{"id":17788,"date":"2026-10-15T22:05:00","date_gmt":"2026-10-15T22:05:00","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/rosalie-rayner-1898-1935-psychologie-behavioriste\/"},"modified":"2026-10-15T22:05:00","modified_gmt":"2026-10-15T22:05:00","slug":"rosalie-rayner-1898-1935-psychologie-behavioriste","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=rosalie-rayner-1898-1935-psychologie-behavioriste","title":{"rendered":"Rosalie Rayner &#8211; 1898 1935"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;historiographie de la psychologie scientifique moderne a longtemps ob\u00e9i \u00e0 une dynamique d&rsquo;individualisation h\u00e9ro\u00efque, attribuant l&rsquo;\u00e9mergence des paradigmes de rupture \u00e0 des figures masculines isol\u00e9es, \u00e9rig\u00e9es en d\u00e9miurges th\u00e9oriques. Dans ce grand r\u00e9cit canonique, le nom de John Broadus Watson est indissociable de l&rsquo;av\u00e8nement du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/B%C3%A9haviorisme\">b\u00e9haviorisme<\/a>, cette r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique qui pr\u00e9tendit arracher l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;esprit humain aux brumes de l&rsquo;introspectionnisme pour la refonder sur les bases tangibles de la physiologie et de la r\u00e9action observable. Pourtant, au c\u0153ur m\u00eame de cette rupture exp\u00e9rimentale majeure, une pr\u00e9sence intellectuelle d\u00e9cisive a subi un processus syst\u00e9matique de rel\u00e9gation marginale : celle de Rosalie Rayner (1898-1935). Bien plus qu&rsquo;une simple collaboratrice ou l&rsquo;adjointe de laboratoire d&rsquo;un professeur charismatique, Rayner incarna l&rsquo;avant-garde d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration de chercheuses dont les comp\u00e9tences m\u00e9thodologiques et la rigueur d&rsquo;observation ont rendu possibles certaines des exp\u00e9rimentations les plus d\u00e9terminantes \u2014 et les plus d\u00e9battues \u2014 du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Disparue pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trente-six ans, Rosalie Rayner traverse l&rsquo;histoire des sciences humaines telle une com\u00e8te fulgurante et tragique. Associ\u00e9e de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile \u00e0 la troublante exp\u00e9rience dite du \u00ab Petit Albert \u00bb men\u00e9e en 1920 au sein de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_Johns-Hopkins\">Universit\u00e9 Johns Hopkins<\/a>, son parcours intellectuel a fr\u00e9quemment \u00e9t\u00e9 occult\u00e9 par le scandale sentimental et moral qui provoqua son exclusion pr\u00e9coce de l&rsquo;acad\u00e9mie officielle. Cet effacement historiographique est le sympt\u00f4me direct d&rsquo;une structure universitaire patriarcale qui rel\u00e9guait la femme savante au r\u00f4le ancillaire d&rsquo;assistante, d&rsquo;\u00e9g\u00e9rie ou de catalyseur passif, privant ainsi la post\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une compr\u00e9hension fine de son apport th\u00e9orique propre. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple spectatrice, Rayner participa intimement \u00e0 la th\u00e9orisation de la gen\u00e8se des \u00e9motions, \u00e0 la formalisation du conditionnement aversif chez le jeune enfant et, plus tard, \u00e0 l&rsquo;application domestique et soci\u00e9tale de cette nouvelle psychologie comportementale.<\/p>\n<p>Cet article propose une analyse biographique et \u00e9pist\u00e9mologique exhaustive de Rosalie Rayner, repla\u00e7ant son itin\u00e9raire dans le maillage complexe des mutations sociales, scientifiques et politiques de l&rsquo;entre-deux-guerres am\u00e9ricain. De ses origines patriciennes au sein de l&rsquo;\u00e9lite de Baltimore \u00e0 ses \u00e9tudes rigoureuses au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vassar_College\">Vassar College<\/a>, de son travail au chevet de nourrissons dans des cliniques p\u00e9diatriques \u00e0 sa vie recluse dans la banlieue new-yorkaise o\u00f9 elle transforma sa propre maternit\u00e9 en champ d&rsquo;investigation critique, nous examinerons la trajectoire d&rsquo;une femme complexe. En diss\u00e9quant ses \u00e9crits \u2014 notamment son texte proph\u00e9tique et m\u00e9connu de 1930 \u2014 nous mettrons en lumi\u00e8re les tiraillements d&rsquo;une praticienne partag\u00e9e entre l&rsquo;orthodoxie intransigeante du positivisme comportementaliste et l&rsquo;intuition sensible des n\u00e9cessit\u00e9s affectives du d\u00e9veloppement humain.<\/p>\n<h2>1. Origines familiales et contexte socioculturel de Rosalie Rayner (1898-1919)<\/h2>\n<h3>1.1 Le milieu familial \u00e0 Baltimore et le statut socio-\u00e9conomique<\/h3>\n<p>Rosalie Alberta Rayner voit le jour le 25 septembre 1898 au sein de l&rsquo;une des familles les plus en vue et les plus prosp\u00e8res de la haute bourgeoisie de Baltimore, dans l&rsquo;\u00c9tat du Maryland. Sa lign\u00e9e familiale paternelle et maternelle s&rsquo;inscrit au carrefour du grand capitalisme marchand, de la jurisprudence et de la politique nationale am\u00e9ricaine. Son grand-p\u00e8re, William Solomon Rayner, immigr\u00e9 bavarois de confession juive arriv\u00e9 aux \u00c9tats-Unis au milieu du XIXe si\u00e8cle, avait b\u00e2ti une fortune colossale par des investissements avis\u00e9s dans les infrastructures ferroviaires, l&rsquo;immobilier urbain et le secteur bancaire en pleine expansion industrielle. Cette assise financi\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait doubl\u00e9e d&rsquo;un prestige politique consid\u00e9rable gr\u00e2ce \u00e0 son oncle, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Isidor_Rayner\">Isidor Rayner<\/a>, juriste r\u00e9put\u00e9 qui occupa les fonctions \u00e9minentes de procureur g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;\u00c9tat du Maryland avant de si\u00e9ger comme s\u00e9nateur d\u00e9mocrate des \u00c9tats-Unis de 1905 jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort en 1912. Isidor Rayner avait acquis une stature h\u00e9ro\u00efque dans l&rsquo;opinion publique am\u00e9ricaine en d\u00e9fendant brillamment l&rsquo;amiral Winfield Scott Schley devant une commission d&rsquo;enqu\u00eate militaire en 1901.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re de Rosalie, Albert William Rayner, poursuit cette trajectoire de notabilit\u00e9 en g\u00e9rant des affaires immobili\u00e8res fructueuses et en occupant des postes de conseil d&rsquo;administration dans de prestigieuses institutions philanthropiques et financi\u00e8res de Baltimore. Dans cette atmosph\u00e8re patricienne, la fortune familiale ne se r\u00e9duisait pas \u00e0 une vaine ostentation de classe ; elle constituait un passeport d\u00e9terminant pour contourner les limitations syst\u00e9miques qui pesaient lourdement sur l&rsquo;\u00e9ducation des jeunes femmes du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Les capitaux \u00e9conomiques et relationnels des Rayner leur conf\u00e9raient un statut d&rsquo;insouciance financi\u00e8re et ouvraient l&rsquo;acc\u00e8s aux r\u00e9seaux d&rsquo;\u00e9lite o\u00f9 se c\u00f4toyaient magistrats f\u00e9d\u00e9raux, universitaires \u00e9minents de la toute nouvelle universit\u00e9 de recherche Johns Hopkins et r\u00e9formateurs sociaux de l&rsquo;\u00e8re progressiste.<\/p>\n<p>L&rsquo;environnement domestique dans lequel la jeune Rosalie s&rsquo;\u00e9panouit est caract\u00e9ris\u00e9 par un progressisme \u00e9clair\u00e9, alliant le respect scrupuleux des convenances de la haute soci\u00e9t\u00e9 victorienne finissante \u00e0 une valorisation pr\u00e9coce de l&rsquo;\u00e9mancipation intellectuelle f\u00e9minine. Contrairement aux milieux conservateurs de l&rsquo;\u00e9poque qui r\u00e9duisaient les perspectives f\u00e9minines \u00e0 la sph\u00e8re matrimoniale et aux \u0153uvres de charit\u00e9 mondaines, les parents de Rosalie soutiennent vigoureusement les inclinations intellectuelles de leur fille. Cette socialisation au sein d&rsquo;une \u00e9lite cultiv\u00e9e, o\u00f9 le d\u00e9bat d&rsquo;id\u00e9es c\u00f4toie les imp\u00e9ratifs du pragmatisme \u00e9conomique, insuffle chez la jeune fille une assurance personnelle, une vivacit\u00e9 dialectique et une audace psychologique qui marqueront profond\u00e9ment ses choix ult\u00e9rieurs, tant sur le plan acad\u00e9mique que dans ses engagements existentiels les plus radicaux.<\/p>\n<h3>1.2 Les premi\u00e8res influences \u00e9ducatives et la formation intellectuelle pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>D\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, Rosalie Rayner b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un encadrement scolaire d&rsquo;exception qui \u00e9chappe d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment au moule conformiste impos\u00e9 aux jeunes filles de son rang. \u00c9lev\u00e9e au sein d&rsquo;\u00e9coles pr\u00e9paratoires priv\u00e9es de Baltimore, r\u00e9put\u00e9es pour l&rsquo;exigence de leurs programmes p\u00e9dagogiques, elle est soumise \u00e0 un double apprentissage rigoureux m\u00ealant les humanit\u00e9s classiques \u2014 litt\u00e9rature anglaise, langues modernes, rh\u00e9torique \u2014 et les sciences fondamentales, notamment la botanique, la chimie \u00e9l\u00e9mentaire et l&rsquo;arithm\u00e9tique avanc\u00e9e. Ce cursus pr\u00e9paratoire, influenc\u00e9 par les r\u00e9formes de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Progressisme\">\u00e8re progressiste<\/a> am\u00e9ricaine, insiste particuli\u00e8rement sur le d\u00e9veloppement de l&rsquo;esprit critique et l&rsquo;exp\u00e9rimentation concr\u00e8te plut\u00f4t que sur la simple m\u00e9morisation passive.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t, ses pr\u00e9cepteurs et enseignants remarquent chez elle une disposition singuli\u00e8re pour l&rsquo;observation minutieuse des ph\u00e9nom\u00e8nes vivants et une curiosit\u00e9 insatiable pour les questions empiriques. Loin de se cantonner aux lectures esth\u00e9tiques prescrites \u00e0 son genre, Rosalie s&rsquo;int\u00e9resse avec pr\u00e9dilection aux m\u00e9canismes causaux qui sous-tendent le comportement organique et les relations humaines. Cet \u00e9veil intellectuel pr\u00e9coce s&rsquo;op\u00e8re dans un contexte historique de transition o\u00f9 les th\u00e9ories de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89volution_(biologie)\">\u00e9volution<\/a> darwinienne et les premiers \u00e9chos de la psychologie physiologique europ\u00e9enne commencent \u00e0 infiltrer le discours \u00e9ducatif des cercles \u00e9clair\u00e9s de la c\u00f4te Est des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, cette ambition intellectuelle naissante doit se heurter aux barri\u00e8res invisibles mais tenaces qui r\u00e9gissent le champ universitaire am\u00e9ricain de la fin des ann\u00e9es 1910. Bien que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur commence \u00e0 s&rsquo;ouvrir aux femmes, la communaut\u00e9 acad\u00e9mique dominante continue d&rsquo;assigner les \u00e9tudiantes \u00e0 des fili\u00e8res per\u00e7ues comme naturelles : les lettres, l&rsquo;assistance sociale ou l&rsquo;\u00e9conomie domestique. Consciente de ces pr\u00e9jug\u00e9s \u00e9pist\u00e9mologiques et sociologiques, Rosalie Rayner affirme tr\u00e8s t\u00f4t son refus cat\u00e9gorique de se conformer \u00e0 un destin d&rsquo;amateurisme \u00e9clair\u00e9. Avec le soutien financier et moral ind\u00e9fectible de son p\u00e8re, elle formule le projet d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;un des coll\u00e8ges f\u00e9minins les plus s\u00e9lectifs et m\u00e9thodologiquement exigeants de la nation, o\u00f9 l&rsquo;apprentissage des sciences dures est dispens\u00e9 sans concession paternaliste.<\/p>\n<h2>2. Formation acad\u00e9mique et passage formateur au Vassar College<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9ducative au sein d&rsquo;une institution f\u00e9minine pionni\u00e8re<\/h3>\n<p>En 1915, Rosalie Rayner franchit les portes du prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vassar_College\">Vassar College<\/a>, situ\u00e9 \u00e0 Poughkeepsie dans l&rsquo;\u00c9tat de New York. Fond\u00e9 en 1861, Vassar ne constitue pas seulement un \u00e9tablissement d&rsquo;\u00e9lite r\u00e9serv\u00e9 aux filles de la haute soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine ; il s&rsquo;affirme alors comme le navire amiral de l&rsquo;\u00e9ducation scientifique f\u00e9minine de premier cycle, rivalisant en rigueur et en ambition acad\u00e9mique avec les universit\u00e9s masculines de l&rsquo;Ivy League comme Harvard ou Yale. Dans cette enclave acad\u00e9mique insulaire et effervescente, Rayner d\u00e9couvre une communaut\u00e9 d&rsquo;enseignantes et de condisciples r\u00e9solument tourn\u00e9es vers l&rsquo;excellence intellectuelle, l&rsquo;engagement civique et la validation empirique du savoir.<\/p>\n<p>Le corps professoral de Vassar, compos\u00e9 en grande partie de femmes savantes d\u00e9tentrices de doctorats obtenus dans les meilleures institutions internationales, applique une p\u00e9dagogie fond\u00e9e sur l&rsquo;immersion directe dans le laboratoire. C&rsquo;est dans ce cadre hautement structurant que Rosalie affine sa ma\u00eetrise de la d\u00e9marche exp\u00e9rimentale. Elle est initi\u00e9e aux protocoles de recherche rigoureux, \u00e0 l&rsquo;isolation des variables, aux m\u00e9thodes de quantification statistique et \u00e0 la manipulation m\u00e9ticuleuse des instruments de laboratoire. Le climat institutionnel de Vassar est alors galvanis\u00e9 par les luttes en faveur du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Droit_de_vote_des_femmes_aux_%C3%89tats-Unis\">suffrage f\u00e9minin<\/a> et par l&rsquo;imp\u00e9ratif \u00e9thique de professionnalisation des dipl\u00f4m\u00e9es, incitant chaque \u00e9tudiante \u00e0 consid\u00e9rer son parcours non comme un ornement mondain, mais comme une arme d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;intervention sociale.<\/p>\n<p>Durant ces quatre ann\u00e9es de formation intensive, les centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat de Rosalie se d\u00e9placent graduellement des sciences naturelles g\u00e9n\u00e9ralistes vers l&rsquo;analyse des fonctions physiologiques et les balbutiements de la psychologie scientifique. Influenc\u00e9e par l&rsquo;enseignement novateur de personnalit\u00e9s acad\u00e9miques qui s&rsquo;efforcent de d\u00e9tacher la psychologie des sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques du XIXe si\u00e8cle, Rayner se passionne pour l&rsquo;\u00e9tude des r\u00e9flexes, des structures neurologiques et des fondements sensoriels du comportement animal et humain. Elle acquiert \u00e0 Vassar une armature \u00e9pist\u00e9mologique mat\u00e9rialiste et d\u00e9terministe qui constituera le terreau fertile de son adh\u00e9sion ult\u00e9rieure aux th\u00e8ses les plus radicales du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;obtention du dipl\u00f4me de Bachelor of Arts en 1919<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1919 marque un tournant d\u00e9cisif dans l&rsquo;itin\u00e9raire de Rosalie Rayner. Elle ach\u00e8ve son cursus \u00e0 Vassar avec l&rsquo;obtention d&rsquo;un dipl\u00f4me de Bachelor of Arts, couronn\u00e9 par d&rsquo;excellentes \u00e9valuations qui t\u00e9moignent de sa rigueur analytique, de son aisance r\u00e9dactionnelle et de son aptitude \u00e9prouv\u00e9e pour les sciences exp\u00e9rimentales. Alors que l&rsquo;Europe sort exsangue de la Grande Guerre et que la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine traverse une phase d&rsquo;intense reconfiguration id\u00e9ologique et technologique, la jeune dipl\u00f4m\u00e9e refuse avec fermet\u00e9 la trajectoire attendue d&rsquo;un retour passif au foyer paternel \u00e0 Baltimore en vue d&rsquo;un mariage de convenance.<\/p>\n<p>Port\u00e9e par une vocation scientifique d\u00e9sormais in\u00e9branlable, Rayner nourrit l&rsquo;ambition d&rsquo;entreprendre des \u00e9tudes doctorales afin de consacrer sa vie \u00e0 la recherche fondamentale en psychologie exp\u00e9rimentale. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les carri\u00e8res acad\u00e9miques f\u00e9minines demeurent exceptionnelles et sem\u00e9es d&#8217;emb\u00fbches institutionnelles \u2014 la plupart des universit\u00e9s fermant encore leurs laboratoires de pointe aux femmes chercheuses ou leur refusant l&rsquo;attribution formelle des titres universitaires \u2014, Rayner choisit d&rsquo;exploiter la proximit\u00e9 g\u00e9ographique et les connexions d&rsquo;\u00e9lite de sa famille pour solliciter son admission \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cision d&rsquo;int\u00e9grer Johns Hopkins rel\u00e8ve d&rsquo;un choix hautement strat\u00e9gique. L&rsquo;\u00e9tablissement de Baltimore jouit d&rsquo;une r\u00e9putation internationale de premier ordre, calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le universitaire humboldtien allemand, o\u00f9 l&rsquo;accent absolu est mis sur la recherche en laboratoire plut\u00f4t que sur l&rsquo;enseignement magistral traditionnel. C&rsquo;est en son sein que se trouve le laboratoire de psychologie exp\u00e9rimentale le plus novateur et le plus pol\u00e9mique du continent am\u00e9ricain, dirig\u00e9 par une figure montante des sciences de l&rsquo;esprit dont les th\u00e9ories iconoclastes agitent alors le monde intellectuel : le professeur John B. Watson.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins et la rencontre avec John B. Watson<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;int\u00e9gration au prestigieux d\u00e9partement de psychologie exp\u00e9rimentale<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;automne 1919, Rosalie Rayner int\u00e8gre le d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins en tant qu&rsquo;\u00e9tudiante chercheuse de troisi\u00e8me cycle, inscrite pour pr\u00e9parer un Master of Arts pr\u00e9alable au doctorat. Le d\u00e9partement est alors un \u00e9picentre mondial d&rsquo;\u00e9bullition th\u00e9orique. Depuis son manifeste inaugural de 1913, <em>Psychology as the Behaviorist Views It<\/em>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/John_Broadus_Watson\">John B. Watson<\/a> s&rsquo;est hiss\u00e9 au rang de chef de file incontest\u00e9 d&rsquo;une croisade \u00e9pist\u00e9mologique sans merci. Il postule que la psychologie doit renoncer d\u00e9finitivement aux concepts spiritualistes de \u00ab conscience \u00bb, d&rsquo;\u00ab \u00e2me \u00bb, d&rsquo;\u00ab \u00e9tats mentaux \u00bb ou d&rsquo;\u00ab introspection \u00bb, jug\u00e9s non observables et donc non scientifiques, pour devenir une branche purement objective et exp\u00e9rimentale des sciences naturelles, dont le but ultime est la pr\u00e9diction et le contr\u00f4le du comportement (le sch\u00e9ma stimulus-r\u00e9ponse ou S-R).<\/p>\n<p>Dans ce sanctuaire du positivisme militant, l&rsquo;acc\u00e8s n&rsquo;est pas ais\u00e9 pour une jeune femme d&rsquo;\u00e0 peine vingt-et-un ans. Toutefois, Rayner impose d&#8217;embl\u00e9e le respect de ses pairs gr\u00e2ce \u00e0 la formation m\u00e9thodologique d&rsquo;acier acquise \u00e0 Vassar. Elle fait preuve d&rsquo;une ma\u00eetrise remarquable des appareils d&rsquo;enregistrement m\u00e9canique, chronom\u00e9trique et physiologique utilis\u00e9s dans le laboratoire pour quantifier les r\u00e9actions motrices et glandulaires des sujets animaux et humains. L&rsquo;ambiance intellectuelle \u00e0 Johns Hopkins, stimul\u00e9e par les imp\u00e9ratifs de la reconstruction d&rsquo;apr\u00e8s-guerre et la croyance in\u00e9branlable en la toute-puissance de l&rsquo;ing\u00e9nierie sociale, valorise l&#8217;empirisme le plus impitoyable.<\/p>\n<p>Rayner s&rsquo;immerge sans r\u00e9serve dans cet univers de donn\u00e9es brutes, de trac\u00e9s kymographiques et d&rsquo;observations standardis\u00e9es. Son statut d&rsquo;\u00e9tudiante ne l&#8217;emp\u00eache pas de s&rsquo;illustrer rapidement par une rigueur de travail exceptionnelle et une curiosit\u00e9 intellectuelle qui d\u00e9passe le simple cadre des travaux dirig\u00e9s. Elle s&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux perspectives d&rsquo;application des principes pavloviens du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Conditionnement_classique\">conditionnement classique<\/a> \u00e0 l&rsquo;ontogen\u00e8se des comportements humains, un domaine encore largement inexplor\u00e9 o\u00f9 Watson cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 valider ses hypoth\u00e8ses jusque-l\u00e0 cantonn\u00e9es aux mod\u00e8les animaux.<\/p>\n<h3>3.2 La constitution du tandem de recherche avec John B. Watson<\/h3>\n<p>L&rsquo;affinit\u00e9 scientifique entre John B. Watson et Rosalie Rayner se noue autour d&rsquo;un alignement m\u00e9thodologique et philosophique complet. Watson, alors quadrag\u00e9naire et pr\u00e9sident reconnu de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Association_am%C3%A9ricaine_de_psychologie\">Soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine de psychologie<\/a> (APA), cherche \u00e0 \u00e9tendre la souverainet\u00e9 du b\u00e9haviorisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des \u00e9motions humaines fondamentales. Il soutient l&rsquo;hypoth\u00e8se controvers\u00e9e selon laquelle les r\u00e9ponses affectives complexes ne sont pas des instincts inn\u00e9s pr\u00e9programm\u00e9s, mais des conglom\u00e9rats d&rsquo;habitudes conditionn\u00e9es acquises tr\u00e8s t\u00f4t au contact de l&rsquo;environnement social et physique.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer exp\u00e9rimentalement cette th\u00e9orie radicale, Watson a besoin d&rsquo;un collaborateur dot\u00e9 d&rsquo;une patience d&rsquo;observateur infinie, d&rsquo;une dext\u00e9rit\u00e9 manipulative irr\u00e9prochable et d&rsquo;une r\u00e9sistance absolue aux scrupules subjectifs qui paralysent souvent les cliniciens form\u00e9s \u00e0 la psychanalyse freudienne naissante ou \u00e0 la psychologie introspective de William James. Rosalie Rayner incarne l&rsquo;associ\u00e9e id\u00e9ale. Son esprit ac\u00e9r\u00e9, son d\u00e9tachement analytique et son dynamisme juv\u00e9nile s\u00e9duisent imm\u00e9diatement Watson, qui discerne en elle non une simple ex\u00e9cutante, mais une partenaire intellectuelle capable de critiquer ses protocoles et d&rsquo;affiner ses dispositifs exp\u00e9rimentaux.<\/p>\n<p>Leur dynamique au sein du laboratoire \u00e9volue rapidement vers une sym\u00e9trie op\u00e9rationnelle \u00e9troite. Rayner n&rsquo;est pas confin\u00e9e aux basses besognes de saisie des donn\u00e9es ; elle co-con\u00e7oit les dispositifs d&rsquo;exposition sensorielle, participe activement aux discussions \u00e9pist\u00e9mologiques du laboratoire et s&rsquo;affirme comme une voix influente dans l&rsquo;orientation empirique du programme de recherche watsonien. C&rsquo;est au cours de cet hiver 1919-1920 que germe le projet de ce qui deviendra l&rsquo;exp\u00e9rience la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus controvers\u00e9e de l&rsquo;histoire des sciences du comportement : l&rsquo;investigation exp\u00e9rimentale des r\u00e9actions \u00e9motionnelles conditionn\u00e9es chez le nourrisson.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert (1920) : R\u00f4le m\u00e9thodologique et protocole<\/h2>\n<h3>4.1 La conception du protocole exp\u00e9rimental et le choix du sujet<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1920, le tandem Watson-Rayner lance officiellement son protocole de recherche sur le conditionnement des r\u00e9actions affectives chez le nourrisson. Le sujet s\u00e9lectionn\u00e9 pour cette investigation est un enfant \u00e2g\u00e9 de neuf mois, identifi\u00e9 dans la litt\u00e9rature scientifique sous le pseudonyme canonique d&rsquo;\u00ab Albert B. \u00bb (pass\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 sous le nom de \u00ab Petit Albert \u00bb). L&rsquo;enfant a \u00e9t\u00e9 choisi parce qu&rsquo;il r\u00e9sidait de fa\u00e7on permanente au sein de l&rsquo;h\u00f4pital pour enfants Harriet Lane, une institution affili\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins, o\u00f9 sa m\u00e8re travaillait comme nourrice nourrici\u00e8re et gouvernante contre un maigre salaire et le g\u00eete. Les notes de laboratoire r\u00e9dig\u00e9es par Rayner et Watson d\u00e9crivent l&rsquo;enfant comme extraordinairement stable sur le plan \u00e9motionnel, apathique, robuste sur le plan physique, et ne manifestant presque jamais de pleurs ou d&rsquo;acc\u00e8s de col\u00e8re spontan\u00e9s \u2014 des crit\u00e8res id\u00e9aux pour tester l&rsquo;introduction de nouvelles r\u00e9ponses affectives sans interf\u00e9rence n\u00e9vrotique pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Avant d&rsquo;engager le protocole de conditionnement proprement dit, Rosalie Rayner met en place une batterie rigoureuse de tests de r\u00e9f\u00e9rence pr\u00e9alables (la phase dite de \u00ab baseline \u00bb ou ligne de base). L&rsquo;objectif est de mesurer les r\u00e9actions naturelles de l&rsquo;enfant en pr\u00e9sence d&rsquo;une s\u00e9rie de stimuli neutres visuels et tactiles auxquels il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>un rat de laboratoire blanc vivant,<\/li>\n<li>un lapin blanc \u00e0 poils longs,<\/li>\n<li>un petit chien domestique,<\/li>\n<li>un singe rh\u00e9sus,<\/li>\n<li>divers masques en latex avec ou sans cheveux,<\/li>\n<li>des boules de coton hydrophile brut et de la laine non card\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Rayner pr\u00e9sente m\u00e9thodiquement chacun de ces stimuli \u00e0 Albert, enregistrant syst\u00e9matiquement ses r\u00e9actions motrices. \u00c0 chaque pr\u00e9sentation, l&rsquo;enfant manifeste une curiosit\u00e9 sereine, tendant les mains vers les animaux, cherchant \u00e0 toucher la fourrure du rat ou manipulant les textures sans manifester la moindre appr\u00e9hension ni trace de stress physiologique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Rayner et Watson testent les r\u00e9actions d&rsquo;Albert face \u00e0 des stimuli aversifs inconditionn\u00e9s. Le protocole confirme que la production d&rsquo;un bruit soudain et retentissant \u2014 obtenu en frappant avec un marteau lourd sur une barre d&rsquo;acier suspendue de plus d&rsquo;un m\u00e8tre de long, dissimul\u00e9e imm\u00e9diatement derri\u00e8re la t\u00eate de l&rsquo;enfant \u2014 d\u00e9clenche instantan\u00e9ment une r\u00e9action visc\u00e9rale de panique : sursaut musculaire violent, respiration spasmodique, \u00e9l\u00e9vation brusque des bras et crises de larmes irr\u00e9pressibles. Le cadre op\u00e9ratoire du conditionnement classique est ainsi pos\u00e9 : associer un stimulus neutre (le rat blanc) \u00e0 ce <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Stimulus_inconditionnel\">stimulus inconditionnel<\/a> anxiog\u00e8ne (la barre d&rsquo;acier frapp\u00e9e) afin d&rsquo;observer la m\u00e9tamorphose de la r\u00e9action neutre en une r\u00e9ponse \u00e9motionnelle conditionn\u00e9e.<\/p>\n<h3>4.2 Le conditionnement classique de la peur et l&rsquo;observation syst\u00e9matique<\/h3>\n<p>Lorsque le nourrisson atteint l&rsquo;\u00e2ge de onze mois et trois jours, Rosalie Rayner et John B. Watson d\u00e9butent la phase active de manipulation comportementale. Le r\u00f4le physique et op\u00e9rationnel de Rayner dans cette phase est pr\u00e9dominant. C&rsquo;est elle qui se place face \u00e0 l&rsquo;enfant, assise sur une table de travail recouverte d&rsquo;un matelas, et qui s&rsquo;assure de maintenir l&rsquo;attention visuelle d&rsquo;Albert focalis\u00e9e sur la zone de pr\u00e9sentation. Rayner extrait d\u00e9licatement le rat blanc de sa cage et le pose \u00e0 proximit\u00e9 imm\u00e9diate des mains de l&rsquo;enfant. Au moment exact o\u00f9 Albert avance le bras pour saisir l&rsquo;animal, Watson, post\u00e9 derri\u00e8re le rideau s\u00e9parateur, ass\u00e8ne un coup violent de marteau sur la barre d&rsquo;acier.<\/p>\n<p>Le protocole est r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 intervalles pr\u00e9cis. D\u00e8s le premier essai, l&rsquo;enfant sursaute violemment et enfouit son visage dans le matelas. Au deuxi\u00e8me essai conjoint (pr\u00e9sentation du rat et fracas acoustique), Albert tremble, sursaute de nouveau et commence \u00e0 g\u00e9mir. Apr\u00e8s une pause de sept jours destin\u00e9e \u00e0 mesurer la r\u00e9manence du stimulus sans renforcement continu, les exp\u00e9rimentateurs reprennent les s\u00e9ances de couplage associatif. Rayner documente avec une pr\u00e9cision chirurgicale la d\u00e9sint\u00e9gration progressive des comportements d&rsquo;approche du sujet au profit d&rsquo;attitudes d&rsquo;\u00e9vitement panique.<\/p>\n<p>Au septi\u00e8me essai combin\u00e9, l&rsquo;effet du conditionnement aversif est spectaculaire et total : d\u00e8s que Rosalie Rayner d\u00e9pose le rat blanc seul sur la table, sans aucune stimulation auditive aversive, l&rsquo;enfant manifeste une terreur absolue. Il pousse des cris per\u00e7ants, se d\u00e9tourne lat\u00e9ralement de mani\u00e8re compulsive, tombe sur le flanc, se soul\u00e8ve sur les quatre membres et tente de fuir \u00e0 quatre pattes avec une telle v\u00e9locit\u00e9 que Rayner doit intervenir manuellement pour l&#8217;emp\u00eacher de chuter du bord de la table. La r\u00e9ponse de peur, \u00e0 l&rsquo;origine r\u00e9flexe inconditionn\u00e9 face au vacarme, est devenue un comportement conditionn\u00e9 stable et durable, activ\u00e9 par le stimulus visuel jadis neutre. La collecte rigoureuse des donn\u00e9es temporelles, le minutage des latences de r\u00e9ponse et la description s\u00e9miologique des contractions musculaires d&rsquo;Albert sont consign\u00e9s sous la plume appliqu\u00e9e et syst\u00e9matique de Rosalie Rayner.<\/p>\n<h3>4.3 Les tests de g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus \u00e9motionnel conditionn\u00e9<\/h3>\n<p>Une fois le conditionnement aversif fermement \u00e9tabli, Watson et Rayner s&rsquo;engagent dans une seconde \u00e9tape cruciale de leur d\u00e9monstration : tester le ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert ou de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/G%C3%A9n%C3%A9ralisation_(psychologie)\">g\u00e9n\u00e9ralisation du stimulus<\/a>. La question th\u00e9orique sous-jacente est d&rsquo;une port\u00e9e ph\u00e9nom\u00e9nale : la phobie induite exp\u00e9rimentalement reste-t-elle cantonn\u00e9e au rat blanc, ou contamine-t-elle par capillarit\u00e9 s\u00e9mantique et sensorielle une constellation d&rsquo;objets poss\u00e9dant des caract\u00e9ristiques structurales analogues ? Cinq jours apr\u00e8s le conditionnement primaire, le protocole de g\u00e9n\u00e9ralisation est d\u00e9ploy\u00e9 par Rayner.<\/p>\n<p>Rosalie Rayner pr\u00e9sente successivement au nourrisson le lapin blanc, le chien, un manteau confectionn\u00e9 en fourrure de phoque v\u00e9ritable appartenant \u00e0 sa propre garde-robe bourgeoise, un paquet de coton chirurgical et un masque de p\u00e8re No\u00ebl orn\u00e9 d&rsquo;une longue barbe blanche en poils synth\u00e9tiques. Les r\u00e9sultats consign\u00e9s par la chercheuse valident avec une clart\u00e9 presque terrifiante les pr\u00e9dictions b\u00e9havioristes :<\/p>\n<ul>\n<li>Face au lapin blanc, Albert manifeste imm\u00e9diatement une r\u00e9action de r\u00e9pulsion visc\u00e9rale, recule de fa\u00e7on pr\u00e9cipit\u00e9e et \u00e9clate en sanglots sans que l&rsquo;animal n&rsquo;ait esquiss\u00e9 le moindre mouvement.<\/li>\n<li>Le chien provoque un recul prudent et des g\u00e9missements angoiss\u00e9s.<\/li>\n<li>Le manteau de fourrure de Rayner d\u00e9clenche une d\u00e9tresse imm\u00e9diate d\u00e8s que l&rsquo;enfant effleure sa texture laineuse.<\/li>\n<li>M\u00eame la barbe du masque du p\u00e8re No\u00ebl entra\u00eene des mouvements d&rsquo;\u00e9vitement r\u00e9pulsifs et des pleurs intenses.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces exp\u00e9rimentations font l&rsquo;objet d&rsquo;un enregistrement cin\u00e9matographique sur pellicule nitrate 35 mm \u2014 une innovation m\u00e9thodologique majeure pour l&rsquo;\u00e9poque supervis\u00e9e par le tandem. Sur ces bobines historiques, devenues l&rsquo;un des artefacts visuels les plus c\u00e9l\u00e8bres des sciences humaines, on peut observer Distinctement Rosalie Rayner, d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance sobre et d&rsquo;un calme imperturbable, animant la sc\u00e8ne d&rsquo;une main experte : c&rsquo;est elle qui tient le rat, elle qui avance le lapin tremblant vers le visage de l&rsquo;enfant terrifi\u00e9, elle qui pr\u00e9sente le chien et manipule le corps du b\u00e9b\u00e9 pour mesurer ses r\u00e9actions d&rsquo;esquive. Ces images immortalisent son r\u00f4le de co-investigatrice centrale, contredisant d\u00e9finitivement l&rsquo;historiographie paresseuse qui ne voulut voir en elle qu&rsquo;un nom subsidiaire appos\u00e9 au bas du texte fondateur publi\u00e9 dans le <em>Journal of Experimental Psychology<\/em> en f\u00e9vrier 1920 : \u00ab Conditioned Emotional Reactions \u00bb sous la double signature de John B. Watson et Rosalie Rayner.<\/p>\n<h2>5. Les controverses \u00e9thiques et scientifiques de l&rsquo;exp\u00e9rience de 1920<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;absence de protocole de d\u00e9conditionnement et les limites \u00e9thiques<\/h3>\n<p>D&rsquo;un point de vue \u00e9thique r\u00e9trospectif, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme une violation flagrante des principes directeurs de la recherche clinique et de la bio\u00e9thique contemporaine, tels qu&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s dans le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Code_de_Nuremberg\">Code de Nuremberg<\/a>, la D\u00e9claration d&rsquo;Helsinki ou les recommandations institutionnelles de l&rsquo;APA. La premi\u00e8re transgression majeure r\u00e9side dans l&rsquo;absence totale de proc\u00e9dure de d\u00e9conditionnement (ou d&rsquo;extinction de la phobie). D\u00e8s la conception de l&rsquo;\u00e9tude, Watson et Rayner avaient th\u00e9oriquement envisag\u00e9 de soumettre Albert \u00e0 des techniques de d\u00e9sensibilisation syst\u00e9matique pour neutraliser la peur panique qu&rsquo;ils avaient implant\u00e9e chez lui. Pourtant, cette phase d&rsquo;extinction n&rsquo;eut jamais lieu.<\/p>\n<p>Les exp\u00e9rimentateurs justifi\u00e8rent cette carence dans leur article de 1920 en affirmant que l&rsquo;enfant avait \u00e9t\u00e9 retir\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital Harriet Lane par sa m\u00e8re le jour m\u00eame o\u00f9 les derni\u00e8res s\u00e9ances d&rsquo;observation de la persistance de la phobie s&rsquo;achevaient. Cependant, des recherches historiques scrupuleuses men\u00e9es des d\u00e9cennies plus tard \u2014 notamment par Ben Harris, Hall Beck et Alan Fridlund \u2014 ont mis en lumi\u00e8re le statut d&rsquo;extr\u00eame vuln\u00e9rabilit\u00e9 sociale et \u00e9conomique de la m\u00e8re d&rsquo;Albert, Arilla Merritte. Employ\u00e9e subalterne au sein de l&rsquo;h\u00f4pital, log\u00e9e sur place, sous-pay\u00e9e et d\u00e9pendante de la direction m\u00e9dicale de Johns Hopkins, il est impensable qu&rsquo;elle ait pu formuler un v\u00e9ritable \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Consentement_%C3%A9clair%C3%A9\">consentement \u00e9clair\u00e9<\/a> \u00bb au sens moderne du terme. Rien ne prouve qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 inform\u00e9e de la nature exacte des traumatismes psychologiques impos\u00e9s \u00e0 son enfant, ni des manipulations anxiog\u00e8nes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es auxquelles Watson et Rayner le soumettaient quotidiennement.<\/p>\n<p>L&rsquo;abandon d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un nourrisson avec une n\u00e9vrose phobique aigu\u00eb solidement enracin\u00e9e \u2014 transf\u00e9r\u00e9e \u00e0 toute surface duveteuse ou animale \u2014 soul\u00e8ve une interrogation \u00e9thique accablante que Rayner et Watson balay\u00e8rent d&rsquo;une formule cynique dans leur publication de 1920. Ils \u00e9mirent l&rsquo;hypoth\u00e8se sp\u00e9culative selon laquelle l&rsquo;enfant, une fois parvenu \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, chercherait peut-\u00eatre \u00e0 comprendre sa terreur irrationnelle des fourrures aupr\u00e8s d&rsquo;un psychanalyste freudien, lequel attribuerait infailliblement cette angoisse \u00e0 un fantasme de castration infantile inconscient, ignorant que le traumatisme r\u00e9sultait en r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;un simple conditionnement de laboratoire supervis\u00e9 par leurs soins. Cette l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 affich\u00e9e face \u00e0 la souffrance d&rsquo;un \u00eatre vuln\u00e9rable symbolise l&rsquo;hubris positiviste de l&rsquo;\u00e9poque, pour qui le progr\u00e8s de la loi scientifique pr\u00e9valait absolument sur toute consid\u00e9ration morale individuelle.<\/p>\n<h3>5.2 Les failles m\u00e9thodologiques et les critiques du paradigme exp\u00e9rimental<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la r\u00e9probation \u00e9thique, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert fait l&rsquo;objet de critiques m\u00e9thodologiques d\u00e9vastatrices de la part des historiens et des \u00e9pist\u00e9mologues des sciences. La premi\u00e8re faille \u00e9vidente r\u00e9side dans la faiblesse intrins\u00e8que du design exp\u00e9rimental : fonder une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;acquisition des n\u00e9vroses et de la dynamique \u00e9motionnelle humaine sur un \u00e9chantillon restreint \u00e0 un sujet unique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"N=1\">$N=1$<\/span>) rel\u00e8ve d&rsquo;une extrapolation scientifique t\u00e9m\u00e9raire qui annihile toute validit\u00e9 externe. L&rsquo;affirmation selon laquelle les lois du conditionnement pavlovien r\u00e9giraient l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du d\u00e9veloppement affectif de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine ne pouvait \u00eatre scientifiquement corrobor\u00e9e par l&rsquo;observation d&rsquo;un unique nourrisson hospitalis\u00e9.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;analyse minutieuse des protocoles d\u00e9crits dans l&rsquo;article de 1920 et le d\u00e9cryptage des s\u00e9quences film\u00e9es r\u00e9v\u00e8lent des incoh\u00e9rences proc\u00e9durales majeures :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;administration des stimuli aversifs n&rsquo;\u00e9tait pas rigoureusement standardis\u00e9e. Watson frappait la barre d&rsquo;acier avec une intensit\u00e9 variable, tandis que la manipulation des animaux par Rayner manquait d&rsquo;une neutralit\u00e9 m\u00e9canique stricte.<\/li>\n<li>Dans plusieurs s\u00e9quences, Albert suce fr\u00e9n\u00e9tiquement son pouce pour apaiser son anxi\u00e9t\u00e9 panique, un comportement autor\u00e9gulateur qui bloquait le conditionnement de la peur ; Rayner devait alors lui retirer de force le pouce de la bouche pour rendre l&rsquo;enfant r\u00e9ceptif au stimulus aversif, introduisant un biais direct de frustration physique distinct de la r\u00e9action de peur pure.<\/li>\n<li>L&rsquo;identification r\u00e9trospective d&rsquo;Albert par Beck et Fridlund comme \u00e9tant Douglas Merritte \u2014 un enfant qui souffrait potentiellement d&rsquo;hydroc\u00e9phalie cong\u00e9nitale et de d\u00e9ficits neurod\u00e9veloppementaux graves avant de mourir \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de six ans en 1925 \u2014 jette un doute sur la sant\u00e9 neurologique du sujet exp\u00e9rimental, bien que cette hypoth\u00e8se reste discut\u00e9e par d&rsquo;autres historiens qui identifi\u00e8rent Albert comme William Barger.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, la robustesse empirique de l&rsquo;exp\u00e9rience est battue en br\u00e8che par l&rsquo;impossibilit\u00e9 quasi syst\u00e9matique de reproduire ses r\u00e9sultats chez d&rsquo;autres chercheurs de l&rsquo;\u00e9poque. Dans les ann\u00e9es 1920 et 1930, des psychologues exp\u00e9rimentaux de renom, \u00e0 l&rsquo;instar de Harold Jones ou de Carl Hartman, tent\u00e8rent de r\u00e9pliquer le protocole de Watson et Rayner sur des cohortes de nourrissons sans parvenir \u00e0 conditionner des phobies durables avec une telle simplicit\u00e9 m\u00e9canique. La plupart des nourrissons manifestaient une extinction rapide de la peur ou une r\u00e9sistance obstin\u00e9e au conditionnement aversif. L&rsquo;exp\u00e9rience canonique de Watson et Rayner relevait ainsi davantage d&rsquo;une d\u00e9monstration spectaculaire, savamment mise en sc\u00e8ne pour valider un dogme pr\u00e9con\u00e7u, que d&rsquo;une exp\u00e9rimentation scientifique irr\u00e9prochable et r\u00e9plicable.<\/p>\n<h2>6. Le scandale de 1920 et l&rsquo;\u00e9viction brutale du monde universitaire<\/h2>\n<h3>6.1 La r\u00e9v\u00e9lation publique de la relation personnelle et le divorce retentissant<\/h3>\n<p>Alors que l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert s&rsquo;ach\u00e8ve et que leur article conjoint s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 faire sensation dans les cercles savants, la dynamique entre John B. Watson et Rosalie Rayner franchit les fronti\u00e8res de la stricte collaboration intellectuelle. Une passion amoureuse clandestine et passionn\u00e9e se d\u00e9veloppe entre le directeur de laboratoire de quarante-deux ans, mari\u00e9 et p\u00e8re de famille, et sa brillante \u00e9tudiante de vingt-et-un ans. Cette liaison transgressive brise de plein fouet les tabous les plus rigides de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise de Baltimore et les normes disciplinaires de l&rsquo;institution acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de cette relation interdite survient de mani\u00e8re rocambolesque et dramatique au cours d&rsquo;un d\u00eener mondain donn\u00e9 par le couple Watson dans leur r\u00e9sidence. Soup\u00e7onnant l&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9 de son \u00e9poux, Mary Ickes Watson \u2014 s\u0153ur de l&rsquo;homme politique r\u00e9formateur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Harold_L._Ickes\">Harold L. Ickes<\/a>, futur ministre de l&rsquo;Int\u00e9rieur de Franklin D. Roosevelt \u2014 simule une violente indisposition au cours du repas et monte se reposer \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage. Elle fouille alors m\u00e9thodiquement la chambre d&rsquo;amis o\u00f9 Rosalie Rayner s\u00e9journait temporairement et met la main sur un paquet de lettres intimes d&rsquo;une sensualit\u00e9 et d&rsquo;une ferveur po\u00e9tique incandescentes adress\u00e9es par John \u00e0 la jeune femme.<\/p>\n<p>Munie de ces preuves \u00e9pistolaires irr\u00e9futables, Mary Ickes Watson exige la rupture imm\u00e9diate de la liaison sous peine de poursuites en justice pour adult\u00e8re et de destruction publique de la carri\u00e8re de son \u00e9poux. Devant le refus cat\u00e9gorique de Watson de renoncer \u00e0 Rayner, le scandale explose au grand jour. La famille Ickes d\u00e9clenche une offensive m\u00e9diatique et juridique impitoyable. \u00c0 l&rsquo;automne 1920, la proc\u00e9dure de divorce est largement r\u00e9percut\u00e9e dans la presse nationale am\u00e9ricaine. Des quotidiens sensationnalistes comme le <em>Baltimore Sun<\/em> ou le <em>New York Times<\/em> s&#8217;emparent de l&rsquo;affaire avec une gourmandise moralisatrice f\u00e9roce, publiant des extraits choisis des lettres d&rsquo;amour intercept\u00e9es o\u00f9 l&rsquo;\u00e9minent pr\u00e9sident de l&rsquo;APA \u00e9voquait le fait que chaque cellule de son corps \u00e9tait conditionn\u00e9e pour r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;amour de Rosalie. Ce d\u00e9ballage intime transforme la relation scientifique du tandem en un gigantesque s\u00e9isme moral dans une Am\u00e9rique encore sous le joug d&rsquo;un ordre victorien et puritain inflexible.<\/p>\n<h3>6.2 Les sanctions acad\u00e9miques genr\u00e9es et la d\u00e9mission forc\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;opprobre social retombe avec une f\u00e9rocit\u00e9 institutionnelle imm\u00e9diate sur l&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins. Le pr\u00e9sident de l&rsquo;universit\u00e9, Frank Goodnow, soucieux de pr\u00e9server la r\u00e9putation de l&rsquo;institution aupr\u00e8s de ses m\u00e9c\u00e8nes conservateurs et outr\u00e9 par l&rsquo;atteinte \u00e0 l&rsquo;ordre moral bourgeois, pose un ultimatum implacable \u00e0 John B. Watson. En septembre 1920, Goodnow exige la d\u00e9mission imm\u00e9diate et sans condition du p\u00e8re du b\u00e9haviorisme de sa chaire professorale et de la direction du laboratoire exp\u00e9rimental. La r\u00e9vocation de Watson marque son exclusion d\u00e9finitive du sanctuaire acad\u00e9mique am\u00e9ricain ; aucune grande institution universitaire n&rsquo;osera plus jamais lui confier un poste d&rsquo;enseignement ou de recherche jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de ses jours.<\/p>\n<p>Cependant, si l&rsquo;\u00e9viction de Watson est historique et comment\u00e9e, le sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Rosalie Rayner illustre une violence institutionnelle genr\u00e9e bien plus insidieuse et irr\u00e9vocable. Alors que Watson poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 une stature de savant mondialement reconnu, Rosalie n&rsquo;en est qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aube de sa carri\u00e8re scientifique. Son nom se trouve soudainement fl\u00e9tri dans l&rsquo;espace public, tra\u00een\u00e9 dans la boue par la calomnie des gazettes bourgeoises qui la d\u00e9peignent comme une s\u00e9ductrice v\u00e9nale ayant ruin\u00e9 un foyer vertueux et d\u00e9tourn\u00e9 un savant de ses devoirs. Malgr\u00e9 son rang social \u00e9lev\u00e9, sa famille patricienne est frapp\u00e9e par une honte sociale insoutenable dans le microcosme mondain de Baltimore, son p\u00e8re tentant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de l&rsquo;\u00e9loigner en l&rsquo;envoyant temporairement en voyage pour \u00e9touffer le scandale.<\/p>\n<p>Sur le plan universitaire, les sanctions sont radicales. L&rsquo;Universit\u00e9 Johns Hopkins met un terme brutal \u00e0 son parcours d&rsquo;\u00e9tudes doctorales. Aucun \u00e9tablissement sup\u00e9rieur n&rsquo;accepte d&rsquo;accueillir pour une th\u00e8se une jeune femme marqu\u00e9e par l&rsquo;infamie d&rsquo;un scandale sexuel retentissant. Sa prometteuse trajectoire de chercheuse en psychologie exp\u00e9rimentale se trouve foudroy\u00e9e en plein vol, son avenir acad\u00e9mique an\u00e9anti avant m\u00eame d&rsquo;avoir pu soutenir son Master. Le co\u00fbt professionnel et symbolique de cette rupture normative est quasi exclusivement support\u00e9 par la jeune femme, victime d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 patriarcale prompte \u00e0 pardonner le g\u00e9nie masculin transgressif tout en condamnant l&rsquo;\u00e9tudiante audacieuse \u00e0 la rel\u00e9gation d\u00e9finitive hors du champ scientifique l\u00e9gitime.<\/p>\n<h2>7. Le mariage et la r\u00e9invention professionnelle hors de l&rsquo;universit\u00e9<\/h2>\n<h3>7.1 L&rsquo;union matrimoniale en d\u00e9cembre 1920 et l&rsquo;installation \u00e0 New York<\/h3>\n<p>Loin de c\u00e9der aux pressions familiales \u00e9crasantes et \u00e0 l&rsquo;hostilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale du corps social, Rosalie Rayner affirme avec fermet\u00e9 son engagement aupr\u00e8s de Watson. Le 24 d\u00e9cembre 1920, quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s la prononciation officielle du divorce de John et de Mary Ickes, Rosalie Rayner \u00e9pouse civilement John B. Watson. Ce mariage pr\u00e9cipit\u00e9 scelle le destin d&rsquo;un couple banni de l&rsquo;intelligentsia universitaire mais uni par une complicit\u00e9 intellectuelle et affective \u00e0 toute \u00e9preuve. Priv\u00e9 de revenus acad\u00e9miques et financi\u00e8rement ruin\u00e9 par les indemnit\u00e9s de divorce, le couple quitte pr\u00e9cipitamment Baltimore pour s&rsquo;installer \u00e0 New York afin d&rsquo;y r\u00e9inventer int\u00e9gralement son existence mat\u00e9rielle et professionnelle.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;entremise de coll\u00e8gues progressistes et de cercles pragmatiques new-yorkais, John B. Watson est recrut\u00e9 en 1921 par l&rsquo;agence publicitaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/J._Walter_Thompson\">J. Walter Thompson<\/a>, l&rsquo;une des plus puissantes firmes de marketing du monde capitaliste naissant. L&rsquo;ancien professeur y applique avec un succ\u00e8s fulgurant les principes du b\u00e9haviorisme radical : conditionner les d\u00e9sirs du consommateur par la manipulation des r\u00e9flexes \u00e9motionnels basiques \u2014 la peur, la fiert\u00e9, le d\u00e9sir de conformit\u00e9 sociale ou l&rsquo;attrait sexuel. En quelques ann\u00e9es, Watson gravit les \u00e9chelons de la corporation pour devenir vice-pr\u00e9sident de l&rsquo;agence, amassant des \u00e9moluments consid\u00e9rables qui d\u00e9passent de loin les r\u00e9mun\u00e9rations acad\u00e9miques les plus g\u00e9n\u00e9reuses.<\/p>\n<p>Le couple Watson-Rayner quitte alors Manhattan pour acqu\u00e9rir un immense domaine campagnard et cossu \u00e0 Westport, dans le Connecticut, s&rsquo;int\u00e9grant au c\u0153ur de la haute bourgeoisie suburbaine am\u00e9ricaine. Dans cette vaste propri\u00e9t\u00e9 bord\u00e9e de jardins et dot\u00e9e de tout le confort moderne, Rosalie assume formellement le statut social de ma\u00eetresse de maison et d&rsquo;\u00e9pouse d&rsquo;un grand cadre du capitalisme moderne. Toutefois, derri\u00e8re cette fa\u00e7ade de conformisme domestique et bourgeois, la flamme de la recherche psychologique et le feu de l&rsquo;exp\u00e9rimentation intellectuelle continuent de br\u00fbler avec une intensit\u00e9 intacte au sein du foyer.<\/p>\n<h3>7.2 La poursuite clandestine ou informelle des travaux th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Priv\u00e9e des installations de pointe et des amphith\u00e9\u00e2tres de Johns Hopkins, Rosalie Rayner refuse d&rsquo;abdiquer son identit\u00e9 de femme de science. Le domaine de Westport se transforme en une sorte de laboratoire domestique informel d&rsquo;observation continue du comportement humain. Rayner et Watson continuent de fonctionner comme un tandem de pens\u00e9e symbiotique. Dans le bureau priv\u00e9 de la r\u00e9sidence, Rosalie collabore activement \u00e0 la r\u00e9vision conceptuelle, \u00e0 la formalisation r\u00e9dactionnelle et \u00e0 l&rsquo;actualisation empirique des nombreux articles, essais et trait\u00e9s que Watson continue de publier dans la presse sp\u00e9cialis\u00e9e et les revues grand public.<\/p>\n<p>Cette contribution th\u00e9orique de l&rsquo;ombre s&rsquo;exerce de fa\u00e7on quasi clandestine. En raison de la r\u00e9probation persistante qui entoure son nom et des conventions \u00e9ditoriales genr\u00e9es de l&rsquo;\u00e9poque, Rosalie Rayner n&rsquo;est que tr\u00e8s rarement cr\u00e9dit\u00e9e sur les couvertures des trait\u00e9s th\u00e9oriques que son \u00e9poux signe de son seul patronyme pour maintenir son magist\u00e8re d&rsquo;expert incontest\u00e9. Elle s&rsquo;affirme n\u00e9anmoins comme sa premi\u00e8re lectrice, son interlocutrice critique la plus exigeante et une co-r\u00e9dactrice discr\u00e8te mais omnipr\u00e9sente. Watson lui-m\u00eame reconnaissait dans l&rsquo;intimit\u00e9 que nombre de ses intuitions les plus f\u00e9condes concernant l&rsquo;application du b\u00e9haviorisme au d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfance \u00e9manaient directement de la sagacit\u00e9 analytique de Rosalie.<\/p>\n<p>Ensemble, ils participent \u00e0 la diffusion massive des postulats b\u00e9havioristes dans l&rsquo;imaginaire collectif am\u00e9ricain \u00e0 travers des articles de vulgarisation publi\u00e9s dans des p\u00e9riodiques prestigieux comme <em>Harper&rsquo;s Magazine<\/em>, <em>The New Republic<\/em> ou <em>Cosmopolitan<\/em>. Rayner infuse dans ces textes une vivacit\u00e9 p\u00e9dagogique et un ancrage pragmatique qui font d\u00e9faut au style aride et parfois dogmatique de Watson. Loin d&rsquo;\u00eatre une \u00e9pouse passive absorb\u00e9e par les vanit\u00e9s mondaines de la banlieue fortun\u00e9e, Rosalie Rayner demeure la cheville ouvri\u00e8re intellectuelle qui permet au mod\u00e8le comportementaliste de survivre hors de ses murs universitaires d&rsquo;origine et de conqu\u00e9rir la sph\u00e8re publique.<\/p>\n<h2>8. Contributions majeures aux th\u00e9ories de l&rsquo;\u00e9ducation : L&rsquo;ouvrage de 1928<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;analyse de &lsquo;Psychological Care of Infant and Child&rsquo;<\/h3>\n<p>En 1928 para\u00eet aux \u00e9ditions W. W. Norton l&rsquo;un des livres de pu\u00e9riculture les plus influents, les plus vendus et les plus controvers\u00e9s du XXe si\u00e8cle : <em>Psychological Care of Infant and Child<\/em>. Bien que le nom de John B. Watson figure en majuscules pro\u00e9minentes sur la page de titre en tant qu&rsquo;auteur principal, l&rsquo;ouvrage est explicitement d\u00e9di\u00e9 et co-con\u00e7u \u00ab avec l&rsquo;assistance de Rosalie Rayner Watson \u00bb. L&rsquo;analyse textuelle, stylistique et conceptuelle de ce trait\u00e9 r\u00e9v\u00e8le sans ambigu\u00eft\u00e9 la co-paternit\u00e9 intellectuelle de Rosalie dans la gen\u00e8se de l&rsquo;ouvrage, fruit direct de ses observations empiriques quotidiennes et de sa r\u00e9flexion approfondie sur l&rsquo;ontogen\u00e8se des habitudes infantiles.<\/p>\n<p>Le livre s&rsquo;\u00e9rige en un manifeste radical contre ce que les auteurs qualifient d&rsquo;\u00ab incomp\u00e9tence sentimentale \u00bb de l&rsquo;\u00e9ducation victorienne traditionnelle. Watson et Rayner y d\u00e9veloppent un r\u00e9quisitoire virulent contre les manifestations instinctives et non r\u00e9gul\u00e9es d&rsquo;affection parentale, tout particuli\u00e8rement l&rsquo;amour maternel effusionnel. Cet amour spontan\u00e9 \u2014 caract\u00e9ris\u00e9 par les baisers constants, les c\u00e2lins inconsid\u00e9r\u00e9s, le bercement compulsif et la surprotection \u00e9motionnelle \u2014 est d\u00e9nonc\u00e9 comme un v\u00e9ritable poison psychologique qui entrave le d\u00e9veloppement de l&rsquo;autonomie et conditionne chez l&rsquo;enfant une d\u00e9pendance affective invalidante, terreau des futures n\u00e9vroses adultes :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Traitez les enfants comme s&rsquo;ils \u00e9taient de jeunes adultes. Habillez-les, lavez-les avec soin et une certaine distance. Ne les embrassez jamais, ne les prenez jamais sur vos genoux. Si vous devez absolument le faire, embrassez-les une seule fois sur le front au moment d&rsquo;aller au lit. Le matin, serrez-leur poliment la main. Donnez-leur une tape amicale sur la t\u00eate s&rsquo;ils ont accompli une t\u00e2che difficile de mani\u00e8re exemplaire. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette vision hygi\u00e9niste et d\u00e9sacralis\u00e9e de la parentalit\u00e9 propose une rationalisation scientifique int\u00e9grale de l&rsquo;univers domestique. Pour Rayner et Watson, l&rsquo;enfant na\u00eet comme une ardoise vierge (<em>tabula rasa<\/em>) dot\u00e9e de r\u00e9flexes moteurs rudimentaires ; son avenir d&rsquo;adulte r\u00e9silient, \u00e9quilibr\u00e9, travailleur et ma\u00eetre de ses \u00e9motions d\u00e9pend exclusivement des contingences d&rsquo;apprentissage et de renforcement programm\u00e9es par son entourage \u00e9ducatif imm\u00e9diat.<\/p>\n<h3>8.2 Les recommandations pratiques sur les habitudes et le conditionnement pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>Pour operationaliser ce paradigme b\u00e9havioriste au sein des foyers, <em>Psychological Care of Infant and Child<\/em> formule un ensemble de prescriptions normatives d&rsquo;une minutie d&rsquo;ing\u00e9nieur. Rosalie Rayner participe directement \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de ces protocoles comportementaux appliqu\u00e9s au rythme physiologique du b\u00e9b\u00e9. Le nourrisson doit \u00eatre soumis d\u00e8s sa venue au monde \u00e0 une planification inflexible de ses fonctions fondamentales :<\/p>\n<ul>\n<li>Des horaires fixes et inalt\u00e9rables d&rsquo;alimentation au biberon ou \u00e0 la cuill\u00e8re, interdisant toute t\u00e9t\u00e9e \u00e0 la demande sous pr\u00e9texte d&rsquo;apaiser un malaise ;<\/li>\n<li>Un apprentissage de la propret\u00e9 (d\u00e9f\u00e9cation et miction) initi\u00e9 d\u00e8s le quatri\u00e8me mois par le positionnement r\u00e9current sur le pot \u00e0 des heures d\u00e9termin\u00e9es, sans r\u00e9compense affective d\u00e9mesur\u00e9e ;<\/li>\n<li>Une mise au lit solitaire dans une chambre obscure sans pr\u00e9sence parentale rassurante, les pleurs nocturnes devant \u00eatre totalement ignor\u00e9s afin de ne pas conditionner l&rsquo;usage des larmes comme signal de manipulation de l&rsquo;adulte.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le mod\u00e8le promu par Rayner et Watson exige que l&rsquo;enfant soit trait\u00e9 comme une entit\u00e9 autonome dou\u00e9e d&rsquo;une dignit\u00e9 rationnelle propre, affranchie des projections r\u00e9gressives des g\u00e9niteurs. L&rsquo;ouvrage combat impitoyablement les ch\u00e2timents corporels arbitraires au m\u00eame titre que les dorlotements superflus : le dressage de l&rsquo;enfant doit reposer sur des lois environnementales objectives, claires et reproductibles, o\u00f9 chaque comportement vertueux entra\u00eene une cons\u00e9quence logique et tout comportement d\u00e9viant est \u00e9teint par l&rsquo;absence d&rsquo;attention sociale.<\/p>\n<p>La diffusion de cet ouvrage aupr\u00e8s de la classe moyenne et de la bourgeoisie urbaine am\u00e9ricaine des ann\u00e9es 1920 et 1930 conna\u00eet un retentissement ph\u00e9nom\u00e9nal. \u00c9puis\u00e9 en quelques semaines, r\u00e9imprim\u00e9 \u00e0 des dizaines de milliers d&rsquo;exemplaires, traduit en plusieurs langues, le livre devient la bible des jeunes m\u00e8res d\u00e9sireuses d&rsquo;\u00e9lever leur prog\u00e9niture selon les canons de la modernit\u00e9 scientifique triomphante. Des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;enfants am\u00e9ricains de l&rsquo;entre-deux-guerres seront ainsi socialis\u00e9es sous l&rsquo;\u00e9gide de ces maximes watsoniennes, transformant la cellule familiale en un laboratoire grandeur nature sous l&rsquo;impulsion th\u00e9orique discr\u00e8te de Rosalie Rayner.<\/p>\n<h2>9. L&rsquo;article manifeste de 1930 : \u00ab I am a Mother of Behaviorist Sons \u00bb<\/h2>\n<h3>9.1 Une publication historique dans le Parents&rsquo; Magazine<\/h3>\n<p>Alors que le dogme du b\u00e9haviorisme radical triomphe dans les manuels de pu\u00e9riculture, Rosalie Rayner brise publiquement le silence institutionnel qui lui \u00e9tait impos\u00e9 depuis une d\u00e9cennie. En d\u00e9cembre 1930, elle publie sous sa propre signature un article audacieux et profond\u00e9ment subversif dans le mensuel \u00e0 grand tirage <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Parents_(magazine)\"><em>Parents&rsquo; Magazine<\/em><\/a>, intitul\u00e9 sans \u00e9quivoque : \u00ab I am a Mother of Behaviorist Sons \u00bb (\u00ab Je suis la m\u00e8re de fils b\u00e9havioristes \u00bb). Ce texte constitue un document historique et \u00e9pist\u00e9mologique inestimable : pour la premi\u00e8re fois, la co-autrice des th\u00e9ories comportementales de l&rsquo;enfance s&rsquo;exprime publiquement en son nom propre, en tant que chercheuse et en tant que m\u00e8re directement confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;application vivante de ses propres pr\u00e9ceptes scientifiques.<\/p>\n<p>Dans cette confession intellectuelle lucide et d\u00e9nu\u00e9e de complaisance, Rayner expose sans fard le dispositif \u00e9ducatif appliqu\u00e9 \u00e0 ses deux jeunes gar\u00e7ons, William et James. Elle d\u00e9taille le courage m\u00e9thodique n\u00e9cessaire pour r\u00e9sister \u00e0 la tentation instinctive de cajoler les nouveau-n\u00e9s lorsqu&rsquo;ils pleurent dans leur berceau, la rigueur d&rsquo;acier requise pour maintenir des calendriers d&rsquo;apprentissage immutables et la surveillance panoptique impos\u00e9e sur chaque stimulation sensorielle traversant l&rsquo;espace domestique de leur demeure de Westport.<\/p>\n<p>Toutefois, la publication ne se limite pas \u00e0 un pan\u00e9gyrique de la foi b\u00e9havioriste. Avec une finesse psychologique et un sens aigu de l&rsquo;ironie qui tranchent radicalement avec le ton sentencieux et intransigeant de Watson, Rosalie Rayner d\u00e9crit le d\u00e9chirement int\u00e9rieur de la femme de science confront\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve visc\u00e9rale de la maternit\u00e9. Elle y d\u00e9peint la collision brutale entre les abstractions g\u00e9om\u00e9triques de la th\u00e9orie du conditionnement op\u00e9rant et l&rsquo;irruption chaotique de l&rsquo;impr\u00e9visible, de la tendresse et du d\u00e9sordre affectif au c\u0153ur du foyer.<\/p>\n<h3>9.2 La fissure \u00e9pist\u00e9mologique : Nuancer le d\u00e9terminisme environnemental<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;article de 1930 r\u00e9side dans l&rsquo;aveu stup\u00e9fiant et courageux par lequel Rosalie Rayner introduit une fissure \u00e9pist\u00e9mologique b\u00e9ante dans le dogme du d\u00e9terminisme comportementaliste absolu :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Dans une certaine mesure, je regrette que nous devions adopter une attitude aussi purement objective avec les enfants. Il y a des moments o\u00f9 j&rsquo;aimerais enfreindre la r\u00e8gle, me laisser aller et serrer mes b\u00e9b\u00e9s dans mes bras, les couvrir de baisers comme n&rsquo;importe quelle m\u00e8re sentimentale. Parfois, je triche un peu en secret, loin des yeux de leur p\u00e8re, parce que le besoin d&rsquo;aimer et de manifester cette tendresse physique est une impulsion irr\u00e9sistible. Mais je me reprends, car la science nous ordonne d&rsquo;\u00eatre forts pour b\u00e2tir des hommes ind\u00e9pendants. Pourtant, je me demande si un monde enti\u00e8rement r\u00e9gul\u00e9 par des r\u00e9flexes conditionn\u00e9s ne risque pas d&rsquo;\u00eatre un monde affreusement froid et m\u00e9canique. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cet aveu public d&rsquo;une transgression clandestine des pr\u00e9ceptes watsoniens par la femme m\u00eame qui avait contribu\u00e9 \u00e0 les formuler poss\u00e8de une port\u00e9e th\u00e9orique incalculable. Rayner d\u00e9nonce implicitement l&rsquo;irr\u00e9alisme anthropologique d&rsquo;un conditionnement environnemental int\u00e9gral qui pr\u00e9tendrait \u00e9vacuer totalement la matrice affective et l&rsquo;attachement relationnel pr\u00e9coce entre la m\u00e8re et l&rsquo;enfant. Elle per\u00e7oit avec une acuit\u00e9 fulgurante ce que les th\u00e9oriciens de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Th%C3%A9orie_de_l%27attachement\">attachement<\/a> \u2014 de John Bowlby \u00e0 Donald Winnicott \u2014 th\u00e9oriseront rigoureusement vingt ans plus tard : l&rsquo;impossibilit\u00e9 ontologique de r\u00e9duire le psychisme du nourrisson \u00e0 un ensemble de circuits m\u00e9caniques stimulus-r\u00e9ponse indiff\u00e9rents \u00e0 la chaleur d&rsquo;une pr\u00e9sence sensible.<\/p>\n<p>En revendiquant ce droit \u00e0 la faille \u00e9motionnelle, Rayner propose un \u00e9quilibre dialectique in\u00e9dit : elle plaide pour une utilisation pragmatique de la rationalit\u00e9 scientifique pour lib\u00e9rer l&rsquo;enfant des phobies induites et de la d\u00e9pendance tyrannique, tout en affirmant la n\u00e9cessit\u00e9 vitale de la spontan\u00e9it\u00e9 \u00e9motionnelle, du jeu non instrumentalis\u00e9 et de l&#8217;empathie sensible au sein de la cellule familiale. Elle offre ainsi une voix critique salutaire de l&rsquo;int\u00e9rieur, nuanc\u00e9e et humaine, venant contrecarrer l&rsquo;autoritarisme aveugle du b\u00e9haviorisme orthodoxe de son \u00e9poque.<\/p>\n<h2>10. Maternit\u00e9, vie domestique et observation empirique continue<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;\u00e9ducation des fils William et James Watson<\/h3>\n<p>La pratique parentale concr\u00e8te au sein de la demeure de Westport s&rsquo;\u00e9rige en une exp\u00e9rience grandeur nature de sociologie et de psychologie du d\u00e9veloppement. Rosalie Rayner Watson met en \u0153uvre, sous l&rsquo;\u0153il vigilant de son \u00e9poux, le programme d&rsquo;ing\u00e9nierie \u00e9ducative \u00e9labor\u00e9 dans leurs \u00e9crits. Leurs deux fils, William (\u00ab Billy \u00bb), n\u00e9 en 1921, et James, n\u00e9 en 1924, grandissent dans un environnement d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 m\u00e9tronomique. La maison est pens\u00e9e comme un sanctuaire d&rsquo;asepsie \u00e9motionnelle et de stimulation cognitive ordonn\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li>Les enfants sont encourag\u00e9s \u00e0 explorer leur environnement en toute autonomie physique sans que les parents n&rsquo;interviennent pour pr\u00e9venir les chutes b\u00e9nignes ou les \u00e9gratignures mineures, afin d&rsquo;\u00e9teindre les r\u00e9ponses r\u00e9flexes de peur non justifi\u00e9es ;<\/li>\n<li>Les col\u00e8res et les caprices sont accueillis par une indiff\u00e9rence spatiale absolue, les gar\u00e7ons \u00e9tant isol\u00e9s m\u00e9thodiquement jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les manifestations motrices d&rsquo;agitation cessent spontan\u00e9ment sans jamais obtenir de compensation consolatrice ;<\/li>\n<li>Les d\u00e9monstrations physiques d&rsquo;affection demeurent d&rsquo;une sobri\u00e9t\u00e9 clinique : une poign\u00e9e de main matinale ferme pour saluer les enfants, un mot d&rsquo;encouragement pos\u00e9 pour r\u00e9compenser une r\u00e9ussite intellectuelle ou manuelle, et une salutation respectueuse avant le sommeil.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ce contexte de laboratoire \u00e0 ciel ouvert, Rosalie Rayner tient des carnets d&rsquo;observation continus consignant les seuils de r\u00e9action de ses fils, leurs \u00e9tapes d&rsquo;autonomisation motrice et leur acquisition pr\u00e9coce du langage. Elle s&rsquo;efforce de concilier son statut de chercheuse objective avec les imp\u00e9ratifs du soin quotidien. N\u00e9anmoins, les tensions psychiques internes v\u00e9cues par Rosalie sont immenses. Constamment surveill\u00e9e par John B. Watson, qui veille au respect intransigeant du protocole exp\u00e9rimental et s&rsquo;irrite du moindre \u00e9cart sentimentalis\u00e9, elle doit r\u00e9primer au quotidien ses inclinations protectrices, s&rsquo;imposant une discipline d&rsquo;acier pour \u00e9touffer ses doutes face \u00e0 la duret\u00e9 apparente de ce mod\u00e8le \u00e9ducatif.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;impact psychologique \u00e0 long terme sur la descendance<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9valuation des cons\u00e9quences \u00e0 long terme de ce b\u00e9haviorisme radical appliqu\u00e9 \u00e0 la descendance directe des Watson-Rayner offre un tableau humain d&rsquo;une noirceur bouleversante, document\u00e9 par les t\u00e9moignages r\u00e9trospectifs et les trajectoires de vie tragiques des deux enfants du couple. \u00c9lev\u00e9s dans un univers \u00e9motionnel s\u00e9v\u00e8rement rationn\u00e9 o\u00f9 la validation affective n&rsquo;\u00e9tait conc\u00e9d\u00e9e qu&rsquo;au prorata de l&rsquo;efficacit\u00e9 comportementale, William et James Watson d\u00e9velopperont \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte des pathologies psychiques d\u00e9vastatrices, marqu\u00e9es par un sentiment d&rsquo;isolement int\u00e9rieur, des d\u00e9pressions chroniques et de graves crises existentielles.<\/p>\n<p>Le fils a\u00een\u00e9, William Rayner Watson, choisit d&rsquo;abord une carri\u00e8re en m\u00e9decine, devenant un psychiatre et psychanalyste renomm\u00e9 \u00e0 New York \u2014 un choix professionnel qui relevait d&rsquo;une r\u00e9bellion symbolique frappante contre l&rsquo;anti-mentalysme de son p\u00e8re b\u00e9havioriste. Malgr\u00e9 ce statut social enviable, William demeurait hant\u00e9 par l&rsquo;absence d&rsquo;ancrage \u00e9motionnel de son enfance et confessait son incapacit\u00e9 structurelle \u00e0 aimer et \u00e0 nouer des liens intimes sans angoisse existentielle. Apr\u00e8s plusieurs tentatives ant\u00e9rieures et une longue lutte contre la maladie mentale, il met fin \u00e0 ses jours par suicide en 1954, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de trente-trois ans, plongeant la m\u00e9moire familiale dans une obscurit\u00e9 ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<p>Le second fils, James Watson, conna\u00eetra un parcours tout aussi chaotique et tourment\u00e9, marqu\u00e9 par des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs s\u00e9v\u00e8res et de multiples d\u00e9compensations n\u00e9vrotiques qui le conduiront \u00e0 une rupture douloureuse avec l&rsquo;autorit\u00e9 paternelle. Une petite-fille de Rosalie Rayner et de Watson, l&rsquo;actrice et \u00e9crivaine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Mariette_Hartley\">Mariette Hartley<\/a> (fille de Mary Watson, n\u00e9e du premier mariage de Watson mais \u00e9lev\u00e9e sous l&rsquo;influence des m\u00eames dogmes \u00e9ducatifs), t\u00e9moignera publiquement des ravages transg\u00e9n\u00e9rationnels de cette philosophie parentale dans son autobiographie poignante parue en 1990, <em>Breaking the Silence<\/em>. Elle y d\u00e9crira comment la n\u00e9gation syst\u00e9matique de la chaleur affective, de l&rsquo;expression des sentiments et de l&#8217;empathie naturelle cr\u00e9a au sein de leur dynastie familiale un terreau propice \u00e0 l&rsquo;alcoolisme, \u00e0 l&rsquo;effondrement psychologique et au suicide. Ces trag\u00e9dies ult\u00e9rieures constituent la confirmation exp\u00e9rimentale tragique et involontaire des d\u00e9faillances fondamentales d&rsquo;un b\u00e9haviorisme dogmatique ayant cru pouvoir \u00e9radiquer la dimension relationnelle du d\u00e9veloppement humain.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9c\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9 en 1935 et oubli historiographique imm\u00e9diat<\/h2>\n<h3>11.1 La maladie foudroyante et la disparition \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 36 ans<\/h3>\n<p>La trajectoire existentielle et intellectuelle de Rosalie Rayner s&rsquo;interrompt de mani\u00e8re aussi brutale qu&rsquo;inattendue au d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1935. Alors qu&rsquo;elle n&rsquo;est \u00e2g\u00e9e que de trente-six ans et qu&rsquo;elle jouit en apparence d&rsquo;une vitalit\u00e9 remarquable, Rosalie contracte une violente infection gastro-intestinale aigu\u00eb, vraisemblablement li\u00e9e \u00e0 la consommation d&rsquo;aliments contamin\u00e9s lors d&rsquo;un s\u00e9jour familial. La pathologie \u00e9volue avec une rapidit\u00e9 foudroyante en une forme particuli\u00e8rement toxique et d\u00e9vastatrice de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fi%C3%A8vre_typho%C3%AFde\">fi\u00e8vre typho\u00efde<\/a> ou de dysenterie bacillaire s\u00e9v\u00e8re.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;intervention d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e des plus grands sp\u00e9cialistes m\u00e9dicaux de New York et les soins intensifs dispens\u00e9s au prestigieux h\u00f4pital de Norwalk dans le Connecticut, les traitements antibiotiques n&rsquo;existant pas encore \u00e0 cette \u00e9poque pr\u00e9-p\u00e9nicillinienne, son organisme succombe rapidement aux ravages de la toxi-infection g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Rosalie Rayner Watson s&rsquo;\u00e9teint le 18 juin 1935, entour\u00e9e de son \u00e9poux d\u00e9vast\u00e9 et de ses proches p\u00e9trifi\u00e9s par la soudainet\u00e9 de cette disparition.<\/p>\n<p>L&rsquo;onde de choc \u00e9motionnelle caus\u00e9e par ce d\u00e9c\u00e8s foudroyant d\u00e9truit l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique de John B. Watson. L&rsquo;homme qui s&rsquo;\u00e9tait vant\u00e9 de pouvoir ma\u00eetriser toutes les \u00e9motions humaines par le conditionnement rationnel sombre dans un deuil pathologique et un effondrement affectif total. Watson se mure dans un d\u00e9sespoir catatonique, confessant \u00e0 ses intimes que la seule source de lumi\u00e8re, d&rsquo;inspiration et de vitalit\u00e9 de son existence terrestre venait d&rsquo;\u00eatre an\u00e9antie. Apr\u00e8s la mort de Rosalie, le patriarche du b\u00e9haviorisme se retire presque compl\u00e8tement de la vie publique et de la production intellectuelle, vendant leur propri\u00e9t\u00e9 de Westport pour vivre en ermite dans une ferme isol\u00e9e du Connecticut, noyant sa d\u00e9tresse dans l&rsquo;alcool et l&rsquo;amertume jusqu&rsquo;\u00e0 sa propre mort en 1958.<\/p>\n<h3>11.2 La dispersion des archives et la minimisation de sa contribution<\/h3>\n<p>La disparition pr\u00e9matur\u00e9e de Rosalie Rayner scelle l&rsquo;amorce d&rsquo;un processus massif et quasi imm\u00e9diat d&rsquo;oubli historiographique et de minimisation acad\u00e9mique de sa contribution scientifique. Le premier agent destructeur de cette m\u00e9moire n&rsquo;est autre que Watson lui-m\u00eame dans son d\u00e9lire m\u00e9lancolique : quelques mois avant sa propre disparition en 1958, dans un acc\u00e8s de nihilisme tragique, Watson rassemble l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses lettres intimes, de ses journaux de laboratoire manuscrits, des notes d&rsquo;exp\u00e9rimentation r\u00e9dig\u00e9es par Rosalie et de leurs correspondances in\u00e9dites pour les jeter dans un immense brasier au fond de son jardin, an\u00e9antissant \u00e0 jamais des pans entiers de l&rsquo;histoire de la psychologie am\u00e9ricaine.<\/p>\n<p>Priv\u00e9e d&rsquo;archives manuscrites primaires pour faire valoir ses droits posthumes, la m\u00e9moire de Rosalie Rayner subit de plein fouet les m\u00e9canismes d&rsquo;effacement structurels de l&rsquo;historiographie dominante des sciences humaines :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans les manuels d&rsquo;introduction \u00e0 la psychologie des d\u00e9cennies 1940 \u00e0 1980, l&rsquo;exp\u00e9rience du Petit Albert est universellement pr\u00e9sent\u00e9e sous la paternit\u00e9 exclusive de \u00ab John B. Watson \u00bb, son nom \u00e9tant purement et simplement expurg\u00e9 des r\u00e9sum\u00e9s ou des glossaires ;<\/li>\n<li>Lorsqu&rsquo;elle est mentionn\u00e9e dans des notes de bas de page ou des chroniques historiques, elle se voit syst\u00e9matiquement attribuer le titre d\u00e9valorisant de \u00ab jeune assistante de laboratoire \u00bb ou de \u00ab graduate student \u00bb, occultant sa contribution de co-autrice de plein droit et de conceptrice m\u00e9thodologique ;<\/li>\n<li>La narration dominante focalise l&rsquo;attention sur le scandale adult\u00e9rin sensationnaliste de 1920, r\u00e9duisant la chercheuse au r\u00f4le subalterne d&rsquo;objet de concupiscence ayant caus\u00e9 la chute tragique d&rsquo;un grand homme, selon un tropisme misogyne s\u00e9culaire qui recycle le mythe de la tentatrice responsable de l&rsquo;exclusion du paradis acad\u00e9mique ;<\/li>\n<li>Ses apports th\u00e9oriques capitaux \u00e0 l&rsquo;ouvrage de 1928 et son article r\u00e9volutionnaire de 1930 sont pass\u00e9s sous silence, ray\u00e9s de la g\u00e9n\u00e9alogie des id\u00e9es qui ont fa\u00e7onn\u00e9 l&rsquo;\u00e9volution des th\u00e9ories de l&rsquo;enfance au XXe si\u00e8cle.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. R\u00e9\u00e9valuation contemporaine et post\u00e9rit\u00e9 dans l&rsquo;histoire de la psychologie<\/h2>\n<h3>12.1 La r\u00e9habilitation f\u00e9ministe et acad\u00e9mique de son statut scientifique<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970 et sous l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive des mouvements de la critique f\u00e9ministe des sciences et de l&rsquo;histoire sociale des savoirs \u2014 port\u00e9e par des pionni\u00e8res comme Elizabeth Scarborough et Laurel Furumoto dans leur ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Untold Lives: The First Generation of American Women Psychologists<\/em> (1987) \u2014, une r\u00e9\u00e9valuation historiographique rigoureuse de la figure de Rosalie Rayner s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e. Les chercheuses et chercheurs contemporains ont entrepris de d\u00e9poussi\u00e9rer les documents institutionnels de Vassar et de Johns Hopkins, de relire attentivement les publications originales de 1920 et d&rsquo;analyser l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie sous-jacente \u00e0 ses contributions \u00e9crites.<\/p>\n<p>Ce travail de r\u00e9habilitation acad\u00e9mique a permis de requalifier de mani\u00e8re irr\u00e9futable Rosalie Rayner en tant que co-chercheuse et collaboratrice scientifique \u00e0 part enti\u00e8re. Les analyses philologiques et m\u00e9thodologiques d\u00e9montrent que sans son habilet\u00e9 exp\u00e9rimentale, son sens scrupuleux du relev\u00e9 empirique et son courage op\u00e9ratoire face aux nourrissons, le programme de recherche watsonien sur les \u00e9motions se serait heurt\u00e9 \u00e0 des impasses techniques insurmontables. Son statut d&rsquo;\u00e9tudiante de troisi\u00e8me cycle n&rsquo;att\u00e9nuait en rien la valeur novatrice de son apport m\u00e9thodologique, une pratique courante dans les sciences modernes o\u00f9 les jeunes chercheurs impulsent les innovations proc\u00e9durales de laboratoire sous la direction de professeurs titulaires.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, les d\u00e9partements de psychologie et les cours d&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie \u00e0 travers le monde int\u00e8grent pleinement la biographie de Rosalie Rayner dans l&rsquo;enseignement de l&rsquo;histoire des id\u00e9es. Elle n&rsquo;y figure plus comme une ombre anecdotique, mais comme un arch\u00e9type flamboyant et dramatique des barri\u00e8res institutionnelles, genr\u00e9es et morales qui ont \u00e9touff\u00e9 le g\u00e9nie scientifique de nombreuses chercheuses pionni\u00e8res de l&rsquo;entre-deux-guerres. Cette r\u00e9habilitation institutionnelle s&rsquo;est traduite par la modification des manuels universitaires de r\u00e9f\u00e9rence (tels que ceux publi\u00e9s sous l&rsquo;\u00e9gide de l&rsquo;APA), qui cr\u00e9ditent d\u00e9sormais de mani\u00e8re conjointe et \u00e9quitable \u00ab Watson &amp; Rayner (1920) \u00bb pour la th\u00e9orisation du conditionnement \u00e9motionnel.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et les le\u00e7ons pour la psychologie du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique ultime de Rosalie Rayner ne r\u00e9side pas seulement dans les donn\u00e9es troublantes d&rsquo;une exp\u00e9rience controvers\u00e9e sur un rat blanc et un nourrisson terroris\u00e9. Il s&rsquo;affirme avant tout dans sa capacit\u00e9 singuli\u00e8re \u00e0 avoir incarn\u00e9, au p\u00e9ril de sa carri\u00e8re et de sa propre s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 familiale, la tension ontologique la plus aigu\u00eb de la modernit\u00e9 : le gouffre s\u00e9parant l&rsquo;illusion d\u00e9terministe d&rsquo;une ing\u00e9nierie totale du comportement humain et la r\u00e9alit\u00e9 complexe, irr\u00e9ductible et sensible du d\u00e9veloppement affectif.<\/p>\n<p>Par son intuition de 1930 sur la n\u00e9cessit\u00e9 de d\u00e9roger \u00e0 l&rsquo;orthodoxie comportementaliste pour pr\u00e9server la tendresse parentale, Rayner a pr\u00e9figur\u00e9 avec plusieurs d\u00e9cennies d&rsquo;avance les grands d\u00e9passements th\u00e9oriques de la psychologie du d\u00e9veloppement de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Elle a compris avant l&rsquo;heure que le paradigme m\u00e9caniste du conditionnement pavlovien, s&rsquo;il permettait d&rsquo;expliquer l&rsquo;acquisition de certains r\u00e9flexes aversifs sp\u00e9cifiques, \u00e9chouait tragiquement \u00e0 rendre compte de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, de la r\u00e9silience psychique et du besoin fondamental d&rsquo;attachement s\u00e9curisant th\u00e9oris\u00e9s ult\u00e9rieurement par des cliniciens comme Harry Harlow ou Mary Ainsworth.<\/p>\n<p>En c\u00e9l\u00e9brant aujourd&rsquo;hui la m\u00e9moire de Rosalie Rayner (1898-1935), l&rsquo;histoire des sciences ne se borne pas \u00e0 un acte de justice r\u00e9trospective envers une femme oubli\u00e9e. Elle rend hommage \u00e0 une figure de proue, complexe et sans fard, qui paya de sa respectabilit\u00e9 sociale et de son statut institutionnel le prix de son \u00e9mancipation intellectuelle et de sa passion amoureuse. Son parcours fulgurant demeure une le\u00e7on p\u00e9renne pour les g\u00e9n\u00e9rations futures de chercheurs : un avertissement magistral contre l&rsquo;arrogance d&rsquo;une science d\u00e9sincarn\u00e9e pr\u00e9tendant asservir les \u00e9motions humaines au d\u00e9triment de l&#8217;empathie, de l&rsquo;\u00e9thique et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Beck, H. P., Levinson, S., &amp; Irons, G. (2009). Finding Little Albert: A quest to discover the legendary lost boy of psychology. <em>American Psychologist<\/em>, 64(7), 605\u2013614. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0017234\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0017234<\/a><\/li>\n<li>Fridlund, A. J., Beck, H. P., Goldie, W. D., &amp; Irons, G. (2012). Little Albert: A neurologically impaired child. <em>History of Psychology<\/em>, 15(4), 302\u2013327. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0026750\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0026750<\/a><\/li>\n<li>Harris, B. (1979). Whatever happened to Little Albert? <em>American Psychologist<\/em>, 34(2), 151\u2013160. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.34.2.151\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.34.2.151<\/a><\/li>\n<li>Hartley, M., &amp; Commire, A. (1990). <em>Breaking the Silence<\/em>. G.P. Putnam&rsquo;s Sons.<\/li>\n<li>Powell, R. A., Digdon, N., Harris, B., &amp; Smithson, C. (2014). Correcting the record on Watson, Rayner, and Little Albert: Albert Barger as \u00ab\u00a0Psychology&rsquo;s lost boy\u00a0\u00bb. <em>American Psychologist<\/em>, 69(6), 600\u2013611. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036854\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0036854<\/a><\/li>\n<li>Scarborough, E., &amp; Furumoto, L. (1987). <em>Untold Lives: The First Generation of American Women Psychologists<\/em>. Columbia University Press.<\/li>\n<li>Watson, J. B. (1913). Psychology as the behaviorist views it. <em>Psychological Review<\/em>, 20(2), 158\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0074428<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. B., &amp; Rayner, R. (1920). Conditioned emotional reactions. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 3(1), 1\u201314. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0069608\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0069608<\/a><\/li>\n<li>Watson, J. 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