{"id":17866,"date":"2026-10-16T01:03:46","date_gmt":"2026-10-16T01:03:46","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/sergei-rubinstein-1889-1960\/"},"modified":"2026-10-16T01:03:46","modified_gmt":"2026-10-16T01:03:46","slug":"sergei-rubinstein-1889-1960","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=sergei-rubinstein-1889-1960","title":{"rendered":"Sergue\u00ef Rubinstein &#8211; 1889 1960"},"content":{"rendered":"<p>Dans le panorama foisonnant et souvent tragique de la pens\u00e9e psychologique et philosophique sovi\u00e9tique du XXe si\u00e8cle, la figure de <strong>Sergue\u00ef Leonidovitch Rubinstein<\/strong> (1889-1960) occupe une place monumentale, bien que paradoxalement m\u00e9connue hors des fronti\u00e8res de l&rsquo;Europe orientale. Penseur d&rsquo;une envergure intellectuelle exceptionnelle, form\u00e9 aux sources les plus exigeantes du n\u00e9o-kantisme europ\u00e9en avant de refonder de mani\u00e8re originale le mat\u00e9rialisme dialectique au sein des sciences humaines, Rubinstein a accompli l&rsquo;une des tentatives les plus audacieuses pour surmonter la crise s\u00e9culaire de la psychologie. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple \u00e9pigone de l&rsquo;orthodoxie marxiste ou un th\u00e9oricien subordonn\u00e9 aux diktats d&rsquo;un r\u00e9gime autoritaire, il a d\u00e9ploy\u00e9 un syst\u00e8me conceptuel rigoureux visant \u00e0 d\u00e9passer le schisme traditionnel entre l&rsquo;id\u00e9alisme subjectiviste et le mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de son \u0153uvre magistrale se d\u00e9ploie une intuition \u00e9pist\u00e9mologique centrale, formul\u00e9e d\u00e8s les ann\u00e9es 1930 et affin\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes \u00e9crits anthropologiques : le <em>principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9<\/em>. En articulant ce principe \u00e0 une dialectique novatrice du d\u00e9terminisme \u2014 selon laquelle les causes externes agissent toujours par l&rsquo;interm\u00e9diaire des conditions internes \u2014, Rubinstein a restitu\u00e9 au sujet humain son statut d&rsquo;agent cr\u00e9ateur, conscient et responsable, refusant cat\u00e9goriquement tant l&rsquo;illusion b\u00e9havioriste qui r\u00e9duit l&rsquo;homme \u00e0 un agr\u00e9gat de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s que la tentation ph\u00e9nom\u00e9nologique pure qui isole la conscience de ses m\u00e9diations mat\u00e9rielles et pratiques. Ce projet titanesque, qui lui valut \u00e0 la fois les plus prestigieuses cons\u00e9crations \u00e9tatiques, \u00e0 l&rsquo;instar du Prix Staline en 1942, et les violences inquisitoriales de la campagne antis\u00e9mite et \u00ab anti-cosmopolite \u00bb de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, repr\u00e9sente un tournant fondateur de la science sovi\u00e9tique.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de la vie, de l&rsquo;\u00e9volution th\u00e9orique, des controverses institutionnelles et du testament philosophique de Sergue\u00ef Rubinstein. En retra\u00e7ant sa trajectoire depuis les cercles acad\u00e9miques prestigieux de l&rsquo;universit\u00e9 de Marbourg jusqu&rsquo;aux d\u00e9chirements id\u00e9ologiques de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique stalinienne et post-stalinienne, il s&rsquo;agira d&rsquo;\u00e9clairer la gen\u00e8se de concepts aujourd&rsquo;hui red\u00e9couverts par les sciences cognitives contemporaines, la th\u00e9orie de l&rsquo;action situ\u00e9e et la psychologie du sujet. \u00c0 travers une lecture approfondie de ses trait\u00e9s majeurs \u2014 des monumentaux <em>Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> \u00e0 l&rsquo;ouvrage testamentaire <em>L&rsquo;Homme et le monde<\/em> \u2014, nous restituerons \u00e0 Rubinstein sa dimension authentique : celle d&rsquo;un b\u00e2tisseur th\u00e9orique de premier plan dont la f\u00e9condit\u00e9 critique continue d&rsquo;interpeller notre compr\u00e9hension de la subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction et mise en contexte historique : Vie et gen\u00e8se intellectuelle de Sergue\u00ef Rubinstein<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et contexte socio-politique<\/h3>\n<p>Sergue\u00ef Leonidovitch Rubinstein na\u00eet le 18 juin 1889 (selon le calendrier julien alors en vigueur) dans la ville portuaire d&rsquo;Odessa, perle cosmopolite de la mer Noire situ\u00e9e au sud de l&rsquo;Empire des tsars. Issu d&rsquo;une famille bourgeoise juive profond\u00e9ment cultiv\u00e9e et s\u00e9cularis\u00e9e, il grandit dans un environnement o\u00f9 les arts, les sciences et les d\u00e9bats politiques occupent une place pr\u00e9pond\u00e9rante. Son p\u00e8re, Leonid Ossipovitch Rubinstein, est un juriste r\u00e9put\u00e9, r\u00e9put\u00e9 pour sa probit\u00e9 intellectuelle et son lib\u00e9ralisme \u00e9clair\u00e9, tandis que sa m\u00e8re veille \u00e0 inculquer \u00e0 ses enfants un amour profond pour la litt\u00e9rature universelle et la musique classique. Au sein de cette atmosph\u00e8re stimulante, le jeune Sergue\u00ef d\u00e9montre tr\u00e8s t\u00f4t des dispositions exceptionnelles pour les langues anciennes et modernes, ma\u00eetrisant le russe, l&rsquo;allemand, le fran\u00e7ais et le latin avec une aisance remarquable.<\/p>\n<p>Odessa, \u00e0 la fin du XIXe et au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, constitue un foyer de m\u00e9tissage culturel unique, o\u00f9 se c\u00f4toient intellectuels russes, commer\u00e7ants grecs, italiens et une imposante communaut\u00e9 juive participant activement \u00e0 la vie civique et litt\u00e9raire. N\u00e9anmoins, cet \u00e9clat urbain est assombri par les crispations autocratiques du r\u00e9gime tsariste et la mont\u00e9e end\u00e9mique d&rsquo;un antis\u00e9mitisme d&rsquo;\u00c9tat, ponctu\u00e9 de pogroms d\u00e9vastateurs. La r\u00e9volution de 1905, dont Odessa devient l&rsquo;un des \u00e9picentres dramatiques avec la mutinerie du cuirass\u00e9 Potemkine et les affrontements civils sanglants, marque profond\u00e9ment l&rsquo;adolescence de Rubinstein. T\u00e9moin direct des fractures de la soci\u00e9t\u00e9 imp\u00e9riale, il d\u00e9veloppe une sensibilit\u00e9 pr\u00e9coce aux questions de justice sociale, de droit et d&rsquo;\u00e9mancipation politique. Ses premi\u00e8res lectures s&rsquo;orientent alors vers la philosophie politique, l&rsquo;histoire \u00e9conomique et la sociologie, nourries par la volont\u00e9 de comprendre les dynamiques sous-jacentes \u00e0 l&rsquo;effondrement de l&rsquo;ordre ancien.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir achev\u00e9 avec \u00e9clat ses \u00e9tudes secondaires au gymnase Richelieu d&rsquo;Odessa en 1908, o\u00f9 il re\u00e7oit une m\u00e9daille d&rsquo;or r\u00e9compensant son excellence acad\u00e9mique, Rubinstein se heurte aux quotas discriminatoires (le redoutable <em>numerus clausus<\/em>) impos\u00e9s aux \u00e9tudiants d&rsquo;origine juive au sein des universit\u00e9s imp\u00e9riales russes. Face \u00e0 cette impasse institutionnelle et m\u00fb par un d\u00e9sir inextinguible d&rsquo;\u00e9tudier la philosophie et les sciences fondamentales \u00e0 leurs sources les plus exigeantes, il prend la d\u00e9cision, soutenue par son p\u00e8re, de s&rsquo;exiler provisoirement en Europe occidentale pour y poursuivre son cursus sup\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>1.2 Parcours acad\u00e9mique en Europe occidentale et retour en Russie<\/h3>\n<p>Arriv\u00e9 en Allemagne au cours de l&rsquo;ann\u00e9e 1909, Rubinstein s&rsquo;inscrit bri\u00e8vement aux universit\u00e9s de Fribourg-en-Brisgau et de Heidelberg avant de rejoindre le centre n\u00e9vralgique de la pens\u00e9e philosophique de son \u00e9poque : l&rsquo;universit\u00e9 de Marbourg. Cette institution hessoise est alors le berceau de l&rsquo;une des \u00e9coles les plus prestigieuses et rigoureuses du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/N%C3%A9o-kantisme\">n\u00e9o-kantisme<\/a>, domin\u00e9e par les figures magistrales de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_Cohen\">Hermann Cohen<\/a> et de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Natorp\">Paul Natorp<\/a>. L&rsquo;immersion dans ce milieu acad\u00e9mique transforme profond\u00e9ment la structure mentale du jeune \u00e9tudiant. Il se soumet sans r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;apprentissage de la m\u00e9thode transcendantale, \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse des conditions de possibilit\u00e9 de la connaissance scientifique et \u00e0 la critique implacable du psychologisme na\u00eff.<\/p>\n<p>Sous la direction directe de Cohen et de Natorp, Rubinstein r\u00e9dige une dissertation doctorale d&rsquo;une remarquable densit\u00e9 sp\u00e9culative intitul\u00e9e <em>Eine Studie zu Hegels Begriff der Methode<\/em> (Une \u00e9tude sur le concept de m\u00e9thode chez Hegel), qu&rsquo;il soutient avec les plus hautes f\u00e9licitations en 1913. Ce travail universitaire r\u00e9v\u00e8le d\u00e9j\u00e0 sa pr\u00e9occupation constante : surmonter l&rsquo;antinomie entre la fixit\u00e9 logique des cat\u00e9gories de l&rsquo;entendement et la fluidit\u00e9 historique et temporelle du devenir r\u00e9el. Cohen admire la vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit et l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 intellectuelle de son jeune disciple russe, au point de lui proposer d&#8217;embrasser une carri\u00e8re professorale en Allemagne. Cependant, profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 sa terre natale et habit\u00e9 par le sentiment d&rsquo;avoir une t\u00e2che historique \u00e0 accomplir au sein de son pays d&rsquo;origine, Rubinstein d\u00e9cline cette opportunit\u00e9 prestigieuse et retourne \u00e0 Odessa \u00e0 l&rsquo;automne 1914, pr\u00e9cis\u00e9ment au moment o\u00f9 \u00e9clate la Premi\u00e8re Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clenchement du conflit mondial et l&rsquo;effondrement cons\u00e9cutif de la Russie imp\u00e9riale bouleversent tout espoir d&rsquo;une transition acad\u00e9mique paisible. D\u00e8s son retour, Rubinstein enseigne la philosophie et la psychologie dans des \u00e9tablissements secondaires et universitaires d&rsquo;Odessa, tout en observant avec lucidit\u00e9 les secousses de la r\u00e9volution de F\u00e9vrier puis le basculement d&rsquo;Octobre 1917. Au c\u0153ur de la guerre civile qui ravage l&rsquo;Ukraine et voit se succ\u00e9der les troupes blanches, bolch\u00e9viques, nationalistes et \u00e9trang\u00e8res dans les rues d&rsquo;Odessa, Rubinstein choisit r\u00e9solument d&rsquo;inscrire son destin dans la refondation r\u00e9publicaine et socialiste de l&rsquo;instruction publique, acceptant de relever le d\u00e9fi de r\u00e9organiser l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur sous l&rsquo;\u00e9gide du nouveau pouvoir sovi\u00e9tique.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement institutionnel au sein des institutions sovi\u00e9tiques<\/h3>\n<p>Au lendemain de la guerre civile, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920, Rubinstein s&rsquo;investit corps et \u00e2me dans la reconstruction intellectuelle d&rsquo;Odessa. Nomm\u00e9 directeur de la Biblioth\u00e8que scientifique d&rsquo;Odessa \u2014 l&rsquo;une des plus riches du sud de l&rsquo;ex-Empire \u2014, il en modernise radicalement les services, sauvant des milliers d&rsquo;ouvrages pr\u00e9cieux de la destruction et favorisant l&rsquo;acc\u00e8s d\u00e9mocratique aux savoirs contemporains. Parall\u00e8lement, il assume la charge de professeur \u00e0 l&rsquo;Institut d&rsquo;instruction publique d&rsquo;Odessa (h\u00e9ritier partiel de l&rsquo;ancienne universit\u00e9 Novorossia), o\u00f9 il dispense des cours de p\u00e9dagogie g\u00e9n\u00e9rale et de psychologie exp\u00e9rimentale. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode f\u00e9conde qu&rsquo;il commence \u00e0 esquisser les lignes directrices de son grand projet : r\u00e9concilier les exigences m\u00e9thodologiques de la philosophie transcendantale avec les pr\u00e9misses de la dialectique mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<p>Sa r\u00e9putation d&rsquo;\u00e9rudit et de th\u00e9oricien d&rsquo;une rigueur inflexible ne tarde pas \u00e0 franchir les fronti\u00e8res r\u00e9gionales. En 1930, il est appel\u00e9 \u00e0 L\u00e9ningrad pour occuper la chaire de psychologie de l&rsquo;Institut p\u00e9dagogique Herzen. Cette nomination marque un tournant d\u00e9cisif dans son parcours. Dans l&rsquo;ancienne capitale imp\u00e9riale, Rubinstein f\u00e9d\u00e8re autour de lui une \u00e9quipe de jeunes chercheurs brillants et entreprend la refonte int\u00e9grale des programmes d&rsquo;enseignement de la psychologie. C&rsquo;est \u00e0 L\u00e9ningrad qu&rsquo;il r\u00e9dige ses premiers articles programmatiques majeurs, affirmant la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une psychologie g\u00e9n\u00e9rale construite sur des bases mat\u00e9rialistes non vulgaires, et qu&rsquo;il commence le colossal travail de r\u00e9daction de son trait\u00e9 magistral, <em>Les Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9clat de ses contributions conduit les instances scientifiques sovi\u00e9tiques \u00e0 le propulser au centre m\u00eame du pouvoir acad\u00e9mique. En 1942, en pleine Seconde Guerre mondiale, Rubinstein est nomm\u00e9 chef du d\u00e9partement de psychologie \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_d%27%C3%89tat_de_Moscou\">Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9tat de Moscou (MGU)<\/a> et prend simultan\u00e9ment la direction de l&rsquo;Institut de psychologie de Moscou, rattach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences p\u00e9dagogiques. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 1945, il cr\u00e9e et prend la t\u00eate du secteur de psychologie au sein de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Acad%C3%A9mie_des_sciences_de_Russie\">Institut de philosophie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS<\/a>, consacrant ainsi l&rsquo;ancrage institutionnel de la discipline au sein du saint des saints de la philosophie sovi\u00e9tique. Il devient ainsi la figure h\u00e9g\u00e9monique et r\u00e9gulatrice de la science psychologique sovi\u00e9tique des ann\u00e9es 1940.<\/p>\n<h2>2. Les racines philosophiques : Du n\u00e9o-kantisme de Marbourg au mat\u00e9rialisme dialectique<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;influence de l&rsquo;\u00e9cole de Marbourg : Cohen et Natorp<\/h3>\n<p>Pour comprendre la singularit\u00e9 de la pens\u00e9e de Rubinstein au sein du marxisme sovi\u00e9tique, il est indispensable de mesurer l&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile laiss\u00e9e par sa formation n\u00e9o-kantienne marbourgeoise. L&rsquo;\u00e9cole de Marbourg professait un refus absolu de toute ontologie dogmatique et de tout r\u00e9alisme na\u00eff : l&rsquo;objet de la connaissance n&rsquo;est pas une \u00ab chose en soi \u00bb ext\u00e9rieure et passivement enregistr\u00e9e par la sensibilit\u00e9, mais une construction active et continue de l&rsquo;entendement r\u00e9gie par des lois transcendantales. Hermann Cohen avait forg\u00e9 le concept de <em>pure action de la pens\u00e9e<\/em> (<em>reine Erzeugung<\/em>), postulant que l&rsquo;acte intellectuel ne proc\u00e8de pas de sensations brutes, mais engendre lui-m\u00eame les cat\u00e9gories par lesquelles la r\u00e9alit\u00e9 devient intelligible.<\/p>\n<p>Paul Natorp, quant \u00e0 lui, avait \u00e9tendu cette m\u00e9thode critique \u00e0 l&rsquo;examen de la psychologie, d\u00e9montrant les apories insolubles de l&rsquo;introspectionnisme qui tente de saisir les contenus de conscience comme des \u00e9tats statiques, alors m\u00eame que la conscience n&rsquo;est que dynamisme et devenir. De cette formation hautement exigeante, Rubinstein conservera une vigilance \u00e9pist\u00e9mologique permanente contre toute tentation empiriste ou physicaliste vulgaire. Il refusera toujours de consid\u00e9rer le fait psychique comme une simple s\u00e9cr\u00e9tion biologique du cerveau ou comme une copie passive d&rsquo;objets ext\u00e9rieurs pr\u00e9form\u00e9s.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, Rubinstein per\u00e7oit tr\u00e8s t\u00f4t les limites intrins\u00e8ques de l&rsquo;id\u00e9alisme transcendantal. Si Cohen et Natorp avaient su mettre en \u00e9vidence le r\u00f4le actif, constructif et m\u00e9diateur de la pens\u00e9e, ils avaient confin\u00e9 cette activit\u00e9 dans la sph\u00e8re d\u00e9sincarn\u00e9e de la conscience logique pure, coup\u00e9e de la mat\u00e9rialit\u00e9 du monde physique et du travail social. L&rsquo;effort ult\u00e9rieur de Rubinstein consistera pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 \u00ab rapatrier \u00bb ce concept d&rsquo;action productive depuis le ciel de l&rsquo;id\u00e9alisme logique vers la terre de la pratique humaine mat\u00e9rielle et historique, effectuant ainsi un retournement analogue \u00e0 celui que Marx avait op\u00e9r\u00e9 vis-\u00e0-vis du syst\u00e8me h\u00e9g\u00e9lien.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;int\u00e9gration critique du marxisme philosophique<\/h3>\n<p>La rencontre entre Rubinstein et le marxisme ne proc\u00e8de pas d&rsquo;une adh\u00e9sion opportuniste aux dogmes officiels apr\u00e8s la R\u00e9volution, mais d&rsquo;une m\u00e9ditation philosophique rigoureuse, initi\u00e9e d\u00e8s sa jeunesse odessite et approfondie tout au long des ann\u00e9es 1920. Rubinstein est l&rsquo;un des tout premiers th\u00e9oriciens sovi\u00e9tiques \u00e0 saisir l&rsquo;immense port\u00e9e philosophique des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuscrits_de_1844\">Manuscrits de 1844<\/a> de Karl Marx d\u00e8s leur publication savante par David Riazanov et l&rsquo;Institut Marx-Engels au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930. Il y puise le concept \u00e9mancipateur d&rsquo;<em>activit\u00e9 objective<\/em> (<em>gegenst\u00e4ndliche T\u00e4tigkeit<\/em>), qui va constituer le pivot de toute sa refondation th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Pour Rubinstein, le marxisme authentique n&rsquo;a rien de commun avec le mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste h\u00e9rit\u00e9 des encyclop\u00e9distes fran\u00e7ais du XVIIIe si\u00e8cle ou avec le positivisme naturaliste qui triomphait dans la physiologie de son temps. Il rejette vigoureusement la vulgarisation id\u00e9ologique qui r\u00e9duit le mat\u00e9rialisme historique \u00e0 un d\u00e9terminisme \u00e9conomique lin\u00e9aire o\u00f9 la conscience individuelle ne serait qu&rsquo;un reflet passif et illusoire des rapports de production. S&rsquo;appuyant sur les c\u00e9l\u00e8bres <em>Th\u00e8ses sur Feuerbach<\/em>, il souligne que le principal d\u00e9faut de tout le mat\u00e9rialisme pass\u00e9 est que la r\u00e9alit\u00e9 sensible n&rsquo;y est saisie que sous la forme de l&rsquo;objet ou de l&rsquo;intuition, mais non en tant qu&rsquo;activit\u00e9 humaine concr\u00e8te, non subjectivement.<\/p>\n<p>Le marxisme offre ainsi \u00e0 Rubinstein l&rsquo;assise ontologique qui manquait au n\u00e9o-kantisme : la conscience humaine n&rsquo;est pas un \u0153il d\u00e9sincarn\u00e9 contemplant l&rsquo;univers, elle est organiquement imbriqu\u00e9e dans le travail mat\u00e9riel par lequel l&rsquo;esp\u00e8ce humaine transforme la nature et, ce faisant, se transforme elle-m\u00eame. En concevant le psychisme comme une fonction de la vie mat\u00e9rielle r\u00e9gie par les lois dialectiques de la contradiction, du saut qualitatif et de la m\u00e9diation, Rubinstein ambitionne de construire une psychologie enfin digne du statut de science humaine totale, int\u00e9gr\u00e9e et non r\u00e9ductrice.<\/p>\n<h3>2.3 La rupture avec le dualisme cart\u00e9sien et l&rsquo;id\u00e9alisme sp\u00e9culatif<\/h3>\n<p>Fort de cette double ascendance philosophique, Rubinstein engage une charge frontale contre les deux impasses jumelles qui ont paralys\u00e9 l&rsquo;histoire de la psychologie moderne depuis le XVIIe si\u00e8cle. La premi\u00e8re cible de sa critique est le <em>dualisme cart\u00e9sien<\/em>, qui a scind\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement l&rsquo;\u00eatre en deux substances incompatibles : la substance pensante (<em>res cogitans<\/em>) d&rsquo;une part, et la substance \u00e9tendue (<em>res extensa<\/em>) de l&rsquo;autre. Rubinstein montre comment cette fracture originelle a condamn\u00e9 la psychologie soit \u00e0 s&rsquo;enfermer dans un spiritualisme sans corps, soit \u00e0 s&rsquo;effondrer dans un m\u00e9canicisme sans sujet.<\/p>\n<p>L&rsquo;id\u00e9alisme subjectiviste et la tradition de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychologie_exp%C3%A9rimentale\">psychologie de Wilhelm Wundt<\/a> ou de la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;Edmund Husserl constituent la manifestation directe de ce cart\u00e9sianisme d\u00e9sincarn\u00e9. En postulant que les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques ne sont accessibles que par l&rsquo;introspection int\u00e9rieure et qu&rsquo;ils forment un monde clos d&rsquo;exp\u00e9riences subjectives pures, ces approches coupent la conscience de son ancrage corporel, mat\u00e9riel et prax\u00e9ologique. Rubinstein refuse cette \u00ab cl\u00f4ture immanente \u00bb : la conscience n&rsquo;est pas un r\u00e9ceptacle int\u00e9rieur dans lequel l&rsquo;individu contemple ses \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, mais une ouverture active sur le monde ext\u00e9rieur, une relation m\u00e9di\u00e9e avec les objets r\u00e9els.<\/p>\n<p>Inversement, Rubinstein pourfend avec une vigueur \u00e9gale le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9haviorisme\">b\u00e9haviorisme<\/a> naissant de John B. Watson et ses d\u00e9clinaisons sovi\u00e9tiques r\u00e9ductrices que furent la r\u00e9flexologie de Vladimir Bekhterev et la r\u00e9activologie de Konstantin Kornilov. En voulant purger la psychologie de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la conscience pour ne conserver que les stimuli physiques et les r\u00e9actions motrices observables, ces courants ont tout simplement liquid\u00e9 le sujet psychologique. Ils ont transform\u00e9 l&rsquo;\u00eatre humain en un automate r\u00e9actif, incapable d&rsquo;intentionnalit\u00e9, de cr\u00e9ativit\u00e9 et de sens. Rubinstein formule ainsi l&rsquo;exigence d&rsquo;un <em>monisme dialectique<\/em> : la pens\u00e9e et l&rsquo;action corporelle, l&rsquo;esprit et la mati\u00e8re, la subjectivit\u00e9 et l&rsquo;objectivit\u00e9 ne sont pas deux substances s\u00e9par\u00e9es, mais deux aspects indissociables d&rsquo;une seule et m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 dynamique qu&rsquo;est la vie pratique de l&rsquo;homme.<\/p>\n<h2>3. Le principe fondamental de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et formulation du principe dans les ann\u00e9es 1930<\/h3>\n<p>C&rsquo;est en 1934, dans un article rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre intitul\u00e9 \u00ab Les probl\u00e8mes de la psychologie dans les travaux de Karl Marx \u00bb (publi\u00e9 dans la revue <em>Sovetska\u00efa Psikhotekhnika<\/em>), que Rubinstein formule pour la premi\u00e8re fois avec une pr\u00e9cision d&rsquo;orf\u00e8vre ce qui deviendra la clef de vo\u00fbte de toute la psychologie sovi\u00e9tique : le <strong>principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9<\/strong>. Cette publication intervient dans un climat de crise aigu\u00eb, alors que les chercheurs sovi\u00e9tiques peinent \u00e0 d\u00e9finir une m\u00e9thode proprement dialectique et s&rsquo;\u00e9garent dans des compromis th\u00e9oriques boiteux entre le r\u00e9flexisme pavlovien et le marxisme programmatique.<\/p>\n<p>Rubinstein y \u00e9nonce une proposition r\u00e9volutionnaire : la conscience n&rsquo;est pas une instance pr\u00e9alable qui gouvernerait l&rsquo;action de l&rsquo;ext\u00e9rieur, pas plus qu&rsquo;elle n&rsquo;est un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne passif g\u00e9n\u00e9r\u00e9 apr\u00e8s coup par les mouvements du corps. La conscience <em>se forme, se d\u00e9veloppe et se manifeste au sein m\u00eame de l&rsquo;activit\u00e9<\/em>. Cette proposition renverse l&rsquo;ordre traditionnel de la m\u00e9taphysique intellectualiste :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;activit\u00e9 n&rsquo;est pas une simple d\u00e9charge musculaire ou une mise en \u0153uvre m\u00e9canique d&rsquo;un plan mental pr\u00e9con\u00e7u ;<\/li>\n<li>La conscience n&rsquo;est pas un miroir immobile, mais une dimension constitutive et r\u00e9gulatrice de l&rsquo;agir ;<\/li>\n<li>Le sujet ne pense pas avant d&rsquo;agir, pas plus qu&rsquo;il n&rsquo;agit sans penser : il pense <em>dans et par<\/em> son action transformatrice sur le monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce postulat permettait d&rsquo;\u00e9vincer d&rsquo;un seul coup tant l&rsquo;id\u00e9alisme substantialiste que l&#8217;empirisme b\u00e9havioriste. En affirmant que le d\u00e9veloppement psychologique de l&rsquo;homme s&rsquo;enracine dans la praxis mat\u00e9rielle, Rubinstein dotait la psychologie d&rsquo;un objet d&rsquo;\u00e9tude unifi\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 comportementale cessaient d&rsquo;\u00eatre deux territoires \u00e9tanches pour devenir les p\u00f4les polaires d&rsquo;un processus continu.<\/p>\n<h3>3.2 La dynamique d&rsquo;interaction entre le sujet agissant et l&rsquo;objet<\/h3>\n<p>Pour Rubinstein, l&rsquo;activit\u00e9 humaine (<em>de\u00efatelnost<\/em>) ne saurait en aucun cas \u00eatre assimil\u00e9e au concept biologique de comportement (<em>behavior<\/em>). Le comportement de l&rsquo;animal est une adaptation hom\u00e9ostatique aux pressions de son milieu imm\u00e9diat, gouvern\u00e9e par l&rsquo;instinct ou le conditionnement. L&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;homme, en revanche, est une m\u00e9diation sociale, t\u00e9l\u00e9ologique, consciente et historique qui vise non pas \u00e0 s&rsquo;adapter passivement au milieu, mais \u00e0 transformer la nature en fonction de buts pr\u00e9alablement pos\u00e9s et de besoins historiquement construits.<\/p>\n<p>Cette distinction cardinale repose sur une double dynamique indissociable : l&rsquo;<strong>objectivation<\/strong> (<em>Vergegenst\u00e4ndlichung<\/em>) et la <strong>subjectivation<\/strong>. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, en agissant sur le r\u00e9el par le biais d&rsquo;outils, de symboles et de langages, l&rsquo;\u00eatre humain ext\u00e9riorise ses facult\u00e9s psychiques, ses pens\u00e9es et ses intentions dans des objets de culture mat\u00e9rielle et spirituelle : il <em>objectivise<\/em> sa propre subjectivit\u00e9. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, en entrant en contact avec ces objets culturels et naturels au cours de son activit\u00e9 concr\u00e8te, l&rsquo;individu int\u00e8gre les propri\u00e9t\u00e9s objectives du monde, s&rsquo;approprie les savoirs accumul\u00e9s par les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes et transforme sa propre structure mentale : il <em>subjectivise<\/em> le monde objectif.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une conception profond\u00e9ment interactionniste de l&rsquo;existence : en modifiant l&rsquo;objet ext\u00e9rieur, le sujet modifie in\u00e9vitablement sa propre nature. La conscience n&rsquo;est donc pas une propri\u00e9t\u00e9 statique grav\u00e9e dans le cerveau d\u00e8s la naissance, mais un processus ininterrompu d&rsquo;auto-engendrement de l&rsquo;homme par sa propre praxis. L&rsquo;objet cesse d&rsquo;\u00eatre une r\u00e9sistance inerte pour devenir le miroir dans lequel l&rsquo;homme prend conscience de sa puissance et de ses d\u00e9terminations.<\/p>\n<h3>3.3 Implications \u00e9pist\u00e9mologiques pour la m\u00e9thode psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9 entra\u00eene un bouleversement complet de la m\u00e9thodologie de recherche en psychologie. Si la conscience n&rsquo;est pas un monde clos accessible au seul regard int\u00e9rieur, l&rsquo;introspectionnisme s&rsquo;effondre m\u00e9thodologiquement : un sujet ne peut appr\u00e9hender la pl\u00e9nitude de ses processus psychiques par un simple repli contemplatif sur lui-m\u00eame, car ses repr\u00e9sentations sont d\u00e9form\u00e9es ou incompl\u00e8tes hors de leur manifestation op\u00e9ratoire. Inversement, le b\u00e9haviorisme, en refusant d&rsquo;interpr\u00e9ter le sens et les r\u00e9gulations internes des conduites observables, se condamne \u00e0 une myopie descriptive superficielle.<\/p>\n<p>Rubinstein forge ainsi une \u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;<em>observation indirecte et objective des processus subjectifs<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;exp\u00e9rimentation psychologique ne consiste pas \u00e0 enregistrer des r\u00e9ponses m\u00e9caniques \u00e0 des stimuli isol\u00e9s en laboratoire ;<\/li>\n<li>Elle consiste \u00e0 analyser rigoureusement la gen\u00e8se, l&rsquo;organisation et la restructuration de l&rsquo;activit\u00e9 du sujet lorsqu&rsquo;il est confront\u00e9 \u00e0 des t\u00e2ches concr\u00e8tes et signifiantes ;<\/li>\n<li>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur observe le psychisme \u00ab en acte \u00bb, \u00e0 travers les h\u00e9sitations, les erreurs, les r\u00e9organisations motrices et conceptuelles, et la mani\u00e8re dont le sujet formule et r\u00e9sout un probl\u00e8me r\u00e9el.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche implique le d\u00e9passement de la simple corr\u00e9lation statistique issue des tests standardis\u00e9s occidentaux, que Rubinstein critiquera sans rel\u00e2che pour leur incapacit\u00e9 \u00e0 saisir la dynamique du potentiel intellectuel. Il pr\u00e9conise une m\u00e9thode causale-g\u00e9n\u00e9tique o\u00f9 l&rsquo;analyse qualitative des processus de pens\u00e9e l&#8217;emporte sur la mesure quantitative des seuls r\u00e9sultats bruts. L&rsquo;exp\u00e9rimentation devient une situation vivante d&rsquo;apprentissage et de r\u00e9solution o\u00f9 les structures profondes du psychisme se d\u00e9couvrent \u00e0 travers leur actualisation pratique.<\/p>\n<h2>4. \u00ab Les Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale \u00bb (1940) : Structure et port\u00e9e doctrinale<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;architecture conceptuelle du trait\u00e9 encyclop\u00e9dique<\/h3>\n<p>En 1940, la publication monumentale des <em>Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> (<em>Osnovy obchtche\u00ef psikhologuii<\/em>) par les \u00e9ditions p\u00e9dagogiques d&rsquo;\u00c9tat \u00e0 Moscou constitue l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement le plus significatif de l&rsquo;histoire des sciences humaines sovi\u00e9tiques de l&rsquo;entre-deux-guerres. Cet ouvrage encyclop\u00e9dique de pr\u00e8s de mille pages repr\u00e9sente la premi\u00e8re synth\u00e8se totale, rigoureusement articul\u00e9e et th\u00e9oriquement unifi\u00e9e, de l&rsquo;ensemble des connaissances de la psychologie exp\u00e9rimentale, compar\u00e9e, g\u00e9n\u00e9tique, clinique et sociale, \u00e0 la lumi\u00e8re du mat\u00e9rialisme dialectique.<\/p>\n<p>L&rsquo;architecture de l&rsquo;ouvrage t\u00e9moigne d&rsquo;un plan logique d&rsquo;une formidable coh\u00e9rence d\u00e9ductive et inductive. Rubinstein ne se contente pas d&rsquo;agr\u00e9ger des donn\u00e9es disparates : il organise l&rsquo;exposition selon une gradation dialectique qui part des pr\u00e9misses biologiques et \u00e9volutives de la vie psychique pour s&rsquo;\u00e9lever jusqu&rsquo;aux formes les plus raffin\u00e9es de la conscience sociale et de l&rsquo;individualit\u00e9 cr\u00e9atrice :<\/p>\n<ul>\n<li>La premi\u00e8re partie expose les fondements philosophiques et m\u00e9thodologiques de la discipline, pr\u00e9cisant le principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9 ;<\/li>\n<li>La deuxi\u00e8me section se penche sur l&rsquo;ontogen\u00e8se et la phylogen\u00e8se du psychisme, confrontant les donn\u00e9es de l&rsquo;\u00e9thologie animale aux sp\u00e9cificit\u00e9s du travail humain ;<\/li>\n<li>La troisi\u00e8me partie d\u00e9ploie une analyse exhaustive des processus cognitifs fondamentaux : sensation, perception, m\u00e9moire, imagination, et surtout pens\u00e9e ;<\/li>\n<li>La quatri\u00e8me section est consacr\u00e9e aux processus affectifs, \u00e9motionnels et \u00e0 la vie volitionnelle ;<\/li>\n<li>L&rsquo;ouvrage culmine dans une magistrale cinqui\u00e8me partie d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la <strong>psychologie de la personnalit\u00e9<\/strong> (<em>litchnost<\/em>), son orientation, ses aptitudes, son caract\u00e8re et sa conscience de soi.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chaque concept fait l&rsquo;objet d&rsquo;une clarification terminologique rigoureuse. Rubinstein dialogue d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec les plus grandes \u00e9coles de son temps : la Gestalt-th\u00e9orie allemande (K\u00f6hler, Wertheimer, Koffka), la psychanalyse freudienne, la psychologie g\u00e9n\u00e9tique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Piaget\">Jean Piaget<\/a>, le comportementalisme anglo-saxon et l&rsquo;\u00e9cole sociologique fran\u00e7aise de Pierre Janet et \u00c9mile Durkheim, int\u00e9grant leurs d\u00e9couvertes empiriques tout en critiquant fermement leurs d\u00e9rives m\u00e9taphysiques respectives.<\/p>\n<h3>4.2 La r\u00e9ception initiale et l&rsquo;attribution du Prix Staline en 1942<\/h3>\n<p>La publication des <em>Fondements<\/em> suscite un enthousiasme unanime au sein de la communaut\u00e9 scientifique sovi\u00e9tique, qui salue enfin l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un manuel d&rsquo;envergure internationale rompant avec les brochures dogmatiques et sch\u00e9matiques qui abondaient jusqu&rsquo;alors. L&rsquo;ouvrage s&rsquo;impose instantan\u00e9ment comme la r\u00e9f\u00e9rence acad\u00e9mique incontournable dans toutes les universit\u00e9s et instituts p\u00e9dagogiques d&rsquo;URSS. Rubinstein r\u00e9ussit le tour de force de conf\u00e9rer \u00e0 la psychologie sovi\u00e9tique une respectabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique totale, capable de rivaliser avec les grandes traditions universitaires occidentales.<\/p>\n<p>Cette cons\u00e9cration culmine en 1942, en plein c\u0153ur de la Grande Guerre patriotique contre l&rsquo;invasion nazie. Alors que le pays est engag\u00e9 dans un combat titanesque pour sa survie et que les institutions acad\u00e9miques sont repli\u00e9es \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, les autorit\u00e9s r\u00e9compensent l&rsquo;ouvrage par le prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Prix_Staline\">Prix Staline<\/a> de seconde classe. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un fait sans pr\u00e9c\u00e9dent : jamais un ouvrage de psychologie n&rsquo;avait re\u00e7u une telle distinction au sommet de l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat sovi\u00e9tique. Rubinstein fait don de la dotation financi\u00e8re accompagnant le prix \u00e0 l&rsquo;effort de d\u00e9fense nationale pour la construction d&rsquo;un avion de chasse, illustrant son engagement civique absolu.<\/p>\n<p>Le prix conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;auteur un prestige institutionnel immense. Les comptes rendus \u00e9logieux dans la <em>Pravda<\/em> et les revues acad\u00e9miques c\u00e9l\u00e8brent le triomphe de la m\u00e9thode marxiste appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit humain. Le trait\u00e9 de Rubinstein commence \u00e9galement \u00e0 \u00eatre traduit et comment\u00e9 dans les cercles de psychologues progressistes et marxistes \u00e9trangers, notamment en France sous l&rsquo;impulsion de Henri Wallon et de Ren\u00e9 Zazzo, qui voient en Rubinstein l&rsquo;incarnation de la maturit\u00e9 scientifique du mat\u00e9rialisme historique.<\/p>\n<h3>4.3 Les r\u00e9visions de la seconde \u00e9dition (1946)<\/h3>\n<p>Le succ\u00e8s triomphal de 1940 et les exigences p\u00e9dagogiques de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre incitent Rubinstein \u00e0 pr\u00e9parer une deuxi\u00e8me \u00e9dition profond\u00e9ment remani\u00e9e et augment\u00e9e, qui para\u00eet en 1946. Loin de se reposer sur ses lauriers, le psychologue enrichit son trait\u00e9 de plus de deux cents pages suppl\u00e9mentaires, nourries par l&rsquo;exp\u00e9rience tragique de la Seconde Guerre mondiale et les avanc\u00e9es cliniques r\u00e9centes. Cette nouvelle version accorde une attention d\u00e9cupl\u00e9e aux probl\u00e8mes de la motivation humaine, des valeurs \u00e9thiques, de la reconstruction du comportement chez les bless\u00e9s de guerre et du r\u00f4le de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme au sein de la personnalit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement dans cette seconde \u00e9dition que Rubinstein affine consid\u00e9rablement sa critique du d\u00e9terminisme m\u00e9canique et expose avec davantage de force la dialectique subtile entre conditions internes et causes externes. Il y int\u00e8gre les observations neuropsychologiques recueillies aupr\u00e8s des traumatis\u00e9s cr\u00e2niens, amor\u00e7ant un dialogue fructueux avec les recherches de son confr\u00e8re et rival Alexandre Louria. Il approfondit l&rsquo;ancrage socio-historique des cat\u00e9gories de la perception et du langage, montrant comment les fonctions psychiques sup\u00e9rieures sont intimement m\u00e9diatis\u00e9es par les outils de la culture humaine.<\/p>\n<p>Paradoxalement, cette seconde \u00e9dition de 1946, qui repr\u00e9sente le z\u00e9nith th\u00e9orique de la maturit\u00e9 institutionnelle de Rubinstein, va se r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;instrument involontaire de son calvaire futur. Son \u00e9rudition prodigieuse, son respect scrupuleux des donn\u00e9es de la science \u00e9trang\u00e8re et l&rsquo;absence de tout chauvinisme id\u00e9ologique vont bient\u00f4t devenir des cibles faciles pour les z\u00e9lotes de la nouvelle ligne id\u00e9ologique qui s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 s&rsquo;abattre sur l&rsquo;intelligentsia sovi\u00e9tique.<\/p>\n<h2>5. La dialectique du d\u00e9terminisme psychologique : Causes externes et conditions internes<\/h2>\n<h3>5.1 La formule axiomatique du d\u00e9terminisme selon Rubinstein<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus durables et les plus puissants de Rubinstein \u00e0 la th\u00e9orie de la connaissance r\u00e9side dans sa formulation dialectique du d\u00e9terminisme, qu&rsquo;il oppose terme \u00e0 terme au mod\u00e8le m\u00e9caniste de la causalit\u00e9. Dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie physicaliste classique et dans le sch\u00e9ma b\u00e9havioriste dominant (Stimulus <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\rightarrow\">$\\rightarrow$<\/span> R\u00e9ponse), l&rsquo;effet d&rsquo;une cause externe est consid\u00e9r\u00e9 comme direct, univoque et universel : un stimulus donn\u00e9 appliqu\u00e9 \u00e0 un organisme doit n\u00e9cessairement provoquer une r\u00e9action physiologique ou motrice pr\u00e9visible. Rubinstein r\u00e9cuse avec force ce simplisme r\u00e9ducteur.<\/p>\n<p>Il formule son grand principe ontologique sous la forme d&rsquo;un axiome fondamental : <strong>\u00ab Les causes externes agissent toujours par l&rsquo;interm\u00e9diaire des conditions internes \u00bb<\/strong> (<em>vnechnie pritchiny de\u00efstvou\u00efout tcherez vnoutrennie ousloviia<\/em>). Rien dans l&rsquo;univers, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du monde inorganique, de la mati\u00e8re vivante ou de l&rsquo;esprit humain, ne r\u00e9agit de mani\u00e8re purement passive \u00e0 une force ext\u00e9rieure. M\u00eame une pierre r\u00e9agit \u00e0 l&rsquo;impact d&rsquo;un marteau selon sa propre structure cristalline et sa duret\u00e9 mol\u00e9culaire. Plus le niveau d&rsquo;organisation de la mati\u00e8re s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve le long de l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;\u00e9volution, plus la part des \u00ab conditions internes \u00bb devient d\u00e9terminante dans la modulation, la r\u00e9fraction et la transformation des impulsions externes.<\/p>\n<p>Au niveau de la subjectivit\u00e9 humaine, ce principe prend une dimension fondamentale :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;environnement physique et social n&rsquo;exerce jamais une contrainte directe ou m\u00e9canique sur la personnalit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Tout \u00e9v\u00e9nement environnemental, tout mot prononc\u00e9, toute pression sociale est filtr\u00e9, d\u00e9chiffr\u00e9 et restructur\u00e9 par l&rsquo;organisme psychique en fonction de sa dynamique propre ;<\/li>\n<li>Le sujet n&rsquo;est pas une p\u00e2te molle sur laquelle le monde ext\u00e9rieur imprimerait passivement sa marque, mais un foyer actif d&rsquo;interpr\u00e9tation et de r\u00e9organisation des causes qui s&rsquo;exercent sur lui.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 La subjectivit\u00e9 comme prisme actif de la r\u00e9alit\u00e9<\/h3>\n<p>Les \u00ab conditions internes \u00bb th\u00e9oris\u00e9es par Rubinstein ne constituent pas une essence m\u00e9taphysique inn\u00e9e ou un myst\u00e9rieux libre arbitre abstrait soustrait aux lois du monde naturel. Elles repr\u00e9sentent la totalit\u00e9 vivante et accumul\u00e9e de l&rsquo;exp\u00e9rience pass\u00e9e de l&rsquo;individu, sa m\u00e9moire biologique et biographique, ses motifs hi\u00e9rarchis\u00e9s, son syst\u00e8me de croyances, ses affects et ses structures cognitives construites au cours de sa trajectoire de vie singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>La subjectivit\u00e9 humaine fonctionne donc comme un v\u00e9ritable <em>prisme r\u00e9fracteur<\/em>. Deux individus soumis au m\u00eame stimulus sociologique ou \u00e9ducatif r\u00e9agiront de mani\u00e8res totalement divergentes, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que leurs conditions internes diff\u00e8rent. Une \u00e9preuve dramatique brisera une personnalit\u00e9 fragile alors qu&rsquo;elle trempera la volont\u00e9 et suscitera une mobilisation accrue chez une personnalit\u00e9 plus mature et structur\u00e9e. Les influences ext\u00e9rieures ne poss\u00e8dent aucun sens en elles-m\u00eames ; leur signification s&rsquo;\u00e9tablit uniquement au confluent de la cause externe et de la dynamique interne du sujet qui la re\u00e7oit.<\/p>\n<p>Par cette th\u00e9orisation novatrice, Rubinstein conf\u00e8re au psychisme une <strong>autonomie relative<\/strong> majeure vis-\u00e0-vis des d\u00e9terminismes de l&rsquo;environnement imm\u00e9diat. Le comportement humain cesse d&rsquo;\u00eatre r\u00e9actif pour devenir proactif. L&rsquo;homme n&rsquo;est pas simplement d\u00e9termin\u00e9 par le milieu : il internalise les influences de ce milieu pour en faire les moteurs internes de sa propre action transformatrice sur le monde. Les contraintes ext\u00e9rieures sont ainsi transmu\u00e9es en motivations int\u00e9rieures, lib\u00e9rant le sujet de la tyrannie du pr\u00e9sent imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>5.3 Applications au d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant et \u00e0 la p\u00e9dagogie<\/h3>\n<p>Les cons\u00e9quences de cette conception dialectique du d\u00e9terminisme pour la psychologie du d\u00e9veloppement et la p\u00e9dagogie sont consid\u00e9rables. Rubinstein s&rsquo;insurge contre les mod\u00e8les \u00e9ducatifs dits d&rsquo;\u00ab impr\u00e9gnation passive \u00bb, selon lesquels il suffirait d&rsquo;exposer l&rsquo;enfant \u00e0 de bons mod\u00e8les moraux ou \u00e0 des le\u00e7ons magistrales pour que ceux-ci s&rsquo;impriment automatiquement dans sa conscience. De telles approches m\u00e9connaissent le fait que l&rsquo;enfant ne retient et n&rsquo;assimile d&rsquo;une le\u00e7on que ce qui r\u00e9pond \u00e0 ses propres besoins intellectuels et affectifs du moment, c&rsquo;est-\u00e0-dire ce qui est compatible avec l&rsquo;\u00e9tat actuel de ses conditions internes.<\/p>\n<p>L&rsquo;apprentissage authentique exige donc imp\u00e9rativement la mobilisation de l&rsquo;<strong>activit\u00e9 propre de l&rsquo;apprenant<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>On ne transmet pas une connaissance comme on verse de l&rsquo;eau dans un vase vide ;<\/li>\n<li>L&rsquo;enfant n&rsquo;acquiert un concept math\u00e9matique ou historique que lorsqu&rsquo;il accomplit lui-m\u00eame l&rsquo;acte intellectuel de poser le probl\u00e8me, d&rsquo;en analyser les donn\u00e9es et d&rsquo;en synth\u00e9tiser la solution ;<\/li>\n<li>Le r\u00f4le du p\u00e9dagogue n&rsquo;est pas de modeler m\u00e9caniquement l&rsquo;esprit de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, mais d&rsquo;organiser des situations d&rsquo;activit\u00e9 collaborative stimulantes qui incitent les conditions internes de l&rsquo;enfant \u00e0 se restructurer et \u00e0 progresser qualitativement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, Rubinstein \u00e9claire d&rsquo;un jour nouveau les \u00ab crises \u00bb du d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant (la crise des trois ans, de l&rsquo;adolescence, etc.). Ces crises ne sont pas des anomalies comportementales ou des fatalit\u00e9s hormonales, mais des moments charni\u00e8res o\u00f9 les anciennes conditions internes entrent en contradiction aigu\u00eb avec les nouvelles exigences impos\u00e9es par le milieu ext\u00e9rieur. La r\u00e9solution de la crise passe par une r\u00e9organisation qualitative de la personnalit\u00e9, permettant \u00e0 l&rsquo;enfant d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un palier sup\u00e9rieur d&rsquo;autonomie et d&rsquo;autor\u00e9gulation.<\/p>\n<h2>6. Rubinstein face aux tourments politiques : La campagne anti-cosmopolite de 1947\u20131953<\/h2>\n<h3>6.1 Les origines id\u00e9ologiques de l&rsquo;offensive contre Rubinstein<\/h3>\n<p>Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le climat intellectuel en Union sovi\u00e9tique se d\u00e9grade de mani\u00e8re spectaculaire avec l&rsquo;instauration de la doctrine id\u00e9ologique formul\u00e9e par le secr\u00e9taire du Comit\u00e9 central, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Andre%C3%AF_Jdanov\">Andre\u00ef Jdanov<\/a>. La <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jdanovisme_artistique\">Jdanovtchina<\/a> inaugure une \u00e8re de repli nationaliste f\u00e9roce, marqu\u00e9e par une parano\u00efa d&rsquo;\u00c9tat contre toute influence occidentale, la glorification chauvine des seules d\u00e9couvertes scientifiques russes et le rejet violent du cosmopolitisme bourgeois. Dans les sciences biologiques, l&rsquo;ascension tragique de Trofim Lyssenko, soutenu par Staline, consacre la destruction de la g\u00e9n\u00e9tique mend\u00e9lienne au nom d&rsquo;une pseudo-science prol\u00e9tarienne.<\/p>\n<p>Dans ce contexte d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, Sergue\u00ef Rubinstein devient la cible privil\u00e9gi\u00e9e d&rsquo;une cabale orchestr\u00e9e avec une f\u00e9rocit\u00e9 inou\u00efe. En tant que figure de proue de la psychologie sovi\u00e9tique, titulaire du Prix Staline, directeur des chaires les plus en vue et intellectuel d&rsquo;origine juive ayant fait ses classes en Allemagne, il pr\u00e9sente le profil type de la victime d\u00e9sign\u00e9e. D\u00e8s 1947, les attaques se multiplient contre la seconde \u00e9dition de ses <em>Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em>. On lui reproche d&rsquo;avoir os\u00e9 citer avec respect des auteurs occidentaux non-marxistes tels que William James, Pierre Janet, Kurt Lewin ou Max Wertheimer, et de ne pas avoir proclam\u00e9 la sup\u00e9riorit\u00e9 absolue et exclusive de la science russe.<\/p>\n<p>L&rsquo;accusation d&rsquo;\u00ab admiration servile envers la science bourgeoise pourrissante \u00bb et de \u00ab cosmopolitisme sans racine \u00bb s&rsquo;accompagne d&rsquo;une violente campagne de d\u00e9nigrement antis\u00e9mite, \u00e0 peine voil\u00e9e par les euph\u00e9mismes id\u00e9ologiques de l&rsquo;\u00e9poque. On accuse Rubinstein d&rsquo;avoir dilu\u00e9 la puret\u00e9 du marxisme-l\u00e9ninisme dans l&rsquo;id\u00e9alisme n\u00e9o-kantien \u00e9tranger, d&rsquo;avoir ignor\u00e9 le mat\u00e9rialisme physiologique patriotique d&rsquo;Ivan Pavlov et d&rsquo;avoir adopt\u00e9 une attitude abstraite et d\u00e9tach\u00e9e des imp\u00e9ratifs imm\u00e9diats de la construction du communisme.<\/p>\n<h3>6.2 La destitution institutionnelle et l&rsquo;ostracisme acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>L&rsquo;offensive culmine entre 1948 et 1949 lors d&rsquo;une s\u00e9rie de r\u00e9unions inquisitoriales \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Moscou et \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences, o\u00f9 Rubinstein est soumis au rituel stalinien de l&rsquo;autocritique publique. Avec une dignit\u00e9 remarquable, Rubinstein refuse de capituler totalement ou de renier l&rsquo;essence rationnelle de ses th\u00e8ses philosophiques, ce qui ne fait qu&rsquo;exacerber la rage de ses contempteurs. Nombre de ses coll\u00e8gues, d&rsquo;anciens disciples et de rivaux acad\u00e9miques \u2014 mus soit par la peur de la terreur polici\u00e8re, soit par une ambition de carri\u00e8re d\u00e9brid\u00e9e \u2014 prennent publiquement la parole pour d\u00e9noncer le \u00ab rubricianisme \u00bb comme une d\u00e9viation id\u00e9ologique toxique et antinationale.<\/p>\n<p>Les sanctions administratives sont impitoyables :<\/p>\n<ul>\n<li>Rubinstein est brutalement r\u00e9voqu\u00e9 de son poste de directeur de la chaire de psychologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Moscou ;<\/li>\n<li>Il est d\u00e9chu de la direction de la section de psychologie \u00e0 l&rsquo;Institut de philosophie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS ;<\/li>\n<li>La r\u00e9\u00e9dition et la diffusion de ses <em>Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> sont officieusement interdites, les exemplaires \u00e9tant retir\u00e9s des biblioth\u00e8ques universitaires ou rel\u00e9gu\u00e9s dans les fonds secrets (<em>spetskhran<\/em>) ;<\/li>\n<li>Il perd tout droit de vote et de d\u00e9cision au sein des comit\u00e9s \u00e9ditoriaux des principales revues scientifiques du pays.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cet an\u00e9antissement institutionnel est parachev\u00e9 en 1950 lors de la sinistre \u00ab session conjointe \u00bb de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences et de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences m\u00e9dicales (la fameuse <em>Session pavlovienne<\/em>), qui d\u00e9cr\u00e8te que toute la psychologie doit d\u00e9sormais s&rsquo;aligner servilement sur la stricte doctrine des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s de Pavlov, r\u00e9duisant l&rsquo;esprit \u00e0 une simple dynamique neurodynamique et criminalisant toute vell\u00e9it\u00e9 de th\u00e9orisation autonome de la conscience.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;exil int\u00e9rieur et la poursuite clandestine du travail de recherche<\/h3>\n<p>Frapp\u00e9 d&rsquo;ostracisme, isol\u00e9 de ses \u00e9tudiants et vivant dans la hantise constante d&rsquo;une arrestation par la police politique \u2014 en particulier durant l&rsquo;hyst\u00e9rie du pr\u00e9tendu \u00ab complot des blouses blanches \u00bb en 1952-1953 \u2014, Rubinstein choisit l&rsquo;exil int\u00e9rieur. Retir\u00e9 dans son modeste appartement moscovite, priv\u00e9 de ses tribunes acad\u00e9miques, il fait preuve d&rsquo;un courage intellectuel et d&rsquo;une force d&rsquo;\u00e2me exceptionnels. Loin de renoncer \u00e0 penser, il transforme cet isolement forc\u00e9 en une opportunit\u00e9 unique d&rsquo;approfondissement philosophique radical.<\/p>\n<p>Pendant ces ann\u00e9es noires, il s&rsquo;astreint \u00e0 une discipline de travail asc\u00e9tique, r\u00e9digeant des milliers de feuillets manuscrits o\u00f9 il r\u00e9examine les fondements ontologiques de sa th\u00e9orie. Constatant que sa psychologie avait \u00e9t\u00e9 vuln\u00e9rable aux attaques empiristes en raison d&rsquo;un manque d&rsquo;explicitation m\u00e9taphysique de son mat\u00e9rialisme, il s&rsquo;attelle \u00e0 r\u00e9diger un trait\u00e9 purement philosophique destin\u00e9 \u00e0 red\u00e9finir le rapport entre l&rsquo;\u00catre, la Mati\u00e8re et l&rsquo;Esprit. Il s&rsquo;entoure d&rsquo;un cercle infime d&rsquo;amis fid\u00e8les et de quelques rares disciples courageux, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Andre\u00ef Brouchlinski et de Ksenia Aboulkhanova, qui bravent les interdits pour lui fournir des livres r\u00e9cents et maintenir le lien avec le monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode de claustration productive permet la gestation d&rsquo;\u0153uvres ma\u00eetresses qui ne verront le jour qu&rsquo;apr\u00e8s la disparition du dictateur : <em>L&rsquo;\u00catre et la conscience<\/em> et les premiers brouillons de <em>L&rsquo;Homme et le monde<\/em>. La mort de Staline en mars 1953 et la chute subs\u00e9quente de Beria viennent suspendre in extremis la menace physique qui pesait sur sa vie, ouvrant la voie \u00e0 une progressive et douloureuse d\u00e9stalinisation intellectuelle.<\/p>\n<h2>7. La controverse th\u00e9orique : Le diff\u00e9rend intellectuel entre Rubinstein et L\u00e9ontiev<\/h2>\n<h3>7.1 Deux visions divergentes de la th\u00e9orie de l&rsquo;activit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychologie sovi\u00e9tique est travers\u00e9e par un d\u00e9bat interne d&rsquo;une richesse th\u00e9orique inou\u00efe, qui a souvent \u00e9t\u00e9 masqu\u00e9 par les simplifications de la guerre froide : la pol\u00e9mique fondamentale entre l&rsquo;\u00e9cole de Rubinstein et l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Alekse%C3%AF_Leontiev\">Alekse\u00ef Nikola\u00efevitch L\u00e9ontiev<\/a>. Tous deux se r\u00e9clamaient du marxisme et pla\u00e7aient le concept d&rsquo;activit\u00e9 au c\u0153ur de leurs recherches, mais ils en concevaient la structure et l&rsquo;origine selon des logiques \u00e9pist\u00e9mologiques radicalement divergentes.<\/p>\n<p>Pour Alekse\u00ef L\u00e9ontiev, h\u00e9ritier direct de la th\u00e9orie historico-culturelle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lev_Vygotski\">Lev Vygotski<\/a>, l&rsquo;activit\u00e9 humaine est d&rsquo;abord et avant tout une activit\u00e9 pratique externe, instrumentale et collective. Selon son mod\u00e8le, le psychisme et la conscience individuelle sont le r\u00e9sultat d&rsquo;un processus strict d&rsquo;<strong>internalisation<\/strong> (ou int\u00e9riorisation) : des actions mat\u00e9rielles concr\u00e8tes, m\u00e9diatis\u00e9es par des outils physiques et s\u00e9miotiques dans l&rsquo;espace intersubjectif, sont progressivement transpos\u00e9es sur le plan interne pour devenir des processus mentaux. D\u00e8s lors, pour L\u00e9ontiev, l&rsquo;activit\u00e9 interne (la pens\u00e9e, la conscience) est une forme d\u00e9riv\u00e9e, g\u00e9n\u00e9tiquement subordonn\u00e9e et quasi-isomorphe \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 mat\u00e9rielle externe.<\/p>\n<p>Rubinstein s&rsquo;insurge contre cette vision qu&rsquo;il juge secr\u00e8tement r\u00e9ductionniste :<\/p>\n<ul>\n<li>Il refuse le concept d&rsquo;internalisation tel que formul\u00e9 par L\u00e9ontiev et Vygotski, y voyant une r\u00e9surgence d\u00e9guis\u00e9e du dualisme cart\u00e9sien : pour qu&rsquo;une action externe soit \u00ab int\u00e9rioris\u00e9e \u00bb, il faudrait admettre qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas psychologique \u00e0 l&rsquo;origine, et supposer un espace mental int\u00e9rieur pr\u00e9alablement vide pr\u00eat \u00e0 la recevoir ;<\/li>\n<li>Pour Rubinstein, l&rsquo;activit\u00e9 externe est <em>d\u00e9j\u00e0<\/em> d&#8217;embl\u00e9e satur\u00e9e de conscience, car elle est guid\u00e9e par le sens et la perception ;<\/li>\n<li>Le psychisme ne na\u00eet pas de la simple int\u00e9riorisation de l&rsquo;action ext\u00e9rieure ; il est la propri\u00e9t\u00e9 ontologique immanente du sujet agissant qui se d\u00e9veloppe organiquement dans son rapport continu avec le monde.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.2 La controverse autour du concept de personnalit\u00e9<\/h3>\n<p>La divergence \u00e9pist\u00e9mologique prend une ampleur d\u00e9cisive lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;applique \u00e0 la psychologie de la personnalit\u00e9. Pour L\u00e9ontiev, la personnalit\u00e9 est une formation tardive, purement sociale et historique, qui ne saurait \u00eatre confondue avec l&rsquo;individu biologique. Elle est d\u00e9finie comme une \u00ab hi\u00e9rarchie de motifs \u00bb produite exclusivement par l&rsquo;enchev\u00eatrement des activit\u00e9s sociales dans lesquelles l&rsquo;individu est engag\u00e9. L\u00e9ontiev va jusqu&rsquo;\u00e0 proclamer que la personnalit\u00e9 n&rsquo;est pas ant\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9, mais qu&rsquo;elle est int\u00e9gralement g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par elle : la personnalit\u00e9 est un produit social sans restes biologiques ni dispositions subjectives pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>Pour Rubinstein, cette conception est inacceptable, car elle d\u00e9poss\u00e8de le sujet de sa substance concr\u00e8te pour le r\u00e9duire \u00e0 un n\u0153ud fonctionnel impersonnel de rapports socio-\u00e9conomiques. Rubinstein d\u00e9fend une ontologie de la <strong>personnalit\u00e9 comme totalit\u00e9 concr\u00e8te<\/strong> unifiant organiquement trois dimensions indissociables :<\/p>\n<ul>\n<li>Le substrat anatomophysiologique, les caract\u00e9ristiques du syst\u00e8me nerveux et le temp\u00e9rament biologique ;<\/li>\n<li>Le caract\u00e8re forg\u00e9 par l&rsquo;histoire personnelle et l&rsquo;apprentissage au sein des collectifs humains ;<\/li>\n<li>La conscience de soi r\u00e9flexive, capable d&rsquo;autod\u00e9termination \u00e9thique, de distance critique et de choix moral.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En liquidant la corpor\u00e9it\u00e9 et l&rsquo;histoire interne du sujet au profit des seules structures d&rsquo;activit\u00e9s sociales externes, L\u00e9ontiev fabrique, selon Rubinstein, une personnalit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e et passive, priv\u00e9e de sa libert\u00e9 d\u00e9cisionnelle. Rubinstein r\u00e9affirme avec v\u00e9h\u00e9mence que c&rsquo;est le <em>sujet<\/em> qui agit, qui pense et qui ressent \u00e0 travers ses activit\u00e9s, et non pas l&rsquo;activit\u00e9 qui produirait miraculeusement le sujet ex nihilo. L&rsquo;action est une manifestation et un moyen de d\u00e9veloppement de la personne, elle n&rsquo;en est pas la matrice exclusive.<\/p>\n<h3>7.3 Les r\u00e9percussions institutionnelles et doctrinales du conflit<\/h3>\n<p>Ce diff\u00e9rend th\u00e9orique de haute vol\u00e9e ne s&rsquo;est pas d\u00e9roul\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9ther pur de la disputatio philosophique ; il a \u00e9t\u00e9 surd\u00e9termin\u00e9 par les rivalit\u00e9s de pouvoir et les soubresauts politiques de l&rsquo;\u00c9tat sovi\u00e9tique. Durant la p\u00e9riode d&rsquo;\u00e9viction et de disgr\u00e2ce de Rubinstein (1948-1953), Alekse\u00ef L\u00e9ontiev et ses proches collaborateurs (notamment Piotr Galp\u00e9rine et Daniel Elkonine) occupent le terrain vacant. L\u00e9ontiev prend la t\u00eate du d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Moscou, qu&rsquo;il transformera plus tard, en 1966, en une Facult\u00e9 autonome de psychologie dont il sera le doyen tout-puissant.<\/p>\n<p>Durant cette phase, la th\u00e9orie leontievienne de l&rsquo;activit\u00e9 s&rsquo;\u00e9rige en orthodoxie quasi officielle de l&rsquo;\u00e9cole psychologique de Moscou, b\u00e9n\u00e9ficiant d&rsquo;importants cr\u00e9dits de recherche et d&rsquo;un monopole \u00e9ditorial quasi exclusif. L&rsquo;approche de Rubinstein est quant \u00e0 elle pr\u00e9serv\u00e9e et enrichie \u00e0 l&rsquo;Institut de philosophie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences et \u00e0 l&rsquo;Institut p\u00e9dagogique de L\u00e9ningrad (autour de Boris Ananiev), cr\u00e9ant une profonde scission g\u00e9ographique et doctrinale entre \u00ab l&rsquo;\u00e9cole de Moscou \u00bb (L\u00e9ontiev) et \u00ab l&rsquo;\u00e9cole de L\u00e9ningrad \/ Acad\u00e9mie des sciences \u00bb (Rubinstein-Ananiev).<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est qu&rsquo;apr\u00e8s la disparition de Rubinstein que des tentatives de conciliation seront entreprises par ses successeurs, d\u00e9montrant la compl\u00e9mentarit\u00e9 dialectique des deux d\u00e9marches : l\u00e0 o\u00f9 L\u00e9ontiev excelle dans l&rsquo;analyse macrostructurale et sociog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;activit\u00e9 (op\u00e9rations, actions, activit\u00e9s), Rubinstein offre une analyse microg\u00e9n\u00e9tique incomparable des processus internes de la pens\u00e9e, de la subjectivit\u00e9 vivante et de l&rsquo;agentivit\u00e9 de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<h2>8. \u00ab L&rsquo;\u00catre et la conscience \u00bb (1957) : R\u00e9habilitation philosophique et refondation ontologique<\/h2>\n<h3>8.1 Le d\u00e9gel khrouchtch\u00e9vien et la r\u00e9habilitation progressive<\/h3>\n<p>Le XXe Congr\u00e8s du Parti communiste en 1956 et le discours secret de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nikita_Khrouchtchev\">Nikita Khrouchtchev<\/a> d\u00e9non\u00e7ant le culte de la personnalit\u00e9 de Staline ouvrent une \u00e8re de relative d\u00e9tente id\u00e9ologique connue sous le nom de \u00ab D\u00e9gel \u00bb. Pour Sergue\u00ef Rubinstein, ce printemps politique fragile marque l&rsquo;heure d&rsquo;une r\u00e9habilitation acad\u00e9mique m\u00e9rit\u00e9e, bien que tardive et incompl\u00e8te. Ses anciens pers\u00e9cuteurs sont contraints de mettre une sourdine \u00e0 leurs invectives, et la communaut\u00e9 scientifique reconna\u00eet \u00e0 demi-mot l&rsquo;injustice criante de l&rsquo;ostracisme dont il a \u00e9t\u00e9 la victime.<\/p>\n<p>Rubinstein est progressivement r\u00e9tabli dans ses droits institutionnels : il retrouve son fauteuil de directeur du secteur de psychologie \u00e0 l&rsquo;Institut de philosophie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS, tribune prestigieuse d&rsquo;o\u00f9 il va pouvoir orchestrer le renouveau th\u00e9orique de la discipline. Les revues scientifiques lui ouvrent de nouveau leurs colonnes, et les autorit\u00e9s autorisent l&rsquo;impression de ses manuscrits longtemps conserv\u00e9s dans le secret de son bureau.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette atmosph\u00e8re de renaissance intellectuelle que para\u00eet, en 1957, le chef-d&rsquo;\u0153uvre philosophique de sa maturit\u00e9 : <em>L&rsquo;\u00catre et la conscience<\/em> (<em>Bytie i soznanie<\/em>). Ce livre capital, d&rsquo;une souveraine rigueur m\u00e9taphysique, ne s&rsquo;adresse plus seulement aux psychologues de profession, mais \u00e0 l&rsquo;ensemble des philosophes sovi\u00e9tiques et europ\u00e9ens. Rubinstein y r\u00e9alise la synth\u00e8se d\u00e9finitive de ses quatre d\u00e9cennies de m\u00e9ditation \u00e9pist\u00e9mologique, affranchissant enfin le mat\u00e9rialisme dialectique des scories du dogmatisme stalinien.<\/p>\n<h3>8.2 Le probl\u00e8me ontologique du rapport entre mati\u00e8re et esprit<\/h3>\n<p>Dans <em>L&rsquo;\u00catre et la conscience<\/em>, Rubinstein s&rsquo;affronte directement au probl\u00e8me philosophique supr\u00eame : la nature du lien ontologique entre l&rsquo;\u00catre mat\u00e9riel objectif et la Conscience subjective. Fid\u00e8le \u00e0 son monisme dialectique, il refuse tant le r\u00e9ductionnisme physicaliste, qui assimile la conscience \u00e0 une substance mat\u00e9rielle subtile ou \u00e0 un pur courant \u00e9lectrique c\u00e9r\u00e9bral, que le dualisme spiritualiste, qui fait de l&rsquo;esprit une substance immat\u00e9rielle planant au-dessus du monde physique.<\/p>\n<p>Rubinstein d\u00e9finit la conscience comme une <strong>propri\u00e9t\u00e9 hautement organis\u00e9e de la mati\u00e8re vivante<\/strong>, apparue au terme d&rsquo;une tr\u00e8s longue \u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique :<\/p>\n<ul>\n<li>Le psychisme n&rsquo;est pas une entit\u00e9 mat\u00e9rielle, mais il ne peut exister sans son porteur mat\u00e9riel, le syst\u00e8me nerveux central et l&rsquo;activit\u00e9 neurodynamique du cerveau ;<\/li>\n<li>Il r\u00e9cuse absolument la r\u00e9duction de la conscience \u00e0 un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne : la pens\u00e9e n&rsquo;est pas une vapeur passive \u00e9mise par les neurones, elle constitue une forme sup\u00e9rieure de r\u00e9gulation vitale de l&rsquo;organisme au sein de son environnement ;<\/li>\n<li>La conscience poss\u00e8de une nature <em>id\u00e9ale<\/em> en tant qu&rsquo;elle est l&rsquo;image du monde ext\u00e9rieur dans le cerveau, mais cette id\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;a rien de magique : elle est la fonction m\u00eame de la mati\u00e8re hautement structur\u00e9e interagissant avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce d\u00e9passement permet \u00e0 Rubinstein de r\u00e9int\u00e9grer les donn\u00e9es de la neurophysiologie pavlovienne sans s&rsquo;y soumettre servilement. Le cerveau est l&rsquo;organe du psychisme, mais il n&rsquo;en est pas la cause premi\u00e8re exclusive : la v\u00e9ritable source du contenu de la conscience ne r\u00e9side pas dans les circonvolutions c\u00e9r\u00e9brales elles-m\u00eames, mais dans le monde objectif que le cerveau refl\u00e8te \u00e0 travers la m\u00e9diation de l&rsquo;activit\u00e9 pratique du sujet.<\/p>\n<h3>8.3 La th\u00e9orie du reflet psychologique et ses lois dialectiques<\/h3>\n<p>Un pan substantiel de <em>L&rsquo;\u00catre et la conscience<\/em> est consacr\u00e9 \u00e0 la refonte critique de la c\u00e9l\u00e8bre <em>th\u00e9orie du reflet<\/em> formul\u00e9e par L\u00e9nine dans <em>Mat\u00e9rialisme et empiriocriticisme<\/em>. Trop souvent interpr\u00e9t\u00e9e de mani\u00e8re primaire par les manuels sovi\u00e9tiques comme un d\u00e9calque photographique et passif des choses dans l&rsquo;esprit, la notion de reflet est profond\u00e9ment m\u00e9tamorphos\u00e9e par Rubinstein. Il d\u00e9montre que le <strong>reflet psychique est un reflet subjectif du monde objectif<\/strong>, caract\u00e9ris\u00e9 par une nature fonci\u00e8rement active, anticipatrice et s\u00e9lective.<\/p>\n<p>Le reflet ne co\u00efncide jamais m\u00e9caniquement avec l&rsquo;objet physique per\u00e7u :<\/p>\n<ul>\n<li>Il est une reconstruction dynamique qui d\u00e9pend des besoins vitaux, des finalit\u00e9s op\u00e9rationnelles et du niveau de d\u00e9veloppement cognitif du sujet ;<\/li>\n<li>Le reflet mental poss\u00e8de une dimension \u00e9minemment prospective et t\u00e9l\u00e9ologique : il permet \u00e0 l&rsquo;homme d&rsquo;anticiper le cours des \u00e9v\u00e9nements mat\u00e9riels, de mod\u00e9liser les r\u00e9sultats futurs de ses actions avant m\u00eame de les ex\u00e9cuter et de corriger ses gestes en fonction des \u00e9carts observ\u00e9s par rapport au but vis\u00e9 ;<\/li>\n<li>Cette fonction d&rsquo;anticipation rompt d\u00e9finitivement avec le d\u00e9terminisme r\u00e9trospectif des machines m\u00e9caniques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, Rubinstein insiste sur le r\u00f4le transcendant du langage et des significations sociales dans l&rsquo;\u00e9laboration du reflet humain. Le reflet ne demeure pas prisonnier de l&rsquo;image sensorielle brute (la sensation imm\u00e9diate) ; gr\u00e2ce aux outils s\u00e9miotiques forg\u00e9s par l&rsquo;histoire humaine, il s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au statut de pens\u00e9e abstraite, de concept cat\u00e9goriel et de jugement logique. \u00c0 travers le langage, le reflet individuel s&rsquo;enrichit de toute la m\u00e9moire collective de l&rsquo;humanit\u00e9, transformant l&rsquo;universel en une dimension constitutive de la perception singuli\u00e8re de chaque homme.<\/p>\n<h2>9. La th\u00e9orie rubinsteinienne de la pens\u00e9e : Processus, analyse et synth\u00e8se<\/h2>\n<h3>9.1 La pens\u00e9e comme activit\u00e9 processuelle continue<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions exp\u00e9rimentales et th\u00e9oriques les plus brillantes de Rubinstein \u2014 d\u00e9velopp\u00e9e dans son trait\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9 de 1958, <em>De la pens\u00e9e et des voies de son investigation<\/em> (<em>O mychlenii i poutiakh ego issledovaniia<\/em>) \u2014 concerne la nature fondamentale des processus intellectuels. Rubinstein y d\u00e9clare une guerre r\u00e9solue \u00e0 ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab logicisme psychologique \u00bb et l&rsquo;\u00ab abstractionnisme intellectualiste \u00bb, qui ont traditionnellement r\u00e9ifi\u00e9 la pens\u00e9e humaine.<\/p>\n<p>Selon Rubinstein, la psychologie classique et la philosophie traditionnelle ont commis l&rsquo;erreur tragique de confondre la pens\u00e9e en tant que <strong>processus vivant<\/strong> (<em>protsess<\/em>) et la pens\u00e9e en tant que <strong>produit achev\u00e9<\/strong> (<em>prodoukt<\/em>). Les logiciens analysent des concepts p\u00e9trifi\u00e9s, des propositions formelles, des jugements fig\u00e9s et des syllogismes ordonn\u00e9s, croyant d\u00e9crire le fonctionnement r\u00e9el de l&rsquo;esprit. Or, la pens\u00e9e authentique n&rsquo;est jamais une simple manipulation m\u00e9canique de concepts pr\u00e9existants stock\u00e9s dans la m\u00e9moire : elle est un mouvement fluide, discontinu et ininterrompu de questionnement, d&rsquo;investigation et de restructuration du r\u00e9el.<\/p>\n<p>La pens\u00e9e \u00e9merge exclusivement lorsqu&rsquo;un obstacle cognitif surgit dans l&rsquo;activit\u00e9 pratique ou th\u00e9orique du sujet, c&rsquo;est-\u00e0-dire face \u00e0 une <em>situation probl\u00e9matique<\/em>. Rubinstein consacre des centaines de pages \u00e0 observer exp\u00e9rimentalement ce qu&rsquo;il nomme la \u00ab microgen\u00e8se \u00bb de la pens\u00e9e : les h\u00e9sitations, les amorces de raisonnement, les intuitions fulgurantes, les impasses f\u00e9condes et les remaniements successifs par lesquels un chercheur, un ouvrier ou un \u00e9colier parvient \u00e0 d\u00e9voiler les rapports cach\u00e9s d&rsquo;une situation complexe. La pens\u00e9e est avant tout un acte de travail mental d&rsquo;une plasticit\u00e9 infinie.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;op\u00e9ration fondamentale : L&rsquo;analyse par la synth\u00e8se<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de cette th\u00e9orie processuelle se trouve la d\u00e9couverte du m\u00e9canisme op\u00e9ratoire le plus c\u00e9l\u00e8bre de Rubinstein, devenu un classique de la psychologie cognitive russe : le principe de <strong>l&rsquo;analyse par la synth\u00e8se<\/strong> (<em>analiz tcherez sintez<\/em>). Rejetant l&rsquo;illusion selon laquelle l&rsquo;analyse ne serait qu&rsquo;une d\u00e9coupe anatomique passive et la synth\u00e8se une simple addition d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments disparates, Rubinstein r\u00e9v\u00e8le leur dialectique constitutive.<\/p>\n<p>L&rsquo;essence du processus de pens\u00e9e r\u00e9side dans la d\u00e9marche suivante : <em>l&rsquo;objet de la pens\u00e9e est continuellement inclus dans de nouvelles liaisons et relations avec d&rsquo;autres objets du monde ; en changeant ainsi de contexte synth\u00e9tique, il d\u00e9voile au sujet des propri\u00e9t\u00e9s, des qualit\u00e9s et des potentialit\u00e9s jusqu&rsquo;alors totalement invisibles<\/em>. Rubinstein d\u00e9crit cette dynamique avec une admirable clart\u00e9 :<\/p>\n<ol>\n<li>Le sujet est confront\u00e9 \u00e0 un objet ou \u00e0 un probl\u00e8me dont les traits initiaux semblent insurmontables ou opaques ;<\/li>\n<li>Par un effort de mise en relation (synth\u00e8se), il connecte cet objet \u00e0 un syst\u00e8me de r\u00e9f\u00e9rences in\u00e9dit ou \u00e0 d&rsquo;autres donn\u00e9es du probl\u00e8me ;<\/li>\n<li>Cette nouvelle mise en relation synth\u00e9tique permet imm\u00e9diatement de diss\u00e9quer l&rsquo;objet sous un angle nouveau (analyse) et de faire appara\u00eetre un aspect inaper\u00e7u ;<\/li>\n<li>Cet aspect nouvellement d\u00e9gag\u00e9 sert \u00e0 son tour de levier pour int\u00e9grer l&rsquo;objet dans une synth\u00e8se encore plus vaste, et ainsi de suite jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9solution du probl\u00e8me.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Au moyen de protocoles exp\u00e9rimentaux minutieux men\u00e9s avec des math\u00e9maticiens, des physiciens et des \u00e9tudiants confront\u00e9s \u00e0 des th\u00e9or\u00e8mes g\u00e9om\u00e9triques retors, Rubinstein prouve que la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;un don mystique ou d&rsquo;un hasard associatif, mais le r\u00e9sultat rigoureux de cette gymnastique dialectique o\u00f9 l&rsquo;analyse s&rsquo;engendre continuellement au sein de la synth\u00e8se r\u00e9gulatrice.<\/p>\n<h3>9.3 Le probl\u00e8me de la pens\u00e9e cr\u00e9atrice et de l&rsquo;insight<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie de l&rsquo;analyse par la synth\u00e8se permet \u00e0 Rubinstein de d\u00e9mythifier de mani\u00e8re spectaculaire le probl\u00e8me de la cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle et la notion d&rsquo;<em>insight<\/em> (ou intuition soudaine), popularis\u00e9e par les fondateurs de la Gestalt-th\u00e9orie comme Wolfgang K\u00f6hler. Les gestaltistes soutenaient que l&rsquo;illumination cr\u00e9atrice surgit de fa\u00e7on instantan\u00e9e, quasi magique, par une restructuration spontan\u00e9e du champ perceptif, sans lien de continuit\u00e9 avec les efforts discursifs ant\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Pour Rubinstein, l&rsquo;insight n&rsquo;a rien d&rsquo;un miracle discontinu. L&rsquo;illumination consciente et soudaine n&rsquo;est que le r\u00e9sultat terminal et visible d&rsquo;un travail pr\u00e9paratoire latent, invisible et extr\u00eamement dense d&rsquo;analyse par la synth\u00e8se. Si l&rsquo;ampoule s&rsquo;allume soudainement dans l&rsquo;esprit du savant ou de l&rsquo;artiste, c&rsquo;est parce que le sujet a pr\u00e9alablement fait pivoter l&rsquo;objet \u00e0 travers une multitude de r\u00e9seaux de relations conceptuelles, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la relation d\u00e9cisive trouve enfin son inscription fonctionnelle. L&rsquo;intuition n&rsquo;est pas l&rsquo;antith\u00e8se de la raison discursive, mais son accomplissement condens\u00e9 et ultra-rapide.<\/p>\n<p>Cette avanc\u00e9e th\u00e9orique a des r\u00e9percussions directes sur l&rsquo;enseignement des sciences et la formation \u00e0 l&rsquo;inventivit\u00e9 technologique. On ne peut pas enseigner la cr\u00e9ativit\u00e9 en ass\u00e9nant des formules toutes faites, mais on peut parfaitement entra\u00eener l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;art de l&rsquo;analyse par la synth\u00e8se en lui apprenant \u00e0 briser la \u00ab fixit\u00e9 fonctionnelle \u00bb des objets, \u00e0 faire varier d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les angles de mise en relation des pr\u00e9misses et \u00e0 formuler des hypoth\u00e8ses provisoires sans crainte de l&rsquo;erreur transitoire.<\/p>\n<h2>10. La psychologie de la personnalit\u00e9 et de l&rsquo;individualit\u00e9 chez Rubinstein<\/h2>\n<h3>10.1 La triade structurelle : Ce que l&rsquo;homme veut, ce qu&rsquo;il peut, ce qu&rsquo;il est<\/h3>\n<p>Dans ses travaux consacr\u00e9s \u00e0 la th\u00e9orie de la personnalit\u00e9 \u2014 dont les grandes lignes se trouvent magnifiquement synth\u00e9tis\u00e9es dans la derni\u00e8re partie de ses <em>Fondements<\/em> \u2014, Rubinstein refuse avec vigueur les approches typologiques rigides qui \u00e9tiquettent les individus selon des cat\u00e9gories caract\u00e9rielles statiques. La personnalit\u00e9 ne saurait \u00eatre comprise comme une collection m\u00e9canique de \u00ab traits \u00bb psychologiques juxtapos\u00e9s, mais comme une dynamique int\u00e9gr\u00e9e qu&rsquo;il articule autour d&rsquo;une triade structurelle fondamentale r\u00e9pondant \u00e0 trois interrogations existentielles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Ce que l&rsquo;homme veut<\/strong> (la sph\u00e8re directionnelle et motivationnelle) : Cette dimension englobe l&rsquo;ensemble des besoins biologiques et sociaux, les int\u00e9r\u00eats intellectuels, les d\u00e9sirs conscients, les id\u00e9aux \u00e9thiques et la vision du monde du sujet. Rubinstein nomme cette composante la <em>direction de la personnalit\u00e9<\/em> (<em>napravlennost litchnosti<\/em>). C&rsquo;est elle qui oriente dynamiquement l&rsquo;\u00e9nergie de l&rsquo;individu vers des buts signifiants.<\/li>\n<li><strong>Ce que l&rsquo;homme peut<\/strong> (la sph\u00e8re instrumentale et op\u00e9rationnelle) : Ce p\u00f4le comprend les aptitudes, les capacit\u00e9s cognitives et motrices, les talents, l&rsquo;intelligence op\u00e9ratoire et la plasticit\u00e9 d&rsquo;apprentissage. Il d\u00e9finit les moyens effectifs dont dispose le sujet pour mat\u00e9rialiser ses aspirations dans la r\u00e9alit\u00e9 objective.<\/li>\n<li><strong>Ce que l&rsquo;homme est<\/strong> (la sph\u00e8re caract\u00e9rielle et synth\u00e9tique) : Cette composante fusionne le temp\u00e9rament (les bases neurodynamiques h\u00e9rit\u00e9es) et le caract\u00e8re propre forg\u00e9 au creuset des \u00e9preuves de l&rsquo;existence. Le caract\u00e8re repr\u00e9sente la synth\u00e8se stable des modes habituels de r\u00e9action, de la volont\u00e9 morale et des attitudes fondamentales envers soi-m\u00eame, envers autrui et envers le travail.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Rubinstein, la grandeur ou la trag\u00e9die d&rsquo;une vie humaine r\u00e9side dans le jeu dialectique, souvent conflictuel et instable, entre ces trois p\u00f4les. Une personnalit\u00e9 n&rsquo;est harmonieuse que lorsque ses aspirations (ce qu&rsquo;elle veut) se trouvent en ad\u00e9quation avec ses capacit\u00e9s r\u00e9elles (ce qu&rsquo;elle peut), le tout port\u00e9 par une volont\u00e9 morale in\u00e9branlable (ce qu&rsquo;elle est). Les n\u00e9vroses et les crises existentielles naissent pr\u00e9cis\u00e9ment de la rupture de cet \u00e9quilibre dynamique.<\/p>\n<h3>10.2 Le probl\u00e8me des aptitudes et de la vocation<\/h3>\n<p>Abordant l&rsquo;\u00e9pineuse question des aptitudes (<em>sposobnosti<\/em>), Rubinstein s&rsquo;oppose avec une nettet\u00e9 intransigeante tant au biologisme h\u00e9r\u00e9ditariste \u2014 qui consid\u00e8re le talent ou le g\u00e9nie comme une dotation g\u00e9n\u00e9tique pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e inscrite dans le sang ou le cerveau d\u00e8s la conception \u2014 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9galitarisme abstrait qui nie la r\u00e9alit\u00e9 des diff\u00e9rences individuelles naturelles. Sa position dialectique \u00e9claire magnifiquement la complexit\u00e9 du probl\u00e8me.<\/p>\n<p>Il \u00e9tablit une distinction \u00e9pist\u00e9mologique cruciale entre les <strong>pr\u00e9dispositions anatomophysiologiques<\/strong> (<em>zadatki<\/em>) et les <strong>aptitudes r\u00e9elles<\/strong> (<em>sposobnosti<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Les pr\u00e9dispositions sont inn\u00e9es, naturelles et biologiques : il s&rsquo;agit des particularit\u00e9s structurelles des organes sensoriels, de la vitesse de propagation de l&rsquo;influx nerveux dans le cortex c\u00e9r\u00e9bral ou de la finesse de l&rsquo;analyseur auditif ;<\/li>\n<li>Ces pr\u00e9dispositions ne constituent jamais en elles-m\u00eames des aptitudes achev\u00e9es : un individu peut na\u00eetre avec une oreille musicale absolue sans jamais devenir un compositeur de g\u00e9nie ;<\/li>\n<li>L&rsquo;aptitude v\u00e9ritable est une formation psychologique synth\u00e9tique et complexe qui ne pr\u00e9existe pas \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 : <em>elle ne se forme, ne s&rsquo;aiguise et ne s&rsquo;actualise que dans et par l&rsquo;exercice acharn\u00e9 de l&rsquo;activit\u00e9 correspondante<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>On ne devient math\u00e9maticien qu&rsquo;en s&rsquo;adonnant \u00e0 la r\u00e9solution passionn\u00e9e de probl\u00e8mes math\u00e9matiques, on ne devient \u00e9crivain qu&rsquo;au contact du travail de la langue. Les pr\u00e9dispositions naturelles ne sont que des pr\u00e9misses biologiques plastiques, des potentialit\u00e9s ouvertes que seule l&rsquo;activit\u00e9 sociale, nourrie par le travail assidu et une passion d\u00e9vorante, peut convertir en capacit\u00e9s cr\u00e9atrices authentiques. Rubinstein restitue ainsi \u00e0 l&rsquo;effort personnel et \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation leur r\u00f4le souverain dans l&rsquo;\u00e9closion du g\u00e9nie humain.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;autor\u00e9gulation, la volont\u00e9 et la responsabilit\u00e9 morale<\/h3>\n<p>La personnalit\u00e9 rubinsteinienne culmine dans sa capacit\u00e9 supr\u00eame : l&rsquo;<strong>autor\u00e9gulation consciente<\/strong> de sa propre destin\u00e9e. \u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 des doctrines psychanalytiques qui soumettent le moi aux pulsions tyranniques de l&rsquo;inconscient ou des th\u00e9ories sociologiques qui font de l&rsquo;individu un simple rouage ali\u00e9n\u00e9 des structures de classe, Rubinstein r\u00e9habilite sans concession le concept de volont\u00e9 (<em>volia<\/em>) et de conscience morale.<\/p>\n<p>La volont\u00e9 ne d\u00e9signe pas pour lui un \u00ab coup de force \u00bb irrationnel ou une facult\u00e9 m\u00e9taphysique tomb\u00e9e du ciel. Elle est la r\u00e9gulation consciente, lucide et m\u00e9diatis\u00e9e de l&rsquo;action par le sujet lui-m\u00eame face \u00e0 des obstacles externes ou internes :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;acte volontaire authentique se caract\u00e9rise par la capacit\u00e9 de diff\u00e9rer la satisfaction d&rsquo;une pulsion imm\u00e9diate en vue de r\u00e9aliser un objectif sup\u00e9rieur \u00e0 long terme ;<\/li>\n<li>Il implique la d\u00e9lib\u00e9ration rationnelle, l&rsquo;\u00e9valuation critique des cons\u00e9quences \u00e9thiques de l&rsquo;acte et le courage d&rsquo;assumer pleinement le risque de la d\u00e9cision prise ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9mergence de la <em>conscience de soi<\/em> (<em>samosoznanie<\/em>) constitue le couronnement de cette autor\u00e9gulation : l&rsquo;homme ne se contente pas de conna\u00eetre le monde ext\u00e9rieur, il se prend lui-m\u00eame pour objet d&rsquo;examen critique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En devenant conscient de ses propres motivations, de ses limites et de ses forces, le sujet s&rsquo;\u00e9rige en v\u00e9ritable <strong>agent moral<\/strong>. Il cesse de subir son histoire pour en devenir l&rsquo;auteur responsable. Rubinstein r\u00e9introduit ainsi au c\u0153ur m\u00eame du mat\u00e9rialisme psychologique une conception grandiose de la dignit\u00e9 humaine, fond\u00e9e sur l&rsquo;imputabilit\u00e9 morale des actes commis au sein de la cit\u00e9.<\/p>\n<h2>11. \u00ab L&rsquo;Homme et le monde \u00bb : La r\u00e9flexion anthropologique et \u00e9thique ultime (1960)<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;\u00e9largissement philosophique des derni\u00e8res ann\u00e9es de vie<\/h3>\n<p>Sentant ses forces physiques d\u00e9cliner au tournant des ann\u00e9es 1960, frapp\u00e9 par de graves probl\u00e8mes cardiaques cons\u00e9cutifs aux pers\u00e9cutions subies lors de la p\u00e9riode stalinienne, Sergue\u00ef Rubinstein consacre les derniers souffles de son existence terrestre \u00e0 la r\u00e9daction d&rsquo;un texte d&rsquo;une saisissante \u00e9l\u00e9vation spirituelle : <em>L&rsquo;Homme et le monde<\/em> (<em>Tchelovek i mir<\/em>). Laiss\u00e9e inachev\u00e9e au moment de sa mort le 11 janvier 1960 \u00e0 Moscou, cette \u0153uvre testamentaire ne sera publi\u00e9e que bien des ann\u00e9es plus tard, en 1973, gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9votion de ses disciples.<\/p>\n<p>Dans ce testament m\u00e9taphysique, Rubinstein s&rsquo;affranchit d\u00e9finitivement des fronti\u00e8res disciplinaires \u00e9troites de la psychologie acad\u00e9mique pour embrasser une vaste <strong>ontologie philosophique de la condition humaine<\/strong>. Il op\u00e8re un retour spectaculaire aux sources humanistes de la philosophie universelle, relisant avec ferveur l&rsquo;<em>\u00c9thique<\/em> de Baruch Spinoza, les \u00e9crits de jeunesse de Marx, mais aussi les \u0153uvres de Dosto\u00efevski et de Tolsto\u00ef. Son ambition est rien moins que d&rsquo;\u00e9laborer une \u00e9thique int\u00e9grale pour les temps modernes, capable de conjurer tant les d\u00e9rives du nihilisme que les monstruosit\u00e9s des totalitarismes bureaucratiques.<\/p>\n<p>Rubinstein s&rsquo;interroge sur la place singuli\u00e8re qu&rsquo;occupe l&rsquo;homme au sein du cosmos infini. L&rsquo;univers n&rsquo;est pas un m\u00e9canisme aveugle et absurde, car en engendrant l&rsquo;homme par l&rsquo;\u00e9volution, la mati\u00e8re s&rsquo;est dot\u00e9e d&rsquo;un \u0153il pour se contempler elle-m\u00eame et d&rsquo;un c\u0153ur pour s&rsquo;\u00e9mouvoir de sa propre existence. L&rsquo;homme est l&rsquo;\u00eatre par qui le sens, la valeur et la v\u00e9rit\u00e9 adviennent dans le monde mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;humain comme \u00eatre d&rsquo;action, d&rsquo;amour et de relation<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus bouleversants de <em>L&rsquo;Homme et le monde<\/em> r\u00e9side dans la place centrale que Rubinstein accorde \u00e0 l&rsquo;<strong>Autre<\/strong> et \u00e0 la relation interpersonnelle comme fondement ontologique de la subjectivit\u00e9. Rompant avec l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique de la pens\u00e9e occidentale et avec le collectivisme d\u00e9personnalisant de la propagande sovi\u00e9tique officielle, il affirme avec une rare force proph\u00e9tique que l&rsquo;homme n&rsquo;existe v\u00e9ritablement que dans sa co-pr\u00e9sence avec autrui.<\/p>\n<p>Il forge une typologie fondamentale des relations humaines :<\/p>\n<ul>\n<li>La relation utilitaire ou r\u00e9ifiante, o\u00f9 autrui n&rsquo;est appr\u00e9hend\u00e9 que comme un moyen, un instrument au service de mes propres fins (l&rsquo;ali\u00e9nation supr\u00eame) ;<\/li>\n<li>La relation \u00e9thique authentique, o\u00f9 autrui est reconnu comme un sujet souverain, une fin absolue en soi, porteur d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 sacr\u00e9e et inviolable ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>amour<\/strong> (<em>lioubov<\/em>) et la sollicitude, que Rubinstein hisse au rang de cat\u00e9gorie philosophique supr\u00eame : l&rsquo;amour n&rsquo;est pas une simple \u00e9motion passag\u00e8re, mais le mode de perception ontologique le plus \u00e9lev\u00e9 par lequel un \u00eatre humain d\u00e9couvre l&rsquo;individualit\u00e9 irrempla\u00e7able et la valeur infinie d&rsquo;une autre personne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette r\u00e9flexion contient une critique implicite, mais d&rsquo;une audace inou\u00efe pour l&rsquo;URSS de son temps, de la r\u00e9ification des \u00eatres au sein de la machine \u00e9tatique. En rappelant que la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;a de valeur que si elle permet l&rsquo;\u00e9panouissement concret, sensible et libre de chaque individualit\u00e9 vivante, Rubinstein renoue avec le socialisme humaniste des origines, loin des caricatures de l&rsquo;homo sovieticus interchangeable.<\/p>\n<h3>11.3 La libert\u00e9 et la responsabilit\u00e9 existentielle dans le mat\u00e9rialisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage s&rsquo;ach\u00e8ve sur une m\u00e9ditation vertigineuse consacr\u00e9e \u00e0 la mort, \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 symbolique de l&rsquo;individu. Reprenant la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition spinoziste et marxiste de la libert\u00e9 comme \u00ab compr\u00e9hension de la n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb, Rubinstein en r\u00e9cuse l&rsquo;interpr\u00e9tation fataliste et r\u00e9sign\u00e9e. La libert\u00e9 n&rsquo;est pas la simple acceptation sto\u00efque de lois physiques ou sociales in\u00e9luctables ; elle est la capacit\u00e9 pratique de choisir, de poser de nouvelles fins et de transformer les conditions mat\u00e9rielles du devenir.<\/p>\n<p>Face aux \u00ab situations limites \u00bb de l&rsquo;histoire, l&rsquo;\u00eatre humain se trouve irr\u00e9m\u00e9diablement confront\u00e9 au drame du choix \u00e9thique personnel. M\u00eame sous les tyrannies les plus implacables, l&rsquo;homme conserve la libert\u00e9 ultime de refuser le mensonge, de pr\u00e9server son int\u00e9grit\u00e9 int\u00e9rieure et d&rsquo;assumer le co\u00fbt de sa dignit\u00e9 morale. Rubinstein parle ici en connaissance de cause, ayant lui-m\u00eame travers\u00e9 les purges et l&rsquo;ostracisme sans jamais consentir \u00e0 l&rsquo;abjuration publique de sa foi philosophique dans la raison humaine.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la mort physique individuelle, Rubinstein lui oppose une \u00e9mouvante doctrine de l&rsquo;<strong>immortalit\u00e9 historique et culturelle<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;homme ne dispara\u00eet pas dans le n\u00e9ant absolu si sa vie a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9e \u00e0 la cr\u00e9ation d&rsquo;\u0153uvres durables pour la collectivit\u00e9 humaine ;<\/li>\n<li>Tout acte de justice accompli, toute id\u00e9e vraie formul\u00e9e, tout objet d&rsquo;art cr\u00e9\u00e9 et tout acte d&rsquo;amour prodigu\u00e9 s&rsquo;incorporent d\u00e9finitivement dans le tissu de la culture mat\u00e9rielle et spirituelle de l&rsquo;humanit\u00e9 ;<\/li>\n<li>\u00c0 travers les g\u00e9n\u00e9rations qui s&rsquo;approprient ses \u0153uvres et prolongent son action, l&rsquo;individu continue de vivre au sein de l&rsquo;Histoire universelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce testament humaniste cl\u00f4t l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Rubinstein sur une note d&rsquo;une surprenante et troublante convergence avec les pr\u00e9occupations majeures de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Existentialisme\">existentialisme europ\u00e9en<\/a> contemporain de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9, r\u00e9\u00e9valuation critique et actualit\u00e9 internationale de Sergue\u00ef Rubinstein<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;influence sur les \u00e9coles psychologiques russes et post-sovi\u00e9tiques<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s la disparition de Rubinstein en 1960, son h\u00e9ritage th\u00e9orique a \u00e9t\u00e9 pieusement recueilli, approfondi et institutionnalis\u00e9 par une pl\u00e9iade de disciples \u00e9minents au sein de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences d&rsquo;URSS. Au premier rang de ceux-ci figure <strong>Andre\u00ef Vladimirovitch Brouchlinski<\/strong> (1933-2002), qui deviendra plus tard le directeur embl\u00e9matique de l&rsquo;Institut de psychologie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de Russie. Brouchlinski a d\u00e9velopp\u00e9 avec une rigueur admirable la th\u00e9orie rubinsteinienne de la pens\u00e9e en tant que processus non discursif, forgeant le paradigme f\u00e9cond de la <em>psychologie du sujet<\/em> (<em>psikhologuiia soubiekta<\/em>).<\/p>\n<p>Aux c\u00f4t\u00e9s de Brouchlinski, la psychologue <strong>Ksenia Alexandrovna Aboulkhanova-Slavska\u00efa<\/strong> a poursuivi la conceptualisation de la personnalit\u00e9 et de l&rsquo;activit\u00e9, \u00e9tudiant comment le sujet humain g\u00e8re et organise son propre \u00ab temps de vie \u00bb (<em>vremia jizni<\/em>) et assume la responsabilit\u00e9 de sa trajectoire existentielle. L&rsquo;\u00e9cole de Rubinstein a ainsi maintenu une influence majeure et continue en Russie, faisant contrepoids aux exc\u00e8s fonctionnalistes de l&rsquo;\u00e9cole de L\u00e9ontiev et pr\u00e9servant une tradition de haute rigueur philosophique et qualitative au sein des sciences cognitives sovi\u00e9tiques puis russes.<\/p>\n<p>Avec l&rsquo;effondrement de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique et l&rsquo;ouverture des archives secr\u00e8tes dans les ann\u00e9es 1990, une r\u00e9\u00e9valuation critique sans pr\u00e9c\u00e9dent a permis de red\u00e9couvrir les manuscrits originaux de Rubinstein d\u00e9barrass\u00e9s des coupes de la censure d&rsquo;\u00c9tat. Les historiens des sciences russes ont red\u00e9couvert en lui non pas un id\u00e9ologue du r\u00e9gime, mais l&rsquo;une des consciences morales les plus pures et les plus h\u00e9ro\u00efques de la pens\u00e9e russe du XXe si\u00e8cle, un penseur qui a su maintenir haut le flambeau de la rationalit\u00e9 critique au c\u0153ur m\u00eame des t\u00e9n\u00e8bres totalitaires.<\/p>\n<h3>12.2 La r\u00e9ception en Europe de l&rsquo;Ouest, en Am\u00e9rique latine et en Asie<\/h3>\n<p>La trajectoire internationale de l&rsquo;\u0153uvre de Rubinstein a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par de profonds contrastes g\u00e9ographiques et linguistiques. Dans le monde francophone, c&rsquo;est principalement par l&rsquo;entremise de psychologues de renom tels que Henri Wallon, Ren\u00e9 Zazzo et plus tard Lucien S\u00e8ve que les th\u00e8ses de Rubinstein ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9es et discut\u00e9es. S\u00e8ve, dans son ouvrage fondamental <em>Marxisme et th\u00e9orie de la personnalit\u00e9<\/em> (1969), s&rsquo;est largement inspir\u00e9 des r\u00e9flexions de Rubinstein pour penser la dialectique des rapports sociaux et de la biographie individuelle, reconnaissant en lui un ma\u00eetre incontest\u00e9 de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<p>En Allemagne, les <em>Fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;une traduction monumentale en R\u00e9publique d\u00e9mocratique allemande d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1950, influen\u00e7ant profond\u00e9ment l&rsquo;\u00e9cole de la <em>Kritische Psychologie<\/em> (psychologie critique) d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 Berlin-Ouest par Klaus Holzkamp. Ce dernier a mobilis\u00e9 le principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9 pour d\u00e9construire les fondements id\u00e9ologiques et positivistes de la psychologie acad\u00e9mique bourgeoise.<\/p>\n<p>En Am\u00e9rique latine \u2014 tout particuli\u00e8rement au Br\u00e9sil, au Mexique et \u00e0 Cuba \u2014, les \u00e9crits de Rubinstein ont trouv\u00e9 une r\u00e9sonance puissante dans les milieux de la p\u00e9dagogie de la lib\u00e9ration et de la neuropsychologie, o\u00f9 ils sont couramment confront\u00e9s et articul\u00e9s aux travaux de Lev Vygotski et de Paulo Freire. En Chine populaire, l&rsquo;\u0153uvre de Rubinstein fait l&rsquo;objet depuis trois d\u00e9cennies d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat acad\u00e9mique massif, ses trait\u00e9s \u00e9tant constamment r\u00e9\u00e9dit\u00e9s et \u00e9tudi\u00e9s au sein des d\u00e9partements de philosophie et de psychologie comme le mod\u00e8le insurpass\u00e9 d&rsquo;une int\u00e9gration harmonieuse entre la dialectique mat\u00e9rialiste et les sciences cognitives empiriques.<\/p>\n<h3>12.3 R\u00e9sonances contemporaines : Sciences cognitives situ\u00e9es et ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;\u0153uvre centenaire de Sergue\u00ef Rubinstein conna\u00eet une actualit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique saisissante, trouvant des \u00e9chos spectaculaires au sein des courants les plus novateurs des neurosciences et des sciences cognitives contemporaines. Alors que le paradigme cognitiviste classique (le mod\u00e8le computationnel de l&rsquo;esprit comme ordinateur traitant des symboles abstraits) montre aujourd&rsquo;hui ses limites irr\u00e9m\u00e9diables, les chercheurs se tournent massivement vers les th\u00e9ories de la <strong>cognition incarn\u00e9e, situ\u00e9e et \u00e9nactive<\/strong> (<em>embodied and enactive cognition<\/em>), popularis\u00e9es notamment par Francisco Varela, Evan Thompson et Shaun Gallagher.<\/p>\n<p>Or, les principes fondamentaux de cette r\u00e9volution cognitive contemporaine avaient \u00e9t\u00e9 anticip\u00e9s avec un demi-si\u00e8cle d&rsquo;avance par Rubinstein :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un logiciel d\u00e9sincarn\u00e9 tournant dans un cerveau isol\u00e9, mais un processus dynamique \u00e9mergent, indissociable de l&rsquo;action motrice concr\u00e8te du corps au sein d&rsquo;un environnement physique et culturel ;<\/li>\n<li>L&rsquo;agentivit\u00e9, l&rsquo;autor\u00e9gulation et le couplage structurel entre l&rsquo;organisme et le milieu trouvent dans le principe de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9 une fondation conceptuelle d&rsquo;une incomparable rigueur ;<\/li>\n<li>Dans le champ de l&rsquo;ergonomie cognitive et des interactions homme-machine (IHM), les mod\u00e8les rubinsteiniens de l&rsquo;analyse par la synth\u00e8se et du r\u00f4le des m\u00e9diations instrumentales fournissent des grilles d&rsquo;analyse d&rsquo;une \u00e9tonnante efficacit\u00e9 pour concevoir des environnements technologiques intelligents respectueux de la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;utilisateur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Face aux d\u00e9rives r\u00e9currentes d&rsquo;un n\u00e9o-r\u00e9ductionnisme neuroscientifique triomphant qui pr\u00e9tend aujourd&rsquo;hui dissoudre la conscience morale, le libre arbitre et la responsabilit\u00e9 politique dans la seule imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle, la grande le\u00e7on de Sergue\u00ef Rubinstein demeure plus que jamais n\u00e9cessaire : le cerveau humain n&rsquo;est que l&rsquo;instrument biologique d&rsquo;un sujet historique vivant, et c&rsquo;est seulement dans la praxis sociale, dans le dialogue avec autrui et dans l&rsquo;engagement cr\u00e9ateur au sein du monde que l&rsquo;esprit humain conquiert sa v\u00e9rit\u00e9, sa dignit\u00e9 et sa libert\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Aboulkhanova-Slavska\u00efa, K. A. (1973). <em>De\u00efatelnost i psikhologuiia litchnosti<\/em> [L&rsquo;activit\u00e9 et la psychologie de la personnalit\u00e9]. Naouka.<\/li>\n<li>Brouchlinski, A. V. (1979). <em>Mychlenie i prognozirovanie<\/em> [Pens\u00e9e et anticipation]. Mysl.<\/li>\n<li>Brouchlinski, A. V. (1996). <em>Soubiekt : mychlenie, outchenie, voobrazhenie<\/em> [Le sujet : pens\u00e9e, apprentissage, imagination]. Institut de psychologie de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de Russie.<\/li>\n<li>Cohen, H. (1902). <em>Logik der reinen Erkenntnis<\/em> [Logique de la connaissance pure]. Bruno Cassirer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/logikderreinener00coheuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/logikderreinener00coheuoft<\/a><\/li>\n<li>L\u00e9ontiev, A. N. (1975). <em>De\u00efatelnost. Soznanie. Litchnost<\/em> [Activit\u00e9, conscience, personnalit\u00e9]. Politizdat.<\/li>\n<li>Natorp, P. (1912). <em>Allgemeine Psychologie nach kritischer Methode<\/em> [Psychologie g\u00e9n\u00e9rale selon la m\u00e9thode critique]. J.C.B. Mohr. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/allgemeinepsycho00natouoft\">https:\/\/archive.org\/details\/allgemeinepsycho00natouoft<\/a><\/li>\n<li>Payne, T. R. (1968). <em>S. L. Rubinstejn and the philosophical foundations of Soviet psychology<\/em>. D. Reidel Publishing Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-010-3402-9\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/978-94-010-3402-9<\/a><\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1934). Problemy psikhologuii v troudakh K. Marksa [Les probl\u00e8mes de la psychologie dans les travaux de K. Marx]. <em>Sovetska\u00efa Psikhotekhnika<\/em>, 7(1), 3-20.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1940). <em>Osnovy obchtche\u00ef psikhologuii<\/em> [Les fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale] (1re \u00e9d.). Outchpedguiz.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1946). <em>Osnovy obchtche\u00ef psikhologuii<\/em> [Les fondements de la psychologie g\u00e9n\u00e9rale] (2e \u00e9d. augment\u00e9e). Outchpedguiz.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1957). <em>Bytie i soznanie : O meste psikhitcheskogo vo vseobchtche\u00ef vzaimosviazi iavleni\u00ef materialnogo mira<\/em> [L&rsquo;\u00eatre et la conscience : De la place du psychique dans l&rsquo;interconnexion universelle des ph\u00e9nom\u00e8nes du monde mat\u00e9riel]. \u00c9ditions de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1958). <em>O mychlenii i poutiakh ego issledovaniia<\/em> [De la pens\u00e9e et des voies de son investigation]. \u00c9ditions de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1959). <em>Printsipy i pouti razvitiia psikhologuii<\/em> [Principes et voies de d\u00e9veloppement de la psychologie]. \u00c9ditions de l&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de l&rsquo;URSS.<\/li>\n<li>Rubinstein, S. L. (1973). <em>Tchelovek i mir<\/em> [L&rsquo;homme et le monde]. Naouka.<\/li>\n<li>S\u00e8ve, L. (1969). <em>Marxisme et th\u00e9orie de la personnalit\u00e9<\/em>. \u00c9ditions Sociales.<\/li>\n<li>Vygotski, L. S. (1934). <em>Mychlenie i retch<\/em> [Pens\u00e9e et langage]. Sotsekgiz.<\/li>\n<li>Wallon, H. (1951). La psychologie sovi\u00e9tique et la th\u00e9orie du reflet. <em>La Pens\u00e9e<\/em>, 35, 19-24.<\/li>\n<li>Zazzo, R. (1947). Les tendances fondamentales de la psychologie sovi\u00e9tique. <em>L&rsquo;Ann\u00e9e psychologique<\/em>, 47-48, 228-245. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.3406\/psy.1946.8288\">https:\/\/doi.org\/10.3406\/psy.1946.8288<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie sur Sergue\u00ef Rubinstein (1889-1960), pionnier de la psychologie sovi\u00e9tique et th\u00e9oricien de l&rsquo;unit\u00e9 de la conscience et de l&rsquo;activit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,11129],"tags":[27856,22953,1520,11130,1517],"class_list":["post-17866","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive-et-theorique","tag-conscience-et-activite","tag-epistemologie-de-la-psychologie","tag-psychologie-sovietique","tag-serguei-rubinstein","tag-theorie-de-lactivite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17866","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17866"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17866\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17866"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17866"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17866"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}