{"id":17836,"date":"2026-10-15T23:55:25","date_gmt":"2026-10-15T23:55:25","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/sandra-bem-1944-2014-psychologie-genre\/"},"modified":"2026-10-15T23:55:25","modified_gmt":"2026-10-15T23:55:25","slug":"sandra-bem-1944-2014-psychologie-genre","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=sandra-bem-1944-2014-psychologie-genre","title":{"rendered":"Sandra Bem &#8211; 1944 2014"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la psychologie contemporaine est jalonn\u00e9e de ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques majeures, mais peu d&rsquo;entre elles ont \u00e9branl\u00e9 aussi profond\u00e9ment les fondements socioculturels et scientifiques de leur \u00e9poque que les travaux pionniers de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Sandra_Bem\">Sandra Ruth Lipsitz Bem<\/a> (1944-2014). Figure de proue de la psychologie f\u00e9ministe et th\u00e9oricienne visionnaire de la cognition sociale, Bem a consacr\u00e9 son existence intellectuelle et personnelle \u00e0 d\u00e9manteler ce qui apparaissait jusqu&rsquo;alors comme un imp\u00e9ratif biologique et moral immuable : la bipolarit\u00e9 stricte et hi\u00e9rarchis\u00e9e des sexes. En introduisant le concept novateur d&rsquo;androgynie psychologique au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, puis en forgeant la th\u00e9orie des sch\u00e9mas de genre (<em>Gender Schema Theory<\/em>), elle a op\u00e9r\u00e9 un basculement paradigmatique d\u00e9cisif, d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;analyse de la pr\u00e9tendue \u00ab nature \u00bb f\u00e9minine ou masculine vers les structures cognitives et soci\u00e9tales qui fabriquent, perp\u00e9tuent et naturalisent la binarit\u00e9.<\/p>\n<p>N\u00e9e dans un milieu ouvrier au sein duquel les contraintes \u00e9conomiques et mat\u00e9rielles entravaient l&rsquo;\u00e9panouissement individuel, Sandra Bem a tr\u00e8s t\u00f4t per\u00e7u la violence insidieuse des assignations normatives de genre. Son parcours acad\u00e9mique \u00e9tincelant, traversant des institutions prestigieuses telles que l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon, l&rsquo;Universit\u00e9 du Michigan, l&rsquo;Universit\u00e9 Stanford et enfin l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell, t\u00e9moigne d&rsquo;une volont\u00e9 farouche de confronter les m\u00e9thodologies empiriques les plus rigoureuses aux pr\u00e9jug\u00e9s id\u00e9ologiques de son temps. Loin de s&rsquo;enfermer dans une tour d&rsquo;ivoire universitaire d\u00e9connect\u00e9e du r\u00e9el, elle s&rsquo;est illustr\u00e9e par une coh\u00e9rence existentielle rare, exp\u00e9rimentant dans sa propre vie conjugale et parentale les principes d&rsquo;une \u00e9ducation non sexiste et d&rsquo;un partage \u00e9galitaire absolu des r\u00f4les domestiques et professionnels.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 son ultime souffle, marqu\u00e9 par une lutte lucide et d\u00e9termin\u00e9e contre la maladie d&rsquo;Alzheimer, Sandra Bem a incarn\u00e9 une philosophie de l&rsquo;autonomie souveraine et de la libert\u00e9 individuelle. Son suicide assist\u00e9 en mai 2014, orchestr\u00e9 de mani\u00e8re sereine et rationnelle avant que la pathologie neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative ne d\u00e9truise irr\u00e9m\u00e9diablement sa conscience r\u00e9flexive, constitue l&rsquo;\u00e9pilogue tragique mais h\u00e9ro\u00efque d&rsquo;une trajectoire d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination. Cet article propose une exploration int\u00e9grale et approfondie de sa vie, de ses innovations m\u00e9thodologiques r\u00e9volutionnaires, de son combat \u00e9pist\u00e9mologique contre l&rsquo;androcentrisme et de l&rsquo;h\u00e9ritage p\u00e9renne qu&rsquo;elle l\u00e8gue aux sciences humaines, aux \u00e9tudes sur le genre et \u00e0 la qu\u00eate universelle d&rsquo;\u00e9mancipation humaine.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se d&rsquo;une pionni\u00e8re (1944-1965)<\/h2>\n<h3>1.1 Jeunesse \u00e0 Pittsburgh et milieu familial<\/h3>\n<p>Sandra Ruth Lipsitz na\u00eet le 22 juin 1944 \u00e0 Pittsburgh, en Pennsylvanie, dans un foyer modeste issu de la classe ouvri\u00e8re juive ashk\u00e9naze. Sa m\u00e8re, Lillian, travaille comme secr\u00e9taire, tandis que son p\u00e8re, Peter Lipsitz, exerce la profession de commis des postes. L&rsquo;atmosph\u00e8re familiale est marqu\u00e9e par une tension permanente et par des conflits domestiques r\u00e9currents, reflets des frustrations d&rsquo;un couple enferm\u00e9 dans des r\u00f4les \u00e9conomiques et conjugaux ali\u00e9nants. La jeune Sandra observe avec une acuit\u00e9 pr\u00e9coce les dynamiques asym\u00e9triques qui gouvernent l&rsquo;intimit\u00e9 de ses parents. Sa m\u00e8re manifeste une profonde amertume face \u00e0 la subordination financi\u00e8re et domestique impos\u00e9e aux femmes de son \u00e9poque, une ranc\u0153ur qui se traduit au quotidien par des crises d&rsquo;angoisse et un sentiment diffus d&rsquo;injustice existentielle. Cette observation directe des ravages psychologiques caus\u00e9s par la division sexu\u00e9e traditionnelle du travail constitue le premier terreau \u00e9motionnel et politique de la future chercheuse.<\/p>\n<p>Refusant visc\u00e9ralement le destin d&rsquo;effacement prescrit aux jeunes filles de son milieu, Sandra d\u00e9veloppe d\u00e8s l&rsquo;enfance une aversion marqu\u00e9e pour les conventions esth\u00e9tiques et comportementales de la f\u00e9minit\u00e9 des ann\u00e9es 1950. Elle refuse cat\u00e9goriquement de porter des jupes ou des robes \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire, d\u00e9fiant le r\u00e8glement vestimentaire institutionnel au point de contraindre l&rsquo;administration scolaire \u00e0 des n\u00e9gociations exceptionnelles. Ce refus d&rsquo;endosser la parure impos\u00e9e n&rsquo;est pas un simple caprice enfantin, mais le signe annonciateur d&rsquo;une r\u00e9bellion m\u00e9taphysique contre la fabrique sociale de l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 f\u00e9minine. Elle per\u00e7oit avec une grande nettet\u00e9 que les v\u00eatements prescrits aux filles entravent leurs mouvements corporels, brident leur libert\u00e9 d&rsquo;exploration motrice et symbolisent une disponibilit\u00e9 passive incompatible avec ses aspirations d&rsquo;ind\u00e9pendance intellectuelle et physique.<\/p>\n<p>Le milieu socioculturel juif de Pittsburgh, tout en maintenant des structures patriarcales traditionnelles, accorde une valeur primordiale \u00e0 l&rsquo;\u00e9rudition, \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation intellectuelle et au d\u00e9bat dialectique. Cette valorisation du savoir permet \u00e0 Sandra d&rsquo;investir massivement le champ scolaire comme un vecteur d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;affirmation personnelle. Prot\u00e9g\u00e9e par son statut d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve brillante, elle compense les ins\u00e9curit\u00e9s mat\u00e9rielles et affectives de son environnement par une ma\u00eetrise intellectuelle pr\u00e9coce. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode de formation primaire et secondaire que s&rsquo;ancre sa conviction fondamentale : les diff\u00e9rences de comportement observ\u00e9es entre hommes et femmes ne rel\u00e8vent aucunement d&rsquo;un ordre naturel ou divin, mais d\u00e9coulent d&rsquo;un conditionnement social minutieux et coercitif qu&rsquo;il conviendra, un jour, de d\u00e9construire m\u00e9thodiquement.<\/p>\n<h3>1.2 Formation acad\u00e9mique initiale \u00e0 Carnegie Mellon<\/h3>\n<p>En 1961, Sandra Lipsitz fait son entr\u00e9e au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cmu.edu\/\">Carnegie Institute of Technology<\/a> (aujourd&rsquo;hui l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon) pour y entreprendre des \u00e9tudes de premier cycle en psychologie. Ce choix disciplinaire s&rsquo;impose \u00e0 elle comme une n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de comprendre les rouages invisibles de l&rsquo;esprit humain et les m\u00e9canismes psychologiques pr\u00e9sidant \u00e0 la soumission aux normes sociales. D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es universitaires, elle se distingue par sa rigueur m\u00e9thodologique et son esprit critique ac\u00e9r\u00e9, dans un contexte acad\u00e9mique o\u00f9 les d\u00e9partements de psychologie restent largement domin\u00e9s par le b\u00e9haviorisme radical et un conservatisme institutionnel \u00e9touffant. Elle y d\u00e9couvre la puissance des m\u00e9thodologies exp\u00e9rimentales et l&rsquo;\u00e9mergence balbutiante de la psychologie cognitive, qui propose de r\u00e9introduire l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9tats mentaux internes au c\u0153ur de la d\u00e9marche scientifique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience universitaire de Sandra Lipsitz est \u00e9galement celle d&rsquo;une confrontation directe et brutale avec les biais institutionnels et sexistes du monde acad\u00e9mique des ann\u00e9es 1960. Les \u00e9tudiantes y sont ouvertement d\u00e9courag\u00e9es d&rsquo;envisager des carri\u00e8res dans la recherche fondamentale de haut niveau, le corps enseignant les orientant de mani\u00e8re st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e vers le travail social, l&rsquo;orientation scolaire ou le r\u00f4le d&rsquo;\u00e9pouse d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 la carri\u00e8re de leur futur mari. Indign\u00e9e par cette condescendance syst\u00e9mique, Lipsitz refuse de se conformer \u00e0 ces attentes r\u00e9ductrices. Elle s&rsquo;investit corps et \u00e2me dans les laboratoires de recherche exp\u00e9rimentale, passant des nuits enti\u00e8res \u00e0 concevoir des protocoles de tests, \u00e0 manipuler des donn\u00e9es quantitatives et \u00e0 analyser des temps de r\u00e9action, d\u00e9montrant une ma\u00eetrise technique irr\u00e9prochable qui force le respect de ses professeurs les plus sceptiques.<\/p>\n<p>Cette immersion acad\u00e9mique lui offre les outils \u00e9pist\u00e9mologiques indispensables pour transcender la simple r\u00e9volte \u00e9motionnelle. Elle comprend que pour dynamiter l&rsquo;id\u00e9ologie patriarcale, l&rsquo;indignation morale ne suffit pas : il est indispensable de forger des instruments psychom\u00e9triques irr\u00e9futables et de ma\u00eetriser parfaitement la m\u00e9thodologie empirique dominante pour retourner ses propres armes contre les pr\u00e9suppos\u00e9s sexistes de la science officielle. L&rsquo;environnement intellectuel de Carnegie Mellon, \u00e0 la pointe de l&rsquo;analyse computationnelle naissante et de la psychologie cognitive naissante sous l&rsquo;impulsion de figures telles qu&rsquo;Herbert Simon, offre \u00e0 la jeune \u00e9tudiante un cadre conceptuel rigoureux qui nourrira, quelques ann\u00e9es plus tard, ses r\u00e9flexions sur les structures cognitives organisatrices de la m\u00e9moire et de l&rsquo;attention.<\/p>\n<h3>1.3 Rencontre et alliance intellectuelle avec Daryl Bem<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1964 marque un tournant d\u00e9cisif dans l&rsquo;existence de Sandra Lipsitz avec sa rencontre avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Daryl_Bem\">Daryl Bem<\/a>, jeune professeur assistant de psychologie sociale fra\u00eechement dipl\u00f4m\u00e9 de l&rsquo;Universit\u00e9 du Michigan. Daryl Bem, d\u00e9j\u00e0 reconnu pour sa th\u00e9orie novatrice de la perception de soi (<em>Self-Perception Theory<\/em>), est un chercheur brillant, anticonformiste et profond\u00e9ment sensible aux questions d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des droits civiques. Entre les deux jeunes intellectuels, l&rsquo;attraction est imm\u00e9diate, fond\u00e9e sur une complicit\u00e9 th\u00e9orique \u00e9lective et une vision partag\u00e9e de la justice sociale. Daryl per\u00e7oit instantan\u00e9ment en Sandra une partenaire intellectuelle de premier ordre, dont la vivacit\u00e9 d&rsquo;esprit et l&rsquo;originalit\u00e9 conceptuelle \u00e9galent, voire surpassent, les siennes.<\/p>\n<p>Leur mariage, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en 1965, constitue en lui-m\u00eame une d\u00e9claration politique d&rsquo;avant-garde. Conscients que le mariage bourgeois traditionnel constitue historiquement l&rsquo;instrument premier de la subordination l\u00e9gale et mat\u00e9rielle des femmes, Sandra et Daryl r\u00e9digent un v\u00e9ritable \u00ab contrat de mariage \u00e9galitaire \u00bb. Ce document pionnier formalise par \u00e9crit le refus absolu des r\u00f4les de genre conventionnels : ils conviennent d&rsquo;un partage strictement \u00e9galitaire des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res, de la cuisine, de la future charge parentale, ainsi que d&rsquo;une gestion \u00e9quitable de leurs opportunit\u00e9s professionnelles respectives, stipulant qu&rsquo;aucune carri\u00e8re individuelle ne prendra le pas sur l&rsquo;autre lors d&rsquo;\u00e9ventuels d\u00e9m\u00e9nagements acad\u00e9miques. Cet accord, hautement m\u00e9diatis\u00e9 plus tard par la presse g\u00e9n\u00e9raliste et les mouvements f\u00e9ministes naissants, mat\u00e9rialise l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une existence conjugale o\u00f9 l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 th\u00e9orique se traduit en actes quotidiens.<\/p>\n<p>Sur le plan scientifique, cette union marque le d\u00e9but d&rsquo;une fructueuse collaboration multidisciplinaire. Alliant l&rsquo;expertise de Daryl en psychologie sociale exp\u00e9rimentale et la finesse de Sandra dans l&rsquo;analyse du d\u00e9veloppement cognitif et des r\u00f4les de sexe, le couple publie d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1960 des articles remarqu\u00e9s sur la fa\u00e7on dont les croyances relatives aux femmes sont insidieusement inculqu\u00e9es par la socialisation. Ils d\u00e9veloppent conjointement le concept de \u00ab non-conscious ideology \u00bb (id\u00e9ologie non consciente), d\u00e9montrant avec brio que les pr\u00e9suppos\u00e9s sur la nature f\u00e9minine sont d&rsquo;autant plus puissants et pernicieux qu&rsquo;ils sont assimil\u00e9s sans remise en question d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, sous l&rsquo;apparence trompeuse du bon sens universel et de la convenance naturelle.<\/p>\n<h2>2. Trajectoire doctorale et d\u00e9buts acad\u00e9miques \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Michigan<\/h2>\n<h3>2.1 Le parcours doctoral en psychologie du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son baccalaur\u00e9at universitaire, Sandra Bem poursuit ses \u00e9tudes doctorales \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/umich.edu\/\">Universit\u00e9 du Michigan<\/a> \u00e0 Ann Arbor, alors consid\u00e9r\u00e9e comme l&rsquo;un des \u00e9picentres mondiaux de la psychologie sociale, exp\u00e9rimentale et du d\u00e9veloppement. Sous la direction acad\u00e9mique de mentors bienveillants mais exigeants, elle entreprend des recherches approfondies sur le d\u00e9veloppement cognitif de l&rsquo;enfant, s&rsquo;int\u00e9ressant particuli\u00e8rement aux m\u00e9canismes de r\u00e9solution de probl\u00e8mes et aux processus par lesquels la pens\u00e9e verbale parvient \u00e0 guider, r\u00e9guler et inhiber le comportement moteur chez les jeunes sujets. Ces travaux s&rsquo;inscrivent dans le sillage direct des th\u00e9ories historico-culturelles de Lev Vygotski et des mod\u00e8les op\u00e9ratoires de Jean Piaget, dont elle assimile les paradigmes avec une rare virtuosit\u00e9.<\/p>\n<p>Sa th\u00e8se de doctorat, achev\u00e9e et soutenue avec succ\u00e8s en 1968, porte sur l&rsquo;utilisation du langage int\u00e9rieur par l&rsquo;enfant comme moyen d&rsquo;autor\u00e9gulation face \u00e0 des t\u00e2ches cognitives complexes. Sandra Bem y d\u00e9montre comment l&rsquo;internalisation des m\u00e9diateurs s\u00e9miotiques et des consignes linguistiques permet \u00e0 l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la seule r\u00e9activit\u00e9 impulsive face aux stimuli perceptifs imm\u00e9diats. Ce travail, bien que centr\u00e9 sur la psychologie cognitive fondamentale, s&rsquo;av\u00e8re fondamental pour l&rsquo;\u00e9laboration ult\u00e9rieure de ses concepts sur le genre. Il lui permet de comprendre de l&rsquo;int\u00e9rieur comment des constructs symboliques, appris par l&rsquo;interm\u00e9diaire du langage social, se transforment en structures cognitives profondes capables d&rsquo;ordonner la perception, de filtrer les stimuli environnementaux et d&rsquo;orienter durablement la conduite humaine.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience \u00e0 Ann Arbor renforce \u00e9galement son engagement politique. La fin des ann\u00e9es 1960 est une \u00e9poque de contestation \u00e9tudiante majeure, marqu\u00e9e par les manifestations contre la guerre du Vietnam, la mont\u00e9e en puissance du mouvement des droits civiques (Black Power) et l&rsquo;\u00e9closion du <em>Women&rsquo;s Liberation Movement<\/em>. Sandra Bem participe activement \u00e0 ces dynamiques d&rsquo;\u00e9mancipation collective, constatant cependant avec regret que les leaders masculins de la Nouvelle Gauche reproduisent trop souvent les sch\u00e9mas patriarcaux les plus archa\u00efques en cantonnant leurs camarades f\u00e9minines \u00e0 des r\u00f4les de secr\u00e9tariat ou de logistique. Cette prise de conscience acc\u00e9l\u00e8re sa volont\u00e9 d&rsquo;appliquer les outils de la rigueur scientifique \u00e0 la contestation m\u00e9thodique de l&rsquo;oppression genr\u00e9e.<\/p>\n<h3>2.2 Nomination \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Stanford et premi\u00e8res recherches<\/h3>\n<p>En 1971, apr\u00e8s un passage par l&rsquo;Universit\u00e9 Carnegie Mellon o\u00f9 elle a enseign\u00e9 bri\u00e8vement en tant que professeure assistante, Sandra Bem est recrut\u00e9e au sein du d\u00e9partement de psychologie de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.stanford.edu\/\">Universit\u00e9 Stanford<\/a> en Californie. Stanford constitue un environnement intellectuel stimulant, marqu\u00e9 par les exp\u00e9riences audacieuses de Philip Zimbardo et les recherches d&rsquo;Albert Bandura sur l&rsquo;apprentissage social. Cependant, Bem est confront\u00e9e \u00e0 une structure professorale presque exclusivement masculine, o\u00f9 les femmes sont trait\u00e9es avec une condescendance feutr\u00e9e et maintenues \u00e0 la marge des r\u00e9seaux de pouvoir informels. Elle ne se laisse nullement intimider et entreprend imm\u00e9diatement des recherches novatrices destin\u00e9es \u00e0 rendre visibles les m\u00e9canismes occultes de la discrimination sexuelle dans la sph\u00e8re professionnelle.<\/p>\n<p>Parmi ses premi\u00e8res contributions empiriques majeures figurent ses recherches exp\u00e9rimentales sur la s\u00e9gr\u00e9gation genr\u00e9e dans les offres d&#8217;emploi. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les journaux s\u00e9parent couramment les annonces en colonnes \u00ab Hommes \u00bb et \u00ab Femmes \u00bb, Bem con\u00e7oit un protocole exp\u00e9rimental ing\u00e9nieux visant \u00e0 tester l&rsquo;impact psychologique de cette s\u00e9gr\u00e9gation textuelle. En manipulant la pr\u00e9sentation d&rsquo;annonces pour des postes traditionnellement masculins ou f\u00e9minins, elle d\u00e9montre que les femmes poss\u00e9dant des comp\u00e9tences identiques h\u00e9sitent de mani\u00e8re significative \u00e0 postuler lorsque l&rsquo;annonce est r\u00e9dig\u00e9e dans un format genr\u00e9 ou plac\u00e9e dans une colonne masculine. Elle prouve que le langage des offres d&#8217;emploi fonctionne comme un puissant m\u00e9canisme de dissuasion psychologique, int\u00e9rioris\u00e9 par les candidates sous la forme d&rsquo;un sentiment d&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 ou d&rsquo;inad\u00e9quation personnelle.<\/p>\n<p>Ces \u00e9tudes d\u00e9montrent \u00e9galement que la discrimination \u00e0 l&#8217;embauche ne r\u00e9sulte pas n\u00e9cessairement d&rsquo;une hostilit\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e ou d&rsquo;un rejet conscient des femmes par les employeurs, mais de st\u00e9r\u00e9otypes cognitifs implicites qui associent automatiquement des comp\u00e9tences comportementales (autorit\u00e9, esprit de d\u00e9cision, sens logique) \u00e0 la masculinit\u00e9, et des traits de passivit\u00e9 ou d&rsquo;\u00e9motivit\u00e9 \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9. Sandra Bem montre ainsi avec une rigueur statistique \u00e9clatante que le march\u00e9 du travail am\u00e9ricain produit et reproduit activement des disparit\u00e9s salariales injustifi\u00e9es en s&rsquo;appuyant sur ces st\u00e9r\u00e9otypes discursifs, verrouillant l&rsquo;acc\u00e8s des femmes aux emplois les mieux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s et les plus prestigieux de l&rsquo;\u00e9conomie.<\/p>\n<h3>2.3 T\u00e9moignages experts et impact sur les politiques publiques<\/h3>\n<p>La port\u00e9e des recherches men\u00e9es par Sandra Bem d\u00e9passe tr\u00e8s rapidement les fronti\u00e8res du monde acad\u00e9mique pour investir le champ judiciaire et l\u00e9gislatif. En 1972 et 1973, elle est sollicit\u00e9e par l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.eeoc.gov\/\">Equal Employment Opportunity Commission<\/a> (EEOC) du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral des \u00c9tats-Unis pour t\u00e9moigner en tant qu&rsquo;experte psychologue dans le cadre du proc\u00e8s monumental intent\u00e9 contre le g\u00e9ant am\u00e9ricain des t\u00e9l\u00e9communications, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/AT%26T\">AT&#038;T<\/a>. Cette entreprise, alors l&rsquo;un des plus grands employeurs priv\u00e9s du pays, pratiquait une s\u00e9gr\u00e9gation sexuelle et raciale syst\u00e9matique, r\u00e9servant les postes techniques d&rsquo;installateurs de lignes bien r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s aux hommes et rel\u00e9guant les op\u00e9ratrices t\u00e9l\u00e9phoniques \u00e0 des \u00e9chelons sous-pay\u00e9s et d\u00e9pourvus de perspectives de carri\u00e8re.<\/p>\n<p>Devant la cour f\u00e9d\u00e9rale, Sandra Bem d\u00e9ploie ses donn\u00e9es empiriques avec une clart\u00e9 d\u00e9sarmante, d\u00e9montrant que la r\u00e9partition des emplois chez AT&#038;T ne correspond aucunement \u00e0 une distribution naturelle des aptitudes ou \u00e0 des choix libres et \u00e9clair\u00e9s des employ\u00e9es, mais r\u00e9sulte d&rsquo;un syst\u00e8me sophistiqu\u00e9 de conditionnement, de st\u00e9r\u00e9otypes publicitaires et de politiques internes discriminatoires. Son t\u00e9moignage d&rsquo;experte s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9cisif dans le verdict historique rendu en 1973 : AT&#038;T est condamn\u00e9e \u00e0 verser plusieurs dizaines de millions de dollars d&rsquo;arri\u00e9r\u00e9s de salaire \u00e0 ses employ\u00e9es et s&rsquo;engage, par un d\u00e9cret de consentement contraignant, \u00e0 restructurer enti\u00e8rement ses politiques de recrutement et de promotion interne. Cet arr\u00eat marque l&rsquo;un des tournants majeurs du droit du travail am\u00e9ricain au vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les travaux de Bem sur la s\u00e9gr\u00e9gation des offres d&#8217;emploi sont pr\u00e9sent\u00e9s devant la Commission des relations humaines de Pittsburgh et dans des tribunaux de district, contribuant directement \u00e0 l&rsquo;interdiction l\u00e9gale d\u00e9finitive, confirm\u00e9e par la Cour supr\u00eame des \u00c9tats-Unis, de la publication d&rsquo;offres d&#8217;emploi s\u00e9par\u00e9es par sexe dans les quotidiens am\u00e9ricains. Par cette articulation magistrale entre psychologie exp\u00e9rimentale de haut niveau et engagement civique, Sandra Bem pose les jalons d&rsquo;une science sociale engag\u00e9e, qui refuse l&rsquo;illusion d&rsquo;une neutralit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e lorsque les r\u00e9sultats empiriques r\u00e9v\u00e8lent des violations flagrantes des droits humains fondamentaux.<\/p>\n<h2>3. La rupture th\u00e9orique de l&rsquo;androgynie psychologique<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9construction du mod\u00e8le bipolaire traditionnel<\/h3>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de son enseignement \u00e0 Stanford, Sandra Bem engage un travail d&rsquo;assainissement conceptuel dirig\u00e9 contre l&rsquo;\u00e9difice psychom\u00e9trique traditionnel de la personnalit\u00e9. Depuis l&rsquo;entre-deux-guerres, la psychologie am\u00e9ricaine, sous l&rsquo;influence d\u00e9terminante de chercheurs tels que Lewis Terman et Catharine Cox Miles, concevait la masculinit\u00e9 et la f\u00e9minit\u00e9 selon un mod\u00e8le univari\u00e9, unidimensionnel et bipolaire. Dans ce sch\u00e9ma th\u00e9orique contraignant, la masculinit\u00e9 et la f\u00e9minit\u00e9 repr\u00e9sentaient les deux extr\u00e9mit\u00e9s mutuellement exclusives d&rsquo;un m\u00eame continuum lin\u00e9aire. Tout gain d&rsquo;un individu en attributs dits masculins impliquait m\u00e9caniquement et axiomatiquement une perte \u00e9quivalente en traits dits f\u00e9minins, et vice versa.<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le bipolaire postulait implicitement qu&rsquo;une ad\u00e9quation parfaite entre le sexe biologique de l&rsquo;individu et son positionnement psychologique sur ce continuum constituait la condition <em>sine qua non<\/em> d&rsquo;une sant\u00e9 mentale optimale. Un homme manifestant des traits expressifs ou de la tendresse \u00e9tait imm\u00e9diatement diagnostiqu\u00e9 comme d\u00e9viant ou menac\u00e9 d&rsquo;eff\u00e9minement pathologique, tandis qu&rsquo;une femme faisant preuve d&rsquo;affirmation de soi, d&rsquo;ambition ou d&rsquo;esprit critique \u00e9tait \u00e9tiquet\u00e9e comme n\u00e9vros\u00e9e ou souffrant d&rsquo;un rejet de sa nature f\u00e9minine, conform\u00e9ment aux postulats psychanalytiques orthodoxes encore dominants dans la psychiatrie de l&rsquo;\u00e9poque. Sandra Bem d\u00e9montre l&rsquo;absurdit\u00e9 logique et l&rsquo;arbitraire m\u00e9thodologique d&rsquo;une telle construction : aucune justification biologique ou psychologique n&rsquo;impose que l&rsquo;acquisition d&rsquo;un ensemble de comp\u00e9tences instrumentales se fasse au d\u00e9triment des capacit\u00e9s relationnelles.<\/p>\n<p>Elle propose une refonte radicale du cadre psychom\u00e9trique : la masculinit\u00e9 et la f\u00e9minit\u00e9 ne doivent plus \u00eatre conceptualis\u00e9es comme les p\u00f4les oppos\u00e9s d&rsquo;une m\u00eame ligne, mais comme deux dimensions orthogonales, ind\u00e9pendantes et potentiellement cumulatives au sein d&rsquo;une m\u00eame structure de personnalit\u00e9. Une personne peut ainsi pr\u00e9senter simultan\u00e9ment un haut degr\u00e9 d&rsquo;affirmation de soi et un haut degr\u00e9 d&#8217;empathie, ou \u00e0 l&rsquo;inverse n&rsquo;en pr\u00e9senter aucun. Par cette rupture g\u00e9om\u00e9trique et th\u00e9orique, Sandra Bem lib\u00e8re l&rsquo;\u00e9tude de la personnalit\u00e9 de la camisole de force binaire dans laquelle les psychologues l&rsquo;avaient enferm\u00e9e depuis des d\u00e9cennies.<\/p>\n<h3>3.2 Conceptualisation th\u00e9orique de l&rsquo;androgynie<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au c\u0153ur de cette rupture bidimensionnelle que Sandra Bem r\u00e9introduit et red\u00e9finit scientifiquement le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Androgyny\">androgynie psychologique<\/a>. Empruntant le terme \u00e0 la mythologie grecque et \u00e0 la philosophie platonicienne (le mythe de l&rsquo;androgyne dans <em>Le Banquet<\/em>), elle lui conf\u00e8re une assise rigoureusement psychom\u00e9trique et comportementale. L&rsquo;androgynie, selon Bem, d\u00e9signe la capacit\u00e9 d&rsquo;un individu, quel que soit son sexe biologique, \u00e0 combiner librement et harmonieusement des traits d&rsquo;instrumentalit\u00e9 (traditionnellement qualifi\u00e9s de masculins, tels que le courage, l&rsquo;ind\u00e9pendance, la logique et la r\u00e9solution) et des traits d&rsquo;expressivit\u00e9 (traditionnellement qualifi\u00e9s de f\u00e9minins, tels que la compassion, la tendresse, la sensibilit\u00e9 interpersonnelle et l&rsquo;\u00e9coute).<\/p>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se centrale de Bem, qui va r\u00e9volutionner la psychologie de la personnalit\u00e9, est que l&rsquo;individu androgyne b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;une bien plus grande flexibilit\u00e9 comportementale et d&rsquo;une adaptabilit\u00e9 sup\u00e9rieure face \u00e0 la diversit\u00e9 des situations existentielles. Tandis que l&rsquo;individu strictement polaris\u00e9 dans son genre (\u00ab sex-typed \u00bb) est constamment brid\u00e9 par la peur de transgresser son r\u00f4le prescrit \u2014 \u00e9vitant de consoler un enfant s&rsquo;il est un homme rigide, ou renon\u00e7ant \u00e0 d\u00e9fendre ses droits face \u00e0 une autorit\u00e9 s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une femme soumise \u2014, l&rsquo;individu androgyne dispose d&rsquo;un vaste r\u00e9pertoire comportemental qu&rsquo;il peut mobiliser de mani\u00e8re pragmatique et fluide selon les exigences du contexte r\u00e9el.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette hypoth\u00e8se, Bem r\u00e9alise une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences de laboratoire m\u00e9morables \u00e0 Stanford au milieu des ann\u00e9es 1970. Elle y place des sujets masculins, f\u00e9minins et androgynes dans des situations requ\u00e9rant soit de la fermet\u00e9 (r\u00e9sister \u00e0 la pression de conformit\u00e9 d&rsquo;un groupe selon le protocole de Solomon Asch), soit de la compassion (interagir avec un nouveau-n\u00e9 ou tenir compagnie \u00e0 une personne isol\u00e9e). Les r\u00e9sultats confirment magistralement ses pr\u00e9dictions th\u00e9oriques : seuls les individus androgynes se r\u00e9v\u00e8lent capables d&rsquo;exceller dans les deux registres, faisant preuve d&rsquo;une autonomie in\u00e9branlable dans l&rsquo;\u00e9preuve de conformit\u00e9 et d&rsquo;une chaleur affective sinc\u00e8re dans les t\u00e2ches relationnelles. Bem pulv\u00e9rise ainsi le mythe s\u00e9culaire selon lequel la conformit\u00e9 stricte au st\u00e9r\u00e9otype de genre est le garant de l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9ception scientifique et controverse dans le champ acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>La publication des travaux de Bem sur l&rsquo;androgynie suscite un engouement ph\u00e9nom\u00e9nal dans la communaut\u00e9 scientifique internationale et au sein de l&rsquo;opinion publique \u00e9clair\u00e9e. Les mouvements f\u00e9ministes de la deuxi\u00e8me vague s&#8217;emparent de ses \u00e9crits comme d&rsquo;une caution scientifique irr\u00e9futable attestant que la lib\u00e9ration des femmes \u2014 mais aussi celle des hommes \u2014 n&rsquo;est pas une utopie subversive mais un vecteur d&rsquo;enrichissement psychologique et d&rsquo;\u00e9panouissement personnel. Les invitations \u00e0 donner des conf\u00e9rences se multiplient, et les articles de Bem deviennent rapidement parmi les textes les plus cit\u00e9s de toute la psychologie contemporaine.<\/p>\n<p>Cependant, cette r\u00e9volution conceptuelle suscite de vives r\u00e9sistances dans les bastions traditionalistes de la psychologie et de la psychanalyse. Certains th\u00e9oriciens fonctionnalistes, attach\u00e9s aux mod\u00e8les de Talcott Parsons qui consid\u00e9raient la division sexu\u00e9e des r\u00f4les comme la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la stabilit\u00e9 sociale et familiale, accusent Sandra Bem de promouvoir une confusion des identit\u00e9s qui m\u00e8nerait in\u00e9luctablement \u00e0 la n\u00e9vrose, au d\u00e9clin de la nuptialit\u00e9 et \u00e0 la d\u00e9structuration de l&rsquo;ordre social. D&rsquo;autres critiques lui reprochent une vision trop individualiste ou id\u00e9aliste de l&rsquo;\u00e9mancipation, soutenant que la modification des traits psychologiques individuels ne saurait suffire \u00e0 abolir des structures \u00e9conomiques et politiques d&rsquo;oppression mat\u00e9rielle solidement ancr\u00e9es.<\/p>\n<p>Des d\u00e9bats \u00e9mergent \u00e9galement au sein m\u00eame de la psychologie f\u00e9ministe. Des chercheuses s&rsquo;interrogent sur le risque que le concept d&rsquo;androgynie n&rsquo;apparaisse comme une simple juxtaposition arithm\u00e9tique de st\u00e9r\u00e9otypes existants, laissant intactes les d\u00e9finitions soci\u00e9tales de ce qui est \u00ab masculin \u00bb ou \u00ab f\u00e9minin \u00bb. Sandra Bem entendra ces critiques constructives avec une remarquable humilit\u00e9 scientifique, ce qui la conduira, au tournant des ann\u00e9es 1980, \u00e0 d\u00e9passer le cadre initial de l&rsquo;androgynie pour forger une th\u00e9orie plus globale et radicale : la th\u00e9orie des sch\u00e9mas de genre.<\/p>\n<h2>4. Le Bem Sex-Role Inventory (BSRI) : R\u00e9volution m\u00e9thodologique de 1974<\/h2>\n<h3>4.1 \u00c9laboration et m\u00e9thodologie psychom\u00e9trique<\/h3>\n<p>Pour mesurer de mani\u00e8re empirique et reproductible l&rsquo;androgynie psychologique, Sandra Bem publie en 1974 dans le <em>Journal of Consulting and Clinical Psychology<\/em> un instrument de mesure appel\u00e9 \u00e0 un destin universel : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Bem_Sex-Role_Inventory\">Bem Sex-Role Inventory<\/a> (BSRI). L&rsquo;\u00e9laboration m\u00e9thodologique de ce questionnaire de personnalit\u00e9 constitue un mod\u00e8le d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance et de rigueur psychom\u00e9trique. Refusant de baser la s\u00e9lection des items sur les pr\u00e9jug\u00e9s subjectifs des chercheurs ou sur des comportements statistiquement plus fr\u00e9quents chez un sexe biologique, Bem d\u00e9cide de fonder son \u00e9chelle sur la d\u00e9sirabilit\u00e9 sociale normative per\u00e7ue par la culture de son \u00e9poque.<\/p>\n<p>Elle soumet initialement une liste exhaustive de plusieurs centaines de traits de personnalit\u00e9 \u00e0 un vaste \u00e9chantillon de juges ind\u00e9pendants, compos\u00e9s d&rsquo;\u00e9tudiants et d&rsquo;adultes des deux sexes. La consigne est d&rsquo;\u00e9valuer, sur une \u00e9chelle de Likert en sept points, dans quelle mesure chaque trait est consid\u00e9r\u00e9, au sein de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine contemporaine, comme plus d\u00e9sirable pour un homme que pour une femme, ou inversement plus d\u00e9sirable pour une femme que pour un homme. Bem s\u00e9lectionne scrupuleusement les 20 traits jug\u00e9s significativement plus d\u00e9sirables pour les hommes (constituant l&rsquo;\u00e9chelle de masculinit\u00e9 : confiant en soi, ind\u00e9pendant, athl\u00e9tique, prompt \u00e0 prendre des d\u00e9cisions, etc.), les 20 traits jug\u00e9s plus d\u00e9sirables pour les femmes (constituant l&rsquo;\u00e9chelle de f\u00e9minit\u00e9 : affectueux, compr\u00e9hensif, sensible aux besoins d&rsquo;autrui, doux, etc.), et 20 traits neutres ne montrant aucune polarisation normative sexu\u00e9e (l&rsquo;\u00e9chelle de neutralit\u00e9 sociale : serviable, sinc\u00e8re, conventionnel, etc.).<\/p>\n<p>L&rsquo;administration du BSRI demande au sujet d&rsquo;auto-\u00e9valuer la mesure dans laquelle chacun de ces 60 qualificatifs le d\u00e9crit fid\u00e8lement, de \u00ab jamais ou presque jamais vrai \u00bb (score de 1) \u00e0 \u00ab toujours ou presque toujours vrai \u00bb (score de 7). Les analyses psychom\u00e9triques initiales d\u00e9montrent une fid\u00e9lit\u00e9 test-retest remarquable (sup\u00e9rieure \u00e0 0,90) et une consistance interne (mesur\u00e9e par le coefficient alpha de Cronbach) particuli\u00e8rement \u00e9lev\u00e9e pour chacune des sous-\u00e9chelles, confirmant la validit\u00e9 et la robustesse de l&rsquo;instrument.<\/p>\n<h3>4.2 La typologie quadripartite du BSRI<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations majeures introduites par Bem r\u00e9side dans le traitement analytique des scores obtenus au BSRI. Contrairement aux \u00e9chelles traditionnelles qui produisaient un score unique d&rsquo;\u00e9quilibre, le BSRI g\u00e9n\u00e8re deux scores continus distincts : un score de masculinit\u00e9 et un score de f\u00e9minit\u00e9. Initialement, Bem classifiait les individus en trois groupes en fonction de la diff\u00e9rence statistique entre leurs scores (Masculins, F\u00e9minins, Androgynes). Toutefois, suite aux remarques m\u00e9thodologiques constructives de chercheurs tels que Janet Spence et Robert Helmreich, elle adopte d\u00e8s 1977 la m\u00e9thode rigoureuse de la s\u00e9paration par la m\u00e9diane (<em>median split<\/em>), donnant naissance \u00e0 une c\u00e9l\u00e8bre typologie quadripartite :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;individu Masculin (Sex-typ\u00e9) :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par un score de masculinit\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 la m\u00e9diane de l&rsquo;\u00e9chantillon et un score de f\u00e9minit\u00e9 inf\u00e9rieur \u00e0 la m\u00e9diane.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;individu F\u00e9minin (Sex-typ\u00e9) :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par un score de f\u00e9minit\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e0 la m\u00e9diane et un score de masculinit\u00e9 inf\u00e9rieur \u00e0 la m\u00e9diane.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;individu Androgyne :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par des scores simultan\u00e9ment \u00e9lev\u00e9s en masculinit\u00e9 et en f\u00e9minit\u00e9 (au-dessus des deux m\u00e9dianes respectives).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;individu Indiff\u00e9renci\u00e9 :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par des scores simultan\u00e9ment bas en masculinit\u00e9 et en f\u00e9minit\u00e9 (en dessous des deux m\u00e9dianes respectives).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;introduction formelle de la cat\u00e9gorie \u00ab indiff\u00e9renci\u00e9e \u00bb s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;une importance clinique et th\u00e9orique fondamentale. Elle permet de distinguer clairement l&rsquo;androgynie v\u00e9ritable \u2014 d\u00e9finie comme une richesse comportementale mobilisant \u00e0 haut niveau les deux p\u00f4les de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine \u2014 d&rsquo;un simple manque d&rsquo;affirmation de soi ou d&rsquo;une atonie affective g\u00e9n\u00e9rale. Les recherches ult\u00e9rieures confirmeront que les individus indiff\u00e9renci\u00e9s pr\u00e9sentent souvent une plus faible estime de soi et des difficult\u00e9s d&rsquo;adaptation sociale accrues, soulignant par contraste les vertus int\u00e9gratives et dynamiques du profil androgyne.<\/p>\n<h3>4.3 Validations crois\u00e9es et critiques psychom\u00e9triques ult\u00e9rieures<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa diffusion, le BSRI s&rsquo;impose comme le standard m\u00e9thodologique mondial pour la recherche sur le genre, traduit dans des dizaines de langues et utilis\u00e9 dans des milliers de protocoles de recherche en psychologie clinique, du travail, de l&rsquo;\u00e9ducation et de la sant\u00e9. Cependant, cette omnipr\u00e9sence suscite in\u00e9vitablement un examen critique approfondi. Au fil des d\u00e9cennies, des sp\u00e9cialistes de l&rsquo;analyse factorielle confirmatoire soulignent que les sous-\u00e9chelles de masculinit\u00e9 et de f\u00e9minit\u00e9 du BSRI ne sont pas parfaitement unidimensionnelles, mais recouvrent en r\u00e9alit\u00e9 des sous-construits plus sp\u00e9cifiques, domin\u00e9s respectivement par les dimensions d&rsquo;\u00ab agentivit\u00e9 \u00bb (<em>agency<\/em>) ou d&rsquo;instrumentalit\u00e9, et de \u00ab communion \u00bb (<em>communion<\/em>) ou de relationalit\u00e9, concepts formalis\u00e9s par David Bakan.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques \u00e9pist\u00e9mologiques soulignent la relativit\u00e9 temporelle et g\u00e9ographique des descripteurs originaux de 1974. Des traits jug\u00e9s exclusivement masculins ou f\u00e9minins dans l&rsquo;Am\u00e9rique de Richard Nixon ne poss\u00e8dent plus n\u00e9cessairement la m\u00eame charge normative dans les soci\u00e9t\u00e9s post-industrielles du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, ou au sein de cultures non occidentales. Pour r\u00e9pondre aux exigences de parcimonie et d&rsquo;actualisation psychom\u00e9trique, Sandra Bem d\u00e9veloppe elle-m\u00eame une version abr\u00e9g\u00e9e de l&rsquo;outil, le <em>Short BSRI<\/em> (compos\u00e9 de 30 items hautement purifi\u00e9s), qui pr\u00e9sente une invariance structurelle sup\u00e9rieure \u00e0 travers le temps et les contextes culturels.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces d\u00e9bats techniques normaux pour tout instrument d&rsquo;une telle ampleur, le BSRI demeure un jalon in\u00e9branlable dans l&rsquo;histoire des sciences du comportement. Il a fourni pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la psychologie mondiale un outil quantitatif rigoureux permettant d&rsquo;\u00e9tudier scientifiquement le genre sans le confondre avec l&rsquo;anatomie g\u00e9nitale, ouvrant ainsi la voie \u00e0 toutes les recherches contemporaines sur la diversit\u00e9 des identit\u00e9s de genre et la plasticit\u00e9 de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<h2>5. La Th\u00e9orie des Sch\u00e9mas de Genre (Gender Schema Theory)<\/h2>\n<h3>5.1 Fondements cognitifs du traitement de l&rsquo;information sexuelle<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, Sandra Bem constate les limites inh\u00e9rentes au seul concept d&rsquo;androgynie, qui continue d&#8217;employer les vocables de \u00ab masculinit\u00e9 \u00bb et de \u00ab f\u00e9minit\u00e9 \u00bb pour d\u00e9crire la personnalit\u00e9 humaine, r\u00e9ifiant paradoxalement les cat\u00e9gories qu&rsquo;il tentait de d\u00e9passer. Elle entreprend alors une refonte th\u00e9orique radicale en publiant en 1981, dans la prestigieuse <em>Psychological Review<\/em>, son chef-d&rsquo;\u0153uvre conceptuel : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gender_schema_theory\">th\u00e9orie des sch\u00e9mas de genre<\/a> (<em>Gender Schema Theory<\/em>). Avec cette publication, Bem op\u00e8re une jonction d\u00e9cisive entre la psychologie sociale f\u00e9ministe et la psychologie cognitive en plein essor.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant directement des travaux fondamentaux de Jean Piaget sur les sch\u00e8mes d&rsquo;assimilation et des mod\u00e8les de la m\u00e9moire d\u00e9velopp\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ulric_Neisser\">Ulric Neisser<\/a>, Bem d\u00e9finit le sch\u00e9ma de genre comme un r\u00e9seau de structures cognitives hautement organis\u00e9, une lentille perceptive anticipatoire par laquelle un individu filtre, organise et interpr\u00e8te en permanence les flux d&rsquo;informations issus de son environnement. La culture ne se contente pas de prescrire des comportements superficiels : elle installe au c\u0153ur de l&rsquo;architecture mentale du sujet un r\u00e9seau associatif reliant le sexe biologique \u00e0 une infinit\u00e9 d&rsquo;attributs arbitraires h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes : couleurs, professions, \u00e9motions, postures corporelles, intonations vocales, et m\u00eame objets inanim\u00e9s ou formes g\u00e9om\u00e9triques.<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma de genre fonctionne ainsi comme un dispositif automatique de traitement de l&rsquo;information. Face \u00e0 un stimulus quelconque, l&rsquo;individu sch\u00e9matis\u00e9 par le genre active inconsciemment une grille d&rsquo;\u00e9valuation dichotomique : ce ph\u00e9nom\u00e8ne est-il masculin ou f\u00e9minin ? Convient-il \u00e0 mon sexe ? Ce traitement n&rsquo;est pas un calcul d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, mais une habitude cognitive profond\u00e9ment automatis\u00e9e, qui structure la perception du monde avant m\u00eame que la r\u00e9flexion consciente ne s&rsquo;exerce, r\u00e9duisant l&rsquo;infinie complexit\u00e9 du r\u00e9el \u00e0 une division binaire st\u00e9rile et omnipr\u00e9sente.<\/p>\n<h3>5.2 Assimilation du soi au sch\u00e9ma de genre<\/h3>\n<p>Le point le plus novateur de la th\u00e9orie de Sandra Bem r\u00e9side dans l&rsquo;explication du m\u00e9canisme par lequel le concept de soi (<em>self-concept<\/em>) s&rsquo;articule \u00e0 ces sch\u00e9mas culturels. L&rsquo;enfant, en grandissant dans un univers social satur\u00e9 par la binarit\u00e9, apprend non seulement que le genre est la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;organisation collective, mais il apprend \u00e9galement \u00e0 appliquer ce filtre cognitif \u00e0 sa propre personne. Le sch\u00e9ma de genre devient la norme interne \u00e0 l&rsquo;aune de laquelle l&rsquo;enfant \u00e9value continuellement sa propre valeur, adaptant ses pr\u00e9f\u00e9rences, ses d\u00e9sirs et ses conduites pour maintenir une congruence psychologique avec son assignation sexu\u00e9e.<\/p>\n<p>Bem introduit alors une distinction analytique fondamentale entre les individus qu&rsquo;elle nomme <em>gender-typed<\/em> (hautement sch\u00e9matis\u00e9s par le genre) et les individus <em>non-gender-typed<\/em> (non sch\u00e9matis\u00e9s). La diff\u00e9rence entre ces deux types d&rsquo;individus n&rsquo;est pas simplement quantitative (le degr\u00e9 d&rsquo;adoption de traits masculins ou f\u00e9minins), mais fondamentalement qualitative et m\u00e9tacognitive. L&rsquo;individu hautement sch\u00e9matis\u00e9 poss\u00e8de une disposition cognitive chronique \u00e0 cat\u00e9goriser le monde selon le prisme du genre, m\u00eame dans des contextes o\u00f9 cette dimension est totalement non pertinente pour la t\u00e2che \u00e0 accomplir. Il refuse par exemple une couleur ou une activit\u00e9 simplement parce qu&rsquo;elle est \u00e9tiquet\u00e9e comme appartenant au sexe oppos\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;individu non sch\u00e9matis\u00e9 (qui correspond souvent au profil androgyne du BSRI) n&rsquo;utilise pas spontan\u00e9ment le genre comme principe organisateur de sa m\u00e9moire et de son jugement. Face \u00e0 une situation donn\u00e9e, il traite l&rsquo;information selon d&rsquo;autres dimensions cognitives bien plus pertinentes : l&rsquo;efficacit\u00e9 pratique, l&rsquo;\u00e9thique, la beaut\u00e9 esth\u00e9tique ou l&rsquo;int\u00e9r\u00eat intellectuel. Bem d\u00e9montre ainsi que le v\u00e9ritable objectif de l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9ministe ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;injonction faite aux femmes d&rsquo;acqu\u00e9rir des traits masculins ou aux hommes de devenir f\u00e9minins, mais dans l&rsquo;extinction pure et simple du sch\u00e9ma de genre comme prisme dominant de la conscience humaine.<\/p>\n<h3>5.3 Recherches exp\u00e9rimentales sur le rappel m\u00e9moriel<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 son exigence d&#8217;empirisme rigoureux, Sandra Bem ne se contente pas d&rsquo;\u00e9laborer une th\u00e9orie \u00e9l\u00e9gante ; elle la soumet \u00e0 des \u00e9preuves exp\u00e9rimentales de laboratoire implacables, recourant aux protocoles les plus sophistiqu\u00e9s de la psychologie cognitive de la m\u00e9moire. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9tudes s\u00e9minales publi\u00e9es en 1981, elle invite des sujets class\u00e9s pr\u00e9alablement comme sch\u00e9matis\u00e9s ou non sch\u00e9matis\u00e9s \u00e0 participer \u00e0 une t\u00e2che de rappel libre en m\u00e9moire incidente.<\/p>\n<p>Les participants sont expos\u00e9s \u00e0 une liste de mots al\u00e9atoires appartenant \u00e0 diverses cat\u00e9gories s\u00e9mantiques, comprenant des noms d&rsquo;animaux, des professions, des v\u00eatements et des traits de personnalit\u00e9, certains \u00e9tant connot\u00e9s comme masculins, f\u00e9minins ou neutres. Les sujets doivent ensuite rappeler le plus grand nombre possible de mots, dans l&rsquo;ordre de leur choix. En analysant les s\u00e9quences d&rsquo;apparition des mots rappel\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;indices d&rsquo;agglom\u00e9ration cat\u00e9gorielle (<em>clustering<\/em>), Bem d\u00e9montre que les sujets hautement sch\u00e9matis\u00e9s regroupent spontan\u00e9ment les mots par blocs de genre (les termes masculins ensemble, puis les termes f\u00e9minins ensemble), alors m\u00eame que les mots \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s de mani\u00e8re dispers\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans d&rsquo;autres exp\u00e9riences chronom\u00e9triques mesurant les temps de r\u00e9action au milliseconde pr\u00e8s, Bem d\u00e9montre que les sujets sch\u00e9matis\u00e9s sont significativement plus rapides pour juger si un trait st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9 correspond \u00e0 leur propre personnalit\u00e9 lorsqu&rsquo;il est conforme \u00e0 leur sexe biologique, h\u00e9sitant beaucoup plus longtemps lorsqu&rsquo;il est non conforme. Ces donn\u00e9es quantitatives fournissent la preuve irr\u00e9futable que le sch\u00e9ma de genre op\u00e8re au niveau pr\u00e9-attentionnel et mn\u00e9sique le plus fondamental, validant de mani\u00e8re exp\u00e9rimentale l&rsquo;hypoth\u00e8se que la division des sexes est encod\u00e9e au plus profond des m\u00e9canismes cognitifs de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>6. Sandra Bem et la psychologie f\u00e9ministe : Ruptures et paradigmes<\/h2>\n<h3>6.1 Critique radicale de l&rsquo;essentialisme biologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor intellectuel de Sandra Bem dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 co\u00efncide avec la r\u00e9surgence en force de discours d\u00e9terministes pr\u00e9tendant ancrer les in\u00e9galit\u00e9s sociales dans la biologie. L&rsquo;apparition de la sociobiologie d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/E._O._Wilson\">Edward O. Wilson<\/a>, suivie plus tard par la psychologie \u00e9volutionniste, tente d&rsquo;expliquer les hi\u00e9rarchies de genre, l&rsquo;agressivit\u00e9 masculine et le d\u00e9vouement domestique f\u00e9minin par des imp\u00e9ratifs d&rsquo;adaptation phylog\u00e9n\u00e9tique et des strat\u00e9gies de s\u00e9lection sexuelle forg\u00e9es durant le Pl\u00e9istoc\u00e8ne. Sandra Bem monte imm\u00e9diatement au cr\u00e9neau acad\u00e9mique pour d\u00e9noncer ce qu&rsquo;elle identifie comme un nouvel avatar de l\u00e9gitimation pseudoscientifique de l&rsquo;oppression patriarcale.<\/p>\n<p>Avec une argumentation d\u00e9capante, Bem d\u00e9construit les raisonnements r\u00e9ductionnistes qui transforment des corr\u00e9lations physiologiques ou hormonales incertaines en destins sociaux immuables. Elle d\u00e9montre que les tenants de l&rsquo;essentialisme biologique commettent une erreur \u00e9pist\u00e9mologique majeure : ils confondent la plasticit\u00e9 adaptative du cerveau humain avec une programmation g\u00e9n\u00e9tique rigide. Elle insiste sur le fait que l&rsquo;esp\u00e8ce humaine se caract\u00e9rise pr\u00e9cis\u00e9ment par une capacit\u00e9 unique d&rsquo;affranchissement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des d\u00e9terminismes instinctuels, son comportement \u00e9tant model\u00e9 de part en part par la culture, le langage et l&rsquo;apprentissage symbolique.<\/p>\n<p>Pour Bem, l&rsquo;invocation constante de la \u00ab nature \u00bb biologique pour justifier la division du travail ou l&rsquo;exclusion des femmes des postes de pouvoir constitue une tautologie id\u00e9ologique : on cr\u00e9e des conditions sociales coercitives qui forcent les femmes \u00e0 d\u00e9velopper des comp\u00e9tences de soins et on prive les hommes de toute sollicitude \u00e9motionnelle, pour ensuite s&rsquo;extasier devant l&rsquo;existence de pr\u00e9tendues natures distinctes. En r\u00e9affirmant la primaut\u00e9 des m\u00e9diations sociocognitives, Bem refuse de c\u00e9der au chant des sir\u00e8nes du fatalisme g\u00e9n\u00e9tique, r\u00e9affirmant la possibilit\u00e9 d&rsquo;une transformation int\u00e9grale des rapports humains par l&rsquo;\u00e9ducation et la refonte des institutions.<\/p>\n<h3>6.2 R\u00f4le dans l&rsquo;institutionnalisation de la Division 35 de l&rsquo;APA<\/h3>\n<p>Consciente que les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires demeurent impuissantes si elles ne s&rsquo;incarnent pas dans des structures institutionnelles p\u00e9rennes, Sandra Bem s&rsquo;implique activement dans la transformation des instances de gouvernance de la discipline psychologique. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/\">American Psychological Association<\/a> (APA) est une organisation massive mais conservatrice, dont les revues scientifiques et les comit\u00e9s directeurs sont quasi exclusivement masculins. Bem rejoint un collectif d&rsquo;intellectuelles combatives \u2014 parmi lesquelles Phyllis Chesler, Florence Denmark et Nancy Henley \u2014 pour exiger la cr\u00e9ation d&rsquo;une section enti\u00e8rement d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des femmes et du genre.<\/p>\n<p>Cette mobilisation historique aboutit en 1973 \u00e0 la fondation officielle de la Division 35 de l&rsquo;APA, baptis\u00e9e <em>Society for the Psychology of Women<\/em>. Sandra Bem y joue un r\u00f4le intellectuel de premier plan, participant \u00e0 la d\u00e9finition des priorit\u00e9s de recherche, \u00e0 la promotion de m\u00e9thodologies non sexistes et \u00e0 la cr\u00e9ation de revues sp\u00e9cialis\u00e9es de tr\u00e8s haut niveau acad\u00e9mique, telles que le <em>Psychology of Women Quarterly<\/em>. Par son autorit\u00e9 scientifique et la notori\u00e9t\u00e9 fulgurante de ses travaux empiriques, elle conf\u00e8re d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 cette nouvelle division une cr\u00e9dibilit\u00e9 m\u00e9thodologique incontestable, d\u00e9jouant les accusations de militantisme gratuit port\u00e9es par l&rsquo;establishment masculin.<\/p>\n<p>La reconnaissance par la profession ne tarde pas \u00e0 \u00eatre consacr\u00e9e au plus haut niveau. En 1976, l&rsquo;American Psychological Association d\u00e9cerne \u00e0 Sandra Bem le prestigieux <em>Distinguished Scientific Award for an Early Career Contribution to Psychology<\/em>, l&rsquo;une des distinctions les plus convoit\u00e9es du monde universitaire nord-am\u00e9ricain. Ce prix consacre non seulement la rigueur absolue de ses recherches sur l&rsquo;androgynie et les r\u00f4les de sexe, mais sonne \u00e9galement comme une l\u00e9gitimation officielle de la psychologie f\u00e9ministe au sein du panth\u00e9on des sciences cognitives et sociales.<\/p>\n<h3>6.3 D\u00e9bats internes avec le f\u00e9minisme de la diff\u00e9rence<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Sandra Bem est \u00e9galement marqu\u00e9 par des divergences th\u00e9oriques feutr\u00e9es mais fondamentales au sein m\u00eame du courant f\u00e9ministe. Au cours des ann\u00e9es 1980, le f\u00e9minisme nord-am\u00e9ricain voit s&rsquo;\u00e9panouir le courant dit de la \u00ab diff\u00e9rence \u00bb ou du f\u00e9minisme relationnel, incarn\u00e9 de fa\u00e7on embl\u00e9matique par les travaux de la psychologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Carol_Gilligan\">Carol Gilligan<\/a> et son ouvrage retentissant <em>In a Different Voice<\/em> (1982). Gilligan y postule l&rsquo;existence d&rsquo;une voix morale sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine, fond\u00e9e sur le souci de l&rsquo;autre (<em>care<\/em>), la responsabilit\u00e9 interpersonnelle et la pr\u00e9servation du lien, qu&rsquo;elle oppose \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique masculine traditionnelle de la justice abstraite et des droits impersonnels.<\/p>\n<p>Tout en respectant le travail de contextualisation de sa coll\u00e8gue, Sandra Bem exprime les plus grandes r\u00e9serves \u00e9pist\u00e9mologiques face \u00e0 cette glorification des qualit\u00e9s relationnelles attribu\u00e9es aux femmes. Elle y discerne le p\u00e9ril mortel d&rsquo;un retour d\u00e9guis\u00e9 \u00e0 l&rsquo;essentialisme. C\u00e9l\u00e9brer une \u00ab nature \u00bb f\u00e9minine ax\u00e9e sur l&#8217;empathie, le soin et l&rsquo;abn\u00e9gation, affirme Bem, revient \u00e0 magnifier les comp\u00e9tences d&rsquo;adaptation que les femmes ont \u00e9t\u00e9 contraintes de d\u00e9velopper pour survivre historiquement sous le joug de la domination masculine. En sanctuarisant ces traits sous le label d&rsquo;une voix diff\u00e9rente, on risque de reverrouiller les femmes dans la sph\u00e8re du d\u00e9vouement domestique et \u00e9motionnel, validant sans le vouloir la rh\u00e9torique patriarcale s\u00e9culaire sur la \u00ab sensibilit\u00e9 f\u00e9minine \u00bb.<\/p>\n<p>Contre ce f\u00e9minisme de la revalorisation de la diff\u00e9rence, Bem maintient fermement une perspective universaliste et d\u00e9constructiviste radicale. Son objectif n&rsquo;est pas d&rsquo;exalter le f\u00e9minin par rapport au masculin, mais d&rsquo;abolir la fronti\u00e8re conceptuelle et sociale qui les s\u00e9pare. Elle d\u00e9fend un id\u00e9al philosophique o\u00f9 les individus ont acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;ensemble du spectre \u00e9motionnel et instrumental de l&rsquo;humanit\u00e9, sans qu&rsquo;aucun trait particulier ne soit assign\u00e9 \u00e0 un sexe au titre d&rsquo;une essence morale singuli\u00e8re.<\/p>\n<h2>7. \u00ab The Lenses of Gender \u00bb (1993) : La d\u00e9construction des prismes culturels<\/h2>\n<h3>7.1 Le prisme de l&rsquo;androcentrisme<\/h3>\n<p>En 1993, Sandra Bem publie aux presses de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale son ouvrage le plus magistral et le plus abouti sur le plan de la philosophie sociale et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie critique : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300061635\/the-lenses-of-gender\/\">The Lenses of Gender: Transforming the Debate on Sexual Inequality<\/a>. Dans ce livre monumental, elle synth\u00e9tise plus de deux d\u00e9cennies de recherches pour identifier les trois prismes culturels invisibles \u00e0 travers lesquels les soci\u00e9t\u00e9s occidentales structurent syst\u00e9matiquement la r\u00e9alit\u00e9, perp\u00e9tuant ainsi la domination masculine sous le couvert d&rsquo;une fausse objectivit\u00e9.<\/p>\n<p>Le premier prisme d\u00e9nonc\u00e9 par Bem est celui de l&rsquo;<strong>androcentrisme<\/strong>. Ce concept d\u00e9signe la tendance structurelle fondamentale \u00e0 poser le masculin comme la norme universelle, neutre et achev\u00e9e de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, tandis que le f\u00e9minin est syst\u00e9matiquement rel\u00e9gu\u00e9 au statut de d\u00e9viation, d&rsquo;anomalie, d&rsquo;exception ou de cas particulier d\u00e9ficitaire. Bem d\u00e9montre avec \u00e9clat comment ce prisme op\u00e8re dans les sph\u00e8res les plus vari\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Dans la recherche m\u00e9dicale :<\/strong> o\u00f9 les essais cliniques ont historiquement pris le corps masculin comme mod\u00e8le anatomique universel, n\u00e9gligeant les sp\u00e9cificit\u00e9s physiologiques f\u00e9minines au d\u00e9triment tragique de la sant\u00e9 des femmes.<\/li>\n<li><strong>Dans l&rsquo;organisation du travail :<\/strong> o\u00f9 le mod\u00e8le du travailleur id\u00e9al a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u pour un homme d\u00e9charg\u00e9 de toute corv\u00e9e domestique et d&rsquo;\u00e9ducation parentale, p\u00e9nalisant m\u00e9caniquement toute trajectoire professionnelle discontinue.<\/li>\n<li><strong>Dans le syst\u00e8me juridique et constitutionnel :<\/strong> o\u00f9 la doctrine de l&rsquo;\u00ab homme raisonnable \u00bb dissimule l&rsquo;imposition de crit\u00e8res d&rsquo;appr\u00e9ciation forg\u00e9s exclusivement par et pour la caste dominante masculine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ce prisme androcentrique, d\u00e9montre Bem, toute tentative des femmes de revendiquer l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 les confronte \u00e0 une alternative pi\u00e9g\u00e9e : soit chercher \u00e0 ressembler point par point aux hommes pour acc\u00e9der aux privil\u00e8ges universels, acceptant ainsi de renier leurs propres besoins r\u00e9els, soit revendiquer la reconnaissance de leurs sp\u00e9cificit\u00e9s, se condamnant alors \u00e0 \u00eatre exclues de la sph\u00e8re de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 sous pr\u00e9texte d&rsquo;inad\u00e9quation \u00e0 la norme dominante.<\/p>\n<h3>7.2 La polarisation du genre<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me prisme fondamental diss\u00e9qu\u00e9 par Bem est celui de la <strong>polarisation du genre<\/strong>. Ce m\u00e9canisme socioculturel consiste \u00e0 superposer \u00e0 la simple r\u00e9alit\u00e9 biologique de la reproduction sexu\u00e9e une codification binaire totale, m\u00e9ticuleuse et \u00e9touffante qui envahit l&rsquo;ensemble des aspects de l&rsquo;existence collective et individuelle. Il n&rsquo;existe pour ainsi dire aucun domaine de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine qui ne soit artificiellement scind\u00e9 en deux camps \u00e9tanches : mani\u00e8res de s&rsquo;habiller, intonations verbales, postures gestuelles, choix de loisirs, types d&rsquo;\u00e9motions l\u00e9gitimes, et m\u00eame orientations acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>Bem souligne la violence symbolique et mat\u00e9rielle inou\u00efe de ce processus : la polarisation du genre ne se contente pas d&rsquo;exag\u00e9rer de mani\u00e8re grotesque les diff\u00e9rences statistiques r\u00e9elles entre hommes et femmes ; elle \u00e9rige un tabou anthropologique absolu sur toute forme de fluidit\u00e9 ou de continuum. Quiconque ose transgresser les fronti\u00e8res invisibles de son assignation sexu\u00e9e s&rsquo;expose imm\u00e9diatement \u00e0 des sanctions punitives s\u00e9v\u00e8res : marginalisation sociale, stigmatisation psychiatrique, accusations d&rsquo;homosexualit\u00e9 ou de trouble identitaire, et dans bien des cas violences physiques ouvertes.<\/p>\n<p>Ce prisme produit une ali\u00e9nation sym\u00e9trique mais in\u00e9gale. Il prive les hommes de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 leur int\u00e9riorit\u00e9 affective, \u00e0 la tendresse paternelle et \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 relationnelle sous peine d&rsquo;\u00eatre d\u00e9chus de leur virilit\u00e9, tout en privant les femmes de la possibilit\u00e9 d&rsquo;exprimer librement leur col\u00e8re l\u00e9gitime, leur autorit\u00e9 intellectuelle ou leur ambition de leadership politique, sous peine d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9es de cr\u00e9atures hyst\u00e9riques ou castratrices. Bem plaide pour une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 biologique du sexe d&rsquo;une personne aurait autant d&rsquo;importance pratique dans la vie quotidienne que la couleur de ses yeux : une caract\u00e9ristique physique observable sans aucune incidence sur la valeur morale, les aptitudes ou les devoirs de l&rsquo;individu.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;essentialisme biologique comme l\u00e9gitimation institutionnelle<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me prisme culturel analys\u00e9 par Sandra Bem est l&rsquo;<strong>essentialisme biologique<\/strong>, qui intervient comme l&rsquo;instrument id\u00e9ologique supr\u00eame de rationalisation des deux premiers. D\u00e8s lors qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 a instaur\u00e9 l&rsquo;androcentrisme comme norme de valeur et la polarisation du genre comme mode de fonctionnement, elle doit justifier ces hi\u00e9rarchies arbitraires afin d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;insurrection des domin\u00e9s. L&rsquo;essentialisme biologique remplit pr\u00e9cis\u00e9ment cet office en affirmant que les disparit\u00e9s observ\u00e9es ne sont ni historiques, ni politiques, ni modifiables, mais d\u00e9coulent d&rsquo;un ordre naturel inscrit dans le corps, les g\u00e8nes ou les hormones.<\/p>\n<p>Sandra Bem se livre dans <em>The Lenses of Gender<\/em> \u00e0 une arch\u00e9ologie historique saisissante des discours scientifiques occidentaux. Elle montre comment, \u00e0 chaque \u00e9poque de contestation politique des femmes, la m\u00e9decine et la science institutionnelle ont fabriqu\u00e9 des th\u00e9ories physiologiques sur mesure pour l\u00e9gitimer leur subordination. Au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, face aux revendications d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9, les m\u00e9decins pr\u00e9tendaient que l&rsquo;\u00e9nergie c\u00e9r\u00e9brale requise par les \u00e9tudes sup\u00e9rieures ass\u00e9cherait les organes reproducteurs des femmes, provoquant st\u00e9rilit\u00e9 et atrophie ut\u00e9rine. Au vingti\u00e8me si\u00e8cle, lorsque les femmes ont conquis le droit de vote et envahi le march\u00e9 du travail, ce sont les th\u00e9ories de la lat\u00e9ralisation c\u00e9r\u00e9brale et des cascades hormonales qui ont pris le relais pour justifier leur inaptitude cong\u00e9nitale \u00e0 la haute direction rationnelle.<\/p>\n<p>Pour enrayer cette m\u00e9canique justificatrice, Bem ne propose rien de moins qu&rsquo;une r\u00e9vision constitutionnelle et structurelle radicale. L&rsquo;\u00e9galit\u00e9 r\u00e9elle ne consiste pas \u00e0 offrir aux femmes des chances \u00e9gales de r\u00e9ussir dans un syst\u00e8me institutionnel pens\u00e9 pour les hommes, mais \u00e0 transformer les institutions elles-m\u00eames pour qu&rsquo;elles s&rsquo;adaptent \u00e9quitablement \u00e0 la diversit\u00e9 biologique des \u00eatres humains sans en faire le pr\u00e9texte d&rsquo;un privil\u00e8ge ou d&rsquo;un d\u00e9savantage social.<\/p>\n<h2>8. Parentalit\u00e9 \u00e9galitaire et \u00e9ducation non-genr\u00e9e : La th\u00e9orie en acte<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;exp\u00e9rience de la parentalit\u00e9 non-sch\u00e9matisante<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des caract\u00e9ristiques les plus fascinantes de la vie de Sandra Bem r\u00e9side dans son refus intransigeant de dissocier ses engagements th\u00e9oriques de sa pratique existentielle la plus intime. Devenue m\u00e8re de deux enfants avec Daryl Bem \u2014 un fils, Jeremy, n\u00e9 en 1976, et une fille, Emily, n\u00e9e en 1978 \u2014, elle d\u00e9cide de mettre en \u0153uvre dans le laboratoire vivant de son foyer une exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9ducation parentale totalement affranchie des st\u00e9r\u00e9otypes de genre, qu&rsquo;elle formalise sous le terme de parentalit\u00e9 non-sch\u00e9matisante (<em>gender-neutral parenting<\/em>).<\/p>\n<p>Le protocole \u00e9ducatif appliqu\u00e9 par le couple Bem repose sur une distinction conceptuelle claire, enseign\u00e9e tr\u00e8s t\u00f4t aux enfants : la diff\u00e9rence absolue entre le sexe biologique, qui se r\u00e9sume strictement \u00e0 des caract\u00e9ristiques anatomiques et physiologiques n\u00e9cessaires \u00e0 la reproduction sexu\u00e9e, et le genre culturel, qui est un ensemble de conventions arbitraires cr\u00e9\u00e9es par les soci\u00e9t\u00e9s humaines. Jeremy et Emily apprennent d\u00e8s le berceau qu&rsquo;avoir un p\u00e9nis ou un vagin ne dicte en aucune mani\u00e8re les jouets que l&rsquo;on doit aimer, les couleurs que l&rsquo;on doit porter, les \u00e9motions que l&rsquo;on a le droit de ressentir ou les r\u00eaves professionnels que l&rsquo;on peut poursuivre.<\/p>\n<p>Pour appliquer ce principe, les Bem mettent en place une vigilance mat\u00e9rielle m\u00e9ticuleuse au sein de la maison. Les chambres des enfants sont meubl\u00e9es sans distinction chromatique bleu\/rose, les jouets distribu\u00e9s sans restriction de cat\u00e9gorie (poup\u00e9es, d\u00eenettes, jeux de construction et camions \u00e9tant mis \u00e0 la disposition des deux enfants sans aucune valorisation asym\u00e9trique). Plus radicalement encore, Sandra et Daryl censurent scrupuleusement les biblioth\u00e8ques enfantines : arm\u00e9s de correcteurs liquides et de feutres, ils modifient manuellement les illustrations et les textes des contes de f\u00e9es et des livres pour la jeunesse, transformant des docteurs masculins en femmes et des m\u00e8res au foyer en exploratrices aventuri\u00e8res, afin d&rsquo;\u00e9viter que le sch\u00e9ma de genre culturel dominant ne colonise pr\u00e9cocement l&rsquo;imaginaire de leurs enfants.<\/p>\n<h3>8.2 Strat\u00e9gies cognitives pour immuniser les enfants contre les st\u00e9r\u00e9otypes<\/h3>\n<p>Sandra Bem est toutefois trop brillante psychologue pour croire que l&rsquo;isolement du foyer suffira \u00e0 prot\u00e9ger ses enfants des assauts de la culture environnante. Elle comprend que d\u00e8s la scolarisation en maternelle, Jeremy et Emily seront immerg\u00e9s dans un bain socioculturel satur\u00e9 de st\u00e9r\u00e9otypes polaris\u00e9s. Sa strat\u00e9gie \u00e9ducative n&rsquo;est donc pas de dissimuler le sexisme ambiant, mais de doter ses enfants d&rsquo;une v\u00e9ritable <em>immunit\u00e9 cognitive<\/em> et d&rsquo;une m\u00e9tacognition critique leur permettant de d\u00e9coder, de critiquer et de rejeter eux-m\u00eames les messages normatifs ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Elle apprend \u00e0 ses enfants \u00e0 regarder la t\u00e9l\u00e9vision et les publicit\u00e9s avec un \u0153il d&rsquo;analyste s\u00e9miotique, les incitant \u00e0 d\u00e9celer les omissions et les st\u00e9r\u00e9otypes : \u00ab Pourquoi n&rsquo;y a-t-il que des petites filles dans cette publicit\u00e9 pour machines \u00e0 laver ? Les messieurs ne se salissent-ils donc jamais ? \u00bb Les enfants int\u00e8grent si profond\u00e9ment cette grille de lecture que lorsque des camarades d&rsquo;\u00e9cole tentent de les humilier en invoquant la conformit\u00e9 de genre, ils r\u00e9pondent avec une assurance d\u00e9sarmante en renvoyant leurs d\u00e9tracteurs \u00e0 leur ignorance biologique.<\/p>\n<p>Une anecdote c\u00e9l\u00e8bre, racont\u00e9e plus tard par Sandra Bem, illustre avec \u00e9clat l&rsquo;efficacit\u00e9 et les heurts in\u00e9vitables de cette \u00e9ducation. Alors que Jeremy, \u00e2g\u00e9 d&rsquo;environ quatre ans, porte fi\u00e8rement une barrette color\u00e9e dans les cheveux pour aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole maternelle, un camarade de classe se moque de lui en lui ass\u00e9nant qu&rsquo;une barrette est un accessoire de fille et que le fait d&rsquo;en porter fait de lui une fille. En r\u00e9ponse, Jeremy baisse tranquillement son pantalon pour montrer son anatomie masculine et r\u00e9torque avec aplomb : \u00ab Regarde, j&rsquo;ai un p\u00e9nis, donc je suis un gar\u00e7on ; les barrettes ne changent rien \u00e0 ce qu&rsquo;il y a dans mon slip ! \u00bb Le camarade, totalement prisonnier du sch\u00e9ma culturel de genre, le regarde alors avec stup\u00e9faction et lui lance : \u00ab Un p\u00e9nis ? \u00c7a ne veut rien dire, tout le monde sait que les gar\u00e7ons n&rsquo;ont pas de barrettes ! \u00bb Cette interaction saisissante illustre magistralement la th\u00e8se de Bem : pour l&rsquo;individu sch\u00e9matis\u00e9, l&rsquo;apparence normative prime sur la r\u00e9alit\u00e9 empirique elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>8.3 \u00ab An Unconventional Family \u00bb (1998) : R\u00e9cit r\u00e9flexif et bilan<\/h3>\n<p>En 1998, Sandra Bem publie un ouvrage autobiographique bouleversant et d&rsquo;une remarquable lucidit\u00e9 introspective, intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300090901\/an-unconventional-family\/\">An Unconventional Family<\/a>. Dans ces m\u00e9moires intimes, elle m\u00eale le r\u00e9cit de son parcours acad\u00e9mique, l&rsquo;histoire de son mariage \u00e9galitaire avec Daryl et un bilan exhaustif, sans concession ni complaisance, de leur tentative d&rsquo;\u00e9ducation non conventionnelle \u00e0 mesure que leurs enfants atteignent l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p>Bem \u00e9value avec une grande honn\u00eatet\u00e9 les succ\u00e8s \u00e9clatants et les limites pratiques de cette exp\u00e9rience existentielle. Sur le plan des succ\u00e8s, ses enfants ont d\u00e9velopp\u00e9 une ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit remarquable, une grande tol\u00e9rance affective, une libert\u00e9 cr\u00e9atrice exceptionnelle et une absence totale de m\u00e9pris ou de pr\u00e9jug\u00e9s sexistes. Jeremy est devenu un math\u00e9maticien et pianiste virtuose, tandis qu&rsquo;Emily a embrass\u00e9 une carri\u00e8re artistique et d&rsquo;engagement social, tous deux t\u00e9moignant d&rsquo;une reconnaissance sinc\u00e8re pour la confiance intellectuelle que leurs parents leur ont insuffl\u00e9e.<\/p>\n<p>Cependant, Sandra Bem confesse \u00e9galement avec gravit\u00e9 les souffrances et les solitudes que ce choix a pu occasionner. \u00c9lever des enfants en rupture totale avec les codes dominants signifie les condamner parfois \u00e0 une forme de marginalit\u00e9 sociale \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, o\u00f9 la conformit\u00e9 aux groupes de pairs est un facteur puissant d&rsquo;int\u00e9gration. Elle note avec amertume la puissance \u00e9crasante des industries culturelles et de consommation qui, d\u00e8s l&rsquo;adolescence, ont exerc\u00e9 une force de rappel colossale vers la s\u00e9duction h\u00e9t\u00e9ronormative et la mise en conformit\u00e9 des corps. Cet ouvrage se referme sur le constat d&rsquo;une h\u00e9ro\u00efque mais ext\u00e9nuante r\u00e9sistance : un foyer seul ne peut compenser ind\u00e9finiment les d\u00e9faillances de l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, soulignant une fois de plus que l&rsquo;\u00e9mancipation ne peut \u00eatre seulement individuelle, mais exige une transformation politique collective et structurelle.<\/p>\n<h2>9. Carri\u00e8re professorale et mentorat \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell<\/h2>\n<h3>9.1 Direction du programme d&rsquo;\u00e9tudes f\u00e9ministes (Women&rsquo;s Studies)<\/h3>\n<p>En 1978, Sandra Bem quitte la c\u00f4te ouest et l&rsquo;Universit\u00e9 Stanford pour rejoindre, aux c\u00f4t\u00e9s de Daryl, le prestigieux corps professoral de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cornell.edu\/\">Universit\u00e9 Cornell<\/a>, situ\u00e9e dans la ville verdoyante d&rsquo;Ithaca, dans l&rsquo;\u00c9tat de New York. Recrut\u00e9e conjointement par le d\u00e9partement de psychologie et le tout jeune programme de <em>Women&rsquo;s Studies<\/em> (\u00e9tudes f\u00e9ministes), elle s&rsquo;investit imm\u00e9diatement dans le d\u00e9veloppement institutionnel et acad\u00e9mique de ce champ de recherche pionnier. Elle prend la direction de ce programme au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, p\u00e9riode charni\u00e8re o\u00f9 les \u00e9tudes de genre tentent de s&rsquo;imposer comme une discipline scientifique l\u00e9gitime face au scepticisme m\u00e9prisant des facult\u00e9s traditionnelles.<\/p>\n<p>Sous son magist\u00e8re \u00e9clair\u00e9, le programme d&rsquo;\u00e9tudes f\u00e9ministes de Cornell conna\u00eet un essor fulgurant. Sandra Bem mobilise son capital scientifique pour recruter des chercheuses brillantes issues de la philosophie, de la sociologie, de la litt\u00e9rature compar\u00e9e et de l&rsquo;histoire, cr\u00e9ant un carrefour de recherche interdisciplinaire d&rsquo;une effervescence intellectuelle rare. Elle restructure les cursus p\u00e9dagogiques, instaure des exigences m\u00e9thodologiques rigoureuses et parvient \u00e0 s\u00e9curiser des financements institutionnels majeurs, arrachant ce programme aux marges informelles pour l&rsquo;enraciner d\u00e9finitivement au c\u0153ur de l&rsquo;excellence acad\u00e9mique de Cornell.<\/p>\n<p>Bem insiste particuli\u00e8rement pour que les \u00e9tudes sur les femmes ne soient pas un simple ghetto th\u00e9matique o\u00f9 l&rsquo;on se contenterait d&rsquo;ajouter des sujets f\u00e9minins aux catalogues existants sans rien changer aux paradigmes fondamentaux. Elle milite pour une refonte \u00e9pist\u00e9mologique globale des savoirs : interroger le genre revient \u00e0 interroger la mani\u00e8re dont toutes les sciences humaines ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es, de la conception du droit \u00e0 la th\u00e9orie \u00e9conomique, en passant par les fondements de la m\u00e9thode scientifique exp\u00e9rimentale elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>9.2 P\u00e9dagogie subversive et formation de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations<\/h3>\n<p>En tant qu&rsquo;enseignante \u00e0 Cornell, Sandra Bem acquiert une renomm\u00e9e l\u00e9gendaire. Ses cours magistraux et ses s\u00e9minaires doctoraux sur la psychologie du genre et l&rsquo;identit\u00e9 attirent des centaines d&rsquo;\u00e9tudiants de toutes disciplines, captiv\u00e9s par sa puissance dialectique, son \u00e9loquence passionn\u00e9e et son refus constant de la langue de bois universitaire. Bem con\u00e7oit l&rsquo;enseignement non pas comme une transmission magistrale et descendante de dogmes th\u00e9oriques, mais comme une ma\u00efeutique subversive destin\u00e9e \u00e0 d\u00e9sar\u00e7onner les \u00e9vidences quotidiennes et \u00e0 d\u00e9sintoxiquer les esprits des conditionnements culturels.<\/p>\n<p>Elle int\u00e8gre dans ses cours des exercices pratiques d&rsquo;observation ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;une efficacit\u00e9 redoutable. Elle envoie par exemple ses \u00e9tudiants dans les centres commerciaux, les cr\u00e8ches ou les salles de tribunal avec pour consigne de noter m\u00e9thodiquement, minute par minute, la mani\u00e8re dont le genre dicte le volume sonore des voix, la gestion des espaces physiques, les interruptions de parole ou les choix de v\u00eatements. Les \u00e9tudiants reviennent boulevers\u00e9s de ces exp\u00e9riences, r\u00e9alisant avec effroi \u00e0 quel point la matrice du genre, qu&rsquo;ils croyaient invisible ou anodine, surd\u00e9termine en r\u00e9alit\u00e9 le moindre de leurs gestes quotidiens.<\/p>\n<p>Comme mentor de th\u00e8ses et de recherches postdoctorales, Sandra Bem fait preuve d&rsquo;une exigence intellectuelle impitoyable coupl\u00e9e \u00e0 une bienveillance humaine profonde. Elle encourage ses doctorantes et doctorants \u00e0 faire preuve d&rsquo;audace conceptuelle, \u00e0 ne pas h\u00e9siter \u00e0 critiquer ses propres mod\u00e8les th\u00e9oriques et \u00e0 concevoir des protocoles de recherche capables de r\u00e9sister aux attaques des revues les plus conservatrices. Elle forme ainsi toute une g\u00e9n\u00e9ration d&rsquo;enseignants-chercheurs qui irrigueront ensuite les plus grandes universit\u00e9s nord-am\u00e9ricaines et europ\u00e9ennes, perp\u00e9tuant son h\u00e9ritage de rigueur empirique et de lucidit\u00e9 critique.<\/p>\n<h3>9.3 Transition professionnelle vers la psychoth\u00e9rapie clinique<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1990, apr\u00e8s plus de deux d\u00e9cennies d&rsquo;un engagement universitaire intense et ayant accompli l&rsquo;essentiel de son \u0153uvre th\u00e9orique avec la publication de <em>The Lenses of Gender<\/em>, Sandra Bem ressent le besoin d&rsquo;une r\u00e9orientation professionnelle vers la pratique clinique directe. Elle d\u00e9cide d&rsquo;entreprendre une formation compl\u00e9mentaire pour devenir psychologue clinicienne agr\u00e9\u00e9e, ouvrant un cabinet de psychoth\u00e9rapie priv\u00e9e dans le centre d&rsquo;Ithaca, tout en conservant son statut de professeure \u00e9m\u00e9rite \u00e0 Cornell.<\/p>\n<p>Cette transition ne constitue nullement une rupture avec son engagement pass\u00e9, mais le prolongement th\u00e9rapeutique naturel de sa pens\u00e9e. Dans son cabinet de consultation, elle accueille des personnes \u2014 femmes, hommes, couples, adolescents en crise \u2014 broy\u00e9es par les injonctions paradoxales de la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale et consum\u00e9riste. Elle d\u00e9veloppe une approche th\u00e9rapeutique int\u00e9grative et profond\u00e9ment f\u00e9ministe, refusant de pathologiser les sympt\u00f4mes individuels (d\u00e9pression, anxi\u00e9t\u00e9, anorexie, sentiment d&rsquo;inad\u00e9quation) pour les replacer dans le contexte des violences structurelles, des traumatismes li\u00e9s aux st\u00e9r\u00e9otypes de genre et des pressions normatives qui s&rsquo;exercent sur les corps et les esprits.<\/p>\n<p>Sa pratique clinique est guid\u00e9e par l&rsquo;imp\u00e9ratif de restaurer la souverainet\u00e9 existentielle de ses patients. Elle les aide \u00e0 d\u00e9construire les voix int\u00e9rioris\u00e9es de l&rsquo;autocritique et de la honte genr\u00e9e, les accompagnant vers une r\u00e9appropriation libre de leurs d\u00e9sirs profonds, au-del\u00e0 des sc\u00e9narios prescrits par leur famille ou par la soci\u00e9t\u00e9. Durant pr\u00e8s de quinze ans, cette activit\u00e9 d&rsquo;\u00e9coute bienveillante et d&rsquo;intervention clinique constitue pour Sandra Bem une source immense de satisfaction personnelle et de sens \u00e9thique, incarnant l&rsquo;aboutissement d&rsquo;une vie enti\u00e8re d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la gu\u00e9rison des blessures caus\u00e9es par la rigidit\u00e9 des normes humaines.<\/p>\n<h2>10. Le diagnostic de la maladie d&rsquo;Alzheimer : Lucidit\u00e9 face au d\u00e9clin<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;apparition des premiers sympt\u00f4mes et le diagnostic de 2007<\/h3>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 2005 et 2006, Sandra Bem, alors \u00e2g\u00e9e d&rsquo;une soixantaine d&rsquo;ann\u00e9es et dot\u00e9e d&rsquo;une acuit\u00e9 mentale exceptionnelle, commence \u00e0 ressentir d&rsquo;infimes mais inqui\u00e9tantes perturbations dans son fonctionnement cognitif quotidien. Elle tr\u00e9buche occasionnellement sur des mots usuels, \u00e9prouve des difficult\u00e9s inhabituelles \u00e0 m\u00e9moriser des rendez-vous ou \u00e0 organiser les d\u00e9tails logistiques de ses journ\u00e9es de travail, et per\u00e7oit un ralentissement inhabituel de sa vitesse de lecture. L\u00e0 o\u00f9 la plupart des individus s&rsquo;enfermeraient dans le d\u00e9ni psychologique ou rationaliseraient ces signaux en les attribuant \u00e0 la fatigue ou au vieillissement normal, Bem, forte de son expertise en neuropsychologie cognitive, examine ses propres d\u00e9faillances avec une inqui\u00e9tude lucide.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9cide de se soumettre \u00e0 une batterie exhaustive d&rsquo;\u00e9valuations neuropsychologiques et d&rsquo;examens d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale dans des centres hospitaliers universitaires de pointe. En 2007, le couperet m\u00e9dical tombe, irr\u00e9vocable : elle est atteinte d&rsquo;un d\u00e9ficit cognitif l\u00e9ger d&rsquo;origine neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9rative, confirmant de mani\u00e8re quasi certaine le d\u00e9veloppement pr\u00e9coce de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Alzheimer%27s_disease\">maladie d&rsquo;Alzheimer<\/a>. Cette pathologie incurable, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;accumulation insidieuse de plaques amylo\u00efdes et la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neurofibrillaire, est vou\u00e9e \u00e0 d\u00e9truire progressivement et inexorablement la m\u00e9moire \u00e9pisodique, le langage articul\u00e9, le raisonnement abstrait et l&rsquo;ensemble des fonctions ex\u00e9cutives qui constituaient le c\u0153ur m\u00eame de son \u00eatre intellectuel.<\/p>\n<p>Loin de sombrer dans l&rsquo;effondrement panique ou la r\u00e9signation passive, Sandra Bem accueille ce verdict avec une r\u00e9solution intellectuelle foudroyante. Ayant consacr\u00e9 son existence \u00e0 d\u00e9masquer les illusions et \u00e0 refuser les fictions confortables, elle refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;\u00e9dulcorer la r\u00e9alit\u00e9 tragique de son \u00e9tat. Elle adopte imm\u00e9diatement une posture d&rsquo;observation scientifique face \u00e0 sa propre maladie, d\u00e9cidant que le dernier acte de sa vie sera conduit avec la m\u00eame rigueur m\u00e9thodologique, la m\u00eame franchise absolue et la m\u00eame exigence de libert\u00e9 qui avaient pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 toute sa carri\u00e8re acad\u00e9mique.<\/p>\n<h3>10.2 La pr\u00e9servation de l&rsquo;autonomie et de la subjectivit\u00e9<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;annonce du diagnostic, Sandra Bem fait le choix d&rsquo;une transparence totale, rompant avec le tabou soci\u00e9tal et la honte qui entourent trop souvent les maladies neurod\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives. Elle r\u00e9unit son cercle d&rsquo;amis proches, ses coll\u00e8gues de l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell et ses deux enfants, Jeremy et Emily, ainsi que son compagnon de vie Daryl Bem (dont elle s&rsquo;\u00e9tait s\u00e9par\u00e9e amoureusement des ann\u00e9es auparavant sur un plan conjugal, mais avec qui elle avait maintenu une amiti\u00e9 fusionnelle et ind\u00e9fectible, vivant dans des maisons mitoyennes). Elle leur expose clairement la situation m\u00e9dicale, leur explique les m\u00e9canismes d&rsquo;effritement \u00e0 venir et les informe sans d\u00e9tour de sa d\u00e9cision irr\u00e9vocable quant \u00e0 son avenir.<\/p>\n<p>Pour faire face aux ravages pr\u00e9coces du d\u00e9clin, elle met en place des strat\u00e9gies cognitives d&rsquo;adaptation remarquables. Elle utilise des carnets de notes m\u00e9ticuleux, programme des alertes \u00e9lectroniques sur ses appareils informatiques, structure son domicile de mani\u00e8re ultra-rationnelle pour \u00e9viter l&rsquo;\u00e9garement d&rsquo;objets, et poursuit une activit\u00e9 physique quotidienne intense pour stimuler sa plasticit\u00e9 neuronale r\u00e9siduelle. Parall\u00e8lement, elle d\u00e9cide de fermer progressivement son cabinet de th\u00e9rapie afin de ne jamais compromettre, par ses oublis \u00e9mergents, la prise en charge \u00e9thique de ses patients.<\/p>\n<p>Mais au-del\u00e0 de ces compensations mat\u00e9rielles, l&rsquo;enjeu fondamental pour Sandra Bem est m\u00e9taphysique : pr\u00e9server jusqu&rsquo;au bout son statut de sujet autonome et conscient. Elle refuse avec horreur la perspective de devenir une pure pr\u00e9sence biologique passive, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de ses souvenirs, de son langage, de sa capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre ses proches et de sa dignit\u00e9 r\u00e9flexive. Elle affirme avec une force tranquille que son identit\u00e9 r\u00e9side dans sa conscience active, et que lorsque cette conscience s&rsquo;\u00e9teindra sous les coups de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence neuronale, son existence terrestre n&rsquo;aura plus aucune raison morale de se prolonger.<\/p>\n<h3>10.3 Tenue d&rsquo;un journal et observation de sa propre d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence<\/h3>\n<p>Entre 2007 et 2013, Sandra Bem accomplit un geste intellectuel et ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;une audace inou\u00efe : elle entreprend de consigner par \u00e9crit l&rsquo;histoire en temps r\u00e9el de son propre naufrage cognitif. Dans des carnets et sur des fichiers num\u00e9riques, elle note avec une pr\u00e9cision chirurgicale l&rsquo;avanc\u00e9e de la maladie dans les recoins de son cerveau, d\u00e9crivant la disparition progressive des concepts abstraits, l&rsquo;effort ext\u00e9nuant requis pour trouver la fin d&rsquo;une phrase complexe, et le sentiment vertigineux d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 qui la saisit face \u00e0 un monde dont les rep\u00e8res familiers s&rsquo;effacent peu \u00e0 peu.<\/p>\n<p>Ces \u00e9crits constituent un document humain et \u00e9pist\u00e9mologique unique dans l&rsquo;histoire de la psychologie contemporaine : le t\u00e9moignage d&rsquo;une sommit\u00e9 mondiale de la cognition sociale analysant, de l&rsquo;int\u00e9rieur de sa propre subjectivit\u00e9 d\u00e9faillante, l&rsquo;effondrement des structures cognitives qu&rsquo;elle avait elle-m\u00eame \u00e9tudi\u00e9es au cours de sa jeunesse. Elle y d\u00e9crit la douleur sourde de sentir ses pens\u00e9es les plus brillantes se dissoudre dans un brouillard informe, mais aussi les moments d&rsquo;extase sensorielle pure qu&rsquo;elle d\u00e9couvre paradoxalement dans l&rsquo;instant pr\u00e9sent, lib\u00e9r\u00e9e des ruminations anticipatoires de l&rsquo;intellect.<\/p>\n<p>Au fil des ann\u00e9es, l&rsquo;\u00e9criture du journal devient de plus en plus fragmentaire, refl\u00e9tant l&rsquo;aggravation de l&rsquo;aphasie et de l&rsquo;apraxie. Les phrases se raccourcissent, la syntaxe se d\u00e9sagr\u00e8ge, mais la volont\u00e9 politique et l&rsquo;\u00e9thique de la libert\u00e9 demeurent intactes au milieu des ruines linguistiques. Sandra Bem y r\u00e9it\u00e8re inlassablement son serment intime : elle saura choisir le moment opportun pour s&rsquo;\u00e9clipser, avant qu&rsquo;il ne soit trop tard, avant que le seuil de non-retour ne l&#8217;emp\u00eache d&rsquo;ex\u00e9cuter son dernier geste d&rsquo;autonomie souveraine.<\/p>\n<h2>11. La d\u00e9cision \u00e9thique de la fin de vie et le d\u00e9c\u00e8s en 2014<\/h2>\n<h3>11.1 La planification rationnelle du d\u00e9part choisi<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 de la d\u00e9gradation neuronale, Sandra Bem formule une d\u00e9cision \u00e9thique radicale : elle aura recours au suicide assist\u00e9 lorsque ses capacit\u00e9s cognitives d\u00e9clineront jusqu&rsquo;\u00e0 un seuil critique pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9, mais avant qu&rsquo;elle ne perde la capacit\u00e9 physique et l\u00e9gale de porter elle-m\u00eame le poison mortel \u00e0 ses l\u00e8vres. Aux \u00c9tats-Unis, la l\u00e9gislation sur l&rsquo;aide m\u00e9dicale \u00e0 mourir (comme le <em>Death with Dignity Act<\/em> de l&rsquo;Oregon) restreint strictement cette pratique aux personnes en phase terminale disposant d&rsquo;un pronostic vital engag\u00e9 \u00e0 moins de six mois, excluant cat\u00e9goriquement les patients atteints de d\u00e9mence en raison de la perte pr\u00e9sum\u00e9e de leur consentement \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<p>Confront\u00e9e \u00e0 cette hypocrisie m\u00e9dico-l\u00e9gale qui contraint les personnes atteintes d&rsquo;Alzheimer soit \u00e0 mourir pr\u00e9matur\u00e9ment alors qu&rsquo;elles ont encore de beaux mois \u00e0 vivre, soit \u00e0 sombrer dans une d\u00e9ch\u00e9ance avanc\u00e9e sans recours possible, Bem s&rsquo;engage dans une qu\u00eate clandestine d&rsquo;une rigueur absolue. Avec l&rsquo;aide bienveillante et solidaire de Daryl Bem et de son cercle rapproch\u00e9, elle se documente de mani\u00e8re approfondie sur les protocoles de fin de vie d\u00e9velopp\u00e9s par des organisations internationales d&rsquo;aide \u00e0 mourir, telles que la soci\u00e9t\u00e9 suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.dignitas.ch\/\">Dignitas<\/a> ou le r\u00e9seau international <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Right_to_die\">Right to Die<\/a>.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 et \u00e9cart\u00e9 l&rsquo;option d&rsquo;un voyage complexe et anxiog\u00e8ne vers la Suisse, Bem parvient \u00e0 se procurer en toute ill\u00e9galit\u00e9 mais en pleine conscience une dose l\u00e9tale de pentobarbital de sodium, un puissant anesth\u00e9sique barbiturique utilis\u00e9 pour les euthanasies v\u00e9t\u00e9rinaires et les ex\u00e9cutions contr\u00f4l\u00e9es. Elle conserve pr\u00e9cieusement la substance dans un endroit secret de son domicile \u00e0 Ithaca, surveillant l&rsquo;\u00e9volution de ses scores aux tests neuropsychologiques standardis\u00e9s (notamment le Mini-Mental State Examination). Elle fixe avec ses proches le crit\u00e8re d\u00e9clencheur absolu : le moment o\u00f9 elle ne sera plus capable de reconna\u00eetre l&rsquo;essence de son identit\u00e9, de comprendre la nature de son geste ou de formuler clairement sa volont\u00e9 d&rsquo;en finir.<\/p>\n<h3>11.2 Les derniers mois et le d\u00e9part le 20 mai 2014<\/h3>\n<p>Au printemps 2014, Sandra Bem atteint l&rsquo;\u00e2ge de 69 ans. La progression de la maladie s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8re brutalement : elle se perd d\u00e9sormais dans son propre quartier, \u00e9prouve des angoisses croissantes devant les miroirs et peine \u00e0 se souvenir du fil conducteur d&rsquo;une conversation simple. Elle comprend avec une extraordinaire acuit\u00e9 que la fen\u00eatre temporelle de son libre arbitre est sur le point de se refermer \u00e0 jamais. Si elle n&rsquo;agit pas dans les semaines qui viennent, elle perdra l&rsquo;aptitude cognitive requise pour accomplir son geste d&rsquo;\u00e9mancipation et deviendra prisonni\u00e8re de son corps d\u00e9chu pour des ann\u00e9es d&rsquo;agonie institutionnelle.<\/p>\n<p>Elle annonce sereinement \u00e0 ses proches que le temps est venu. Durant les derni\u00e8res semaines pr\u00e9c\u00e9dant son d\u00e9part, la maison d&rsquo;Ithaca devient le th\u00e9\u00e2tre de rituels d&rsquo;adieu d&rsquo;une intensit\u00e9 \u00e9motionnelle et d&rsquo;une beaut\u00e9 poignante. Ses enfants, Jeremy et Emily, ainsi que Daryl et quelques intimes se relaient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s. On \u00e9coute de la musique classique, on partage des repas raffin\u00e9s, on relit ensemble les passages marquants de ses ouvrages, on rit, on pleure et on c\u00e9l\u00e8bre sans fard l&rsquo;extraordinaire coh\u00e9rence d&rsquo;une existence qui s&rsquo;ach\u00e8ve exactement selon les termes qu&rsquo;elle avait elle-m\u00eame \u00e9dict\u00e9s un demi-si\u00e8cle plus t\u00f4t dans son contrat de mariage.<\/p>\n<p>Le 20 mai 2014 au soir, Sandra Bem accomplit son dessein en toute qui\u00e9tude dans sa chambre \u00e0 coucher. Entour\u00e9e de l&rsquo;amour ind\u00e9fectible de Daryl, elle ing\u00e8re elle-m\u00eame la dose l\u00e9tale m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 du vin blanc, selon un protocole pharmacologique m\u00e9ticuleusement pr\u00e9par\u00e9. Quelques minutes plus tard, elle s&rsquo;endort paisiblement dans un coma profond avant que son c\u0153ur ne cesse de battre, mettant fin \u00e0 ses jours sans douleur, dans une souverainet\u00e9 existentielle absolue, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 69 ans. Elle laisse derri\u00e8re elle une derni\u00e8re lettre confirmant son consentement lucide, d\u00e9chargeant int\u00e9gralement ses proches de toute responsabilit\u00e9 l\u00e9gale dans son acte d&rsquo;affranchissement personnel.<\/p>\n<h3>11.3 R\u00e9percussions soci\u00e9tales du r\u00e9cit de sa mort<\/h3>\n<p>Quelques mois apr\u00e8s sa disparition, en octobre 2014, le prestigieux quotidien am\u00e9ricain <em>The New York Times Magazine<\/em> publie en une une enqu\u00eate magistrale r\u00e9dig\u00e9e par la journaliste Robin Marantz Henig, intitul\u00e9e <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nytimes.com\/2014\/05\/18\/magazine\/the-last-day-of-her-life.html\">\u00ab The Last Day of Her Life \u00bb<\/a>. Avec l&rsquo;accord explicite et le concours g\u00e9n\u00e9reux de la famille Bem, cet article d\u00e9voile dans tous ses d\u00e9tails intimes, m\u00e9dicaux et philosophiques la trajectoire qui a conduit Sandra Bem au suicide assist\u00e9. L&rsquo;impact de cette publication est retentissant \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire, suscitant des millions de lectures et relan\u00e7ant avec une intensit\u00e9 in\u00e9dite les d\u00e9bats \u00e9thiques sur la fin de vie.<\/p>\n<p>Le r\u00e9cit de la mort choisie de Sandra Bem bouscule violemment les certitudes du corps m\u00e9dical et des comit\u00e9s de bio\u00e9thique. En d\u00e9crivant une femme d&rsquo;une envergure intellectuelle universelle qui refuse le d\u00e9clin d&rsquo;Alzheimer non par l\u00e2chet\u00e9, mais par attachement visc\u00e9ral \u00e0 sa dignit\u00e9 philosophique, l&rsquo;article met en lumi\u00e8re les failles inhumaines des l\u00e9gislations contemporaines qui contraignent les malades cognitifs \u00e0 une d\u00e9ch\u00e9ance impos\u00e9e par l&rsquo;\u00c9tat et par les religions dogmatiques. De nombreux \u00e9ditorialistes, m\u00e9decins et militants du droit \u00e0 mourir dans la dignit\u00e9 saluent en cet acte l&rsquo;ultime et magistrale contribution de Sandra Bem \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation humaine.<\/p>\n<p>Tout comme elle avait pass\u00e9 sa jeunesse \u00e0 briser le tabou du genre et les faux destins biologiques impos\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale, Sandra Bem a consacr\u00e9 sa mort \u00e0 briser le tabou de la d\u00e9pendance et de l&rsquo;agonie m\u00e9dicalis\u00e9e impos\u00e9e par l&rsquo;acharnement th\u00e9rapeutique institutionnel. Sa disparition appara\u00eet r\u00e9trospectivement comme un acte politique et philosophique total, une d\u00e9monstration \u00e9clatante que le corps et l&rsquo;esprit d&rsquo;un individu lui appartiennent sans partage jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage intellectuel et pertinence contemporaine de Sandra Bem<\/h2>\n<h3>12.1 Post\u00e9rit\u00e9 dans la psychologie cognitive et sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique laiss\u00e9 par Sandra Lipsitz Bem au sein de la psychologie contemporaine est monumental. Ses travaux sur la th\u00e9orie des sch\u00e9mas de genre font d\u00e9sormais partie du corpus canonique enseign\u00e9 dans tous les manuels universitaires de psychologie du d\u00e9veloppement, de psychologie cognitive et de sociologie \u00e0 travers le monde. En prouvant que le traitement de l&rsquo;information par le genre est une structure cognitive acquise et non une fatalit\u00e9 naturelle, Bem a fourni les fondations th\u00e9oriques sur lesquelles repose l&rsquo;ensemble des recherches contemporaines sur les biais implicites, les st\u00e9r\u00e9otypes inconscients et les microaggressions.<\/p>\n<p>Dans le domaine des neurosciences cognitives et de la psychologie sociale exp\u00e9rimentale, les protocoles qu&rsquo;elle a imagin\u00e9s dans les ann\u00e9es 1970 et 1980 \u2014 de la s\u00e9paration par la m\u00e9diane au paradigme du rappel libre cat\u00e9goriel \u2014 continuent d&rsquo;\u00eatre perfectionn\u00e9s pour analyser la mani\u00e8re dont le cerveau humain encode les hi\u00e9rarchies de dominance et les cat\u00e9gorisations d&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9. Les travaux actuels sur la menace du st\u00e9r\u00e9otype (<em>stereotype threat<\/em>), d\u00e9velopp\u00e9s notamment par Claude Steele, s&rsquo;inscrivent en ligne directe de sa d\u00e9monstration de la fa\u00e7on dont le concept de soi int\u00e8gre les attentes coercitives du milieu social.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le Bem Sex-Role Inventory (BSRI), malgr\u00e9 ses adaptations et les critiques l\u00e9gitimes relatives \u00e0 son ancrage historique, demeure l&rsquo;un des instruments psychom\u00e9triques les plus influents et les plus traduits de l&rsquo;histoire des sciences du comportement. Il a permis d&rsquo;arracher d\u00e9finitivement la psychom\u00e9trie \u00e0 la bipolarit\u00e9 pathologisante, \u00e9tablissant une fois pour toutes que la sant\u00e9 mentale ne saurait \u00eatre mesur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aune de la soumission d&rsquo;un individu aux r\u00f4les de sexe prescrits par sa culture d&rsquo;origine.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9sonance avec les \u00e9tudes queer et la non-binarit\u00e9 contemporaine<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;\u0153uvre de Sandra Bem s&rsquo;est forg\u00e9e au sein de la deuxi\u00e8me vague f\u00e9ministe des ann\u00e9es 1970, sa pertinence r\u00e9sonne avec une acuit\u00e9 saisissante au c\u0153ur des d\u00e9bats les plus avant-gardistes du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. Les mouvements contemporains pour la reconnaissance des identit\u00e9s <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Non-binary_gender\">non-binaires<\/a>, <em>genderfluid<\/em> ou agenres trouvent dans les \u00e9crits de Sandra Bem une anticipation th\u00e9orique proph\u00e9tique d&rsquo;une pr\u00e9cision \u00e9clatante.<\/p>\n<p>Il existe une passerelle conceptuelle directe entre la th\u00e9orie des prismes du genre forg\u00e9e par Bem en 1993 et la th\u00e9orie de la performativit\u00e9 du genre \u00e9labor\u00e9e par la philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Judith_Butler\">Judith Butler<\/a> dans <em>Gender Trouble<\/em> (1990). L\u00e0 o\u00f9 Butler utilise les outils de la philosophie post-structuraliste et de la d\u00e9construction derridienne pour affirmer que le genre est une r\u00e9p\u00e9tition stylis\u00e9e d&rsquo;actes corporels naturalis\u00e9s, Bem parvient rigoureusement \u00e0 la m\u00eame conclusion par les voies de la psychologie cognitive et de l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire : le genre n&rsquo;est pas ce que nous sommes, mais une lentille artificielle que la culture nous impose pour nous contraindre \u00e0 percevoir et \u00e0 agir d&rsquo;une mani\u00e8re binaire.<\/p>\n<p>Bem a ainsi pr\u00e9figur\u00e9 de plusieurs d\u00e9cennies les revendications actuelles visant \u00e0 d\u00e9genrer l&rsquo;\u00e9tat civil, les espaces publics, l&rsquo;\u00e9ducation infantile et le langage. En affirmant d\u00e8s 1974 que l&rsquo;id\u00e9al ultime de la lib\u00e9ration humaine n&rsquo;est pas de cr\u00e9er de nouvelles cat\u00e9gories rigides mais de lib\u00e9rer l&rsquo;esprit de toute sch\u00e9matisation par le genre, elle appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme l&rsquo;une des figures matricielles les plus puissantes de l&rsquo;\u00e9mancipation queer et de la d\u00e9construction universelle du binarisme sexuel.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan critique d&rsquo;une \u0153uvre r\u00e9volutionnaire (1944-2014)<\/h3>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9e dans sa globalit\u00e9 historique, la vie de Sandra Lipsitz Bem offre l&rsquo;exemple admirable d&rsquo;une coh\u00e9rence absolue entre l&rsquo;\u00e9dification th\u00e9orique, l&rsquo;engagement politique institutionnel et les choix de vie les plus intimes. Rares sont les intellectuels du vingti\u00e8me si\u00e8cle qui ont pouss\u00e9 jusqu&rsquo;au bout, jusque dans leur foyer conjugal, dans l&rsquo;\u00e9ducation de leurs enfants et jusque dans leur propre mort, l&rsquo;exigence de libert\u00e9 et d&rsquo;autonomie qu&rsquo;ils professaient dans leurs trait\u00e9s acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>Certes, une lecture contemporaine r\u00e9trospective permet de discerner certaines limites historiques dans ses formulations pionni\u00e8res des ann\u00e9es 1970. \u00c9labor\u00e9e dans un contexte culturel largement marqu\u00e9 par la classe moyenne blanche am\u00e9ricaine, sa premi\u00e8re th\u00e9orie de l&rsquo;androgynie n&rsquo;int\u00e9grait pas pleinement la perspective <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Intersectionality\">intersectionnelle<\/a> conceptualis\u00e9e plus tard par Kimberl\u00e9 Crenshaw, n\u00e9gligeant parfois la mani\u00e8re dont le prisme du genre s&rsquo;entrem\u00eale inextricablement aux dominations de race, de classe sociale et de sexualit\u00e9. De m\u00eame, son recours initial aux qualificatifs \u00ab masculins \u00bb et \u00ab f\u00e9minins \u00bb au sein du BSRI a pu donner le sentiment d&rsquo;une r\u00e9ification involontaire des st\u00e9r\u00e9otypes qu&rsquo;elle combattait, \u00e9cueil qu&rsquo;elle a elle-m\u00eame pass\u00e9 le reste de sa carri\u00e8re \u00e0 corriger avec une lucidit\u00e9 th\u00e9orique admirable.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9serves critiques ne font que souligner davantage l&rsquo;audace titanesque de son entreprise. Sandra Bem a bris\u00e9 le silence mill\u00e9naire qui entourait la fabrique cognitive de l&rsquo;oppression patriarcale. Elle a dot\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9 d&rsquo;outils intellectuels d&rsquo;une puissance inalt\u00e9rable pour penser, mesurer et d\u00e9passer l&rsquo;injustice sexuelle. Par son \u0153uvre monumentale, par sa p\u00e9dagogie subversive et par son ultime choix de d\u00e9part conscient face \u00e0 la maladie, Sandra Bem s&rsquo;impose \u00e0 jamais comme l&rsquo;une des plus lumineuses figures de la pens\u00e9e contemporaine, une b\u00e2tisseuse d&rsquo;horizons nouveaux dont la m\u00e9moire continuera d&rsquo;inspirer toutes les luttes futures pour la libert\u00e9, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 et la souverainet\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>American Psychological Association. (1977). Distinguished Scientific Awards for an Early Career Contribution to Psychology: Sandra L. Bem. <em>American Psychologist<\/em>, 32(1), 88\u201391. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0078488\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0078488<\/a><\/li>\n<li>Bem, D. J., &#038; Bem, S. L. (1970). Case study of a nonconscious ideology: Training the woman to know her place. In D. J. Bem (Ed.), <em>Beliefs, attitudes, and human affairs<\/em> (pp. 89\u201399). Brooks\/Cole.<\/li>\n<li>Bem, S. L. (1974). The measurement of psychological androgyny. <em>Journal of Consulting and Clinical Psychology<\/em>, 42(2), 155\u2013162. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0036215\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0036215<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1975). Sex role adaptability: One consequence of psychological androgyny. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 31(4), 634\u2013643. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0077098\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0077098<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1977). On the utility of alternative procedures for assessing psychological androgyny. <em>Journal of Consulting and Clinical Psychology<\/em>, 45(2), 196\u2013205. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-006X.45.2.196\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-006X.45.2.196<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1981). Gender schema theory: A cognitive account of sex typing. <em>Psychological Review<\/em>, 88(4), 354\u2013364. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.4.354\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.4.354<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1981). The BSRI and gender schema theory: A reply to Spence and Helmreich. <em>Psychological Review<\/em>, 88(4), 369\u2013371. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.4.369\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.88.4.369<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1983). Gender schema theory and its implications for child development: Raising gender-aschematic children in a gender-schematic society. <em>Signs: Journal of Women in Culture and Society<\/em>, 8(4), 598\u2013616. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1086\/493998\">https:\/\/doi.org\/10.1086\/493998<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1989). Genital knowledge and gender constancy in preschool children. <em>Child Development<\/em>, 60(3), 649\u2013662. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130730\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130730<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1993). <em>The lenses of gender: Transforming the debate on sexual inequality<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300061635\/the-lenses-of-gender\/\">https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300061635\/the-lenses-of-gender\/<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1995). Dismantling gender polarization and androcentrism in the psychological constitution of knowledge. <em>Feminism &#038; Psychology<\/em>, 5(3), 329\u2013334. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0959353595053005\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0959353595053005<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L. (1998). <em>An unconventional family<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300090901\/an-unconventional-family\/\">https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300090901\/an-unconventional-family\/<\/a><\/li>\n<li>Bem, S. L., &#038; Bem, D. J. (1973). Does sex-biased job advertising \u201caid and abet\u201d sex discrimination? <em>Journal of Applied Social Psychology<\/em>, 3(1), 6\u201318. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1559-1816.1973.tb01290.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1559-1816.1973.tb01290.x<\/a><\/li>\n<li>Butler, J. (1990). <em>Gender trouble: Feminism and the subversion of identity<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li>Chesler, P. (1972). <em>Women and madness<\/em>. Doubleday.<\/li>\n<li>Gilligan, C. (1982). <em>In a different voice: Psychological theory and women&rsquo;s development<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Henig, R. M. (2014, May 14). The last day of her life. <em>The New York Times Magazine<\/em>. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nytimes.com\/2014\/05\/18\/magazine\/the-last-day-of-her-life.html\">https:\/\/www.nytimes.com\/2014\/05\/18\/magazine\/the-last-day-of-her-life.html<\/a><\/li>\n<li>Hoffman, R. M., &#038; Borders, L. D. (2001). Twenty-five years after the Bem Sex-Role Inventory: A reassessment. <em>Measurement and Evaluation in Counseling and Development<\/em>, 34(1), 39\u201355. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/07481756.2001.12069021\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/07481756.2001.12069021<\/a><\/li>\n<li>Spence, J. T., &#038; Helmreich, R. L. (1980). Masculine instrumentality and feminine expressiveness: Their relationships with sex role attitudes and behaviors. <em>Psychology of Women Quarterly<\/em>, 5(2), 147\u2013163. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1471-6402.1980.tb00951.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1471-6402.1980.tb00951.x<\/a><\/li>\n<li>Terman, L. M., &#038; Miles, C. C. (1936). <em>Sex and personality: Studies in masculinity and femininity<\/em>. McGraw-Hill.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Sandra Bem (1944-2014), figure pionni\u00e8re de la psychologie du genre.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[21385,1516,16128],"tags":[6050,6049,11460,6048,6047],"class_list":["post-17836","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-biographies-scientifiques","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-du-genre","tag-androgynie-psychologique","tag-bsri","tag-psychologie-feministe","tag-sandra-bem","tag-theorie-des-schemas-de-genre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17836","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17836"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17836\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17836"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17836"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17836"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}