{"id":17774,"date":"2026-10-15T21:33:18","date_gmt":"2026-10-15T21:33:18","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/roland-kuhn-1912-2005\/"},"modified":"2026-10-15T21:33:18","modified_gmt":"2026-10-15T21:33:18","slug":"roland-kuhn-1912-2005","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=roland-kuhn-1912-2005","title":{"rendered":"Roland Kuhn &#8211; 1912 2005"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la psychiatrie moderne est travers\u00e9e par des figures singuli\u00e8res dont les d\u00e9couvertes ont radicalement transform\u00e9 la prise en charge de la souffrance psychique, mais peu pr\u00e9sentent une trajectoire aussi fascinante et paradoxale que celle de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/hls-dhs-dss.ch\/fr\/articles\/014438\/2007-09-04\/\">Roland Kuhn<\/a> (1912-2005). Psychiatre suisse enracin\u00e9 durant plus de quatre d\u00e9cennies au sein de l\u2019asile cantonal de M\u00fcnsterlingen, sur les rives paisibles du lac de Constance, Kuhn est universellement reconnu dans l\u2019histoire de la m\u00e9decine comme l\u2019inventeur du premier antid\u00e9presseur tricyclique, l\u2019imipramine (commercialis\u00e9e sous le nom de Tofranil par les laboratoires Geigy). Cette d\u00e9couverte capitale, intervenue entre 1956 et 1957, a non seulement inaugur\u00e9 l\u2019\u00e8re de la psychopharmacologie moderne des troubles thymiques, mais elle a \u00e9galement \u00e9branl\u00e9 les fondements du pessimisme th\u00e9rapeutique qui condamnait jusqu\u2019alors des milliers d\u2019individus atteints de m\u00e9lancolie \u00e0 l\u2019enfermement asilaire ind\u00e9fini ou aux affres de th\u00e9rapeutiques somatiques rudimentaires.<\/p>\n<p>Pourtant, r\u00e9duire Roland Kuhn au statut d\u2019exp\u00e9rimentateur pharmacologique ou d\u2019artisan providentiel d\u2019une mol\u00e9cule chimique serait commettre un contresens \u00e9pist\u00e9mologique majeur. Profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 de philosophie europ\u00e9enne, nourri de la pens\u00e9e de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Martin_Heidegger\">Martin Heidegger<\/a> et form\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s de ma\u00eetres de la psychopathologie tels que <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ludwig_Binswanger\">Ludwig Binswanger<\/a>, Roland Kuhn concevait son art avant tout comme une entreprise d\u2019\u00e9lucidation existentielle. Figure \u00e9minente de la <em>Daseinsanalyse<\/em> (l&rsquo;analyse existentielle) et ma\u00eetre incontest\u00e9 du <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Test_de_Rorschach\">psychodiagnostic de Rorschach<\/a>, il envisageait le m\u00e9dicament non pas comme une camisole chimique ou un simple r\u00e9\u00e9quilibreur synaptique, mais comme un levier permettant de restaurer la libert\u00e9 d&rsquo;\u00eatre-au-monde du patient m\u00e9lancolique, en r\u00e9ouvrant la temporalit\u00e9 fig\u00e9e d\u2019une existence en suspens.<\/p>\n<p>Cette biographie intellectuelle et clinique explore les multiples facettes de l&rsquo;\u0153uvre et de la vie de Roland Kuhn. De sa jeunesse bourgeoise et sa formation aupr\u00e8s des sommit\u00e9s bernoises jusqu\u2019\u00e0 son long r\u00e8gne institutionnel \u00e0 M\u00fcnsterlingen, l&rsquo;itin\u00e9raire de Kuhn offre un prisme r\u00e9v\u00e9lateur sur les m\u00e9tamorphoses de la psychiatrie au cours du XXe si\u00e8cle. Nous examinerons avec rigueur son armature conceptuelle ph\u00e9nom\u00e9nologique, le coup de g\u00e9nie clinique ayant men\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identification de l\u2019imipramine, les d\u00e9bats th\u00e9oriques suscit\u00e9s par sa s\u00e9miologie de la d\u00e9pression vitale, mais \u00e9galement les controverses \u00e9thiques r\u00e9trospectives qui ont jet\u00e9 une lumi\u00e8re crue sur les pratiques d\u2019essais th\u00e9rapeutiques men\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9poque dans l\u2019asile thurgovien. Ce parcours magistral t\u00e9moigne de la tension f\u00e9conde, et parfois tragique, entre la rigueur de l&rsquo;humanisme clinique et les exigences \u00e9mergentes de la biom\u00e9decine industrielle.<\/p>\n<h2>1. Origines, formation m\u00e9dicale et influences intellectuelles pr\u00e9coces (1912-1939)<\/h2>\n<h3>1.1 Enfance, milieu familial et racines suisses<\/h3>\n<p>Roland Kuhn voit le jour le 4 mars 1912 \u00e0 Bienne (Biel), cit\u00e9 industrielle et bilingue situ\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re linguistique de la Suisse, dans le canton de Berne. Issu d&rsquo;un milieu bourgeois cultiv\u00e9, le jeune Roland grandit dans une atmosph\u00e8re o\u00f9 l&rsquo;\u00e9thique du travail, le sens du devoir civique et une haute appr\u00e9ciation des humanit\u00e9s classiques constituent les piliers de l&rsquo;\u00e9ducation. Son p\u00e8re, inspecteur des fabriques, lui transmet une rigueur m\u00e9thodologique sans faille et une attention scrupuleuse aux d\u00e9tails de l&rsquo;organisation humaine, tandis que le foyer familial, largement ouvert aux arts et aux lettres, stimule tr\u00e8s t\u00f4t sa curiosit\u00e9 intellectuelle. Cette impr\u00e9gnation pr\u00e9coce le pousse vers des lectures exigeantes, d\u00e9vorant la litt\u00e9rature allemande classique de Goethe et Schiller, mais aussi les penseurs des Lumi\u00e8res et les philosophes romantiques.<\/p>\n<p>Le contexte socio-culturel de la Suisse du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, marqu\u00e9 par la neutralit\u00e9 helv\u00e9tique, la stabilit\u00e9 politique et un bilinguisme vivant, joue un r\u00f4le structurant dans l&rsquo;architecture mentale de Kuhn. Grandir \u00e0 Bienne lui conf\u00e8re une familiarit\u00e9 intime tant avec la langue allemande qu\u2019avec la langue fran\u00e7aise, une comp\u00e9tence linguistique qui s&rsquo;av\u00e9rera d\u00e9terminante tout au long de sa carri\u00e8re acad\u00e9mique. Cette double appartenance culturelle lui permettra plus tard d&rsquo;\u00e9tablir des ponts conceptuels fluides entre la psychiatrie universitaire germanique, domin\u00e9e par la psychopathologie fondamentale et la recherche ph\u00e9nom\u00e9nologique, et l\u2019\u00e9cole clinique fran\u00e7aise, r\u00e9put\u00e9e pour sa finesse s\u00e9miologique et son sens des nuances psychologiques. Cette aisance polyglotte pr\u00e9munit \u00e9galement le futur clinicien contre tout provincialisme intellectuel, le pr\u00e9parant \u00e0 naviguer au confluent des plus grands courants d\u2019id\u00e9es europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>D\u00e8s ses ann\u00e9es de coll\u00e8ge, Roland Kuhn manifeste une inclination marqu\u00e9e pour les questionnements m\u00e9taphysiques et l&rsquo;observation de la nature. Il h\u00e9site un temps entre les \u00e9tudes litt\u00e9raires, la philosophie pure et les sciences naturelles, avant de comprendre que la m\u00e9decine offre le lieu g\u00e9om\u00e9trique id\u00e9al o\u00f9 l&rsquo;investigation biologique peut s&rsquo;unir \u00e0 la compr\u00e9hension des souffrances de l&rsquo;\u00e2me humaine. L\u2019exercice m\u00e9dical lui appara\u00eet comme la seule voie capable de concilier son exigence de rigueur scientifique exp\u00e9rimentale et sa qu\u00eate d\u2019un engagement \u00e9thique direct au service de l&rsquo;\u00eatre humain souffrant. Cette disposition int\u00e9rieure, alliant \u00e9rudition livresque et compassion lucide, orientera d&#8217;embl\u00e9e ses premiers pas sur les bancs de l\u2019universit\u00e9.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes de m\u00e9decine \u00e0 Berne et premi\u00e8res orientations psychiatriques<\/h3>\n<p>Roland Kuhn entreprend son cursus m\u00e9dical au d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 \u00e0 l\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.unibe.ch\/\">Universit\u00e9 de Berne<\/a>, un p\u00f4le acad\u00e9mique alors en pleine effervescence scientifique. La formation m\u00e9dicale y est r\u00e9put\u00e9e pour son intransigeance somatique, son enseignement magistral de l&rsquo;anatomopathologie, de la physiologie et de la clinique interne. L&rsquo;\u00e9tudiant Kuhn s&rsquo;y distingue par une puissance de travail remarquable et une m\u00e9moire ph\u00e9nom\u00e9nale, assimilant les principes fondamentaux de la d\u00e9marche anatomo-clinique h\u00e9rit\u00e9e du XIXe si\u00e8cle. Il apprend \u00e0 observer le corps malade avec un \u0153il objectif, \u00e0 rechercher le signe physique irr\u00e9futable, \u00e0 ausculter, palper et consigner m\u00e9thodiquement chaque anomalie organique. Cette rigueur somatique constituera le socle inalt\u00e9rable sur lequel reposera toute sa pratique ult\u00e9rieure, lui \u00e9vitant les d\u00e9rives sp\u00e9culatives auxquelles c\u00e9d\u00e8rent certains psychopathologues contemporains.<\/p>\n<p>Cependant, \u00e0 mesure qu&rsquo;il avance dans ses stages hospitaliers, le jeune carabin ressent les limites d&rsquo;une m\u00e9decine purement physicaliste qui tend \u00e0 r\u00e9duire le patient \u00e0 un ensemble d&rsquo;organes d\u00e9faillants. Les services de psychiatrie, souvent rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la marge du monde hospitalier g\u00e9n\u00e9ral, exercent sur lui une fascination grandissante. Il y d\u00e9couvre un univers o\u00f9 la plainte du sujet ne peut \u00eatre simplement mesur\u00e9e par des instruments de laboratoire, mais exige une \u00e9coute globale de son histoire de vie, de son langage et de son rapport au monde. Sous la tutelle de ma\u00eetres bernois attentifs, il commence \u00e0 entrevoir que la psychiatrie n&rsquo;est pas une simple sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale parmi d&rsquo;autres, mais un carrefour vertigineux o\u00f9 la biologie des profondeurs entre en collision avec la subjectivit\u00e9 la plus intime.<\/p>\n<p>En 1937, Roland Kuhn ach\u00e8ve brillamment ses \u00e9tudes de m\u00e9decine et soutient sa th\u00e8se de doctorat consacr\u00e9e \u00e0 des questions de diagnostic clinique. D\u00e8s cette p\u00e9riode, ses premiers \u00e9crits r\u00e9v\u00e8lent une sensibilit\u00e9 singuli\u00e8re : celle d&rsquo;un praticien qui refuse d&rsquo;opposer la rigueur des sciences de la nature (<em>Naturwissenschaften<\/em>) \u00e0 la profondeur des sciences de l&rsquo;esprit (<em>Geisteswissenschaften<\/em>). Cette volont\u00e9 de synth\u00e8se devient sa boussole. Tandis que bon nombre de ses pairs se destinent \u00e0 la chirurgie ou \u00e0 la m\u00e9decine interne, voies royales de la notori\u00e9t\u00e9 bourgeoise de l&rsquo;\u00e9poque, Kuhn fait le choix r\u00e9solu de consacrer sa vie \u00e0 l&rsquo;ali\u00e9nisme et \u00e0 l&rsquo;exploration des d\u00e9sordres de la psych\u00e9, un domaine o\u00f9 tout restait encore \u00e0 b\u00e2tir.<\/p>\n<h3>1.3 Rencontre avec la tradition nosologique helv\u00e9tique<\/h3>\n<p>L\u2019entr\u00e9e de Roland Kuhn dans le champ de la psychiatrie co\u00efncide avec une p\u00e9riode de rayonnement exceptionnel pour l\u2019\u00e9cole psychiatrique helv\u00e9tique. Apr\u00e8s la domination magistrale d\u2019<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eugen_Bleuler\">Eugen Bleuler<\/a> au Burgh\u00f6lzli de Zurich, qui avait r\u00e9volutionn\u00e9 la nosologie en forgeant le concept de schizophr\u00e9nie, la psychiatrie suisse cultive une identit\u00e9 propre, distincte tant de l&rsquo;organicisme strict de l&rsquo;\u00e9cole allemande de Berlin que du psychanalysme viennois orthodoxe. \u00c0 Berne, Kuhn est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l\u2019enseignement de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/de.wikipedia.org\/wiki\/Jakob_Klaesi\">Jakob Klaesi<\/a>, c\u00e9l\u00e8bre pour avoir d\u00e9velopp\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1920 la cure de sommeil prolong\u00e9e (<em>Dauerschlaf<\/em>) au moyen de barbituriques comme le Somnif\u00e8ne, destin\u00e9e \u00e0 apaiser l&rsquo;agitation catatonique et maniaque.<\/p>\n<p>Cette confrontation initiale avec les th\u00e9rapeutiques somatiques de son temps est pour Kuhn une source d&rsquo;enseignements contradictoires. D&rsquo;une part, il constate empiriquement qu&rsquo;une action pharmacologique massive sur l&rsquo;organisme peut modifier temporairement la trajectoire d&rsquo;un d\u00e9lire ou apaiser une d\u00e9tresse insoutenable. D&rsquo;autre part, il mesure l&rsquo;effroyable pauvret\u00e9 des moyens disponibles : chocs cardiazoliques, cures comateuses \u00e0 l&rsquo;insuline selon la m\u00e9thode de Manfred Sakel, puis bient\u00f4t les premiers \u00e9lectrochocs introduits par Ugo Cerletti. Ces interventions brutales, bien que parfois spectaculaires dans leurs effets de rupture, s&rsquo;apparentent souvent \u00e0 des coups de massue biologiques qui ne s&rsquo;attaquent pas \u00e0 la structure intime du trouble et laissent le clinicien d\u00e9sarm\u00e9 quant \u00e0 la compr\u00e9hension interne du drame psychotique ou m\u00e9lancolique.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces apories techniques, Kuhn adopte tr\u00e8s t\u00f4t une posture m\u00e9thodologique qui ne le quittera jamais : l&rsquo;observation ph\u00e9nom\u00e9nologique rigoureuse et patiente du comportement morbide. Rejetant les \u00e9tiquetages nosologiques h\u00e2tifs qui enferment l&rsquo;individu dans une case statistique, il apprend \u00e0 observer la posture, le regard, le d\u00e9bit verbal, les fluctuations c\u00e9nesth\u00e9siques et la micro-temporalit\u00e9 des malades. La tradition psychiatrique suisse lui enseigne que le malade mental n&rsquo;est pas un \u00eatre d\u00e9chu de sa raison qu&rsquo;il conviendrait de r\u00e9duire au silence, mais un sujet dont le mode d&rsquo;existence est alt\u00e9r\u00e9 selon des lois structurelles qu&rsquo;il appartient au m\u00e9decin d&rsquo;\u00e9lucider avec la patience d&rsquo;un naturaliste et la p\u00e9n\u00e9tration d&rsquo;un philosophe.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;ancrage institutionnel \u00e0 la clinique psychiatrique de M\u00fcnsterlingen<\/h2>\n<h3>2.1 Arriv\u00e9e et int\u00e9gration au sein de l&rsquo;asile cantonal de Thurgovie<\/h3>\n<p>En 1939, alors que l&rsquo;Europe s&rsquo;enfonce dans les t\u00e9n\u00e8bres de la Seconde Guerre mondiale, Roland Kuhn prend ses fonctions en tant que m\u00e9decin-assistant \u00e0 la clinique psychiatrique cantonale de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.stgag.ch\/ueber-uns\/standorte\/psychiatrische-klinik-muensterlingen\/\">M\u00fcnsterlingen<\/a>, dans le canton de Thurgovie. \u00c9tabli sur l&#8217;emplacement d&rsquo;un ancien monast\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin fond\u00e9 au Xe si\u00e8cle, l&rsquo;asile jouit d&rsquo;une situation g\u00e9ographique \u00e0 la fois idyllique et aust\u00e8re : ses b\u00e2timents historiques et ses pavillons d&rsquo;hospitalisation s&rsquo;\u00e9tendent le long des berges brumeuses de l&rsquo;Untersee et de l&rsquo;Obersee, sur le lac de Constance, face aux c\u00f4tes allemandes. Cet isolement g\u00e9ographique conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;institution un caract\u00e8re insulaire, un monde clos o\u00f9 le temps semble s&rsquo;\u00e9couler selon un rythme \u00e9tranger aux fracas de l&rsquo;histoire universelle.<\/p>\n<p>L&rsquo;asile de M\u00fcnsterlingen fonctionne alors selon le mod\u00e8le traditionnel des grandes institutions psychiatriques publiques du d\u00e9but du si\u00e8cle. Il h\u00e9berge une population h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de plusieurs centaines de malades : schizophr\u00e8nes chroniques, d\u00e9ments s\u00e9niles, alcooliques inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s, d\u00e9biles profonds, m\u00e9lancoliques incurables et individus marginalis\u00e9s par l&rsquo;ordre social rural thurgovien. La mission principale confi\u00e9e au jeune Kuhn rel\u00e8ve davantage de la garde, du maintien de l&rsquo;ordre asilaire et de la gestion de la chronicit\u00e9 que de la th\u00e9rapeutique active au sens contemporain. Les journ\u00e9es sont rythm\u00e9es par les rondes de surveillance, la r\u00e9gulation des travaux agricoles auxquels participent les intern\u00e9s valides, et l&rsquo;administration quotidienne des s\u00e9datifs classiques (hydrate de chloral, scopolamine, barbituriques).<\/p>\n<p>Loin de se laisser d\u00e9courager par cette routine asilaire oppressante, Roland Kuhn s&rsquo;y investit corps et \u00e2me. Il per\u00e7oit dans cet asile rural un champ d&rsquo;observation clinique d&rsquo;une richesse exceptionnelle. Logeant sur place avec sa famille, partageant son existence entre les salles d&rsquo;hospitalisation, les laboratoires d&rsquo;analyses sommaires et sa biblioth\u00e8que personnelle, il d\u00e9veloppe une familiarit\u00e9 quasi symbiotique avec les r\u00e9sidents. Il consacre des heures enti\u00e8res \u00e0 s&rsquo;asseoir au chevet des malades les plus lourdement prostr\u00e9s, consignant m\u00e9ticuleusement dans ses carnets le moindre fr\u00e9missement de leur mimique, le timbre de leur voix ou la formulation de leurs pens\u00e9es d\u00e9lirantes. L\u2019asile cesse d&rsquo;\u00eatre une prison pour devenir un observatoire privil\u00e9gi\u00e9 de la condition humaine d\u00e9chue.<\/p>\n<h3>2.2 Ascension hi\u00e9rarchique et direction de l&rsquo;\u00e9tablissement<\/h3>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies, Roland Kuhn devient l&rsquo;\u00e2me incontournable de M\u00fcnsterlingen. Gravissant m\u00e9thodiquement tous les \u00e9chelons de la hi\u00e9rarchie m\u00e9dicale hospitali\u00e8re, il est nomm\u00e9 m\u00e9decin-chef, avant d&rsquo;acc\u00e9der en 1971 au poste supr\u00eame de directeur de l&rsquo;\u00e9tablissement (<em>Klinikdirektor<\/em>), fonction qu&rsquo;il exercera avec une autorit\u00e9 patriarcale jusqu&rsquo;\u00e0 sa retraite en 1980. Son autorit\u00e9 au sein de l&rsquo;institution est immense : respect\u00e9 de ses subordonn\u00e9s pour son \u00e9rudition encyclop\u00e9dique et sa puissance diagnostique, il est \u00e9galement craint pour son intransigeance morale et sa d\u00e9votion absolue \u00e0 la clinique, n&rsquo;admettant aucune n\u00e9gligence dans l&rsquo;observation des patients.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 la lourdeur grandissante des charges administratives inh\u00e9rentes \u00e0 la direction d&rsquo;un h\u00f4pital public cantonal \u2014 n\u00e9gociations budg\u00e9taires avec les autorit\u00e9s de Frauenfeld, gestion du personnel soignant, modernisation des infrastructures sanitaires \u2014, Kuhn refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;abandonner le travail clinique direct. Alors que de nombreux directeurs d&rsquo;asile s&rsquo;enferment dans des t\u00e2ches bureaucratiques, Kuhn maintient ses visites quotidiennes dans les services, examine personnellement chaque nouvel admis et anime des pr\u00e9sentations de malades r\u00e9guli\u00e8res qui deviennent des moments de formation l\u00e9gendaires pour les internes suisses et \u00e9trangers de passage. Pour lui, la l\u00e9gitimit\u00e9 du directeur psychiatrique d\u00e9coule exclusivement de sa pr\u00e9sence au lit du malade et de son aptitude \u00e0 comprendre le myst\u00e8re de l&rsquo;ali\u00e9nation.<\/p>\n<p>Cette omnipr\u00e9sence institutionnelle conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;asile de M\u00fcnsterlingen une atmosph\u00e8re tout \u00e0 fait singuli\u00e8re, souvent d\u00e9crite par ses contemporains comme un m\u00e9lange de rigueur helv\u00e9tique aust\u00e8re et de c\u00e9nacle intellectuel d&rsquo;avant-garde. Entre deux r\u00e9unions administratives sur le ravitaillement hospitalier ou les effectifs infirmiers, Kuhn discute avec ses assistants des nuances d&rsquo;une planche de Rorschach ou des implications ontologiques du concept heidegg\u00e9rien de <em>Geworfenheit<\/em> (d\u00e9r\u00e9liction), maintenant une \u00e9mulation intellectuelle constante au c\u0153ur m\u00eame de la pratique asilaire la plus humble.<\/p>\n<h3>2.3 M\u00fcnsterlingen comme laboratoire d&rsquo;observation longitudinale<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus exceptionnels de la carri\u00e8re de Roland Kuhn r\u00e9side dans son ancrage au sein d&rsquo;un m\u00eame lieu pendant plus de quarante ans. Dans le paysage de la psychiatrie moderne, marqu\u00e9e par la mobilit\u00e9 acad\u00e9mique et le cloisonnement des carri\u00e8res, une telle stabilit\u00e9 longitudinale est un privil\u00e8ge scientifique rarissime. Kuhn a l&rsquo;opportunit\u00e9 de suivre des cohortes enti\u00e8res de patients de leur jeunesse jusqu&rsquo;\u00e0 leur grand \u00e2ge, observant sur vingt, trente ou quarante ans le cours naturel des psychoses schizophr\u00e9niques, l&rsquo;\u00e9volution cyclique des troubles bipolaires et les r\u00e9cidives des \u00e9pisodes d\u00e9pressifs majeurs.<\/p>\n<p>Cette perspective diachronique unique transforme M\u00fcnsterlingen en un laboratoire d&rsquo;observation \u00e9pid\u00e9miologique et clinique vivant. Kuhn s&rsquo;affranchit de l&rsquo;illusion des coupes transversales instantan\u00e9es qui caract\u00e9risent souvent les \u00e9tudes psychiatriques urbaines \u00e0 court terme. Il note comment certains d\u00e9lires s&rsquo;enkystent, comment d&rsquo;autres s&rsquo;estompent au fil de la s\u00e9nescence, comment la personnalit\u00e9 sous-jacente mod\u00e8le la s\u00e9miologie apparente et comment l&rsquo;environnement asilaire lui-m\u00eame produit ses propres effets d&rsquo;institutionnalisation. Cette m\u00e9moire vivante de la maladie lui donne un recul critique irrempla\u00e7able face aux modes th\u00e9rapeutiques successives qui pr\u00e9tendent p\u00e9riodiquement r\u00e9volutionner la psychiatrie sans disposer du temps long de la validation clinique.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette permanence de l&rsquo;observation qui permettra \u00e0 M\u00fcnsterlingen de devenir, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950, le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une r\u00e9volution th\u00e9rapeutique mondiale. Lorsque Roland Kuhn testera de nouvelles mol\u00e9cules chimiques, il ne le fera pas sur des populations de passage ou des sujets anonymes bri\u00e8vement crois\u00e9s en consultation ambulatoire, mais sur des patients dont il conna\u00eet l&rsquo;histoire anamnestique intime depuis des ann\u00e9es, les ant\u00e9c\u00e9dents familiaux, les r\u00e9actions \u00e9motionnelles habituelles et les \u00e9checs th\u00e9rapeutiques pass\u00e9s. Cette familiarit\u00e9 profonde avec le \u00ab terrain \u00bb clinique constituera le facteur d\u00e9cisif qui lui permettra de percevoir ce que nul n&rsquo;avait vu avant lui.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;engagement ph\u00e9nom\u00e9nologique et la Daseinsanalyse<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;influence d\u00e9terminante de Ludwig Binswanger<\/h3>\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de son exercice \u00e0 M\u00fcnsterlingen, Roland Kuhn tisse des liens intellectuels et personnels \u00e9troits avec le docteur Ludwig Binswanger, directeur du prestigieux sanatorium priv\u00e9 de Bellevue \u00e0 Kreuzlingen, situ\u00e9 \u00e0 quelques kilom\u00e8tres seulement de son asile, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du lac de Constance. Binswanger est alors la figure de proue de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Daseinsanalyse\">Daseinsanalyse<\/a> (l&rsquo;analyse existentielle), un mouvement r\u00e9volutionnaire qui propose de refonder la psychiatrie et la psychopathologie sur les bases de la ph\u00e9nom\u00e9nologie d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Edmund_Husserl\">Edmund Husserl<\/a> et de l&rsquo;analytique existentiale de Martin Heidegger. Pour le jeune Kuhn, la rencontre avec Binswanger est un choc d\u00e9cisif qui va structurer d\u00e9finitivement son \u00e9pist\u00e9mologie m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Binswanger conteste avec force le r\u00e9ductionnisme bio-m\u00e9dical qui appr\u00e9hende la maladie mentale comme un simple d\u00e9r\u00e8glement m\u00e9canique du cerveau ou comme une collection de sympt\u00f4mes disjoints. Pour la Daseinsanalyse, le d\u00e9lire, l&rsquo;angoisse ou la m\u00e9lancolie ne sont pas de simples anomalies neurobiologiques n\u00e9gatives, mais des formes modifi\u00e9es et sp\u00e9cifiques de l&rsquo;\u00ab \u00eatre-au-monde \u00bb (<em>In-der-Welt-sein<\/em>). Kuhn s&rsquo;impr\u00e8gne de cette vision audacieuse lors de s\u00e9minaires r\u00e9guliers \u00e0 Kreuzlingen et d&rsquo;\u00e9changes \u00e9pistolaires soutenus avec le ma\u00eetre. Il apprend \u00e0 substituer au regard explicatif et causal de la m\u00e9decine classique une attitude compr\u00e9hensive, cherchant \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer la structure coh\u00e9rente de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue du patient ali\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<p>Cette alliance avec l&rsquo;\u00e9cole de Kreuzlingen place Kuhn au c\u0153ur de l&rsquo;avant-garde intellectuelle de la psychiatrie europ\u00e9enne. Il partage avec Binswanger le souci de respecter la dignit\u00e9 intrins\u00e8que du malade mental, rejetant tout m\u00e9pris nosographique. Le fou n&rsquo;est pas un \u00eatre irrationnel jet\u00e9 hors de l&rsquo;humanit\u00e9, mais un homme engag\u00e9 dans un projet existentiel singulier, bien que tragiquement entrav\u00e9 ou d\u00e9vi\u00e9 dans des formes d&rsquo;existence manqu\u00e9es (<em>verstiegen<\/em>). Cette perspective humaniste radicale nourrira chez Kuhn un engagement clinique ind\u00e9fectible et fa\u00e7onnera son \u00e9coute au chevet des patients les plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de M\u00fcnsterlingen.<\/p>\n<h3>3.2 Fondements heidegg\u00e9riens de la clinique de Kuhn<\/h3>\n<p>L\u2019adh\u00e9sion de Roland Kuhn \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une coquetterie acad\u00e9mique, mais constitue une v\u00e9ritable m\u00e9thode d&rsquo;investigation s\u00e9miologique quotidienne. Kuhn s&rsquo;approprie les cat\u00e9gories fondamentales expos\u00e9es par Martin Heidegger dans son opus magnum de 1927, <em>Sein und Zeit<\/em> (\u00catre et Temps), et les transpose \u00e0 la psychopathologie clinique. Trois dimensions existentielles retiennent particuli\u00e8rement son attention : la temporalit\u00e9 (<em>Zeitlichkeit<\/em>), la spatialit\u00e9 (<em>R\u00e4umlichkeit<\/em>) et la corpor\u00e9it\u00e9 v\u00e9cue (<em>Leiblichkeit<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ses \u00e9tudes sur la m\u00e9lancolie, Kuhn propose une relecture magistrale de la souffrance d\u00e9pressive \u00e0 la lumi\u00e8re de la temporalit\u00e9 existentielle. Tandis que pour l&rsquo;individu sain le temps est projection vers l&rsquo;avenir, ouverture de possibles et dynamisme de l&rsquo;anticipation (le \u00ab souci \u00bb ou <em>Sorge<\/em>), chez le m\u00e9lancolique, cette transcendance temporelle s&rsquo;est totalement effondr\u00e9e. Le devenir est \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, le futur est barr\u00e9 par l&rsquo;angoisse de la ruine ou de la culpabilit\u00e9 \u00e9ternelle, et l&rsquo;existence tout enti\u00e8re reflue vers un pass\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9 qui \u00e9crase le sujet. De m\u00eame, l&rsquo;espace v\u00e9cu du m\u00e9lancolique ne se d\u00e9ploie plus comme un champ d&rsquo;action ouvert, mais se r\u00e9tracte en un lieu resserr\u00e9, obscur, sans issue, refl\u00e9tant une corpor\u00e9it\u00e9 pesante et p\u00e9trifi\u00e9e o\u00f9 chaque mouvement exige un effort surhumain.<\/p>\n<p>Cette \u00e9coute ph\u00e9nom\u00e9nologique modifie en profondeur la relation th\u00e9rapeutique. Au lieu d&rsquo;ass\u00e9ner des d\u00e9n\u00e9gations rationnelles aux d\u00e9lires d&rsquo;incurabilit\u00e9 ou d&rsquo;indignit\u00e9 du patient d\u00e9pressif \u2014 tentative aussi futile qu&rsquo;inop\u00e9rante \u2014, Kuhn apprend \u00e0 valider la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de ce monde terrifiant pour mieux y accompagner le malade. Il comprend que la gu\u00e9rison ne consiste pas simplement \u00e0 supprimer des sympt\u00f4mes comportementaux, mais \u00e0 restaurer la motilit\u00e9 de la temporalit\u00e9 existentielle, \u00e0 permettre au sujet de s&rsquo;engager \u00e0 nouveau dans le flux du temps partag\u00e9. Cette conception heidegg\u00e9rienne de la pathologie mentale fournira le cadre herm\u00e9neutique indispensable au moment o\u00f9 il observera les premiers effets stup\u00e9fiants de l&rsquo;imipramine.<\/p>\n<h3>3.3 La synth\u00e8se singuli\u00e8re entre ph\u00e9nom\u00e9nologie et m\u00e9decine somatique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus originales de Roland Kuhn \u00e0 la psychiatrie du XXe si\u00e8cle r\u00e9side dans son refus cat\u00e9gorique d&rsquo;opposer la ph\u00e9nom\u00e9nologie philosophique aux imp\u00e9ratifs de la m\u00e9decine somatique. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le monde psychiatrique se d\u00e9chirait entre tenants du biologisme pur (pour qui l&rsquo;esprit n&rsquo;est que la s\u00e9cr\u00e9tion mat\u00e9rielle du cerveau) et partisans d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie purement sp\u00e9culative rejetant tout contact avec la pharmacologie, Kuhn op\u00e8re une synth\u00e8se pionni\u00e8re d&rsquo;une extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique.<\/p>\n<p>Pour le clinicien de M\u00fcnsterlingen, la biologie et la ph\u00e9nom\u00e9nologie ne sont pas des domaines antagonistes, mais deux points de vue compl\u00e9mentaires port\u00e9s sur une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 humaine indissociable. Le cerveau est l&rsquo;organe par lequel l&rsquo;\u00eatre humain s&rsquo;ouvre au monde ; modifier sa physiologie par des agents chimiques ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un acte m\u00e9caniciste d\u00e9gradant, mais peut constituer le moyen le plus direct de lib\u00e9rer l&rsquo;existence entrav\u00e9e par la maladie. Kuhn con\u00e7oit l&rsquo;action m\u00e9dicamenteuse non comme une simple modification d&rsquo;un taux de neurotransmetteur, mais comme un remaniement global de la structure du <em>Dasein<\/em>.<\/p>\n<p>Cette position conf\u00e8re \u00e0 Roland Kuhn une stature unique sur la sc\u00e8ne intellectuelle europ\u00e9enne. Admir\u00e9 par les philosophes pour la rigueur de ses analyses de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 morbide, il demeure simultan\u00e9ment un m\u00e9decin praticien vigilant, arm\u00e9 de son st\u00e9thoscope, de ses seringues et de son savoir pharmacologique. Il d\u00e9montre avec \u00e9clat qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e9nologue peut \u00eatre un grand pharmacologue, et qu&rsquo;un pharmacologue authentique doit \u00eatre capable de penser la dimension ontologique du sujet auquel il administre un comprim\u00e9. Cette posture dialectique reste aujourd&rsquo;hui encore un mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique in\u00e9gal\u00e9 pour la psychiatrie int\u00e9grative.<\/p>\n<h2>4. Roland Kuhn et la ma\u00eetrise du psychodiagnostic de Rorschach<\/h2>\n<h3>4.1 Apprentissage et fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;Hermann Rorschach<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 son ancrage ph\u00e9nom\u00e9nologique, Roland Kuhn consacre une part majeure de son \u00e9nergie intellectuelle \u00e0 l&rsquo;approfondissement m\u00e9thodologique du test projectif con\u00e7u par le psychiatre suisse <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_Rorschach\">Hermann Rorschach<\/a>. Publi\u00e9 en 1921 dans sa monographie s\u00e9minale <em>Psychodiagnostik<\/em>, le test des taches d&rsquo;encre s&rsquo;\u00e9tait diffus\u00e9 dans le monde entier, mais son interpr\u00e9tation oscillait souvent entre une psychom\u00e9trie superficielle et des d\u00e9rives psychanalytiques d\u00e9contextualis\u00e9es. Ayant exerc\u00e9 dans les m\u00eames contr\u00e9es que Rorschach \u2014 qui avait d\u00e9velopp\u00e9 sa m\u00e9thode \u00e0 l&rsquo;asile cantonal d&rsquo;Herisau en Appenzell \u2014, Kuhn se consid\u00e8re comme le d\u00e9positaire direct de cette prestigieuse tradition clinique suisse.<\/p>\n<p>Pour Kuhn, le test de Rorschach ne se r\u00e9duit nullement \u00e0 un simple catalogue statistique de scores ou \u00e0 un instrument de mesure psychom\u00e9trique standardis\u00e9 de l&rsquo;intelligence. Fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;esprit du cr\u00e9ateur, il envisage la passation du test comme une exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique vivante et globale. L&rsquo;\u00e9preuve r\u00e9v\u00e8le la mani\u00e8re dont un \u00eatre humain organise perceptivement le monde ambigu des formes et des couleurs, projetant ainsi involontairement la structure fondamentale de son organisation psychique. Kuhn s&rsquo;int\u00e9resse avec une minutie maniaque \u00e0 la morphologie des r\u00e9ponses, au temps de r\u00e9action, aux commentaires verbaux spontan\u00e9s du sujet, mais par-dessus tout aux r\u00e9ponses kin\u00e9sth\u00e9siques (les fameuses <em>K-Antworten<\/em> ou r\u00e9ponses de mouvement humain).<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;architecture du test de Rorschach, les kinesth\u00e9sies traduisent la capacit\u00e9 du sujet \u00e0 int\u00e9rioriser son \u00e9nergie pulsionnelle, \u00e0 cr\u00e9er un monde int\u00e9rieur de repr\u00e9sentations stables, \u00e0 \u00e9prouver de l&#8217;empathie et \u00e0 maintenir un contr\u00f4le autonome sur ses affects. Kuhn per\u00e7oit dans l&rsquo;analyse fine de ces facteurs kin\u00e9sth\u00e9siques le reflet direct de la libert\u00e9 existentielle du sujet et de son ancrage corporel. En observant des milliers de protocoles chez des malades schizophr\u00e8nes, m\u00e9lancoliques, n\u00e9vros\u00e9s et psychopathes, il affine une s\u00e9miologie projective d&rsquo;une subtilit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e, devenant l&rsquo;un des ma\u00eetres incontest\u00e9s de la lecture qualitative des planches au niveau mondial.<\/p>\n<h3>4.2 Publications fondamentales et enseignement du test<\/h3>\n<p>L&rsquo;autorit\u00e9 de Roland Kuhn dans le domaine du psychodiagnostic est scell\u00e9e par la publication en 1944 d&rsquo;un ouvrage fondamental : <em>Der Rorschachsche Formdeutversuch in der Psychiatrie<\/em> (L&rsquo;\u00e9preuve d&rsquo;interpr\u00e9tation des formes de Rorschach en psychiatrie). Dans cette monographie dense et novatrice, Kuhn explore avec une rigueur magistrale les corr\u00e9lations entre la perception formelle des taches et la structure profonde des d\u00e9lires schizophr\u00e9niques et maniaques. Il y d\u00e9montre comment l&rsquo;effondrement de la pr\u00e9gnance des bonnes formes (les r\u00e9ponses <em>F+<\/em>) co\u00efncide avec la d\u00e9sagr\u00e9gation de la coh\u00e9rence logique du moi et comment l&rsquo;invasion des r\u00e9ponses de couleur pure (<em>C<\/em>) signale le d\u00e9bordement pulsionnel brut non m\u00e9diatis\u00e9 par l&rsquo;affectivit\u00e9 \u00e9labor\u00e9e.<\/p>\n<p>Ses travaux attirent rapidement \u00e0 M\u00fcnsterlingen des psychiatres, des psychologues et des chercheurs venus de toute la Suisse, de France, d&rsquo;Allemagne et d&rsquo;Italie pour apprendre sa m\u00e9thode. Kuhn se r\u00e9v\u00e8le un p\u00e9dagogue exceptionnel, exigeant une attention extr\u00eame au protocole verbatim et refusant toute pr\u00e9cipitation interpr\u00e9tative. Il enseigne \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves \u00e0 \u00e9couter la mani\u00e8re dont le patient s&rsquo;affronte \u00e0 la t\u00e2che perceptive, \u00e0 rep\u00e9rer l&rsquo;angoisse devant le rouge de la planche II, le choc au noir de la planche IV ou le d\u00e9sarroi devant le vide central de la planche VII. Sous son impulsion, M\u00fcnsterlingen devient l&rsquo;une des capitales vivantes du Rorschach europ\u00e9en.<\/p>\n<p>Son r\u00f4le institutionnel dans ce domaine est couronn\u00e9 par son engagement au sein de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/internationalrorschach.com\/\">Soci\u00e9t\u00e9 internationale du Rorschach<\/a>, dont il deviendra le pr\u00e9sident et l&rsquo;une des consciences morales et scientifiques les plus respect\u00e9es. Kuhn s&rsquo;est toujours battu pour que le test demeure un outil m\u00e9dical entre les mains de cliniciens exp\u00e9riment\u00e9s, refusant cat\u00e9goriquement son instrumentalisation par des psychotechniciens press\u00e9s ou sa transformation en questionnaire informatis\u00e9. Pour lui, le Rorschach est une rencontre d&rsquo;\u00e2me \u00e0 \u00e2me m\u00e9diatis\u00e9e par les formes cr\u00e9\u00e9es par la perception, une v\u00e9ritable \u00ab ph\u00e9nom\u00e9nologie appliqu\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<h3>4.3 Le Rorschach comme outil de suivi pharmacologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;aspect sans doute le plus novateur et m\u00e9connu de l&rsquo;utilisation du Rorschach par Roland Kuhn r\u00e9side dans son emploi comme instrument de suivi pharmacodynamique. Bien avant que la psychiatrie biologique ne cherche \u00e0 quantifier l&rsquo;effet des drogues \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;\u00e9chelles standardis\u00e9es de type Hamilton ou Montgomery-\u00c5sberg, Kuhn a l&rsquo;intuition g\u00e9niale d&rsquo;utiliser les dix planches de Rorschach pour objectiver avec pr\u00e9cision les remaniements psychiques profonds induits par les traitements somatiques chez ses malades.<\/p>\n<p>Il fait passer le test avant l&rsquo;instauration d&rsquo;une th\u00e9rapeutique m\u00e9dicamenteuse, puis r\u00e9p\u00e8te l&rsquo;\u00e9preuve \u00e0 intervalles r\u00e9guliers au cours du traitement. Il observe avec fascination comment les profils se modifient : chez le patient m\u00e9lancolique prostr\u00e9, dont le protocole initial \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9 par une pauvret\u00e9 tragique de r\u00e9ponses, une absence quasi totale de kinesth\u00e9sies, un choc anxieux massif \u00e0 la couleur et un ralentissement ph\u00e9nom\u00e9nal du temps de r\u00e9action, le traitement pharmacologique efficace provoque une r\u00e9apparition progressive des r\u00e9ponses de mouvement, un enrichissement des perceptions formelles et un apaisement de l&rsquo;angoisse projective.<\/p>\n<p>Cette approche permet \u00e0 Kuhn de croiser rigoureusement les donn\u00e9es subjectives verbalis\u00e9es au lit du malade avec un mat\u00e9riel objectif standardis\u00e9. Le test de Rorschach devient le sismographe des profondeurs psychiques, r\u00e9v\u00e9lant la lev\u00e9e de l&rsquo;inhibition motrice avant m\u00eame qu&rsquo;elle ne se traduise dans le comportement visible ou, au contraire, d\u00e9masquant une angoisse sous-jacente accrue malgr\u00e9 une s\u00e9dation apparente. Cette ma\u00eetrise exceptionnelle de la psychom\u00e9trie projective jouera un r\u00f4le capital dans son aptitude \u00e0 d\u00e9crypter les premiers effets du Tofranil.<\/p>\n<h2>5. Le tournant pharmacologique et la d\u00e9couverte de l&rsquo;imipramine (1956-1957)<\/h2>\n<h3>5.1 La collaboration industrielle avec la firme J.R. Geigy<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1950, le monde de la psychiatrie est secou\u00e9 par un s\u00e9isme historique : la d\u00e9couverte en France, par Jean Delay, Pierre Deniker et Henri Laborit, des propri\u00e9t\u00e9s th\u00e9rapeutiques de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Chlorpromazine\">chlorpromazine<\/a> (le Largactil), synth\u00e9tis\u00e9e par les laboratoires Rh\u00f4ne-Poulenc. Ce compos\u00e9 inaugure la classe des <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neuroleptique\">neuroleptiques<\/a>, d\u00e9montrant pour la premi\u00e8re fois qu&rsquo;une substance chimique peut s\u00e9dater l&rsquo;agitation d\u00e9lirante et hallucinatoire sans provoquer de coma. Cette d\u00e9couverte d\u00e9clenche une course fr\u00e9n\u00e9tique au sein de l&rsquo;industrie pharmaceutique internationale pour identifier de nouvelles mol\u00e9cules aux propri\u00e9t\u00e9s similaires.<\/p>\n<p>\u00c0 B\u00e2le, c\u0153ur battant de la chimie helv\u00e9tique, la maison <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/J.R._Geigy\">J.R. Geigy S.A.<\/a> (qui fusionnera plus tard avec Ciba pour devenir Ciba-Geigy, aujourd&rsquo;hui Novartis) intensifie ses recherches sur les d\u00e9riv\u00e9s du dibenzyle et les antihistaminiques de synth\u00e8se. Le chimiste en chef Paul H\u00e4fliger synth\u00e9tise une s\u00e9rie de mol\u00e9cules apparent\u00e9es structuralement \u00e0 la ph\u00e9nothiazine de la chlorpromazine, mais poss\u00e9dant un pont \u00e9thyl\u00e9nique \u00e0 la place de l&rsquo;atome de soufre, formant un noyau dibenzaz\u00e9pine. Parmi ces compos\u00e9s figure une mol\u00e9cule exp\u00e9rimentale baptis\u00e9e du nom de code <strong>G 22355<\/strong>. Geigy cherche alors un nouvel antipsychotique pour rivaliser avec le Largactil sur le march\u00e9 florissant des asiles psychiatriques.<\/p>\n<p>La firme b\u00e2loise se tourne tout naturellement vers des cliniciens suisses de renom pour tester cliniquement ces nouveaux produits. Roland Kuhn, dont la renomm\u00e9e d&rsquo;observateur intransigeant et la rigueur diagnostique sont reconnues \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle cantonale et f\u00e9d\u00e9rale, accepte de recevoir des lots du G 22355 pour les \u00e9valuer \u00e0 M\u00fcnsterlingen. Une collaboration \u00e9troite et continue s&rsquo;\u00e9tablit entre Kuhn et les directeurs de la recherche m\u00e9dicale de Geigy, notamment le docteur Robert Domenjoz. Le laboratoire fournit les substances ; Kuhn, souverain dans son asile, dispose de toute libert\u00e9 clinique pour d\u00e9terminer les indications, adapter les posologies et juger souverainement de l&rsquo;utilit\u00e9 th\u00e9rapeutique du produit.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;observation clinique fine du revirement thymique<\/h3>\n<p>L&rsquo;administration initiale du compos\u00e9 G 22355 \u00e0 des patients schizophr\u00e8nes chroniques agit\u00e9s ou d\u00e9lirants se solde par un \u00e9chec sans appel. Contrairement \u00e0 la chlorpromazine, le produit ne montre aucune efficacit\u00e9 s\u00e9dative ou antim\u00e9taphorique convaincante chez ces malades ; dans certains cas, il accentue m\u00eame l&rsquo;excitation motrice ou provoque des \u00e9tats confusionnels transitoires. Chez n&rsquo;importe quel chercheur press\u00e9 ou riv\u00e9 au cahier des charges initial de l&rsquo;industrie, le produit aurait \u00e9t\u00e9 imm\u00e9diatement rejet\u00e9 et remis\u00e9 aux oubliettes de la pharmacochimie comme inefficace.<\/p>\n<p>C\u2019est ici que se manifeste le g\u00e9nie clinique absolu de Roland Kuhn. Plut\u00f4t que de jeter l&rsquo;\u00e9ponge, Kuhn, qui a personnellement administr\u00e9 la mol\u00e9cule et surveill\u00e9 ses effets, remarque un d\u00e9tail comportemental fascinant chez quelques patientes schizophr\u00e8nes pr\u00e9sentant une composante d\u00e9pressive secondaire. Ces malades, habituellement repli\u00e9es, silencieuses et abattues, montrent un regain inattendu de vitalit\u00e9, sortent de leur lit, entrent spontan\u00e9ment en contact avec autrui et semblent d\u00e9livr\u00e9es d&rsquo;une lourdeur int\u00e9rieure indicible. L&rsquo;intuition de Kuhn s&rsquo;illumine : le G 22355 n&rsquo;est pas un neuroleptique antipsychotique, c&rsquo;est une mol\u00e9cule d&rsquo;une nature radicalement nouvelle qui poss\u00e8de une affinit\u00e9 \u00e9lective pour la thymie, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour l&rsquo;humeur.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1956, Kuhn d\u00e9cide audacieusement de r\u00e9orienter ses essais et prescrit le G 22355 \u00e0 des patients souffrant de m\u00e9lancolie vitale et de d\u00e9pressions endog\u00e8nes pures. Les r\u00e9sultats sont fulgurants et d\u00e9passent toutes ses esp\u00e9rances. En quelques jours de traitement, des malades catatoniques de douleur morale, incapables de pleurer ou d&rsquo;avaler une bouch\u00e9e depuis des semaines, se transfigurent. Kuhn consigne avec une pr\u00e9cision d&rsquo;orf\u00e8vre les \u00e9tapes de ce revirement thymique :<\/p>\n<ul>\n<li>Lev\u00e9e initiale de l&rsquo;inhibition psychomotrice et d\u00e9contraction des traits du visage ;<\/li>\n<li>Disparition de l&rsquo;oppression thoracique et des angoisses somatiques visc\u00e9rales ;<\/li>\n<li>Retour du sommeil r\u00e9parateur et app\u00e9tit renaissant ;<\/li>\n<li>Restauration graduelle de la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9prouver des sentiments et r\u00e9ouverture \u00e0 la parole intersubjective.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Roland Kuhn vient, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, de d\u00e9couvrir la premi\u00e8re mol\u00e9cule dot\u00e9e d&rsquo;une action antid\u00e9pressive sp\u00e9cifique dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 : l&rsquo;imipramine.<\/p>\n<h3>5.3 La communication inaugurale de Zurich en 1957<\/h3>\n<p>Conscient de l&rsquo;ampleur r\u00e9volutionnaire de ses constatations cliniques, Roland Kuhn pr\u00e9pare sa communication pour le prestigieux <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wpanet.org\/\">Deuxi\u00e8me Congr\u00e8s mondial de psychiatrie<\/a>, qui se tient \u00e0 Zurich au d\u00e9but du mois de septembre 1957 sous la pr\u00e9sidence de Manfred Bleuler. Ce congr\u00e8s r\u00e9unit l&rsquo;\u00e9lite de la psychiatrie internationale, venue c\u00e9l\u00e9brer les triomphes r\u00e9cents des neuroleptiques et d\u00e9battre des fondements psychanalytiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques des psychoses.<\/p>\n<p>La pr\u00e9sentation de Kuhn a lieu le 4 septembre 1957 devant une assistance \u00e9tonnamment restreinte d&rsquo;une poign\u00e9e de sp\u00e9cialistes. La communaut\u00e9 psychiatrique internationale, alors totalement focalis\u00e9e sur les schizophr\u00e9nies et convaincue que la m\u00e9lancolie profonde ne pouvait \u00eatre bris\u00e9e que par l&rsquo;\u00e9lectrochoc ou attendre sa r\u00e9solution cyclique spontan\u00e9e, accueille l&rsquo;expos\u00e9 de Kuhn avec un scepticisme poli. L&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une simple pilule puisse gu\u00e9rir la m\u00e9lancolie \u2014 cette entit\u00e9 nosologique s\u00e9culaire r\u00e9put\u00e9e incurable par les drogues \u2014 semblait \u00e0 beaucoup relever de l&rsquo;illusion clinique d&rsquo;un m\u00e9decin de campagne un peu trop enthousiaste.<\/p>\n<p>Quelques semaines plus tard, Kuhn publie son texte princeps dans la revue m\u00e9dicale de r\u00e9f\u00e9rence du pays : <em>\u00dcber die Behandlung depressiver Zust\u00e4nde mit einem Imidodibenzylderivat (G 22355)<\/em>, paru dans le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/smw.ch\/\">Schweizerische Medizinische Wochenschrift<\/a> (Journal M\u00e9dical Suisse) le 31 ao\u00fbt 1957 (vol. 87, p. 1135-1140). Dans cet article, d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des textes fondateurs de la m\u00e9decine du XXe si\u00e8cle, Kuhn d\u00e9taille l&rsquo;observation de plus de 500 cas trait\u00e9s \u00e0 M\u00fcnsterlingen. La rigueur des descriptions cliniques, la prudence de l&rsquo;argumentation et la franchise totale sur les limites du traitement emportent rapidement l&rsquo;adh\u00e9sion des plus grands cliniciens de la plan\u00e8te. L&rsquo;acte de naissance officiel de l&rsquo;imipramine est scell\u00e9.<\/p>\n<h2>6. S\u00e9miologie et typologie de la d\u00e9pression selon la doctrine de Kuhn<\/h2>\n<h3>6.1 La notion de d\u00e9pression vitale et endog\u00e8ne<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des plus grandes forces de Roland Kuhn, qui distingue sa contribution de celle des pharmacologues de laboratoire, r\u00e9side dans son exigence s\u00e9miologique intransigeante. Kuhn refuse l&#8217;emploi flou et englobant du terme moderne de \u00ab d\u00e9pression \u00bb, qu&rsquo;il juge d&rsquo;un laxisme d\u00e9sastreux. Pour lui, le G 22355 n&rsquo;est pas un \u00ab \u00e9lixir de bonheur \u00bb universel ni un remontant pour les vague-\u00e0-l&rsquo;\u00e2me existentiels. Son efficacit\u00e9 est strictement circonscrite \u00e0 une forme nosologique tr\u00e8s pr\u00e9cise : la d\u00e9pression vitale endog\u00e8ne (<em>vitale depressive Zust\u00e4nde<\/em>), s&rsquo;inscrivant dans la filiation conceptuelle de Kurt Schneider et d&rsquo;Emil Kraepelin.<\/p>\n<p>Kuhn s&rsquo;attache \u00e0 caract\u00e9riser avec une minutie chirurgicale les marqueurs s\u00e9miologiques de cette atteinte du \u00ab fond vital \u00bb de l&rsquo;organisme. Le malade souffrant de d\u00e9pression vitale n&rsquo;est pas simplement triste pour des motifs psychologiques compr\u00e9hensibles : il est somatiquement et affectivement fig\u00e9. Les signes cardinaux d\u00e9crits par Kuhn incluent :<\/p>\n<ul>\n<li>Une souffrance c\u00e9nesth\u00e9sique localis\u00e9e, se traduisant souvent par une sensation d&rsquo;\u00e9tau thoracique, d&rsquo;\u00e9crasement pr\u00e9cordial douloureux ou de boule \u00e9pigastrique inextinguible ;<\/li>\n<li>Une inhibition motrice et id\u00e9atoire massive (la bradypsychie), o\u00f9 chaque pens\u00e9e, chaque mouvement corporel exige la mobilisation d&rsquo;une \u00e9nergie hercul\u00e9enne ;<\/li>\n<li>L\u2019anesth\u00e9sie affective douloureuse (<em>Gef\u00fchllosigkeit<\/em>), le malade souffrant atrocement de ne plus pouvoir aimer ses enfants, de ne plus rien ressentir face \u00e0 la beaut\u00e9 ou au drame du monde ;<\/li>\n<li>Une rythmicit\u00e9 circadienne caract\u00e9ristique, avec une d\u00e9tresse absolue au r\u00e9veil matinal, suivie d&rsquo;une tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re am\u00e9lioration en fin de soir\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Kuhn insiste sur le fait que chez les patients pr\u00e9sentant des d\u00e9pressions purement r\u00e9actionnelles \u00e0 un deuil ou une s\u00e9paration, ou chez les sujets aux personnalit\u00e9s n\u00e9vrotiques conflictuelles ou hyst\u00e9riques, l&rsquo;imipramine se r\u00e9v\u00e8le peu efficace, voire contre-productive en induisant de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 sans modifier la structure du trouble. Il \u00e9rige ainsi la r\u00e9ponse th\u00e9rapeutique \u00e0 l&rsquo;imipramine en v\u00e9ritable test r\u00e9actif diagnostique : la sensibilit\u00e9 au produit confirme la nature \u00ab vitale \u00bb et biologique du dysfonctionnement thymique.<\/p>\n<h3>6.2 Le paradoxe du virage maniaque et de la lev\u00e9e d&rsquo;inhibition<\/h3>\n<p>D\u00e8s ses premiers essais \u00e0 grande \u00e9chelle, Roland Kuhn fait preuve d&rsquo;une lucidit\u00e9 remarquable en identifiant les deux risques majeurs inh\u00e9rents \u00e0 l&rsquo;action pharmacologique des antid\u00e9presseurs tricycliques, des complications qui font aujourd&rsquo;hui partie int\u00e9grante du corpus classique de la psychiatrie : la lev\u00e9e d&rsquo;inhibition suicidaire et le virage maniaque (<em>Umschlagen in Manie<\/em>).<\/p>\n<p>Kuhn observe que l&rsquo;action de l&rsquo;imipramine n&rsquo;est pas homog\u00e8ne sur l&rsquo;ensemble des composantes du syndrome d\u00e9pressif. La mol\u00e9cule agit souvent plus rapidement sur la composante motrice et \u00e9nerg\u00e9tique que sur la souffrance morale et le contenu des pens\u00e9es d\u00e9lirantes d&rsquo;incurabilit\u00e9. Il se produit alors une fen\u00eatre temporelle dramatique : le patient, jusqu&rsquo;alors incapable de passer \u00e0 l&rsquo;acte en raison de son inhibition motrice insurmontable, retrouve la force physique et l&rsquo;initiative motrice pour r\u00e9aliser son dessein suicidaire, tandis que son d\u00e9sespoir psychique reste inchang\u00e9. Kuhn alerte solennellement la communaut\u00e9 m\u00e9dicale sur la n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;une surveillance clinique ininterrompue en milieu hospitalier durant les dix premiers jours de traitement, pr\u00e9conisant l&rsquo;association transitoire avec des neuroleptiques s\u00e9datifs pour juguler cette impulsion l\u00e9tale.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Kuhn documente avec pr\u00e9cision les inversions compl\u00e8tes de l&rsquo;humeur. Chez certains malades prostr\u00e9s depuis des mois, l&rsquo;administration d&rsquo;imipramine fait basculer l&rsquo;\u00e9tat clinique en quelques heures vers une hypomanie joyeuse, puis vers un \u00e9tat maniaque franc caract\u00e9ris\u00e9 par une logorrh\u00e9e intarissable, des projets m\u00e9galomanes d\u00e9lirants, une fuite des id\u00e9es et une d\u00e9sinhibition pulsionnelle totale. Pour Kuhn, ce virage maniaque constitue la preuve exp\u00e9rimentale irr\u00e9futable de l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale de la psychose maniaco-d\u00e9pressive et de l&rsquo;impact direct du m\u00e9dicament sur les m\u00e9canismes r\u00e9gulateurs centraux de l&rsquo;humeur.<\/p>\n<h3>6.3 Consid\u00e9rations nosologiques face aux classifications internationales<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement futur des classifications diagnostiques op\u00e9rationnelles standardis\u00e9es de la psychiatrie am\u00e9ricaine \u2014 notamment le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-III<\/a> inaugur\u00e9 en 1980 sous l&rsquo;\u00e9gide de Robert Spitzer \u2014, la posture de Roland Kuhn s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d&rsquo;une lucidit\u00e9 critique remarquable. Kuhn a toujours rejet\u00e9 avec m\u00e9pris les listes de crit\u00e8res purement quantitatifs et statistiques, qu&rsquo;il consid\u00e9rait comme une r\u00e9gression tragique de la clinique m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Pour le psychiatre de M\u00fcnsterlingen, cocher cinq crit\u00e8res sur neuf pour qualifier une d\u00e9pression de \u00ab majeure \u00bb rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion pseudo-scientifique qui efface l&rsquo;essence m\u00eame de la maladie. Il d\u00e9fend une conception qualitative et typologique des \u00e9tats m\u00e9lancoliques, h\u00e9rit\u00e9e de la tradition hippocratique et de la ph\u00e9nom\u00e9nologie europ\u00e9enne. Pour Kuhn, deux patients pr\u00e9sentant exactement le m\u00eame nombre de crit\u00e8res sur une grille standardis\u00e9e peuvent souffrir de r\u00e9alit\u00e9s psychopathologiques radicalement incompatibles, l&rsquo;un n\u00e9cessitant imp\u00e9rativement de l&rsquo;imipramine \u00e0 doses th\u00e9rapeutiques et une surveillance asilaire stricte, l&rsquo;autre exigeant une psychoth\u00e9rapie existentielle sans intervention m\u00e9dicamenteuse.<\/p>\n<p>Kuhn r\u00e9affirme inlassablement l&rsquo;importance de ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab flair clinique \u00bb ou l&rsquo;intuition diagnostique du m\u00e9decin exp\u00e9riment\u00e9. Ce diagnostic intuitif n&rsquo;est pas une fantaisie subjective irrationnelle, mais la r\u00e9sultante synth\u00e9tique instantan\u00e9e de milliers d&rsquo;heures d&rsquo;observation pass\u00e9es au lit du malade. Il se fonde sur la perception subtile du contact affectif (le <em>Praecox-Gef\u00fchl<\/em> de R\u00fcmke transpos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pression), la r\u00e9sonance intersubjective, la posture globale du corps, la texture de la peau, la luminosit\u00e9 du regard et la cadence de la respiration, autant d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments cliniques cruciaux que les manuels statistiques contemporains s&rsquo;av\u00e8rent structurellement incapables de capturer.<\/p>\n<h2>7. La r\u00e9volution du Tofranil et l&rsquo;av\u00e8nement des antid\u00e9presseurs tricycliques<\/h2>\n<h3>7.1 Commercialisation mondiale et transformation des pratiques asilaires<\/h3>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;ann\u00e9e 1958, forte des validations cliniques magistrales apport\u00e9es par Roland Kuhn, la firme J.R. Geigy lance la commercialisation mondiale du G 22355 sous le nom de marque de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imipramine\">Tofranil<\/a> (chlorhydrate d&rsquo;imipramine). Le succ\u00e8s est fulgurant et plan\u00e9taire. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine, les m\u00e9decins g\u00e9n\u00e9ralistes et les psychiatres disposent d&rsquo;un outil th\u00e9rapeutique d&rsquo;une efficacit\u00e9 spectaculaire pour traiter une affection qui touchait une fraction immense de la population et qui ne disposait jusqu&rsquo;alors d&rsquo;aucune r\u00e9ponse m\u00e9dicale fiable en dehors de l&rsquo;asile.<\/p>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e du Tofranil transforme de fond en comble la r\u00e9alit\u00e9 asilaire de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Auparavant, les pavillons des ali\u00e9n\u00e9s m\u00e9lancoliques \u00e9taient des lieux d&rsquo;un tragique absolu, o\u00f9 les patients s\u00e9journaient des mois entiers, voire des ann\u00e9es, plong\u00e9s dans un mutisme prostr\u00e9, nourris \u00e0 la sonde gastrique et expos\u00e9s \u00e0 des complications mortelles par d\u00e9nutrition ou embolie pulmonaire. Avec l&rsquo;imipramine, la dur\u00e9e moyenne de s\u00e9jour pour \u00e9pisode d\u00e9pressif majeur s&rsquo;effondre de mani\u00e8re spectaculaire, passant de plusieurs mois ou ann\u00e9es \u00e0 quelques semaines seulement. Une proportion consid\u00e9rable de patients peut \u00eatre r\u00e9ins\u00e9r\u00e9e dans son milieu familial et professionnel sans garder de s\u00e9quelles asilaires.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, l&rsquo;usage de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89lectroconvulsivoth%C3%A9rapie\">\u00e9lectroconvulsivoth\u00e9rapie<\/a> (sismoth\u00e9rapie), qui constituait l&rsquo;unique recours d&rsquo;urgence face aux m\u00e9lancolies stuporeuses ou d\u00e9lirantes, conna\u00eet un recul tr\u00e8s marqu\u00e9. Si l&rsquo;\u00e9lectrochoc conserve une indication pr\u00e9cieuse dans les formes d&#8217;embl\u00e9e catatoniques, r\u00e9fractaires ou chez la femme enceinte, le traitement pharmacologique par voie orale devient la norme indiscut\u00e9e de premi\u00e8re intention. Roland Kuhn assiste avec une satisfaction l\u00e9gitime \u00e0 la m\u00e9tamorphose de son propre \u00e9tablissement : les lits de chroniques se lib\u00e8rent, le climat de terreur associ\u00e9 \u00e0 la m\u00e9lancolie s&rsquo;estompe et l&rsquo;asile cesse progressivement d&rsquo;\u00eatre un mouroir de l&rsquo;\u00e2me pour devenir un lieu de soins et de gu\u00e9rison active.<\/p>\n<h3>7.2 D\u00e9veloppement de la classe des tricycliques<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de Roland Kuhn ouvre les vannes d&rsquo;une r\u00e9volution pharmacologique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Constatant le triomphe industriel et m\u00e9dical de Geigy avec le Tofranil, l&rsquo;ensemble des grands consortiums pharmaceutiques mondiaux se lance dans la synth\u00e8se de mol\u00e9cules apparent\u00e9es. Le laboratoire Merck synth\u00e9tise d\u00e8s 1961 l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Amitriptyline\">amitriptyline<\/a> (Laroxyl, Elavil), dot\u00e9e d&rsquo;une puissante composante s\u00e9dative et anxiolytique, particuli\u00e8rement pr\u00e9cieuse dans les d\u00e9pressions anxieuses et agit\u00e9es o\u00f9 l&rsquo;imipramine pure pouvait parfois majorer l&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es qui suivent, une constellation de nouveaux d\u00e9riv\u00e9s tricycliques voit le jour, enrichissant l&rsquo;arsenal th\u00e9rapeutique du clinicien :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>clomipramine<\/strong> (Anafranil), synth\u00e9tis\u00e9e \u00e0 nouveau par Geigy, qui r\u00e9v\u00e9lera une puissance remarquable non seulement dans la d\u00e9pression, mais \u00e9galement dans le traitement des troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ;<\/li>\n<li>La <strong>trimipramine<\/strong> (Surmontil), aux propri\u00e9t\u00e9s hypnotiques et anxiolytiques marqu\u00e9es ;<\/li>\n<li>La <strong>nortriptyline<\/strong> et la <strong>d\u00e9sipramine<\/strong>, m\u00e9tabolites actifs d\u00e9m\u00e9thyl\u00e9s offrant des profils plus stimulants et d\u00e9sinhibiteurs ;<\/li>\n<li>La <strong>dox\u00e9pine<\/strong> et la <strong>maprotiline<\/strong>, \u00e9tendant le paradigme des structures cycliques t\u00e9tracycliques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce formidable d\u00e9ploiement confirme magistralement la validit\u00e9 du paradigme th\u00e9rapeutique inaugur\u00e9 par le modeste directeur de M\u00fcnsterlingen. Pendant plus de trois d\u00e9cennies \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Fluox%C3%A9tine\">fluox\u00e9tine<\/a> (Prozac) et des inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS) \u2014, les antid\u00e9presseurs tricycliques constituent la colonne vert\u00e9brale in\u00e9branlable du traitement mondial des troubles d\u00e9pressifs. Aujourd&rsquo;hui encore, dans les cas de d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re hospitalis\u00e9e ou r\u00e9sistante aux nouvelles mol\u00e9cules, les mol\u00e9cules tricycliques d\u00e9couvertes par Kuhn conservent une sup\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;efficacit\u00e9 clinique reconnue par toutes les m\u00e9ta-analyses contemporaines.<\/p>\n<h3>7.3 Cons\u00e9quences th\u00e9oriques sur la neurobiologie des troubles de l&rsquo;humeur<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de son impact direct sur le soulagement des patients, la d\u00e9couverte de l&rsquo;imipramine par Roland Kuhn a fonctionn\u00e9 comme un acc\u00e9l\u00e9rateur th\u00e9orique prodigieux pour la recherche neuroscientifique. Dans les ann\u00e9es 1950, la neurobiologie de la d\u00e9pression est une page quasi vierge ; nul ne comprend avec pr\u00e9cision comment fonctionne la transmission synaptique dans le syst\u00e8me nerveux central et l&rsquo;id\u00e9e que des mol\u00e9cules chimiques r\u00e9gissent les affects para\u00eet encore relever de la science-fiction.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation que l&rsquo;imipramine gu\u00e9rit la m\u00e9lancolie pousse les biochimistes et les neuropharmacologues \u00e0 diss\u00e9quer le mode d&rsquo;action intime de la mol\u00e9cule au niveau cellulaire. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, le laboratoire du futur prix Nobel <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Julius_Axelrod\">Julius Axelrod<\/a> aux National Institutes of Health (NIH) d\u00e9montre que l&rsquo;imipramine bloque la recapture synaptique de la noradr\u00e9naline et de la s\u00e9rotonine, augmentant ainsi la disponibilit\u00e9 de ces neurotransmetteurs dans la fente synaptique. Cette d\u00e9couverte exp\u00e9rimentale capitale sert de rampe de lancement \u00e0 la formulation en 1965 de la fameuse \u00ab hypoth\u00e8se cat\u00e9cholaminergique de la d\u00e9pression \u00bb par Joseph Schildkraut, ainsi qu&rsquo;aux th\u00e9ories s\u00e9rotoninergiques formul\u00e9es par Alec Coppen.<\/p>\n<p>Ainsi, sans l&rsquo;intuition clinique initiale de Kuhn au chevet de ses patients de M\u00fcnsterlingen, la naissance de la neuropsychopharmacologie fondamentale aurait accus\u00e9 un retard de plusieurs d\u00e9cennies. L&rsquo;imipramine a servi d&rsquo;outil pharmacologique de dissection du cerveau, permettant de cartographier les voies monoaminergiques impliqu\u00e9es dans la r\u00e9gulation de l&rsquo;affectivit\u00e9, de la vigilance et de la douleur. Bien que Kuhn lui-m\u00eame soit toujours rest\u00e9 sceptique face \u00e0 toute r\u00e9duction simpliste de l&rsquo;angoisse existentielle \u00e0 un d\u00e9ficit synaptique en monoamines, c&rsquo;est paradoxalement son observation m\u00e9ticuleuse qui a permis l&rsquo;\u00e9closion de l&rsquo;ensemble de la neurobiologie moderne des troubles de l&rsquo;humeur.<\/p>\n<h2>8. Les controverses \u00e9thiques et la r\u00e9\u00e9valuation historique des essais de M\u00fcnsterlingen<\/h2>\n<h3>8.1 Les pratiques d&rsquo;exp\u00e9rimentation m\u00e9dicamenteuse d&rsquo;apr\u00e8s-guerre<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9clat des triomphes scientifiques de Roland Kuhn ne saurait occulter les zones d&rsquo;ombre majeures qui ont entour\u00e9 ses m\u00e9thodes d&rsquo;exp\u00e9rimentation clinique. Au tournant du XXIe si\u00e8cle, le regard port\u00e9 sur l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine asilaire s&rsquo;est profond\u00e9ment transform\u00e9, sous l&rsquo;effet conjugu\u00e9 des exigences contemporaines de la bio\u00e9thique et du travail critique d&rsquo;historiens ind\u00e9pendants. L&rsquo;asile de M\u00fcnsterlingen, sous l&rsquo;autorit\u00e9 absolue de Roland Kuhn, a fait l&rsquo;objet d&rsquo;enqu\u00eates r\u00e9trospectives minutieuses r\u00e9v\u00e9lant des pratiques exp\u00e9rimentales qui heurtent frontalement la conscience morale contemporaine.<\/p>\n<p>Durant la p\u00e9riode s&rsquo;\u00e9tendant de la fin des ann\u00e9es 1940 jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1970, le cadre l\u00e9gal r\u00e9gissant la recherche biom\u00e9dicale en Suisse \u2014 comme dans la quasi-totalit\u00e9 des pays occidentaux \u2014 \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9 par une absence criante de r\u00e9gulation \u00e9tatique formalis\u00e9e. Bien que le <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Code_de_Nuremberg\">Code de Nuremberg<\/a> e\u00fbt \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9 en 1947 \u00e0 la suite des atrocit\u00e9s m\u00e9dicales commises sous le r\u00e9gime nazi, ses principes \u00e9taient per\u00e7us par l&rsquo;establishment m\u00e9dical de l&rsquo;\u00e9poque comme s&rsquo;appliquant exclusivement aux crimes de guerre totalitaires, et non \u00e0 la pratique clinique habituelle des m\u00e9decins au sein d&rsquo;institutions hospitali\u00e8res l\u00e9gitimes. Il n&rsquo;existait alors ni comit\u00e9s d&rsquo;\u00e9thique de la recherche (les actuels Comit\u00e9s de protection des personnes), ni l\u00e9gislation f\u00e9d\u00e9rale sur les essais cliniques, ni obligation formelle de recueil d&rsquo;un consentement \u00e9clair\u00e9 \u00e9crit.<\/p>\n<p>Dans ce vide institutionnel, Roland Kuhn disposait d&rsquo;un pouvoir quasi d\u00e9miurgique au sein de son \u00e9tablissement. Les patients qui lui \u00e9taient confi\u00e9s, souvent plac\u00e9s sous tutelle administrative ou intern\u00e9s d&rsquo;office par des autorit\u00e9s cantonales dans le cadre des mesures de contrainte \u00e0 des fins d&rsquo;assistance (<em>f\u00fcrsorgliche Zwangsmassnahmen<\/em>), constituaient une population captive, vuln\u00e9rable et sans d\u00e9fense. Des dizaines de substances chimiques exp\u00e9rimentales fournies par l&rsquo;industrie pharmaceutique b\u00e2loise \u2014 Geigy, mais \u00e9galement Ciba, Sandoz ou Wander \u2014 furent administr\u00e9es \u00e0 des centaines de r\u00e9sidents, dont des mineurs d&rsquo;\u00e2ge et des personnes souffrant de d\u00e9ficience intellectuelle profonde, sans que ni eux-m\u00eames ni leurs familles ne soient inform\u00e9s de la nature exacte des produits ou de leurs risques potentiels.<\/p>\n<h3>8.2 Rapports des commissions historiques et r\u00e9v\u00e9lations d&rsquo;archives<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la multiplication des t\u00e9moignages d&rsquo;anciens intern\u00e9s et aux r\u00e9v\u00e9lations de la presse d&rsquo;investigation thurgovienne au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, le Conseil d&rsquo;\u00c9tat du canton de Thurgovie a ordonn\u00e9 une commission d&rsquo;enqu\u00eate historique officielle et exhaustive. Confi\u00e9e \u00e0 une \u00e9quipe de chercheurs ind\u00e9pendants de l&rsquo;Universit\u00e9 de Zurich, dirig\u00e9e par l&rsquo;historienne Marietta Meier, cette investigation majeure a d\u00e9bouch\u00e9 en 2019 sur la publication d&rsquo;un rapport monumental de plusieurs centaines de pages intitul\u00e9 <em>Testfall M\u00fcnsterlingen. Klinische Versuche in der Psychiatrie 1940\u20131980<\/em> (Le cas d&rsquo;\u00e9cole de M\u00fcnsterlingen. Les essais cliniques en psychiatrie 1940-1980).<\/p>\n<p>L&rsquo;ouverture sans restriction des archives hospitali\u00e8res de M\u00fcnsterlingen et des archives d&rsquo;entreprise de Novartis a mis en lumi\u00e8re l&rsquo;ampleur insoup\u00e7onn\u00e9e du syst\u00e8me mis en place par Roland Kuhn. Les historiens ont document\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;administration d&rsquo;au moins 67 substances exp\u00e9rimentales diff\u00e9rentes \u00e0 plus de 3 000 patients sur une p\u00e9riode de quatre d\u00e9cennies ;<\/li>\n<li>Le financement massif de ces recherches par les laboratoires Geigy, qui r\u00e9mun\u00e9raient Kuhn par des honoraires substantiels, finan\u00e7aient des voyages acad\u00e9miques, achetaient du mat\u00e9riel pour son laboratoire priv\u00e9 et subventionnaient son service en liquide sans aucun contr\u00f4le parlementaire cantonal ;<\/li>\n<li>Des exp\u00e9rimentations men\u00e9es sur des enfants et adolescents plac\u00e9s pour des \u00ab troubles du comportement \u00bb ou de la masturbation, auxquels on administrait des doses massives de psychotropes exp\u00e9rimentaux pour tester leur action s\u00e9dative ;<\/li>\n<li>La survenue d&rsquo;effets secondaires extr\u00eamement s\u00e9v\u00e8res (convulsions \u00e9pileptiques, atteintes h\u00e9patiques, \u00e9tats de d\u00e9lirium m\u00e9dicamenteux, tachycardies s\u00e9v\u00e8res) et l&rsquo;identification de plusieurs d\u00e9c\u00e8s survenus dans des circonstances suspectes, cons\u00e9cutifs \u00e0 des surdosages ou \u00e0 des interactions m\u00e9dicamenteuses toxiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces r\u00e9v\u00e9lations ont mis un terme au mythe d&rsquo;une d\u00e9couverte idyllique du Tofranil men\u00e9e par un m\u00e9decin de campagne philanthrope dans la qui\u00e9tude bucolique de son asile. M\u00fcnsterlingen s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 un maillon central et particuli\u00e8rement rentable de l&rsquo;appareil d&rsquo;exp\u00e9rimentation clinique de l&rsquo;industrie pharmaceutique b\u00e2loise de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<h3>8.3 D\u00e9bats historiographiques et r\u00e9\u00e9valuation \u00e9thique r\u00e9trospective<\/h3>\n<p>La publication des conclusions de la commission d&rsquo;enqu\u00eate historique a d\u00e9clench\u00e9 des d\u00e9bats passionn\u00e9s au sein de la communaut\u00e9 des psychiatres, des historiens et des sociologues de la m\u00e9decine. Deux lignes de force historiographiques s&rsquo;affrontent quant \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation de la figure de Roland Kuhn.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, une lecture contextualisante rappelle qu&rsquo;il convient d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;anachronisme moral consistant \u00e0 juger les pratiques des ann\u00e9es 1950 avec les canons juridiques et bio\u00e9thiques des ann\u00e9es 2020. Ses partisans et certains de ses contemporains soulignent que Kuhn n&rsquo;\u00e9tait pas un bourreau mais un m\u00e9decin p\u00e9tri de la conviction absolue de faire le bien de ses malades, persuad\u00e9 que seule l&rsquo;exp\u00e9rimentation audacieuse pouvait arracher les ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 l&rsquo;enfer de l&rsquo;enfermement chronique. Les conditions de s\u00e9curit\u00e9 et de recueil du consentement \u00e9taient alors tout aussi inexistantes dans les h\u00f4pitaux parisiens, londoniens ou new-yorkais de la m\u00eame \u00e9poque. Kuhn partageait le paternalisme m\u00e9dical autoritaire universellement r\u00e9pandu \u00e0 son \u00e9poque, o\u00f9 le m\u00e9decin \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme le seul juge de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat supr\u00eame du patient.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, une critique \u00e9thique radicale met en \u00e9vidence la violation flagrante et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e des droits humains fondamentaux des malades de M\u00fcnsterlingen. Les archives prouvent que Kuhn avait une parfaite connaissance du proc\u00e8s des m\u00e9decins de Nuremberg et qu&rsquo;il a sciemment dissimul\u00e9 aux familles et aux autorit\u00e9s de tutelle l&rsquo;utilisation de mol\u00e9cules non autoris\u00e9es par l&rsquo;organe f\u00e9d\u00e9ral de contr\u00f4le des m\u00e9dicaments (l&rsquo;IKS, anc\u00eatre de Swissmedic). Les personnes intern\u00e9es de force, issues des couches sociales les plus d\u00e9favoris\u00e9es et stigmatis\u00e9es, ont \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9es comme du mat\u00e9riel biologique bon march\u00e9 au profit de la gloire acad\u00e9mique d&rsquo;un m\u00e9decin-chef et de la prosp\u00e9rit\u00e9 financi\u00e8re d&rsquo;une firme transnationale.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de ce travail m\u00e9moriel indispensable, le gouvernement du canton de Thurgovie a prononc\u00e9 des excuses officielles solennelles aux victimes des exp\u00e9rimentations m\u00e9dicamenteuses non consenties de M\u00fcnsterlingen. Des fonds d&rsquo;indemnisation et de reconnaissance morale ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s pour les survivants. Cette r\u00e9\u00e9valuation sans concession a permis de restituer la m\u00e9moire de ces patients invisibles, tout en int\u00e9grant dans l&rsquo;histoire de la m\u00e9decine la prise de conscience que les progr\u00e8s scientifiques les plus \u00e9clatants ont pu s&rsquo;enraciner dans la n\u00e9gligence dramatique de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>9. Publications acad\u00e9miques, travaux th\u00e9oriques et rayonnement intellectuel<\/h2>\n<h3>9.1 Ouvrages et articles majeurs sur la psychopharmacologie<\/h3>\n<p>Tout au long de sa f\u00e9conde existence, Roland Kuhn a nourri une production acad\u00e9mique d&rsquo;une impressionnante densit\u00e9. Loin de se limiter \u00e0 sa communication s\u00e9minale de 1957, il a publi\u00e9 des dizaines de monographies, de chapitres d&rsquo;ouvrages collectifs et d&rsquo;articles dans les revues psychiatriques les plus prestigieuses du monde. Ses \u00e9crits sur la psychopharmacologie se singularisent par un souci m\u00e9ticuleux de ne jamais dissocier la mol\u00e9cule chimique de son impact sur la personnalit\u00e9 globale du patient.<\/p>\n<p>Ses trait\u00e9s consacr\u00e9s au traitement pharmacologique de la m\u00e9lancolie par les d\u00e9riv\u00e9s du dibenzyle \u2014 parmi lesquels son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence paru en allemand et traduit dans plusieurs langues europ\u00e9ennes, <em>Die Behandlung der Depressionen mit Tofranil<\/em> \u2014 constituent des mod\u00e8les de pharmacologie clinique descriptive. Kuhn y d\u00e9taille les modalit\u00e9s pratiques du traitement : la cin\u00e9tique de titration des doses, la gestion des effets secondaires anticholinergiques (s\u00e9cheresse buccale, troubles de l&rsquo;accommodation visuelle, constipation), la strat\u00e9gie de maintien \u00e0 long terme pour pr\u00e9venir les r\u00e9cidives et les crit\u00e8res imp\u00e9ratifs d&rsquo;arr\u00eat progressif du produit pour \u00e9viter les syndromes de sevrage.<\/p>\n<p>Dans ses articles m\u00e9thodologiques sur l&rsquo;\u00e9valuation des nouvelles drogues en psychiatrie, Kuhn formule des mises en garde pr\u00e9monitoires contre l&rsquo;abandon de l&rsquo;observation clinique individuelle au profit d&rsquo;une statistique d\u00e9sincarn\u00e9e. Il soutient que la statistique de groupe peut masquer les r\u00e9ponses exceptionnelles, qu&rsquo;elles soient miraculeuses ou catastrophiques, et que le clinicien doit pr\u00e9server la capacit\u00e9 de rep\u00e9rer le \u00ab cas unique \u00bb dont la r\u00e9action atypique peut ouvrir la voie \u00e0 des d\u00e9couvertes majeures. Ses contributions aux manuels internationaux de r\u00e9f\u00e9rence en pharmacopsychiatrie ont \u00e9tabli des normes diagnostiques qui ont fait autorit\u00e9 pendant plusieurs d\u00e9cennies \u00e0 travers toute l&rsquo;Europe.<\/p>\n<h3>9.2 \u00c9crits ph\u00e9nom\u00e9nologiques et psychopathologiques<\/h3>\n<p>Si la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 mondiale de Roland Kuhn repose sur ses d\u00e9couvertes pharmacologiques, son \u0153uvre psychopathologique fondamentale s&rsquo;enracine avec une \u00e9gale vigueur dans la ph\u00e9nom\u00e9nologie philosophique et la <em>Daseinsanalyse<\/em>. Kuhn a publi\u00e9 des \u00e9tudes d&rsquo;une profondeur herm\u00e9neutique saisissante sur l&rsquo;analyse de l&rsquo;exp\u00e9rience du temps chez les malades mentaux, dans le sillage direct des travaux d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eug%C3%A8ne_Minkowski\">Eug\u00e8ne Minkowski<\/a> et de Ludwig Binswanger.<\/p>\n<p>Dans des essais majeurs tels que <em>Daseinsanalyse und Psychiatrie<\/em> ou ses \u00e9tudes sur la m\u00e9lancolie et le temps v\u00e9cu, Kuhn d\u00e9cortique les m\u00e9canismes par lesquels la temporalisation s&rsquo;alt\u00e8re dans les psychoses. Il analyse comment, chez le schizophr\u00e8ne, le temps perd sa continuit\u00e9 synth\u00e9tique et se fragmente en instants discontinus et terrifiants, tandis que chez le maniaque, le temps s&#8217;emballe dans une imm\u00e9diatet\u00e9 volatile incapable de s&rsquo;ancrer dans la dur\u00e9e. Ces \u00e9tudes reposent sur des r\u00e9cits cliniques d&rsquo;une exceptionnelle qualit\u00e9 litt\u00e9raire, o\u00f9 la parole du malade est retranscrite avec une fid\u00e9lit\u00e9 quasi po\u00e9tique, t\u00e9moignant du respect inconditionnel que Kuhn portait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 de ses patients.<\/p>\n<p>Kuhn a \u00e9galement consacr\u00e9 d&rsquo;importants travaux \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la nosologie psychiatrique. Il s&rsquo;interroge sur la nature m\u00eame de la maladie mentale : est-elle une entit\u00e9 biologique naturelle pr\u00e9existante (mod\u00e8le kraepelinien strict) ou une modalit\u00e9 d\u00e9fensive et expressive adopt\u00e9e par l&rsquo;\u00eatre humain confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;insupportable de sa condition ? Kuhn refuse de trancher arbitrairement cette question, maintenant ouverte la dialectique entre la vuln\u00e9rabilit\u00e9 somatique constitutionnelle et le drame existentiel de la libert\u00e9 individuelle, faisant de ses \u00e9crits psychopathologiques une source de r\u00e9flexion in\u00e9puisable pour la philosophie de la psychiatrie.<\/p>\n<h3>9.3 Distinctions honorifiques et reconnaissance acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>La reconnaissance acad\u00e9mique et institutionnelle n&rsquo;a pas tard\u00e9 \u00e0 couronner la double carri\u00e8re de Roland Kuhn, bien que celui-ci ait toujours choisi de demeurer fid\u00e8le \u00e0 son poste hospitalier de M\u00fcnsterlingen plut\u00f4t que de briguer une chaire universitaire prestigieuse \u00e0 Zurich ou \u00e0 B\u00e2le. Son autorit\u00e9 internationale \u00e9tait telle que les plus grandes institutions acad\u00e9miques europ\u00e9ennes ont tenu \u00e0 lui rendre hommage.<\/p>\n<p>Il est fait Docteur <em>honoris causa<\/em> de l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.unibas.ch\/\">Universit\u00e9 de B\u00e2le<\/a>, un hommage particuli\u00e8rement significatif rendu par la cit\u00e9 acad\u00e9mique au c\u0153ur de laquelle l&rsquo;industrie chimique avait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de ses d\u00e9couvertes. Quelques ann\u00e9es plus tard, c&rsquo;est l&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/uclouvain.be\/\">Universit\u00e9 catholique de Louvain<\/a> en Belgique \u2014 haut lieu de la psychiatrie ph\u00e9nom\u00e9nologique francophone d&rsquo;inspiration husserlienne et heidegg\u00e9rienne \u2014 qui lui d\u00e9cerne \u00e0 son tour les insignes de Docteur <em>honoris causa<\/em>, consacrant ainsi magistralement la dimension philosophique de son \u0153uvre m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Roland Kuhn est \u00e9lu membre honoraire de nombreuses soci\u00e9t\u00e9s savantes prestigieuses \u00e0 travers le monde, de la Soci\u00e9t\u00e9 Suisse de Psychiatrie \u00e0 l&rsquo;American College of Neuropsychopharmacology (ACNP), en passant par la Soci\u00e9t\u00e9 Royale de M\u00e9decine de Londres. Il si\u00e8ge pendant des d\u00e9cennies au sein des comit\u00e9s de r\u00e9daction des plus grandes revues internationales de psychiatrie et de psychopathologie, utilisant son influence pour encourager les jeunes chercheurs \u00e0 maintenir vivante l&rsquo;alliance indissociable entre l&rsquo;exp\u00e9rimentation biologique la plus audacieuse et l&rsquo;\u00e9coute ph\u00e9nom\u00e9nologique la plus attentive.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9seaux intellectuels, correspondances et relations avec ses contemporains<\/h2>\n<h3>10.1 Liens avec la communaut\u00e9 psychanalytique et ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h3>\n<p>Roland Kuhn a entretenu tout au long de sa vie des \u00e9changes intellectuels intenses avec les figures majeures de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la psychanalyse europ\u00e9enne. Sa relation avec Ludwig Binswanger est demeur\u00e9e un p\u00f4le d&rsquo;attraction permanent jusqu&rsquo;\u00e0 la mort de ce dernier en 1966. Il entretenait \u00e9galement des rapports constants avec <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/M%C3%A9dard_Boss\">M\u00e9dard Boss<\/a>, l&rsquo;autre grand pionnier de la Daseinsanalyse \u00e0 Zurich, bien que Kuhn se montr\u00e2t souvent critique envers l&rsquo;orthodoxie heidegg\u00e9rienne rigide de Boss, pr\u00e9f\u00e9rant pr\u00e9server une plus grande libert\u00e9 clinique d&rsquo;inspiration ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<p>En France, Kuhn tisse des liens d&rsquo;une profonde complicit\u00e9 intellectuelle avec le philosophe <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henri_Maldiney\">Henri Maldiney<\/a>. Maldiney, qui a consacr\u00e9 des textes sublimes \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la psychose, \u00e0 l&rsquo;art et \u00e0 la pr\u00e9sence, trouvait dans les observations cliniques de Kuhn une confirmation \u00e9clatante de ses propres intuitions sur le vertige m\u00e9lancolique et l&rsquo;effondrement de la forme esth\u00e9tique et existentielle. Les correspondances entre Kuhn et Maldiney t\u00e9moignent d&rsquo;une communion rare entre la haute sp\u00e9culation philosophique et l&rsquo;observation au chevet du malade ali\u00e9n\u00e9.<\/p>\n<p>Envers la psychanalyse freudienne orthodoxe, Roland Kuhn adopte une attitude nuanc\u00e9e et empreinte de distance critique. Tout en reconnaissant le g\u00e9nie de Sigmund Freud pour avoir mis en \u00e9vidence la dynamique de l&rsquo;inconscient et l&rsquo;importance des traumatismes de la petite enfance \u2014 concepts qu&rsquo;il n&rsquo;h\u00e9sitait pas \u00e0 mobiliser dans l&rsquo;interpr\u00e9tation des planches du Rorschach \u2014, Kuhn reprochait vivement \u00e0 la m\u00e9tapsychologie psychanalytique son m\u00e9canicisme d\u00e9terministe h\u00e9rit\u00e9 du positivisme du XIXe si\u00e8cle. Il refusait de r\u00e9duire l&rsquo;existence humaine \u00e0 une m\u00e9canique hydraulique de pulsions et de refoulements, affirmant que seule l&rsquo;ontologie ph\u00e9nom\u00e9nologique permettait de saisir l&rsquo;homme dans sa libert\u00e9 fondamentale et son drame spirituel.<\/p>\n<h3>10.2 Rapports avec les pionniers de la psychopharmacologie mondiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e de Roland Kuhn dans le c\u00e9nacle restreint des pionniers de la psychopharmacologie moderne l&rsquo;a mis en relation directe avec les grandes figures qui, simultan\u00e9ment, r\u00e9volutionnaient la th\u00e9rapeutique psychiatrique de part et d&rsquo;autre de l&rsquo;Atlantique. Ses rapports avec l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de Sainte-Anne, incarn\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jean_Delay\">Jean Delay<\/a> et <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Deniker\">Pierre Deniker<\/a>, inventeurs des neuroleptiques, furent marqu\u00e9s par une profonde cordialit\u00e9 confraternelle doubl\u00e9e d&rsquo;une saine \u00e9mulation scientifique.<\/p>\n<p>Delay et Deniker reconnurent d&#8217;embl\u00e9e la grandeur de la d\u00e9couverte de Kuhn, int\u00e9grant imm\u00e9diatement le Tofranil dans leurs essais cliniques parisiens et confirmant la sp\u00e9cificit\u00e9 de son action sur les d\u00e9pressions endog\u00e8nes. Kuhn participait r\u00e9guli\u00e8rement aux symposiums de Sainte-Anne, confrontant ses donn\u00e9es helv\u00e9tiques avec les vastes s\u00e9ries statistiques des cliniciens fran\u00e7ais. Les discussions portaient sur la classification des psychotropes, domaine dans lequel Delay et Deniker propos\u00e8rent la taxinomie internationale (psycholeptiques, psychoanaleptiques, psychodysleptiques), Kuhn acceptant volontiers de ranger son imipramine au rang supr\u00eame des psychoanaleptiques thymoanaleptiques (redresseurs de l&rsquo;humeur).<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, Kuhn \u00e9changea r\u00e9guli\u00e8rement avec <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nathan_S._Kline\">Nathan S. Kline<\/a>, qui avait d\u00e9couvert quasi simultan\u00e9ment les propri\u00e9t\u00e9s antid\u00e9pressives des inhibiteurs de la monoamine oxydase (les IMAO, avec l&rsquo;iproniazide initialement d\u00e9velopp\u00e9e comme antituberculeux). Bien que s\u00e9par\u00e9s par l&rsquo;oc\u00e9an et par des cultures m\u00e9dicales radicalement diff\u00e9rentes \u2014 Kline \u00e9tant un pragmatique audacieux, Kuhn un ph\u00e9nom\u00e9nologue rigoureux \u2014, les deux hommes partageaient la conviction in\u00e9branlable que la psychiatrie \u00e9tait entr\u00e9e irr\u00e9versiblement dans son \u00e8re somatique moderne, o\u00f9 le pessimisme asilaire d&rsquo;antan ne pouvait plus avoir droit de cit\u00e9.<\/p>\n<h3>10.3 R\u00f4le de passeur culturel et linguistique au c\u0153ur de l&rsquo;Europe<\/h3>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son parfait bilinguisme franco-allemand et \u00e0 sa double sensibilit\u00e9 culturelle, Roland Kuhn a exerc\u00e9 pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle une fonction cardinale de \u00ab passeur \u00bb entre les mondes psychiatriques germanophone et francophone. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 les barri\u00e8res linguistiques isolaient trop souvent les \u00e9coles nationales \u2014 la psychiatrie allemande ignorant largement les travaux fran\u00e7ais et r\u00e9ciproquement \u2014, Kuhn naviguait avec une \u00e9gale aisance dans les deux univers acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait un invit\u00e9 d&rsquo;honneur r\u00e9gulier et assidu des s\u00e9ances de la prestigieuse <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Soci%C3%A9t%C3%A9_m%C3%A9dico-psychologique\">Soci\u00e9t\u00e9 M\u00e9dico-Psychologique<\/a> \u00e0 Paris. Ses communications, prononc\u00e9es dans un fran\u00e7ais \u00e9l\u00e9gant, empreint d&rsquo;une l\u00e9g\u00e8re pointe d&rsquo;accent suisse al\u00e9manique, \u00e9taient r\u00e9put\u00e9es pour leur hauteur de vue philosophique et leur pr\u00e9cision clinique. Il a fait conna\u00eetre aux psychiatres fran\u00e7ais les subtilit\u00e9s de la Daseinsanalyse de Binswanger et de la psychopathologie morphologique allemande, tout en traduisant et en introduisant en Suisse al\u00e9manique les raffinements s\u00e9miologiques de la clinique psychiatrique fran\u00e7aise de tradition cl\u00e9rambaultienne ou guiraudienne.<\/p>\n<p>Ce r\u00f4le de m\u00e9diateur culturel a permis de d\u00e9senclaver la psychiatrie suisse de tout risque de repli r\u00e9gionaliste. En accueillant \u00e0 M\u00fcnsterlingen des stagiaires, des r\u00e9sidents et des professeurs invit\u00e9s venus de France, de Belgique, du Canada et d&rsquo;Italie, Roland Kuhn a fait de sa clinique thurgovienne un v\u00e9ritable carrefour cosmopolite des savoirs de l&rsquo;esprit, d\u00e9montrant que la m\u00e9decine de l&rsquo;\u00e2me transcende n\u00e9cessairement les fronti\u00e8res nationales et les clivages linguistiques.<\/p>\n<h2>11. Derni\u00e8res ann\u00e9es, transmission et mort du psychiatre (1980-2005)<\/h2>\n<h3>11.1 Retraite institutionnelle et maintien de l&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle<\/h3>\n<p>En 1980, ayant atteint l&rsquo;\u00e2ge de 68 ans, Roland Kuhn quitte officiellement la direction de la clinique psychiatrique cantonale de M\u00fcnsterlingen apr\u00e8s plus de quatre d\u00e9cennies de d\u00e9vouement sans partage \u00e0 l&rsquo;institution. Ce d\u00e9part de l&rsquo;asile public marque la fin d&rsquo;une \u00e9poque pour la psychiatrie thurgovienne, qui perd son patriarche tut\u00e9laire. Cependant, pour un esprit aussi passionn\u00e9 et infatigable que le sien, la notion de retraite oisive est totalement inconcevable.<\/p>\n<p>Kuhn s&rsquo;installe dans la commune limitrophe de Scherzingen, \u00e0 quelques pas de la clinique et des rives du lac de Constance, o\u00f9 il ouvre une consultation psychiatrique et psychoth\u00e9rapeutique priv\u00e9e. Des patients affluent de toute la Suisse et des pays limitrophes pour b\u00e9n\u00e9ficier de la sagesse et de l&rsquo;acuit\u00e9 diagnostique du vieux ma\u00eetre. Il y poursuit une activit\u00e9 clinique quotidienne jusqu&rsquo;\u00e0 un \u00e2ge tr\u00e8s avanc\u00e9, recevant chaque patient avec la m\u00eame attention c\u00e9r\u00e9monieuse et le m\u00eame regard p\u00e9n\u00e9trant qui avaient guid\u00e9 ses d\u00e9buts dans les ann\u00e9es 1930.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 sa consultation, Kuhn maintient une intense activit\u00e9 de mentorat. De jeunes psychiatres, des doctorants en psychopathologie et des psychanalystes sollicitent r\u00e9guli\u00e8rement ses conseils pour des supervisions de cas cliniques r\u00e9put\u00e9s insolubles ou pour des relectures de protocoles de Rorschach complexes. Sa maison devient un lieu de p\u00e8lerinage intellectuel o\u00f9 se croisent d&rsquo;anciens disciples, des historiens des sciences et des philosophes, tous fascin\u00e9s par la vitalit\u00e9 intellectuelle de ce t\u00e9moin direct des plus grandes r\u00e9volutions psychiatriques du si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.2 Prises de position critiques sur la d\u00e9rive neurobiologique exclusive<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies de sa vie, Roland Kuhn assiste avec une inqui\u00e9tude grandissante aux transformations profondes qui affectent la psychiatrie internationale. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, avec l&rsquo;explosion de la prescription des antid\u00e9presseurs de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration (les ISRS comme le Prozac) et le triomphe absolu du r\u00e9ductionnisme neurobiologique soutenu par les campagnes de marketing agressives de l&rsquo;industrie pharmaceutique, Kuhn prend publiquement la parole pour sonner l&rsquo;alarme.<\/p>\n<p>Dans ses derniers articles et interventions lors de colloques internationaux, il d\u00e9nonce ce qu&rsquo;il qualifie de d\u00e9rive scientiste et de d\u00e9ch\u00e9ance clinique de sa sp\u00e9cialit\u00e9. Il d\u00e9plore avec amertume :<\/p>\n<ul>\n<li>La disparition de la grande s\u00e9miologie descriptive au profit de la passation rapide de questionnaires standardis\u00e9s et d&rsquo;\u00e9chelles de cotation superficielles ;<\/li>\n<li>L&rsquo;illusion pernicieuse selon laquelle le m\u00e9dicament psychiatrique pourrait \u00e0 lui seul r\u00e9soudre l&rsquo;ensemble des conflits existentiels, des souffrances morales et des \u00e9preuves du deuil inh\u00e9rentes \u00e0 la condition humaine ;<\/li>\n<li>La d\u00e9gradation de la relation m\u00e9decin-malade, r\u00e9duite \u00e0 une transaction technique chronom\u00e9tr\u00e9e o\u00f9 le psychiatre se contente de prescrire une mol\u00e9cule sans plus prendre le temps d&rsquo;\u00e9couter le r\u00e9cit de vie du sujet souffrant ;<\/li>\n<li>L&rsquo;appauvrissement dramatique de la formation humaniste, litt\u00e9raire et philosophique des jeunes g\u00e9n\u00e9rations de psychiatres, form\u00e9s selon lui comme de simples techniciens du synapsium d\u00e9pourvus de culture anthropologique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Kuhn r\u00e9affirme inlassablement jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier souffle que le m\u00e9dicament, aussi miraculeux soit-il, n&rsquo;est jamais qu&rsquo;un adjuvant. Sa seule justification \u00e9thique est d&rsquo;att\u00e9nuer la souffrance biologique brute afin de r\u00e9tablir la capacit\u00e9 du patient \u00e0 dialoguer, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et \u00e0 assumer \u00e0 nouveau sa responsabilit\u00e9 existentielle dans le monde. Cette fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable \u00e0 ses id\u00e9aux de jeunesse conf\u00e8re \u00e0 ses ultimes prises de position une tonalit\u00e9 testamentaire proph\u00e9tique d&rsquo;une troublante actualit\u00e9.<\/p>\n<h3>11.3 D\u00e9c\u00e8s et hommages de la communaut\u00e9 internationale<\/h3>\n<p>Roland Kuhn s&rsquo;\u00e9teint paisiblement le 9 octobre 2005 \u00e0 Scherzingen, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de 93 ans, entour\u00e9 de l&rsquo;affection des siens et face \u00e0 ce lac de Constance qui avait constitu\u00e9 le d\u00e9cor immuable de toute son existence. Sa mort suscite une \u00e9motion consid\u00e9rable au sein de la communaut\u00e9 psychiatrique mondiale et fait la une des grands quotidiens d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord.<\/p>\n<p>Les n\u00e9crologies parues dans des revues m\u00e9dicales de prestige telles que <em>The Lancet<\/em>, <em>The American Journal of Psychiatry<\/em>, <em>L&rsquo;\u00c9volution Psychiatrique<\/em> ou le <em>Bulletin des M\u00e9decins Suisses<\/em> rendent un hommage unanime \u00e0 celui que tous d\u00e9signent d\u00e9sormais comme le \u00ab p\u00e8re du premier antid\u00e9presseur moderne \u00bb. Des figures \u00e9minentes de la discipline saluent la disparition de l&rsquo;un des derniers repr\u00e9sentants de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la grande psychiatrie asilaire europ\u00e9enne, capable de conjuguer une \u00e9rudition ph\u00e9nom\u00e9nologique monumentale avec un sens clinique pratique hors du commun.<\/p>\n<p>Ses fun\u00e9railles r\u00e9unissent \u00e0 M\u00fcnsterlingen des d\u00e9l\u00e9gations acad\u00e9miques venues de nombreuses universit\u00e9s, des repr\u00e9sentants officiels des autorit\u00e9s cantonales et f\u00e9d\u00e9rales, des dirigeants de l&rsquo;industrie pharmaceutique ainsi qu&rsquo;un grand nombre d&rsquo;anciens collaborateurs, d&rsquo;infirmiers et de familles de patients. Tous t\u00e9moignent de l&#8217;empreinte ind\u00e9l\u00e9bile laiss\u00e9e par cet homme rigide mais habit\u00e9 d&rsquo;une vocation absolue, dont le nom demeure \u00e0 jamais grav\u00e9 dans l&rsquo;histoire universelle de la m\u00e9decine pour avoir ouvert une br\u00e8che d\u00e9cisive dans les t\u00e9n\u00e8bres de la m\u00e9lancolie humaine.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Roland Kuhn<\/h2>\n<h3>12.1 Une posture \u00e9pist\u00e9mologique exemplaire et paradoxale<\/h3>\n<p>Avec le recul historique dont nous disposons aujourd&rsquo;hui, la trajectoire intellectuelle et clinique de Roland Kuhn appara\u00eet comme une \u0153uvre d&rsquo;art \u00e9pist\u00e9mologique complexe, travers\u00e9e de tensions dialectiques passionnantes. Kuhn incarne le paradoxe sublime d&rsquo;un homme qui a ouvert les vannes de la psychiatrie biologique la plus triomphante tout en demeurant lui-m\u00eame un m\u00e9taphysicien heidegg\u00e9rien d&rsquo;une intransigeance absolue.<\/p>\n<p>Cette posture prouve avec un \u00e9clat irr\u00e9futable que la grande innovation m\u00e9dicale ne na\u00eet pas n\u00e9cessairement dans les laboratoires aseptis\u00e9s d&rsquo;une recherche technocratique hypersp\u00e9cialis\u00e9e, mais peut \u00e9merger au lit du malade de l&rsquo;observation attentive d&rsquo;un esprit impr\u00e9gn\u00e9 de haute culture philosophique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que Kuhn \u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e9nologue rompu \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute des structures existentielles qu&rsquo;il a su percevoir, dans le d\u00e9tail infime de la mimique d&rsquo;une malade, ce que les chimistes et les neurobiologistes n&rsquo;avaient pas m\u00eame imagin\u00e9 : la mutation sp\u00e9cifique de la tonalit\u00e9 thymique sous l&rsquo;effet d&rsquo;une mol\u00e9cule.<\/p>\n<p>Kuhn d\u00e9montre que l&rsquo;efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique constat\u00e9e au chevet du patient balaie tous les dogmatismes th\u00e9oriques \u00e9troits. Il n&rsquo;a jamais sacrifi\u00e9 la rigueur de sa m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique sur l&rsquo;autel d&rsquo;un pragmatisme cynique, pas plus qu&rsquo;il n&rsquo;a refus\u00e9 d&rsquo;administrer une drogue salvatrice au nom d&rsquo;un id\u00e9alisme philosophique d\u00e9sincarn\u00e9. En d\u00e9montrant que la mol\u00e9cule pharmaceutique ne rabaisse pas le sujet \u00e0 une m\u00e9canique d&rsquo;horlogerie mais le restitue \u00e0 son humanit\u00e9 libre, Kuhn a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e un mod\u00e8le d&rsquo;int\u00e9gration biom\u00e9dicale et philosophique dont la f\u00e9condit\u00e9 demeure intacte.<\/p>\n<h3>12.2 Le\u00e7ons pour la psychiatrie et la psychopharmacologie du XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 la psychiatrie contemporaine traverse une crise de sens majeure \u2014 tiraill\u00e9e entre le tout-g\u00e9n\u00e9tique, l&rsquo;intelligence artificielle diagnostique, la neuroimagerie fonctionnelle et le d\u00e9senchantement face \u00e0 la stagnation du pipeline de d\u00e9couverte de nouvelles mol\u00e9cules psychotropes \u2014, l&rsquo;h\u00e9ritage de Roland Kuhn r\u00e9sonne comme un rappel \u00e0 l&rsquo;ordre salutaire et imp\u00e9rieux.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re le\u00e7on l\u00e9gu\u00e9e par Kuhn est l&rsquo;exigence absolue d&rsquo;une clinique d&rsquo;observation patiente, lente et diachronique. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le temps m\u00e9dical est m\u00e9thodiquement d\u00e9truit par les imp\u00e9ratifs de rentabilit\u00e9 gestionnaire et de tarification \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 hospitali\u00e8re, l&rsquo;exemple de M\u00fcnsterlingen nous rappelle que la v\u00e9ritable compr\u00e9hension de la souffrance psychique requiert du temps, du silence et une pr\u00e9sence physique continue aupr\u00e8s du malade. Aucune technologie algorithmique, aucun scanner c\u00e9r\u00e9bral ne pourra jamais remplacer l&rsquo;\u0153il et l&rsquo;oreille du clinicien qui ausculte la texture de l&rsquo;affectivit\u00e9 et les modulations de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 consciente.<\/p>\n<p>La seconde le\u00e7on, indissociable des r\u00e9v\u00e9lations historiques douloureuses sur les exp\u00e9rimentations non consenties men\u00e9es \u00e0 l&rsquo;asile thurgovien, constitue un avertissement \u00e9thique inalt\u00e9rable pour les chercheurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui et de demain. Elle nous enseigne avec gravit\u00e9 que la poursuite effr\u00e9n\u00e9e du progr\u00e8s th\u00e9rapeutique et la passion de la d\u00e9couverte ne sauraient en aucun cas justifier la transgression de la dignit\u00e9 inali\u00e9nable et des droits fondamentaux de la personne humaine. L&rsquo;\u00e9thique biom\u00e9dicale contemporaine ne doit pas \u00eatre per\u00e7ue comme un frein bureaucratique \u00e0 l&rsquo;innovation, mais comme le rempart indispensable prot\u00e9geant le sujet vuln\u00e9rable contre l&rsquo;hybris d\u00e9miurgique du savant et les int\u00e9r\u00eats financiers de l&rsquo;industrie.<\/p>\n<h3>12.3 La place d\u00e9finitive de Kuhn dans le Panth\u00e9on psychiatrique<\/h3>\n<p>Roland Kuhn occupe une place d\u00e9finitive et inali\u00e9nable au panth\u00e9on des plus grands m\u00e9decins de l&rsquo;humanit\u00e9. Aux c\u00f4t\u00e9s de Philippe Pinel qui brisa symboliquement les cha\u00eenes des ali\u00e9n\u00e9s de Bic\u00eatre, d&rsquo;Emil Kraepelin qui ordonna le cosmos nosologique de la psychiatrie classique, et de Sigmund Freud qui r\u00e9v\u00e9la la profondeur des dynamiques inconscientes, Roland Kuhn demeure \u00e0 jamais l&rsquo;homme qui a bris\u00e9 le cadenas biologique de la m\u00e9lancolie vitale.<\/p>\n<p>En offrant au monde le Tofranil et en initiant l&rsquo;\u00e8re de la psychopharmacologie des troubles de l&rsquo;humeur, il a all\u00e9g\u00e9 le fardeau de la d\u00e9tresse de millions d&rsquo;hommes et de femmes \u00e0 travers tous les continents, sauvant d&rsquo;innombrables vies du suicide et rendant possible la sortie hors de l&rsquo;enfermement asilaire pour des g\u00e9n\u00e9rations de malades. Son \u0153uvre nous rappelle que la m\u00e9decine de l&rsquo;\u00e2me n&rsquo;est ni un pur art litt\u00e9raire ni une pure technique d&rsquo;ing\u00e9nierie mol\u00e9culaire, mais le lieu vertigineux et sublime o\u00f9 la science de la mati\u00e8re s&rsquo;incline devant le myst\u00e8re insondable de l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<p>T\u00e9moin majeur, novateur g\u00e9nial et figure \u00e9thiquement controvers\u00e9e des grandes mutations hospitali\u00e8res du second XXe si\u00e8cle, Roland Kuhn continue d&rsquo;interroger notre pr\u00e9sent. Son monument intellectuel et clinique demeure une invitation vivante adress\u00e9e \u00e0 tous ceux qui ont pour vocation de soigner la psych\u00e9 : ne jamais dissocier la mol\u00e9cule du sens, la chimie de la libert\u00e9, et le cerveau du myst\u00e8re sacr\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre-au-monde.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Axelrod, J., MacLean, P. D., Albers, R. W., &amp; Weissbach, H. (1961). Regional distribution of methyltransferase enzymes in the nervous system and glandular tissues. In S. S. Kety &amp; J. Elkes (Eds.), <em>Regional Neurochemistry<\/em> (pp. 307\u2013311). Pergamon Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/B978-0-08-009503-5.50036-7\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/B978-0-08-009503-5.50036-7<\/a><\/li>\n<li>Binswanger, L. (1960). <em>Melancholie und Manie: Ph\u00e4nomenologische Studien<\/em>. Pfullingen: Neske.<\/li>\n<li>Heidegger, M. (1927). <em>Sein und Zeit<\/em>. Max Niemeyer Verlag.<\/li>\n<li>Klaesi, J. (1922). \u00dcber die therapeutische Anwendung des Dauerschlafes mittels Somnifens bei Schizophrenen. <em>Zeitschrift f\u00fcr die gesamte Neurologie und Psychiatrie<\/em>, 74(1), 557\u2013592. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02869781\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02869781<\/a><\/li>\n<li>Kuhn, R. (1944). <em>Der Rorschachsche Formdeutversuch in der Psychiatrie<\/em>. Basel: Benno Schwabe &amp; Co.<\/li>\n<li>Kuhn, R. (1957). \u00dcber die Behandlung depressiver Zust\u00e4nde mit einem Imidodibenzylderivat (G 22355). <em>Schweizerische Medizinische Wochenschrift<\/em>, 87(35-36), 1135\u20131140.<\/li>\n<li>Kuhn, R. (1958). The treatment of depressive states with G 22355 (imipramine hydrochloride). <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 115(5), 459\u2013464. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.115.5.459\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.115.5.459<\/a><\/li>\n<li>Kuhn, R. (1989). The discovery of antidepressants. In F. J. Ayd &amp; B. Blackwell (Eds.), <em>Discoveries in Biological Psychiatry<\/em> (pp. 205\u2013217). J.B. Lippincott.<\/li>\n<li>Maldiney, H. (1991). <em>Penser l&rsquo;homme et la folie<\/em>. Grenoble: J\u00e9r\u00f4me Millon.<\/li>\n<li>Meier, M., Schl\u00e4pfer, A., &amp; Sch\u00fcrch, F. (2019). <em>Testfall M\u00fcnsterlingen. Klinische Versuche in der Psychiatrie 1940\u20131980<\/em>. Z\u00fcrich: Chronos Verlag. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.33057\/chronos.1517\">https:\/\/doi.org\/10.33057\/chronos.1517<\/a><\/li>\n<li>Minkowski, E. (1933). <em>Le Temps V\u00e9cu: \u00c9tudes ph\u00e9nom\u00e9nologiques et psychopathologiques<\/em>. Paris: d&rsquo;Artrey.<\/li>\n<li>Rorschach, H. (1921). <em>Psychodiagnostik: Methodik und Ergebnisse eines wahrnehmungsdiagnostischen Experiments (Deutenlassen von Zufallsformen)<\/em>. Bern: Ernst Bircher.<\/li>\n<li>Schildkraut, J. J. (1965). The catecholamine hypothesis of affective disorders: A review of supporting evidence. <em>American Journal of Psychiatry<\/em>, 122(5), 509\u2013522. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.122.5.509\">https:\/\/doi.org\/10.1176\/ajp.122.5.509<\/a><\/li>\n<li>Shorter, E. (1997). <em>A History of Psychiatry: From the Era of the Asylum to the Age of Prozac<\/em>. John Wiley &amp; Sons.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie de la vie, des travaux et de l&rsquo;h\u00e9ritage de Roland Kuhn, psychiatre suisse pionnier de l&rsquo;imipramine et de la Daseinsanalyse.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[7555,26224,7375],"tags":[27635,8924,23252,8925,27634,27632,7672,27633],"class_list":["post-17774","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychiatrie","category-phenomenologie-clinique","category-psychopharmacologie","tag-antidepresseurs-tricycliques","tag-daseinsanalyse","tag-imipramine","tag-ludwig-binswanger","tag-munsterlingen","tag-roland-kuhn","tag-test-de-rorschach","tag-tofranil"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17774","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17774"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17774\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17774"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17774"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17774"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}