{"id":17795,"date":"2026-10-15T22:22:33","date_gmt":"2026-10-15T22:22:33","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/roy-schafer-1922-2018\/"},"modified":"2026-10-15T22:22:33","modified_gmt":"2026-10-15T22:22:33","slug":"roy-schafer-1922-2018","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=roy-schafer-1922-2018","title":{"rendered":"Roy Schafer &#8211; 1922 2018"},"content":{"rendered":"<p>La trajectoire intellectuelle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sigourneyaward.org\/recipients-1\/1993\/roy-schafer\">Roy Schafer<\/a> (1922-2018) figure parmi les aventures th\u00e9oriques les plus audacieuses, novatrices et rigoureuses de la psychanalyse contemporaine. D&rsquo;abord form\u00e9 aux exigences m\u00e9thodologiques de la psychologie clinique et de la psychom\u00e9trie projective au sein d&rsquo;institutions pionni\u00e8res, Schafer s&rsquo;est progressivement impos\u00e9 comme le penseur qui a su lib\u00e9rer la th\u00e9orie analytique de ses oripeaux scientistes du XIXe si\u00e8cle. Son \u0153uvre, qui traverse plus de six d\u00e9cennies de bouleversements th\u00e9oriques, dessine une arche impressionnante : elle part de l&rsquo;\u00e9valuation standardis\u00e9e de la personnalit\u00e9 pour aboutir \u00e0 une refondation herm\u00e9neutique radicale de la cure, formalis\u00e9e par l&rsquo;introduction du concept r\u00e9volutionnaire de \u00ab langage de l&rsquo;action \u00bb (<em>Action Language<\/em>) et par un tournant narratif dont les \u00e9chos r\u00e9sonnent encore dans la pratique contemporaine.<\/p>\n<p>En refusant de concevoir l&rsquo;appareil psychique comme une machinerie hydraulique gouvern\u00e9e par des forces impersonnelles, Schafer a op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne au sein de l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine. Alors que la m\u00e9tapsychologie dominante, incarn\u00e9e par l&rsquo;<em>Ego Psychology<\/em>, s&rsquo;enfermait dans une r\u00e9ification croissante o\u00f9 le Moi, le \u00c7a et le Surmoi agissaient comme des homuncules autonomes, Schafer a restitu\u00e9 au sujet analysant la pleine et enti\u00e8re paternit\u00e9 de ses actes mentaux. Penser l&rsquo;inconscient non plus comme un r\u00e9ceptacle de pulsions biologiques chosifi\u00e9es, mais comme un ensemble d&rsquo;actions intentionnelles que le sujet refuse d&rsquo;assumer sous le mode de l&rsquo;agentivit\u00e9, a constitu\u00e9 un s\u00e9isme conceptuel majeur, attirant autant d&rsquo;admiration enthousiaste que de controverses passionn\u00e9es.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de l&rsquo;\u0153uvre monumentale de Roy Schafer, retra\u00e7ant ses origines biographiques, ses \u00e9laborations sur l&rsquo;int\u00e9riorisation, sa d\u00e9construction philosophique de Freud nourrie par la philosophie du langage ordinaire, ainsi que ses contributions d\u00e9cisives \u00e0 l&rsquo;attitude analytique, aux \u00e9tudes de genre et au courant narratif. \u00c0 travers cette travers\u00e9e d&rsquo;une pens\u00e9e exigeante et profond\u00e9ment humaniste, il s&rsquo;agit de mesurer la mani\u00e8re dont Schafer a red\u00e9fini l&rsquo;essence m\u00eame du projet psychanalytique : transformer la fatalit\u00e9 d&rsquo;un destin n\u00e9vrotique subi en une responsabilit\u00e9 narrative r\u00e9appropri\u00e9e.<\/p>\n<h2>1. Introduction et trajectoire biographique : De New York \u00e0 l&rsquo;avant-garde psychanalytique<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines familiales et la formation universitaire initiale<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 14 d\u00e9cembre 1922 \u00e0 New York, Roy Schafer grandit dans une m\u00e9tropole en pleine effervescence culturelle, au sein d&rsquo;une famille issue de l&rsquo;immigration juive d&rsquo;Europe centrale et orientale. Ce terreau familial, marqu\u00e9 par un profond respect pour le savoir textuel, le d\u00e9bat d&rsquo;id\u00e9es et l&rsquo;\u00e9mancipation intellectuelle, impr\u00e8gne tr\u00e8s t\u00f4t la sensibilit\u00e9 du jeune homme. \u00c9voluant dans un milieu new-yorkais o\u00f9 la culture litt\u00e9raire et la critique sociale sont omnipr\u00e9sentes, Schafer manifeste rapidement des dispositions exceptionnelles pour l&rsquo;observation des conduites humaines et la rigueur d&rsquo;analyse.<\/p>\n<p>Il entreprend ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures au City College of New York (CCNY), une institution alors surnomm\u00e9e \u00ab le Harvard prol\u00e9tarien \u00bb, r\u00e9put\u00e9e pour sa gratuit\u00e9, sa s\u00e9lectivit\u00e9 drastique et l&rsquo;incroyable effervescence politique et philosophique qui anime ses couloirs. C&rsquo;est dans ce cadre hautement stimulant que Schafer d\u00e9couvre la psychologie clinique naissante. La Seconde Guerre mondiale vient toutefois interrompre brutalement ce parcours acad\u00e9mique : mobilis\u00e9, il est confront\u00e9 aux r\u00e9alit\u00e9s institutionnelles et aux traumatismes psychologiques de masse occasionn\u00e9s par le conflit mondial. Cette exp\u00e9rience militaire renforce son d\u00e9sir d&rsquo;appr\u00e9hender le fonctionnement psychique non pas \u00e0 travers des abstractions d\u00e9sincarn\u00e9es, mais au contact vivant de la souffrance psychique et de ses manifestations cliniques les plus directes.<\/p>\n<p>Durant cette p\u00e9riode d&rsquo;apr\u00e8s-guerre imm\u00e9diate, Schafer se plonge avec passion dans les textes fondamentaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.freud-museum.at\/\">Sigmund Freud<\/a>. Ce contact pr\u00e9coce avec le corpus freudien ne suscite pas chez lui une adh\u00e9sion aveugle ou dogmatique, mais plut\u00f4t une fascination intellectuelle m\u00eal\u00e9e d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat critique grandissant pour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie clinique. Il s&rsquo;interroge d\u00e9j\u00e0 sur les mod\u00e8les th\u00e9oriques sous-jacents qui pr\u00e9tendent expliquer l&rsquo;esprit humain, pressentant les apories d&rsquo;une m\u00e9tapsychologie qui calque les dynamiques subjectives sur les lois de la thermodynamique et de la m\u00e9canique newtonienne.<\/p>\n<h3>1.2 Le passage d\u00e9terminant \u00e0 la Fondation Menninger<\/h3>\n<p>Le tournant d\u00e9cisif de la jeunesse de Schafer a lieu au milieu des ann\u00e9es 1940, lorsqu&rsquo;il rejoint la prestigieuse Menninger Foundation situ\u00e9e \u00e0 Topeka, dans le Kansas. \u00c0 cette \u00e9poque, Topeka est devenue la Mecque de la psychiatrie et de la psychologie clinique d&rsquo;inspiration psychanalytique aux \u00c9tats-Unis. Schafer y fait la rencontre fondatrice de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apadivisions.org\/division-39\">David Rapaport<\/a>, l&rsquo;un des esprits les plus brillants et les plus rigoureux de la m\u00e9tapsychologie freudienne, alors engag\u00e9 dans une vaste entreprise de syst\u00e9matisation scientifique de la psychologie du moi.<\/p>\n<p>Sous la f\u00e9rule exigeante de Rapaport, Schafer s&rsquo;immerge corps et \u00e2me dans la pratique de l&rsquo;\u00e9valuation diagnostique projective. Il se consacre \u00e0 l&rsquo;administration, au d\u00e9pouillement et \u00e0 la th\u00e9orisation des tests psychologiques de la personnalit\u00e9, maniant avec une virtuosit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e le test des taches d&rsquo;encre de Rorschach, le Thematic Apperception Test (TAT) de Murray ou encore les \u00e9chelles d&rsquo;intelligence de Wechsler-Bellevue. Cette immersion n&rsquo;est pas purement technique : elle constitue un laboratoire clinique exceptionnel o\u00f9 Schafer apprend \u00e0 d\u00e9chiffrer, dans les moindres nuances discursives d&rsquo;un sujet r\u00e9pondant \u00e0 une planche, les oscillations subtiles des d\u00e9fenses, des angoisses et des compromis adaptatifs du Moi.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses recherches psychodiagnostiques, Schafer entreprend sa formation psychanalytique formelle au sein de l&rsquo;Institut psychanalytique de Topeka, rattach\u00e9 \u00e0 la Menninger Clinic. Cet apprentissage rigoureux de la cure type affine consid\u00e9rablement son \u00e9coute clinique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment au c\u0153ur de cette citadelle de l&rsquo;orthodoxie psychanalytique am\u00e9ricaine que commence \u00e0 poindre son regard critique. Tout en reconnaissant l&rsquo;incomparable richesse diagnostique que lui offre ce cadre, Schafer commence \u00e0 mesurer le gouffre qui s\u00e9pare l&rsquo;exp\u00e9rience subjective v\u00e9cue par le patient du r\u00e9ductionnisme biologique, m\u00e9caniste et statistique qui sous-tend la th\u00e9orie officielle du fonctionnement psychique.<\/p>\n<h3>1.3 Les affiliations acad\u00e9miques majeures : Yale et Columbia<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s son s\u00e9jour formateur au Kansas, Roy Schafer entame une brillante carri\u00e8re universitaire et clinique sur la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis. Il rejoint l&rsquo;Universit\u00e9 Yale, o\u00f9 il est nomm\u00e9 professeur de psychologie au sein du d\u00e9partement de psychologie tout en occupant des fonctions cliniques de premier plan au service de psychiatrie de l&rsquo;\u00e9cole de m\u00e9decine et au Centre de sant\u00e9 mentale de l&rsquo;universit\u00e9. Durant ses ann\u00e9es \u00e0 Yale, Schafer d\u00e9ploie une activit\u00e9 p\u00e9dagogique remarquable, formant toute une g\u00e9n\u00e9ration de psychologues cliniciens et de psychiatres \u00e0 une approche compr\u00e9hensive et psychodynamique de la psychopathologie.<\/p>\n<p>D\u00e9sireux d&rsquo;inscrire sa pratique psychanalytique au c\u0153ur de l&rsquo;institution analytique la plus exigeante, Schafer devient analyste didacticien et superviseur au prestigieux Columbia University Center for Psychoanalytic Training and Research \u00e0 New York. C&rsquo;est dans ce sanctuaire intellectuel qu&rsquo;il consolide son statut de th\u00e9oricien de tout premier plan. Sa notori\u00e9t\u00e9 grandit rapidement, franchissant les fronti\u00e8res de la communaut\u00e9 am\u00e9ricaine gr\u00e2ce \u00e0 la clart\u00e9 exceptionnelle de ses s\u00e9minaires cliniques, \u00e0 la rigueur de ses supervisions et \u00e0 la publication d&rsquo;essais audacieux qui bousculent les certitudes acquises.<\/p>\n<p>La long\u00e9vit\u00e9 remarquable de la carri\u00e8re de Roy Schafer, qui s&rsquo;\u00e9tendra jusqu&rsquo;au d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle, est caract\u00e9ris\u00e9e par un dialogue ininterrompu avec les disciplines connexes des sciences humaines. Loin de s&rsquo;enfermer dans un corporatisme psychanalytique frileux, Schafer nourrit sa r\u00e9flexion th\u00e9orique des avanc\u00e9es de la philosophie analytique du langage, de la narratologie litt\u00e9raire, de l&rsquo;herm\u00e9neutique philosophique et de la sociologie critique. Cette ouverture interdisciplinaire constante lui permet d&rsquo;insuffler \u00e0 la psychanalyse une modernit\u00e9 conceptuelle sans \u00e9quivalent, faisant de lui l&rsquo;une des figures de proue du renouvellement de la pens\u00e9e clinique contemporaine.<\/p>\n<h2>2. La p\u00e9riode Menninger et les fondements de l&rsquo;\u00e9valuation psychodiagnostique<\/h2>\n<h3>2.1 La collaboration avec David Rapaport sur le test projectif<\/h3>\n<p>La collaboration intellectuelle entre Roy Schafer et David Rapaport \u00e0 la Fondation Menninger a d\u00e9bouch\u00e9 sur certains des textes les plus monumentaux de la psychologie clinique du XXe si\u00e8cle. Associ\u00e9 \u00e0 Merton Gill et sous la direction magistrale de Rapaport, le jeune Schafer participe activement \u00e0 la recherche qui culmine avec la publication, en deux volumes, de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal <em>Diagnostic Psychological Testing<\/em> (1945-1946). Ce trait\u00e9 monumental red\u00e9finit enti\u00e8rement la place des tests dans l&rsquo;arsenal psychiatrique en les \u00e9levant du statut de simple instrument de mesure \u00e0 celui d&rsquo;outil sophistiqu\u00e9 d&rsquo;exploration de la personnalit\u00e9 globale.<\/p>\n<p>Dans ce cadre m\u00e9thodologique, Schafer se concentre particuli\u00e8rement sur l&rsquo;exploitation analytique conjointe du test de Rorschach et du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apa.org\/topics\/testing-assessment-approaches\">Thematic Apperception Test (TAT)<\/a>. Alors que l&rsquo;approche psychom\u00e9trique classique se contente d&rsquo;accumuler des scores quantitatifs, Schafer et Rapaport introduisent une lecture qualitative et psychodynamique r\u00e9volutionnaire. Chaque r\u00e9ponse fournie par le sujet est examin\u00e9e comme une r\u00e9sultante complexe entre les exigences de la t\u00e2che perceptive, les pressions pulsionnelles inconscientes et les m\u00e9canismes de r\u00e9gulation du Moi. Le test projectif devient ainsi un microcosme o\u00f9 s&rsquo;observent en temps r\u00e9el la structure du Moi, la souplesse ou la rigidit\u00e9 de ses barri\u00e8res d\u00e9fensives, et sa capacit\u00e9 \u00e0 tol\u00e9rer la r\u00e9gression au service de la cr\u00e9ativit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche marque une transition m\u00e9thodologique fondamentale : le passage d&rsquo;une psychom\u00e9trie purement empiriste et normative vers une v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique de la pens\u00e9e. Schafer d\u00e9montre que l&rsquo;erreur perceptive, la pause suspensive, le d\u00e9tail insolite ou la m\u00e9taphore inhabituelle ne sont pas de simples bruits statistiques parasitant le r\u00e9sultat, mais les t\u00e9moins privil\u00e9gi\u00e9s de l&rsquo;organisation interne du sujet. En analysant la dynamique intime des processus cognitifs, Schafer pose les premiers jalons d&rsquo;une conception de l&rsquo;esprit o\u00f9 la forme de la pens\u00e9e est indissociable de son contenu affectif.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;ouvrage s\u00e9minal : Psychoanalytic Interpretation in Rorschach Testing<\/h3>\n<p>En 1954, Roy Schafer publie ce qui demeure encore aujourd&rsquo;hui un classique absolu de la litt\u00e9rature projective : <em>Psychoanalytic Interpretation in Rorschach Testing: Theory and Practice<\/em>. Cet ouvrage marque une rupture fondamentale avec la tradition scoring-centrique qui dominait alors la pratique du Rorschach aux \u00c9tats-Unis. Schafer y propose une mod\u00e9lisation th\u00e9orique d&rsquo;une sophistication in\u00e9dite, articulant les concepts m\u00e9tapsychologiques de l&rsquo;Ego Psychology avec la ph\u00e9nom\u00e9nologie vivante de la rencontre clinique.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport le plus novateur du livre r\u00e9side dans l&rsquo;analyse syst\u00e9matique de la situation de testage comme une relation interpersonnelle asym\u00e9trique et conflictuelle. Schafer met en lumi\u00e8re la dimension intrins\u00e8quement anxiog\u00e8ne de la passation : le sujet test\u00e9 se sent expos\u00e9, scrut\u00e9, potentiellement jug\u00e9, tandis que le psychologue peut inconsciemment adopter une posture voyeuriste, omnisciente ou pers\u00e9cutrice. Schafer est le premier th\u00e9oricien \u00e0 int\u00e9grer formellement les concepts de transfert et de contre-transfert au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;administration et de l&rsquo;interpr\u00e9tation des tests projectifs. L&rsquo;attitude de d\u00e9f\u00e9rence craintive, d&rsquo;opposition intellectualis\u00e9e ou de s\u00e9duction passive adopt\u00e9e face au clinicien n&rsquo;est plus consid\u00e9r\u00e9e comme un artefact \u00e0 neutraliser, mais comme le mat\u00e9riau premier du diagnostic psychodynamique.<\/p>\n<p>De plus, Schafer y d\u00e9ploie une taxonomie d&rsquo;une finesse in\u00e9gal\u00e9e des m\u00e9canismes de d\u00e9fense observables au sein m\u00eame des verbalisations projectives. L&rsquo;isolation affective, le refoulement, la projection ou la formation r\u00e9actionnelle ne sont plus de vagues concepts abstraits, mais des op\u00e9rations tangibles rep\u00e9rables dans la fa\u00e7on dont le sujet d\u00e9limite l&rsquo;espace d&rsquo;une tache, h\u00e9site entre la forme et la couleur, ou commente avec g\u00eane ses propres perceptions. Cet ouvrage consacre la r\u00e9putation de Schafer comme clinicien d&rsquo;une lucidit\u00e9 et d&rsquo;une acuit\u00e9 descriptive exceptionnelles.<\/p>\n<h3>2.3 De la m\u00e9trique psychologique \u00e0 la compr\u00e9hension herm\u00e9neutique<\/h3>\n<p>Au fil de ses ann\u00e9es d&rsquo;approfondissement clinique, Roy Schafer en vient \u00e0 rejeter de plus en plus explicitement l&rsquo;illusion positiviste qui consid\u00e8re les tests psychologiques comme des radiographies objectives ou des instruments de dosage quantitatif du psychisme. Le clinicien n&rsquo;est pas un op\u00e9rateur neutre pr\u00e9levant un \u00e9chantillon de mati\u00e8re psychique, mais un auditeur engag\u00e9 dans le d\u00e9chiffrage d&rsquo;une production hautement subjective. Schafer affirme que le mat\u00e9riel projectif recueilli lors d&rsquo;un test constitue avant tout une production discursive, symbolique et m\u00e9taphorique n\u00e9cessitant une interpr\u00e9tation herm\u00e9neutique plut\u00f4t qu&rsquo;une cat\u00e9gorisation nosographique rigide.<\/p>\n<p>Bien qu&rsquo;il op\u00e8re alors encore dans le cadre conceptuel de la psychologie du moi d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.apadivisions.org\/division-39\">Heinz Hartmann<\/a>, Ernst Kris et Rudolph Loewenstein, Schafer commence \u00e0 subvertir subtilement ce mod\u00e8le de l&rsquo;int\u00e9rieur. Tout en utilisant des notions telles que l&rsquo;autonomie du Moi ou la neutralisation de l&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle, il d\u00e9place continuellement l&rsquo;accent vers le sens singulier que le sujet attribue \u00e0 sa propre exp\u00e9rience. Le protocole de Rorschach n&rsquo;est plus lu comme le reflet passif d&rsquo;un \u00e9tat de fait structurel, mais comme une s\u00e9rie d&rsquo;actes d&rsquo;adaptation, d&rsquo;\u00e9vitement et de cr\u00e9ation de sens.<\/p>\n<p>Cette \u00e9volution marque l&rsquo;apparition des toutes premi\u00e8res pr\u00e9mices de ce qui deviendra la marque de fabrique de la pens\u00e9e schaf\u00e9rienne : la reconnaissance de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/agency\/\">agentivit\u00e9<\/a> (<em>agency<\/em>) fondamentale du patient. M\u00eame dans les r\u00e9ponses les plus r\u00e9gressives ou d\u00e9sorganis\u00e9es, le sujet ne subit pas passivement une invasion pulsionnelle ; il produit une r\u00e9ponse, s&rsquo;efforce de r\u00e9soudre un probl\u00e8me expressif et n\u00e9gocie activement avec le cadre du test. De la m\u00e9trique psychologique \u00e0 la lecture herm\u00e9neutique, le pont est d\u00e9sormais jet\u00e9 vers une red\u00e9finition globale de l&rsquo;appareil th\u00e9orique de la psychanalyse.<\/p>\n<h2>3. Th\u00e9orie de l&rsquo;int\u00e9riorisation : De la m\u00e9tapsychologie \u00e0 la personnalisation<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et port\u00e9e de l&rsquo;ouvrage Aspects of Internalization (1968)<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960, Roy Schafer franchit un pas d\u00e9cisif dans sa critique interne du corpus psychanalytique avec la publication de sa monographie majeure, <em>Aspects of Internalization<\/em> (1968). Constatant le flou s\u00e9mantique abyssal et la polys\u00e9mie d\u00e9sordonn\u00e9e qui r\u00e8gnent autour des termes utilis\u00e9s pour d\u00e9signer la constitution du monde interne, Schafer entreprend une clarification \u00e9pist\u00e9mologique radicale. Les notions d&rsquo;incorporation, d&rsquo;introjection et d&rsquo;identification \u00e9taient alors employ\u00e9es de fa\u00e7on souvent interchangeable dans la litt\u00e9rature clinique, occultant de profondes disparit\u00e9s ph\u00e9nom\u00e9nologiques et structurales.<\/p>\n<p>Dans cet ouvrage, Schafer s&rsquo;attaque avec vigueur aux m\u00e9taphores spatiales et spatialisantes implicites qui polluent la m\u00e9tapsychologie classique. Depuis les origines freudiennes, le psychisme \u00e9tait implicitement pens\u00e9 sur le mod\u00e8le d&rsquo;un contenant physique, d&rsquo;un r\u00e9cipient ou d&rsquo;un espace g\u00e9ographique dans lequel des \u00ab objets \u00bb externes pouvaient \u00eatre \u00ab transport\u00e9s \u00bb, \u00ab aval\u00e9s \u00bb ou \u00ab log\u00e9s \u00bb \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur. Schafer d\u00e9montre que cette pens\u00e9e concr\u00e9tiste, si elle est compr\u00e9hensible comme m\u00e9taphore po\u00e9tique ou comme fantasme archa\u00efque chez le patient, devient un obstacle \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sastreux lorsqu&rsquo;elle est prise au pied de la lettre par les th\u00e9oriciens.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition de Schafer dans <em>Aspects of Internalization<\/em> est de r\u00e9concilier la rigueur conceptuelle du structuralisme psychanalytique avec l&rsquo;authenticit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective. Il ne s&rsquo;agit plus de concevoir l&rsquo;int\u00e9riorisation comme une importation mat\u00e9rielle d&rsquo;objets au-dedans d&rsquo;une cavit\u00e9 psychique, mais de comprendre comment un individu en vient \u00e0 modifier sa propre fa\u00e7on de penser, d&rsquo;\u00e9prouver et d&rsquo;agir \u00e0 la suite de ses interactions relationnelles significatives. C&rsquo;est le premier pas syst\u00e9matique vers une d\u00e9substantialisation des concepts analytiques.<\/p>\n<h3>3.2 Distinguer incorporation, introjection et identification<\/h3>\n<p>Pour dissiper la confusion r\u00e9gnante, Roy Schafer propose une d\u00e9limitation rigoureuse des trois grands concepts structurant la dialectique du dedans et du dehors, en montrant qu&rsquo;ils appartiennent \u00e0 des niveaux logiques et cliniques totalement distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;incorporation :<\/strong> Elle est d\u00e9finie par Schafer non comme un m\u00e9canisme psychologique structurel, mais exclusivement comme un fantasme corporel pr\u00e9-symbolique primitif. L&rsquo;incorporation rel\u00e8ve de la logique du cannibalisme imaginaire et de l&rsquo;ingestion orale : le sujet se repr\u00e9sente l&rsquo;assimilation d&rsquo;un objet physique par une porte d&rsquo;entr\u00e9e corporelle (la bouche, les yeux, l&rsquo;anus). Elle rel\u00e8ve du registre du fantasme inconscient concret et n&rsquo;engendre en elle-m\u00eame aucune modification structurale p\u00e9renne du Moi.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;introjection :<\/strong> Schafer la d\u00e9finit comme un m\u00e9canisme relationnel par lequel le sujet maintient activement, au sein de son monde imaginaire, un dialogue ou une interaction dynamique avec une repr\u00e9sentation personnifi\u00e9e investie d&rsquo;autorit\u00e9, de menace ou de bienveillance. L&rsquo;introject est v\u00e9cu comme une \u00ab pr\u00e9sence \u00bb interne quasi-autonome (la voix accusatrice du p\u00e8re, la pr\u00e9sence r\u00e9confortante de la m\u00e8re) avec laquelle le Moi n\u00e9gocie, d\u00e9bat ou lutte sans que cette pr\u00e9sence soit assimil\u00e9e \u00e0 la subjectivit\u00e9 propre.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;identification :<\/strong> Elle constitue le stade le plus \u00e9labor\u00e9 et le seul v\u00e9ritablement int\u00e9grateur de l&rsquo;int\u00e9riorisation. L&rsquo;identification implique une modification durable et structurelle du Moi lui-m\u00eame, qui adopte d\u00e9sormais de fa\u00e7on stable et synth\u00e9tique les mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre, les valeurs ou les comp\u00e9tences d&rsquo;une figure autrefois externe. L&rsquo;autre n&rsquo;est plus ni un aliment fantasm\u00e9 (incorporation), ni un interlocuteur int\u00e9rieur distinct (introjection), mais est devenu une partie constituante et int\u00e9gr\u00e9e de l&rsquo;agent.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Schafer insiste lourdement sur le danger clinique majeur consistant \u00e0 confondre un processus fantasmatique inconscient (comme le fantasme d&rsquo;avoir sa m\u00e8re dans le ventre) avec une modification de la structure psychique. Prendre le fantasme d&rsquo;incorporation pour un m\u00e9canisme explicatif de l&rsquo;identification revient, selon lui, \u00e0 confondre la po\u00e9sie inconsciente de la maladie avec la grammaire scientifique de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h3>3.3 Vers une conception relationnelle du monde interne<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration conceptuelle d&rsquo;<em>Aspects of Internalization<\/em> pr\u00e9pare une mutation fondamentale : la substitution progressive d&rsquo;une dynamique de forces m\u00e9caniques par un ensemble d&rsquo;actions de l&rsquo;agent engag\u00e9 dans un r\u00e9seau relationnel. En red\u00e9finissant l&rsquo;introjection non comme un corps \u00e9tranger r\u00e9sidant dans le psychisme, mais comme l&rsquo;acte par lequel le patient continue activement d&rsquo;imaginer et d&rsquo;entretenir la relation avec ses figures parentales, Schafer restitue l&rsquo;intentionnalit\u00e9 subjective l\u00e0 o\u00f9 la m\u00e9tapsychologie ne voyait que des s\u00e9dimentations inertes.<\/p>\n<p>Cette perspective permet une r\u00e9\u00e9valuation salutaire du Surmoi freudien. Loin d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 monolithique ou une seconde personnalit\u00e9 r\u00e9gnant en despote \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cr\u00e2ne, le Surmoi est d\u00e9crit par Schafer comme une constellation coh\u00e9rente d&rsquo;actes d&rsquo;auto-\u00e9valuation, d&rsquo;auto-punition, d&rsquo;auto-r\u00e9compense et d&rsquo;injonction morale que l&rsquo;individu accomplit envers lui-m\u00eame. C&rsquo;est l&rsquo;individu lui-m\u00eame qui s&rsquo;invective avec la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;il pr\u00eate r\u00e9trospectivement \u00e0 son p\u00e8re ; ce n&rsquo;est pas une entit\u00e9 mat\u00e9rielle nomm\u00e9e Surmoi qui d\u00e9charge sa rage contre une autre entit\u00e9 nomm\u00e9e Moi.<\/p>\n<p>Dans ce mouvement th\u00e9orique, Schafer dialogue de mani\u00e8re de plus en plus f\u00e9conde avec les travaux pionniers de l&rsquo;\u00e9cole britannique des relations d&rsquo;objet, notamment ceux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.thesap.org.uk\/articles-on-jungian-psychology-2\/about-analysis-and-therapy\/object-relations\/\">W.R.D. Fairbairn<\/a> et de Melanie Klein. Tout en conservant une m\u00e9fiance marqu\u00e9e pour la r\u00e9ification mythologique propre \u00e0 certains \u00e9crits kleiniens, il partage leur intuition fondamentale selon laquelle la r\u00e9alit\u00e9 psychique est constitutivement relationnelle. Schafer amorce ainsi le rejet d\u00e9finitif des mod\u00e8les \u00e9nerg\u00e9tiques et physicalistes d\u00e9riv\u00e9s de la physique du XIXe si\u00e8cle pour asseoir sa pens\u00e9e dans une \u00e9coute rigoureusement personnaliste du sujet souffrant.<\/p>\n<h2>4. La rupture \u00e9pist\u00e9mologique : D\u00e9construction de la m\u00e9tapsychologie freudienne<\/h2>\n<h3>4.1 La critique de l&rsquo;\u00e9nerg\u00e9tique et de la physique pulsionnelle<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, Roy Schafer consomme une rupture \u00e9pist\u00e9mologique retentissante avec l&rsquo;armature th\u00e9orique officielle de la psychanalyse freudienne. Par une s\u00e9rie d&rsquo;articles audacieux paraissant dans les revues analytiques les plus renomm\u00e9es, il diagnostique chez Freud un anachronisme conceptuel insurmontable : la confusion entre la compr\u00e9hension des motifs humains et l&#8217;emprunt d&rsquo;un mod\u00e8le m\u00e9canique issu de la thermodynamique de Helmholtz et de la biologie \u00e9volutionniste pr\u00e9-darwinienne.<\/p>\n<p>Schafer s&rsquo;attaque directement au c\u0153ur du dogme freudien : la notion de pulsion (<em>Trieb<\/em>) envisag\u00e9e comme une quantit\u00e9 d&rsquo;\u00e9nergie physique brute cherchant sa d\u00e9charge. Il r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle la libido constituerait une substance mesurable ou transformable, capable d&rsquo;\u00eatre accumul\u00e9e, barr\u00e9e, convertie, d\u00e9vi\u00e9e ou d\u00e9charg\u00e9e comme de la vapeur sous pression dans une chaudi\u00e8re. Les concepts fondamentaux de cathexie (investissement \u00e9nerg\u00e9tique), de contre-investissement et de neutralisation \u00e9nerg\u00e9tique sont d\u00e9nonc\u00e9s par Schafer comme des constructions m\u00e9taphysiques superflues et trompeuses, qui n&rsquo;offrent aucune valeur explicative authentique pour la clinique.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument central de Schafer est \u00e0 la fois \u00e9pist\u00e9mologique et \u00e9thique : la m\u00e9tapsychologie m\u00e9caniste ne raffine pas la compr\u00e9hension clinique, elle masque et ali\u00e8ne la signification humaine. En d\u00e9crivant la haine, le deuil, l&rsquo;ambivalence ou l&rsquo;amour en termes de quanta d&rsquo;\u00e9nergie et de m\u00e9canismes hydrauliques de r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique, le th\u00e9oricien freudien d\u00e9shumanise l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du patient. Schafer affirme avec force que les \u00eatres humains n&rsquo;ont pas de d\u00e9charges d&rsquo;\u00e9nergie ; ils \u00e9prouvent des d\u00e9sirs, poursuivent des buts, ressentent des \u00e9motions et agissent en vertu de significations symboliques complexes qui ne rel\u00e8vent en rien des lois de la physique m\u00e9canique.<\/p>\n<h3>4.2 Le probl\u00e8me de la r\u00e9ification : Le Moi, le \u00c7a et le Surmoi d\u00e9mythifi\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre versant de la critique d\u00e9constructive men\u00e9e par Schafer cible l&rsquo;erreur philosophique majeure qui gangr\u00e8ne l&rsquo;Ego Psychology : la r\u00e9ification outranci\u00e8re des concepts m\u00e9tapsychologiques. Dans la pratique discursive des analystes, les entit\u00e9s abstraites que Freud avait cr\u00e9\u00e9es comme des mod\u00e8les descriptifs \u2013 le Moi (<em>Ego<\/em>), le \u00c7a (<em>Id<\/em>) et le Surmoi (<em>Superego<\/em>) \u2013 ont progressivement \u00e9t\u00e9 trait\u00e9es comme des entit\u00e9s concr\u00e8tes, dot\u00e9es d&rsquo;une volont\u00e9 propre, d&rsquo;intentions ind\u00e9pendantes et d&rsquo;une voix propre.<\/p>\n<p>Schafer d\u00e9nonce l&rsquo;illusion th\u00e9orique et clinique selon laquelle on pourrait affirmer en toute rigueur scientifique que \u00ab le \u00c7a exige une satisfaction imm\u00e9diate \u00bb, que \u00ab le Surmoi attaque et pers\u00e9cute le Moi \u00bb, ou que \u00ab le Moi emploie tel m\u00e9canisme de d\u00e9fense contre l&rsquo;angoisse \u00bb. En parlant ainsi, les analystes introduisent une l\u00e9gion de petits homuncules se livrant une guerre sans merci \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne du patient. Cette rh\u00e9torique m\u00e9tapsychologique pr\u00e9sente un effet pervers redoutable : elle d\u00e9poss\u00e8de la personne totale de sa propre activit\u00e9 subjective. Lorsque le patient affirme : \u00ab Ce n&rsquo;est pas moi qui voulais d\u00e9truire cette relation, c&rsquo;est mon inconscient qui a parl\u00e9 \u00bb, il utilise la m\u00e9tapsychologie r\u00e9ifiante comme une d\u00e9fense caract\u00e9ris\u00e9e pour refuser sa responsabilit\u00e9 subjective.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer philosophiquement cette d\u00e9mythification, Schafer s&rsquo;appuie explicitement sur la critique d\u00e9vastatrice formul\u00e9e par le philosophe britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/ryle\/\">Gilbert Ryle<\/a> dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre <em>The Concept of Mind<\/em> (1949). Ryle y d\u00e9non\u00e7ait le mythe cart\u00e9sien du \u00ab fant\u00f4me dans la machine \u00bb (<em>the ghost in the machine<\/em>) et ce qu&rsquo;il nommait une \u00ab erreur de cat\u00e9gorie \u00bb, consistant \u00e0 attribuer \u00e0 une partie abstraite ou \u00e0 une substance invisible les propri\u00e9t\u00e9s qui n&rsquo;appartiennent qu&rsquo;au tout. Schafer d\u00e9montre que la m\u00e9tapsychologie freudienne n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une variante sophistiqu\u00e9e du mythe du fant\u00f4me dans la machine, o\u00f9 l&rsquo;esprit est con\u00e7u comme un th\u00e9\u00e2tre m\u00e9canique hant\u00e9 par trois spectres querelleurs.<\/p>\n<h3>4.3 Les influences philosophiques : Wittgenstein et la philosophie du langage ordinaire<\/h3>\n<p>Pour reconstruire la psychanalyse sur des fondations solides et intelligibles, Roy Schafer se tourne vers les avanc\u00e9es majeures de la philosophie analytique anglo-saxonne, principalement la seconde philosophie de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wittgenstein\/\">Ludwig Wittgenstein<\/a> (celle des <em>Recherches philosophiques<\/em>) et les travaux sur le langage ordinaire d\u00e9velopp\u00e9s par John L. Austin, Paul Grice et G.E.M. Anscombe. Cette matrice philosophique fournit \u00e0 Schafer les armes conceptuelles pour repenser int\u00e9gralement le statut des \u00e9nonc\u00e9s psychanalytiques.<\/p>\n<p>Schafer reprend \u00e0 son compte la distinction capitale \u00e9tablie par Wittgenstein et ses successeurs entre les <strong>causes<\/strong> physiques et les <strong>raisons<\/strong> d&rsquo;agir :<\/p>\n<ul>\n<li>Une cause physique (comme un r\u00e9flexe neurologique ou la dilatation d&rsquo;un m\u00e9tal sous l&rsquo;effet de la chaleur) op\u00e8re de mani\u00e8re m\u00e9canique, universelle et aveugle, sans que la moindre intentionnalit\u00e9 n&rsquo;intervienne.<\/li>\n<li>Une raison d&rsquo;agir, en revanche, implique n\u00e9cessairement un agent dou\u00e9 de conscience intentionnelle, qui \u00e9value une situation, poursuit un but et op\u00e8re des choix en fonction de croyances, de d\u00e9sirs et de valeurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Schafer d\u00e9montre magistralement que la psychanalyse ne d\u00e9couvre jamais de causes physiques d\u00e9terminant le comportement humain \u00e0 la fa\u00e7on dont la gravit\u00e9 courbe la trajectoire d&rsquo;une pierre ; elle met au jour des raisons inconscientes d&rsquo;agir. Les sympt\u00f4mes n\u00e9vrotiques, les actes manqu\u00e9s, les phobies et les obsessions ne sont pas des dysfonctionnements m\u00e9caniques caus\u00e9s par une panne de l&rsquo;appareil psychique, mais des <em>actions<\/em> entreprises par le sujet pour des raisons qu&rsquo;il ignore, qu&rsquo;il masque ou qu&rsquo;il refuse de s&rsquo;avouer. En int\u00e9grant la th\u00e9orie des actes de parole de J.L. Austin, selon laquelle parler c&rsquo;est toujours faire quelque chose (la dimension performative du langage), Schafer repositionne d\u00e9finitivement la psychanalyse hors du giron des sciences de la nature m\u00e9canistes pour l&rsquo;ancrer au c\u0153ur des sciences humaines herm\u00e9neutiques et interpr\u00e9tatives.<\/p>\n<h2>5. Le \u00ab langage de l&rsquo;action \u00bb (Action Language) : R\u00e9volution conceptuelle et grammaticale<\/h2>\n<h3>5.1 A New Language for Psychoanalysis (1976) : Manifeste th\u00e9orique<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement culminant de la croisade \u00e9pist\u00e9mologique de Roy Schafer prend forme en 1976 avec la parution de son opus magnum : <em>A New Language for Psychoanalysis<\/em>. Ce texte r\u00e9volutionnaire se pr\u00e9sente explicitement comme un manifeste visant \u00e0 refonder de fond en comble le lexique et la syntaxe de la th\u00e9orie clinique. Schafer part du constat impitoyable que le langage m\u00e9tapsychologique traditionnel ali\u00e8ne la pratique clinique en for\u00e7ant l&rsquo;analyste \u00e0 parler une langue morte \u2013 celle d&rsquo;une physique \u00e9nerg\u00e9tique caduque \u2013 pour d\u00e9crire une r\u00e9alit\u00e9 humaine vivante faite de dialogues, d&rsquo;\u00e9motions et de significations.<\/p>\n<p>Schafer propose une purge grammaticale sans pr\u00e9c\u00e9dent : \u00e9liminer de l&rsquo;arsenal psychanalytique tous les substantifs statiques et r\u00e9ifiants qui figent l&rsquo;exp\u00e9rience en choses autonomes. Il ne s&rsquo;agit pas simplement d&rsquo;une querelle d&rsquo;\u00e9cole ou d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance stylistique, mais d&rsquo;une transformation profonde de l&rsquo;ontologie clinique. Les concepts freudiens ne doivent plus \u00eatre envisag\u00e9s comme des substantifs d\u00e9crivant des objets mat\u00e9riels dissimul\u00e9s dans le psychisme, mais comme des verbes et des adverbes d\u00e9crivant les mani\u00e8res singuli\u00e8res dont une personne agit dans le monde.<\/p>\n<p>La publication de cet ouvrage marque un point d&rsquo;inflexion historique majeur dans la psychanalyse am\u00e9ricaine. Elle divise profond\u00e9ment la communaut\u00e9 analytique, suscitant \u00e0 la fois l&rsquo;enthousiasme d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de praticiens d\u00e9sireux de d\u00e9sali\u00e9ner leur clinique du biologisme \u00e9touffant, et la fureur des gardiens de l&rsquo;orthodoxie freudienne qui y voient une h\u00e9r\u00e9sie mena\u00e7ant la substance m\u00eame de la d\u00e9couverte freudienne.<\/p>\n<h3>5.2 Verbes, adverbes et rejet des substantifs statiques<\/h3>\n<p>Pour mettre en \u0153uvre sa proposition, Schafer \u00e9dicte une s\u00e9rie de r\u00e8gles grammaticales rigoureuses qui forment le c\u0153ur du \u00ab langage de l&rsquo;action \u00bb (<em>Action Language<\/em>). Le principe cardinal en est le remplacement syst\u00e9matique du substantif par le verbe d&rsquo;action et la qualification modale par l&rsquo;adverbe :<\/p>\n<ul>\n<li>On ne dira plus qu&rsquo;un patient \u00ab souffre d&rsquo;angoisse \u00bb (comme s&rsquo;il \u00e9tait la victime passive d&rsquo;une toxine biologique inocul\u00e9e de l&rsquo;ext\u00e9rieur), mais qu&rsquo;il \u00ab agit angoiss\u00e9ment \u00bb ou qu&rsquo;il \u00ab s&rsquo;\u00e9prouve angoiss\u00e9 face \u00e0 un danger qu&rsquo;il imagine activement \u00bb.<\/li>\n<li>Le refoulement n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme une cloison \u00e9tanche ou un volet m\u00e9canique barrant la route \u00e0 une repr\u00e9sentation, mais comme un acte d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 de refus de reconna\u00eetre, c&rsquo;est-\u00e0-dire un \u00ab acte de d\u00e9saveu \u00bb (<em>disavowal<\/em>). C&rsquo;est le patient qui agit pour ne pas pr\u00eater attention \u00e0 ce qu&rsquo;il sait pertinemment au fond de lui-m\u00eame.<\/li>\n<li>Le concept m\u00eame d&rsquo;\u00ab inconscient \u00bb cesse d&rsquo;\u00eatre un lieu g\u00e9om\u00e9trique obscur (une cave o\u00f9 croupiraient des monstres pulsionnels) pour redevenir un qualificatif adverbial : le patient agit de mani\u00e8re inconsciente, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il effectue des actions motiv\u00e9es sans en formuler la conscience r\u00e9flexive explicite.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;accent mis sur la modalit\u00e9 adverbiale est capital dans la m\u00e9thode de Schafer. L&rsquo;adverbe qualifie la mani\u00e8re singuli\u00e8re, le style, l&rsquo;intensit\u00e9 et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 avec lesquels une personne m\u00e8ne son action. Une personne ne subit pas son masochisme ; elle agit masochistiquement dans ses relations amoureuses pour maintenir une proximit\u00e9 affective avec un objet autrefois id\u00e9alis\u00e9. L&rsquo;analyse devient d\u00e8s lors le d\u00e9chiffrage m\u00e9thodique des styles adverbiaux par lesquels un individu orchestre sa vie relationnelle et ses conduites d&rsquo;\u00e9chec.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;agentivit\u00e9 humaine au c\u0153ur de l&rsquo;investigation analytique<\/h3>\n<p>Le couronnement de cette r\u00e9volution grammaticale est la restauration de l&rsquo;<strong>agentivit\u00e9 humaine<\/strong> (<em>human agency<\/em>) au centre absolu de la cure psychanalytique. Pour Schafer, l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est jamais le jouet passif de ses pulsions, de son pass\u00e9 ou de ses conflits intrapsychiques ; il en est le cr\u00e9ateur, l&rsquo;auteur et l&rsquo;acteur int\u00e9gral \u00e0 chaque instant de son existence psychique.<\/p>\n<p>Cette approche permet une d\u00e9mystification magistrale de la passivit\u00e9 apparente du patient n\u00e9vrotique. Lorsqu&rsquo;un analysant se lamente sur le fait qu&rsquo;il est \u00ab submerg\u00e9 par des pulsions incontr\u00f4lables \u00bb ou qu&rsquo;il est \u00ab victime de ses blocages \u00e9motionnels \u00bb, Schafer enseigne \u00e0 l&rsquo;analyste \u00e0 entendre dans cette complainte une strat\u00e9gie active de dissimulation. Le sentiment d&rsquo;impuissance subjective est lui-m\u00eame une cr\u00e9ation active de l&rsquo;agent. Le patient se rend impuissant ; il accomplit l&rsquo;action active de paralyser son pouvoir d&rsquo;agir afin d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;angoisse d\u00e9vastatrice que susciterait la reconnaissance de ses v\u00e9ritables d\u00e9sirs, de ses col\u00e8res ou de ses choix coupables.<\/p>\n<p>Schafer \u00e9tablit une fronti\u00e8re herm\u00e9neutique \u00e9tanche entre le <em>sentiment subjectif d&rsquo;impuissance<\/em> (qui est une exp\u00e9rience affective indiscutable et douloureuse rapport\u00e9e par le patient) et l&rsquo;<em>absence r\u00e9elle d&rsquo;agentivit\u00e9<\/em> (qui est une illusion th\u00e9orique dans laquelle l&rsquo;analyste ne doit jamais tomber). La vis\u00e9e ultime du processus th\u00e9rapeutique consiste d\u00e8s lors en une r\u00e9appropriation progressive, courageuse et lucide par le patient de son statut d&rsquo;agent responsable de ses cr\u00e9ations mentales, de ses sympt\u00f4mes et de son propre destin.<\/p>\n<h2>6. Le tournant narratif en psychanalyse : La r\u00e9alit\u00e9 comme construction textuelle<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;analysant comme co-auteur et le r\u00e9cit analytique<\/h3>\n<p>Au prolongement naturel de sa r\u00e9flexion sur le langage de l&rsquo;action, Roy Schafer inaugure au cours des ann\u00e9es 1980 et 1990 ce que l&rsquo;histoire des id\u00e9es retiendra comme le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hermeneutics\/\">tournant narratif<\/a> en psychanalyse. Constatant que la s\u00e9ance de cure ne consiste pas en la fouille arch\u00e9ologique d&rsquo;un gisement factuel enfoui sous le sol de l&rsquo;inconscient, Schafer red\u00e9finit la cure comme un travail dialogique de co-construction textuelle et narrative.<\/p>\n<p>L&rsquo;analysant et l&rsquo;analyste ne sont plus envisag\u00e9s selon le mod\u00e8le asym\u00e9trique du patient malade apportant son sympt\u00f4me et du savant d\u00e9tenteur du sens objectif d\u00e9codant la v\u00e9rit\u00e9 brute. Ils sont deux interlocuteurs engag\u00e9s dans une \u0153uvre commune de co-\u00e9criture. L&rsquo;analysant arrive sur le divan avec un r\u00e9cit de vie fragment\u00e9, contradictoire, satur\u00e9 d&rsquo;impasses et de fatalismes morbides. Le travail analytique consiste \u00e0 r\u00e9organiser ce mat\u00e9riel pour donner naissance \u00e0 un r\u00e9cit alternatif plus riche, plus coh\u00e9rent et plus habitable.<\/p>\n<p>Schafer insiste sur la pluralit\u00e9 irr\u00e9ductible des versions interpr\u00e9tatives. Il n&rsquo;existe pas une unique biographie psychique d\u00e9finitive qui attendrait d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couverte \u00e0 l&rsquo;identique. Une m\u00eame enfance, un m\u00eame trauma ou une m\u00eame rupture relationnelle peuvent \u00eatre racont\u00e9s selon de multiples perspectives th\u00e9oriques et narratives. D\u00e8s lors, la valeur d&rsquo;une interpr\u00e9tation psychanalytique ne se mesure pas \u00e0 sa conformit\u00e9 avec une pr\u00e9tendue r\u00e9alit\u00e9 historique objective, mais \u00e0 sa coh\u00e9rence narrative interne, \u00e0 sa puissance d&rsquo;\u00e9lucidation globale et \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 rouvrir des perspectives d&rsquo;action vivantes pour le patient.<\/p>\n<h3>6.2 Narrative Actions in Psychoanalysis (1992) : Principes et m\u00e9thode<\/h3>\n<p>En 1992, Schafer rassemble et affine sa th\u00e9orie narrative dans un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence : <em>Narrative Actions in Psychoanalysis<\/em>. Il y approfondit l&rsquo;articulation entre l&rsquo;action language et les th\u00e9ories de la critique litt\u00e9raire contemporaine, d\u00e9montrant que la narration n&rsquo;est pas simplement un discours <em>sur<\/em> la vie, mais qu&rsquo;elle constitue en elle-m\u00eame un ensemble d&rsquo;actions psychiques majeures (<em>narrative actions<\/em>).<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant de la th\u00e9orie des genres narratifs forg\u00e9e par le critique Northrop Frye, Schafer analyse avec une stup\u00e9fiante perspicacit\u00e9 clinique les quatre grands genres litt\u00e9raires que les patients mobilisent inconsciemment pour mettre en sc\u00e8ne leur existence :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le genre tragique :<\/strong> Le sujet se raconte comme le jouet accabl\u00e9 d&rsquo;un destin inexorable, d&rsquo;une faute originelle ind\u00e9l\u00e9bile ou d&rsquo;une mal\u00e9diction parentale contre laquelle toute lutte est vaine d&rsquo;avance.<\/li>\n<li><strong>Le genre romanesque (ou h\u00e9ro\u00efque) :<\/strong> Le sujet dramatise sa vie comme une qu\u00eate \u00e9perdue pour retrouver un paradis perdu, une m\u00e8re id\u00e9ale immacul\u00e9e ou une puret\u00e9 morale absolue face aux agressions du monde.<\/li>\n<li><strong>Le genre comique :<\/strong> Le r\u00e9cit s&rsquo;organise autour de l&rsquo;\u00e9vitement de tout conflit s\u00e9rieux, le patient utilisant l&rsquo;humour, la d\u00e9rision et l&rsquo;optimisme forc\u00e9 pour maintenir \u00e0 distance la souffrance et la mort.<\/li>\n<li><strong>Le genre ironique :<\/strong> C&rsquo;est la position de lucidit\u00e9 d\u00e9sabus\u00e9e et de scepticisme mordant par laquelle le sujet commente ses propres \u00e9checs avec d\u00e9tachement sans jamais s&rsquo;impliquer \u00e9motionnellement dans une action transformatrice.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le travail interpr\u00e9tatif de l&rsquo;analyste consiste \u00e0 rep\u00e9rer le genre litt\u00e9raire rigide dans lequel le patient a enferm\u00e9 son existence pour l&rsquo;aider \u00e0 r\u00e9\u00e9crire sa trajectoire sous un mode plus souple et moins destructeur. Schafer met \u00e9galement en \u00e9vidence l&rsquo;intertextualit\u00e9 constitutive de la cure : le r\u00e9cit final issu de la cure n&rsquo;est ni le monologue solitaire du patient ni le cours magistral de l&rsquo;analyste, mais un texte hybride forg\u00e9 au confluent du mat\u00e9riel biographique apport\u00e9 par le sujet et des cadres th\u00e9oriques et herm\u00e9neutiques de l&rsquo;analyste.<\/p>\n<h3>6.3 V\u00e9rit\u00e9 historique contre v\u00e9rit\u00e9 narrative : Le d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orisation narrative propulse Roy Schafer au centre de l&rsquo;un des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques les plus virulents de la fin du XXe si\u00e8cle : l&rsquo;opposition entre v\u00e9rit\u00e9 historique et v\u00e9rit\u00e9 narrative, formalis\u00e9e concomitamment par Donald P. Spence dans son ouvrage fondateur <em>Narrative Truth and Historical Truth<\/em> (1982). Alors que la psychanalyse freudienne classique pr\u00e9tendait exhumer les faits r\u00e9els du pass\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un arch\u00e9ologue m\u00e9ticuleux, Schafer et Spence affirment que le pass\u00e9 n&rsquo;est jamais accessible dans sa virginit\u00e9 brute, ind\u00e9pendamment de la mise en intrigue discursive op\u00e9r\u00e9e dans l&rsquo;ici et maintenant de la s\u00e9ance.<\/p>\n<p>Cette position a valu \u00e0 Schafer de violentes attaques venues des rangs traditionalistes, qui l&rsquo;ont accus\u00e9 de sombrer dans un relativisme historique absolu, un subjectivisme st\u00e9rile, voire de nier la r\u00e9alit\u00e9 tragique des abus r\u00e9els ou des traumas r\u00e9els de l&rsquo;enfance. Schafer a r\u00e9pondu \u00e0 ces accusations avec une rigueur implacable. Il n&rsquo;a jamais contest\u00e9 la factualit\u00e9 brute des \u00e9v\u00e9nements mat\u00e9riels ou traumatiques de l&rsquo;histoire d&rsquo;un individu. Ce qu&rsquo;il affirme, c&rsquo;est que ces \u00e9v\u00e9nements ne deviennent psychiquement op\u00e9rants qu&rsquo;au moment o\u00f9 ils sont investis de signification et ins\u00e9r\u00e9s dans une trame narrative par le sujet.<\/p>\n<p>Le crit\u00e8re sup\u00e9rieur de pertinence clinique ne r\u00e9side donc pas dans l&rsquo;exactitude polici\u00e8re d&rsquo;un fait mat\u00e9riel inaccessible, mais dans la f\u00e9condit\u00e9 pragmatique de l&rsquo;interpr\u00e9tation. Une v\u00e9rit\u00e9 narrative est th\u00e9rapeutique si elle permet au patient de conf\u00e9rer une intelligibilit\u00e9 nouvelle \u00e0 son pass\u00e9, de r\u00e9duire ses sentiments chroniques de culpabilit\u00e9 inconsciente et d&rsquo;acqu\u00e9rir une marge de man\u0153uvre in\u00e9dite pour d\u00e9ployer son agentivit\u00e9 dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;attitude analytique : D\u00e9finition, neutralit\u00e9 et pr\u00e9sence clinique<\/h2>\n<h3>7.1 The Analytic Attitude (1983) : Un manuel \u00e9thique et technique<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses refondations linguistiques et narratives, Roy Schafer publie en 1983 un ouvrage capital consacr\u00e9 \u00e0 la pratique concr\u00e8te de la cure : <em>The Analytic Attitude<\/em>. Ce livre, unanimement salu\u00e9 pour sa sagesse clinique, son \u00e9l\u00e9gance et son humanit\u00e9 profonde, s&rsquo;impose d&#8217;embl\u00e9e comme un guide indispensable pour la formation des praticiens, abordant l&rsquo;\u00e9thique du m\u00e9tier par-del\u00e0 les querelles d&rsquo;\u00e9coles dogmatiques.<\/p>\n<p>Schafer y d\u00e9finit \u00ab l&rsquo;attitude analytique \u00bb non pas comme une s\u00e9rie de r\u00e8gles techniques fig\u00e9es (comme le fait de garder le silence, de faire payer les s\u00e9ances manqu\u00e9es ou d&rsquo;interpr\u00e9ter le complexe d&rsquo;\u0152dipe), mais comme une disposition d&rsquo;esprit interne, stable et rigoureusement disciplin\u00e9e chez l&rsquo;analyste. Cette attitude est guid\u00e9e par un respect inconditionnel de l&rsquo;autonomie, de la libert\u00e9 int\u00e9rieure et de la singularit\u00e9 radicale du fonctionnement psychique de l&rsquo;analysant. L&rsquo;analyste schaf\u00e9rien n&rsquo;est ni un directeur de conscience, ni un pr\u00e9dicateur moral, ni un ami r\u00e9confortant ; il est un auditeur vou\u00e9 exclusivement \u00e0 l&rsquo;\u00e9lucidation du sens inconscient.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, le concept freudien de neutralit\u00e9 est profond\u00e9ment revisit\u00e9 et d\u00e9poussi\u00e9r\u00e9. La neutralit\u00e9 ne saurait consister en une froideur glaciale, une impassibilit\u00e9 de marbre ou un silence punitif, qui ne sont que des d\u00e9formations caricaturales et sadisantes de la technique. Pour Schafer, la v\u00e9ritable neutralit\u00e9 analytique est une <strong>impartialit\u00e9 bienveillante<\/strong>. L&rsquo;analyste maintient une \u00e9quidistance scrupuleuse entre les d\u00e9sirs pulsionnels du patient, ses imp\u00e9ratifs moraux et ses exigences d\u00e9fensives, sans jamais prendre parti pour une instance contre une autre. Elle exige de la part de l&rsquo;analyste une auto-analyse incessante pour rep\u00e9rer et d\u00e9sactiver ses propres tentations de s\u00e9duction, de contr\u00f4le ou d&rsquo;endoctrinement th\u00e9orique.<\/p>\n<h3>7.2 Empathie, neutralit\u00e9 bienveillante et gestion du contre-transfert<\/h3>\n<p>Dans <em>The Analytic Attitude<\/em>, Schafer consacre des pages \u00e9blouissantes \u00e0 la fonction technique de l&#8217;empathie, dialoguant de mani\u00e8re critique mais f\u00e9conde avec les travaux contemporains de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/self-consciousness\/\">Heinz Kohut<\/a> et de la psychologie du soi. Tout en reconnaissant la centralit\u00e9 absolue de l&#8217;empathie, Schafer met en garde la communaut\u00e9 analytique contre le risque d&rsquo;une d\u00e9rive sentimentale ou r\u00e9paratrice :<\/p>\n<ul>\n<li>L&#8217;empathie n&rsquo;est pas une fin en soi ni une manifestation d&rsquo;amour bienveillant destin\u00e9e \u00e0 gu\u00e9rir magiquement les d\u00e9ficits narcissiques pr\u00e9coces du patient.<\/li>\n<li>Elle doit \u00eatre rigoureusement envisag\u00e9e comme un instrument d&rsquo;observation et de connaissance clinique. L&rsquo;analyste fait l&rsquo;effort d&rsquo;\u00e9prouver temporairement et par procuration la position subjective de l&rsquo;autre afin de saisir de l&rsquo;int\u00e9rieur les angoisses et les terreurs qui motivent ses actes psychiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De m\u00eame, Schafer propose une approche hautement exigeante de la gestion du contre-transfert. L&rsquo;analyste doit faire preuve d&rsquo;une vigilance sans faille face \u00e0 son propre <em>furor sanandi<\/em> (sa fureur de gu\u00e9rir), son besoin d&rsquo;\u00eatre admir\u00e9 ou son d\u00e9sir d&rsquo;imposer au patient sa propre vision du bonheur ou de la normalit\u00e9. Schafer critique sans complaisance les postures paternalistes, autoritaires ou sournoisement manipulatrices qui s\u00e9vissent dans la pratique standard.<\/p>\n<p>Le contre-transfert n&rsquo;est pas un dysfonctionnement honteux \u00e0 r\u00e9primer, mais la boussole clinique la plus pr\u00e9cieuse : en analysant les sentiments de col\u00e8re, d&rsquo;ennui, de panique ou de s\u00e9duction qui l&rsquo;envahissent en s\u00e9ance, l&rsquo;analyste d\u00e9crypte les actions discursives que le patient lui fait subir inconsciemment afin de rejouer des sc\u00e9narios infantiles non r\u00e9solus. L&rsquo;attitude analytique consiste \u00e0 ressentir ces pressions sans s&rsquo;y soumettre, pour les restituer au travail interpr\u00e9tatif.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;interpr\u00e9tation psychanalytique repens\u00e9e dans l&rsquo;espace clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;application du mod\u00e8le schaf\u00e9rien modifie radicalement la substance et la musicalit\u00e9 de l&rsquo;interpr\u00e9tation en cabinet. L&rsquo;interpr\u00e9tation cesse d&rsquo;\u00eatre d\u00e9livr\u00e9e comme un oracle professoral ou un diagnostic p\u00e9remptoire qui ass\u00e9nerait au patient une v\u00e9rit\u00e9 universelle venue d&rsquo;en haut. Elle se con\u00e7oit au contraire comme une invitation au dialogue, une hypoth\u00e8se de travail propos\u00e9e avec tact et humilit\u00e9 \u00e0 la r\u00e9flexion partag\u00e9e.<\/p>\n<p>Schafer insiste avec une m\u00e9ticulosit\u00e9 extr\u00eame sur l&rsquo;importance du <em>timing<\/em>, de l&rsquo;intonation et de la formulation grammaticale. Il proscrit vigoureusement l&rsquo;utilisation du jargon m\u00e9tapsychologique dans les \u00e9changes directs avec l&rsquo;analysant. Dire \u00e0 un patient : \u00ab Vous faites une fixation pr\u00e9g\u00e9nitale sur votre m\u00e8re et votre Surmoi vous ch\u00e2tie par l&rsquo;angoisse de castration \u00bb, rel\u00e8ve d&rsquo;une violence th\u00e9orique inutile et st\u00e9rile. L&rsquo;analyste schaf\u00e9rien s&rsquo;exprime dans le langage ordinaire du patient, tout en restructurant subtilement sa grammaire pour y r\u00e9injecter l&rsquo;action et le choix.<\/p>\n<p>L&rsquo;effet v\u00e9ritablement transformateur de l&rsquo;interpr\u00e9tation r\u00e9side dans l&rsquo;invitation faite au sujet de reconna\u00eetre sa participation active dans ce qu&rsquo;il croyait \u00eatre une fatalit\u00e9 subie. Au lieu de dire : \u00ab Votre angoisse surgit parce que votre pulsion agressive menace de submerger votre Moi \u00bb, l&rsquo;analyste sugg\u00e8re : \u00ab Remarquez la fa\u00e7on dont, \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame o\u00f9 vous ressentez une profonde col\u00e8re envers moi, vous commencez \u00e0 vous tourmenter avec des pens\u00e9es catastrophistes afin de vous punir pr\u00e9ventivement d&rsquo;avoir os\u00e9 \u00e9prouver cette col\u00e8re \u00bb. L&rsquo;interpr\u00e9tation devient un levier d&rsquo;\u00e9mancipation \u00e9thique qui rend le patient \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<h2>8. Schafer, le genre et la f\u00e9minit\u00e9 : R\u00e9\u00e9valuation critique du mod\u00e8le freudien<\/h2>\n<h3>8.1 La d\u00e9construction du phallocentrisme classique<\/h3>\n<p>D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, Roy Schafer fait figure de pr\u00e9curseur courageux en engageant une critique frontale et sans concession des th\u00e8ses freudiennes classiques concernant la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, la f\u00e9minit\u00e9 et les th\u00e9ories du genre. Dans une s\u00e9rie d&rsquo;essais devenus c\u00e9l\u00e8bres (notamment son texte s\u00e9minal <em>Problems in Freud&rsquo;s Psychology of Women<\/em>, 1974), il diss\u00e8que les pr\u00e9jug\u00e9s culturels patriarcaux qui ont \u00e9t\u00e9 ind\u00fbment \u00e9rig\u00e9s en axiomes biologiques universels au sein de la m\u00e9tapsychologie.<\/p>\n<p>Schafer s&rsquo;attaque directement aux piliers du dogme freudien de la f\u00e9minit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;axiome selon lequel la fille se d\u00e9finirait originairement par un manque, une inf\u00e9riorit\u00e9 anatomique per\u00e7ue avec horreur (le fantasme de castration).<\/li>\n<li>Le postulat que le d\u00e9veloppement psychosexuel normal de la femme reposerait sur l&rsquo;\u00ab envie du p\u00e9nis \u00bb (<em>penis envy<\/em>).<\/li>\n<li>L&rsquo;id\u00e9e que la f\u00e9minit\u00e9 aboutie exigerait l&rsquo;abandon de l&rsquo;activit\u00e9 au profit d&rsquo;une posture passive et masochiste.<\/li>\n<li>L&rsquo;all\u00e9gation que le Surmoi f\u00e9minin serait structurellement moins d\u00e9velopp\u00e9, moins autonome et moralement inf\u00e9rieur \u00e0 celui de l&rsquo;homme.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Schafer d\u00e9nonce la circularit\u00e9 id\u00e9ologique de ces th\u00e8ses. Il d\u00e9montre que Freud a confondu les effets d&rsquo;une organisation sociale oppressive sp\u00e9cifique avec des lois du d\u00e9veloppement biologique. La passivit\u00e9 et le masochisme observ\u00e9s chez les patientes viennoises de la fin du XIXe si\u00e8cle n&rsquo;\u00e9taient pas des destins naturels de la biologie f\u00e9minine, mais des compromis d\u00e9fensifs actifs adopt\u00e9s par des femmes contraintes par un ordre victorien rigide. En appliquant son langage de l&rsquo;action \u00e0 cette question, Schafer affirme que le masochisme f\u00e9minin n&rsquo;est pas une substance ontologique, mais une mani\u00e8re d&rsquo;agir impos\u00e9e par des attentes culturelles int\u00e9rioris\u00e9es.<\/p>\n<h3>8.2 Dialogue avec la th\u00e9orie f\u00e9ministe et les psychanalystes contemporaines<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement intellectuel de Schafer sur les questions de genre ne s&rsquo;est pas fait en vase clos ; il s&rsquo;est nourri d&rsquo;un compagnonnage intellectuel d&rsquo;une rare f\u00e9condit\u00e9 avec les grandes th\u00e9oriciennes f\u00e9ministes de la psychanalyse am\u00e9ricaine, notamment <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/sociology.berkeley.edu\/emeriti\/nancy-chodorow\">Nancy Chodorow<\/a>, Jessica Benjamin et Muriel Dimen. Schafer a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un des tr\u00e8s rares analystes hommes de l&rsquo;establishment \u00e0 accueillir avec enthousiasme les critiques f\u00e9ministes et \u00e0 int\u00e9grer pleinement leurs apports dans la revue th\u00e9orique de la m\u00e9tapsychologie.<\/p>\n<p>En dialogue avec ces th\u00e9oriciennes, Schafer d\u00e9fend l&rsquo;existence d&rsquo;une subjectivit\u00e9 f\u00e9minine autonome et positive d\u00e8s les premiers stades de la vie, qui ne doit rien \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une privation ou d&rsquo;un d\u00e9ficit d&rsquo;organe. Il participe activement \u00e0 la r\u00e9\u00e9valuation radicale de l&rsquo;angoisse de castration : loin d&rsquo;\u00eatre le pivot universel et ind\u00e9passable de toute structuration humaine, l&rsquo;angoisse de castration masculine est souvent la m\u00e9taphore somatique r\u00e9trospective d&rsquo;une angoisse beaucoup plus pr\u00e9coce et universelle : l&rsquo;angoisse de d\u00e9sint\u00e9gration, de perte des fronti\u00e8res du soi et d&rsquo;annihilation dans la relation primitive \u00e0 la m\u00e8re.<\/p>\n<p>Cette ouverture intellectuelle permet \u00e0 Schafer d&rsquo;anticiper de plusieurs d\u00e9cennies les questionnements contemporains sur la pluralit\u00e9 et la fluidit\u00e9 des genres. En d\u00e9sarrimant le genre de son ancrage strictement anatomique pour le rattacher \u00e0 l&rsquo;ordre des identifications psychiques et des narrations subjectives, il lib\u00e8re la clinique psychanalytique de ses pr\u00e9suppos\u00e9s h\u00e9t\u00e9ronormatifs et moralisateurs, offrant un cadre d&rsquo;\u00e9coute \u00e9mancip\u00e9 de toute pathologisation a priori des sexualit\u00e9s et des identit\u00e9s non traditionnelles.<\/p>\n<h3>8.3 Retraduction des \u00e9tapes du d\u00e9veloppement psychosexuel<\/h3>\n<p>Dans ses relectures de la psychosexualit\u00e9, Schafer applique avec une coh\u00e9rence exemplaire sa m\u00e9thode de retraduction en langage de l&rsquo;action. Le c\u00e9l\u00e8bre complexe d&rsquo;\u0152dipe n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme un sch\u00e9ma m\u00e9canique dict\u00e9 par la fatalit\u00e9 biologique des hormones ou de l&rsquo;anatomie, mais comme une structure narrative relationnelle d&rsquo;une immense complexit\u00e9 symbolique.<\/p>\n<p>Pour Schafer, la situation \u0153dipienne repr\u00e9sente un d\u00e9fi narratif : celui o\u00f9 l&rsquo;enfant apprend \u00e0 se situer en tant qu&rsquo;agent au sein d&rsquo;une configuration triangulaire impliquant l&rsquo;amour, la jalousie, la rivalit\u00e9, l&rsquo;exclusion et la reconnaissance des g\u00e9n\u00e9rations. Schafer r\u00e9habilite l&rsquo;importance primordiale des liens d&rsquo;attachement pr\u00e9coces avec la figure maternelle pour les deux sexes. L&rsquo;assignation de genre et l&rsquo;identit\u00e9 sexuelle cessent d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des donn\u00e9es statiques grav\u00e9es dans le marbre au stade phallique pour devenir un ensemble continu d&rsquo;actes performatifs, relationnels et sociaux que l&rsquo;individu r\u00e9actualise tout au long de son existence.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport de cette relecture pour la technique clinique est inestimable. En cabinet, l&rsquo;analyste n&rsquo;a plus pour mission d&rsquo;assigner le patient ou la patiente \u00e0 des normes de genre pr\u00e9d\u00e9finies (comme le fait de sommer une femme d&rsquo;assumer sa \u00ab passivit\u00e9 maternelle \u00bb). La cure devient un espace s\u00e9curis\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;analysant peut d\u00e9construire les r\u00e9cits de genre r\u00e9pressifs qui ont entrav\u00e9 son d\u00e9veloppement pour inventer une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre sexu\u00e9 qui soit authentiquement la sienne, soutenue par une \u00e9thique de l&rsquo;autonomie et de la libert\u00e9.<\/p>\n<h2>9. Confrontations th\u00e9oriques : Dialogue avec les relations d&rsquo;objet et le courant relationnel<\/h2>\n<h3>9.1 Schafer et l&rsquo;\u00e9cole kleinienne : Convergences et divergences<\/h3>\n<p>Tout au long de son itin\u00e9raire th\u00e9orique, Roy Schafer a entretenu une relation dialectique complexe et passionn\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9cole kleinienne, particuli\u00e8rement d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 Londres. Dans de multiples essais cliniques, Schafer ne cache pas sa profonde admiration pour la richesse ph\u00e9nom\u00e9nologique, l&rsquo;audace clinique et la puissance \u00e9vocatrice des descriptions kleiniennes du monde int\u00e9rieur. L&rsquo;accent mis par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/melanie-klein-trust.org.uk\/\">Melanie Klein<\/a> sur les angoisses pers\u00e9cutives pr\u00e9coces, les fantasmes sadiques-oraux et l&rsquo;acc\u00e8s douloureux \u00e0 la position d\u00e9pressive lui para\u00eet capturer la terreur et la splendeur de l&rsquo;enfance bien plus fid\u00e8lement que l&rsquo;acad\u00e9misme aseptis\u00e9 de l&rsquo;Ego Psychology am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Cependant, cette admiration clinique se double d&rsquo;une critique \u00e9pist\u00e9mologique sans concession. Schafer refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;hypoth\u00e8se kleinienne de la pulsion de mort inn\u00e9e (<em>death instinct<\/em>) comme explication biologique ultime de l&rsquo;agressivit\u00e9 humaine. Pour Schafer, postuler une pulsion de mort biologique revient \u00e0 r\u00e9introduire le d\u00e9mon m\u00e9caniste sous sa forme la plus obscurantiste. De m\u00eame, il reproche souvent aux \u00e9crits kleiniens une propension mythologique n\u00e9faste qui r\u00e9ifie les fantasmes inconscients en micro-personnages guerroyant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps maternel fantasm\u00e9.<\/p>\n<p>Schafer op\u00e8re ainsi une brillante retraduction de la clinique kleinienne dans les termes du langage de l&rsquo;action. Les fameux fantasmes inconscients d\u00e9crits par Klein ne sont pas des entit\u00e9s concr\u00e8tes mais des <strong>actions imaginatives intentionnelles<\/strong>. Le clivage de l&rsquo;objet (<em>splitting<\/em>) n&rsquo;est pas une fracture m\u00e9canique de la mati\u00e8re psychique, mais l&rsquo;acte par lequel le patient s\u00e9pare d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment dans son esprit les exp\u00e9riences gratifiantes des exp\u00e9riences frustrantes afin de pr\u00e9server son amour des attaques de sa propre haine. Quant \u00e0 l&rsquo;identification projective, Schafer la red\u00e9finit comme une action relationnelle et communicative puissante par laquelle un sujet traite l&rsquo;autre d&rsquo;une fa\u00e7on sp\u00e9cifique pour lui faire \u00e9prouver activement les sentiments qu&rsquo;il d\u00e9savoue en lui-m\u00eame.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;influence de l&rsquo;\u00e9cole britannique des relations d&rsquo;objet (Fairbairn, Winnicott)<\/h3>\n<p>L&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective de Roy Schafer s&rsquo;exprime avec une limpidit\u00e9 encore plus \u00e9clatante envers les repr\u00e9sentants majeurs du Groupe des Ind\u00e9pendants britanniques (le <em>Middle Group<\/em>), tout particuli\u00e8rement W.R.D. Fairbairn et Donald W. Winnicott. Schafer souscrit sans r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;axiome fondateur de Fairbairn selon lequel l&rsquo;\u00e9nergie humaine est constitutivement en qu\u00eate d&rsquo;objet (<em>object-seeking<\/em>) et non pas aveugl\u00e9ment orient\u00e9e vers la d\u00e9charge du plaisir (<em>pleasure-seeking<\/em>). Cette convergence fondamentale ancre d\u00e9finitivement Schafer dans le paradigme relationnel : le drame humain se joue dans l&rsquo;espace intersubjectif de la reconnaissance d&rsquo;autrui et non dans les canaux hydrauliques de la libido.<\/p>\n<p>Schafer puise \u00e9galement abondamment dans la sensibilit\u00e9 clinique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.squiggle-foundation.org\/\">Donald Winnicott<\/a>, partageant son attention bienveillante pour l&rsquo;espace transitionnel, le paradoxe et le jeu. La capacit\u00e9 de jouer avec les significations, sans \u00eatre somm\u00e9 de choisir pr\u00e9matur\u00e9ment entre r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure objective et illusion int\u00e9rieure, constitue pour Schafer le c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;exp\u00e9rience psychanalytique f\u00e9conde. Cependant, Schafer conserve son habituelle lucidit\u00e9 critique : il met en garde contre l&rsquo;id\u00e9alisation sentimentale de la \u00ab m\u00e8re suffisamment bonne \u00bb (<em>good-enough mother<\/em>), avertissant que ce concept ne doit pas \u00eatre transform\u00e9 en un nouvel imp\u00e9ratif moral culpabilisant pour les m\u00e8res r\u00e9elles, ni en un fantasme de perfection nourri par l&rsquo;analyste.<\/p>\n<p>L&rsquo;articulation entre l&rsquo;action language et les th\u00e9ories de l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;\u00e9cole britannique permet \u00e0 Schafer de forger une synth\u00e8se originale. Le monde interne n&rsquo;est plus une maison peupl\u00e9e de fant\u00f4mes fig\u00e9s, mais un ensemble de relations vivantes que l&rsquo;agent continue d&rsquo;animer, de r\u00e9inventer et de mettre en sc\u00e8ne quotidiennement dans son rapport avec le monde r\u00e9el.<\/p>\n<h3>9.3 Positionnement face au tournant relationnel am\u00e9ricain<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence, \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1980, du courant de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.iarpp.net\/\">psychanalyse relationnelle am\u00e9ricaine<\/a> \u2013 propuls\u00e9 par des figures telles que Stephen Mitchell, Jay Greenberg, Lewis Aron et Philip Bromberg \u2013 doit une dette intellectuelle immense et explicitement reconnue \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Roy Schafer. En d\u00e9construisant la m\u00e9tapsychologie m\u00e9caniste et en r\u00e9habilitant la place de la relation, du contexte et de la narration, Schafer a d\u00e9blay\u00e9 le terrain \u00e9pist\u00e9mologique sur lequel la psychanalyse relationnelle a pu prosp\u00e9rer.<\/p>\n<p>Pourtant, Schafer a toujours conserv\u00e9 une position d&rsquo;autonomie exigeante et parfois critique au sein de ce mouvement, refusant de s&rsquo;y dissoudre totalement. Tout en applaudissant la remise en cause de l&rsquo;illusion de l&rsquo;analyste omniscient et neutre au sens chirurgical, Schafer a continuellement alert\u00e9 ses coll\u00e8gues relationnels contre les d\u00e9rives potentielles de leur mod\u00e8le. Il voyait avec inqui\u00e9tude le risque d&rsquo;un aplatissement de la r\u00e9alit\u00e9 psychique dans un constructivisme social absolu ou un pur interpersonnalisme, o\u00f9 l&rsquo;inconscient individuel se dissoudrait dans une simple n\u00e9gociation communicationnelle entre deux partenaires.<\/p>\n<p>Schafer a maintenu avec obstination une rigueur herm\u00e9neutique centr\u00e9e sur la <strong>responsabilit\u00e9 individuelle de l&rsquo;analysant<\/strong>. M\u00eame au c\u0153ur d&rsquo;une matrice intersubjective co-cr\u00e9\u00e9e, chaque individu demeure l&rsquo;auteur singulier de ses fantasmes, de ses d\u00e9fenses et de ses actions psychiques. L&rsquo;analyste schaf\u00e9rien ne se sert pas du concept de co-construction relationnelle pour diluer sa responsabilit\u00e9 \u00e9thique, ni pour encourager le patient \u00e0 rejeter ses impasses sur les manquements suppos\u00e9s de l&rsquo;environnement ou de l&rsquo;analyste. C&rsquo;est cette tension f\u00e9conde entre contextualisme relationnel et exigence d&rsquo;agentivit\u00e9 personnelle qui conf\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e de Schafer son \u00e9quilibre clinique incomparable.<\/p>\n<h2>10. Les d\u00e9bats et controverses entourant le langage de l&rsquo;action<\/h2>\n<h3>10.1 La r\u00e9action des traditionalistes de la psychologie du moi<\/h3>\n<p>La publication d&rsquo;<em>A New Language for Psychoanalysis<\/em> a provoqu\u00e9 une onde de choc sans pr\u00e9c\u00e9dent au sein des institutions psychanalytiques orthodoxes, domin\u00e9es par les t\u00e9nors de l&rsquo;Ego Psychology. Des figures majeures de l&rsquo;Association psychanalytique internationale (API) et de l&rsquo;American Psychoanalytic Association, telles que Charles Brenner, Leo Rangell et Jacob Arlow, ont r\u00e9agi avec une hostilit\u00e9 passionn\u00e9e, d\u00e9non\u00e7ant une tentative de sabordage de l&rsquo;\u00e9difice freudien fondamental.<\/p>\n<p>Les critiques ont accus\u00e9 Schafer de trahir l&rsquo;essence m\u00eame de la d\u00e9couverte freudienne en liquidant les fondements biologiques de la m\u00e9tapsychologie. Selon ses d\u00e9tracteurs, \u00e9vacuer le concept d&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle et la topique du Moi-\u00c7a-Surmoi revenait \u00e0 jeter le b\u00e9b\u00e9 avec l&rsquo;eau du bain, privant la psychanalyse de ce qui faisait sa force d&rsquo;explication causale face aux autres psychologies. Leo Rangell a accus\u00e9 Schafer de d\u00e9river vers une psychologie superficielle de la conscience, transformant l&rsquo;analyse en une sorte de th\u00e9rapie existentielle ou de th\u00e9rapie cognitive pr\u00e9coce fond\u00e9e sur la volont\u00e9 consciente du sujet.<\/p>\n<p>Schafer s&rsquo;est engag\u00e9 dans cette controverse avec un brio dialectique redoutable. Dans de nombreux articles pol\u00e9miques, il a r\u00e9fut\u00e9 point par point les accusations de ses pairs, d\u00e9montrant que ce n&rsquo;\u00e9tait pas lui qui trahissait Freud, mais les tenants de l&rsquo;Ego Psychology qui trahissaient l&rsquo;\u00e9coute clinique vivante en la p\u00e9trifiant dans un r\u00e9ductionnisme scientiste archa\u00efque. Schafer a d\u00e9montr\u00e9 que son mod\u00e8le n&rsquo;abandonnait en rien la sp\u00e9cificit\u00e9 des significations inconscientes, mais qu&rsquo;il offrait au contraire une armature rigoureuse pour les conceptualiser sans recourir \u00e0 des mythes physicalistes d\u00e9pass\u00e9s.<\/p>\n<h3>10.2 Le reproche du volontarisme et de la culpabilisation du patient<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des objections les plus s\u00e9rieuses et les plus tenaces adress\u00e9es \u00e0 la pens\u00e9e de Roy Schafer concerne le risque de volontarisme et de culpabilisation du patient. Si l&rsquo;on affirme que tout sympt\u00f4me, tout sentiment d&rsquo;impuissance et toute r\u00e9sistance sont des <em>actions<\/em> entreprises d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment par le patient en tant qu&rsquo;agent, ne risque-t-on pas de conclure que le patient est directement et moralement responsable de sa d\u00e9pression, de son angoisse ou de son traumatisme ? L&rsquo;approche schaf\u00e9rienne ne revient-elle pas \u00e0 bl\u00e2mer la victime (<em>victim-blaming<\/em>) en lui intimant l&rsquo;ordre de \u00ab d\u00e9cider \u00bb d&rsquo;aller mieux ?<\/p>\n<p>Conscient de ce p\u00e9ril, Schafer a d\u00e9velopp\u00e9 une argumentation th\u00e9orique d&rsquo;une rare subtilit\u00e9 pour dissiper tout malentendu moralisateur. Il a \u00e9tabli une distinction cat\u00e9gorielle absolue entre la <strong>responsabilit\u00e9 causale inconsciente<\/strong> et la <strong>culpabilit\u00e9 morale<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Reconna\u00eetre qu&rsquo;un patient agit inconsciemment pour produire un \u00e9tat de paralysie psychique ne signifie en aucun cas porter un jugement moral contre lui ou le consid\u00e9rer comme coupable au sens juridique ou th\u00e9ologique.<\/li>\n<li>Le patient accomplit cette action parce qu&rsquo;il croit sinc\u00e8rement et inconsciemment qu&rsquo;elle est la seule issue possible pour \u00e9chapper \u00e0 une catastrophe psychique encore plus effroyable (la perte de l&rsquo;amour d&rsquo;autrui, la folie, la destruction narcissique).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Schafer analyse le sentiment d&rsquo;impuissance rapport\u00e9 par les analysants non pas comme une l\u00e2chet\u00e9 coupable, mais comme une man\u0153uvre active de protection psychique hautement sophistiqu\u00e9e. Cependant, Schafer a admis les immenses difficult\u00e9s pratiques d&rsquo;application de sa m\u00e9thode face \u00e0 des patients profond\u00e9ment d\u00e9sorganis\u00e9s, confront\u00e9s \u00e0 des d\u00e9compensations psychotiques ou \u00e0 des traumatismes corporels massifs, o\u00f9 l&rsquo;interpellation directe de l&rsquo;agentivit\u00e9 risque d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue comme une pers\u00e9cution surmo\u00efque insoutenable si elle n&rsquo;est pas envelopp\u00e9e d&rsquo;un tact clinique infini.<\/p>\n<h3>10.3 Les limites linguistiques et ontologiques de l&rsquo;Action Language<\/h3>\n<p>Par-del\u00e0 les querelles institutionnelles, le langage de l&rsquo;action de Schafer s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 des limites intrins\u00e8ques que la post\u00e9rit\u00e9 a justement soulign\u00e9es. La critique la plus imm\u00e9diate formul\u00e9e par les praticiens de terrain a concern\u00e9 la complexit\u00e9 et l&rsquo;inconfort esth\u00e9tique de la prose grammaticale pr\u00e9conis\u00e9e. Forcer la r\u00e9flexion clinique \u00e0 s&rsquo;exprimer continuellement par des p\u00e9riphrases adverbiales et verbales (\u00ab il agit de fa\u00e7on d\u00e9pressivement auto-d\u00e9valuatrice \u00bb au lieu de \u00ab il est d\u00e9prim\u00e9 \u00bb) a parfois confin\u00e9 \u00e0 une gymnastique linguistique artificielle et r\u00e9barbative, rendant les \u00e9crits th\u00e9oriques de Schafer particuli\u00e8rement ardus d&rsquo;acc\u00e8s.<\/p>\n<p>Sur le plan ontologique, de nombreux th\u00e9oriciens ont point\u00e9 l&rsquo;angle mort du mod\u00e8le schaf\u00e9rien concernant la r\u00e9alit\u00e9 du corps biologique, de la sensorialit\u00e9 brute et de la psychosomatique. En r\u00e9duisant l&rsquo;ensemble de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine \u00e0 des actions, des motifs discursifs et des narrations symboliques, que fait-on de la maladie organique, de la pulsion dans son enracinement somatique pr\u00e9-verbal, ou du trauma n\u00e9onatal survenu bien avant l&rsquo;av\u00e8nement du langage ? Le mod\u00e8le de Schafer montre ses limites face aux pathologies du vide, aux traumatismes pr\u00e9coces non repr\u00e9sentables et aux manifestations psychosomatiques pures, qui r\u00e9sistent par nature \u00e0 une herm\u00e9neutique exclusivement textuelle.<\/p>\n<p>Il convient de noter que Roy Schafer lui-m\u00eame a fait preuve d&rsquo;une plasticit\u00e9 intellectuelle admirable en reconnaissant certaines de ces but\u00e9es. Dans la derni\u00e8re partie de son \u0153uvre, il a assoupli consid\u00e9rablement la rigidit\u00e9 syntaxique de son langage de l&rsquo;action initial, abandonnant l&rsquo;injonction formelle \u00e0 la contorsion adverbiale pour privil\u00e9gier une \u00e9coute narrative plus fluide, int\u00e9grant la dimension tragique et non verbalisable de l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<h2>11. Applications cliniques contemporaines : La m\u00e9thode Schafer en cabinet<\/h2>\n<h3>11.1 Reformulation des d\u00e9fenses : Du refoulement au d\u00e9saveu d&rsquo;action<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport pratique de Roy Schafer transforme de mani\u00e8re spectaculaire le travail quotidien de rep\u00e9rage et d&rsquo;interpr\u00e9tation des m\u00e9canismes de d\u00e9fense en cabinet. Dans l&rsquo;approche analytique traditionnelle, les d\u00e9fenses du patient sont souvent abord\u00e9es comme des fortifications massives et impersonnelles que l&rsquo;analyste devrait briser, forcer ou contourner. Avec Schafer, toute id\u00e9e d&rsquo;attaque frontale ou de confrontation brutale est bannie au profit d&rsquo;une investigation collaborative continue de l&rsquo;activit\u00e9 d\u00e9fensive con\u00e7ue comme une action d&rsquo;auto-protection sens\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;attention clinique est minutieusement port\u00e9e sur la mani\u00e8re dont le patient <em>se rend<\/em> passif face \u00e0 sa propre trajectoire. Lorsqu&rsquo;un analysant s&rsquo;installe dans la plainte r\u00e9p\u00e9titive, d\u00e9plorant qu&rsquo;il \u00ab ne peut pas s&#8217;emp\u00eacher de procrastiner \u00bb ou que ses \u00ab crises d&rsquo;angoisse le paralysent sans qu&rsquo;il ne comprenne rien \u00bb, l&rsquo;analyste schaf\u00e9rien ne cherche pas \u00e0 d\u00e9terrer un souvenir refoul\u00e9 miraculeux. Il aide patiemment le patient \u00e0 observer l&rsquo;action pr\u00e9cise qu&rsquo;il accomplit dans le pr\u00e9sent : \u00ab Observez comment, d\u00e8s que l&rsquo;occasion d&rsquo;une promotion professionnelle se dessine, vous commencez activement \u00e0 saturer votre emploi du temps d&rsquo;obligations annexes pour vous emp\u00eacher de d\u00e9poser votre candidature \u00bb.<\/p>\n<p>Cette technique permet une exploration lumineuse des b\u00e9n\u00e9fices secondaires du sympt\u00f4me, envisag\u00e9s non pas comme des corruptions opportunistes de la n\u00e9vrose, mais comme des motifs intentionnels puissants op\u00e9rant en silence. Le patient d\u00e9couvre avec stupeur et soulagement qu&rsquo;il n&rsquo;est pas le r\u00e9ceptacle d\u00e9faillant d&rsquo;un sympt\u00f4me absurde, mais le b\u00e2tisseur scrupuleux d&rsquo;un compromis d\u00e9fensif destin\u00e9 \u00e0 maintenir des liens d&rsquo;amour anciens ou \u00e0 conjurer des deuils impossibles. Cette prise de conscience ouvre la voie \u00e0 un changement structurel v\u00e9ritable.<\/p>\n<h3>11.2 Le travail du transfert comme narration vivante dans l&rsquo;ici et maintenant<\/h3>\n<p>Dans la m\u00e9thode \u00e9labor\u00e9e par Schafer, le concept de transfert quitte les sph\u00e8res de la r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique du pass\u00e9 pour s&rsquo;ancrer dans l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 dramatique de la relation en cours de d\u00e9ploiement en s\u00e9ance. Le transfert est appr\u00e9hend\u00e9 comme une mise en sc\u00e8ne active d&rsquo;un sc\u00e9nario relationnel historique que l&rsquo;analysant fait jouer \u00e0 l&rsquo;analyste dans l&rsquo;ici et maintenant du cabinet.<\/p>\n<p>La boussole technique de l&rsquo;analyste consiste \u00e0 identifier les actions discursives que le patient tente d&rsquo;exercer sur lui :<\/p>\n<ul>\n<li>Le patient cherche-t-il, par son flux ininterrompu de paroles, \u00e0 anesth\u00e9sier la capacit\u00e9 de penser de l&rsquo;analyste ?<\/li>\n<li>Tente-t-il, par des soupirs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s et des silences pesants, de culpabiliser l&rsquo;analyste pour lui faire endosser le r\u00f4le d&rsquo;un parent n\u00e9gligent et maltraitant ?<\/li>\n<li>Cherche-t-il \u00e0 s\u00e9duire intellectuellement son interlocuteur pour le dissuader d&rsquo;explorer des zones de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;interpr\u00e9tation du transfert s&rsquo;articule directement \u00e0 ces actions vivantes. Au lieu d&rsquo;interpr\u00e9ter le transfert de mani\u00e8re arch\u00e9ologique (\u00ab Vous voyez en moi votre m\u00e8re qui vous rejetait \u00bb), l&rsquo;analyste pointe l&rsquo;acte en cours : \u00ab En me disant que mes interventions sont inutiles tout en me regardant avec d\u00e9tresse, vous tentez de me faire \u00e9prouver ce que c&rsquo;est que de se sentir impuissant et rejet\u00e9, exactement comme vous vous sentiez impuissant face \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 de votre m\u00e8re \u00bb. La r\u00e9p\u00e9tition compulsive cesse d\u00e8s lors d&rsquo;\u00eatre un destin aveugle pour devenir une occasion en or de re-narration \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<h3>11.3 La terminaison de la cure selon les crit\u00e8res schaf\u00e9riens<\/h3>\n<p>La question de la fin d&rsquo;une cure psychanalytique a souvent suscit\u00e9 des id\u00e9alisations excessives dans la litt\u00e9rature classique, la terminaison \u00e9tant parfois d\u00e9crite comme l&rsquo;atteinte mythique d&rsquo;une maturit\u00e9 g\u00e9nitale absolue, la liquidation int\u00e9grale de tout conflit ou la gu\u00e9rison magique de toute souffrance. Roy Schafer r\u00e9cuse radicalement ces mythes scientistes et narcissiques pour proposer des crit\u00e8res de fin d&rsquo;analyse d&rsquo;une maturit\u00e9 \u00e9thique exemplaire.<\/p>\n<p>Pour Schafer, une psychanalyse r\u00e9ussie ne se mesure pas \u00e0 l&rsquo;extinction totale des conflits psychiques \u2013 qui sont consubstantiels \u00e0 la condition humaine \u2013, mais \u00e0 l&rsquo;acquisition durable par le patient d&rsquo;une <strong>comp\u00e9tence narrative polyphonique<\/strong> et d&rsquo;une capacit\u00e9 stable \u00e0 s&rsquo;auto-analyser en tant qu&rsquo;agent. Le sujet qui quitte le divan a appris \u00e0 devenir le propre analyste de ses actions : face \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une angoisse ou d&rsquo;un \u00e9chec, il ne retombe plus dans la d\u00e9tresse passive d&rsquo;une fatalit\u00e9 subie, mais se demande quelles actions il est en train d&rsquo;accomplir inconsciemment et pour quelles raisons il les m\u00e8ne.<\/p>\n<p>La fin de la cure implique \u00e9galement l&rsquo;accession \u00e0 une posture tragique sereine. Schafer emprunte \u00e0 la trag\u00e9die grecque l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle grandir consiste \u00e0 accepter sto\u00efquement les limitations inh\u00e9rentes \u00e0 toute existence humaine : l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 du temps perdu, le caract\u00e8re imparfait des objets d&rsquo;amour, l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 de la mort et l&rsquo;impossibilit\u00e9 de r\u00e9aliser tous ses d\u00e9sirs. L&rsquo;analysant accompli abandonne ses r\u00e9cits comiques d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 ou ses lamentations m\u00e9lodramatiques pour habiter pleinement un r\u00e9cit ouvert, marqu\u00e9 par l&rsquo;humilit\u00e9, le courage d&rsquo;agir et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 envers autrui.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage intellectuel et port\u00e9e posthume (1922-2018) : Bilan d&rsquo;une \u0153uvre majeure<\/h2>\n<h3>12.1 La reconnaissance institutionnelle tardive et les distinctions acad\u00e9miques<\/h3>\n<p>Si la radicalit\u00e9 de ses remises en question \u00e9pist\u00e9mologiques a d&rsquo;abord suscit\u00e9 la d\u00e9fiance et la ranc\u0153ur des cercles conservateurs de la psychanalyse, la fin du si\u00e8cle a rendu \u00e0 Roy Schafer la justice acad\u00e9mique et institutionnelle qui lui \u00e9tait due. La communaut\u00e9 analytique internationale a fini par mesurer l&rsquo;incomparable salubrit\u00e9 th\u00e9orique d&rsquo;un travail qui a sauv\u00e9 la psychanalyse am\u00e9ricaine d&rsquo;une scl\u00e9rose mortif\u00e8re en la r\u00e9conciliant avec l&rsquo;esprit des humanit\u00e9s.<\/p>\n<p>La cons\u00e9cration culmine en 1993 avec l&rsquo;attribution \u00e0 Roy Schafer du prestigieux <strong>prix Sigourney<\/strong> (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sigourneyaward.org\/\">The Sigourney Award<\/a>), la plus haute distinction mondiale r\u00e9compensant les contributions exceptionnelles \u00e0 la th\u00e9orie et \u00e0 la pratique de la psychanalyse. Le jury a salu\u00e9 unanimement un penseur visionnaire, capable d&#8217;embrasser l&rsquo;\u00e9valuation clinique, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;action, l&rsquo;attitude \u00e9thique et la critique f\u00e9ministe dans un ensemble coh\u00e9rent et transformateur.<\/p>\n<p>Tout au long de ses derni\u00e8res ann\u00e9es, Schafer a continu\u00e9 d&rsquo;occuper une place centrale dans les d\u00e9bats contemporains, dispensant des conf\u00e9rences magistrales \u00e0 travers le monde, publiant de nouvelles \u00e9tudes cliniques et pr\u00e9sidant des comit\u00e9s scientifiques majeurs. Ses ouvrages ont \u00e9t\u00e9 traduits dans de nombreuses langues, devenant des piliers de l&rsquo;enseignement universitaire et clinique en Europe, en Am\u00e9rique latine et au Moyen-Orient. Jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s le 5 ao\u00fbt 2018 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de 95 ans, Schafer a incarn\u00e9 une r\u00e9f\u00e9rence morale et intellectuelle inattaquable, respect\u00e9e tant pour son int\u00e9grit\u00e9 sans compromis que pour sa gentillesse clinique l\u00e9gendaire.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;influence p\u00e9renne sur la psychologie clinique et les humanit\u00e9s<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Roy Schafer d\u00e9borde tr\u00e8s largement les fronti\u00e8res traditionnelles de la cure analytique. Dans le champ de la th\u00e9orie litt\u00e9raire, des \u00e9tudes narratives et de l&rsquo;herm\u00e9neutique textuelle, ses mod\u00e9lisations des actions narratives et des genres dramatiques demeurent des sources in\u00e9puisables d&rsquo;inspiration pour comprendre comment les fictions construisent le sujet et comment le langage structure l&rsquo;exp\u00e9rience intime.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;univers de la psychologie clinique et de la psychoth\u00e9rapie contemporaine, Schafer a profond\u00e9ment modernis\u00e9 la formation des praticiens de toutes ob\u00e9diences. L&rsquo;accent qu&rsquo;il a plac\u00e9 sur \u00ab l&rsquo;attitude analytique \u00bb, la bienveillance impartiale et l&rsquo;\u00e9coute scrupuleuse des mouvements contre-transf\u00e9rentiels est devenu la norme \u00e9thique et technique de la formation contemporaine. En anticipant d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 les courants constructivistes, narratifs et intersubjectifs qui dominent aujourd&rsquo;hui le champ des psychoth\u00e9rapies, Schafer s&rsquo;affirme comme un proph\u00e8te conceptuel dont les intuitions n&rsquo;ont rien perdu de leur pertinence.<\/p>\n<p>De plus, ses travaux fournissent une bo\u00eete \u00e0 outils m\u00e9thodologique inestimable pour toutes les approches int\u00e9gratives qui cherchent aujourd&rsquo;hui \u00e0 jeter des ponts entre la psychanalyse, la philosophie de l&rsquo;action, la linguistique pragmatique et les neurosciences cognitives. En rappelant que l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un ensemble de circuits m\u00e9caniques aveugles mais une cr\u00e9ation continue de sens ancr\u00e9e dans la responsabilit\u00e9 d&rsquo;un sujet, Schafer a fourni \u00e0 la psychodynamique contemporaine ses armes les plus solides face aux r\u00e9ductions scientistes et computationnelles du XXIe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : Roy Schafer, le grand r\u00e9formateur de l&rsquo;esprit psychanalytique<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e int\u00e9grale d&rsquo;une \u0153uvre immense s&rsquo;\u00e9talant sur pr\u00e8s de sept d\u00e9cennies, Roy Schafer appara\u00eet incontestablement comme l&rsquo;un des plus grands r\u00e9formateurs de la pens\u00e9e psychanalytique depuis Freud. Ni ren\u00e9gat iconoclaste cherchant \u00e0 d\u00e9truire l&rsquo;\u00e9difice, ni d\u00e9vot dogmatique r\u00e9p\u00e9tant sans fin les paroles du ma\u00eetre, Schafer a incarn\u00e9 la fid\u00e9lit\u00e9 critique dans sa forme la plus sublime : celle qui consiste \u00e0 transformer la th\u00e9orie pour qu&rsquo;elle reste fid\u00e8le \u00e0 son intuition fondatrice d&rsquo;\u00e9mancipation humaine.<\/p>\n<p>En lib\u00e9rant la clinique des cha\u00eenes rouill\u00e9es d&rsquo;une m\u00e9tapsychologie \u00e9nerg\u00e9tiste et chosifiante, Schafer a rendu \u00e0 la psychanalyse son \u00e2me humaniste. Il a substitu\u00e9 au mod\u00e8le de l&rsquo;homme-machine gouvern\u00e9 par des pulsions aveugles la vision noble, exigeante et responsable d&rsquo;un \u00eatre humain cr\u00e9ateur de son sens, co-auteur de ses r\u00e9cits de vie et capable, \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9preuve de la parole partag\u00e9e, de se r\u00e9approprier la pl\u00e9nitude de ses actes mentaux. C&rsquo;est ce message de libert\u00e9 int\u00e9rieure, de rigueur \u00e9pist\u00e9mologique et de dignit\u00e9 subjective qui assure \u00e0 Roy Schafer une place \u00e9ternelle et lumineuse au panth\u00e9on des g\u00e9ants de la psychanalyse mondiale.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anscombe, G. E. M. (1957). <em>Intention<\/em>. Basil Blackwell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674003996\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674003996<\/a><\/li>\n<li>Austin, J. L. (1962). <em>How to Do Things with Words<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/how-to-do-things-with-words-9780198245537\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/how-to-do-things-with-words-9780198245537<\/a><\/li>\n<li>Benjamin, J. (1988). <em>The Bonds of Love: Psychoanalysis, Feminism, and the Problem of Domination<\/em>. Pantheon Books. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.pantheonbooks.com\/\">https:\/\/www.pantheonbooks.com\/<\/a><\/li>\n<li>Chodorow, N. (1978). <em>The Reproduction of Mothering: Psychoanalysis and the Sociology of Gender<\/em>. University of California Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520221550\/the-reproduction-of-mothering\">https:\/\/www.ucpress.edu\/book\/9780520221550\/the-reproduction-of-mothering<\/a><\/li>\n<li>Fairbairn, W. R. D. (1952). <em>Psychoanalytic Studies of the Personality<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Psychoanalytic-Studies-of-the-Personality\/Fairbairn\/p\/book\/9780415107372\">https:\/\/www.routledge.com\/Psychoanalytic-Studies-of-the-Personality\/Fairbairn\/p\/book\/9780415107372<\/a><\/li>\n<li>Freud, S. (1923). <em>Das Ich und das Es<\/em>. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.freud-museum.at\/\">https:\/\/www.freud-museum.at\/<\/a><\/li>\n<li>Hartmann, H. (1939). <em>Ego Psychology and the Problem of Adaptation<\/em>. International Universities Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IUP.002.0001A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IUP.002.0001A<\/a><\/li>\n<li>Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 27, 99-110. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJPA.027.0099A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJPA.027.0099A<\/a><\/li>\n<li>Rapaport, D., Gill, M., &amp; Schafer, R. (1945-1946). <em>Diagnostic Psychological Testing<\/em> (Vols. 1-2). The Year Book Publishers. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/ps.051.0118a\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/ps.051.0118a<\/a><\/li>\n<li>Ryle, G. (1949). <em>The Concept of Mind<\/em>. Hutchinson&rsquo;s University Library. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/The-Concept-of-Mind\/Ryle\/p\/book\/9780415485470\">https:\/\/www.routledge.com\/The-Concept-of-Mind\/Ryle\/p\/book\/9780415485470<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1954). <em>Psychoanalytic Interpretation in Rorschach Testing: Theory and Practice<\/em>. Grune &amp; Stratton. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/zb.001.0001a\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/zb.001.0001a<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1968). <em>Aspects of Internalization<\/em>. International Universities Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IUP.010.0001A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IUP.010.0001A<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1974). Problems in Freud&rsquo;s psychology of women. <em>Journal of the American Psychoanalytic Association<\/em>, 22(3), 459-485. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/000306517402200301\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/000306517402200301<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1976). <em>A New Language for Psychoanalysis<\/em>. Yale University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300027624\/a-new-language-for-psychoanalysis\/\">https:\/\/yalebooks.yale.edu\/book\/9780300027624\/a-new-language-for-psychoanalysis\/<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1983). <em>The Analytic Attitude<\/em>. Basic Books. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.basicbooks.com\/\">https:\/\/www.basicbooks.com\/<\/a><\/li>\n<li>Schafer, R. (1992). <em>Retelling a Life: Narration and Dialogue in Psychoanalysis<\/em>. Basic Books. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.basicbooks.com\/\">https:\/\/www.basicbooks.com\/<\/a><\/li>\n<li>Spence, D. P. (1982). <em>Narrative Truth and Historical Truth: Meaning and Interpretation in Psychoanalysis<\/em>. W. W. Norton &amp; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wwnorton.com\/books\/9780393301854\">https:\/\/wwnorton.com\/books\/9780393301854<\/a><\/li>\n<li>Winnicott, D. W. (1971). <em>Playing and Reality<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Playing-and-Reality\/Winnicott\/p\/book\/9780415345460\">https:\/\/www.routledge.com\/Playing-and-Reality\/Winnicott\/p\/book\/9780415345460<\/a><\/li>\n<li>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophische Untersuchungen \/ Philosophical Investigations<\/em> (G. E. M. Anscombe, Trad.). Basil Blackwell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Philosophical+Investigations%2C+4th+Edition-p-9781405159289\">https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Philosophical+Investigations%2C+4th+Edition-p-9781405159289<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude acad\u00e9mique approfondie de la vie et des contributions th\u00e9oriques de Roy Schafer (1922-2018), pionnier du langage de l&rsquo;action et du tournant narratif.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[6084,13167],"tags":[27690,27688,27691,27687,27689],"class_list":["post-17795","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychanalyse","category-theorie-psychanalytique","tag-attitude-analytique","tag-langage-de-laction","tag-metapsychologie-freudienne","tag-roy-schafer","tag-tournant-narratif"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17795","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17795"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17795\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17795"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17795"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17795"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}