{"id":18004,"date":"2026-10-16T06:37:11","date_gmt":"2026-10-16T06:37:11","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/susie-orbach-1946-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-16T06:37:11","modified_gmt":"2026-10-16T06:37:11","slug":"susie-orbach-1946-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=susie-orbach-1946-a-nos-jours","title":{"rendered":"Susie Orbach &#8211; 1946 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire contemporaine de la psychanalyse et de la th\u00e9orie critique f\u00e9ministe, peu de figures ont su articuler l&rsquo;intime et le politique avec une acuit\u00e9 aussi percutante que la psychanalyste britannique <strong>Susie Orbach<\/strong>. N\u00e9e au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Orbach a \u00e9merg\u00e9 comme l&rsquo;une des th\u00e9oriciennes les plus novatrices du corps, du genre et des dynamiques relationnelles. En refusant de cantonner la souffrance psychologique \u00e0 une simple d\u00e9faillance individuelle ou \u00e0 une pathologie intrapsychique d\u00e9connect\u00e9e de son milieu, elle a op\u00e9r\u00e9 un bouleversement \u00e9pist\u00e9mologique majeur : faire entrer la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, \u00e9conomique et patriarcale au c\u0153ur m\u00eame du cabinet d&rsquo;analyse. Son \u0153uvre monumentale, inaugur\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970 avec la parution retentissante de <em>Fat is a Feminist Issue<\/em>, a pos\u00e9 les jalons d&rsquo;une compr\u00e9hension r\u00e9volutionnaire des troubles du comportement alimentaire, les envisageant non pas comme de vaines obsessions narcissiques, mais comme des actes de protestation somatique contre un ordre social opprimant.<\/p>\n<p>Co-fondatrice du <em>Women&rsquo;s Therapy Centre<\/em> \u00e0 Londres et du <em>Women&rsquo;s Therapy Centre Institute<\/em> \u00e0 New York, Orbach a su allier une pratique clinique rigoureuse, nourrie par la tradition britannique des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.thebpa.org.uk\/\">relations d&rsquo;objet<\/a>, \u00e0 un activisme sans compromis au sein de la sph\u00e8re publique. Des salles de consultation feutr\u00e9es aux ondes de la BBC, en passant par son \u00e9coute attentive aupr\u00e8s de figures embl\u00e9matiques de l&rsquo;\u00e9poque contemporaine telles que la princesse Diana, elle a inlassablement d\u00e9montr\u00e9 comment les corps sont litt\u00e9ralement fa\u00e7onn\u00e9s, meurtris et disciplin\u00e9s par la culture. Son parcours intellectuel, s&rsquo;\u00e9tendant sur plus de cinq d\u00e9cennies, constitue une grille de lecture indispensable pour analyser les d\u00e9rives du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral, l&rsquo;angoisse esth\u00e9tique mondialis\u00e9e et la marchandisation croissante de l&rsquo;identit\u00e9 corporelle \u00e0 l&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent essai propose une travers\u00e9e exhaustive et approfondie de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Susie Orbach. De sa socialisation politique au sein de la gauche contestataire londonienne et new-yorkaise jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9flexions les plus r\u00e9centes sur l&rsquo;impact toxique des plateformes algorithmiques, nous examinerons comment cette pionni\u00e8re a refond\u00e9 la clinique de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9. En retra\u00e7ant la g\u00e9n\u00e9alogie de ses concepts phares \u2014 de la gr\u00e8ve de la faim inconsciente de l&rsquo;anorexique \u00e0 la construction sociale de la chair dans <em>Bodies<\/em> \u2014, cette \u00e9tude met en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence d&rsquo;une pens\u00e9e qui n&rsquo;a jamais cess\u00e9 d&rsquo;affirmer que le soin apport\u00e9 \u00e0 la psych\u00e9 est indissociable de la lutte pour la justice sociale.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1946-ann\u00e9es 1970)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales et socialisation politique pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Susie Orbach na\u00eet \u00e0 Londres en 1946 au sein d&rsquo;une famille de l&rsquo;intelligentsia juive progressiste profond\u00e9ment investie dans le militantisme socialiste. Son p\u00e8re, Maurice Orbach, est une personnalit\u00e9 politique marquante de l&rsquo;\u00e9poque : d\u00e9put\u00e9 du Parti travailliste britannique pendant de longues ann\u00e9es, il est \u00e9galement un militant antiraciste infatigable et le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Conseil central des organisations juives de Grande-Bretagne. Cet environnement familial plonge d&#8217;embl\u00e9e la jeune Susie dans une culture o\u00f9 la discussion id\u00e9ologique, la d\u00e9nonciation des injustices de classe et la d\u00e9fense des minorit\u00e9s opprim\u00e9es constituent le pain quotidien de l&rsquo;existence. D\u00e8s sa plus tendre enfance, l&rsquo;engagement politique ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une abstraction th\u00e9orique lointaine, mais d&rsquo;une responsabilit\u00e9 morale concr\u00e8te et imm\u00e9diate face au monde d&rsquo;apr\u00e8s-guerre en pleine reconstruction.<\/p>\n<p>Cependant, en d\u00e9pit de cet engagement proclam\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9mancipation collective, la sph\u00e8re domestique reproduit fid\u00e8lement les clivages de genre de la soci\u00e9t\u00e9 britannique des ann\u00e9es cinquante. Orbach fait tr\u00e8s t\u00f4t l&rsquo;exp\u00e9rience sensible de cette dissonance cognitive : alors que les id\u00e9aux d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 universelle sont d\u00e9battus \u00e0 table, les attentes impos\u00e9es aux jeunes filles demeurent rigoureusement circonscrites aux codes de la respectabilit\u00e9 bourgeoise et du sacrifice f\u00e9minin. Les femmes de son entourage, bien que vives et \u00e9duqu\u00e9es, subissent une pression constante pour conformer leur silhouette, leurs d\u00e9sirs et leurs ambitions aux normes du mariage et de la maternit\u00e9. Cette tension fondatrice entre le discours politique universaliste et l&rsquo;assujettissement invisible du corps f\u00e9minin au sein du foyer constituera le terreau affectif et intellectuel de ses futures r\u00e9voltes.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation du r\u00f4le d\u00e9volu \u00e0 sa m\u00e8re et aux femmes de sa communaut\u00e9 permet \u00e0 la jeune Orbach d&rsquo;appr\u00e9hender le co\u00fbt psychique exorbitant de la docilit\u00e9. Les conduites d&rsquo;auto-effacement, les r\u00e9gimes alimentaires r\u00e9p\u00e9t\u00e9s v\u00e9cus comme des p\u00e9nitences silencieuses et l&rsquo;angoisse permanente de la d\u00e9ch\u00e9ance esth\u00e9tique s&rsquo;impriment dans sa m\u00e9moire comme autant de manifestations d&rsquo;une oppression banalis\u00e9e. Loin d&rsquo;\u00eatre de simples idiosyncrasies individuelles, ces comportements apparaissent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ses yeux clairvoyants comme le reflet d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 structurelle. La d\u00e9couverte pr\u00e9coce de cette injustice intime scelle sa vocation : d\u00e9crypter les m\u00e9canismes par lesquels la domination sociopolitique s&rsquo;immisce dans les recoins les plus secrets de la vie affective et physiologique des femmes.<\/p>\n<h3>1.2 Parcours acad\u00e9mique et immersion dans la contre-culture new-yorkaise<\/h3>\n<p>D\u00e9sireuse d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la chape de plomb du conservatisme britannique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, Susie Orbach entreprend des \u00e9tudes sup\u00e9rieures qui la conduisent d&rsquo;abord \u00e0 \u00e9tudier le droit et la sociologie \u00e0 Londres, avant de bifurquer r\u00e9solument vers la psychologie. Au tournant des ann\u00e9es 1960 et 1970, anim\u00e9e par une soif d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;exp\u00e9rimentation intellectuelle, elle s&rsquo;installe \u00e0 New York. La m\u00e9tropole am\u00e9ricaine est alors en pleine \u00e9bullition : la contre-culture bat son plein, les campus s&rsquo;enflamment contre la guerre du Vietnam et le mouvement pour les droits civiques transforme en profondeur le paysage moral et politique de la nation. Pour une jeune femme dot\u00e9e de son bagage familial, cette immersion constitue un choc r\u00e9g\u00e9n\u00e9rateur et une formidable caisse de r\u00e9sonance.<\/p>\n<p>\u00c0 New York, Orbach ne se contente pas d&rsquo;assister aux cours magistraux de sociologie et de psychologie clinique ; elle s&rsquo;investit corps et \u00e2me dans les luttes radicales du moment. Elle participe aux manifestations de masse, fr\u00e9quente les collectifs de la <em>New Left<\/em> et d\u00e9couvre la puissance mobilisatrice des minorit\u00e9s politiques. Cet apprentissage de la rue enrichit consid\u00e9rablement ses perspectives universitaires. Elle constate avec amertume l&rsquo;incapacit\u00e9 de la psychologie acad\u00e9mique dominante, domin\u00e9e par le b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste ou la psychiatrie biom\u00e9dicale descriptive, \u00e0 rendre compte des souffrances r\u00e9elles de ceux qui subissent les violences de l&rsquo;histoire. Pour Orbach, il devient \u00e9vident que l&rsquo;appareil conceptuel en vigueur sert avant tout \u00e0 normaliser les d\u00e9viances et \u00e0 maintenir l&rsquo;ordre \u00e9tabli sous couvert d&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au c\u0153ur de cette effervescence new-yorkaise qu&rsquo;Orbach fait une exp\u00e9rience d\u00e9terminante : l&rsquo;int\u00e9gration des cercles de prise de conscience f\u00e9ministe, les fameux <em>consciousness-raising groups<\/em>. R\u00e9unies dans des salons priv\u00e9s ou des sous-sols associatifs, des femmes de tous horizons prennent la parole sans mod\u00e9rateur institutionnel pour raconter leur quotidien, leur sexualit\u00e9, leurs avortements clandestins, mais aussi leur angoisse constante vis-\u00e0-vis de leur apparence physique et de leur rapport compulsif \u00e0 la nourriture. Pour Orbach, cette m\u00e9thodologie de l&rsquo;auto-narration partag\u00e9e est une r\u00e9v\u00e9lation ph\u00e9nom\u00e9nologique. En formulant collectivement ce qui \u00e9tait jusqu&rsquo;alors rel\u00e9gu\u00e9 au rang de honte solitaire, le priv\u00e9 devient v\u00e9ritablement politique, pr\u00e9figurant l&rsquo;armature de son futur travail clinique.<\/p>\n<h3>1.3 La rencontre fondatrice avec la deuxi\u00e8me vague f\u00e9ministe<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de la deuxi\u00e8me vague du f\u00e9minisme am\u00e9ricain transforme radicalement la trajectoire professionnelle de Susie Orbach. Impr\u00e9gn\u00e9e des \u00e9crits fondateurs de Betty Friedan, de Shulamith Firestone et de Kate Millett, elle per\u00e7oit imm\u00e9diatement l&rsquo;urgence d&rsquo;appliquer cette grille d&rsquo;analyse r\u00e9volutionnaire aux institutions m\u00e9dicales et psychiatriques. Le syst\u00e8me psychiatrique traditionnel lui appara\u00eet comme un bras arm\u00e9 du patriarcat, prompt \u00e0 \u00e9tiqueter les femmes rebelles, insatisfaites ou d\u00e9prim\u00e9es sous des diagnostics disqualifiants d&rsquo;\u00ab hyst\u00e9riques \u00bb, de \u00ab d\u00e9pressives n\u00e9vrotiques \u00bb ou de \u00ab personnalit\u00e9s limites \u00bb. La m\u00e9decine occidentale, plut\u00f4t que d&rsquo;interroger la condition d&rsquo;ali\u00e9nation des femmes, s&#8217;emploie m\u00e9thodiquement \u00e0 adapter leurs psychismes \u00e0 un environnement fondamentalement toxique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode f\u00e9conde qu&rsquo;Orbach scelle une alliance intellectuelle et affective majeure avec Luise Eichenbaum, une cons\u0153ur avec laquelle elle partage la m\u00eame urgence th\u00e9orique. Ensemble, elles constatent une aporie fondamentale au sein du mouvement f\u00e9ministe naissant : si la th\u00e9orie politique critique avec brio les structures mat\u00e9rielles du capitalisme et du patriarcat, elle manque cruellement d&rsquo;outils m\u00e9tapsychologiques sophistiqu\u00e9s pour expliquer la mani\u00e8re dont ces dominations sont int\u00e9rioris\u00e9es d\u00e8s la prime enfance. Comment se fait-il que les femmes, m\u00eame les plus politis\u00e9es, continuent de ressentir un vide affectif insatiable, une ins\u00e9curit\u00e9 identitaire profonde et le besoin imp\u00e9rieux de plaire aux hommes au d\u00e9triment de leurs propres besoins ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette question vertigineuse, Orbach et Eichenbaum d\u00e9cident d&rsquo;affronter la th\u00e9orie psychanalytique h\u00e9rit\u00e9e de Sigmund Freud. Tout en reconnaissant la puissance herm\u00e9neutique de l&rsquo;inconscient, des pulsions et du transfert, elles refusent cat\u00e9goriquement le biologisme d\u00e9terministe de la psychanalyse classique, qui postulait une inf\u00e9riorit\u00e9 anatomique de la femme et \u00e9rigeait l&rsquo;\u00ab envie du p\u00e9nis \u00bb en moteur exclusif de son d\u00e9veloppement psychosexuel. Elles s&rsquo;engagent d\u00e8s lors dans une r\u00e9\u00e9criture audacieuse de la psych\u00e9 f\u00e9minine, postulant que les impasses n\u00e9vrotiques des femmes ne d\u00e9coulent pas d&rsquo;un manque biologique, mais d&rsquo;une distorsion relationnelle pr\u00e9coce induite par les injonctions du syst\u00e8me patriarcal.<\/p>\n<h2>2. La fondation de la Th\u00e9rapie F\u00e9ministe et du Women&rsquo;s Therapy Centre<\/h2>\n<h3>2.1 Cr\u00e9ation du Women&rsquo;s Therapy Centre \u00e0 Londres en 1976<\/h3>\n<p>Forte de cette gestation conceptuelle new-yorkaise, Susie Orbach regagne le Royaume-Uni avec Luise Eichenbaum au milieu des ann\u00e9es soixante-dix. Elles y d\u00e9couvrent un paysage th\u00e9rapeutique scl\u00e9ros\u00e9, domin\u00e9 par un <em>National Health Service<\/em> (NHS) largement acquis aux traitements pharmacologiques de masse et une psychanalyse orthodoxe institutionnalis\u00e9e, herm\u00e9tique aux revendications \u00e9mancipatrices et r\u00e9serv\u00e9e de surcro\u00eet \u00e0 une \u00e9lite fortun\u00e9e. Refusant de cautionner cette double impasse, les deux pionni\u00e8res fondent en 1976 \u00e0 Londres une institution appel\u00e9e \u00e0 faire date : le <strong>Women&rsquo;s Therapy Centre<\/strong> (WTC). D\u00e8s son inauguration, le centre se dote d&rsquo;une mission limpide : cr\u00e9er un espace clinique totalement gratuit ou \u00e0 tarification proportionnelle aux revenus, o\u00f9 la souffrance psychologique des femmes sera accueillie sans jugement moral ni \u00e9tiquette psychiatrique invalidante.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s du WTC est fulgurant et t\u00e9moigne de l&rsquo;immense d\u00e9tresse latente qui traversait la soci\u00e9t\u00e9 britannique. Des centaines de femmes de diverses classes sociales affluent vers cette structure associative, submerg\u00e9es par des sympt\u00f4mes de d\u00e9pression, d&rsquo;angoisses chroniques, de traumatismes li\u00e9s aux violences conjugales ou d&rsquo;obsessions alimentaires invalidantes. Orbach et son \u00e9quipe mettent en place un protocole d&rsquo;accueil in\u00e9dit : l&rsquo;institution refuse l&rsquo;arrogance des blouses blanches, \u00e9limine la distance hi\u00e9rarchique glaciale des cabinets conventionnels et valorise l&rsquo;expertise exp\u00e9rientielle de l&rsquo;analysante sur sa propre vie. La parole y est re\u00e7ue dans sa dimension mat\u00e9rielle, contextuelle et politique, faisant du centre un v\u00e9ritable laboratoire d&rsquo;autonomisation (<em>empowerment<\/em>) psychique.<\/p>\n<p>En institutionnalisant cette pratique novatrice, Orbach jette les fondations institutionnelles de la psychoth\u00e9rapie f\u00e9ministe au Royaume-Uni. Le centre devient rapidement un p\u00f4le formateur de r\u00e9f\u00e9rence, attirant des cliniciennes d\u00e9sireuses d&rsquo;apprendre une psychanalyse d\u00e9barrass\u00e9e de ses oripeaux misogynes. L&rsquo;exp\u00e9rience du WTC prouve empiriquement qu&rsquo;un cadre psychanalytique rigoureux n&rsquo;est pas incompatible avec un positionnement progressiste affich\u00e9 ; bien au contraire, il gagne en pertinence clinique d\u00e8s lors qu&rsquo;il cesse de d\u00e9nier les r\u00e9alit\u00e9s oppressives qui structurent l&rsquo;exp\u00e9rience de ses patientes.<\/p>\n<h3>2.2 Rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec la psychanalyse patriarcale classique<\/h3>\n<p>L&rsquo;assise clinique acquise au Women&rsquo;s Therapy Centre permet \u00e0 Susie Orbach d&rsquo;op\u00e9rer une v\u00e9ritable rupture \u00e9pist\u00e9mologique vis-\u00e0-vis des dogmes psychanalytiques dominants. Sa cible principale est le mod\u00e8le pulsionnel freudien classique, perp\u00e9tu\u00e9 par l&rsquo;orthodoxie kleinienne alors tr\u00e8s puissante \u00e0 Londres, qui tend \u00e0 enfermer la subjectivit\u00e9 f\u00e9minine dans les notions contestables de passivit\u00e9 naturelle, de masochisme constitutionnel et de culpabilit\u00e9 archa\u00efque inn\u00e9e. Orbach conteste vigoureusement la lecture freudienne selon laquelle la femme serait un \u00ab \u00eatre incomplet \u00bb, ch\u00e2ti\u00e9 par la nature, dont la maturit\u00e9 n\u00e9vrotique d\u00e9pendrait exclusivement de la r\u00e9signation \u00e0 son inf\u00e9riorit\u00e9 anatomique et de l&rsquo;accession \u00e0 la maternit\u00e9 compensatoire.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la m\u00e9tapsychologie anatomique, Orbach soumet \u00e0 une critique impitoyable le sacro-saint postulat de la \u00ab neutralit\u00e9 bienveillante \u00bb de l&rsquo;analyste. Pour elle, cette neutralit\u00e9 revendiqu\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;un paravent id\u00e9ologique confortable, dissimulant l&rsquo;adoption implicite des valeurs de la classe dominante masculine et h\u00e9t\u00e9ronormative. Dans un cabinet psychanalytique traditionnel, faire taire le contexte politique revient \u00e0 imposer \u00e0 l&rsquo;analysante d&rsquo;endosser seule la responsabilit\u00e9 de sa d\u00e9tresse. Face \u00e0 cela, Orbach propose une <em>relecture politique du sympt\u00f4me n\u00e9vrotique<\/em> : loin d&rsquo;\u00eatre la manifestation d&rsquo;une pulsion de mort ou d&rsquo;un \u00e9chec moral individuel, le sympt\u00f4me (qu&rsquo;il prenne la forme d&rsquo;une phobie, d&rsquo;une anorexie ou d&rsquo;une d\u00e9pression) est souvent la seule tentative cr\u00e9ative, bien que douloureuse et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, trouv\u00e9e par la femme pour r\u00e9sister \u00e0 des injonctions contradictoires et intol\u00e9rables.<\/p>\n<p>Cette subversion du regard analytique transforme la posture clinique. L&rsquo;analyste f\u00e9ministe ne cherche plus \u00e0 adapter le moi de la patiente \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 sociale vici\u00e9e, mais travaille \u00e0 d\u00e9masquer l&rsquo;int\u00e9riorisation de la haine de soi induite par la culture. En red\u00e9finissant la maladie psychique comme une adaptation intelligente mais co\u00fbteuse \u00e0 des conditions de vie toxiques, Orbach d\u00e9sali\u00e8ne radicalement l&rsquo;\u00e9coute psychanalytique et offre \u00e0 ses analysantes la possibilit\u00e9 de reconvertir leur souffrance paralysante en \u00e9nergie de transformation existentielle.<\/p>\n<h3>2.3 La structure relationnelle et l&rsquo;\u00e9galitarisme dans le cadre clinique<\/h3>\n<p>Sur le plan technique et prax\u00e9ologique, Susie Orbach repense en profondeur le dispositif de la cure pour en purger l&rsquo;asym\u00e9trie autoritaire. Dans la cure freudienne classique, l&rsquo;agencement spatial (le divan dos au fauteuil de l&rsquo;analyste silencieux) et la posture de r\u00e9serve absolue mat\u00e9rialisent un rapport de pouvoir vertical o\u00f9 le clinicien est institu\u00e9 comme le seul \u00ab sujet suppos\u00e9 savoir \u00bb, pour reprendre l&rsquo;expression de Jacques Lacan. Orbach per\u00e7oit avec acuit\u00e9 combien cette configuration peut r\u00e9activer, de fa\u00e7on traumatisante chez des patientes d\u00e9j\u00e0 abus\u00e9es ou inf\u00e9rioris\u00e9es, la dynamique d&rsquo;assujettissement qu&rsquo;elles ont subie dans leur famille ou dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Elle privil\u00e9gie donc majoritairement le face-\u00e0-face clinique, instaurant un \u00e9change dialogique authentique o\u00f9 le contact visuel, la chaleur humaine et la r\u00e9activit\u00e9 affective sont pleinement assum\u00e9s. L&rsquo;\u00e9galitarisme th\u00e9rapeutique pr\u00f4n\u00e9 par Orbach n&rsquo;est aucunement un effacement des comp\u00e9tences professionnelles ou une d\u00e9magogie na\u00efve niant les sp\u00e9cificit\u00e9s du cadre ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une d\u00e9mystification rigoureuse de l&rsquo;autorit\u00e9 clinique. L&rsquo;analyste ne se pose plus en juge supr\u00eame dispensant des interpr\u00e9tations p\u00e9remptoires depuis une tour d&rsquo;ivoire intellectuelle, mais comme une compagne de recherche rigoureuse, engag\u00e9e dans une investigation conjointe de la vie psychique de l&rsquo;analysante.<\/p>\n<p>Cette mutation m\u00e9thodologique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une mod\u00e9lisation novatrice du <strong>contre-transfert<\/strong>. Alors que la tradition classique le consid\u00e9rait comme une interf\u00e9rence parasitaire li\u00e9e aux conflits inconscients non r\u00e9solus de l&rsquo;analyste, Orbach le con\u00e7oit, \u00e0 l&rsquo;instar de pionniers comme Paula Heimann ou Donald Winnicott, comme un formidable instrument de r\u00e9sonance intersubjective. Mais elle y ajoute une dimension sociologique in\u00e9dite : les sentiments de col\u00e8re, d&rsquo;impuissance, de honte corporelle ou d&rsquo;envie \u00e9prouv\u00e9s par l&rsquo;analyste en s\u00e9ance sont m\u00e9ticuleusement interrog\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aune du syst\u00e8me patriarcal qu&rsquo;analyste et analysante partagent. Le contre-transfert devient d\u00e8s lors un sismographe politique ultra-sensible, permettant d&rsquo;identifier la fa\u00e7on dont les micro-violences de la culture p\u00e9n\u00e8trent l&rsquo;espace intime de la rencontre clinique.<\/p>\n<h2>3. Fat is a Feminist Issue (1978) : D\u00e9construction de l&rsquo;alimentation compulsive<\/h2>\n<h3>3.1 Le corps f\u00e9minin comme champ de bataille politique et symbolique<\/h3>\n<p>En 1978, la publication de <em>Fat is a Feminist Issue<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Le poids, un enjeu f\u00e9ministe<\/em>) propulse Susie Orbach au premier plan de la sc\u00e8ne intellectuelle internationale. V\u00e9ritable best-seller vendu \u00e0 des millions d&rsquo;exemplaires \u00e0 travers le monde, cet essai novateur accomplit un coup de ma\u00eetre th\u00e9orique : faire entrer le tissu adipeux, la culpabilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la nourriture et l&rsquo;obsession de la balance dans le champ noble de la philosophie politique et de la psychanalyse appliqu\u00e9e. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le corps des femmes commence \u00e0 subir les assauts syst\u00e9matiques d&rsquo;une industrie de la minceur en pleine explosion publicitaire, Orbach ose affirmer que le surpoids et les rondeurs ne sont pas des d\u00e9faillances de la volont\u00e9, mais un langage symbolique hautement articul\u00e9.<\/p>\n<p>Selon Orbach, la graisse corporelle fonctionne pour de tr\u00e8s nombreuses femmes comme une v\u00e9ritable \u00ab armure protectrice \u00bb face \u00e0 un monde hostile. Dans une culture qui chosifie perp\u00e9tuellement les femmes et r\u00e9duit leur valeur sociale \u00e0 leur disponibilit\u00e9 \u00e9rotique pour le regard masculin h\u00e9t\u00e9ronorm\u00e9, grossir peut repr\u00e9senter un acte inconscient de neutralisation de cette sexualisation pr\u00e9datrice. Envelopp\u00e9e dans une chair plus opulente, la femme tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;\u00e9chapper au statut d&rsquo;objet sexuel d\u00e9coratif pour exiger d&rsquo;\u00eatre prise en consid\u00e9ration en tant que sujet social \u00e0 part enti\u00e8re. La graisse devient alors un rempart, un manifeste muet affirmant : \u00ab Regardez mon esprit, \u00e9coutez ma voix, et cessez de m&rsquo;\u00e9valuer \u00e0 l&rsquo;aune de ma d\u00e9sirabilit\u00e9 marchande \u00bb.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame mouvement, l&rsquo;ouvrage formule un r\u00e9quisitoire d\u00e9vastateur contre l&rsquo;industrie capitaliste des r\u00e9gimes alimentaires. Orbach d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision clinique que ces r\u00e9gimes sont structurellement programm\u00e9s pour \u00e9chouer, enfermant les consommatrices dans une boucle infernale d&rsquo;\u00e9checs et de culpabilisation permanente. Bien loin d&rsquo;\u00eatre un instrument de lib\u00e9ration sanitaire, l&rsquo;injonction forcen\u00e9e \u00e0 la minceur op\u00e8re comme un redoutable m\u00e9canisme de soumission sociale : en accaparant l&rsquo;\u00e9nergie intellectuelle, l&rsquo;argent, le temps et la vitalit\u00e9 psychique des femmes autour du comptage obsessionnel des calories, l&rsquo;ordre patriarcal s&rsquo;assure qu&rsquo;elles n&rsquo;auront ni la force ni la lucidit\u00e9 n\u00e9cessaires pour contester les v\u00e9ritables structures du pouvoir \u00e9conomique et politique.<\/p>\n<h3>3.2 Psychodynamique de l&rsquo;alimentation compulsive et faim \u00e9motionnelle<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de son brillant diagnostic macro-sociologique, <em>Fat is a Feminist Issue<\/em> offre une cartographie psychodynamique extraordinairement fine de ce que l&rsquo;on nomme aujourd&rsquo;hui l&rsquo;hyperphagie boulimique ou l&rsquo;alimentation compulsive (<em>compulsive eating<\/em>). Susie Orbach y introduit une distinction clinique cardinale qui influencera des g\u00e9n\u00e9rations de psychoth\u00e9rapeutes : la diff\u00e9rence irr\u00e9ductible entre la \u00ab faim physiologique \u00bb (le signal biologique envoy\u00e9 par l&rsquo;organisme pour subvenir \u00e0 ses besoins vitaux) et la \u00ab faim \u00e9motionnelle \u00bb (l&rsquo;utilisation de l&rsquo;ingestion calorique comme anesth\u00e9sique affectif ou comme tentative d&rsquo;apaisement d&rsquo;une d\u00e9tresse psychique).<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;analyse d&rsquo;Orbach, l&rsquo;alimentation compulsive surgit pr\u00e9cis\u00e9ment au croisement de d\u00e9sirs r\u00e9prim\u00e9s et d&rsquo;interdictions int\u00e9rioris\u00e9es. \u00c9lev\u00e9es pour \u00eatre des pourvoyeuses inconditionnelles de soin et d&rsquo;attention envers autrui, les femmes apprennent tr\u00e8s t\u00f4t \u00e0 refouler leurs propres besoins narcissiques fondamentaux : le besoin de repos, le d\u00e9sir de puissance, l&rsquo;ambition professionnelle ou encore la saine expression de la col\u00e8re. Face \u00e0 cette interdiction absolue de \u00ab prendre de la place \u00bb dans l&rsquo;espace interpersonnel, le passage \u00e0 l&rsquo;acte alimentaire se constitue en exutoire clandestin. Ouvrir le r\u00e9frig\u00e9rateur en secret au milieu de la nuit devient le seul moment o\u00f9 la femme s&rsquo;autorise paradoxalement \u00e0 nourrir son propre moi, tout en utilisant la nourriture pour \u00e9touffer les affects mena\u00e7ants qui risqueraient de faire exploser son cadre de vie familial.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme psychique pathog\u00e8ne s&rsquo;auto-entretient \u00e0 travers un cycle infernal m\u00e9ticuleusement diss\u00e9qu\u00e9 par Orbach :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le sentiment d&rsquo;oppression ou de vide :<\/strong> la survenue d&rsquo;un affect douloureux (col\u00e8re, tristesse, \u00e9puisement) non verbalisable ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9pisode compulsif :<\/strong> l&rsquo;absorption effr\u00e9n\u00e9e et d\u00e9connect\u00e9e de denr\u00e9es alimentaires, fournissant un r\u00e9pit neurobiologique et psychologique \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effondrement culpabilisant :<\/strong> l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une haine f\u00e9roce de soi, imm\u00e9diatement canalis\u00e9e vers la laideur suppos\u00e9e du corps et de la graisse ;<\/li>\n<li><strong>La restriction r\u00e9paratrice :<\/strong> la d\u00e9cision de s&rsquo;infliger un nouveau r\u00e9gime draconien, dont la privation physiologique et symbolique pr\u00e9cipitera in\u00e9luctablement la crise compulsive suivante.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 L&rsquo;approche non normative : pionni\u00e8re de l&rsquo;alimentation intuitive<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la faillite manifeste des protocoles restrictifs de la di\u00e9t\u00e9tique conventionnelle, Susie Orbach propose une r\u00e9volution copernicienne dans le traitement de la relation \u00e0 la nourriture. Elle \u00e9labore une approche non normative, r\u00e9solument non culpabilisante, qui pr\u00e9figure avec des d\u00e9cennies d&rsquo;avance ce qui sera ult\u00e9rieurement conceptualis\u00e9 et popularis\u00e9 sous le terme d&rsquo;<strong>alimentation intuitive<\/strong> par Evelyn Tribole et Elyse Resch dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix. Le pr\u00e9suppos\u00e9 fondamental d&rsquo;Orbach est d&rsquo;une simplicit\u00e9 d\u00e9sarmante mais d&rsquo;une audace clinique inou\u00efe pour l&rsquo;\u00e9poque : pour gu\u00e9rir de l&rsquo;obsession alimentaire, il faut d\u00e9sarmer l&rsquo;interdit.<\/p>\n<p>Les protocoles th\u00e9rapeutiques qu&rsquo;elle \u00e9labore invitent les patientes \u00e0 renoncer solennellement \u00e0 tout r\u00e9gime restrictif. Elle leur enjoint de s&rsquo;autoriser inconditionnellement \u00e0 manger ce dont elles ont envie, y compris \u2014 et surtout \u2014 les aliments hautement diabolis\u00e9s par la culture des r\u00e9gimes (chocolats, g\u00e2teaux, f\u00e9culents). Orbach postule que tant qu&rsquo;un aliment est class\u00e9 comme \u00ab mauvais \u00bb ou \u00ab p\u00e9ch\u00e9 \u00bb, il exerce un attrait magn\u00e9tique toxique sur la psych\u00e9, d\u00e9clenchant l&rsquo;urgence de le d\u00e9vorer avant l&rsquo;in\u00e9vitable punition du lendemain. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 le chocolat perd sa charge subversive pour redevenir une nourriture banale et disponible \u00e0 volont\u00e9, la pulsion compulsive perd son principal carburant psychologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;accompagnement clinique vise d\u00e8s lors la r\u00e9appropriation bienveillante des signaux int\u00e9roceptifs du corps : r\u00e9apprendre \u00e0 identifier la sensation authentique de la faim dans le creux de l&rsquo;estomac, savourer les aliments avec lenteur et conscience, et reconna\u00eetre avec pr\u00e9cision le point de r\u00e9pl\u00e9tion et de sati\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le corps n&rsquo;\u00e9prouve plus de plaisir physique \u00e0 poursuivre l&rsquo;ingestion. Par cette d\u00e9sescalade morale, Orbach d\u00e9place la question centrale : l&rsquo;interrogation pour la patiente n&rsquo;est plus \u00ab Qu&rsquo;ai-je le droit de manger sans devenir repoussante ? \u00bb, mais \u00ab De quoi ai-je r\u00e9ellement faim dans ma vie pour vouloir ainsi me gaver ou m&rsquo;affamer ? \u00bb L&rsquo;impact de cette m\u00e9thodologie th\u00e9rapeutique a profond\u00e9ment transform\u00e9 la prise en charge des troubles du comportement alimentaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire.<\/p>\n<h2>4. Th\u00e9orisation des relations m\u00e8res-filles et transmission transg\u00e9n\u00e9rationnelle<\/h2>\n<h3>4.1 Hunger Strike (1986) et la signification politique de l&rsquo;anorexie<\/h3>\n<p>Huit ans apr\u00e8s la d\u00e9construction de la graisse corporelle, Susie Orbach publie en 1986 un second chef-d&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique : <em>Hunger Strike: The Anorectic&rsquo;s Struggle as a Metaphor for Our Age<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>La Gr\u00e8ve de la faim : La lutte de l&rsquo;anorexique comme m\u00e9taphore de notre temps<\/em>). Avec cet ouvrage aust\u00e8re et d&rsquo;une remarquable profondeur m\u00e9tapsychologique, l&rsquo;analyste britannique s&rsquo;attaque \u00e0 l&rsquo;autre versant des pathologies somatiques f\u00e9minines : l&rsquo;anorexie mentale. Refusant une fois de plus la taxonomie psychiatrique classique qui r\u00e9duit l&rsquo;anorexique \u00e0 une entit\u00e9 capricieuse obs\u00e9d\u00e9e par la mode ou \u00e0 une psychose d\u00e9lirante de l&rsquo;image corporelle, Orbach th\u00e9orise l&rsquo;anorexie comme un acte de contestation politique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, une v\u00e9ritable <strong>gr\u00e8ve de la faim silencieuse<\/strong> men\u00e9e au c\u0153ur de la famille moderne.<\/p>\n<p>Orbach montre que la jeune fille anorexique se d\u00e9bat au centre d&rsquo;une contradiction socioculturelle insoluble propre \u00e0 la modernit\u00e9 tardive. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le discours lib\u00e9ral contemporain l&rsquo;invite \u00e0 faire des \u00e9tudes brillantes, \u00e0 exceller dans la sph\u00e8re professionnelle et \u00e0 manifester une autonomie conqu\u00e9rante semblable \u00e0 celle des hommes ; de l&rsquo;autre, la culture continue d&rsquo;exiger imp\u00e9rieusement d&rsquo;elle qu&rsquo;elle s&rsquo;incorpore dans les r\u00f4les traditionnels de passivit\u00e9, de douceur, de s\u00e9duction \u00e9rotique et d&rsquo;effacement de soi au service d&rsquo;autrui. L&rsquo;anorexique, prise en \u00e9tau dans cette double contrainte ali\u00e9nante, utilise le seul instrument sur lequel elle dispose encore d&rsquo;un pouvoir souverain absolu : son propre syst\u00e8me digestif.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9maciation extr\u00eame du corps anorexique n&rsquo;est donc pas une soumission aveugle aux canons esth\u00e9tiques, mais leur parodie tragique pouss\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;absurde. En r\u00e9duisant son corps \u00e0 un amas d&rsquo;os et en \u00e9liminant toute trace de chair, de graisse et de menstruations \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire les marques biologiques et culturelles de la f\u00e9minit\u00e9 reproductive \u2014, l&rsquo;anorexique dit \u00ab non \u00bb \u00e0 l&rsquo;incorporation passive du r\u00f4le d\u00e9volu \u00e0 la femme adulte. Son refus de s&rsquo;alimenter est une tentative h\u00e9ro\u00efque mais funeste de s&rsquo;extraire de la d\u00e9pendance affective, de suspendre le temps biologique et d&rsquo;imposer son autonomie face \u00e0 une structure relationnelle familiale et sociale qu&rsquo;elle ressent comme d\u00e9vorante et intrusive.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;ambivalence maternelle et l&rsquo;injonction \u00e0 la conformit\u00e9 corporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions psychanalytiques les plus audacieuses de Susie Orbach r\u00e9side dans son analyse courageuse et nuanc\u00e9e du r\u00f4le de la m\u00e8re dans la fabrique somatique de la jeune fille. Loin de succomber au travers classique de la psychanalyse patriarcale consistant \u00e0 \u00ab bl\u00e2mer la m\u00e8re \u00bb pour chaque pathologie de son enfant, Orbach examine avec compassion la trag\u00e9die structurelle qui p\u00e8se sur la maternit\u00e9 au sein de l&rsquo;ordre patriarcal. La m\u00e8re n&rsquo;agit pas en bourreau malveillant, mais en repr\u00e9sentante accabl\u00e9e d&rsquo;une culture punitive dont elle a elle-m\u00eame int\u00e9rioris\u00e9 les verdicts impitoyables.<\/p>\n<p>Dans <em>Hunger Strike<\/em> et ses \u00e9crits ult\u00e9rieurs, Orbach d\u00e9crit le d\u00e9chirement affectif inconscient qui traverse la m\u00e8re lors de l&rsquo;\u00e9ducation d&rsquo;une fille. D&rsquo;une part, la m\u00e8re aime visc\u00e9ralement son enfant et souhaite la voir grandir libre, \u00e9panouie et puissante ; d&rsquo;autre part, son exp\u00e9rience historique d&rsquo;opprim\u00e9e lui rappelle constamment la punition sociale impitoyable r\u00e9serv\u00e9e aux femmes qui refusent les codes de la conformit\u00e9 esth\u00e9tique et comportementale. Avec angoisse et par souci de protection, la m\u00e8re se voit contrainte d&rsquo;assumer le r\u00f4le d&rsquo;agent disciplinaire en chef de sa propre prog\u00e9niture. C&rsquo;est elle qui surveille les portions servies dans l&rsquo;assiette, commente avec inqui\u00e9tude l&rsquo;arrondissement des hanches de l&rsquo;adolescente et transmet, souvent \u00e0 son corps d\u00e9fendant, les rituels de restriction et d&rsquo;auto-d\u00e9pr\u00e9ciation somatique.<\/p>\n<p>Cette relation premi\u00e8re est ainsi satur\u00e9e d&rsquo;une <strong>ambivalence maternelle<\/strong> insoutenable. La fille int\u00e9riorise tr\u00e8s pr\u00e9cocement que l&rsquo;amour et l&rsquo;acceptation de la figure d&rsquo;attachement sont conditionn\u00e9s \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 brider ses app\u00e9tits, au sens propre comme au sens figur\u00e9. Il s&rsquo;op\u00e8re une transmission transg\u00e9n\u00e9rationnelle invisible de l&rsquo;insatisfaction corporelle : la m\u00e8re l\u00e8gue \u00e0 sa fille son propre deuil inaccompli d&rsquo;une libert\u00e9 v\u00e9cue dans un corps libre. La haine de soi corporelle cesse ainsi d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9sordre biologique accidentel pour appara\u00eetre comme un h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9alogique forc\u00e9, transmis de m\u00e8re en fille comme le prix tragique de la survie dans la culture patriarcale.<\/p>\n<h3>4.3 Diff\u00e9renciation psychique et rupture de la r\u00e9p\u00e9tition g\u00e9n\u00e9rationnelle<\/h3>\n<p>Cette analyse de la dyade m\u00e8re-fille am\u00e8ne Susie Orbach \u00e0 formuler des orientations cliniques d&rsquo;une haute pr\u00e9cision pour briser la cha\u00eene de la r\u00e9p\u00e9tition n\u00e9vrotique transg\u00e9n\u00e9rationnelle. Pour la jeune fille en proie aux troubles alimentaires ou \u00e0 l&rsquo;angoisse dysmorphophobique, le chemin de la gu\u00e9rison passe n\u00e9cessairement par une red\u00e9finition radicale du processus de s\u00e9paration-individuation, concept cher \u00e0 Margaret Mahler mais profond\u00e9ment repens\u00e9 par la grille f\u00e9ministe.<\/p>\n<p>Dans la th\u00e9orie classique, l&rsquo;individuation est souvent mod\u00e9lis\u00e9e sur le sch\u00e9ma de rupture masculine, exigeant le rejet agressif et la d\u00e9valuation de l&rsquo;objet maternel pour conqu\u00e9rir son autonomie. Orbach soutient que cette voie est psychiquement d\u00e9vastatrice pour la femme : rejeter sa m\u00e8re, c&rsquo;est pour la fille rejeter la part la plus intime de sa propre subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e. Le travail th\u00e9rapeutique doit au contraire permettre \u00e0 la fille d&rsquo;op\u00e9rer une diff\u00e9renciation sans rupture brutale, un processus complexe o\u00f9 elle apprend \u00e0 reconna\u00eetre sa m\u00e8re non plus comme une figure omnipotente ou mena\u00e7ante, mais comme une femme bless\u00e9e, elle-m\u00eame victime des servitudes d&rsquo;une \u00e9poque donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce parcours d&rsquo;\u00e9mancipation psychique requiert un authentique <em>travail de deuil de la m\u00e8re id\u00e9ale<\/em>. La patiente doit abandonner l&rsquo;espoir infantile de recevoir un jour de sa g\u00e9nitrice la validation somatique inconditionnelle que celle-ci \u00e9tait incapable de s&rsquo;offrir \u00e0 elle-m\u00eame. En s&rsquo;affranchissant du devoir inconscient de reproduire le sacrifice maternel par la faim ou le gavage compulsif, la femme peut enfin habiter son corps en son nom propre. Orbach pr\u00f4ne la reconstruction d&rsquo;une alliance f\u00e9ministe entre m\u00e8res et filles, o\u00f9 le lien n&rsquo;est plus ciment\u00e9 par le partage morbide des angoisses pond\u00e9rales et des privations di\u00e9t\u00e9tiques, mais par une solidarit\u00e9 lib\u00e9ratrice autorisant chacune \u00e0 jouir pleinement de son app\u00e9tit d&rsquo;exister.<\/p>\n<h2>5. Repenser la psychanalyse relationnelle et l&rsquo;intersubjectivit\u00e9<\/h2>\n<h3>5.1 Int\u00e9gration critique de la th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet<\/h3>\n<p>L&rsquo;armature th\u00e9orique de Susie Orbach ne s&rsquo;est pas b\u00e2tie en rupture totale avec l&rsquo;h\u00e9ritage psychanalytique, mais \u00e0 travers une f\u00e9conde subversion de l&rsquo;\u00e9cole britannique des relations d&rsquo;objet. Form\u00e9e au contact des concepts de figures majeures telles que Donald Winnicott, Ronald Fairbairn et Harry Guntrip, Orbach retient de cette tradition une intuition \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9terminante : la psych\u00e9 humaine n&rsquo;est pas un syst\u00e8me ferm\u00e9 mu par la seule d\u00e9charge de pulsions biologiques endog\u00e8nes, mais une structure ouverte dont la constitution m\u00eame d\u00e9pend de la qualit\u00e9 des relations interpersonnelles v\u00e9cues d\u00e8s l&rsquo;aube de la vie.<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;approprie particuli\u00e8rement le concept fondamental de <strong>holding<\/strong> (soutien, portage \u00e9motionnel et physique) th\u00e9oris\u00e9 par Winnicott, qui d\u00e9signe la capacit\u00e9 de la m\u00e8re ou de l&rsquo;environnement premier \u00e0 contenir les angoisses d&rsquo;effondrement du nourrisson pour lui permettre de faire l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une continuit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre (<em>going on being<\/em>). Toutefois, l\u00e0 o\u00f9 Winnicott id\u00e9alisait la figure de la \u00ab m\u00e8re suffisamment bonne \u00bb en isolant la dyade de son environnement socio-\u00e9conomique, Orbach injecte une dose massive de mat\u00e9rialisme sociologique. Elle pose la question \u00e9lud\u00e9e par les psychanalystes classiques : comment une m\u00e8re surexploit\u00e9e, isol\u00e9e dans la cellule familiale nucl\u00e9aire, soumise \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique et d\u00e9valoris\u00e9e dans son genre peut-elle fournir un holding sans faille ?<\/p>\n<p>Orbach articule ainsi l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;objet primaire avec les contraintes socioculturelles r\u00e9elles du milieu ambiant. Elle d\u00e9montre que les failles du holding maternel ne proviennent pas d&rsquo;une cruaut\u00e9 fantasmatique inconsciente (telle que postul\u00e9e par Melanie Klein avec le mauvais sein destructeur), mais de l&rsquo;\u00e9puisement objectif des femmes dans une soci\u00e9t\u00e9 qui privatise le travail du care. D\u00e8s lors, le \u00ab moi \u00bb de la petite fille ne s&rsquo;\u00e9difie pas contre la haine de la m\u00e8re, mais au contact d&rsquo;un vide relationnel g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par une m\u00e8re elle-m\u00eame affam\u00e9e de reconnaissance affective. Cette int\u00e9gration dialectique entre mat\u00e9rialisme historique et th\u00e9orie des relations d&rsquo;objet conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Orbach une solidit\u00e9 m\u00e9tapsychologique singuli\u00e8re.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et l&rsquo;engagement \u00e9motionnel du clinicien<\/h3>\n<p>Cette refonte de la th\u00e9orie relationnelle conduit naturellement Susie Orbach \u00e0 devenir l&rsquo;une des architectes majeures du tournant intersubjectif qui a r\u00e9volutionn\u00e9 la psychanalyse anglo-saxonne \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1980, en \u00e9troite r\u00e9sonance avec les travaux de Stephen Mitchell, Jessica Benjamin ou Robert Stolorow au sein de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/iarpp.net\/\">Relational Psychoanalysis<\/a>. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 r\u00e9cuse l&rsquo;illusion positiviste selon laquelle la cure analytique consisterait en l&rsquo;observation objective d&rsquo;un patient isol\u00e9 par un praticien neutre et d\u00e9tach\u00e9. Le cabinet de th\u00e9rapie est au contraire red\u00e9fini comme un champ psychique interactif, co-construit en temps r\u00e9el par la rencontre de deux subjectivit\u00e9s irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<p>Pour Orbach, l&rsquo;engagement \u00e9motionnel du clinicien n&rsquo;est pas un risque \u00e0 \u00e9viter, mais le moteur exclusif de la transformation mutative. Contrairement \u00e0 la r\u00e9serve silencieuse qui laisse l&rsquo;analysante croupir dans l&rsquo;angoisse de l&rsquo;abandon, la praticienne relationnelle s&rsquo;autorise une pr\u00e9sence incarn\u00e9e, vivante, capable de verbaliser ses propres \u00e9prouv\u00e9s corporels et affectifs lorsque ceux-ci \u00e9clairent l&rsquo;impasse relationnelle en cours d&rsquo;exploration. Si l&rsquo;analyste ressent un engourdissement soudain, une sensation d&rsquo;oppression dans la poitrine ou une impulsion d&rsquo;\u00e9vitement au moment o\u00f9 la patiente aborde un \u00e9pisode traumatique, ces manifestations somato-psychiques ne sont pas \u00e9cart\u00e9es comme des scories : elles sont accueillies comme l&rsquo;\u00e9cho direct des affects cliv\u00e9s que la patiente ne parvient pas encore \u00e0 penser ou \u00e0 nommer.<\/p>\n<p>Cette m\u00e9thodologie exige une vuln\u00e9rabilit\u00e9 et une humilit\u00e9 d\u00e9concertantes de la part du th\u00e9rapeute. L&rsquo;analyste renonce au confort de son armure dogmatique pour accepter d&rsquo;\u00eatre affect\u00e9, troubl\u00e9, voire d\u00e9stabilis\u00e9 par le transfert de l&rsquo;analysante. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l&rsquo;analyste survit \u00e0 cette collision affective sans exercer de repr\u00e9sailles, sans recourir \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation surplombante et en maintenant le lien vivant, que la patiente peut r\u00e9viser ses mod\u00e8les relationnels internes et r\u00e9int\u00e9grer les parties mutil\u00e9es de son exp\u00e9rience d&rsquo;elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>5.3 D\u00e9passement du mod\u00e8le pulsionnel biologique freudien<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement th\u00e9orique de cette d\u00e9marche r\u00e9side dans le d\u00e9passement radical et assum\u00e9 du mod\u00e8le pulsionnel \u00e9labor\u00e9 par Sigmund Freud au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Dans l&rsquo;architecture m\u00e9tapsychologique freudienne, la libido et l&rsquo;agressivit\u00e9 sont conceptualis\u00e9es comme des \u00e9nergies somatiques endog\u00e8nes, des pouss\u00e9es biologiques pressantes qui cherchent avidement la d\u00e9charge \u00e0 travers un objet de convenance. Les relations avec autrui ne sont alors envisag\u00e9es que comme des moyens secondaires pour parvenir \u00e0 la satisfaction pulsionnelle individuelle.<\/p>\n<p>Dans le sillage de Fairbairn et des th\u00e9ories modernes de l&rsquo;attachement d\u00e9velopp\u00e9es par John Bowlby, Orbach op\u00e8re un renversement copernicien de cette perspective : le besoin fondamental de l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas la d\u00e9charge pulsionnelle de plaisir, mais la <strong>qu\u00eate de relation<\/strong> (<em>object-seeking<\/em>). Le b\u00e9b\u00e9 ne cherche pas le sein simplement pour apaiser une tension somatique de faim, mais pour entrer en connexion avec une pr\u00e9sence humaine vivante et responsive. D\u00e8s lors, lorsque la relation \u00e9choue, lorsque le lien d&rsquo;attachement est pr\u00e9cocement ins\u00e9cure, carenc\u00e9 ou violent\u00e9, la pulsionnalit\u00e9 se d\u00e9sorganise et l&rsquo;\u00e9nergie psychique se retourne de mani\u00e8re destructrice contre l&rsquo;organisme lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Par ce d\u00e9placement th\u00e9orique majeur, Susie Orbach permet aux cliniciens de reconsid\u00e9rer les d\u00e9fenses psychiques : celles-ci ne sont plus per\u00e7ues comme des r\u00e9sistances perverses ou des pulsions agressives archa\u00efques issues d&rsquo;un \u00ab \u00c7a \u00bb ingouvernable, mais comme des <em>adaptations environnementales hautement intelligentes<\/em>. S&rsquo;affamer dans l&rsquo;anorexie, se couper de ses \u00e9motions dans la dissociation ou s&rsquo;imposer une rigueur obsessionnelle sont des strat\u00e9gies vitales de sauvegarde face \u00e0 des contextes affectifs o\u00f9 le moi risquait l&rsquo;an\u00e9antissement. La th\u00e9rapie n&rsquo;a plus pour but de dompter des pulsions coupables, mais de s\u00e9curiser un sentiment d&rsquo;\u00eatre si pr\u00e9caire que le patient n&rsquo;avait d&rsquo;autre choix que d&rsquo;\u00e9riger son propre corps en forteresse de survie.<\/p>\n<h2>6. La construction sociale et psychologique du corps : Bodies (2009)<\/h2>\n<h3>6.1 Le corps comme entit\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e et non donn\u00e9e par la nature<\/h3>\n<p>Plus de trois d\u00e9cennies apr\u00e8s le coup d&rsquo;\u00e9clat de <em>Fat is a Feminist Issue<\/em>, Susie Orbach publie en 2009 ce que la critique consid\u00e8re comme son opus magnum th\u00e9orique : <em>Bodies<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Le Corps sans limites<\/em>). Si ses premiers travaux s&rsquo;attachaient prioritairement au m\u00e9tabolisme de la graisse et de l&rsquo;alimentation, <em>Bodies<\/em> \u00e9largit de fa\u00e7on spectaculaire le champ d&rsquo;investigation en formulant une th\u00e8se ontologique radicale : <strong>le corps humain biologique n&rsquo;existe pas en soi, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature<\/strong>. Le corps n&rsquo;est pas un donn\u00e9 anatomique pr\u00e9existant que la culture viendrait simplement v\u00eatir ou d\u00e9corer ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une entit\u00e9 enti\u00e8rement co-construite, patiemment fa\u00e7onn\u00e9e et litt\u00e9ralement assembl\u00e9e dans le creuset des relations intersubjectives et du discours social.<\/p>\n<p>Orbach s&rsquo;appuie sur les avanc\u00e9es des neurosciences du d\u00e9veloppement et sur la psychanalyse infantile pour d\u00e9montrer que le sentiment d&rsquo;avoir un corps unifi\u00e9 et s\u00e9curis\u00e9 n&rsquo;est en rien inn\u00e9 chez le nouveau-n\u00e9. C&rsquo;est uniquement par l&rsquo;interm\u00e9diaire du toucher maternel, du regard pos\u00e9 sur la peau, du portage physique et de la mani\u00e8re dont les besoins physiologiques sont nomm\u00e9s et r\u00e9gul\u00e9s que le nourrisson parvient \u00e0 \u00ab habiter \u00bb sa chair et \u00e0 constituer ce que Didier Anzieu nommait le \u00ab Moi-peau \u00bb. Un corps qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 investi affectivement, caress\u00e9 avec s\u00e9curit\u00e9 et accueilli dans son int\u00e9grit\u00e9 charnelle demeure une abstraction fantomatique, un fardeau dysfonctionnel ressenti comme \u00e9tranger \u00e0 la conscience du sujet.<\/p>\n<p>Or, ce processus d\u00e9licat d&rsquo;appropriation somatique subit aujourd&rsquo;hui une d\u00e9stabilisation sans pr\u00e9c\u00e9dent sous la pression du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral. Pour Orbach, le corps \u00ab naturel \u00bb \u2014 compris comme une entit\u00e9 physiologique tol\u00e9rant les variations, le vieillissement et l&rsquo;imperfection \u2014 est en train de s&rsquo;effondrer. D\u00e8s la petite enfance, la chair est bombard\u00e9e d&rsquo;imp\u00e9ratifs de performance et de repr\u00e9sentations st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es. L&rsquo;apprentissage de la haine de soi corporelle commence d\u00e9sormais au berceau : des enfants de cinq ou six ans expriment d\u00e9j\u00e0 la terreur panique d&rsquo;avoir du ventre ou une texture de peau imparfaite. Le corps cesse d&rsquo;\u00eatre le r\u00e9ceptacle confiant de l&rsquo;existence vivante pour devenir un objet manufactur\u00e9, expos\u00e9 en permanence au tribunal impitoyable de la rentabilit\u00e9 esth\u00e9tique.<\/p>\n<h3>6.2 Mondialisation de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 esth\u00e9tique et homog\u00e9n\u00e9isation corporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des perc\u00e9es les plus remarquables de <em>Bodies<\/em> r\u00e9side dans son analyse lucide et effrayante de l&rsquo;exportation imp\u00e9rialiste des canons esth\u00e9tiques occidentaux \u00e0 travers le processus de globalisation culturelle. Orbach documente comment, avec la p\u00e9n\u00e9tration des m\u00e9dias de masse, du cin\u00e9ma hollywoodien, d&rsquo;Internet et des industries cosm\u00e9tiques transnationales, une forme sans pr\u00e9c\u00e9dent de monoculture somatique s&rsquo;est abattue sur l&rsquo;ensemble de la plan\u00e8te, broyant impitoyablement les id\u00e9aux corporels locaux et ancestraux.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage regorge d&rsquo;\u00e9tudes de cas terrifiantes illustrant cette \u00e9rosion de la diversit\u00e9 physique humaine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les Fidji et l&rsquo;introduction de la t\u00e9l\u00e9vision :<\/strong> Orbach analyse les c\u00e9l\u00e8bres travaux d&rsquo;Anne Becker montrant qu&rsquo;avant l&rsquo;arriv\u00e9e de la t\u00e9l\u00e9vision occidentale en 1995, l&rsquo;anorexie et les r\u00e9gimes \u00e9taient litt\u00e9ralement inexistants dans cette soci\u00e9t\u00e9 qui valorisait la robustesse et la corpulence g\u00e9n\u00e9reuse ; trois ans apr\u00e8s l&rsquo;exposition aux s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es am\u00e9ricaines, les vomissements provoqu\u00e9s et l&rsquo;insatisfaction corporelle touchaient massivement les adolescentes fidjiennes ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Asie de l&rsquo;Est et la chirurgie d&rsquo;occidentalisation :<\/strong> l&rsquo;explosion vertigineuse en Cor\u00e9e du Sud ou en Chine de la bl\u00e9pharoplastie (d\u00e9bridement chirurgical de la paupi\u00e8re sup\u00e9rieure) et des r\u00e9sections mandibulaires visant \u00e0 raboter les angles de la m\u00e2choire pour cr\u00e9er un faci\u00e8s conforme aux crit\u00e8res occidentaux ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Afrique et le blanchiment cutan\u00e9 :<\/strong> la pr\u00e9valence d\u00e9vastatrice de l&rsquo;usage de cr\u00e8mes corrosives au mercure et aux corticost\u00e9ro\u00efdes chez les femmes noires, motiv\u00e9e par la conviction int\u00e9rioris\u00e9e que la blancheur ou la carnation claire constituent l&rsquo;unique passeport pour la visibilit\u00e9 sociale et la r\u00e9ussite \u00e9conomique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Susie Orbach conceptualise ce d\u00e9sastre \u00e9cologique d&rsquo;un genre nouveau comme l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une <strong>d\u00e9tresse corporelle universelle<\/strong>. La souffrance esth\u00e9tique n&rsquo;est plus l&rsquo;apanage des femmes blanches bourgeoises de Manhattan ou de Chelsea ; elle est devenue un probl\u00e8me de sant\u00e9 publique plan\u00e9taire qui ravage uniform\u00e9ment la jeunesse \u00e0 Tokyo, S\u00e3o Paulo, Lagos ou Mumbai. L&rsquo;industrie transnationale de la beaut\u00e9 a r\u00e9ussi l&rsquo;exploit d&rsquo;exporter son produit le plus toxique et le plus lucratif : l&rsquo;inad\u00e9quation somatique permanente.<\/p>\n<h3>6.3 Chirurgie esth\u00e9tique et hyper-surveillance somatique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette angoisse mondialis\u00e9e, Susie Orbach examine dans <em>Bodies<\/em> la m\u00e9tamorphose de notre rapport intime \u00e0 la mati\u00e8re charnelle. Au cours du dernier si\u00e8cle, le corps a subi une mutation ontologique vertigineuse : il est pass\u00e9 du statut d&rsquo;\u00ab instrument d&rsquo;action dans le monde \u00bb (ce par quoi je marche, j&rsquo;agis, je travaille, je cr\u00e9e) \u00e0 celui de \u00ab projet permanent d&rsquo;ing\u00e9nierie identitaire \u00bb. Le sujet contemporain ne fait plus l&rsquo;exp\u00e9rience de \u00ab vivre son corps \u00bb ; il a d\u00e9sormais le sentiment imp\u00e9rieux de devoir \u00ab manager \u00bb sa silhouette comme on redresse une entreprise en faillite.<\/p>\n<p>Cette logique manag\u00e9riale trouve son apog\u00e9e sinistre dans la d\u00e9mocratisation massive de la <strong>chirurgie esth\u00e9tique<\/strong> et des actes m\u00e9dico-esth\u00e9tiques invasifs (injections de toxine botulique, produits de comblement, liposuccions, liftings). Orbach refuse de poser un jugement culpabilisant sur les individus qui recourent au bistouri, comprenant avec acuit\u00e9 la terreur existentielle qui les pousse \u00e0 franchir les portes des cliniques esth\u00e9tiques. En revanche, elle fustige la normalisation culturelle et m\u00e9dicale de ce qu&rsquo;elle n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 qualifier de \u00ab mutilation \u00e9lective \u00bb. Dans le capitalisme tardif, s&rsquo;entailler la chair, scier des os nasaux ou aspirer des tissus vivants n&rsquo;est plus per\u00e7u comme une agression traumatique contre l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 biologique, mais comme une preuve \u00e9clatante de \u00ab prise en main \u00bb de soi, un acte d&rsquo;accomplissement personnel glorifi\u00e9 par le discours publicitaire.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;enracine dans une <strong>terreur m\u00e9taphysique du vieillissement<\/strong> savamment orchestr\u00e9e par le march\u00e9. Dans une \u00e9conomie obs\u00e9d\u00e9e par la jeunesse \u00e9ternelle, la fl\u00e9trissure, la ride ou le rel\u00e2chement des tissus sont \u00e9rig\u00e9s en fautes morales intol\u00e9rables, synonymes d&rsquo;indiscipline, de paresse et de mort sociale. La chair devient ainsi le lieu d&rsquo;une hyper-surveillance panoptique o\u00f9 l&rsquo;individu est \u00e0 la fois son propre ge\u00f4lier et son propre bourreau, scrutant avec effroi le moindre millim\u00e8tre de peau pour y traquer la preuve mat\u00e9rielle de sa d\u00e9gradation temporelle. L&rsquo;illusion de la toute-puissance technologique vient alors masquer l&rsquo;incapacit\u00e9 radicale de notre civilisation \u00e0 penser la finitude, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et la dignit\u00e9 de la chair vieillissante.<\/p>\n<h2>7. Dynamiques de couple et d\u00e9construction du genre dans la vie intime<\/h2>\n<h3>7.1 Analyse de l&rsquo;ouvrage What Do Women Want? (avec Luise Eichenbaum)<\/h3>\n<p>L&rsquo;entreprise intellectuelle de Susie Orbach ne s&rsquo;est pas limit\u00e9e \u00e0 l&rsquo;exploration somatique ; elle a \u00e9galement renouvel\u00e9 la psychanalyse du couple et de la conjugalit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle. En 1983, elle publie avec sa complice de toujours, Luise Eichenbaum, un essai retentissant intitul\u00e9 <em>What Do Women Want?: Exploding the Myth of Women&rsquo;s Secret Desires<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Ce que veulent les femmes<\/em>). Le titre fait directement un pied de nez ironique \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre interrogation d\u00e9sabus\u00e9e de Sigmund Freud, qui confiait \u00e0 Marie Bonaparte : \u00ab La grande question rest\u00e9e sans r\u00e9ponse et \u00e0 laquelle je n&rsquo;ai jamais pu r\u00e9pondre, malgr\u00e9 mes trente ann\u00e9es d&rsquo;investigation de l&rsquo;\u00e2me f\u00e9minine, est la suivante : que veut la femme ? \u00bb<\/p>\n<p>Pour Orbach et Eichenbaum, la r\u00e9ponse \u00e0 cette \u00e9nigme freudienne n&rsquo;exige pas de plonger dans les tr\u00e9fonds d&rsquo;un \u00ab continent noir \u00bb biologique imp\u00e9n\u00e9trable ; elle se trouve sous les yeux des psychanalystes, pourvu qu&rsquo;ils consentent \u00e0 examiner la mani\u00e8re dont les gar\u00e7ons et les filles sont socialis\u00e9s d\u00e8s la naissance. L&rsquo;ouvrage met en lumi\u00e8re une r\u00e9alit\u00e9 clinique massive rencontr\u00e9e au sein du Women&rsquo;s Therapy Centre : la plainte universelle des femmes quant \u00e0 un sentiment persistant et d\u00e9vastateur de <strong>carence affective<\/strong> au sein du couple h\u00e9t\u00e9rosexuel. Les femmes se sentent chroniquement seules, incomprises et insatisfaites dans leur soif de dialogue intime et de r\u00e9sonance \u00e9motionnelle avec leurs partenaires masculins.<\/p>\n<p>Les deux analystes d\u00e9montrent que cette frustration structurelle n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;une incompatibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique des sexes ou d&rsquo;un id\u00e9alisme romantique d\u00e9mesur\u00e9 chez la femme, mais le r\u00e9sultat direct d&rsquo;une asym\u00e9trie monumentale dans l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;intimit\u00e9. \u00c9lev\u00e9es pour identifier imm\u00e9diatement les besoins d&rsquo;autrui et y r\u00e9pondre par le sacrifice de soi, les femmes entrent dans le couple avec une immense comp\u00e9tence relationnelle mais avec une interdiction inconsciente d&rsquo;exiger d&rsquo;\u00eatre nourries affectivement en retour. Les hommes, au contraire, sont \u00e9lev\u00e9s dans le culte de l&rsquo;ind\u00e9pendance de fa\u00e7ade et le refoulement de la vuln\u00e9rabilit\u00e9, ce qui les rend \u00e9motionnellement analphab\u00e8tes et structurellement incapables de r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 de la demande f\u00e9minine.<\/p>\n<h3>7.2 D\u00e9pendance \u00e9motionnelle et asym\u00e9trie affective de genre<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur conceptuel de la th\u00e9orisation du couple chez Orbach et Eichenbaum r\u00e9side dans leur d\u00e9construction iconoclaste de la notion de <strong>d\u00e9pendance \u00e9motionnelle<\/strong>. La culture patriarcale et la psychiatrie misogyne ont coutume d&rsquo;affubler les femmes du qualificatif p\u00e9joratif de \u00ab d\u00e9pendantes affectives \u00bb, fustigeant leur pr\u00e9tendue immaturit\u00e9 ou leur tendance au cramponnement n\u00e9vrotique, tout en c\u00e9l\u00e9brant l&rsquo;autonomie souveraine et l&rsquo;ind\u00e9pendance suppos\u00e9e des hommes. Orbach et Eichenbaum op\u00e8rent un d\u00e9montage en r\u00e8gle de cette fiction id\u00e9ologique.<\/p>\n<p>Dans la r\u00e9alit\u00e9 psychodynamique des couples, ce sont en v\u00e9rit\u00e9 les hommes qui sont les plus d\u00e9pendants affectivement de leur conjointe. Cependant, cette d\u00e9pendance masculine est institutionnellement prise en charge, banalis\u00e9e et rendue totalement invisible par la division genr\u00e9e du travail affectif :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le travail \u00e9motionnel unilat\u00e9ral des femmes :<\/strong> l&rsquo;injonction permanente faite \u00e0 la conjointe d&rsquo;\u00eatre le r\u00e9ceptacle des doutes, des fragilit\u00e9s et des frustrations de l&rsquo;homme, en lui procurant un holding narcissique constant sans jamais solliciter de r\u00e9ciprocit\u00e9 ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;angoisse masculine face \u00e0 la d\u00e9pendance :<\/strong> conditionn\u00e9 \u00e0 percevoir toute faiblesse comme une d\u00e9ch\u00e9ance virile, l&rsquo;homme panique d\u00e8s qu&rsquo;il per\u00e7oit l&rsquo;ampleur de son attachement envers sa partenaire, r\u00e9agissant par des conduites d\u00e9fensives de fermeture, de retrait froid ou de m\u00e9pris agressif ;<\/li>\n<li><strong>La terreur de la d\u00e9voration psychique :<\/strong> l&rsquo;homme h\u00e9t\u00e9rosexuel projette inconsciemment sur son \u00e9pouse la figure terrifiante de la m\u00e8re archa\u00efque omnipotente de la petite enfance, redoutant confus\u00e9ment qu&rsquo;une intimit\u00e9 trop pouss\u00e9e n&rsquo;engloutisse son autonomie pr\u00e9caire ch\u00e8rement conquise.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette asym\u00e9trie installe le couple h\u00e9t\u00e9rosexuel dans une danse n\u00e9vrotique toxique : plus la femme exprime son d\u00e9sarroi et sa faim de connexion face \u00e0 la distance de son partenaire, plus l&rsquo;homme se sent pers\u00e9cut\u00e9 par ce qu&rsquo;il per\u00e7oit comme des exigences insatiables, et plus il se retranche dans un mutisme r\u00e9frig\u00e9rant. Chacun s&rsquo;enferme dans son impuissance, transformant le foyer conjugal en un lieu d&rsquo;aridit\u00e9 affective plut\u00f4t qu&rsquo;en un havre d&rsquo;\u00e9panouissement r\u00e9ciproque.<\/p>\n<h3>7.3 Vers des n\u00e9gociations \u00e9galitaires de l&rsquo;autonomie et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour sortir de cette impasse mortif\u00e8re, Susie Orbach propose une refonte clinique des th\u00e9rapies de couple et des dynamiques conjugales. La premi\u00e8re \u00e9tape consiste \u00e0 purger l&rsquo;imaginaire amoureux des miasmes du <strong>romantisme fusionnel toxique<\/strong>. Les fictions du grand amour et du mythe de la \u00ab moiti\u00e9 manquante \u00bb sont particuli\u00e8rement d\u00e9l\u00e9t\u00e8res pour l&rsquo;autonomie f\u00e9minine : elles entretiennent l&rsquo;illusion pernicieuse qu&rsquo;un jour, un prince charmant r\u00e9parateur devinera magiquement les besoins tus de la femme sans qu&rsquo;elle ait besoin d&rsquo;apprendre \u00e0 les formuler elle-m\u00eame avec autorit\u00e9.<\/p>\n<p>La pratique th\u00e9rapeutique mise en place par Orbach vise \u00e0 instaurer ce qu&rsquo;elle nomme une <em>interd\u00e9pendance mature et saine<\/em>. Cela exige un r\u00e9\u00e9quilibrage rigoureux et n\u00e9goci\u00e9 du travail \u00e9motionnel au sein du foyer. L&rsquo;analyste apprend aux patientes \u00e0 renoncer au r\u00f4le \u00e9puisant de m\u00e8re th\u00e9rapeutique de leur conjoint : cesser d&rsquo;anticiper les d\u00e9sirs de l&rsquo;homme, cesser d&rsquo;absorber sa col\u00e8re pour lui \u00e9viter l&rsquo;effondrement, et apprendre \u00e0 tol\u00e9rer la frustration de l&rsquo;autre sans se sentir imm\u00e9diatement coupable d&rsquo;\u00e9go\u00efsme destructeur.<\/p>\n<p>Dans le m\u00eame temps, les hommes sont fermement accompagn\u00e9s pour r\u00e9int\u00e9grer la part cliv\u00e9e de leur vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine. En s\u00e9ance, Orbach s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9construire leur armure d\u00e9fensive en leur montrant que reconna\u00eetre leur besoin d&rsquo;amour et leur d\u00e9pendance envers autrui ne rel\u00e8ve pas de la castration ou de la soumission honteuse, mais constitue le pr\u00e9requis absolu \u00e0 une v\u00e9ritable maturit\u00e9 psychique. En permettant \u00e0 l&rsquo;homme de faire l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une intimit\u00e9 non terrorisante et \u00e0 la femme d&rsquo;affirmer sa souverainet\u00e9 sans peur de l&rsquo;abandon, la th\u00e9rapie f\u00e9ministe relationnelle ouvre la voie \u00e0 des unions amoureuses fond\u00e9es sur la n\u00e9gociation d\u00e9mocratique, la tendresse r\u00e9ciproque et le respect inconditionnel de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>8. Engagement public, activisme et d\u00e9construction des industries de la beaut\u00e9<\/h2>\n<h3>8.1 Conseil clinique et controverses de la Campagne Dove pour la vraie beaut\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des singularit\u00e9s majeures de la trajectoire de Susie Orbach r\u00e9side dans sa volont\u00e9 farouche de ne jamais confiner la r\u00e9flexion psychanalytique \u00e0 la clandestinit\u00e9 des cercles initiatiques. En 2004, cette d\u00e9termination \u00e0 impacter la culture de masse la conduit \u00e0 accepter une proposition qui suscitera de vives controverses au sein du champ acad\u00e9mique et militant : devenir consultante et conseill\u00e8re clinique pour la c\u00e9l\u00e8bre <em>Campagne Dove pour la vraie beaut\u00e9<\/em> (<em>Dove Campaign for Real Beauty<\/em>), orchestr\u00e9e par le g\u00e9ant multinational des biens de consommation Unilever.<\/p>\n<p>Le projet d&rsquo;Orbach au sein de cette initiative est ambitieux : utiliser la force de frappe financi\u00e8re et m\u00e9diatique colossale d&rsquo;une multinationale pour dynamiter les codes visuels traditionnels de la publicit\u00e9 cosm\u00e9tique. Sous son impulsion, la campagne prend le contre-pied absolu du marketing de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 somatique. Des panneaux publicitaires g\u00e9ants apparaissent dans les plus grandes m\u00e9tropoles mondiales, exposant des femmes de toutes origines ethniques, dot\u00e9es de silhouettes diverses, avec leurs rondeurs, leurs cicatrices, leurs rides et leurs vergetures, sans retouches photographiques trompeuses. Orbach participe \u00e9galement \u00e0 la cr\u00e9ation du <em>Dove Self-Esteem Fund<\/em>, supervisant l&rsquo;\u00e9laboration de modules p\u00e9dagogiques distribu\u00e9s dans les \u00e9coles secondaires pour aider les adolescentes \u00e0 d\u00e9crypter les trucages publicitaires et \u00e0 renforcer leur estime corporelle.<\/p>\n<p>Cependant, cette alliance in\u00e9dite entre la critique f\u00e9ministe radicale et le capitalisme marchand suscite de violentes critiques au sein du f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste. Plusieurs th\u00e9oriciennes accusent Orbach de pr\u00eater sa caution intellectuelle \u00e0 une vaste op\u00e9ration de \u00ab r\u00e9cup\u00e9ration marchande \u00bb (<em>commodity feminism<\/em>). Les d\u00e9tracteurs pointent l&rsquo;hypocrisie syst\u00e9mique d&rsquo;Unilever, qui finance simultan\u00e9ment la campagne valorisante de Dove tout en commercialisant la marque de d\u00e9odorants pour hommes Axe \u2014 satur\u00e9e de clich\u00e9s publicitaires ultra-sexistes et d\u00e9gradants pour les femmes \u2014 ainsi que les cr\u00e8mes \u00e9claircissantes pour la peau <em>Fair &#038; Lovely<\/em> en Asie du Sud. Orbach d\u00e9fend vigoureusement son pragmatisme : tout en conc\u00e9dant les ambigu\u00eft\u00e9s structurelles du mod\u00e8le \u00e9conomique, elle soutient que la modification des normes visuelles accessibles \u00e0 des dizaines de millions de petites filles vuln\u00e9rables \u00e0 travers le globe constitue un gain politique tangible qui vaut le risque du compromis tactique.<\/p>\n<h3>8.2 Cr\u00e9ation du mouvement international Endangered Bodies<\/h3>\n<p>Tirant les le\u00e7ons des limites inh\u00e9rentes au plaidoyer sous \u00e9gide entrepreneuriale, Susie Orbach d\u00e9cide de reprendre pleinement son ind\u00e9pendance militante en fondant en mars 2011 un mouvement international autonome et combatif : <strong>Endangered Bodies<\/strong> (<em>Corps en danger<\/em>). Co\u00efncidant avec une s\u00e9rie de conf\u00e9rences internationales tenues simultan\u00e9ment \u00e0 Londres, New York, Buenos Aires, Melbourne et S\u00e3o Paulo, ce r\u00e9seau d&rsquo;activistes, d&rsquo;universitaires et de cliniciennes se fixe un objectif politique sans \u00e9quivoque : mobiliser la soci\u00e9t\u00e9 civile pour faire cesser la commercialisation syst\u00e9matique de la haine corporelle et d\u00e9noncer le pillage capitaliste de la chair humaine.<\/p>\n<p>Endangered Bodies d\u00e9ploie un activisme sophistiqu\u00e9, combinant l&rsquo;analyse psychanalytique des repr\u00e9sentations avec des actions de plaidoyer l\u00e9gislatif direct aupr\u00e8s des r\u00e9gulateurs de la publicit\u00e9, des industries de la mode et des gouvernements. Orbach interpelle sans rel\u00e2che les autorit\u00e9s sanitaires pour exiger que l&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie de d\u00e9tresse somatique soit reconnue comme une crise de sant\u00e9 publique majeure, au m\u00eame titre que la pollution atmosph\u00e9rique ou les pand\u00e9mies infectieuses. Le mouvement milite avec force pour l&rsquo;interdiction l\u00e9gale des retouches d&rsquo;images corporelles dans les magazines sans mention d&rsquo;avertissement explicite, et exige des chartes contraignantes pour bannir les mannequins en \u00e9tat de d\u00e9nutrition clinique s\u00e9v\u00e8re des podiums de la haute couture.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des victoires les plus \u00e9clatantes du mouvement Endangered Bodies survient au milieu des ann\u00e9es 2010 lors d&rsquo;une vaste campagne internationale men\u00e9e contre les g\u00e9ants technologiques Apple, Google et Amazon. Le collectif d&rsquo;Orbach d\u00e9couvre avec stupeur la prolif\u00e9ration sur leurs plateformes d&rsquo;applications mobiles destin\u00e9es aux fillettes de neuf \u00e0 douze ans (telles que <em>Plastic Surgery &#038; Skin Doctor<\/em>), invitant les enfants \u00e0 pratiquer virtuellement des liposuccions au scalpel et des augmentations mammaires sur des personnages de dessins anim\u00e9s jug\u00e9s \u00ab ob\u00e8ses et disgracieux \u00bb. Gr\u00e2ce \u00e0 une p\u00e9tition mondiale r\u00e9unissant des centaines de milliers de signatures et une campagne m\u00e9diatique d\u00e9vastatrice, Orbach et ses camarades contraignent les multinationales de la Silicon Valley \u00e0 retirer imm\u00e9diatement et d\u00e9finitivement ces applications toxiques de leurs boutiques en ligne.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;intellectuelle engag\u00e9e dans les m\u00e9dias de masse<\/h3>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, Susie Orbach a su s&rsquo;imposer comme l&rsquo;arch\u00e9type de l&rsquo;intellectuelle publique engag\u00e9e, utilisant avec une maestria rare l&rsquo;ensemble des tribunes offertes par les m\u00e9dias d&rsquo;information de masse pour d\u00e9mocratiser la psychanalyse et \u00e9veiller les consciences citoyennes. Chroniqueuse r\u00e9guli\u00e8re pour le prestigieux quotidien britannique <em>The Guardian<\/em>, elle publie des dizaines de tribunes d&rsquo;opinion percutantes abordant les th\u00e9matiques les plus br\u00fblantes de l&rsquo;actualit\u00e9 : les d\u00e9rives de l&rsquo;obsession nationale pour la chirurgie bariatrique, les coupes sombres d\u00e9vastatrices impos\u00e9es par les gouvernements conservateurs dans le budget de la sant\u00e9 mentale au sein du NHS, ou la d\u00e9tresse identitaire des minorit\u00e9s sexuelles.<\/p>\n<p>Sa pr\u00e9sence constante sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision et les antennes radiophoniques de la BBC se distingue par un ton singulier, mariant une rigueur analytique intransigeante \u00e0 une accessibilit\u00e9 p\u00e9dagogique remarquable, totalement d\u00e9barrass\u00e9e du jargon \u00e9sot\u00e9rique qui st\u00e9rilise souvent les discours psychanalytiques institutionnels. Orbach ne se positionne jamais en donneuse de le\u00e7ons moralisatrice ; elle s&rsquo;adresse directement au c\u0153ur de l&rsquo;exp\u00e9rience quotidienne de ses auditeurs, d\u00e9cortiquant les paradoxes intimes de la vie contemporaine avec empathie, lucidit\u00e9 et une pointe d&rsquo;humour mordant.<\/p>\n<p>Cette exposition m\u00e9diatique sans faille poursuit un objectif politique constant : d\u00e9senclaver la pratique psychanalytique pour en faire un bien commun d\u00e9mocratique. En luttant inlassablement pour un acc\u00e8s universel, libre et gratuit \u00e0 la psychoth\u00e9rapie par la parole au sein des services publics de sant\u00e9, Orbach rappelle que le droit de s&rsquo;entendre penser, de d\u00e9nouer ses conflits inconscients et d&rsquo;\u00eatre \u00e9cout\u00e9 avec dignit\u00e9 par un pair ne devrait jamais constituer un privil\u00e8ge r\u00e9serv\u00e9 aux classes fortun\u00e9es, mais repr\u00e9sente un droit humain fondamental pour la sant\u00e9 de la cit\u00e9 d\u00e9mocratique tout enti\u00e8re.<\/p>\n<h2>9. Susie Orbach dans la sph\u00e8re publique : L&rsquo;accompagnement de la Princesse Diana<\/h2>\n<h3>9.1 La relation clinique confidentielle avec Lady Diana Spencer<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, la vie professionnelle de Susie Orbach bascule dans une dimension publique inou\u00efe lorsque s&rsquo;ouvre, dans le plus grand secret, une relation clinique hors du commun : l&rsquo;accompagnement psychoth\u00e9rapeutique de <strong>Lady Diana Spencer<\/strong>, princesse de Galles. \u00c0 cette \u00e9poque, la princesse est plong\u00e9e dans une tourmente existentielle et m\u00e9diatique sans pr\u00e9c\u00e9dent : son mariage avec le prince Charles s&rsquo;effondre sous le regard voyeuriste des tablo\u00efds du monde entier, et elle livre en priv\u00e9 une bataille acharn\u00e9e et d\u00e9vastatrice contre une <strong>boulimie s\u00e9v\u00e8re<\/strong> ponctu\u00e9e d&rsquo;\u00e9pisodes dysmorphophobiques et d&rsquo;automutilations clandestines.<\/p>\n<p>Recommand\u00e9e \u00e0 la princesse par des proches \u00e9clair\u00e9s en raison de son autorit\u00e9 incontest\u00e9e sur les troubles alimentaires, Orbach accepte cette prise en charge complexe. Pendant plusieurs ann\u00e9es, bravant les dispositifs de surveillance, la psychanalyste se rend r\u00e9guli\u00e8rement au palais de Kensington pour des s\u00e9ances de th\u00e9rapie r\u00e9guli\u00e8res. L&rsquo;approche d&rsquo;Orbach aupr\u00e8s de la femme la plus photographi\u00e9e de la terre est strictement identique \u00e0 celle qu&rsquo;elle applique aux anonymes du Women&rsquo;s Therapy Centre : accueillir la personne derri\u00e8re le mythe, d\u00e9construire l&rsquo;interdit qui p\u00e8se sur l&rsquo;expression des sentiments authentiques, et aborder la boulimie non comme une honteuse d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence morale, mais comme une tentative h\u00e9ro\u00efque et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de garder le contr\u00f4le face \u00e0 un environnement relationnel et institutionnel broyant.<\/p>\n<p>La th\u00e9rapie avec Orbach permet \u00e0 Diana d&rsquo;op\u00e9rer une d\u00e9sintoxication psychique fondamentale. Pour la premi\u00e8re fois de sa vie adulte, la princesse trouve un espace exempt de flagornerie et de manipulation, o\u00f9 son immense sentiment de rejet, sa terreur de l&rsquo;abandon et sa solitude abyssale sont accueillis sans jugement et pens\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aide des outils de la psychanalyse f\u00e9ministe. Cette alliance clinique aide puissamment Diana \u00e0 suspendre son cycle infernal de crises boulimiques et de purges compensatoires, l&rsquo;amenant \u00e0 comprendre que son insatiable app\u00e9tit alimentaire \u00e9tait le cri \u00e9touff\u00e9 d&rsquo;une faim visc\u00e9rale de s\u00e9curit\u00e9 affective, de reconnaissance et d&rsquo;amour authentique.<\/p>\n<h3>9.2 R\u00e9sonance culturelle et rupture du tabou de la d\u00e9tresse royale<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de ce travail th\u00e9rapeutique d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res priv\u00e9es du cabinet de Kensington pour produire un v\u00e9ritable s\u00e9isme socioculturel \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale. Lib\u00e9r\u00e9e de la culpabilit\u00e9 et de l&rsquo;isolement paralysant de son trouble gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9tayage d&rsquo;Orbach, la princesse Diana prend une d\u00e9cision d&rsquo;une audace historique inou\u00efe pour un membre de la famille royale britannique : rendre publique sa bataille personnelle contre la boulimie mentale.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord par le biais de ses confessions explosives au biographe Andrew Morton en 1992, puis de mani\u00e8re magistrale et solennelle lors de son interview historique accord\u00e9e \u00e0 Martin Bashir sur la BBC dans l&rsquo;\u00e9mission <em>Panorama<\/em> en 1995, Diana brise en direct devant des dizaines de millions de t\u00e9l\u00e9spectateurs le tabou s\u00e9culaire de la sant\u00e9 mentale. Elle y d\u00e9crit avec des mots pr\u00e9cis, directement issus de la grille orbachienne, la m\u00e9canique de sa maladie :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La boulimie \u00e9tait un sympt\u00f4me de ce qui se passait dans mon mariage. C&rsquo;\u00e9tait un appel \u00e0 l&rsquo;aide silencieux. Vous vous infligez cela parce que votre estime de vous-m\u00eame est au plus bas, et vous ne pensez pas \u00eatre digne ou avoir de valeur. Vous remplissez votre estomac quatre ou cinq fois par jour \u2014 certains le font plus souvent \u2014 et cela vous procure un sentiment de r\u00e9confort temporaire. Puis vous vous sentez d\u00e9go\u00fbt\u00e9e de la rondeur de votre estomac, et vous expulsez tout \u00e0 nouveau. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;institution monarchique britannique, incarnation s\u00e9culaire par excellence de la tradition victorienne de la retenue glaciale (<em>stiff upper lip<\/em>) et du refoulement des affects, se retrouve ainsi expos\u00e9e comme le miroir grossissant de l&rsquo;ali\u00e9nation corporelle f\u00e9minine. En voyant l&rsquo;ic\u00f4ne supr\u00eame de la beaut\u00e9 aristocratique mondiale verbaliser ouvertement sa d\u00e9tresse somatique, des millions de femmes et d&rsquo;adolescentes \u00e0 travers le monde se sentent soudain l\u00e9gitim\u00e9es dans leur propre souffrance. La parole de Diana op\u00e8re une d\u00e9stigmatisation collective sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire m\u00e9dicale contemporaine, entra\u00eenant une hausse spectaculaire des consultations th\u00e9rapeutiques et transformant durablement le regard port\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 sur les troubles du comportement alimentaire.<\/p>\n<h3>9.3 \u00c9thique du secret m\u00e9dical face au harc\u00e8lement m\u00e9diatique<\/h3>\n<p>Durant toute cette p\u00e9riode d&rsquo;incandescence m\u00e9diatique, puis \u00e0 la suite du d\u00e9c\u00e8s tragique de la princesse Diana sous le pont de l&rsquo;Alma \u00e0 Paris en ao\u00fbt 1997, Susie Orbach fait la d\u00e9monstration d&rsquo;une rectitude d\u00e9ontologique absolument exemplaire. Traqu\u00e9e jour et nuit par les journalistes de la presse \u00e0 scandale internationale, harcel\u00e9e par des offres financi\u00e8res astronomiques de la part de grands groupes d&rsquo;\u00e9dition pour r\u00e9diger un livre de r\u00e9v\u00e9lations sur les secrets d&rsquo;alc\u00f4ve de sa c\u00e9l\u00e8bre patiente, Orbach oppose un refus cat\u00e9gorique, m\u00e9prisant et in\u00e9branlable \u00e0 toutes les sollicitations voyeuristes.<\/p>\n<p>Elle maintient le secret m\u00e9dical et la confidentialit\u00e9 analytique avec une rigueur imp\u00e9riale, rappelant avec fermet\u00e9 que le cabinet d&rsquo;un psychanalyste est un sanctuaire inviolable qui ne saurait en aucun cas \u00eatre transform\u00e9 en marchandise m\u00e9diatique, m\u00eame post-mortem. Tout au plus accepte-t-elle, dans des colloques scientifiques ou des tribunes acad\u00e9miques strictement d\u00e9personnalis\u00e9es, de formuler une r\u00e9flexion th\u00e9orique de haute vol\u00e9e sur le statut de la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 mondiale : elle analyse la surexposition m\u00e9diatique moderne comme une v\u00e9ritable <strong>pathologie environnementale toxique<\/strong>, une forme de violence projective de masse o\u00f9 le public d\u00e9pose ses fantasmes et ses haines sur un bouc \u00e9missaire f\u00e9tichis\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 menacer son int\u00e9grit\u00e9 psychique.<\/p>\n<p>Cette attitude d&rsquo;Orbach est unanimement salu\u00e9e par l&rsquo;ensemble de la profession psychanalytique mondiale et fait d\u00e9sormais figure de cas d&rsquo;\u00e9cole dans l&rsquo;enseignement de l&rsquo;\u00e9thique clinique. Elle a fourni la preuve irr\u00e9futable qu&rsquo;un praticien peut naviguer au c\u0153ur des plus violentes temp\u00eates m\u00e9diatiques de son \u00e9poque sans jamais ali\u00e9ner son serment d\u00e9ontologique, son respect infini pour la m\u00e9moire de sa patiente et la puret\u00e9 fondamentale de la cure par la parole.<\/p>\n<h2>10. In Therapy (2016) : D\u00e9mystification de la cure psychanalytique<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;exp\u00e9rience de diffusion sur les ondes de la BBC Radio 4<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 2016, Susie Orbach surprend une fois de plus le monde intellectuel et th\u00e9rapeutique en concevant un projet radiophonique d&rsquo;une rare audace dramaturgique et conceptuelle : la s\u00e9rie <strong>In Therapy<\/strong>, diffus\u00e9e aux heures de grande \u00e9coute sur les ondes de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bbc.co.uk\/programmes\/b071cfn0\">BBC Radio 4<\/a>. Le dispositif de l&rsquo;\u00e9mission est aussi simple que r\u00e9volutionnaire : installer des micros dans son cabinet pour donner \u00e0 entendre aux auditeurs des extraits immersifs de s\u00e9ances de psychoth\u00e9rapie en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate, suivis des r\u00e9flexions \u00e0 chaud de l&rsquo;analyste.<\/p>\n<p>Afin de pr\u00e9server scrupuleusement la confidentialit\u00e9 des patients r\u00e9els tout en \u00e9vitant les \u00e9cueils de la t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 voyeuriste, Orbach met en place un protocole m\u00e9thodologique sophistiqu\u00e9. Elle fait appel \u00e0 des com\u00e9diens professionnels hautement aguerris, mais leur refuse tout sc\u00e9nario \u00e9crit \u00e0 l&rsquo;avance. Chaque com\u00e9dien re\u00e7oit simplement un dossier biographique d\u00e9taill\u00e9 synth\u00e9tisant des probl\u00e9matiques cliniques composites bien r\u00e9elles (traumatismes d&rsquo;enfance, conflits conjugaux, deuils non r\u00e9solus, anxi\u00e9t\u00e9 de performance). Dans le cabinet, Orbach et l&rsquo;acteur se lancent dans des s\u00e9ances d&rsquo;improvisation clinique totale et sans filet d&rsquo;une dur\u00e9e de quarante-cinq minutes, o\u00f9 la psychanalyste travaille avec la v\u00e9rit\u00e9 affective brute qui \u00e9merge de la rencontre interpersonnelle.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s populaire et critique de la s\u00e9rie radiophonique est monumental. Des millions d&rsquo;auditeurs britanniques restent suspendus chaque semaine \u00e0 ces \u00e9changes d&rsquo;une intensit\u00e9 bouleversante, propulsant le podcast au sommet des classements d&rsquo;\u00e9coute. Face \u00e0 cet engouement sans pr\u00e9c\u00e9dent, Orbach retravaille et enrichit le mat\u00e9riau clinique pour publier la m\u00eame ann\u00e9e l&rsquo;ouvrage \u00e9ponyme <em>In Therapy: How Conversations with Psychotherapists Really Work<\/em>, qui se hisse imm\u00e9diatement sur les listes des meilleures ventes de livres au Royaume-Uni. Pour la premi\u00e8re fois de l&rsquo;histoire, les portes capitonn\u00e9es du cabinet analytique s&rsquo;ouvrent en grand, offrant \u00e0 la population g\u00e9n\u00e9rale un acc\u00e8s direct et d\u00e9mystifi\u00e9 \u00e0 la puissance transformatrice de la cure par la parole.<\/p>\n<h3>10.2 Exposition sans fard du contre-transfert et de la faillibilit\u00e9 de l&rsquo;analyste<\/h3>\n<p>Ce qui conf\u00e8re \u00e0 <em>In Therapy<\/em> sa grandeur clinique et son caract\u00e8re profond\u00e9ment novateur r\u00e9side dans le parti pris de Susie Orbach de rompre d\u00e9finitivement avec le mythe toxique du psychanalyste omniscient et infaillible. Dans la litt\u00e9rature psychanalytique traditionnelle, les \u00e9tudes de cas sont trop souvent pr\u00e9sent\u00e9es comme des r\u00e9cits hagiographiques triomphalistes, o\u00f9 le clinicien lucide d\u00e9livre au moment opportun l&rsquo;interpr\u00e9tation miraculeuse qui r\u00e9sout instantan\u00e9ment la n\u00e9vrose de son patient docile.<\/p>\n<p>Dans <em>In Therapy<\/em>, Orbach expose au contraire sans fard les coulisses les plus chaotiques, h\u00e9sitantes et fragiles de son propre travail psychique en s\u00e9ance. Par le biais d&rsquo;un monologue int\u00e9rieur partag\u00e9 en voix off avec l&rsquo;auditeur ou le lecteur, elle d\u00e9taille avec une honn\u00eatet\u00e9 d\u00e9sarmante ses propres mouvements de <strong>contre-transfert<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Les moments d&rsquo;ennui l\u00e9thargique ou d&rsquo;irritation soudaine face aux man\u0153uvres de s\u00e9duction ou de fuite d&rsquo;un analysant ;<\/li>\n<li>Le doute rongeant quant \u00e0 la justesse d&rsquo;une relance verbale ou le remords d&rsquo;avoir parl\u00e9 trop t\u00f4t et bris\u00e9 un silence fertile ;<\/li>\n<li>La maladresse d&rsquo;une intervention trop frontale qui provoque un braquage narcissique chez le patient, obligeant la th\u00e9rapeute \u00e0 formuler des excuses authentiques en s\u00e9ance ;<\/li>\n<li>La r\u00e9sonance intime et douloureuse que certains r\u00e9cits de deuil ou de rupture r\u00e9activent au sein de sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 de femme \u00e2g\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En d\u00e9voilant ainsi la fabrique humaine, incertaine et faillible de la cure, Orbach accomplit un geste de salubrit\u00e9 publique majeur. Elle d\u00e9montre que la gu\u00e9rison analytique ne proc\u00e8de pas de l&rsquo;application magique d&rsquo;un savoir dogmatique sup\u00e9rieur, mais de la co-cr\u00e9ation laborieuse, courageuse et souvent tr\u00e9buchante d&rsquo;un lien r\u00e9parateur entre deux \u00eatres humains qui acceptent de traverser ensemble l&rsquo;incertitude et la d\u00e9tresse.<\/p>\n<h3>10.3 Actualisation des probl\u00e9matiques psychiques contemporaines<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage <em>In Therapy<\/em> constitue \u00e9galement un sismographe clinique exceptionnel pour cartographier les nouvelles formes de la souffrance psychique caract\u00e9ristiques de la modernit\u00e9 hyper-tardive. En actualisant sa clinique aux r\u00e9alit\u00e9s du XXIe si\u00e8cle, Orbach ausculte avec minutie des pathologies qui \u00e9chappaient totalement aux rep\u00e8res des pionniers de la psychanalyse freudienne ou kleinienne.<\/p>\n<p>Elle y analyse avec une p\u00e9n\u00e9tration remarquable l&rsquo;angoisse existentielle g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral de la pr\u00e9carit\u00e9 et l&rsquo;ub\u00e9risation du travail. L&rsquo;un des cas les plus saisissants de l&rsquo;ouvrage met en sc\u00e8ne un jeune cadre de la City d\u00e9vor\u00e9 par l&rsquo;obligation de la performance continue, qui s&rsquo;\u00e9puise dans l&rsquo;injonction d&rsquo;\u00eatre perp\u00e9tuellement disponible pour son entreprise via son smartphone, tout en manifestant une panique visc\u00e9rale \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre remplac\u00e9 \u00e0 la moindre d\u00e9faillance biologique. Orbach montre comment cette ins\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle et professionnelle structurelle dissout les rep\u00e8res narcissiques fondamentaux et engendre des formes chroniques d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 flottante et d&rsquo;\u00e9puisement d\u00e9pressif (<em>burn-out<\/em>).<\/p>\n<p>De m\u00eame, l&rsquo;analyste aborde de front les mutations contemporaines des identit\u00e9s de genre et des transitions sexuelles chez les adolescents et jeunes adultes, accueillant les interrogations de ses analysants transgenres ou non-binaires avec une bienveillance clinique exempte de tout r\u00e9flexe psychiatrisant ou conservateur. Enfin, elle sonde la d\u00e9tresse g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;isolement num\u00e9rique dans les m\u00e9gapoles hyper-connect\u00e9es : le sentiment d&rsquo;ali\u00e9nation paradoxale d&rsquo;individus disposant de milliers de contacts virtuels sur les r\u00e9seaux sociaux mais mourant de ne trouver personne pour tenir leur main dans la chair du monde r\u00e9el. <em>In Therapy<\/em> offre ainsi le portrait saisissant d&rsquo;une psychanalyse vivante, capable de comprendre les fractures les plus intimes de notre \u00e9poque post-industrielle.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats critiques, controverses et limites de son \u0153uvre<\/h2>\n<h3>11.1 Critiques issues du f\u00e9minisme intersectionnel et queer<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son statut incontest\u00e9 de pionni\u00e8re, l&rsquo;\u0153uvre monumentale de Susie Orbach a fait l&rsquo;objet, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990 et 2000, de critiques th\u00e9oriques stimulantes issues des courants du <strong>f\u00e9minisme intersectionnel<\/strong> et des \u00e9tudes <em>queer<\/em>. Inspir\u00e9es par les travaux fondateurs de Kimberl\u00e9 Crenshaw, de bell hooks ou d&rsquo;Audre Lorde, plusieurs th\u00e9oriciennes ont point\u00e9 les angles morts et les limites sociologiques des premiers \u00e9crits d&rsquo;Orbach, en particulier du classique <em>Fat is a Feminist Issue<\/em>.<\/p>\n<p>Le principal reproche formul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre de la th\u00e9rapie f\u00e9ministe orbachienne de la premi\u00e8re p\u00e9riode r\u00e9side dans son centrage implicite et presque exclusif sur l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la femme <em>blanche, occidentale, h\u00e9t\u00e9rosexuelle et issue des classes moyennes \u00e9duqu\u00e9es<\/em>. La signification symbolique accord\u00e9e \u00e0 la graisse corporelle ou aux r\u00e9gimes alimentaires par Orbach ne saurait en effet \u00eatre universellement transpos\u00e9e aux femmes racis\u00e9es ou issues du prol\u00e9tariat sans risquer de graves contresens th\u00e9oriques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les corps noirs et racis\u00e9s :<\/strong> la graisse et les rondeurs ont historiquement constitu\u00e9 dans de nombreuses cultures de la diaspora africaine ou afro-carib\u00e9enne des marqueurs de sant\u00e9, de force, de beaut\u00e9 et de r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;esth\u00e9tique coloniale blanche, complexifiant consid\u00e9rablement la th\u00e8se orbachienne de la graisse comme simple bouclier contre la sexualisation pr\u00e9datrice ;<\/li>\n<li><strong>La matrice de la blanchit\u00e9 normative :<\/strong> comme l&rsquo;a ult\u00e9rieurement soulign\u00e9 la sociologue Sabrina Strings dans <em>Fearing the Black Body: The Racial Origins of Dieting<\/em>, la phobie moderne de la graisse s&rsquo;enracine originellement dans la construction du racisme scientifique colonial du XVIIIe si\u00e8cle visant \u00e0 distinguer la femme blanche europ\u00e9enne civilis\u00e9e de la femme noire per\u00e7ue comme excessive et sauvage, une dimension raciale absente des analyses initiales d&rsquo;Orbach ;<\/li>\n<li><strong>La dimension queer et transgenre :<\/strong> les th\u00e9oriciens du genre ont questionn\u00e9 le cadre binaire (hommes\/femmes) et l&rsquo;impens\u00e9 h\u00e9t\u00e9ronormatif qui sous-tendait largement la mod\u00e9lisation des relations de couple et des identifications m\u00e8res-filles dans les ouvrages des ann\u00e9es soixante-dix et quatre-vingt.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Il convient toutefois de souligner l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle et la grande plasticit\u00e9 r\u00e9flexive de Susie Orbach face \u00e0 ces interpellations. Loin de s&rsquo;enfermer dans un raidissement d\u00e9fensif g\u00e9n\u00e9rationnel, elle a progressivement int\u00e9gr\u00e9 les apports cruciaux de l&rsquo;intersectionnalit\u00e9 dans ses \u00e9crits de maturit\u00e9 (notamment dans <em>Bodies<\/em>), reconnaissant publiquement les insuffisances de ses premi\u00e8res formulations et s&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;articuler syst\u00e9matiquement le genre avec les dynamiques de race, de classe sociale et d&rsquo;orientation sexuelle.<\/p>\n<h3>11.2 R\u00e9ticences et oppositions du milieu psychanalytique orthodoxe<\/h3>\n<p>Si Susie Orbach a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par les mouvements sociaux et le grand public, sa r\u00e9ception au sein des forteresses institutionnelles de la psychanalyse orthodoxe \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse (<em>British Psychoanalytical Society<\/em>) ou des cercles lacaniens continentaux \u2014 a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par une hostilit\u00e9 tenace et des r\u00e9ticences doctrinales profondes. Les gardiens du temple freudien classique ont souvent regard\u00e9 ses travaux avec un m\u00e9pris teint\u00e9 de condescendance, l&rsquo;accusant de trahir l&rsquo;essence m\u00eame de la d\u00e9couverte freudienne.<\/p>\n<p>Le reproche r\u00e9current adress\u00e9 \u00e0 Orbach est celui d&rsquo;une <strong>dilution sociologique de la m\u00e9tapsychologie<\/strong>. Pour les analystes orthodoxes, ramener les conflits intrapsychiques inconscients, les fantasmes de s\u00e9duction archa\u00efques et la dynamique des pulsions \u00e0 des r\u00e9ponses directes \u00e0 l&rsquo;oppression patriarcale ou \u00e0 des dysfonctionnements socioculturels rel\u00e8ve du r\u00e9ductionnisme b\u00e9havioriste ou de la sociologie appliqu\u00e9e, d\u00e9vitalisant le concept freudien d&rsquo;inconscient de son \u00e9tranget\u00e9 sauvage et irr\u00e9ductible. Les kleiniens purs et durs lui ont reproch\u00e9 d&rsquo;\u00e9vacuer l&rsquo;agressivit\u00e9 constitutionnelle du nourrisson et la culpabilit\u00e9 fondamentale inh\u00e9rente \u00e0 la position d\u00e9pressive au profit d&rsquo;un mod\u00e8le trop unilat\u00e9ralement environnementaliste.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des milieux lacaniens, la critique a port\u00e9 sur la technique active, chaleureuse et \u00e9galitaire pr\u00f4n\u00e9e par Orbach. Pour l&rsquo;\u00e9cole lacanienne, le silence de l&rsquo;analyste, la ponctuation de la s\u00e9ance et le maintien intransigeant de la distance symbolique sont indispensables pour permettre le d\u00e9ploiement du transfert et \u00e9viter que l&rsquo;analyste ne vienne saturer la demande du patient en se posant en semblable imaginaire. L&rsquo;intervention active d&rsquo;Orbach, son empathie affich\u00e9e et ses partages de contre-transfert ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9s par ces courants comme une forme d&rsquo;\u00ab acting-out \u00bb th\u00e9rapeutique ou une d\u00e9rive orthop\u00e9dique du moi, risquant d&rsquo;enfermer la patiente dans une dangereuse collusion id\u00e9ologique et \u00e9motionnelle au d\u00e9triment de l&rsquo;analyse rigoureuse du signifiant et du manque-\u00e0-\u00eatre.<\/p>\n<h3>11.3 Tensions entre militantisme anti-r\u00e9gimes et r\u00e9cup\u00e9ration marchande<\/h3>\n<p>Un troisi\u00e8me axe de controverse majeur concerne les ambigu\u00eft\u00e9s politiques de l&rsquo;approche th\u00e9rapeutique d&rsquo;Orbach face aux mutations du capitalisme avanc\u00e9. Plusieurs voix issues de la gauche radicale et des th\u00e9oriciens contemporains de la <em>Fat Liberation<\/em> (le mouvement de lib\u00e9ration des personnes grosses) ont exprim\u00e9 des doutes substantiels quant \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 \u00e9mancipatrice de la \u00ab bienveillance corporelle \u00bb et de la \u00ab th\u00e9rapie individuelle \u00bb au sein d&rsquo;une structure \u00e9conomique capitaliste dont les fondements demeurent rigoureusement inchang\u00e9s.<\/p>\n<p>Les militants de la <em>Fat Liberation<\/em> la plus radicale ont notamment reproch\u00e9 \u00e0 <em>Fat is a Feminist Issue<\/em> de continuer, malgr\u00e9 ses proclamations humanistes, \u00e0 envisager la graisse corporelle \u00e0 travers le prisme de la pathologie et du sympt\u00f4me psychologique. En postulant que l&rsquo;on grossit \u00ab pour des raisons \u00e9motionnelles \u00bb ou que la graisse est \u00ab une armure d\u00e9fensive \u00bb, Orbach maintiendrait implicitement l&rsquo;id\u00e9e que le corps gros est le signe d&rsquo;un trouble psychique sous-jacent \u00e0 gu\u00e9rir. Pour ces collectifs, une v\u00e9ritable lib\u00e9ration exige de d\u00e9-psychiatriser enti\u00e8rement la morphologie : une personne a le droit d&rsquo;\u00eatre grosse sans que sa corpulence ne soit diss\u00e9qu\u00e9e comme la m\u00e9taphore d&rsquo;un traumatisme infantile ou d&rsquo;un vide affectif inassouvi.<\/p>\n<p>Par ailleurs, d&rsquo;autres critiques ont soulign\u00e9 le risque de voir l&rsquo;injonction \u00e0 \u00ab aimer son corps \u00bb et \u00e0 pratiquer l&rsquo;alimentation intuitive se retourner dialectiquement contre les femmes en se m\u00e9tamorphosant en un <strong>nouveau devoir psychologique culpabilisant<\/strong>. Dans une soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale pass\u00e9e experte dans l&rsquo;art de r\u00e9cup\u00e9rer les revendications contestataires, l&rsquo;injonction \u00e0 l&rsquo;amour-propre somatique (le fameux <em>self-love<\/em>) est devenue une marchandise comme une autre : les femmes ne doivent plus seulement surveiller leur poids, elles doivent d\u00e9sormais surveiller leurs pens\u00e9es pour s&rsquo;assurer qu&rsquo;elles manifestent une bienveillance corporelle sans faille, ajoutant ainsi une couche suppl\u00e9mentaire de charge mentale \u00e0 leur ali\u00e9nation quotidienne.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 contemporaine et pertinence clinique au XXIe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;impact des algorithmes, de TikTok et d&rsquo;Instagram sur la dysmorphie<\/h3>\n<p>Loin de perdre de sa pertinence avec l&rsquo;av\u00e8nement du nouveau mill\u00e9naire, la bo\u00eete \u00e0 outils conceptuelle forg\u00e9e par Susie Orbach s&rsquo;av\u00e8re plus indispensable que jamais pour analyser les catastrophes psychiques g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la r\u00e9volution num\u00e9rique, les smartphones et les r\u00e9seaux sociaux fond\u00e9s sur l&rsquo;image tels qu&rsquo;Instagram et TikTok. D\u00e8s l&rsquo;explosion de ces plateformes, Orbach a alert\u00e9 l&rsquo;opinion publique sur l&rsquo;amplification industrielle de la fragmentation somatique induite par l&rsquo;omnipr\u00e9sence des <strong>filtres photographiques algorithmiques<\/strong>.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de la parution de <em>Bodies<\/em> en 2009, l&rsquo;alt\u00e9ration de l&rsquo;image corporelle \u00e9tait encore l&rsquo;apanage des logiciels professionnels de retouche dans les r\u00e9dactions des magazines de mode ; aujourd&rsquo;hui, chaque pr\u00e9adolescent dispose dans le creux de sa main d&rsquo;algorithmes d&rsquo;intelligence artificielle capables de lisser en temps r\u00e9el les pores de sa peau, d&rsquo;affiner son nez, d&rsquo;agrandir ses yeux et d&rsquo;amincir sa taille sur un \u00e9cran vid\u00e9o. Orbach d\u00e9montre que ce dispositif technique produit une dissociation psychique sans pr\u00e9c\u00e9dent : les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ne se comparent plus seulement \u00e0 des mannequins inaccessibles sur papier glac\u00e9, elles se comparent d\u00e9sormais en continu \u00e0 <em>leur propre avatar virtuel chim\u00e9rique et num\u00e9riquement corrig\u00e9<\/em>. Le retour au miroir physique r\u00e9el devient d\u00e8s lors une exp\u00e9rience de d\u00e9sillusion et d&rsquo;horreur dysmorphophobique absolue.<\/p>\n<p>Cette exposition permanente au regard panoptique num\u00e9rique a entra\u00een\u00e9 une hausse vertigineuse et document\u00e9e des troubles du comportement alimentaire chez les enfants de plus en plus jeunes, ainsi qu&rsquo;une p\u00e9n\u00e9tration spectaculaire de ces pathologies chez les gar\u00e7ons et les jeunes hommes. La th\u00e9orie orbachienne de l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 corporelle comme produit d&rsquo;exportation capitaliste trouve dans le mod\u00e8le \u00e9conomique des g\u00e9ants de la Silicon Valley son illustration la plus paroxystique : les algorithmes d&rsquo;amplification des plateformes sont d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment calibr\u00e9s pour pousser les contenus pro-anorexie et d&rsquo;angoisse pond\u00e9rale aupr\u00e8s des utilisatrices vuln\u00e9rables, car la haine de soi corporelle est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;affect le plus rentable pour maximiser le temps d&rsquo;\u00e9cran et g\u00e9n\u00e9rer des milliards de dollars de revenus publicitaires.<\/p>\n<h3>12.2 Filiation avec les mouvements de Body Positivity et de neutralit\u00e9 corporelle<\/h3>\n<p>Dans le paysage militant contemporain, Susie Orbach est universellement v\u00e9n\u00e9r\u00e9e comme la m\u00e8re spirituelle incontestable du mouvement mondial de <strong>Body Positivity<\/strong>. Nombreuses sont les militantes, influenceuses \u00e9thiques et autrices f\u00e9ministes actuelles qui revendiquent explicitement son h\u00e9ritage et s&rsquo;appuient sur ses formules percutantes pour d\u00e9noncer la grossophobie institutionnelle et la tyrannie des canons de beaut\u00e9 exclusifs.<\/p>\n<p>Cependant, attentive aux d\u00e9rives mercantiles du <em>Body Positivity<\/em> \u2014 trop souvent r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 par les marques sous la forme d&rsquo;un culte sirupeux et superficiel de l&rsquo;injonction \u00e0 \u00ab trouver son corps magnifique quoi qu&rsquo;il arrive \u00bb \u2014, Susie Orbach soutient avec enthousiasme l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un paradigme philosophique plus subversif : le mouvement de la <strong>neutralit\u00e9 corporelle<\/strong> (<em>body neutrality<\/em>). Ce courant refuse de remplacer l&rsquo;obligation d&rsquo;\u00eatre mince par l&rsquo;obligation de s&rsquo;extasier en permanence sur sa propre plastique. Il propose une d\u00e9sescalade esth\u00e9tique radicale :<\/p>\n<ul>\n<li>Cesser d&rsquo;accorder une importance primordiale \u00e0 l&rsquo;apparence visuelle dans la d\u00e9finition de l&rsquo;estime de soi ;<\/li>\n<li>Consid\u00e9rer le corps non comme une \u0153uvre d&rsquo;art devant s\u00e9duire la galerie, mais comme un v\u00e9hicule neutre, vivant et pr\u00e9cieux qui permet de respirer, d&rsquo;agir, de penser, de cr\u00e9er et de ressentir le monde ;<\/li>\n<li>Accepter des jours d&rsquo;inconfort ou d&rsquo;indiff\u00e9rence somatique sans culpabiliser de ne pas \u00e9prouver un amour passionn\u00e9 pour sa silhouette.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette transition vers la neutralit\u00e9 corporelle s&rsquo;inscrit en droite ligne de la pens\u00e9e mat\u00e9rialiste d&rsquo;Orbach : lib\u00e9rer les individus de l&rsquo;hyper-surveillance somatique pour leur permettre de r\u00e9investir leur \u00e9nergie psychique, intellectuelle et politique dans les luttes r\u00e9elles pour la transformation de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de transformation de la pratique psychanalytique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 Susie Orbach poursuit inlassablement ses travaux et interventions, le bilan de son demi-si\u00e8cle d&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle et clinique appara\u00eet comme l&rsquo;un des plus riches et f\u00e9conds de la psychanalyse contemporaine. En refusant avec une \u00e9gale fermet\u00e9 l&rsquo;arrogance th\u00e9orique de l&rsquo;orthodoxie psychanalytique et l&rsquo;ang\u00e9lisme a-th\u00e9orique de certains activistes, elle a accompli une synth\u00e8se d&rsquo;une rare \u00e9l\u00e9gance : <strong>inscrire d\u00e9finitivement le corps mat\u00e9riel et la politique de genre au centre m\u00eame de la cure par la parole<\/strong>.<\/p>\n<p>Son h\u00e9ritage institutionnel est immense : des milliers de cliniciennes \u00e0 travers le monde, form\u00e9es dans le sillage du Women&rsquo;s Therapy Centre de Londres et du Women&rsquo;s Therapy Centre Institute de New York, perp\u00e9tuent aujourd&rsquo;hui une pratique du soin psychique qui refuse de pathologiser les victimes de la domination sociale. Sa conceptualisation novatrice du contre-transfert, de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 incarn\u00e9e et de l&rsquo;\u00e9tiologie socioculturelle des sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques a profond\u00e9ment irrigu\u00e9 les courants relationnels majeurs de la psychoth\u00e9rapie internationale.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant que notre rapport intime \u00e0 notre propre chair est indissociable des dynamiques \u00e9conomiques, patriarcales et symboliques du monde qui nous entoure, Susie Orbach a offert \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 une grille d&rsquo;\u00e9mancipation inestimable. Sa voix puissante continuera de r\u00e9sonner comme un appel vibrant \u00e0 la lib\u00e9ration des corps et des esprits, nous rappelant avec force que la gu\u00e9rison individuelle ne sera jamais achev\u00e9e tant que nous n&rsquo;aurons pas transform\u00e9 le monde qui nous blesse.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Afin de prolonger l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u0153uvre foisonnante de Susie Orbach et de son impact sur la psychanalyse et la th\u00e9orie critique, les r\u00e9f\u00e9rences acad\u00e9miques suivantes constituent des lectures indispensables :<\/p>\n<ul>\n<li>Benjamin, J. (1988). <em>The Bonds of Love: Psychoanalysis, Feminism, and the Problem of Domination<\/em>. Pantheon Books.<\/li>\n<li>Eichenbaum, L., &#038; Orbach, S. (1983). <em>What Do Women Want?: Exploding the Myth of Women&rsquo;s Secret Desires<\/em>. Michael Joseph.<\/li>\n<li>Fairbairn, W. R. D. (1952). <em>Psychoanalytic Studies of the Personality<\/em>. Tavistock Publications.<\/li>\n<li>Mitchell, S. A. (1988). <em>Relational Concepts in Psychoanalysis: An Integration<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Orbach, S. (1978). <em>Fat is a Feminist Issue: The Anti-Diet Guide to Permanent Weight Loss<\/em>. Paddington Press.<\/li>\n<li>Orbach, S. (1982). <em>Fat is a Feminist Issue II: A Program to Conquer Compulsive Eating<\/em>. Hamlyn.<\/li>\n<li>Orbach, S. (1986). <em>Hunger Strike: The Anorectic&rsquo;s Struggle as a Metaphor for Our Age<\/em>. Faber and Faber.<\/li>\n<li>Orbach, S. (1999). <em>The Impossibility of Sex: Stories of the Erotic and the Undesirable in Psychoanalysis<\/em>. Scribner.<\/li>\n<li>Orbach, S. (2009). <em>Bodies<\/em>. Picador.<\/li>\n<li>Orbach, S. (2016). <em>In Therapy: How Conversations with Psychotherapists Really Work<\/em>. Profile Books \/ Wellcome Collection.<\/li>\n<li>Strings, S. (2019). <em>Fearing the Black Body: The Racial Origins of Dieting<\/em>. New York University Press.<\/li>\n<li>Winnicott, D. W. (1965). <em>The Maturational Processes and the Facilitating Environment: Studies in the Theory of Emotional Development<\/em>. The Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Analyse acad\u00e9mique approfondie de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de l&rsquo;h\u00e9ritage psychanalytique de Susie Orbach, pionni\u00e8re de la th\u00e9rapie f\u00e9ministe.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1772,10744],"tags":[28194,303,10749,28193,9665],"class_list":["post-18004","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-psychologie-feministe","tag-fat-is-a-feminist-issue","tag-image-corporelle","tag-psychanalyse-relationnelle","tag-susie-orbach","tag-therapie-feministe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18004","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=18004"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/18004\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=18004"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=18004"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=18004"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}