\/p>\n<h2>12. 12. Bilan critique et actualit\u00e9 scientifique de Thierry William Preyer<\/h2>\n<h3>12.1 \u00c9valuation critique des limites m\u00e9thodologiques et th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>L&rsquo;admiration l\u00e9gitime que suscite l&rsquo;\u0153uvre monumentale de Thierry William Preyer ne doit pas occulter une \u00e9valuation critique et sans complaisance des limites intrins\u00e8ques de sa m\u00e9thodologie et de ses cadres th\u00e9oriques, jug\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aune des exigences de la science contemporaine. La critique la plus imm\u00e9diate et la plus \u00e9vidente formul\u00e9e par les psychologues contemporains concerne le probl\u00e8me de la <strong>repr\u00e9sentativit\u00e9 statistique<\/strong> de son corpus empirique. En fondant l&rsquo;immense majorit\u00e9 des th\u00e8ses de <em>Die Seele des Kindes<\/em> sur l&rsquo;observation longitudinale d&rsquo;un sujet unique (<em>N=1<\/em>), \u00e0 savoir son propre fils Axel, Preyer a in\u00e9vitablement universalis\u00e9 des s\u00e9quences de d\u00e9veloppement psychomoteur et linguistique qui portaient l&#8217;empreinte de la singularit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique, physiologique et environnementale d&rsquo;un unique enfant appartenant \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite acad\u00e9mique et culturelle de l&rsquo;Europe de la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>De plus, malgr\u00e9 sa qu\u00eate acharn\u00e9e de neutralit\u00e9 axiologique et sa volont\u00e9 proclam\u00e9e de neutraliser tout subjectivisme parental, Preyer n&rsquo;a pas pu \u00e9chapper totalement \u00e0 des <strong>biais d&rsquo;interpr\u00e9tation anthropomorphiques<\/strong> ou adultes r\u00e9siduels. Lorsque l&rsquo;auteur consigne avec certitude que son enfant \u00e9prouve de \u00ab l&rsquo;obstination r\u00e9fl\u00e9chie \u00bb, du \u00ab remords \u00bb, de la \u00ab fiert\u00e9 \u00bb ou un \u00ab sentiment esth\u00e9tique \u00bb d\u00e8s les premiers mois de sa vie, il projette in\u00e9vitablement des cat\u00e9gories psychologiques hautement int\u00e9rioris\u00e9es d&rsquo;adulte savant sur des conduites motrices primaires qui ne relevaient peut-\u00eatre que d&rsquo;automatismes physiologiques de d\u00e9charge ou de simples modulations du tonus corporel sans substance intentionnelle r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Une autre faiblesse th\u00e9orique notable r\u00e9side dans sa <strong>sous-estimation relative de l&rsquo;impact des interactions sociales<\/strong> et du bain relationnel au profit d&rsquo;un d\u00e9terminisme biologique quasi exclusif. Prisonnier de sa formation de physiologiste de laboratoire habitu\u00e9 \u00e0 d\u00e9couper des arcs r\u00e9flexes chez l&rsquo;animal de laboratoire, Preyer a eu tendance \u00e0 concevoir le d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant comme l&rsquo;\u00e9closion endog\u00e8ne et programm\u00e9e d&rsquo;un bourgeon biologique o\u00f9 chaque fonction motrice ou sensorielle m\u00fbrit selon son propre chronom\u00e8tre interne. Les dimensions d&rsquo;attachement affectif, d&rsquo;\u00e9tayage parental th\u00e9oris\u00e9es plus tard par Lev Vygotski et Jerome Bruner, ainsi que le r\u00f4le structurant des m\u00e9diations symboliques et des codes de classe sociale, sont largement rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan de son analyse.<\/p>\n<p>Enfin, sur le plan de la biologie g\u00e9n\u00e9rale, Preyer a p\u00e2ti de sa d\u00e9pendance th\u00e9orique excessive \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la <strong>loi biog\u00e9n\u00e9tique fondamentale d&rsquo;Ernst Haeckel<\/strong>. La th\u00e8se selon laquelle l&rsquo;ontogen\u00e8se ne serait qu&rsquo;une r\u00e9capitulation m\u00e9canique stricte de la phylogen\u00e8se a \u00e9t\u00e9 aujourd&rsquo;hui formellement r\u00e9fut\u00e9e par la biologie \u00e9volutive du d\u00e9veloppement (<em>Evo-Devo<\/em>). Si l&rsquo;\u00e9volution bricole effectivement des structures anatomiques et motrices pr\u00e9existantes, le d\u00e9veloppement embryonnaire et infantile ne d\u00e9roule nullement un film d&rsquo;archives pal\u00e9ontologiques \u00e0 l&rsquo;identique. En tentant \u00e0 tout prix de retrouver dans le moindre geste r\u00e9flexe de son nourrisson la survivance fossile d&rsquo;un stade d&rsquo;anc\u00eatre poisson, reptile ou primate archa\u00efque, Preyer s&rsquo;est parfois fourvoy\u00e9 dans des sp\u00e9culations \u00e9volutives forc\u00e9es qui ont affaibli la rigueur purement clinique de ses descriptions.<\/p>\n<h3>12.2 La modernit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique du mod\u00e8le biopsychologique de Preyer<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de ces limites historiques in\u00e9vitables, la puissance intellectuelle du mod\u00e8le d\u00e9ploy\u00e9 par Preyer frappe l&rsquo;esprit par sa prodigieuse r\u00e9sonance avec les courants les plus novateurs de la psychologie et des sciences cognitives actuelles. La modernit\u00e9 supr\u00eame de Preyer r\u00e9side dans sa reconnaissance inconditionnelle de l&rsquo;<strong>enfant comme agent actif<\/strong> construisant lui-m\u00eame, par son engagement corporel direct, sa perception du monde physique. L&rsquo;enfant de Preyer n&rsquo;est pas un automate passif attendant d&rsquo;\u00eatre aliment\u00e9 par des stimuli ext\u00e9rieurs, ni un vase d&rsquo;argile que la soci\u00e9t\u00e9 modellerait \u00e0 son gr\u00e9 ; c&rsquo;est un chercheur en herbe, un explorateur curieux qui teste sans rel\u00e2che la r\u00e9sistance de la mati\u00e8re, qui manipule, compare, analyse et extrait les lois physiques de son biotope \u00e0 travers l&rsquo;action motrice directe.<\/p>\n<p>Son approche s&rsquo;impose \u00e9galement par son caract\u00e8re <strong>r\u00e9solument holistique et unifi\u00e9<\/strong>. Preyer refuse de diss\u00e9quer l&rsquo;\u00eatre humain en fragments disciplinaires inconciliables. Chez lui, l&#8217;embryologie est ins\u00e9parable de la physiologie, la physiologie nourrit la linguistique, la linguistique conditionne la logique, et la logique s&rsquo;enracine dans les profondeurs de l&rsquo;affectivit\u00e9 et de la motricit\u00e9 r\u00e9flexe. Il a b\u00e2ti une vision int\u00e9grale de l&rsquo;homme vivant o\u00f9 le corps physique et l&rsquo;esprit pensant ne sont que les deux faces indissociables d&rsquo;une m\u00eame dynamique fonctionnelle continue. Cette vision holistique pr\u00e9figure de mani\u00e8re \u00e9clatante l&rsquo;approche \u00e9cologique de la perception formul\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/James_J._Gibson\">James J. Gibson<\/a> et les neurosciences incarn\u00e9es contemporaines (<em>embodied cognition<\/em>), qui affirment que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un logiciel abstrait log\u00e9 dans le cerveau, mais le produit de l&rsquo;incarnation d&rsquo;un corps agissant dans un environnement r\u00e9el.<\/p>\n<p>Enfin, Preyer m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme l&rsquo;un des premiers artisans d&rsquo;une <strong>science interdisciplinaire d\u00e9cloisonn\u00e9e<\/strong>. Alors que le XIXe si\u00e8cle voyait les facult\u00e9s se barricader dans des sp\u00e9cialisations corporatistes \u00e9troites, Preyer a su naviguer avec une aisance souveraine entre la chimie du sang, l&rsquo;obst\u00e9trique, la linguistique historique, l&rsquo;ornithologie, la philosophie transcendantale et la p\u00e9dagogie scolaire. Il a apport\u00e9 la preuve \u00e9clatante que les \u00e9nigmes les plus profondes de la condition humaine \u2014 celles de l&rsquo;origine de la pens\u00e9e, du langage et de la conscience morale \u2014 ne peuvent \u00eatre abord\u00e9es qu&rsquo;en brisant les fronti\u00e8res artificielles s\u00e9parant les sciences de la nature des humanit\u00e9s, tra\u00e7ant ainsi la voie aux grandes convergences transdisciplinaires du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : Place p\u00e9renne de Thierry William Preyer dans l&rsquo;histoire des sciences<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse r\u00e9trospective approfondie, la trajectoire scientifique de Thierry William Preyer se r\u00e9v\u00e8le dans toute son ampleur majestueuse. Savant cosmopolite, jetant un pont intellectuel indestructible entre le pragmatisme empirique de son berceau d&rsquo;Angleterre et la rigueur de la recherche de ses chaires universitaires d&rsquo;Allemagne, il a su incarner l&rsquo;id\u00e9al du savant universel de la fin du si\u00e8cle romantique, alliant la froide exactitude du vivisecteur de laboratoire \u00e0 la sensibilit\u00e9 attentive d&rsquo;un p\u00e8re pench\u00e9 sur le berceau de son fils nouveau-n\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Preyer a accompli une <strong>transformation radicale du regard scientifique et soci\u00e9tal<\/strong> port\u00e9 sur la petite enfance. En d\u00e9montrant que le nourrisson poss\u00e8de d\u00e8s sa naissance \u2014 et m\u00eame avant celle-ci \u2014 une vie sensorielle complexe, des comp\u00e9tences motrices ordonn\u00e9es, une souffrance r\u00e9elle et une dynamique psychologique en effervescence permanente, il a arrach\u00e9 l&rsquo;enfant au statut d&rsquo;objet mineur et invisible pour en faire un sujet d&rsquo;investigation de premier ordre. Il a contraint la m\u00e9decine, la philosophie et la p\u00e9dagogie \u00e0 reconna\u00eetre dans l&rsquo;enfant la clef de vo\u00fbte indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re : comprendre comment l&rsquo;adulte pense exige imp\u00e9rieusement de comprendre comment l&rsquo;enfant s&rsquo;est \u00e9veill\u00e9 au monde.<\/p>\n<p>Cent vingt-cinq ans apr\u00e8s sa disparition pr\u00e9matur\u00e9e dans le calme de sa retraite de Wiesbaden, les \u00e9crits de Thierry William Preyer demeurent des <strong>classiques incontournables de la litt\u00e9rature scientifique universelle<\/strong>. De <em>Die Blutkrystalle<\/em> \u00e0 <em>Die Seele des Kindes<\/em>, en passant par sa magistrale <em>Specielle Physiologie des Embryo<\/em>, ses trait\u00e9s continuent d&rsquo;\u00eatre consult\u00e9s, cit\u00e9s et m\u00e9dit\u00e9s par les chercheurs contemporains. Ils t\u00e9moignent de ce moment historique sublime o\u00f9, sous l&rsquo;\u0153il \u00e9merveill\u00e9 et scrupuleux d&rsquo;un physiologiste d&rsquo;I\u00e9na, la science a enfin os\u00e9 se pencher sur l&rsquo;\u00e2me balbutiante du nouveau-n\u00e9 pour y d\u00e9chiffrer, grav\u00e9e dans la chair et le mouvement, l&rsquo;histoire m\u00eame de la vie et de la pens\u00e9e humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Baldwin, J. M. (1895). <em>Mental development in the child and the race: Methods and processes<\/em>. Macmillan &amp; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/mentaldevelopmen00bald\">https:\/\/archive.org\/details\/mentaldevelopmen00bald<\/a><\/li>\n<li>Binet, A. (1903). <em>L&rsquo;\u00c9tude exp\u00e9rimentale de l&rsquo;intelligence<\/em>. Schleicher Fr\u00e8res. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76159c\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76159c<\/a><\/li>\n<li>Brazelton, T. B. (1973). <em>Neonatal Behavioral Assessment Scale<\/em>. Spastics International Medical Publications \/ Heinemann Medical Books.<\/li>\n<li>Darwin, C. (1877). A biographical sketch of an infant. <em>Mind<\/em>, 2(7), 285-294. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/os-2.7.285\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/os-2.7.285<\/a><\/li>\n<li>Haeckel, E. (1866). <em>Generelle Morphologie der Organismen<\/em> (2 volumes). Georg Reimer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/generellemorphol01haec\">https:\/\/archive.org\/details\/generellemorphol01haec<\/a><\/li>\n<li>Jaeger, S. (1982). The origin of the diary method in developmental psychology: Thierry William Preyer (1841-1897). <em>History of Psychology Newsletter<\/em>, 14(2), 24-38.<\/li>\n<li>Piaget, J. (1936). <em>La naissance de l&rsquo;intelligence chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux &amp; Niestl\u00e9.<\/li>\n<li>Perez, B. (1878). <em>Les trois premi\u00e8res ann\u00e9es de l&rsquo;enfant<\/em>. Germer Bailli\u00e8re. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k28532x\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k28532x<\/a><\/li>\n<li>Preyer, T. W. (1871). <em>Die Blutkrystalle: Untersuchungen<\/em>. Mauke&rsquo;s Verlag (Hermann Dufft). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dieblutkrystall00preygoog\">https:\/\/archive.org\/details\/dieblutkrystall00preygoog<\/a><\/li>\n<li>Preyer, T. W. (1878). <em>Die Kataplexie und der thierische Hypnotismus<\/em>. Gustav Fischer Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/diekataplexieun00preygoog\">https:\/\/archive.org\/details\/diekataplexieun00preygoog<\/a><\/li>\n<li>Preyer, T. W. (1882). <em>Die Seele des Kindes: Beobachtungen \u00fcber die geistige Entwicklung des Menschen in den ersten Lebensjahren<\/em>. Theobald Grieben. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dieseeledeskinde00prey\">https:\/\/archive.org\/details\/dieseeledeskinde00prey<\/a><\/li>\n<li>Preyer, T. W. (1885). <em>Specielle Physiologie des Embryo: Untersuchungen \u00fcber die Lebenserscheinungen vor der Geburt<\/em>. Theobald Grieben. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/speciellephysiol00prey\">https:\/\/archive.org\/details\/speciellephysiol00prey<\/a><\/li>\n<li>Preyer, T. W. (1887). <em>L&rsquo;\u00c2me de l&rsquo;enfant : observations sur le d\u00e9veloppement psychique des premi\u00e8res ann\u00e9es<\/em> (H. de Varigny, trad.). F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54988775\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k54988775<\/a><\/li>\n<li>Ribot, T. (1879). <em>La psychologie allemande contemporaine (\u00e9cole exp\u00e9rimentale)<\/em>. Germer Bailli\u00e8re. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k77890z\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k77890z<\/a><\/li>\n<li>Romanes, G. J. (1883). <em>Mental evolution in animals<\/em>. Kegan Paul, Trench &amp; Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/mentalevolutioni00romauoft\">https:\/\/archive.org\/details\/mentalevolutioni00romauoft<\/a><\/li>\n<li>Taine, H. (1876). Note sur l&rsquo;acquisition du langage chez les enfants et dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. <em>Revue philosophique de la France et de l&rsquo;\u00e9tranger<\/em>, 1, 5-23. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k171343\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k171343<\/a><\/li>\n<li>Wallon, H. (1934). <em>Les origines du caract\u00e8re chez l&rsquo;enfant : les pr\u00e9ludes du sentiment de personnalit\u00e9<\/em>. Boivin &amp; Cie.<\/li>\n<li>Wundt, W. (1874). <em>Grundz\u00fcge der physiologischen Psychologie<\/em>. Wilhelm Engelmann. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/grundzgederphy00wund\">https:\/\/archive.org\/details\/grundzgederphy00wund<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des recherches physiologiques et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Thierry William Preyer, p\u00e8re de la psychologie de l&rsquo;enfant.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,127],"tags":[28302,28301,28300,6179,28299],"class_list":["post-18045","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-du-developpement","tag-embryologie-comportementale","tag-lame-de-lenfant","tag-physiologie-experimentale","tag-psychologie-de-lenfant","tag-thierry-william-preyer"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18045","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18045"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18045\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18045"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18045"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18045"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}