{"id":17628,"date":"2026-10-15T16:39:18","date_gmt":"2026-10-15T16:39:18","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/richard-solomon-1918-1995-psychologie\/"},"modified":"2026-10-15T16:39:18","modified_gmt":"2026-10-15T16:39:18","slug":"richard-solomon-1918-1995-psychologie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=richard-solomon-1918-1995-psychologie","title":{"rendered":"Richard Solomon &#8211; 1918 1995"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire de la psychologie scientifique au cours du vingti\u00e8me si\u00e8cle est indissociable de l&rsquo;\u00e9volution m\u00e9thodologique et conceptuelle qui a conduit l&rsquo;\u00e9tude du comportement animal et humain du b\u00e9haviorisme m\u00e9caniste vers une analyse dynamique et int\u00e9grative des r\u00e9gulations affectives. Parmi les figures intellectuelles qui ont orchestr\u00e9 cette transformation fondamentale, le psychologue am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Richard-L-Solomon\">Richard Lester Solomon (1918-1995)<\/a> occupe une place de tout premier ordre. Son \u0153uvre, caract\u00e9ris\u00e9e par une rigueur m\u00e9thodologique intransigeante et une audace th\u00e9orique exceptionnelle, a jet\u00e9 des passerelles d\u00e9cisives entre les lois formelles du conditionnement, l&rsquo;\u00e9tude neurophysiologique des \u00e9motions et la psychopathologie clinique.<\/p>\n<p>Professeur influent au sein de deux des institutions les plus prestigieuses des \u00c9tats-Unis \u2014 l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard puis l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie \u2014, Solomon a marqu\u00e9 de son empreinte plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs. Ses contributions ne se limitent pas \u00e0 une s\u00e9rie de d\u00e9couvertes empiriques remarquables sur la punition, la peur et l&rsquo;apprentissage par \u00e9vitement. Elles englobent \u00e9galement des synth\u00e8ses th\u00e9oriques magistrales qui continuent de fa\u00e7onner la recherche contemporaine en neurosciences comportementales et en sciences cognitives, telles que la formalisation de la th\u00e9orie des deux processus et, surtout, l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie du processus antagoniste des \u00e9motions, cadre conceptuel majeur pour la compr\u00e9hension des d\u00e9pendances, des passions humaines et des \u00e9quilibres hom\u00e9ostatiques.<\/p>\n<p>Cet article propose une exploration encyclop\u00e9dique et critique de la vie, de l\u2019\u0153uvre exp\u00e9rimentale et de la post\u00e9rit\u00e9 intellectuelle de Richard L. Solomon. \u00c0 travers l&rsquo;analyse de son itin\u00e9raire biographique, de ses d\u00e9couvertes de laboratoire, des d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques qu&rsquo;il a suscit\u00e9s et de l&rsquo;incroyable vivier de talents scientifiques qu&rsquo;il a form\u00e9s, il s&rsquo;agira de mesurer \u00e0 quel point ce chercheur d&rsquo;exception a red\u00e9fini notre conception de la motivation, de l&rsquo;angoisse et de l&rsquo;organisation temporelle des \u00e9tats affectifs.<\/p>\n<h2>1. Introduction et rep\u00e8res biographiques de Richard Lester Solomon (1918-1995)<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines et le contexte historique d&rsquo;une vocation scientifique<\/h3>\n<p>Richard Lester Solomon na\u00eet \u00e0 Boston, dans le Massachusetts, le 2 octobre 1918. Son enfance et son adolescence s&rsquo;enracinent dans un milieu culturel et intellectuel stimulant, typique de la bourgeoisie \u00e9duqu\u00e9e de la Nouvelle-Angleterre. Grandissant pendant la p\u00e9riode troubl\u00e9e de l&rsquo;entre-deux-guerres, marqu\u00e9e par la Grande D\u00e9pression et la mont\u00e9e des tensions g\u00e9opolitiques internationales, le jeune Solomon d\u00e9veloppe tr\u00e8s t\u00f4t une curiosit\u00e9 analytique pr\u00e9coce pour les d\u00e9terminismes r\u00e9gissant les conduites humaines et animales. \u00c0 cette \u00e9poque, la psychologie am\u00e9ricaine vit une m\u00e9tamorphose profonde : le structuralisme introspectif d&rsquo;Edward Titchener s&rsquo;est effondr\u00e9 au profit d&rsquo;un fonctionnalisme pragmatique et, surtout, de la d\u00e9ferlante du b\u00e9haviorisme classique inaugur\u00e9 par John B. Watson.<\/p>\n<p>Toutefois, ce premier b\u00e9haviorisme, souvent rudimentaire et purement descriptif, commence \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler ses apories explicatives face \u00e0 la complexit\u00e9 des conduites d&rsquo;adaptation. Dans les ann\u00e9es 1930, l&rsquo;environnement universitaire am\u00e9ricain bruisse de d\u00e9bats intenses visant \u00e0 d\u00e9passer les associations r\u00e9flexes simples pour formaliser des mod\u00e8les scientifiques plus robustes. Les jeunes esprits scientifiques sont alors confront\u00e9s \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer une psychologie objective capable d&rsquo;int\u00e9grer des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une pr\u00e9cision math\u00e9matique tout en pr\u00e9servant la validit\u00e9 \u00e9cologique des comportements observ\u00e9s. C&rsquo;est dans ce terreau intellectuel en pleine effervescence que na\u00eet la vocation de Solomon.<\/p>\n<p>Fascin\u00e9 par les sciences biologiques et les math\u00e9matiques, le jeune homme refuse les explications sp\u00e9culatives sans fondement empirique. Son orientation vers l&rsquo;\u00e9tude des m\u00e9canismes adaptatifs du comportement r\u00e9pond \u00e0 une double exigence : soumettre les \u00e9tats affectifs \u2014 souvent abandonn\u00e9s aux discours de la m\u00e9taphysique ou de la psychanalyse naissante \u2014 \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve impitoyable du laboratoire, et comprendre comment un organisme parvient \u00e0 survivre au sein d&rsquo;environnements intrins\u00e8quement hostiles, mena\u00e7ants ou impr\u00e9visibles.<\/p>\n<h3>1.2 Vue d&rsquo;ensemble de la trajectoire acad\u00e9mique et institutionnelle<\/h3>\n<p>La trajectoire acad\u00e9mique de Richard Solomon est exemplaire de l&rsquo;excellence institutionnelle am\u00e9ricaine du milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Il entame ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.brown.edu\/\">Universit\u00e9 Brown<\/a>, situ\u00e9e \u00e0 Providence dans l&rsquo;\u00c9tat de Rhode Island. Au sein de ce d\u00e9partement r\u00e9put\u00e9 pour son orthodoxie m\u00e9thodologique, Solomon acquiert les bases de l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale, de la psychophysique et des statistiques comportementales. Il y compl\u00e8te l&rsquo;ensemble de son cursus initial, obtenant son baccalaur\u00e9at universitaire en 1940, sa ma\u00eetrise en 1942, puis, apr\u00e8s les interruptions impos\u00e9es par les imp\u00e9ratifs de la recherche de guerre, son doctorat (Ph.D.) en 1947.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;obtention de son doctorat, son talent d&rsquo;exp\u00e9rimentateur et son acuit\u00e9 conceptuelle lui valent un recrutement imm\u00e9diat \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.harvard.edu\/\">Universit\u00e9 Harvard<\/a>. Il y int\u00e8gre le tout nouveau et novateur D\u00e9partement des relations sociales (<em>Department of Social Relations<\/em>), structure interdisciplinaire cr\u00e9\u00e9e pour briser les cloisons entre psychologie clinique, sociologie, anthropologie et psychologie exp\u00e9rimentale. Solomon y travaille pendant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie comme professeur assistant puis professeur associ\u00e9, dirigeant un laboratoire de recherche animale qui devient l&rsquo;un des centres n\u00e9vralgiques de l&rsquo;apprentissage aversif dans le monde.<\/p>\n<p>En 1960, Richard Solomon accepte une chaire de professeur titulaire au d\u00e9partement de psychologie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.upenn.edu\/\">Universit\u00e9 de Pennsylvanie<\/a> (Penn), \u00e0 Philadelphie. Cette nomination marque l&rsquo;apog\u00e9e institutionnelle de sa carri\u00e8re. Sous son impulsion directe, Penn devient la capitale incontest\u00e9e de la psychologie de l&rsquo;apprentissage et de la motivation. Solomon y re\u00e7oit les distinctions les plus \u00e9lev\u00e9es : nomm\u00e9 professeur titulaire de la chaire James M. Skinner en 1975, il est \u00e9lu \u00e0 la prestigieuse Acad\u00e9mie nationale des sciences des \u00c9tats-Unis (<em>National Academy of Sciences<\/em>) et \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie am\u00e9ricaine des arts et des sciences, consacrant ainsi son statut de ma\u00eetre incontest\u00e9 de la discipline jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s le 12 octobre 1995.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement \u00e9pist\u00e9mologique au sein du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;identit\u00e9 th\u00e9orique de Richard Solomon s&rsquo;inscrit au c\u0153ur du courant n\u00e9o-b\u00e9havioriste, mais avec une coloration singuli\u00e8re qui lui a toujours conf\u00e9r\u00e9 une autonomie remarquable vis-\u00e0-vis des dogmes dominants. Sur le plan philosophique, Solomon adh\u00e8re sans r\u00e9serve au positivisme logique et au b\u00e9haviorisme m\u00e9thodologique : toute proposition th\u00e9orique doit, selon lui, pouvoir \u00eatre op\u00e9rationnalis\u00e9e par des variables ind\u00e9pendantes mesurables et des r\u00e9ponses comportementales objectives. Il r\u00e9cuse les explications mentalistes inv\u00e9rifiables qui r\u00e9introduisent subreptice-ment l&rsquo;homoncule dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Pour autant, Solomon a toujours combattu le b\u00e9haviorisme radical et purement descriptif qui refusait de postuler l&rsquo;existence de variables interm\u00e9diaires ou d&rsquo;\u00e9tats internes. Il consid\u00e9rait que l&rsquo;observation scrupuleuse des manifestations motrices et physiologiques d&rsquo;un organisme exigeait de concevoir des m\u00e9canismes centraux sous-jacents, dot\u00e9s de propri\u00e9t\u00e9s temporelles, dynamiques et hom\u00e9ostatiques propres. Pour lui, l&rsquo;organisme n&rsquo;est pas une simple bo\u00eete noire connectant passivement un stimulus \u00e0 une r\u00e9ponse par l&rsquo;effet m\u00e9canique d&rsquo;une r\u00e9compense.<\/p>\n<p>Cette posture fait de Solomon un pionnier exceptionnel dans l&rsquo;int\u00e9gration des variables motivationnelles et \u00e9motionnelles au sein de la psychologie scientifique. Alors que la majorit\u00e9 des b\u00e9havioristes des ann\u00e9es 1940 et 1950 cantonnaient l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;apprentissage \u00e0 l&rsquo;acquisition d&rsquo;habitudes motrices sous renforcement positif (comme la pression d&rsquo;un levier pour obtenir de la nourriture), Solomon a fait le pari courageux d&rsquo;explorer les \u00e9tats affectifs aversifs \u2014 la peur, l&rsquo;angoisse, la douleur, la d\u00e9ception et le soulagement. Ce faisant, il a pr\u00e9par\u00e9 le terrain pour l&rsquo;av\u00e8nement des neurosciences affectives modernes, d\u00e9montrant que la rigueur exp\u00e9rimentale la plus stricte n&rsquo;\u00e9tait nullement incompatible avec l&rsquo;exploration des dynamiques \u00e9motionnelles complexes.<\/p>\n<h2>2. Formation acad\u00e9mique et influences intellectuelles pr\u00e9coces<\/h2>\n<h3>2.1 Les ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Brown<\/h3>\n<p>La formation intellectuelle de Richard Solomon \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Brown constitue la pierre angulaire de toute son \u0153uvre scientifique future. Dans les ann\u00e9es 1930, le d\u00e9partement de psychologie de Brown est dirig\u00e9 par des esprits rigoureux qui inculquent \u00e0 leurs \u00e9tudiants le m\u00e9pris de l&rsquo;approximation rh\u00e9torique et l&rsquo;amour du dispositif exp\u00e9rimental calibr\u00e9. Deux mentors majeurs vont exercer une influence d\u00e9terminante sur le jeune chercheur : Harold Schlosberg et J. McVicker Hunt. Schlosberg, coauteur d&rsquo;un trait\u00e9 fondamental de psychologie exp\u00e9rimentale, \u00e9tait un expert reconnu des m\u00e9thodes de laboratoire, de l&rsquo;enregistrement sensoriel et de la psychophysiologie des mimiques \u00e9motionnelles. C&rsquo;est aupr\u00e8s de lui que Solomon apprend l&rsquo;art de construire des appareils de mesure sur mesure et de recueillir des trac\u00e9s physiologiques fiables.<\/p>\n<p>Sous la direction bienveillante mais exigeante de ses professeurs, Solomon se consacre initialement \u00e0 des probl\u00e9matiques classiques de la psychophysique et de la perception motrice. Ses premi\u00e8res publications de jeunesse portent sur la discrimination perceptive et la vitesse de r\u00e9action, des th\u00e9matiques o\u00f9 la micro-temporalit\u00e9 des r\u00e9ponses compte au centi\u00e8me de seconde pr\u00e8s. Cette familiarit\u00e9 pr\u00e9coce avec la chronom\u00e9trie des \u00e9v\u00e9nements sensorimoteurs forgera son habitude ind\u00e9l\u00e9bile de toujours analyser le comportement sous l&rsquo;angle de sa trajectoire temporelle pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, J. McVicker Hunt l&rsquo;initie \u00e0 l&rsquo;impact des exp\u00e9riences pr\u00e9coces sur le d\u00e9veloppement des motivations et des \u00e9tats n\u00e9vrotiques chez l&rsquo;animal. Hunt s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mani\u00e8re dont les frustrations subies par des rongeurs durant le sevrage peuvent modifier leurs comportements de stockage \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte. Ces questionnements pr\u00e9parent l&rsquo;esprit de Solomon \u00e0 une synth\u00e8se originale : croiser l&rsquo;extr\u00eame pr\u00e9cision de la psychophysique quantitative avec les enjeux existentiels de la th\u00e9orie de la motivation et de l&rsquo;adaptation \u00e9motionnelle.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;impact des th\u00e9ories de Clark Hull et de B.F. Skinner<\/h3>\n<p>Lors de sa formation doctorale, Solomon se trouve confront\u00e9 aux deux g\u00e9ants qui polarisent alors la recherche comportementale aux \u00c9tats-Unis : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Clark-L-Hull\">Clark L. Hull<\/a> de l&rsquo;Universit\u00e9 Yale et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/B-F-Skinner\">B. F. Skinner<\/a> de l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard. Clark Hull s\u00e9duit initialement Solomon par son ambition formalisatrice. Le syst\u00e8me hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductif de Hull, avec ses postulats math\u00e9matiques, ses variables interm\u00e9diaires quantifi\u00e9es comme la force de l&rsquo;habitude (<em>habit strength<\/em>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"sHr\">$sHr$<\/span>) et la pulsion (<em>drive<\/em>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"D\">$D$<\/span>), r\u00e9sonne profond\u00e9ment avec le go\u00fbt de Solomon pour la rigueur analytique. Cependant, Solomon d\u00e9tecte rapidement la rigidit\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9e du syst\u00e8me hullien, dont les \u00e9quations peinent \u00e0 rendre compte des paradoxes observ\u00e9s dans l&rsquo;apprentissage de l&rsquo;\u00e9vitement et la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;extinction.<\/p>\n<p>Face \u00e0 Skinner, la position de Solomon est celle d&rsquo;un respect critique teint\u00e9 d&rsquo;une franche divergence \u00e9pist\u00e9mologique. Si Solomon admire l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique de la bo\u00eete de Skinner et la puissance de la notion de contingence de renforcement op\u00e9rant, il refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;antith\u00e9orisme radical skinn\u00e9rien. Pour Skinner, l&rsquo;analyse du comportement doit exclure toute inf\u00e9rence relative aux m\u00e9canismes neurobiologiques ou aux \u00e9tats \u00e9motionnels internes non observables, qualifi\u00e9s de fictions explicatives inutiles. Solomon estime au contraire qu&rsquo;ignorer la dynamique interne des \u00e9motions revient \u00e0 se priver du pouvoir explicatif le plus crucial de la psychologie.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, Solomon entreprend de forger une troisi\u00e8me voie. Il entend conserver la pr\u00e9cision empirique et l&rsquo;analyse fonctionnelle des contingences ch\u00e8res \u00e0 Skinner, tout en r\u00e9introduisant la mod\u00e9lisation formelle des \u00e9tats internes inspir\u00e9e de Hull, mais sans le carcan m\u00e9canique de la r\u00e9duction des pulsions primaires. Ce projet int\u00e9grateur l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser de tr\u00e8s pr\u00e8s aux contributions d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Edward-C-Tolman\">Edward Tolman<\/a> concernant les attentes cognitives de l&rsquo;animal, jetant ainsi les bases d&rsquo;une pens\u00e9e non dogmatique pr\u00eate \u00e0 hybrider les meilleures intuitions de son temps.<\/p>\n<h3>2.3 Les contributions scientifiques durant la Seconde Guerre mondiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e en guerre des \u00c9tats-Unis \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1941 bouleverse le calendrier acad\u00e9mique de Richard Solomon. Comme l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9lite scientifique de sa g\u00e9n\u00e9ration, il met ses comp\u00e9tences m\u00e9thodologiques au service de l&rsquo;effort de guerre national. Assign\u00e9 \u00e0 des projets de recherche appliqu\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9gide du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral, Solomon collabore avec des ing\u00e9nieurs, des m\u00e9decins et des officiers militaires au sein de programmes consacr\u00e9s aux facteurs humains (<em>human factors engineering<\/em>).<\/p>\n<p>Ses missions portent sp\u00e9cifiquement sur des questions vitales pour la survie et l&rsquo;efficacit\u00e9 op\u00e9rationnelle des \u00e9quipages militaires : l&rsquo;\u00e9valuation de la vigilance auditive et visuelle des op\u00e9rateurs radar, la coordination motrice complexe chez les pilotes confront\u00e9s \u00e0 des environnements de stress extr\u00eame, et la cin\u00e9tique de la fatigue sous privation de sommeil. Il con\u00e7oit des simulateurs et des protocoles standardis\u00e9s permettant de quantifier la d\u00e9gradation des performances cognitives et sensorielles face \u00e0 des stimuli aversifs intenses, comme le bruit assourdissant des moteurs ou l&rsquo;imminence d&rsquo;une attaque simul\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette parenth\u00e8se guerri\u00e8re n&rsquo;est nullement une perte de temps scientifique pour Solomon. Elle op\u00e8re au contraire comme un puissant catalyseur th\u00e9orique. En observant des soldats et des volontaires r\u00e9agir \u00e0 des situations de tension extr\u00eame, il comprend de mani\u00e8re visc\u00e9rale que l&rsquo;angoisse n&rsquo;est pas un simple \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne mental, mais une force motrice puissante, capable de d\u00e9sorganiser l&rsquo;action ou, au contraire, d&rsquo;induire des apprentissages ultra-rapides, quasi ind\u00e9l\u00e9biles. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode qu&rsquo;il acquiert la certitude que l&rsquo;\u00e9tude scientifique de la peur et de la douleur constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de la compr\u00e9hension du comportement adaptatif.<\/p>\n<h2>3. La p\u00e9riode Harvard : essor du b\u00e9haviorisme exp\u00e9rimental moderne<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;int\u00e9gration au D\u00e9partement des relations sociales<\/h3>\n<p>Fra\u00eechement dipl\u00f4m\u00e9 de Brown en 1947, Richard Solomon est imm\u00e9diatement recrut\u00e9 par l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard pour rejoindre une structure acad\u00e9mique r\u00e9solument avant-gardiste : le D\u00e9partement des relations sociales. Cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&rsquo;initiative du sociologue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Talcott-Parsons\">Talcott Parsons<\/a>, de l&rsquo;anthropologue Clyde Kluckhohn et des psychologues Henry Murray et Gordon Allport, ce d\u00e9partement visait \u00e0 dynamiter les fronti\u00e8res disciplinaires traditionnelles pour forger une science unifi\u00e9e de l&rsquo;action sociale et de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette ruche intellectuelle d&rsquo;une cr\u00e9ativit\u00e9 sans \u00e9gale, Solomon se voit confier la mission de diriger le versant exp\u00e9rimental animal et de repr\u00e9senter la rigueur du laboratoire. Il y c\u00f4toie quotidiennement des personnalit\u00e9s comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Jerome-Bruner\">Jerome Bruner<\/a>, alors en pleine r\u00e9volution de la th\u00e9orie de la perception (le mouvement du <em>New Look<\/em>), ou encore David McClelland. Loin de s&rsquo;isoler dans sa tour d&rsquo;ivoire b\u00e9havioriste, Solomon tire un immense profit de ces interactions transdisciplinaires. Il discute avec Parsons des m\u00e9canismes de contr\u00f4le social et de punition, et avec Murray des soubassements affectifs des besoins humains.<\/p>\n<p>Solomon y \u00e9rige un laboratoire exp\u00e9rimental ultra-moderne, dot\u00e9 d&rsquo;\u00e9quipements \u00e9lectrom\u00e9caniques avanc\u00e9s (relais de programmation, minuteries pr\u00e9cises, g\u00e9n\u00e9rateurs de chocs \u00e9lectriques calibr\u00e9s, enregistreurs \u00e0 rouleau de papier kymographe). Ce laboratoire devient un point de passage oblig\u00e9 pour tous les \u00e9tudiants de Harvard d\u00e9sireux de comprendre comment les concepts abstraits de la th\u00e9orie sociologique ou psychanalytique \u2014 le surmoi, la culpabilit\u00e9, la sanction, l&rsquo;inhibition \u2014 peuvent \u00eatre d\u00e9cortiqu\u00e9s exp\u00e9rimentalement \u00e0 travers l&rsquo;observation d&rsquo;animaux soumis \u00e0 des r\u00e8gles environnementales strictement contr\u00f4l\u00e9es.<\/p>\n<h3>3.2 Les premi\u00e8res investigations syst\u00e9matiques sur la punition<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chantiers th\u00e9oriques les plus retentissants inaugur\u00e9s par Solomon \u00e0 Harvard concerne la psychologie de la punition. \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1940, le dogme en vigueur dans la psychologie am\u00e9ricaine, largement impos\u00e9 par les \u00e9crits de Skinner (notamment dans son c\u00e9l\u00e8bre ouvrage <em>The Behavior of Organisms<\/em>), stipulait que la punition constituait un moyen inefficace et transitoire de modifier le comportement. Selon la th\u00e8se skinn\u00e9rienne, l&rsquo;application d&rsquo;un stimulus aversif n&rsquo;\u00e9limine pas l&rsquo;habitude motrice ; elle ne fait que la supprimer temporairement en induisant un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9motion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, le comportement puni r\u00e9apparaissant invariablement d\u00e8s lors que la menace de la punition est lev\u00e9e.<\/p>\n<p>Solomon refuse cette g\u00e9n\u00e9ralisation h\u00e2tive. Avec ses collaborateurs, il entreprend une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9riences novatrices et syst\u00e9matiques sur des mod\u00e8les animaux pour diss\u00e9quer les param\u00e8tres d&rsquo;efficacit\u00e9 de la punition. Il d\u00e9montre avec une clart\u00e9 \u00e9clatante que la pr\u00e9tendue inefficacit\u00e9 de la punition n&rsquo;\u00e9tait que le reflet de dispositifs exp\u00e9rimentaux mal con\u00e7us, o\u00f9 l&rsquo;intensit\u00e9 du stimulus aversif \u00e9tait trop faible ou, surtout, o\u00f9 la contigu\u00eft\u00e9 temporelle \u00e9tait d\u00e9ficiente.<\/p>\n<p>Dans des protocoles remarquablement contr\u00f4l\u00e9s, Solomon d\u00e9montre qu&rsquo;une punition appliqu\u00e9e imm\u00e9diatement au moment pr\u00e9cis de l&rsquo;initiation de la r\u00e9ponse (punition pr\u00e9coce) supprime durablement et de fa\u00e7on quasi irr\u00e9versible le comportement prohib\u00e9, sans n\u00e9cessiter de r\u00e9application ult\u00e9rieure. En revanche, si la punition intervient quelques secondes seulement apr\u00e8s la compl\u00e9tion de l&rsquo;acte (punition tardive), l&rsquo;animal manifeste de la peur et de la d\u00e9tresse physiologique mais continue de commettre la r\u00e9ponse prohib\u00e9e lors des sessions ult\u00e9rieures. Par ces travaux pionniers sur la suppression conditionn\u00e9e et la temporalit\u00e9 du ch\u00e2timent, Solomon r\u00e9habilite l&rsquo;\u00e9tude scientifique de la punition et jette les bases de son int\u00e9gration raisonn\u00e9e dans les protocoles \u00e9ducatifs et cliniques.<\/p>\n<h3>3.3 L&rsquo;\u00e9mergence des paradigmes d&rsquo;apprentissage aversif<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de la punition directe, Solomon concentre ses efforts sur l&rsquo;architecture de l&rsquo;apprentissage aversif par \u00e9vitement. Pour ce faire, il perfectionne un dispositif exp\u00e9rimental qui va devenir un classique absolu de la psychologie mondiale : la bo\u00eete de navette (<em>shuttle-box<\/em>). Ce dispositif se compose d&rsquo;un compartiment divis\u00e9 en deux zones communicantes par une barri\u00e8re ajustable. L&rsquo;animal y est plac\u00e9 face \u00e0 une s\u00e9quence temporelle rigide : un stimulus conditionnel neutre (par exemple, un son ou une lumi\u00e8re) est d\u00e9clench\u00e9 ; si l&rsquo;animal ne saute pas par-dessus la barri\u00e8re dans un d\u00e9lai imparti (souvent dix secondes), une d\u00e9charge \u00e9lectrique douloureuse mais non traumatique est administr\u00e9e au plancher grillag\u00e9 de son compartiment (stimulus inconditionnel).<\/p>\n<p>Solomon ne se contente pas d&rsquo;enregistrer de simples r\u00e9ussites ou \u00e9checs. Il analyse avec une m\u00e9ticulosit\u00e9 chirurgicale les micro-latences de r\u00e9ponse au milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s, ainsi que les postures de l&rsquo;animal. Il observe comment l&rsquo;animal passe d&rsquo;une r\u00e9ponse de fuite purement r\u00e9active (l&rsquo;animal saute apr\u00e8s avoir re\u00e7u le choc pour interrompre la douleur) \u00e0 une r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement authentiquement proactive (l&rsquo;animal saute d\u00e8s l&rsquo;apparition du signal lumineux, \u00e9vitant ainsi totalement le moindre choc).<\/p>\n<p>Ce basculement comportemental pose une \u00e9nigme th\u00e9orique colossale qui va hanter Solomon pendant des d\u00e9cennies : comment un \u00e9v\u00e9nement qui ne se produit pas (le choc \u00e9vit\u00e9) peut-il servir de renfor\u00e7ateur pour consolider et maintenir ind\u00e9finiment une habitude motrice ? Pour documenter ce myst\u00e8re, Solomon enregistre simultan\u00e9ment les variables physiologiques de l&rsquo;animal \u2014 rythme respiratoire, vocalises, tonus musculaire et d\u00e9f\u00e9cation. Ces investigations minutieuses r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;anticipation du danger r\u00e9organise profond\u00e9ment l&rsquo;\u00e9conomie biologique de l&rsquo;organisme bien avant que la d\u00e9cision motrice d&rsquo;\u00e9vitement ne soit ex\u00e9cut\u00e9e.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;installation \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie et le rayonnement du laboratoire<\/h2>\n<h3>4.1 Cr\u00e9ation d&rsquo;un p\u00f4le d&rsquo;excellence en apprentissage animal<\/h3>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e de Richard Solomon \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie en 1960 marque un tournant historique pour cette institution. Philadelphie s&rsquo;impose alors rapidement comme le sanctuaire mondial du b\u00e9haviorisme exp\u00e9rimental sophistiqu\u00e9. Solomon re\u00e7oit des moyens logistiques consid\u00e9rables pour b\u00e2tir des infrastructures de recherche psychobiologique \u00e0 la pointe de l&rsquo;\u00e9poque. Il y fait installer des pi\u00e8ces insonoris\u00e9es, des syst\u00e8mes de conditionnement enti\u00e8rement automatis\u00e9s par relais logiques programmables, et des \u00e9quipements d&rsquo;enregistrement polygraphique continu.<\/p>\n<p>Mais plus encore que le mat\u00e9riel, c&rsquo;est l&rsquo;extraordinaire climat intellectuel instaur\u00e9 par Solomon qui attire les esprits les plus brillants du continent. Solomon poss\u00e8de une personnalit\u00e9 magn\u00e9tique alliant une courtoisie aristocratique \u00e0 une franchise intellectuelle totale. Dans son laboratoire, les hi\u00e9rarchies acad\u00e9miques traditionnelles sont abolies lors des r\u00e9unions hebdomadaires du laboratoire (<em>lab meetings<\/em>). \u00c9tudiants d\u00e9butants et sommit\u00e9s scientifiques s&rsquo;affrontent d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal autour de tableaux noirs, soumettant chaque hypoth\u00e8se et chaque courbe exp\u00e9rimentale \u00e0 un examen critique d&rsquo;une intransigeance absolue.<\/p>\n<p>Cette atmosph\u00e8re de bouillonnement intellectuel et de d\u00e9vouement monacal \u00e0 la preuve empirique transforme le laboratoire de Penn en une v\u00e9ritable p\u00e9pini\u00e8re de talents. Les \u00e9tudiants de Solomon n&rsquo;apprennent pas seulement \u00e0 concevoir des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une rigueur sans faille ; ils apprennent \u00e0 traquer les anomalies empiriques, \u00e0 ch\u00e9rir les r\u00e9sultats inattendus qui contredisent les th\u00e9ories \u00e9tablies plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 les balayer sous le tapis. C&rsquo;est dans ce cadre institutionnel privil\u00e9gi\u00e9 que vont na\u00eetre quelques-unes des plus spectaculaires r\u00e9volutions conceptuelles de la psychologie d&rsquo;apr\u00e8s-guerre.<\/p>\n<h3>4.2 Les collaborations avec Robert Rescorla et David Premack<\/h3>\n<p>Durant cette p\u00e9riode b\u00e9nie \u00e0 Penn, le d\u00e9partement r\u00e9unit un ar\u00e9opage exceptionnel de th\u00e9oriciens du comportement. Parmi eux, de jeunes chercheurs dont les noms entreront dans l&rsquo;histoire universelle de la science, notamment <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychologicalscience.org\/observer\/in-appreciation-robert-rescorla\">Robert A. Rescorla<\/a> et David Premack. Solomon interagit intens\u00e9ment avec Rescorla, son ancien \u00e9tudiant devenu son coll\u00e8gue. Leurs discussions passionn\u00e9es portent sur la nature v\u00e9ritable de l&rsquo;apprentissage pavlovien. Alors que le monde acad\u00e9mique croyait encore que le conditionnement reposait sur la simple contigu\u00eft\u00e9 temporelle (l&rsquo;association passive entre deux stimuli pr\u00e9sent\u00e9s au m\u00eame moment), Rescorla, stimul\u00e9 par les exigences conceptuelles de Solomon, d\u00e9veloppe son mod\u00e8le r\u00e9volutionnaire de la contingence statistique et de la valeur informative du signal.<\/p>\n<p>Ces \u00e9changes m\u00e8neront directement aux pr\u00e9misses du c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le math\u00e9matique d&rsquo;apprentissage associatif de Rescorla-Wagner (1972). Solomon apporte \u00e0 ces d\u00e9bats son sens aigu de la dynamique temporelle et des \u00e9tats aversifs. Dans le m\u00eame temps, les travaux de David Premack sur la hi\u00e9rarchie des renfor\u00e7ateurs (le principe de Premack, selon lequel une activit\u00e9 \u00e0 haute probabilit\u00e9 d&rsquo;occurrence peut servir de renfor\u00e7ateur \u00e0 une activit\u00e9 \u00e0 faible probabilit\u00e9) enrichissent consid\u00e9rablement les perspectives du laboratoire.<\/p>\n<p>Solomon encourage une fertilisation crois\u00e9e permanente entre ces visions : comment les principes op\u00e9rants de Premack s&rsquo;articulent-ils avec les conditionnements aversifs pavloviens ? Comment l&rsquo;informationnel modifie-t-il l&rsquo;\u00e9motionnel ? Cette synergie permanente entre protocoles classiques et op\u00e9rants conf\u00e8re au groupe de recherche de Penn une avance th\u00e9orique colossale sur l&rsquo;ensemble de leurs pairs internationaux.<\/p>\n<h3>4.3 Le r\u00f4le du laboratoire dans le tournant cognitivo-comportemental<\/h3>\n<p>Bien que profond\u00e9ment enracin\u00e9 dans la tradition m\u00e9thodologique b\u00e9havioriste, le laboratoire de Richard Solomon a paradoxalement jou\u00e9 le r\u00f4le d&rsquo;un cheval de Troie majeur dans l&rsquo;av\u00e8nement de la r\u00e9volution cognitive au sein de la psychologie animale. Au cours des ann\u00e9es 1960 et 1970, Solomon et ses prot\u00e9g\u00e9s se heurtent de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des r\u00e9gularit\u00e9s empiriques que le strict mod\u00e8le associationniste Stimulus-R\u00e9ponse (S-R) m\u00e9canique est incapable d&rsquo;\u00e9lucider sans recourir \u00e0 des contorsions th\u00e9oriques intenables.<\/p>\n<p>L&rsquo;observation constante de la mani\u00e8re dont les animaux calculent des probabilit\u00e9s d&rsquo;occurrence du choc, d\u00e9veloppent des attentes structur\u00e9es face \u00e0 l&rsquo;environnement, ou \u00e9valuent le degr\u00e9 de contr\u00f4labilit\u00e9 d&rsquo;une situation de d\u00e9tresse contraint le laboratoire \u00e0 franchir le Rubicon conceptuel. Solomon accepte avec enthousiasme l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;organisme animal ne se contente pas de r\u00e9agir \u00e0 des stimuli : il forme des repr\u00e9sentations internes complexes de son environnement et des relations causales qui le gouvernent.<\/p>\n<p>En l\u00e9gitimant scientifiquement l&rsquo;usage de concepts tels que l&rsquo;expectative, la pr\u00e9visibilit\u00e9, le sentiment de contr\u00f4le ou la m\u00e9moire prospective au sein de dispositifs exp\u00e9rimentaux ultra-rigoureux, Solomon a permis une transition sans heurts et \u00e9pist\u00e9mologiquement fond\u00e9e du b\u00e9haviorisme orthodoxe vers un cognitivisme comportemental robuste. Cette \u00e9volution a red\u00e9fini le paysage intellectuel de la psychologie am\u00e9ricaine, conf\u00e9rant aux sciences du comportement une cr\u00e9dibilit\u00e9 nouvelle face aux assauts de la linguistique chomskienne et de l&rsquo;informatique naissante.<\/p>\n<h2>5. Les recherches fondamentales sur l&rsquo;apprentissage par \u00e9vitement<\/h2>\n<h3>5.1 Le paradigme du conditionnement d&rsquo;\u00e9vitement actif<\/h3>\n<p>Les investigations men\u00e9es par Richard Solomon avec ses collaborateurs, en particulier Lyman Wynne, sur le conditionnement d&rsquo;\u00e9vitement actif demeurent parmi les pages les plus c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale. Utilisant des chiens entra\u00een\u00e9s dans la fameuse bo\u00eete de navette \u00e0 deux compartiments, Solomon documente avec une pr\u00e9cision clinique la chronologie de l&rsquo;acquisition de la r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement. Le dispositif est implacable : un son retentit pendant dix secondes. Si le chien saute la barri\u00e8re pendant cet intervalle, le signal s&rsquo;arr\u00eate imm\u00e9diatement et aucun choc n&rsquo;est d\u00e9livr\u00e9. Si le chien reste immobile, un choc t\u00e9tanisant de haute intensit\u00e9 traverse la grille jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;animal saute de panique dans l&rsquo;autre compartiment.<\/p>\n<p>Lors des premiers essais, l&rsquo;animal manifeste une d\u00e9sorganisation comportementale totale : hurlements, salivation profuse, miction, d\u00e9f\u00e9cation et tentatives d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es d&rsquo;escalade. La premi\u00e8re fuite n&rsquo;intervient souvent qu&rsquo;apr\u00e8s plusieurs secondes d&rsquo;\u00e9lectrisation continue. Mais tr\u00e8s vite, une r\u00e9gularit\u00e9 frappante \u00e9merge : en l&rsquo;espace de seulement quelques essais, l&rsquo;animal comprend le signal d&rsquo;avertissement. La latence de saut diminue de mani\u00e8re exponentielle.<\/p>\n<p>Le chien cesse alors d&rsquo;\u00eatre une victime r\u00e9active pour devenir un acteur proactif. Il saute par-dessus la barri\u00e8re au bout de deux ou trois secondes seulement apr\u00e8s le d\u00e9but du son, \u00e9vitant syst\u00e9matiquement la moindre d\u00e9charge. En quelques s\u00e9ances, l&rsquo;animal parvient \u00e0 un taux de r\u00e9ussite de 100 %. C&rsquo;est ici que l&rsquo;\u00e9nigme scientifique se cristallise : une fois que le chien a appris \u00e0 \u00e9viter le choc, il ne re\u00e7oit plus jamais de d\u00e9charge \u00e9lectrique. D\u00e8s lors, pourquoi le comportement ne s&rsquo;\u00e9teint-il pas ? Selon la loi fondamentale de l&rsquo;apprentissage \u00e9nonc\u00e9e par Edward Thorndike et raffin\u00e9e par Hull et Skinner, un comportement non renforc\u00e9 par un stimulus primaire doit in\u00e9vitablement s&rsquo;affaiblir et dispara\u00eetre. Or, l&rsquo;\u00e9vitement solomonien refuse d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 cette loi.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;extinction impossible et le ph\u00e9nom\u00e8ne de chronicit\u00e9<\/h3>\n<p>Poussant l&rsquo;investigation jusqu&rsquo;\u00e0 ses limites m\u00e9thodologiques, Solomon et Wynne d\u00e9cident de tester la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;extinction de cette r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement. Ils d\u00e9connectent d\u00e9finitivement le g\u00e9n\u00e9rateur de choc \u00e9lectrique de l&rsquo;appareil sans que les animaux ne le sachent. Ils soumettent ensuite les chiens \u00e0 des centaines, voire des milliers d&rsquo;essais cons\u00e9cutifs en leur pr\u00e9sentant simplement le signal sonore d&rsquo;avertissement.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat obtenu par Solomon sid\u00e8re la communaut\u00e9 scientifique internationale : les chiens continuent inlassablement de sauter par-dessus la barri\u00e8re d\u00e8s l&rsquo;audition du signal, essai apr\u00e8s essai, jour apr\u00e8s jour, sans le moindre fl\u00e9chissement. Certains animaux effectuent plus de six cents sauts cons\u00e9cutifs sans jamais recevoir le moindre choc, manifestant une vitesse de r\u00e9action qui ne fait que s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rer au lieu de ralentir. L&rsquo;extinction spontan\u00e9e semble litt\u00e9ralement impossible. Ce comportement d&rsquo;\u00e9vitement pr\u00e9sente toutes les caract\u00e9ristiques d&rsquo;une habitude motrice compulsive et chronique, totalement imperm\u00e9able aux nouvelles r\u00e9alit\u00e9s objectives d&rsquo;un environnement d\u00e9sormais sans danger.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette impasse empirique, Solomon imagine une intervention exp\u00e9rimentale radicale : l&rsquo;inondation (<em>flooding<\/em>), ou pr\u00e9vention de la r\u00e9ponse. Les chercheurs verrouillent une vitre transparente au-dessus de la barri\u00e8re, emp\u00eachant physiquement l&rsquo;animal de sauter lorsqu&rsquo;il entend le signal d&rsquo;avertissement. Forc\u00e9 de demeurer dans le compartiment en pr\u00e9sence du stimulus mena\u00e7ant, l&rsquo;animal manifeste initialement une terreur paroxystique. Mais au terme d&rsquo;une exposition prolong\u00e9e au son sans qu&rsquo;aucun choc ne vienne le frapper, la peur commence enfin \u00e0 d\u00e9cro\u00eetre par habituation biologique. Lorsque la barri\u00e8re est d\u00e9bloqu\u00e9e lors des sessions suivantes, le chien ne saute plus : l&rsquo;inondation a bris\u00e9 la chronicit\u00e9. Cette d\u00e9couverte constituera l&rsquo;acte de naissance direct de l&rsquo;une des techniques psychoth\u00e9rapeutiques les plus efficaces de la psychiatrie moderne : l&rsquo;exposition avec pr\u00e9vention de la r\u00e9ponse (EPR), pilier du traitement des phobies et du trouble obsessionnel-compulsif (TOC).<\/p>\n<h3>5.3 Les corr\u00e9lats v\u00e9g\u00e9tatifs et moteurs de la peur conditionn\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour percer le secret de ce maintien sans fin de l&rsquo;\u00e9vitement, Richard Solomon entreprend d&rsquo;enregistrer les variables autonomes et neurov\u00e9g\u00e9tatives des animaux durant les diff\u00e9rentes phases de l&rsquo;apprentissage. \u00c9quipant ses sujets de capteurs \u00e9lectrocardiographiques pour monitorer la fr\u00e9quence cardiaque battement par battement et mesurant la conductance cutan\u00e9e (r\u00e9ponse \u00e9lectrodermale), Solomon fait une d\u00e9couverte stup\u00e9fiante qui vient contredire le bon sens intuitif.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l&rsquo;entra\u00eenement, lors des premiers essais d&rsquo;\u00e9vitement, la pr\u00e9sentation du signal sonore provoque une tachycardie massive et brutale : le c\u0153ur de l&rsquo;animal s&#8217;emballe, traduisant un \u00e9tat de peur panique v\u00e9g\u00e9tative intense avant l&rsquo;ex\u00e9cution du saut. Mais \u00e0 mesure que l&rsquo;\u00e9vitement devient fluide, automatique et parfaitement ma\u00eetris\u00e9 au fil des centaines d&rsquo;essais r\u00e9ussis, les trac\u00e9s physiologiques changent radicalement de nature. L&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de la fr\u00e9quence cardiaque dispara\u00eet presque totalement lors de la pr\u00e9sentation du son !<\/p>\n<p>Solomon met ainsi en \u00e9vidence une dissociation temporelle et fonctionnelle spectaculaire entre l&rsquo;\u00e9motion v\u00e9g\u00e9tative et l&rsquo;action motrice instrumentale. Le chien bien entra\u00een\u00e9 saute par-dessus la barri\u00e8re avec une nonchalance apparente, sans manifester la moindre acc\u00e9l\u00e9ration cardiaque ni le moindre signe visc\u00e9ral d&rsquo;angoisse. Solomon formule alors une conclusion th\u00e9orique d&rsquo;une profondeur inou\u00efe : la r\u00e9ponse motrice d&rsquo;\u00e9vitement est devenue tellement rapide et pr\u00e9coce qu&rsquo;elle court-circuite l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux sympathique autonome. L&rsquo;animal n&rsquo;a plus besoin d&rsquo;avoir peur pour agir ; il agit pr\u00e9cis\u00e9ment pour ne pas avoir peur. L&rsquo;acte instrumental fonctionne comme un bouclier prophylactique emp\u00eachant l&rsquo;\u00e9mergence m\u00eame du signal v\u00e9g\u00e9tatif de panique.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie des deux processus de l&rsquo;\u00e9vitement et ses r\u00e9visions critiques<\/h2>\n<h3>6.1 La formalisation de la Two-Process Theory de Mowrer-Solomon<\/h3>\n<p>Pour donner un cadre th\u00e9orique unifi\u00e9 \u00e0 ces observations prodigieuses, Richard Solomon s&#8217;empare des intuitions initiales d\u00e9velopp\u00e9es par Orval Hobart Mowrer et formalise ce qui restera dans les annales de la psychologie sous le nom de th\u00e9orie des deux processus (<em>Two-Process Theory<\/em>). Cette th\u00e9orie postule que l&rsquo;apprentissage par \u00e9vitement n&rsquo;est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne unitaire, mais r\u00e9sulte de l&rsquo;articulation s\u00e9quentielle et symbiotique de deux m\u00e9canismes d&rsquo;apprentissage qualitativement distincts :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le premier processus (pavlovien ou classique) :<\/strong> Par contigu\u00eft\u00e9 temporelle r\u00e9p\u00e9t\u00e9e entre le stimulus conditionnel neutre (son\/lumi\u00e8re) et le stimulus inconditionnel aversif (choc \u00e9lectrique), le signal d&rsquo;avertissement acquiert des propri\u00e9t\u00e9s aversives conditionn\u00e9es. Il devient un d\u00e9clencheur direct d&rsquo;une r\u00e9action \u00e9motionnelle centrale de peur (peur conditionn\u00e9e).<\/li>\n<li><strong>Le second processus (op\u00e9rant ou skinn\u00e9rien) :<\/strong> L&rsquo;animal cherche \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 cet \u00e9tat interne de peur intol\u00e9rable. L&rsquo;ex\u00e9cution de la r\u00e9ponse motrice (le saut par-dessus la barri\u00e8re) met imm\u00e9diatement fin au stimulus d&rsquo;avertissement mena\u00e7ant. Cette interruption du signal entra\u00eene une r\u00e9duction abrupte de la peur interne, \u00e9prouv\u00e9e biologiquement comme un soulagement (<em>relief<\/em>).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ce mod\u00e8le d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance formelle \u00e9blouissante, la r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement n&rsquo;est pas renforc\u00e9e par l&rsquo;absence d&rsquo;un choc futur (ce qui violerait le principe de causalit\u00e9 physique, un \u00e9v\u00e9nement futur ne pouvant causer une action pr\u00e9sente), mais par la r\u00e9duction pr\u00e9sente et imm\u00e9diate de l&rsquo;\u00e9tat de peur conditionn\u00e9e provoqu\u00e9 par le signal. Le soulagement agit comme un puissant renfor\u00e7ateur n\u00e9gatif. Cette construction intellectuelle a constitu\u00e9 le socle th\u00e9orique de l&rsquo;ensemble de la th\u00e9rapie comportementale naissante dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, fournissant enfin une explication rationnelle aux conduites d&rsquo;\u00e9chappement n\u00e9vrotiques d\u00e9crites par la psychiatrie clinique.<\/p>\n<h3>6.2 Les apories empiriques du mod\u00e8le classique<\/h3>\n<p>Cependant, en homme de science scrupuleux, Richard Solomon ne tarde pas \u00e0 identifier les failles internes de sa propre construction th\u00e9orique. Si la th\u00e9orie des deux processus explique magnifiquement l&rsquo;acquisition de la r\u00e9ponse, elle bute violemment sur le probl\u00e8me de sa chronicit\u00e9 et de son extinction impossible. Selon le mod\u00e8le formel de Mowrer et Solomon, une boucle logique circulaire et autodestructrice devrait in\u00e9vitablement se produire :<\/p>\n<p>Si l&rsquo;animal \u00e9vite continuellement le choc avec succ\u00e8s, le stimulus conditionnel (le son) n&rsquo;est plus jamais suivi du stimulus inconditionnel (le choc). Par cons\u00e9quent, selon les lois fondamentales du conditionnement pavlovien, la peur conditionn\u00e9e d\u00e9clench\u00e9e par le son devrait s&rsquo;\u00e9teindre progressivement. Mais si la peur s&rsquo;\u00e9teint, il n&rsquo;y a plus de peur interne \u00e0 r\u00e9duire lorsque l&rsquo;animal saute. Priv\u00e9e de son renfor\u00e7ateur n\u00e9gatif (la r\u00e9duction de la peur), la r\u00e9ponse motrice de saut devrait \u00e0 son tour s&rsquo;\u00e9teindre inexorablement. L&rsquo;animal devrait alors cesser d&rsquo;\u00e9viter, recevoir \u00e0 nouveau un choc, r\u00e9apprendre la peur, et osciller \u00e9ternellement dans un cycle d&rsquo;extinction et de r\u00e9acquisition.<\/p>\n<p>Or, rien de tel n&rsquo;est observ\u00e9 au laboratoire : les chiens continuent de sauter ind\u00e9finiment avec des latences de plus en plus courtes, tout en manifestant, comme l&rsquo;ont prouv\u00e9 les enregistrements polygraphiques, une absence quasi totale de peur v\u00e9g\u00e9tative mesurable. Des coll\u00e8gues \u00e9minents, dont Martin Seligman, Douglas Johnston et Richard Herrnstein, adressent des critiques f\u00e9roces \u00e0 la th\u00e9orie classique, pointant la dissociation totale entre la cin\u00e9tique de l&rsquo;extinction autonome et la persistance motrice instrumentale. Le mod\u00e8le classique des deux processus se trouve dans une impasse \u00e9pist\u00e9mologique majeure.<\/p>\n<h3>6.3 Les r\u00e9visions th\u00e9oriques introduites par Solomon et Wynne<\/h3>\n<p>Pour sauver l&rsquo;\u00e9difice tout en rendant compte des donn\u00e9es empiriques contradictoires, Richard Solomon et Lyman Wynne formulent au milieu des ann\u00e9es 1950 une r\u00e9vision th\u00e9orique audacieuse connue sous le nom de principe de conservation de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 (<em>anxiety conservation hypothesis<\/em>). Cette hypoth\u00e8se stipule que la rapidit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale de la r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement chez l&rsquo;animal expert prot\u00e8ge le signal d&rsquo;avertissement contre sa propre extinction pavlovienne.<\/p>\n<p>L&rsquo;argumentation de Solomon est d&rsquo;une remarquable subtilit\u00e9 : pour qu&rsquo;une extinction pavlovienne ait lieu, il ne suffit pas que le choc soit absent, il faut imp\u00e9rativement que l&rsquo;organisme soit expos\u00e9 au stimulus conditionnel de mani\u00e8re suffisamment prolong\u00e9e pour faire l&rsquo;exp\u00e9rience cognitive et physiologique de l&rsquo;absence de danger. Or, lorsque le chien saute au bout d&rsquo;une fraction de seconde seulement apr\u00e8s le d\u00e9clenchement du son, il interrompt le signal quasi instantan\u00e9ment. L&rsquo;exposition au stimulus est tellement fugitive que le processus d&rsquo;extinction n&rsquo;a mat\u00e9riellement pas le temps biologique de s&rsquo;enclencher. La trace mn\u00e9sique de la peur demeure ainsi intacte et congel\u00e9e au niveau central, conserv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;abri de toute r\u00e9\u00e9valuation par l&rsquo;action ultra-rapide de l&rsquo;animal.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Solomon affine la th\u00e9orie en introduisant le concept de signaux de s\u00e9curit\u00e9 acquis (<em>safety signals<\/em>). L&rsquo;acte d&rsquo;\u00e9vitement ne fait pas que couper le signal de danger : il propulse l&rsquo;animal dans un environnement kinesth\u00e9sique et visuel protecteur, dont les stimuli proprioceptifs et sensoriels acqui\u00e8rent des propri\u00e9t\u00e9s inhibitrices conditionn\u00e9es de la peur. Cette bascule conceptuelle fait glisser la pens\u00e9e de Solomon d&rsquo;une vision purement r\u00e9active de la r\u00e9duction de tension vers une conception syst\u00e9mique de r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique o\u00f9 l&rsquo;organisme arbitre dynamiquement entre zones de p\u00e9ril et zones de sanctuaire.<\/p>\n<h2>7. La gen\u00e8se du concept d&rsquo;impuissance acquise aux c\u00f4t\u00e9s de ses disciples<\/h2>\n<h3>7.1 La d\u00e9couverte fortuite du ph\u00e9nom\u00e8ne de Learned Helplessness<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au c\u0153ur du laboratoire de Richard Solomon \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie, au milieu des ann\u00e9es 1960, que survient l&rsquo;une des d\u00e9couvertes les plus r\u00e9volutionnaires et influentes de toute l&rsquo;histoire de la psychiatrie et de la psychologie contemporaines : celle de l&rsquo;impuissance apprise ou acquise (<em>learned helplessness<\/em>). Cette perc\u00e9e majeure na\u00eet, comme souvent en science, d&rsquo;un \u00e9chec exp\u00e9rimental tout \u00e0 fait impr\u00e9vu.<\/p>\n<p>Un jeune doctorant talentueux, J. Bruce Overmier, travaille sous la supervision \u00e9troite de Solomon sur des protocoles de transfert entre conditionnement pavlovien et conditionnement instrumental. L&rsquo;objectif initial est d&rsquo;\u00e9tudier comment l&rsquo;exposition pr\u00e9alable \u00e0 des chocs \u00e9lectriques in\u00e9luctables sous contention pavlovienne affecte l&rsquo;apprentissage ult\u00e9rieur d&rsquo;une r\u00e9ponse d&rsquo;\u00e9vitement actif dans la shuttle-box. \u00c0 la surprise et \u00e0 la consternation initiale des chercheurs, les chiens pr\u00e9alablement soumis \u00e0 des chocs auxquels ils ne pouvaient physiquement pas \u00e9chapper se r\u00e9v\u00e8lent totalement incapables d&rsquo;apprendre la t\u00e2che d&rsquo;\u00e9vitement dans le second appareil.<\/p>\n<p>Alors qu&rsquo;un chien na\u00eff ordinaire apprend tr\u00e8s vite \u00e0 sauter la barri\u00e8re pour fuir la d\u00e9charge d\u00e8s les premiers essais, les chiens conditionn\u00e9s par Overmier et Solomon r\u00e9agissent de mani\u00e8re tragique : apr\u00e8s quelques soubresauts initiaux d\u00e9sordonn\u00e9s durant les premi\u00e8res secondes de choc, l&rsquo;animal renonce purement et simplement. Il s&rsquo;allonge passivement sur la grille \u00e9lectrifi\u00e9e, g\u00e9mit doucement et subit passivement d&rsquo;interminables minutes de choc douloureux sans faire le moindre geste pour franchir la barri\u00e8re basse qui suffirait pourtant \u00e0 le sauver. L&rsquo;exp\u00e9rience traumatisante pr\u00e9alable d&rsquo;incontr\u00f4labilit\u00e9 a d\u00e9truit la capacit\u00e9 naturelle d&rsquo;adaptation de l&rsquo;animal.<\/p>\n<h3>7.2 Le r\u00f4le d\u00e9terminant de Martin Seligman sous la supervision de Solomon<\/h3>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu&rsquo;entre en sc\u00e8ne un autre jeune doctorant de g\u00e9nie au sein du laboratoire de Penn : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Martin-Seligman\">Martin E. P. Seligman<\/a>. Frapp\u00e9 par la port\u00e9e conceptuelle de cette anomalie exp\u00e9rimentale, Seligman, avec le soutien m\u00e9thodologique et l&rsquo;autorit\u00e9 institutionnelle de Richard Solomon, entreprend de syst\u00e9matiser la d\u00e9monstration empirique du ph\u00e9nom\u00e8ne. Pour \u00e9liminer tout artefact exp\u00e9rimental li\u00e9 \u00e0 la fatigue, \u00e0 la quantit\u00e9 brute de stimulation aversive ou \u00e0 des l\u00e9sions tissulaires, Solomon et Seligman perfectionnent le fameux protocole triadique, devenu la r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9thodologique universelle en mati\u00e8re d&rsquo;\u00e9tude du stress :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le groupe contr\u00f4le (\u00e9chappement possible) :<\/strong> Les animaux re\u00e7oivent des chocs \u00e9lectriques mais disposent d&rsquo;un levier sur lequel appuyer avec le museau pour couper imm\u00e9diatement le courant. Ils exercent un contr\u00f4le instrumental direct sur l&rsquo;aversivit\u00e9 de l&rsquo;environnement.<\/li>\n<li><strong>Le groupe appari\u00e9 ou \u00ab\u00a0yoked\u00a0\u00bb (incontr\u00f4labilit\u00e9 pure) :<\/strong> Chaque animal de ce groupe est connect\u00e9 \u00e9lectriquement en parall\u00e8le \u00e0 un animal du premier groupe. Il re\u00e7oit exactement la m\u00eame intensit\u00e9, la m\u00eame dur\u00e9e et le m\u00eame nombre de chocs, au milli\u00e8me de seconde pr\u00e8s, que son partenaire. Cependant, ses propres actions n&rsquo;ont absolument aucun effet sur le choc : le courant ne s&rsquo;arr\u00eate que lorsque l&rsquo;animal du premier groupe active son levier. L&rsquo;animal subit une impr\u00e9visibilit\u00e9 et une incontr\u00f4labilit\u00e9 totales.<\/li>\n<li><strong>Le groupe na\u00eff :<\/strong> Les animaux sont simplement plac\u00e9s dans l&rsquo;appareil sans recevoir aucun choc.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le lendemain, les trois groupes sont test\u00e9s dans la bo\u00eete de navette pour un apprentissage standard d&rsquo;\u00e9vitement. Les r\u00e9sultats supervis\u00e9s par Solomon sont sans appel : les animaux du groupe contr\u00f4le et du groupe na\u00eff apprennent l&rsquo;\u00e9vitement sans aucune difficult\u00e9. En revanche, les animaux du groupe appari\u00e9 manifestent une prostration compl\u00e8te et une incapacit\u00e9 tragique \u00e0 initier la moindre action de sauvetage. Solomon et Seligman apportent ainsi la preuve irr\u00e9futable que le d\u00e9ficit ne r\u00e9sulte pas du choc physique en lui-m\u00eame (puisque les groupes 1 et 2 ont re\u00e7u exactement la m\u00eame dose physique d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9), mais de l&rsquo;apprentissage cognitif que l&rsquo;action est totalement ind\u00e9pendante du r\u00e9sultat (non-contingence). Le sujet a appris qu&rsquo;il \u00e9tait impuissant.<\/p>\n<h3>7.3 Les prolongements cliniques vers la d\u00e9pression humaine<\/h3>\n<p>Richard Solomon per\u00e7oit imm\u00e9diatement l&rsquo;immense port\u00e9e transdisciplinaire de cette d\u00e9couverte. Sous son impulsion, Martin Seligman extrapole ce mod\u00e8le animal pour formuler une nouvelle th\u00e9orie \u00e9tiologique de la d\u00e9pression majeure unipolaire chez l&rsquo;\u00eatre humain. Le parall\u00e9lisme ph\u00e9nom\u00e9nologique et cognitif entre l&rsquo;animal impuissant du laboratoire de Penn et le patient m\u00e9lancolique en milieu hospitalier est saisissant :<\/p>\n<p>Dans les deux cas, on observe un d\u00e9ficit motivationnel massif (passivit\u00e9 motrice, incapacit\u00e9 \u00e0 initier des conduites pour r\u00e9soudre des probl\u00e8mes simples), un d\u00e9ficit cognitif profond (difficult\u00e9 persistante \u00e0 percevoir les relations de cause \u00e0 effet favorables, conviction in\u00e9branlable que toute initiative est vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec), un d\u00e9ficit affectif dramatique (apathie, perte d&rsquo;app\u00e9tit, alt\u00e9rations neurov\u00e9g\u00e9tatives, baisse des d\u00e9fenses immunitaires), et enfin une alt\u00e9ration durable du sentiment d&rsquo;auto-efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e matricielle issue du laboratoire de Richard Solomon r\u00e9volutionne la psychiatrie biologique et la psychoth\u00e9rapie. Elle fournit le socle empirique sur lequel Aaron Beck et Seligman \u00e9difieront les th\u00e9rapies cognitivo-comportementales de la d\u00e9pression, centr\u00e9es sur la restauration de la contingence per\u00e7ue, la restructuration des attributions causales et la r\u00e9activation comportementale progressive. Sans le cadre exp\u00e9rimental d&rsquo;acier et la clairvoyance th\u00e9orique fournis par Solomon \u00e0 ses disciples, cette r\u00e9volution clinique n&rsquo;aurait sans doute jamais vu le jour.<\/p>\n<h2>8. La th\u00e9orie du processus antagoniste des \u00e9motions (Opponent-Process Theory)<\/h2>\n<h3>8.1 Les fondements de l&rsquo;article princeps de Solomon et Corbit (1974)<\/h3>\n<p>Au sommet de sa maturit\u00e9 intellectuelle, Richard Solomon entreprend une synth\u00e8se th\u00e9orique encore plus vaste et ambitieuse. Frapp\u00e9 par les limites des mod\u00e8les motivationnels traditionnels qui postulaient une correspondance lin\u00e9aire et statique entre l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;un stimulus et l&rsquo;intensit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9motion ressentie, il publie en 1974, en collaboration avec John D. Corbit, un article fondateur dans la prestigieuse <em>Psychological Review<\/em> : \u00ab An Opponent-Process Theory of Motivation: I. Temporal Dynamics of Affect \u00bb. Ce texte monumental pose les bases d&rsquo;une refonte compl\u00e8te de la dynamique des \u00e9tats affectifs.<\/p>\n<p>Solomon et Corbit partent d&rsquo;un constat ph\u00e9nom\u00e9nologique et physiologique universel : les r\u00e9ponses \u00e9motionnelles d\u00e9clench\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements environnementaux intenses ne sont jamais des blocs monolithiques et statiques ; elles sont intrins\u00e8quement biphasiques et temporelles. L&rsquo;apparition d&rsquo;un stimulus affectif engendre une premi\u00e8re r\u00e9action \u00e9motionnelle imm\u00e9diate et franche, mais la disparition de ce stimulus ne ram\u00e8ne pas instantan\u00e9ment l&rsquo;organisme \u00e0 son \u00e9tat de base neutre. Elle provoque au contraire l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une r\u00e9action \u00e9motionnelle oppos\u00e9e, d&rsquo;une tonalit\u00e9 h\u00e9donique inverse, souvent prolong\u00e9e, avant que l&rsquo;hom\u00e9ostasie ne soit finalement restaur\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour formaliser cette dynamique temporelle des affects, Solomon et Corbit postulent l&rsquo;existence de deux processus neurobiologiques sous-jacents qui se combinent par sommation alg\u00e9brique au sein du syst\u00e8me nerveux central :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le processus primaire (processus &lsquo;a&rsquo;) :<\/strong> D\u00e9clench\u00e9 directement par l&rsquo;apparition du stimulus affectif. C&rsquo;est un processus rapide, fid\u00e8le au stimulus, dont la magnitude est strictement corr\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9, \u00e0 la dur\u00e9e et \u00e0 la nature du d\u00e9clencheur physique. Si le stimulus est aversif (peur, douleur), le processus &lsquo;a&rsquo; est intrins\u00e8quement d\u00e9plaisant ; s&rsquo;il est app\u00e9titif (nourriture exquise, euphorie pharmacologique), le processus &lsquo;a&rsquo; est intens\u00e9ment gratifiant. Il cesse quasi instantan\u00e9ment d\u00e8s lors que le stimulus environnemental dispara\u00eet.<\/li>\n<li><strong>Le processus antagoniste (processus &lsquo;b&rsquo;) :<\/strong> D\u00e9clench\u00e9 de fa\u00e7on r\u00e9actionnelle et compensatoire par l&rsquo;activation du syst\u00e8me nerveux central face \u00e0 la perturbation provoqu\u00e9e par le processus &lsquo;a&rsquo;. Le processus &lsquo;b&rsquo; est de polarit\u00e9 h\u00e9donique strictement oppos\u00e9e \u00e0 celle du processus &lsquo;a&rsquo;. Il se caract\u00e9rise par une latence d&rsquo;apparition plus lente, une mont\u00e9e progressive en puissance et une grande inertie de d\u00e9croissance temporelle apr\u00e8s la cessation du stimulus d\u00e9clencheur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;\u00e9tat affectif ou \u00e9motionnel consciemment \u00e9prouv\u00e9 et objectivement mesurable \u00e0 chaque instant par les indicateurs physiologiques (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A(t)\">$A(t)$<\/span>) n&rsquo;est donc rien d&rsquo;autre que la somme alg\u00e9brique vectorielle de ces deux forces antagonistes :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"A(t) = a(t) - b(t)\">$$A(t) = a(t) &#8211; b(t)$$<\/span><\/p>\n<p>Lorsque le stimulus appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois chez un sujet na\u00eff, le processus &lsquo;a&rsquo; s&rsquo;active imm\u00e9diatement \u00e0 son amplitude maximale tandis que le processus &lsquo;b&rsquo;, lent et embryonnaire, est encore presque inexistant. Le sujet \u00e9prouve donc le plein impact du processus &lsquo;a&rsquo; : c&rsquo;est le pic de la r\u00e9action affective originelle. Puis, \u00e0 mesure que le stimulus se maintient, le processus &lsquo;b&rsquo; s&rsquo;\u00e9veille progressivement et vient soustraire sa force compensatrice au processus &lsquo;a&rsquo;, conduisant \u00e0 une phase d&rsquo;adaptation ou de plateau o\u00f9 l&rsquo;\u00e9motion ressentie est mod\u00e9r\u00e9e. Mais le coup de th\u00e9\u00e2tre survient lors de l&rsquo;extinction brutale du stimulus : le processus &lsquo;a&rsquo; s&rsquo;effondre instantan\u00e9ment \u00e0 z\u00e9ro, laissant le processus &lsquo;b&rsquo;, caract\u00e9ris\u00e9 par son inertie et sa lenteur m\u00e9tabolique, r\u00e9gner seul et sans opposition. C&rsquo;est l&rsquo;apparition fulgurante du contrecoup affectif (<em>after-reaction<\/em>), qui plonge l&rsquo;organisme dans l&rsquo;\u00e9tat h\u00e9donique exactement inverse du point de d\u00e9part.<\/p>\n<h3>8.2 Dynamique temporelle et plasticit\u00e9 du processus antagoniste<\/h3>\n<p>La g\u00e9nialit\u00e9 du mod\u00e8le de Richard Solomon r\u00e9side dans l&rsquo;int\u00e9gration de la plasticit\u00e9 adaptative \u00e0 long terme de ces deux composantes. Solomon ne se contente pas d&rsquo;un sch\u00e9ma hom\u00e9ostatique m\u00e9canique et immuable ; il th\u00e9orise la fa\u00e7on dont la r\u00e9p\u00e9tition chronique du m\u00eame \u00e9v\u00e9nement stimulus modifie structurellement les param\u00e8tres internes des processus &lsquo;a&rsquo; et &lsquo;b&rsquo;.<\/p>\n<p>Solomon \u00e9nonce une r\u00e8gle neurobiologique fondamentale : le processus primaire &lsquo;a&rsquo; est rigide et invariant. Qu&rsquo;un stimulus soit pr\u00e9sent\u00e9 pour la premi\u00e8re fois ou pour la centi\u00e8me fois, la capacit\u00e9 brute de ce stimulus \u00e0 solliciter les r\u00e9cepteurs sensoriels et les voies aff\u00e9rentes primaires demeure sensiblement identique. En revanche, le processus antagoniste &lsquo;b&rsquo; est extraordinairement plastique, entra\u00eenable et hypertrophiable par l&rsquo;usage. \u00c0 l&rsquo;instar d&rsquo;un muscle physiologique qui se d\u00e9veloppe sous l&rsquo;effet de l&rsquo;exercice r\u00e9p\u00e9t\u00e9, le processus &lsquo;b&rsquo; subit un renforcement massif lors des expositions fr\u00e9quentes et r\u00e9guli\u00e8res au stimulus d\u00e9clencheur :<\/p>\n<ul>\n<li>Sa latence de d\u00e9clenchement se r\u00e9duit drastiquement (il s&rsquo;active presque instantan\u00e9ment en r\u00e9ponse au processus &lsquo;a&rsquo;).<\/li>\n<li>Son taux de mont\u00e9e vers son intensit\u00e9 maximale devient vertigineusement rapide.<\/li>\n<li>Son amplitude asymptotique maximale s&rsquo;accro\u00eet consid\u00e9rablement, devenant parfois capable d&rsquo;\u00e9galer ou de neutraliser presque enti\u00e8rement l&rsquo;amplitude du processus &lsquo;a&rsquo;.<\/li>\n<li>Sa dur\u00e9e de d\u00e9croissance (le temps de r\u00e9cup\u00e9ration hom\u00e9ostatique) s&rsquo;allonge de fa\u00e7on spectaculaire, n\u00e9cessitant des heures, voire des jours pour s&rsquo;\u00e9teindre totalement en l&rsquo;absence de nouvelle stimulation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette hypertrophie plastique du contre-processus explique le ph\u00e9nom\u00e8ne universel de la tol\u00e9rance affective. Chez un sujet fr\u00e9quemment expos\u00e9 au stimulus, le pic \u00e9motionnel initial dispara\u00eet presque totalement : le processus &lsquo;b&rsquo;, d\u00e9sormais hyper-r\u00e9actif et puissant, neutralise imm\u00e9diatement le processus &lsquo;a&rsquo; d\u00e8s son apparition. Le sujet ne ressent plus qu&rsquo;une \u00e9motion \u00e9mouss\u00e9e, banalis\u00e9e. Mais en contrepartie, le contrecoup cons\u00e9cutif \u00e0 l&rsquo;interruption du stimulus devient d&rsquo;une violence inou\u00efe. Le processus &lsquo;b&rsquo; hypertrophi\u00e9, se retrouvant d\u00e9masqu\u00e9 et sans rival \u00e0 la disparition du stimulus, engendre un contrecoup affectif titanesque, profond et interminable. L&rsquo;organisme n&rsquo;est plus r\u00e9gi par la recherche du plaisir primaire, mais par la terreur de subir le contrecoup de son propre syst\u00e8me compensateur hom\u00e9ostatique.<\/p>\n<h3>8.3 Validation exp\u00e9rimentale \u00e0 travers des exemples vari\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour asseoir la cr\u00e9dibilit\u00e9 scientifique de sa th\u00e9orie, Richard Solomon mobilise un \u00e9ventail empirique prodigieux, illustrant l&rsquo;universalit\u00e9 de la dynamique biphasique \u00e0 travers des domaines comportementaux en apparence incommensurables. L&rsquo;une de ses d\u00e9monstrations les plus c\u00e9l\u00e8bres repose sur l&rsquo;analyse psychologique et physiologique des sauts en parachute chez les militaires, en s&rsquo;appuyant sur les travaux novateurs d&rsquo;Epstein.<\/p>\n<p>Lors de son bapt\u00eame de l&rsquo;air, le parachutiste novice manifeste des signes de terreur absolue : tachycardie extr\u00eame, p\u00e2leur cadav\u00e9rique, yeux exorbit\u00e9s et r\u00e9actions de panique (processus &lsquo;a&rsquo; aversif massif). \u00c0 l&rsquo;atterrissage sur la terre ferme, le danger est \u00e9cart\u00e9, mais le novice ne ressent pas imm\u00e9diatement une joie exub\u00e9rante ; il reste h\u00e9b\u00e9t\u00e9, prostr\u00e9, tremblant pendant plusieurs minutes, avant d&rsquo;\u00e9prouver un soulagement timide et progressif (processus &lsquo;b&rsquo; encore trop faible et retard\u00e9).<\/p>\n<p>Chez le parachutiste chevronn\u00e9 ayant \u00e0 son actif des centaines de sauts, la cin\u00e9tique des affects s&rsquo;est totalement m\u00e9tamorphos\u00e9e sous l&rsquo;effet de l&rsquo;hypertrophie du processus &lsquo;b&rsquo;. Durant la chute libre, la terreur subjective a disparu : le parachutiste chevronn\u00e9 \u00e9prouve simplement une vive excitation, un \u00e9tat de concentration froide et lucide (le processus &lsquo;b&rsquo; antagoniste a neutralis\u00e9 le pic d&rsquo;angoisse primaire du processus &lsquo;a&rsquo;). Mais d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 ses pieds touchent le sol, la cessation du danger lib\u00e8re le processus &lsquo;b&rsquo; surd\u00e9velopp\u00e9 dans toute sa puissance. Le sauteur d&rsquo;\u00e9lite est alors submerg\u00e9 par une vague d&rsquo;extase triomphale, une exaltation euphorique quasi mystique qui dure des heures enti\u00e8res. L&rsquo;aversion initiale a \u00e9t\u00e9 convertie en une puissante motivation positive par la seule dynamique du contre-processus.<\/p>\n<p>Solomon d\u00e9cline cette d\u00e9monstration avec une rigueur \u00e9gale dans l&rsquo;analyse de l&rsquo;exposition au froid extr\u00eame. Chez des chiens soumis \u00e0 des immersions br\u00e8ves dans de l&rsquo;eau glac\u00e9e, la r\u00e9action initiale de d\u00e9tresse cardiovasculaire et de vocalises c\u00e8de la place, lors du retour en milieu temp\u00e9r\u00e9, \u00e0 une hyperactivit\u00e9 motrice joyeuse, des remuements de queue effr\u00e9n\u00e9s et des comportements sociables exacerb\u00e9s. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la douleur physique, de la frayeur mortelle, de l&rsquo;extase amoureuse ou de l&rsquo;ivresse chimique, Solomon prouve que le cerveau mammif\u00e8re ob\u00e9it invariablement \u00e0 cette m\u00eame matrice de r\u00e9gulation dynamique.<\/p>\n<h2>9. Applications de la th\u00e9orie des processus antagonistes \u00e0 l&rsquo;addiction et aux motivations acquises<\/h2>\n<h3>9.1 La mod\u00e9lisation de la d\u00e9pendance aux substances psychoactives<\/h3>\n<p>L&rsquo;application la plus retentissante et la plus durable de la th\u00e9orie du processus antagoniste de Richard Solomon concerne incontestablement le domaine de la toxicomanie et des addictions pharmacologiques. Avant les travaux de Solomon, la majorit\u00e9 des mod\u00e8les explicatifs concevaient la toxicomanie comme une recherche continue de plaisir h\u00e9donique (renforcement positif op\u00e9rant) ou comme une tare morale individuelle. Solomon balaie ces simplifications et propose le premier mod\u00e8le computationnel et dynamique de la d\u00e9pendance aux opiac\u00e9s (morphine, h\u00e9ro\u00efne), aux barbituriques et aux stimulants.<\/p>\n<p>Lors des premi\u00e8res prises de drogue par un individu na\u00eff, la s\u00e9quence correspond au sch\u00e9ma classique du sujet non-entra\u00een\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;effet &lsquo;a&rsquo; primaire :<\/strong> L&rsquo;injection intraveineuse d&rsquo;h\u00e9ro\u00efne d\u00e9clenche une extase pharmacologique fulgurante, un \u00ab rush \u00bb d&rsquo;euphorie voluptueuse d&rsquo;une intensit\u00e9 in\u00e9galable, directement caus\u00e9 par l&rsquo;inondation des r\u00e9cepteurs opio\u00efdes du syst\u00e8me nerveux central.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effet &lsquo;b&rsquo; secondaire :<\/strong> Lorsque la mol\u00e9cule est m\u00e9tabolis\u00e9e et dispara\u00eet de la circulation c\u00e9r\u00e9brale quelques heures plus tard, le sujet \u00e9prouve un contrecoup n\u00e9gatif l\u00e9ger : une sensation de fatigue, une l\u00e9g\u00e8re irritabilit\u00e9, un \u00e9tat de manque tr\u00e8s discret qui s&rsquo;efface spontan\u00e9ment avec le repos.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cependant, avec l&rsquo;installation d&rsquo;une consommation chronique et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, la dynamique des processus antagonistes bascule tragiquement. Sous l&rsquo;assaut r\u00e9p\u00e9t\u00e9 des vagues d&rsquo;h\u00e9ro\u00efne, le syst\u00e8me nerveux central compense la perturbation de son \u00e9quilibre interne par une hypertrophie massive du processus &lsquo;b&rsquo;. Ce processus &lsquo;b&rsquo; neurobiologique s&rsquo;incarne physiologiquement dans l&rsquo;activation de m\u00e9canismes mol\u00e9culaires anti-opio\u00efdes, la d\u00e9sensibilisation des r\u00e9cepteurs dopaminergiques et l&#8217;emballement du syst\u00e8me noradr\u00e9nergique du <em>locus coeruleus<\/em> :<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la tol\u00e9rance pharmacologique s&rsquo;installe. Le toxicomane de longue date ne ressent plus jamais le \u00ab rush \u00bb euphorique des premiers jours ; l&rsquo;injection ne lui procure plus qu&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;anesth\u00e9sie \u00e9motionnelle temporaire, un simple retour \u00e0 une normalit\u00e9 pr\u00e9caire. Mais \u00e0 la seconde o\u00f9 la concentration de drogue commence \u00e0 chuter, le processus &lsquo;b&rsquo; hypertrophi\u00e9 se trouve d\u00e9masqu\u00e9 dans toute sa violence implacable. C&rsquo;est l&rsquo;apparition du syndrome de sevrage aigu : douleurs osseuses d\u00e9chirantes, naus\u00e9es incoercibles, sudation profuse, tremblements convulsifs, angoisse paroxystique et d\u00e9sespoir existentiel absolu.<\/p>\n<p>Solomon d\u00e9montre ainsi le pivotement motivationnel tragique de l&rsquo;addiction : le toxicomane ne consomme plus du tout pour atteindre le plaisir (processus &lsquo;a&rsquo;), mais exclusivement pour fuir la souffrance atroce g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par son propre contre-processus physiologique (processus &lsquo;b&rsquo;). L&rsquo;addiction devient un comportement d&rsquo;\u00e9vitement pur, renforc\u00e9 n\u00e9gativement par la suppression imm\u00e9diate du manque. Ce mod\u00e8le canonique constitue encore aujourd&rsquo;hui l&rsquo;un des piliers incontournables de l&rsquo;addictologie contemporaine.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;amour, l&rsquo;attachement et le deuil sous l&rsquo;angle hom\u00e9ostatique<\/h3>\n<p>Avec une audace conceptuelle remarquable, Richard Solomon n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 \u00e9tendre la puissance explicative de sa th\u00e9orie des processus antagonistes aux sph\u00e8res les plus intimes du comportement affectif humain : l&rsquo;amour, l&rsquo;amiti\u00e9 profonde, la filiation et la trag\u00e9die du deuil. Solomon pose la question que tout po\u00e8te et tout philosophe a un jour formul\u00e9e : pourquoi la perte d&rsquo;un \u00eatre cher inflige-t-elle une souffrance psychique et physique d&rsquo;une intensit\u00e9 aussi d\u00e9vastatrice ?<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;optique solomonienne, la pr\u00e9sence quotidienne d&rsquo;un \u00eatre aim\u00e9 agit au cours des premi\u00e8res semaines d&rsquo;une relation amoureuse comme un puissant stimulus affectif primaire (processus &lsquo;a&rsquo; positif). La proximit\u00e9 de l&rsquo;autre engendre des vagues d&rsquo;exaltation, des papillons dans l&rsquo;estomac, des r\u00eaveries euphoriques et un sentiment d&rsquo;\u00e9nergie in\u00e9puisable. Si l&rsquo;amoureux s&rsquo;absente pour un week-end, le manque ressenti est aigu mais supportable.<\/p>\n<p>Au fil des d\u00e9cennies d&rsquo;une vie conjugale harmonieuse, la nature du sentiment \u00e9prouv\u00e9 semble s&rsquo;apaiser. Le couple mari\u00e9 depuis quarante ans ne manifeste plus l&rsquo;exaltation amoureuse extatique des d\u00e9buts. Les partenaires peuvent passer des journ\u00e9es enti\u00e8res dans la m\u00eame pi\u00e8ce sans \u00e9changer de paroles enflamm\u00e9es, dans un \u00e9tat de qui\u00e9tude \u00e9motionnelle apparemment neutre. Le spectateur superficiel pourrait croire que l&rsquo;amour a faibli ou s&rsquo;est \u00e9teint. Solomon affirme exactement le contraire : le processus &lsquo;a&rsquo; gratifiant de la pr\u00e9sence de l&rsquo;autre est toujours actif, mais il est d\u00e9sormais parfaitement contrebalanc\u00e9, masqu\u00e9 et compens\u00e9 par un gigantesque processus antagoniste &lsquo;b&rsquo;, silencieux et invisible, forg\u00e9 par quarante ann\u00e9es d&rsquo;adaptation physiologique et neuronale conjointe.<\/p>\n<p>Le drame absolu \u00e9clate lors du d\u00e9c\u00e8s soudain de l&rsquo;un des conjoints. La disparition d\u00e9finitive du conjoint supprime brutalement et \u00e0 tout jamais le stimulus soutenant le processus &lsquo;a&rsquo;. L&rsquo;\u00e9norme processus &lsquo;b&rsquo;, fa\u00e7onn\u00e9 durant un demi-si\u00e8cle de coexistence quotidienne, se retrouve instantan\u00e9ment d\u00e9masqu\u00e9, sans aucun contrepoids. Il se d\u00e9verse alors dans la conscience sous la forme du deuil traumatique : une douleur morale d\u00e9chirante, des perturbations cardiovasculaires r\u00e9elles (le syndrome du c\u0153ur bris\u00e9 ou cardiomyopathie de Takotsubo), une d\u00e9pression immunitaire majeure et une sensation de d\u00e9chirement visc\u00e9ral. Solomon \u00e9claire ainsi la temporalit\u00e9 de la gu\u00e9rison du deuil : les larmes et la souffrance ne s&rsquo;apaisent que lorsque ce monstrueux processus &lsquo;b&rsquo;, priv\u00e9 de toute stimulation nouvelle, s&rsquo;\u00e9teint tr\u00e8s lentement, au terme d&rsquo;un processus biologique d&rsquo;oubli hom\u00e9ostatique s&rsquo;\u00e9tirant sur des mois ou des ann\u00e9es.<\/p>\n<h3>9.3 Les motivations acquises : sports extr\u00eames et comportements compulsifs<\/h3>\n<p>Un autre pan fascinant des applications th\u00e9oriques de Solomon r\u00e9side dans la compr\u00e9hension des motivations acquises paradoxales, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ensemble des conduites humaines o\u00f9 l&rsquo;individu recherche d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des exp\u00e9riences qui, \u00e0 premi\u00e8re vue, sont intrins\u00e8quement douloureuses, anxiog\u00e8nes ou terrifiantes. Comment la science peut-elle expliquer l&rsquo;attrait compulsif exerc\u00e9 sur des millions d&rsquo;individus par les bains glac\u00e9s, les saunas suffocants, la consommation de piments ultra-br\u00fblants, la course d&rsquo;endurance jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement physique total, ou les sports extr\u00eames flirtant avec la mort (alpinisme en solitaire, vol en combinaison ail\u00e9e \/ <em>wingsuit<\/em>) ?<\/p>\n<p>La th\u00e9orie du processus antagoniste fournit une cl\u00e9 d&rsquo;une limpidit\u00e9 implacable \u00e0 travers le concept d&rsquo;inversion h\u00e9donique (<em>hedonic reversal<\/em>). Dans toutes ces activit\u00e9s, le stimulus primaire &lsquo;a&rsquo; est indiscutablement aversif : le coureur de fond qui s&rsquo;entra\u00eene sur quarante kilom\u00e8tres subit l&rsquo;hypoxie, les crampes musculaires, l&rsquo;acide lactique et la d\u00e9shydratation ; l&rsquo;adepte du sauna subit une chaleur quasi insoutenable. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ces individus s&rsquo;infligent ces souffrances de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e et r\u00e9guli\u00e8re, ils provoquent l&rsquo;hypertrophie exponentielle du processus antagoniste &lsquo;b&rsquo;.<\/p>\n<p>Or, si le processus &lsquo;a&rsquo; est n\u00e9gatif (douleur, \u00e9puisement, terreur), le processus &lsquo;b&rsquo; compensatoire est par d\u00e9finition vectoriellement positif (bien-\u00eatre absolu, s\u00e9dation musculaire d\u00e9licieuse, euphorie mentale, lib\u00e9ration d&rsquo;endorphines). Lorsque l&rsquo;\u00e9preuve cesse \u2014 le coureur franchit la ligne d&rsquo;arriv\u00e9e, le nageur sort de l&rsquo;eau glac\u00e9e, le sauteur atterrit sain et sauf \u2014, le processus &lsquo;a&rsquo; de souffrance dispara\u00eet instantan\u00e9ment. L&rsquo;individu est alors submerg\u00e9 par le contrecoup &lsquo;b&rsquo; : une euphorie extatique d&rsquo;une puret\u00e9 exceptionnelle, connue sous le nom d&rsquo;\u00ab ivresse du coureur \u00bb (<em>runner&rsquo;s high<\/em>) ou de soulagement triomphal.<\/p>\n<p>Au fil du temps, ces individus ne s&rsquo;engagent plus dans ces \u00e9preuves pour la douleur initiale, mais sont devenus litt\u00e9ralement d\u00e9pendants du contrecoup extatique qui lui succ\u00e8de. Solomon d\u00e9montre ainsi que le masochisme apparent de nombreuses conduites humaines n&rsquo;est qu&rsquo;une strat\u00e9gie biologique indirecte, un d\u00e9tour calcul\u00e9 pour s&rsquo;octroyer des d\u00e9charges massives de processus &lsquo;b&rsquo; positif. Ces conceptualisations conservent une pertinence inestimable pour appr\u00e9hender les automutilations non suicidaires chez les adolescents ou les troubles des conduites alimentaires comme l&rsquo;anorexie restrictive, o\u00f9 le contr\u00f4le de la faim douloureuse finit par engendrer un \u00e9tat d&rsquo;euphorie compensatrice s\u00e9v\u00e8rement addictive.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;interaction entre conditionnement pavlovien et instrumental : le transfert de contr\u00f4le<\/h2>\n<h3>10.1 Le paradigme du Pavlovian-Instrumental Transfer (PIT)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus sophistiqu\u00e9es et les plus durables issues de l&rsquo;\u00e9cole de recherche de Richard Solomon concerne la mod\u00e9lisation formelle des interactions entre conditionnement classique et conditionnement op\u00e9rant, immortalis\u00e9e sous l&rsquo;acronyme de PIT : le transfert de contr\u00f4le pavlovien-instrumental (<em>Pavlovian-Instrumental Transfer<\/em>). D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1960, Solomon et ses \u00e9tudiants, notamment Bruce Overmier et Robert Rescorla, cherchent \u00e0 comprendre comment les \u00e9motions conditionn\u00e9es par simple association passive (pavlovienne) viennent moduler, acc\u00e9l\u00e9rer ou freiner l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;actes instrumentaux volontaires (op\u00e9rants) appris de fa\u00e7on totalement ind\u00e9pendante.<\/p>\n<p>Pour isoler ce ph\u00e9nom\u00e8ne sans confusion exp\u00e9rimentale, le laboratoire de Penn met au point un protocole exp\u00e9rimental rigoureux structur\u00e9 en trois phases successives distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Phase 1 : L&rsquo;entra\u00eenement instrumental pur.<\/strong> L&rsquo;animal (un rat ou un chien) apprend \u00e0 ex\u00e9cuter une r\u00e9ponse motrice volontaire (par exemple, presser un levier m\u00e9tallique) pour obtenir un renfor\u00e7ateur (une boulette de nourriture ou une goutte d&rsquo;eau sucr\u00e9e). Aucun signal sonore ou lumineux n&rsquo;est pr\u00e9sent dans la cage durant cette phase.<\/li>\n<li><strong>Phase 2 : Le conditionnement pavlovien pur.<\/strong> L&rsquo;animal est plac\u00e9 dans un environnement diff\u00e9rent ou le levier a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement retir\u00e9. On lui pr\u00e9sente de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e un stimulus neutre (un son pur) suivi imm\u00e9diatement de la d\u00e9livrance automatique de nourriture (stimulus inconditionnel). L&rsquo;animal n&rsquo;a aucune action \u00e0 faire ; il apprend simplement que le son pr\u00e9dit la nourriture, d\u00e9veloppant une r\u00e9ponse conditionn\u00e9e de salivation et d&rsquo;attente affective.<\/li>\n<li><strong>Phase 3 : Le test de transfert sous extinction.<\/strong> Le levier est r\u00e9introduit dans la cage. L&rsquo;animal commence \u00e0 presser le levier \u00e0 son rythme habituel, mais aucune nourriture n&rsquo;est d\u00e9livr\u00e9e (condition d&rsquo;extinction). Soudainement, l&rsquo;exp\u00e9rimentateur fait retentir le son pavlovien de la phase 2. L&rsquo;animal n&rsquo;a jamais appris \u00e0 presser le levier en pr\u00e9sence de ce son. Que va-t-il se passer ?<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats spectaculaires obtenus par Solomon et son \u00e9quipe r\u00e9v\u00e8lent que le retentissement du son pavlovien provoque une explosion imm\u00e9diate du taux de pression sur le levier. Sans avoir jamais \u00e9t\u00e9 explicitement associ\u00e9e \u00e0 cette r\u00e9ponse motrice, la simple pr\u00e9sence du signal pr\u00e9dictif de nourriture d\u00e9cuple la motivation de l&rsquo;animal \u00e0 travailler pour son but instrumental. C&rsquo;est la d\u00e9couverte officielle du transfert pavlovien-instrumental.<\/p>\n<h3>10.2 Les implications pour la compr\u00e9hension des incitations motivationnelles<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte du PIT par Richard Solomon et son laboratoire op\u00e8re un bouleversement copernicien dans la th\u00e9orie de la motivation humaine et animale. Elle d\u00e9montre sans ambigu\u00eft\u00e9 que les stimuli environnementaux associ\u00e9s \u00e0 des r\u00e9compenses ou \u00e0 des punitions ne se contentent pas de d\u00e9clencher des r\u00e9flexes v\u00e9g\u00e9tatifs passifs ; ils agissent comme de puissants amplificateurs motivationnels sur l&rsquo;ensemble de notre r\u00e9pertoire d&rsquo;actions instrumentales.<\/p>\n<p>Les continuateurs de Solomon affineront ce paradigme en distinguant deux formes fondamentales de transfert :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le PIT g\u00e9n\u00e9ral :<\/strong> L&rsquo;exposition \u00e0 un signal pr\u00e9disant une r\u00e9compense \u00e9motionnellement positive (par exemple de la nourriture) stimule et acc\u00e9l\u00e8re n&rsquo;importe quel comportement instrumental orient\u00e9 vers d&rsquo;autres r\u00e9compenses (par exemple chercher de l&rsquo;eau ou du sexe). L&rsquo;\u00e9motion conditionn\u00e9e agit ici comme un carburant motivationnel g\u00e9n\u00e9ral, dynamisant l&rsquo;ensemble de l&rsquo;appareil moteur de l&rsquo;organisme.<\/li>\n<li><strong>Le PIT sp\u00e9cifique :<\/strong> Le stimulus pavlovien ne r\u00e9active pas seulement un \u00e9tat \u00e9motionnel diffus, mais r\u00e9veille une repr\u00e9sentation mn\u00e9sique ultra-pr\u00e9cise des propri\u00e9t\u00e9s sensorielles de la r\u00e9compense attendue. Il oriente alors s\u00e9lectivement le choix de l&rsquo;animal vers l&rsquo;action exacte qui produit cette r\u00e9compense sp\u00e9cifique, au d\u00e9triment de toutes les autres conduites instrumentales disponibles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les implications appliqu\u00e9es de ces m\u00e9canismes sont colossales. Elles permettent d&rsquo;\u00e9lucider avec une pr\u00e9cision scientifique implacable les rouages psychologiques du marketing publicitaire et de la consommation compulsive. Lorsqu&rsquo;une marque de soda diffuse un logo ou une m\u00e9lodie associ\u00e9e depuis l&rsquo;enfance \u00e0 des images de bonheur estival et de sociabilit\u00e9 (conditionnement pavlovien), ce signal active un transfert pavlovien-instrumental instantan\u00e9 chez le consommateur qui marche dans la rue, d\u00e9clenchant l&rsquo;acte instrumental d&rsquo;achat de la canette, sans m\u00eame que l&rsquo;individu n&rsquo;ait consciemment soif au d\u00e9part. De m\u00eame, chez le toxicomane abstinent, la vue impromptue d&rsquo;une seringue ou du coin de rue o\u00f9 il se fournissait r\u00e9active par PIT un app\u00e9tit compulsif (<em>craving<\/em>) qui balaie instantan\u00e9ment toutes ses r\u00e9solutions cognitives de sobri\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;int\u00e9gration neurobiologique ult\u00e9rieure des travaux de Solomon<\/h3>\n<p>L&rsquo;intuition g\u00e9niale de Richard Solomon sur l&rsquo;imbrication des circuits pavloviens et op\u00e9rants a trouv\u00e9 sa cons\u00e9cration ultime \u00e0 la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle et au d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle gr\u00e2ce aux d\u00e9veloppements fulgurants des neurosciences comportementales et de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle. Les mod\u00e8les conceptuels forg\u00e9s sur les tables de laboratoire de Penn ont trouv\u00e9 leur substrat neuroanatomique exact au sein des r\u00e9seaux sous-corticaux et limbiques du cerveau des vert\u00e9br\u00e9s.<\/p>\n<p>Les neurobiologistes contemporains, dans la droite lign\u00e9e des travaux de Peter Holland, Anthony Dickinson et Bernard Balleine, ont prouv\u00e9 que les deux facettes du PIT identifi\u00e9es par l&rsquo;\u00e9cole solomonienne reposent sur des structures c\u00e9r\u00e9brales distinctes mais interconnect\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;amygdale basolat\u00e9rale (BLA) et la coquille du noyau accumbens (<em>nucleus accumbens shell<\/em>) :<\/strong> Ces structures sous-tendent le transfert pavlovien-instrumental sp\u00e9cifique. L&rsquo;amygdale basolat\u00e9rale encode la valeur sensorielle fine du stimulus pavlovien et projette massivement vers le striatum ventral pour guider la s\u00e9lection pr\u00e9cise des actions motrices adapt\u00e9es.<\/li>\n<li><strong>Le noyau central de l&rsquo;amygdale (CeA) et le c\u0153ur du noyau accumbens (<em>nucleus accumbens core<\/em>) :<\/strong> Ce circuit sous-tend le transfert pavlovien-instrumental g\u00e9n\u00e9ral. Il r\u00e9gule la d\u00e9charge tonique et phasique des neurones dopaminergiques de l&rsquo;aire tegmentale ventrale (VTA), inondant le striatum de dopamine pour d\u00e9cupler la vigueur motrice globale et la pers\u00e9v\u00e9rance comportementale sans \u00e9gard pour la sp\u00e9cificit\u00e9 du renfor\u00e7ateur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ainsi, quarante ans apr\u00e8s leur formulation dans le langage du b\u00e9haviorisme exp\u00e9rimental, les th\u00e9ories de Solomon se trouvent magnifiquement confirm\u00e9es au niveau cellulaire, mol\u00e9culaire et synaptique. Richard Solomon n&rsquo;avait pas seulement d\u00e9crit les r\u00e9gularit\u00e9s du comportement ext\u00e9rieur ; il avait cartographi\u00e9 avec une prescience remarquable l&rsquo;architecture computationnelle intime du syst\u00e8me de r\u00e9compense et d&rsquo;incitation du cerveau mammif\u00e8re.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;h\u00e9ritage p\u00e9dagogique : une lign\u00e9e exceptionnelle de chercheurs en psychologie<\/h2>\n<h3>11.1 Un mentorat d&rsquo;exception \u00e0 Harvard et Penn<\/h3>\n<p>Si la valeur d&rsquo;un scientifique se mesure \u00e0 l&rsquo;originalit\u00e9 de ses propres d\u00e9couvertes, celle d&rsquo;un grand ma\u00eetre acad\u00e9mique se jauge \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 former des disciples capables de le d\u00e9passer. \u00c0 cette aune, Richard Lester Solomon compte sans conteste parmi les mentors les plus extraordinaires et les plus prolifiques de toute l&rsquo;histoire des sciences comportementales mondiales. Durant son magist\u00e8re \u00e0 Harvard puis \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie, il a instaur\u00e9 une culture de mentorat devenue l\u00e9gendaire dans le monde universitaire am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>La p\u00e9dagogie de Solomon \u00e9tait fond\u00e9e sur un \u00e9quilibre rare entre une bienveillance protectrice absolue et une exigence intellectuelle intransigeante. Il rejetait l&rsquo;autoritarisme professoral traditionnel qui consistait \u00e0 utiliser les \u00e9tudiants comme de simples mains ouvri\u00e8res au service des hypoth\u00e8ses du patron de laboratoire. Solomon inculquait d\u00e8s le premier jour \u00e0 ses doctorants une autonomie conceptuelle totale. Il les encourageait \u00e0 attaquer frontalement ses propres th\u00e9ories, \u00e0 d\u00e9nicher les contradictions internes de ses articles et \u00e0 concevoir des protocoles d&rsquo;arbitrage sans concession.<\/p>\n<p>Solomon poss\u00e9dait un flair quasi infaillible pour rep\u00e9rer les esprits atypiques, les \u00e9tudiants rebelles dot\u00e9s d&rsquo;une cr\u00e9ativit\u00e9 brute qui \u00e9touffaient dans les cursus acad\u00e9miques conventionnels. Il leur offrait un sanctuaire intellectuel, des cr\u00e9dits de recherche illimit\u00e9s et leur apprenait \u00e0 transformer des intuitions vagues en protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;acier tremp\u00e9. Parmi cette lign\u00e9e exceptionnelle de chercheurs directement form\u00e9s ou profond\u00e9ment influenc\u00e9s par Solomon au cours de leurs ann\u00e9es de th\u00e8se et de post-doctorat, on compte des g\u00e9ants de la discipline :<\/p>\n<ul>\n<li><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychologicalscience.org\/observer\/in-appreciation-robert-rescorla\">Robert A. Rescorla<\/a>, th\u00e9oricien supr\u00eame de l&rsquo;apprentissage associatif et membre \u00e9minent de l&rsquo;Acad\u00e9mie nationale des sciences.<\/li>\n<li><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Martin-Seligman\">Martin E. P. Seligman<\/a>, inventeur de l&rsquo;impuissance apprise, refondateur de l&rsquo;\u00e9tiologie de la d\u00e9pression et futur pr\u00e9sident de l&rsquo;American Psychological Association (APA).<\/li>\n<li>Russell M. Church, qui r\u00e9volutionnera l&rsquo;\u00e9tude de la perception temporelle et de la chronobiologie cognitive chez l&rsquo;animal.<\/li>\n<li>J. Bruce Overmier, cor\u00e9alisateur des premi\u00e8res exp\u00e9riences sur l&rsquo;incontr\u00f4labilit\u00e9 et futur pr\u00e9sident de l&rsquo;Union internationale de psychologie scientifique.<\/li>\n<li><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/David-Premack\">David Premack<\/a>, c\u00e9l\u00e8bre pour ses travaux sur la hi\u00e9rarchie des renforcements et pionnier mondial de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit chez les grands singes.<\/li>\n<li>Leon Kamin, dont les travaux sur le ph\u00e9nom\u00e8ne de blocage (<em>blocking effect<\/em>) \u00e0 Penn transformeront \u00e0 jamais l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;apprentissage pavlovien.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.2 L&rsquo;effet d&rsquo;entra\u00eenement sur la psychologie scientifique mondiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;influence de la dynastie intellectuelle forg\u00e9e par Richard Solomon ne s&rsquo;est pas cantonn\u00e9e aux murs de l&rsquo;Universit\u00e9 de Pennsylvanie. Au cours des d\u00e9cennies 1970, 1980 et 1990, les disciples directs de Solomon ont essaim\u00e9 \u00e0 travers les d\u00e9partements de psychologie les plus prestigieux de la plan\u00e8te \u2014 Yale, Princeton, Brown, Oxford, Cambridge, Berkeley \u2014, emportant avec eux la signature m\u00e9thodologique ind\u00e9l\u00e9bile du ma\u00eetre.<\/p>\n<p>Cette culture d&rsquo;atelier exp\u00e9rimental reposait sur un triptyque \u00e9pist\u00e9mologique immuable : la proscription de toute sp\u00e9culation non adoss\u00e9e \u00e0 une contingence mesurable ; l&rsquo;obligation de concevoir des groupes contr\u00f4les parfaits \u00e9liminant toutes les hypoth\u00e8ses alternatives concevables (la signature m\u00e9thodologique du protocole triadique) ; et le courage th\u00e9orique d&rsquo;\u00e9laborer des mod\u00e8les formels unifi\u00e9s embrassant \u00e0 la fois le comportement animal le plus humble et la souffrance existentielle de la condition humaine.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e8ves de Solomon ont r\u00e9gn\u00e9 sur les revues scientifiques les plus exigeantes de la discipline, occupant \u00e0 tour de r\u00f4le les postes de r\u00e9dacteurs en chef du <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, du <em>Psychological Review<\/em> ou du <em>Journal of the Experimental Analysis of Behavior<\/em>. Ils ont pr\u00e9sid\u00e9 l&rsquo;American Psychological Association et l&rsquo;Association for Psychological Science, diffusant internationalement cette exigence de clart\u00e9 conceptuelle et de robustesse statistique qui fait encore aujourd&rsquo;hui figure de r\u00e9f\u00e9rence m\u00e9thodologique absolue face aux crises contemporaines de reproductibilit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h3>11.3 Distinctions, honneurs et reconnaissance par les pairs<\/h3>\n<p>Tout au long de son existence, les contributions scientifiques colossales de Richard Lester Solomon lui ont valu les honneurs les plus \u00e9minents de la communaut\u00e9 internationale. D\u00e8s 1958, alors qu&rsquo;il n&rsquo;a pas encore atteint l&rsquo;\u00e2ge de quarante ans, l&rsquo;American Psychological Association (APA) lui d\u00e9cerne le prestigieux prix pour contribution scientifique \u00e9minente (<em>APA Award for Distinguished Scientific Contributions<\/em>), l&rsquo;une des plus hautes cons\u00e9crations mondiales de la recherche en psychologie.<\/p>\n<p>Solomon est \u00e9lu membre \u00e9m\u00e9rite de la Soci\u00e9t\u00e9 des psychologues exp\u00e9rimentaux (<em>Society of Experimental Psychologists<\/em>), le cercle tr\u00e8s ferm\u00e9 des plus grands chercheurs en laboratoire du pays, dont il recevra la m\u00e9daille Warren. En 1972, il est \u00e9lu \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nasonline.org\/\">Acad\u00e9mie nationale des sciences des \u00c9tats-Unis (NAS)<\/a> dans la section de psychologie et sciences cognitives, consacrant ainsi l&rsquo;entr\u00e9e de ses paradigmes aversifs au panth\u00e9on de la science am\u00e9ricaine aux c\u00f4t\u00e9s de la physique nucl\u00e9aire et de la biologie mol\u00e9culaire.<\/p>\n<p>Il est \u00e9galement nomm\u00e9 membre titulaire de l&rsquo;Acad\u00e9mie am\u00e9ricaine des arts et des sciences et de la Soci\u00e9t\u00e9 philosophique am\u00e9ricaine (<em>American Philosophical Society<\/em>), la plus ancienne soci\u00e9t\u00e9 savante des \u00c9tats-Unis fond\u00e9e par Benjamin Franklin. Lors de sa disparition en octobre 1995 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de soixante-dix-sept ans, les hommages acad\u00e9miques posthumes ont salu\u00e9 unanimement un titan de la science du vingti\u00e8me si\u00e8cle, un homme dont l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance morale n&rsquo;avait d&rsquo;\u00e9gal que la rigueur intellectuelle, et dont les d\u00e9couvertes continueront d&rsquo;\u00e9clairer la trajectoire des sciences du comportement pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, post\u00e9rit\u00e9 et impact contemporain en sciences cognitives et comportementales<\/h2>\n<h3>12.1 Les limites et critiques adress\u00e9es aux mod\u00e8les solomoniens<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de sa puissance heuristique incomparable, l&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique de Richard Solomon n&rsquo;a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la saine controverse scientifique qui caract\u00e9rise la vitalit\u00e9 des grandes id\u00e9es. Les critiques les plus insistantes ont vis\u00e9 son mod\u00e8le phare : la th\u00e9orie du processus antagoniste des \u00e9motions. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1970 et au cours des ann\u00e9es 1980, plusieurs psychophysiologistes et mod\u00e9lisateurs math\u00e9matiques ont soulign\u00e9 certaines faiblesses structurelles de la formulation originelle de Solomon et Corbit.<\/p>\n<p>Le principal reproche formul\u00e9 sur le plan computationnel concerne le postulat implicite d&rsquo;une sym\u00e9trie quasi universelle des processus affectifs. Des chercheurs ont fait valoir que Solomon avait tendance \u00e0 traiter de fa\u00e7on parfaitement \u00e9quivalente des affects de natures biologiques profond\u00e9ment disparates : la peur d&rsquo;un choc \u00e9lectrique, l&rsquo;extase pharmacologique d&rsquo;un opiac\u00e9, le r\u00e9confort social d&rsquo;un partenaire amoureux ou le d\u00e9go\u00fbt gustatif. Or, il est apparu que les cin\u00e9tiques temporelles des processus d&rsquo;adaptation biologique varient consid\u00e9rablement selon les substrats r\u00e9cepteurs impliqu\u00e9s, rendant l&rsquo;\u00e9quation alg\u00e9brique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A(t) = a(t) - b(t)\">$A(t) = a(t) &#8211; b(t)$<\/span> parfois trop rigide et normative pour capturer la singularit\u00e9 de chaque \u00e9tat psychophysiologique.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le camp de la psychologie cognitive pure et les th\u00e9oriciens de l&rsquo;\u00e9valuation (<em>appraisal theory<\/em>), emmen\u00e9s notamment par Richard Lazarus et Klaus Scherer, ont vivement critiqu\u00e9 le caract\u00e8re \u00e9minemment cybern\u00e9tique et m\u00e9caniste du mod\u00e8le. Pour ces tenants de la cognition pr\u00e9\u00e9minente, Solomon sous-estimait radicalement le r\u00f4le modulateur de l&rsquo;interpr\u00e9tation subjective, des croyances m\u00e9tacognitives et des attributions de sens dans la gen\u00e8se de l&rsquo;\u00e9motion. Selon eux, l&rsquo;amplitude d&rsquo;un contrecoup affectif n&rsquo;est pas uniquement le r\u00e9sultat passif d&rsquo;une compensation neurobiologique &lsquo;b&rsquo;, mais d\u00e9pend \u00e9troitement de la fa\u00e7on dont le sujet humain \u00e9value consciemment la signification contextuelle et la port\u00e9e existentielle de l&rsquo;interruption du stimulus.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces assauts th\u00e9oriques, les continuateurs de Solomon ont progressivement assoupli le mod\u00e8le. Ils ont admis que le processus &lsquo;b&rsquo; ne devait pas \u00eatre envisag\u00e9 comme une bo\u00eete noire purement abstraite, mais comme un agr\u00e9gat dynamique de boucles de r\u00e9troaction locales et centrales, hautement sensibles au contexte informatif et environnemental dans lequel baigne le sujet.<\/p>\n<h3>12.2 Actualit\u00e9 des th\u00e9ories de Solomon en neurobiologie de l&rsquo;addiction<\/h3>\n<p>Si un domaine de la science m\u00e9dicale moderne rend chaque jour un hommage \u00e9clatant aux intuitions visionnaires de Richard Solomon, c&rsquo;est indiscutablement la neurobiologie translationnelle de la d\u00e9pendance et de l&rsquo;abus de substances. L&rsquo;h\u00e9riti\u00e8re contemporaine directe la plus puissante de l&rsquo;\u00e9cole de pens\u00e9e solomonienne est la th\u00e9orie de l&rsquo;allostasie de l&rsquo;addiction, conceptualis\u00e9e et port\u00e9e \u00e0 son apog\u00e9e par le neurobiologiste am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.scripps.edu\/faculty\/koob\/\">George Koob<\/a> et le regrett\u00e9 psychiatre fran\u00e7ais Michel Le Moal.<\/p>\n<p>Dans leurs travaux majeurs devenus la r\u00e9f\u00e9rence mondiale de l&rsquo;Institut national sur l&rsquo;abus des drogues (NIDA), Koob et Le Moal ont litt\u00e9ralement translat\u00e9 les concepts de processus &lsquo;a&rsquo; et de processus &lsquo;b&rsquo; de Solomon dans le langage mol\u00e9culaire des circuits neuronaux modernes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me de r\u00e9compense (processus &lsquo;a&rsquo;) :<\/strong> Port\u00e9 par les projections dopaminergiques m\u00e9solimbiques de l&rsquo;aire tegmentale ventrale vers le striatum ventral et le noyau accumbens, coupl\u00e9 \u00e0 l&rsquo;action des peptides opio\u00efdes endog\u00e8nes (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"\\mu\">$\\mu$<\/span>-opio\u00efdes). Ce circuit s&rsquo;adapte et s&rsquo;\u00e9rode rapidement lors de l&rsquo;administration r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de drogues, mat\u00e9rialisant la tol\u00e9rance par d\u00e9sensibilisation synaptique.<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me d&rsquo;anti-r\u00e9compense (processus &lsquo;b&rsquo; solomonien) :<\/strong> Localis\u00e9 anatomiquement dans ce que George Koob nomme l&rsquo;amygdale \u00e9tendue (comprenant le noyau du lit de la strie terminale \/ BNST, le noyau central de l&rsquo;amygdale et la coquille du noyau accumbens). Ce syst\u00e8me recrute massivement des neurotransmetteurs du stress et de l&rsquo;aversion : le facteur de lib\u00e9ration de la corticotropine (CRF), la dynorphine (un peptide opio\u00efde endog\u00e8ne <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"kappa\">$kappa$<\/span> puissant d\u00e9clencheur de dysphorie) et la noradr\u00e9naline.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sous l&rsquo;exposition chronique aux drogues, ce syst\u00e8me d&rsquo;anti-r\u00e9compense subit une hypertrophie neurophysiologique permanente. George Koob forge le concept clinique d&rsquo;\u00ab hyperkatifeia \u00bb (d\u00e9fini comme l&rsquo;exacerbation hypersensible de la d\u00e9tresse \u00e9motionnelle, de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 et du mal-\u00eatre lors de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;abstinence) pour d\u00e9signer l&rsquo;incarnation contemporaine exacte du processus &lsquo;b&rsquo; g\u00e9ant th\u00e9oris\u00e9 par Solomon en 1974. Le toxicomane contemporain ne rechute pas pour trouver le plaisir, mais pour calmer l&rsquo;incendie chimique d&rsquo;un syst\u00e8me d&rsquo;anti-r\u00e9compense emball\u00e9 qui a d\u00e9cal\u00e9 son point de consigne h\u00e9donique (la charge allostatique). Les protocoles pharmacologiques les plus novateurs de notre si\u00e8cle \u2014 ciblant les antagonistes des r\u00e9cepteurs du CRF ou les modulateurs des r\u00e9cepteurs <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"kappa\">$kappa$<\/span>-opio\u00efdes pour pr\u00e9venir la rechute \u2014 sont les descendants directs des \u00e9quations que Richard Solomon tra\u00e7ait sur les tableaux de Philadelphie.<\/p>\n<h3>12.3 Conclusion : la vision synth\u00e9tique et durable de Richard Solomon<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e de plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de recherche exp\u00e9rimentale, la figure de Richard Lester Solomon s&rsquo;impose avec la majest\u00e9 des b\u00e2tisseurs de paradigmes. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 la psychologie \u00e9tait menac\u00e9e de schisme permanent \u2014 d\u00e9chir\u00e9e entre l&rsquo;orthodoxie r\u00e9ductionniste d&rsquo;un b\u00e9haviorisme sans \u00e2me et les sp\u00e9culations incontr\u00f4lables d&rsquo;une clinique mentaliste sans preuves \u2014, Solomon a su incarner l&rsquo;id\u00e9al de la synth\u00e8se scientifique.<\/p>\n<p>Son g\u00e9nie a consist\u00e9 \u00e0 prouver qu&rsquo;il \u00e9tait possible d&rsquo;aborder les th\u00e9matiques les plus visc\u00e9rales, les plus sombres et les plus \u00e9nigmatiques de la condition humaine \u2014 la panique face au danger, la l\u00e2chet\u00e9 de l&rsquo;\u00e9vitement, l&rsquo;abrutissement de l&rsquo;impuissance, la morsure du sevrage addictif, la d\u00e9tresse du deuil et le vertige des motivations masochistes \u2014 avec les m\u00eames exigences de contr\u00f4le empirique, de formalisation math\u00e9matique et de reproductibilit\u00e9 que celles exig\u00e9es par la physique ou la physiologie mol\u00e9culaire.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre un chapitre clos de l&rsquo;histoire des sciences, les th\u00e9ories \u00e9labor\u00e9es par Richard Solomon continuent de palpiter au c\u0153ur de notre si\u00e8cle. Chaque fois qu&rsquo;un psychiatre prescrit une th\u00e9rapie d&rsquo;exposition avec pr\u00e9vention de la r\u00e9ponse pour lib\u00e9rer un patient du pi\u00e8ge de l&rsquo;angoisse compulsive ; chaque fois qu&rsquo;un m\u00e9decin tente d&rsquo;extirper un malade de la spirale infernale d&rsquo;une addiction en modulant ses circuits d&rsquo;anti-r\u00e9compense ; chaque fois qu&rsquo;un chercheur en sciences cognitives d\u00e9crypte comment nos \u00e9motions pavloviennes pilotent nos d\u00e9cisions rationnelles sur les march\u00e9s financiers, c&rsquo;est la pens\u00e9e lucide, rigoureuse et profond\u00e9ment humaniste de Richard Solomon qui continue d&rsquo;op\u00e9rer. Solomon n&rsquo;a pas seulement d\u00e9chiffr\u00e9 les lois de la peur et de la douleur ; il a offert \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 les cl\u00e9s scientifiques pour comprendre ses propres tourments et apprendre, enfin, \u00e0 s&rsquo;en d\u00e9livrer.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Koob, G. F., &#038; Le Moal, M. (2001). Drug addiction, dysregulation of reward, and allostasis. <em>Neuropsychopharmacology<\/em>, 24(2), 97-129. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0893-133X(00)00195-0\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0893-133X(00)00195-0<\/a><\/li>\n<li>Koob, G. F., &#038; Le Moal, M. (2008). Addiction and the brain antireward system. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 59, 29-53. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.59.103006.093548\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.59.103006.093548<\/a><\/li>\n<li>Overmier, J. B., &#038; Solomon, R. L. (1967). Effects of paws-shock on subsequent avoidance learning in the dog. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 63(1), 28-33. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024166\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024166<\/a><\/li>\n<li>Rescorla, R. A., &#038; Solomon, R. L. (1967). Two-process learning theory: Relationships between Pavlovian conditioning and instrumental learning. <em>Psychological Review<\/em>, 74(3), 151-182. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024475\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024475<\/a><\/li>\n<li>Rescorla, R. A., &#038; Wagner, A. R. (1972). A theory of Pavlovian conditioning: Variations in the effectiveness of reinforcement and nonreinforcement. In A. H. Black &#038; W. F. Prokasy (Eds.), <em>Classical Conditioning II: Current Research and Theory<\/em> (pp. 64-99). Appleton-Century-Crofts.<\/li>\n<li>Seligman, M. E., &#038; Maier, S. F. (1967). Failure to escape traumatic shock. <em>Journal of Experimental Psychology<\/em>, 74(1), 1-9. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024514\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0024514<\/a><\/li>\n<li>Seligman, M. E. P. (1975). <em>Helplessness: On Depression, Development, and Death<\/em>. W. H. Freeman.<\/li>\n<li>Solomon, R. L. (1964). Punishment. <em>American Psychologist<\/em>, 19(4), 239-253. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0042493\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0042493<\/a><\/li>\n<li>Solomon, R. L. (1980). The opponent-process theory of acquired motivation: The costs of pleasure and the benefits of pain. <em>American Psychologist<\/em>, 35(8), 691-712. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.35.8.691\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.35.8.691<\/a><\/li>\n<li>Solomon, R. L., &#038; Corbit, J. D. (1974). An opponent-process theory of motivation: I. Temporal dynamics of affect. <em>Psychological Review<\/em>, 81(2), 119-145. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0036128\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0036128<\/a><\/li>\n<li>Solomon, R. L., &#038; Wynne, L. C. (1953). Traumatic avoidance learning: Acquisition in normal dogs. <em>Psychological Monographs: General and Applied<\/em>, 67(4), 1-19. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0093654\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0093654<\/a><\/li>\n<li>Solomon, R. L., &#038; Wynne, L. C. (1954). Traumatic avoidance learning: The principles of anxiety conservation and partial irreversibility. <em>Psychological Review<\/em>, 61(6), 353-385. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0057291\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0057291<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Richard L. 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