{"id":17574,"date":"2026-10-15T15:02:42","date_gmt":"2026-10-15T15:02:42","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/richard-gregory-1923-2010-psychologie-perception\/"},"modified":"2026-10-15T15:02:42","modified_gmt":"2026-10-15T15:02:42","slug":"richard-gregory-1923-2010-psychologie-perception","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=richard-gregory-1923-2010-psychologie-perception","title":{"rendered":"Richard Gregory &#8211; 1923 2010"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire foisonnante des sciences cognitives et de la psychologie de la perception, peu de figures incarnent avec autant d&rsquo;\u00e9clat l&rsquo;alliance de la rigueur exp\u00e9rimentale, de la profondeur philosophique et de la cr\u00e9ativit\u00e9 artisanale que le professeur <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsocietypublishing.org\/doi\/10.1098\/rsbm.2011.0016\">Richard Langton Gregory<\/a> (1923-2010). Alors que le milieu du vingti\u00e8me si\u00e8cle demeurait encore largement domin\u00e9 par les dogmes d&rsquo;un b\u00e9haviorisme r\u00e9fractaire aux \u00e9tats mentaux internes ou par les postulats d&rsquo;une psychophysique descriptive r\u00e9duisant la vision \u00e0 un simple enregistrement passif des rayonnements lumineux, Gregory a insuffl\u00e9 une r\u00e9volution conceptuelle durable. En concevant l&rsquo;\u0153il non comme une chambre noire projetant fid\u00e8lement le r\u00e9el sur l&rsquo;\u00e9cran c\u00e9r\u00e9bral, mais comme le pourvoyeur d&rsquo;indices lacunaires au service d&rsquo;un cerveau formulateur d&rsquo;hypoth\u00e8ses, il a red\u00e9fini le statut \u00e9pist\u00e9mologique de la sensorialit\u00e9.<\/p>\n<p>H\u00e9ritier spirituel des intuitions visionnaires de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/perception-problem\/\">Hermann von Helmholtz<\/a> et de la psychologie des sch\u00e8mes de sir Frederic Bartlett, Richard Gregory a \u00e9rig\u00e9 l&rsquo;\u00e9tude des illusions d&rsquo;optique en une m\u00e9thode d&rsquo;investigation royale de l&rsquo;esprit humain. Loin d&rsquo;\u00eatre de vulgaires curiosit\u00e9s r\u00e9cr\u00e9atives ou des d\u00e9faillances honteuses de notre machinerie neuronale, les illusions constituent, selon sa formule consacr\u00e9e, les \u00ab d\u00e9parts de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb par lesquels le syst\u00e8me cognitif trahit ses strat\u00e9gies de calcul, ses pr\u00e9jug\u00e9s adaptatifs et ses paris inf\u00e9rentiels. De la spectaculaire \u00e9nigme du mur du caf\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9racinable relief du masque creux, en passant par le drame perceptif des aveugles cong\u00e9nitaux acc\u00e9dant subitement \u00e0 la vue, son \u0153uvre a sond\u00e9 les failles cr\u00e9atrices de la vision avec une verve exp\u00e9rimentale sans \u00e9quivalent.<\/p>\n<p>Ce trait\u00e9 exhaustif se propose d&rsquo;explorer en profondeur la trajectoire intellectuelle, le cadre th\u00e9orique, les controverses fondatrices et l&rsquo;immense post\u00e9rit\u00e9 de ce pionnier britannique. \u00c0 travers une analyse serr\u00e9e de ses concepts cl\u00e9s \u2014 du constructivisme perceptif aux interactions entre traitements ascendants et descendants, sans omettre sa querelle \u00e9pique avec l&rsquo;\u00e9cologie perceptive de James J. Gibson et son d\u00e9vouement absolu \u00e0 la mus\u00e9ographie interactive \u2014, il s&rsquo;agira de restituer toute la vigueur d&rsquo;une pens\u00e9e qui pr\u00e9figurait, avec plusieurs d\u00e9cennies d&rsquo;avance, les mod\u00e8les contemporains du codage pr\u00e9dictif et des neurosciences computationnelles.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se d&rsquo;un pionnier des sciences cognitives<\/h2>\n<h3>1.1 Les premi\u00e8res ann\u00e9es et la formation acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Richard Langton Gregory voit le jour le 24 juillet 1923 \u00e0 Londres, au sein d&rsquo;un biotope intellectuel singuli\u00e8rement propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9veil de la pens\u00e9e rationnelle. Son p\u00e8re, Christopher Clive Langton Gregory, \u00e9tait lui-m\u00eame un \u00e9minent astronome, directeur de l&rsquo;observatoire de l&rsquo;University College de Londres et concepteur d&rsquo;instruments optiques d&rsquo;une redoutable pr\u00e9cision. Cette immersion pr\u00e9coce dans un univers satur\u00e9 de lunettes astronomiques, de miroirs paraboliques, de prismes et de calculs de trajectoires c\u00e9lestes instille chez le jeune Richard une fascination ind\u00e9l\u00e9bile pour la manipulation physique de la lumi\u00e8re et pour les artifices m\u00e9caniques destin\u00e9s \u00e0 compenser les imperfections cong\u00e9nitales des sens humains. L&rsquo;environnement familial, impr\u00e9gn\u00e9 des d\u00e9bats sur la structure du cosmos et la relativit\u00e9 de l&rsquo;observation empirique, fa\u00e7onne chez lui une tournure d&rsquo;esprit o\u00f9 le doute m\u00e9thodique s&rsquo;associe constamment \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 technologique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clenchement de la Seconde Guerre mondiale interrompt brutalement le cours de ses \u00e9tudes classiques et l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 s&rsquo;engager dans la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.raf.mod.uk\/\">Royal Air Force<\/a> (RAF). En raison de ses aptitudes manifestes pour la physique et les dispositifs techniques, il y est affect\u00e9 non pas comme pilote de combat, mais en qualit\u00e9 d&rsquo;\u00e9lectronicien et d&rsquo;op\u00e9rateur radar. Cette exp\u00e9rience militaire s&rsquo;av\u00e8re r\u00e9trospectivement matricielle pour l&rsquo;ensemble de sa trajectoire conceptuelle. Assign\u00e9 \u00e0 la maintenance et au perfectionnement des stations de d\u00e9tection hertzienne naissantes, Gregory se trouve confront\u00e9, dans l&rsquo;urgence des combats a\u00e9riens, aux probl\u00e9matiques fondamentales du traitement du signal : l&rsquo;extraction d&rsquo;un \u00e9cho porteur d&rsquo;information au milieu d&rsquo;un bruit de fond stochastique, la calibration des oscilloscopes et l&rsquo;interpr\u00e9tation d&rsquo;impulsions ambigu\u00ebs par des op\u00e9rateurs humains sous pression extr\u00eame. C&rsquo;est \u00e0 ce carrefour technique qu&rsquo;il appr\u00e9hende intimement la distinction entre le stimulus physique brut et la d\u00e9cision perceptive qui lui conf\u00e8re une signification strat\u00e9gique.<\/p>\n<p>D\u00e9mobilis\u00e9 au sortir du conflit, Gregory int\u00e8gre le prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.dow.cam.ac.uk\/\">Downing College<\/a> de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge, o\u00f9 il entreprend un cursus combinant la philosophie analytique et la psychologie exp\u00e9rimentale. Ce double ancrage acad\u00e9mique scelle sa singularit\u00e9 : il refuse d&#8217;embl\u00e9e la scission st\u00e9rile entre les interrogations conceptuelles sur la nature de la connaissance et l&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire sur les r\u00e9flexes physiologiques. \u00c0 Cambridge, sa rencontre avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wellcomecollection.org\/works\/w6k37fec\">Sir Frederic Bartlett<\/a>, premier titulaire de la chaire de psychologie exp\u00e9rimentale et th\u00e9oricien majeur de la m\u00e9moire reconstructive, constitue un v\u00e9ritable s\u00e9isme intellectuel. Bartlett enseigne que l&rsquo;esprit humain n&rsquo;enregistre jamais passivement les traces mn\u00e9siques, mais les r\u00e9\u00e9labore dynamiquement \u00e0 travers des \u00ab sch\u00e8mes \u00bb socioculturels et cognitifs pr\u00e9alables. Gregory saisit imm\u00e9diatement la port\u00e9e heuristique de cette intuition et entreprend de la transposer au domaine de la vision \u00e9l\u00e9mentaire : si la m\u00e9moire est une reconstruction active guid\u00e9e par le sens, la perception visuelle ne saurait \u00eatre autre chose qu&rsquo;un acte d&rsquo;interpr\u00e9tation perp\u00e9tuel.<\/p>\n<h3>1.2 Les d\u00e9buts \u00e0 Cambridge et l&rsquo;\u00e9mergence des recherches visuelles<\/h3>\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, Richard Gregory s&rsquo;installe au c\u0153ur du laboratoire de psychologie de Cambridge, o\u00f9 il installe un atelier d&rsquo;exp\u00e9rimentation sensorielle d&rsquo;une originalit\u00e9 d\u00e9routante. Rejetant les protocoles standardis\u00e9s et souvent r\u00e9ducteurs de l&rsquo;\u00e9poque, il con\u00e7oit lui-m\u00eame ses appareils de mesure \u00e0 l&rsquo;aide de composants \u00e9lectroniques r\u00e9form\u00e9s de l&rsquo;arm\u00e9e, de lentilles taill\u00e9es sur mesure et de moteurs d&rsquo;horlogerie. Son premier champ d&rsquo;investigation syst\u00e9matique porte sur les ph\u00e9nom\u00e8nes de constance perceptive, et tout particuli\u00e8rement sur la constance de la taille. Comment se fait-il qu&rsquo;un individu qui s&rsquo;\u00e9loigne de nous ne semble pas rapetisser dramatiquement, bien que la surface de son image projet\u00e9e sur notre r\u00e9tine diminue selon les lois rigides de l&rsquo;optique g\u00e9om\u00e9trique ? Par une suite d&rsquo;ing\u00e9nieuses exp\u00e9riences en chambre noire, \u00e9liminant progressivement les rep\u00e8res de contexte, Gregory met en \u00e9vidence que le cerveau applique un facteur de correction d&rsquo;\u00e9chelle autonome, op\u00e9rant un ajustement automatique entre la distance estim\u00e9e et la taille r\u00e9tinienne per\u00e7ue.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode cambridgienne co\u00efncide avec le basculement m\u00e9thodologique d\u00e9cisif qui voit la psychophysique classique, h\u00e9rit\u00e9e de Gustav Fechner et d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Wilhelm-Wundt\">Wilhelm Wundt<\/a>, c\u00e9der le pas \u00e0 la psychologie cognitive \u00e9mergente. Alors que la psychophysique traditionnelle se bornait \u00e0 mesurer des seuils diff\u00e9rentiels de d\u00e9tection en traitant le sujet comme une bo\u00eete noire r\u00e9active, Gregory s&rsquo;attache \u00e0 mod\u00e9liser les op\u00e9rations internes de calcul par lesquelles le cerveau r\u00e9sout les apories g\u00e9om\u00e9triques de la projection visuelle. Il comprend que les limites de la vision ne sont pas fix\u00e9es par la r\u00e9solution granulaire des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens, mais par la complexit\u00e9 computationnelle des r\u00e8gles d&rsquo;inf\u00e9rence mises en \u0153uvre par les r\u00e9seaux corticaux. C&rsquo;est le d\u00e9but d&rsquo;une rupture \u00e9pist\u00e9mologique avec toute vision m\u00e9caniste et passive de l&rsquo;appareil oculaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;effervescence intellectuelle de Cambridge favorise \u00e9galement des interactions d\u00e9cisives avec les figures de proue de la neurophysiologie moderne, au premier rang desquelles figure <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cell.com\/neuron\/fulltext\/S0896-6273(08)01019-3\">Horace Barlow<\/a>. Les discussions passionn\u00e9es entre Gregory et Barlow \u2014 qui d\u00e9montre \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque le r\u00f4le des neurones de la r\u00e9tine comme d\u00e9tecteurs de caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques chez la grenouille \u2014 permettent de confronter la logique du codage neural aux manifestations ph\u00e9nom\u00e9nologiques des illusions perceptives. Tout en saluant les d\u00e9couvertes \u00e9lectrophysiologiques sur le traitement pr\u00e9coce des signaux, Gregory maintient fermement que la physiologie unitaire ne peut, \u00e0 elle seule, \u00e9puiser le sens de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue : la perception n\u00e9cessite une architecture de traitement d&rsquo;information globale capable d&rsquo;arbitrer entre des signaux neuronaux potentiellement discordants. Cette posture pr\u00e9figure avec acuit\u00e9 les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de la th\u00e9orie computationnelle de David Marr.<\/p>\n<h3>1.3 Le parcours institutionnel \u00e0 \u00c9dimbourg et Bristol<\/h3>\n<p>En 1967, d\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9largir ses horizons acad\u00e9miques et de concr\u00e9tiser ses intuitions sur les liens unissant la perception biologique \u00e0 l&rsquo;informatique naissante, Richard Gregory r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;appel de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg. Il y cofonde, aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;illustres figures telles que Donald Michie et Christopher Longuet-Higgins, le mythique D\u00e9partement d&rsquo;Intelligence Artificielle et de Perception (Department of Machine Intelligence and Perception). Cette structure universitaire, pionni\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, entend r\u00e9unir sous un m\u00eame toit les sp\u00e9cialistes de la programmation heuristique, de la linguistique formelle et de la psychologie de la vision. Gregory y anime le laboratoire de perception, persuad\u00e9 que l&rsquo;\u00e9dification de robots capables d&rsquo;interagir avec le monde physique passe obligatoirement par la compr\u00e9hension des raccourcis inf\u00e9rentiels forg\u00e9s par l&rsquo;\u00e9volution biologique chez les organismes vivants.<\/p>\n<p>Cependant, en 1970, attir\u00e9 par un environnement hospitalier et universitaire d&rsquo;une exceptionnelle vitalit\u00e9 neurologique, Gregory quitte l&rsquo;\u00c9cosse pour s&rsquo;\u00e9tablir d\u00e9finitivement \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bristol.ac.uk\/psychology\/\">Universit\u00e9 de Bristol<\/a>. Nomm\u00e9 professeur de neuropsychologie et directeur du Brain and Perception Laboratory, il y d\u00e9ploie pendant quatre d\u00e9cennies une activit\u00e9 scientifique, clinique et \u00e9ditoriale ininterrompue. C&rsquo;est \u00e0 Bristol que sa pens\u00e9e atteint sa pleine maturit\u00e9 institutionnelle. Il milite avec acharnement aupr\u00e8s des instances de financement pour que la psychologie exp\u00e9rimentale s&rsquo;affranchisse de sa tutelle philosophique ou m\u00e9dicale traditionnelle afin d&rsquo;\u00eatre reconnue comme une science de la nature \u00e0 part enti\u00e8re, dot\u00e9e de ses propres protocoles, de son langage formel et de ses laboratoires sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Son laboratoire de Bristol devient un p\u00f4le d&rsquo;attraction international pour les chercheurs du monde entier, fascin\u00e9s par ses dispositifs d\u00e9monstratifs et l&rsquo;ampleur de ses intuitions. Ses pairs ne tardent pas \u00e0 lui t\u00e9moigner leur reconnaissance pour avoir transform\u00e9 la compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit humain. Cons\u00e9cration supr\u00eame dans le paysage acad\u00e9mique britannique, Richard Gregory est \u00e9lu en 1992 membre de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsociety.org\/\">Royal Society<\/a> de Londres. Les rapports de pr\u00e9sentation soulignent alors son apport fondamental \u00e0 la mod\u00e9lisation des processus cognitifs, sa red\u00e9finition th\u00e9orique des illusions d&rsquo;optique et son r\u00f4le capital dans le rayonnement public de la d\u00e9marche exp\u00e9rimentale. Jusqu&rsquo;\u00e0 ses derni\u00e8res ann\u00e9es, le professeur Gregory demeurera une figure tut\u00e9laire de Bristol, arpentant les all\u00e9es de son laboratoire avec la curiosit\u00e9 inalt\u00e9r\u00e9e d&rsquo;un \u00e9ternel arpenteur des myst\u00e8res de la vision.<\/p>\n<h2>2. Le cadre th\u00e9orique : La perception comme hypoth\u00e8se<\/h2>\n<h3>2.1 Les fondements du constructivisme perceptif<\/h3>\n<p>Le socle fondamental sur lequel repose l&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00e9difice conceptuel de Richard Gregory r\u00e9side dans sa r\u00e9futation cat\u00e9gorique du r\u00e9alisme na\u00eff. Selon cette conception spontan\u00e9e mais \u00e9pist\u00e9mologiquement insoutenable du sens commun, la perception visuelle consisterait en une ouverture passive sur le monde environnant, les objets se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 la conscience dans leur nudit\u00e9 physique par le simple truchement de la propagation lumineuse. Gregory r\u00e9cuse avec la m\u00eame vigueur l&rsquo;isomorphisme sensoriel direct, postulaterang\u00e9 par exemple par certaines franges de la psychologie de la Gestalt, qui supposait une identit\u00e9 structurelle ou topologique stricte entre la configuration du champ physique, l&rsquo;excitation corticale et le contenu ph\u00e9nom\u00e9nal du percept.<\/p>\n<p>Pour Gregory, la filiation \u00e9pist\u00e9mologique revendiqu\u00e9e remonte sans ambigu\u00eft\u00e9 aux monumentaux travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/helmholtz\/\">Hermann von Helmholtz<\/a> et \u00e0 sa th\u00e9orie de l&rsquo;inf\u00e9rence inconsciente (<em>unbewusster Schluss<\/em>). D\u00e8s le dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, Helmholtz avait mis en lumi\u00e8re le paradoxe inh\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;optique oculaire : l&rsquo;image qui se forme sur la mosa\u00efque concave des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens est invers\u00e9e, courb\u00e9e, bidimensionnelle, mouvante, et perp\u00e9tuellement brouill\u00e9e par les saccades oculaires, les aberrations sph\u00e9riques et les fluctuations d&rsquo;illumination. Les donn\u00e9es brutes qui parviennent au syst\u00e8me nerveux central ne sont donc pas des repr\u00e9sentations fid\u00e8les de la r\u00e9alit\u00e9, mais des motifs d&rsquo;excitation fragmentaires, sous-d\u00e9termin\u00e9s et \u00e9minemment bruit\u00e9s.<\/p>\n<p>Partant de ce constat anatomophysiologique irr\u00e9futable, Gregory th\u00e9orise la vision comme une g\u00e9n\u00e9ration active de mod\u00e8les explicatifs internes. Face au probl\u00e8me inverse de l&rsquo;optique \u2014 le fait qu&rsquo;une infinit\u00e9 de configurations tridimensionnelles distinctes dans le monde ext\u00e9rieur puissent g\u00e9n\u00e9rer rigoureusement la m\u00eame projection bidimensionnelle sur la r\u00e9tine \u2014, le cerveau ne peut se contenter d&rsquo;additionner des sensations locales. Il doit se comporter comme une machine reconstructive, injectant des r\u00e8gles organisatrices a priori pour postuler, au-del\u00e0 de la pauvret\u00e9 des signaux proximaux, l&rsquo;existence et les propri\u00e9t\u00e9s tangibles des objets distaux. La perception n&rsquo;est donc pas une photographie du monde, mais une th\u00e9orie computationnelle sur l&rsquo;\u00e9tat le plus probable de ce monde.<\/p>\n<h3>2.2 Le parall\u00e8le entre d\u00e9marches scientifiques et actes perceptifs<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des analogies les plus saisissantes et f\u00e9condes introduites par Gregory consiste \u00e0 assimiler rigoureusement chaque acte perceptif individuel \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-method\/\">hypoth\u00e8se scientifique<\/a>. Dans ses \u00e9crits s\u00e9minaux, il soutient que le cerveau proc\u00e8de face aux signaux de la r\u00e9tine exactement comme la communaut\u00e9 des physiciens ou des astronomes face \u00e0 des relev\u00e9s instrumentaux cryptiques : il \u00e9chafaude une proposition th\u00e9orique coh\u00e9rente, en teste la plausibilit\u00e9 interne \u00e0 l&rsquo;aune de ses connaissances ant\u00e9rieures, et cherche \u00e0 v\u00e9rifier si les donn\u00e9es empiriques subs\u00e9quentes confirment ou infirment ce mod\u00e8le interpr\u00e9tatif.<\/p>\n<p>Cette dynamique inf\u00e9rentielle repose sur l&rsquo;exploitation permanente de probabilit\u00e9s implicites. Confront\u00e9 \u00e0 une figure aux contours discontinus ou \u00e0 des ombres port\u00e9es suggestives, le syst\u00e8me visuel s\u00e9lectionne instantan\u00e9ment l&rsquo;interpr\u00e9tation qui pr\u00e9sente la probabilit\u00e9 a posteriori la plus \u00e9lev\u00e9e, maximisant la vraisemblance de la sc\u00e8ne au d\u00e9triment d&rsquo;options g\u00e9om\u00e9triquement recevables mais statistiquement hautement improbables dans un environnement terrestre standard. Toutefois, une divergence fascinante s\u00e9pare l&rsquo;esprit scientifique conscient du m\u00e9canisme de la perception : la redoutable r\u00e9silience des erreurs d&rsquo;interpr\u00e9tation visuelle face au savoir formel du sujet. M\u00eame lorsqu&rsquo;un individu prend une r\u00e8gle gradu\u00e9e pour mesurer deux segments et acquiert la certitude absolue qu&rsquo;ils poss\u00e8dent une longueur strictement identique, l&rsquo;illusion g\u00e9om\u00e9trique persiste avec une insolente intensit\u00e9. Cette observation conduit Gregory \u00e0 poser l&rsquo;existence d&rsquo;une \u00e9tanch\u00e9it\u00e9 partielle entre la connaissance propositionnelle consciente et les algorithmes internes du processeur perceptif.<\/p>\n<p>La falsifiabilit\u00e9 perceptuelle se r\u00e9v\u00e8le avec une nettet\u00e9 incomparable lors de la contemplation de figures instables ou lors de transitions dynamiques de l&rsquo;environnement. Lorsqu&rsquo;un motif visuel offre deux configurations spatiales de probabilit\u00e9s rigoureusement \u00e9quivalentes \u2014 cas exemplaire du cube de Necker \u2014, le cerveau ne s&rsquo;enferme jamais dans une paralysie calculatoire. Il adopte une premi\u00e8re hypoth\u00e8se tridimensionnelle, puis, au bout de quelques secondes, en raison de micro-variations de l&rsquo;attention ou de la fatigue synaptique des circuits concern\u00e9s, cette hypoth\u00e8se est abandonn\u00e9e au profit d&rsquo;une hypoth\u00e8se concurrente. Ce basculement ph\u00e9nom\u00e9nologique instantan\u00e9 d\u00e9montre de mani\u00e8re \u00e9clatante la nature hypoth\u00e9tique du percept : bien que le stimulus physique sur le papier n&rsquo;ait subi aucune modification mat\u00e9rielle, le \u00ab monde vu \u00bb s&rsquo;inverse radicalement dans la conscience du sujet sous l&rsquo;effet d&rsquo;une alternance de postulats interpr\u00e9tatifs internes.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;architecture cognitive sous-jacente<\/h3>\n<p>Afin d&rsquo;op\u00e9rer ces synth\u00e8ses fulgurantes \u00e0 chaque fraction de seconde, le syst\u00e8me visuel doit n\u00e9cessairement s&rsquo;appuyer sur une architecture cognitive complexe, articulant des r\u00e8gles combinatoires d\u00e9ductives et inductives au sein des r\u00e9seaux du cortex c\u00e9r\u00e9bral. Dans les sch\u00e9mas conceptuels d\u00e9velopp\u00e9s par Gregory, cette architecture ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un simple encha\u00eenement lin\u00e9aire de relais synaptiques, mais prend la forme d&rsquo;un syst\u00e8me \u00e0 boucles de r\u00e9troaction permanentes. Le cortex visuel primaire et les aires associatives sup\u00e9rieures constituent un dispositif dialectique o\u00f9 l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle brute est incessamment confront\u00e9e \u00e0 une projection descendante \u00e9mise par les centres de mod\u00e9lisation pr\u00e9dictive.<\/p>\n<p>Cette conceptualisation anticipe de mani\u00e8re proph\u00e9tique la formalisation de la gestion bay\u00e9sienne implicite des incertitudes visuelles, qui deviendra le paradigme dominant des neurosciences computationnelles \u00e0 la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Selon cette optique, l&rsquo;estimation perceptuelle r\u00e9sulte d&rsquo;un arbitrage optimal entre la distribution des probabilit\u00e9s a priori (forg\u00e9es au cours de la phylogen\u00e8se et de l&rsquo;ontogen\u00e8se de l&rsquo;observateur) et la fonction de vraisemblance dict\u00e9e par le signal aff\u00e9rent. Lorsque les signaux d&rsquo;entr\u00e9e sont clairs et non ambigus, le poids de la vraisemblance sensorielle l&#8217;emporte, contraignant le mod\u00e8le interne \u00e0 s&rsquo;ajuster fid\u00e8lement. En revanche, d\u00e8s que la sc\u00e8ne visuelle s&rsquo;obscurcit, se voile ou pr\u00e9sente des contradictions intrins\u00e8ques, le syst\u00e8me bascule massivement vers ses a priori cognitifs, imposant une structure famili\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;optique ne livre que du chaos.<\/p>\n<p>Un enjeu th\u00e9orique crucial de cette mod\u00e9lisation r\u00e9side dans l&rsquo;autonomie relative du traitement perceptif vis-\u00e0-vis des fonctions ex\u00e9cutives sup\u00e9rieures, concept qui sera formalis\u00e9 plus tard par Jerry Fodor sous le vocable de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/modularity-mind\/\">modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit<\/a>. Gregory insiste sur le fait que si les hypoth\u00e8ses visuelles se comportent <em>comme<\/em> des th\u00e9ories scientifiques dans leur morphologie logique, elles n&rsquo;en demeurent pas moins encapsul\u00e9es au sein de modules sensorimoteurs automatis\u00e9s. Le syst\u00e8me visuel poss\u00e8de ses propres croyances g\u00e9om\u00e9triques et physiques \u2014 par exemple, le postulat universel que la lumi\u00e8re descend du ciel ou que les surfaces opaques masquent les objets situ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan \u2014, et ces croyances proc\u00e9durales demeurent remarquablement imperm\u00e9ables aux arguments logiques \u00e9nonc\u00e9s par le cortex pr\u00e9frontal de l&rsquo;observateur.<\/p>\n<h2>3. Le traitement descendant (Top-Down) versus ascendant (Bottom-Up)<\/h2>\n<h3>3.1 Les signaux ascendants : donn\u00e9es brutes et limites physiques<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9cier la pertinence du mod\u00e8le gr\u00e9gorien, il convient d&rsquo;analyser dans le d\u00e9tail les deux forces compl\u00e9mentaires qui s&rsquo;affrontent et s&rsquo;hybrident dans la gen\u00e8se de l&rsquo;image consciente : le flux ascendant (<em>bottom-up<\/em>) et le flux descendant (<em>top-down<\/em>). Les signaux ascendants trouvent leur gen\u00e8se exclusive dans la transduction biophysique op\u00e9r\u00e9e au niveau de la r\u00e9tine. Lorsqu&rsquo;un train d&rsquo;ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques compris dans le spectre visible frappe les segments externes des c\u00f4nes et des b\u00e2tonnets, une cascade de r\u00e9actions photochimiques d\u00e9clenche une hyperpolarisation membranaire qui se traduit in fine par l&rsquo;\u00e9mission de potentiels d&rsquo;action le long des fibres du nerf optique. C&rsquo;est \u00e0 ce niveau p\u00e9riph\u00e9rique que s&rsquo;op\u00e8re le premier d\u00e9coupage de la r\u00e9alit\u00e9 en matrices \u00e9l\u00e9mentaires de contrastes de luminance et de chromaticit\u00e9.<\/p>\n<p>Or, Richard Gregory ne cesse de rappeler les limites physiques et informationnelles insurmontables qui gr\u00e8vent ce signal ascendant d\u00e8s sa naissance. La surface r\u00e9tinienne n&rsquo;\u00e9tant qu&rsquo;un plan g\u00e9om\u00e9trique en deux dimensions, l&rsquo;axe de la profondeur spatiale y est math\u00e9matiquement d\u00e9truit : toute projection optique aplatit l&rsquo;univers tridimensionnel sur une pellicule plane, engendrant une perte informationnelle irr\u00e9versible au sens strict de la th\u00e9orie de l&rsquo;information de Shannon. De surcro\u00eet, la densit\u00e9 des photor\u00e9cepteurs s&rsquo;effondre de mani\u00e8re exponentielle d\u00e8s que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne de la fov\u00e9a centrale, plongeant la vision p\u00e9riph\u00e9rique dans un flou chromatique et spatial consid\u00e9rable, tandis que l&rsquo;\u00e9mergence du nerf optique engendre un scotome physiologique absolu \u2014 la tache aveugle de Mariotte \u2014 totalement d\u00e9pourvu de cellules sensibles \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Le traitement ascendant primaire, tel qu&rsquo;il chemine \u00e0 travers les noyaux genouill\u00e9s lat\u00e9raux pour atteindre l&rsquo;aire stri\u00e9e V1, se caract\u00e9rise par une d\u00e9composition spectrale et analytique rigide. Les neurones corticaux simples et complexes d\u00e9composent l&rsquo;afflux nerveux en segments orient\u00e9s, en fr\u00e9quences spatiales distinctes et en disparit\u00e9s binoculaires locales. Ce d\u00e9corticage est certes rigoureusement indispensable : sans cette armature de signaux p\u00e9riph\u00e9riques ancr\u00e9e dans les lois physiques de l&rsquo;univers mat\u00e9riel, l&rsquo;organisme sombrerait dans l&rsquo;hallucination solipsiste. Cependant, Gregory mart\u00e8le que ces primitives sensorielles ne constituent en aucune fa\u00e7on un percept unifi\u00e9 ; elles ne sont que les briques disjointes d&rsquo;un puzzle que seul un processus architectural de niveau sup\u00e9rieur est capable d&rsquo;assembler pour forger un objet de sens.<\/p>\n<h3>3.2 Les processus descendants : connaissances pr\u00e9alables et attentes<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ici qu&rsquo;interviennent avec une force souveraine les processus descendants, souvent qualifi\u00e9s de processus cognitifs guid\u00e9s par les concepts ou orient\u00e9s par la m\u00e9moire. Gregory a consacr\u00e9 une part pr\u00e9pond\u00e9rante de son \u0153uvre \u00e0 d\u00e9busquer les manifestations de ces influx descendants qui irriguent r\u00e9troactivement les couches corticales pr\u00e9coces. Loin de laisser le flux sensoriel s&rsquo;\u00e9puiser dans une contemplation passive, le cerveau projette en continu des connaissances m\u00e9morielles, lexicales et structurelles sur les motifs \u00e9mergents de la vision.<\/p>\n<p>Ces influences descendantes se nourrissent \u00e0 la fois de l&rsquo;apprentissage individuel, du conditionnement culturel et de l&rsquo;adaptation phylog\u00e9n\u00e9tique. L&rsquo;environnement visuel d&rsquo;un \u00eatre humain moderne est satur\u00e9 d&rsquo;angles droits, de structures architecturales r\u00e9guli\u00e8res et d&rsquo;objets standardis\u00e9s manufactur\u00e9s. Ce monde dit \u00ab charpent\u00e9 \u00bb (<em>carpentered world<\/em>) fa\u00e7onne chez l&rsquo;observateur un stock d&rsquo;a priori g\u00e9om\u00e9triques si profond\u00e9ment enracin\u00e9s qu&rsquo;ils modifient activement l&rsquo;appr\u00e9ciation des grandeurs physiques. \u00c0 un niveau plus \u00e9l\u00e9mentaire, Gregory d\u00e9montre que notre syst\u00e8me cognitif poss\u00e8de une biblioth\u00e8que implicite de lois physiques : il sait d&rsquo;exp\u00e9rience que les solides conservent leur forme lorsqu&rsquo;ils se d\u00e9placent, que la gravit\u00e9 attire les corps vers le bas, et que les visages humains sont invariablement convexes et dot\u00e9s d&rsquo;une sym\u00e9trie bilat\u00e9rale.<\/p>\n<p>Cette injection massive de connaissances pr\u00e9alables est la seule raison pour laquelle notre perception se montre d&rsquo;une robustesse spectaculaire dans des conditions visuelles d\u00e9grad\u00e9es. Qu&rsquo;un animal soit \u00e0 demi dissimul\u00e9 derri\u00e8re un taillis dense, qu&rsquo;une silhouette se d\u00e9coupe dans la p\u00e9nombre cr\u00e9pusculaire ou qu&rsquo;un visage soit partiellement masqu\u00e9 par une \u00e9charpe, nous n&rsquo;avons jamais l&rsquo;impression de percevoir une cr\u00e9ature d\u00e9coup\u00e9e en morceaux ou un moignon flottant dans l&rsquo;espace. Le traitement descendant comble automatiquement les hiatus informationnels par un processus d&rsquo;inf\u00e9rence modale et amodale, projetant la compl\u00e9tude d&rsquo;un concept connu par-dessus les lacunes du signal ascendant.<\/p>\n<h3>3.3 La dynamique d&rsquo;interaction entre les deux voies de traitement<\/h3>\n<p>Pour Gregory, la perception n&rsquo;est donc ni un pur enregistrement ascendant ni une pure hallucination descendante, mais le produit \u00e9mergent d&rsquo;une n\u00e9gociation dynamique et dialectique permanente entre ces deux flux contra-rotatifs. Cette transaction s&rsquo;op\u00e8re selon une dialectique rigoureuse : les projections descendantes anticipent la forme globale de la sc\u00e8ne, tandis que les donn\u00e9es ascendantes valident ou contestent la conformit\u00e9 de cette anticipation avec l&rsquo;environnement imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Lorsque cette n\u00e9gociation \u00e9choue en raison d&rsquo;un conflit irr\u00e9ductible entre la brutalit\u00e9 d&rsquo;un signal optique inhabituel et l&rsquo;ent\u00eatement d&rsquo;une attente cognitive profond\u00e9ment ancr\u00e9e, le syst\u00e8me est pr\u00e9cipit\u00e9 dans une illusion ou dans une stupeur perceptive. Gregory \u00e9tudie ces cas de rupture avec une d\u00e9lectation d&rsquo;entomologiste. Il souligne que la vitesse de conduction des influx nerveux au sein des axones my\u00e9linis\u00e9s et la travers\u00e9e des multiples barri\u00e8res synaptiques imposent une latence in\u00e9vitable d&rsquo;au moins cent \u00e0 cent cinquante millisecondes entre l&rsquo;instant o\u00f9 un photon heurte la corn\u00e9e et celui o\u00f9 une d\u00e9charge neuronale synchrone \u00e9merge dans le cortex temporal ou pari\u00e9tal. Dans un univers physique peupl\u00e9 de pr\u00e9dateurs v\u00e9loces et de projectiles l\u00e9taux, un organisme qui vivrait dans la contemplation passive de signaux ascendants en retard d&rsquo;un dixi\u00e8me de seconde sur le temps r\u00e9el serait condamn\u00e9 \u00e0 une disparition \u00e9volutive rapide.<\/p>\n<p>L&rsquo;anticipation perceptuelle descendante se r\u00e9v\u00e8le ainsi \u00eatre un avantage adaptatif d&rsquo;une valeur inestimable pour la survie biologique. En utilisant ses hypoth\u00e8ses pour devancer le cours des \u00e9v\u00e9nements physiques, le cerveau compense activement ses propres retards \u00e9lectrophysiologiques internes. Il projette une pr\u00e9diction de l&rsquo;\u00e9tat pr\u00e9sent du monde, permettant \u00e0 l&rsquo;action motrice de s&rsquo;ajuster avec une fluidit\u00e9 miraculeuse \u00e0 des contingences spatiotemporelles perp\u00e9tuellement changeantes. La vision n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9e pour d\u00e9livrer une v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9taphysique immuable, mais pour assurer l&rsquo;efficacit\u00e9 pragmatique de l&rsquo;organisme au c\u0153ur de sa niche \u00e9cologique.<\/p>\n<h2>4. La taxonomie des illusions visuelles selon Gregory<\/h2>\n<h3>4.1 Les illusions physiques et optiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus durables de Richard Gregory au corpus des sciences de la vision r\u00e9side dans sa classification syst\u00e9matique et exhaustive des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsocietypublishing.org\/doi\/10.1098\/rstb.1997.0177\">illusions visuelles<\/a>, formalis\u00e9e avec \u00e9clat dans son article s\u00e9minal de 1997 intitul\u00e9 <em>Knowledge in perception and illusion<\/em>. Refusant de m\u00e9langer p\u00eale-m\u00eale des ph\u00e9nom\u00e8nes physiologiques \u00e9l\u00e9mentaires et des d\u00e9formations g\u00e9om\u00e9triques hautement cognitives, Gregory propose une grille crois\u00e9e distinguant d&rsquo;une part les causes d&rsquo;erreurs (physiques, physiologiques, cognitives) et d&rsquo;autre part les modes de manifestations ph\u00e9nom\u00e9nales (ambigu\u00eft\u00e9s, distorsions, paradoxes, fictions). Au premier niveau de cette taxonomie figurent les illusions strictement physiques et optiques.<\/p>\n<p>Ces illusions se caract\u00e9risent par le fait que la distorsion du signal lumineux survient avant m\u00eame que le rayonnement \u00e9lectromagn\u00e9tique n&rsquo;atteigne la surface photosensible de la r\u00e9tine. Le syst\u00e8me nerveux central de l&rsquo;observateur n&rsquo;est en rien responsable de la m\u00e9prise : son processeur c\u00e9r\u00e9bral fonctionne de fa\u00e7on optimale en d\u00e9codant fid\u00e8lement un front d&rsquo;onde qui a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement infl\u00e9chi, r\u00e9fract\u00e9, diffract\u00e9 ou polaris\u00e9 par le milieu de propagation atmosph\u00e9rique ou g\u00e9ologique. L&rsquo;arch\u00e9type classique de cette cat\u00e9gorie est le mirage chaud dans les d\u00e9serts ou sur les chauss\u00e9es surchauff\u00e9es en \u00e9t\u00e9, o\u00f9 le gradient thermique de l&rsquo;air incurve les rayons lumineux \u00e9mis par le ciel pour donner l&rsquo;apparence irr\u00e9futable d&rsquo;une flaque d&rsquo;eau miroitante sur le sol.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour le ph\u00e9nom\u00e8ne s\u00e9culaire du b\u00e2ton plong\u00e9 dans l&rsquo;eau qui semble subitement bris\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interface de l&rsquo;air et du liquide sous l&rsquo;effet des lois de la r\u00e9fraction de Snell-Descartes, ou pour les d\u00e9formations anamorphiques introduites par des lentilles convexes d\u00e9fectueuses et des miroirs courbes non plans. Dans l&rsquo;ensemble de ces occurrences, Gregory insiste sur le fait qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune faille cognitive ni aucun dysfonctionnement neurobiologique : la cam\u00e9ra photographique la plus perfectionn\u00e9e enregistrera rigoureusement la m\u00eame d\u00e9viation g\u00e9om\u00e9trique que l&rsquo;\u0153il humain. L&rsquo;illusion r\u00e9side enti\u00e8rement dans le d\u00e9calage objectif entre la trajectoire rectiligne suppos\u00e9e de la lumi\u00e8re et sa d\u00e9viation physique bien r\u00e9elle sous l&#8217;empire des lois de l&rsquo;optique ondulatoire.<\/p>\n<h3>4.2 Les illusions physiologiques et sensorielles<\/h3>\n<p>Au deuxi\u00e8me \u00e9chelon de la taxonomie gr\u00e9gorienne se d\u00e9ploient les illusions physiologiques, \u00e9galement qualifi\u00e9es d&rsquo;illusions sensorielles ou r\u00e9tino-corticales pr\u00e9coces. Dans cette classe de ph\u00e9nom\u00e8nes, l&rsquo;information lumineuse atteint la r\u00e9tine sans distorsion physique externe, mais l&rsquo;architecture neuronale de d\u00e9tection \u00e9l\u00e9mentaire subit une saturation, un \u00e9puisement transitoire ou une contrainte structurale qui alt\u00e8re la fid\u00e9lit\u00e9 de la transmission du message neural vers les centres cognitifs sup\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>L&rsquo;illustration la plus repr\u00e9sentative des contraintes d&rsquo;interconnexion neuronale locale est offerte par la c\u00e9l\u00e8bre grille de Hermann, d\u00e9couverte au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle par Ludimar Hermann. Lorsqu&rsquo;un observateur contemple ce quadrillage de carr\u00e9s noirs d\u00e9limit\u00e9 par des all\u00e9es blanches rectilignes, des taches gris\u00e2tres fantomatiques apparaissent spontan\u00e9ment aux intersections des avenues, \u00e0 condition que le regard ne se fixe pas directement sur elles. Gregory analyse ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 la lumi\u00e8re des travaux d&rsquo;Ernst Mach et de Stephen Kuffler sur l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK10886\/\">inhibition lat\u00e9rale<\/a> : les cellules ganglionnaires de la r\u00e9tine poss\u00e8dent des champs r\u00e9cepteurs concentriques avec une zone centrale excitatrice et une couronne p\u00e9riph\u00e9rique inhibitrice. Une cellule dont le champ r\u00e9cepteur co\u00efncide avec une intersection re\u00e7oit une inhibition lat\u00e9rale quatre fois plus intense (sur ses quatre quadrants) qu&rsquo;une cellule post\u00e9e au milieu d&rsquo;un segment de couloir (inhib\u00e9e seulement sur deux c\u00f4t\u00e9s). Cette asym\u00e9trie de d\u00e9charge locale induit m\u00e9caniquement une baisse du signal de luminance transmis au cortex, engendrant la perception erron\u00e9e d&rsquo;une p\u00e9nombre intersectionnelle.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame cat\u00e9gorie physiologique s&rsquo;inscrivent les effets cons\u00e9cutifs d&rsquo;adaptation neuronale, magnifiquement incarn\u00e9s par l&rsquo;illusion de la cascade d&rsquo;eau (<em>waterfall effect<\/em>) d\u00e9crite d\u00e8s l&rsquo;Antiquit\u00e9 par Aristote puis formalis\u00e9e par Robert Addams en 1834. Lorsqu&rsquo;un sujet fixe avec insistance pendant plusieurs dizaines de secondes un courant d&rsquo;eau descendant de mani\u00e8re ininterrompue, puis reporte subitement son regard sur les rochers immobiles de la berge, ces derniers semblent s&rsquo;animer d&rsquo;une reptation ascendante spectaculaire. Ici, l&rsquo;explication r\u00e9side dans la fatigue m\u00e9tabolique s\u00e9lective des populations de neurones visuels sp\u00e9cialis\u00e9s dans la d\u00e9tection du mouvement vers le bas (notamment dans l&rsquo;aire hMT+\/V5). Lorsque le regard quitte le mouvement, le niveau de d\u00e9charge spontan\u00e9 de ces cellules \u00e9puis\u00e9es chute dramatiquement en de\u00e7\u00e0 de leur valeur basale ; les neurones d\u00e9tecteurs de la direction oppos\u00e9e (vers le haut), non fatigu\u00e9s, prennent alors m\u00e9caniquement l&rsquo;ascendant statistique dans l&rsquo;int\u00e9gration corticale globale, trompant l&rsquo;observateur en lui faisant percevoir une cin\u00e9tique spatiale objectivement inexistante.<\/p>\n<h3>4.3 Les illusions cognitives : ambigu\u00eft\u00e9s et d\u00e9formations<\/h3>\n<p>C&rsquo;est v\u00e9ritablement sur le territoire des illusions cognitives que la th\u00e9orie gr\u00e9gorienne d\u00e9ploie toute sa puissance analytique originale. Ces illusions ne rel\u00e8vent ni d&rsquo;une anomalie de propagation lumineuse ni d&rsquo;un dysfonctionnement p\u00e9riph\u00e9rique des r\u00e9cepteurs ; elles t\u00e9moignent directement des compromis, des extrapolations et des inf\u00e9rences \u00e9labor\u00e9s par les r\u00e9seaux associatifs de haut niveau lorsqu&rsquo;ils interpr\u00e8tent des configurations g\u00e9om\u00e9triques planes. Gregory scinde cette vaste cat\u00e9gorie en deux sous-ensembles majeurs : les ambigu\u00eft\u00e9s et les distorsions d&rsquo;\u00e9chelle.<\/p>\n<p>Les ambigu\u00eft\u00e9s cognitives surviennent lorsque le signal visuel offre une sym\u00e9trie math\u00e9matique telle qu&rsquo;au moins deux hypoth\u00e8ses volumiques ou s\u00e9mantiques distinctes revendiquent exactement la m\u00eame probabilit\u00e9 d&rsquo;ad\u00e9quation. Le cas canonique du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mathworld.wolfram.com\/NeckerCube.html\">cube de Necker<\/a>, mis en \u00e9vidence par Louis Albert Necker en 1832, met en jeu un simple r\u00e9seau de segments lin\u00e9aires noirs repr\u00e9sentant la projection axonom\u00e9trique d&rsquo;un parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8de transparent. L&rsquo;observateur voit alternativement la face inf\u00e9rieure gauche s&rsquo;avancer vers lui ou la face sup\u00e9rieure droite basculer au premier plan. De m\u00eame, le c\u00e9l\u00e8bre vase de Rubin confronte le syst\u00e8me \u00e0 une ind\u00e9cision figure-fond o\u00f9 le regard oscille sans fin entre le contour de deux visages en vis-\u00e0-vis et la silhouette d&rsquo;un calice blanc central. Dans ces conjonctures, l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 d\u00e9montre que le percept n&rsquo;est pas assujetti de fa\u00e7on passive au stimulus, mais flotte au gr\u00e9 de l&rsquo;hypoth\u00e8se cognitive s\u00e9lectionn\u00e9e par le cerveau.<\/p>\n<p>Les distorsions cognitives, quant \u00e0 elles, concernent des alt\u00e9rations spectaculaires de la m\u00e9trique apparente des objets sous l&rsquo;effet de leur contexte g\u00e9om\u00e9trique. Le fleuron incontest\u00e9 de l&rsquo;analyse gr\u00e9gorienne demeure l&rsquo;illusion de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/muller-lyer\/\">M\u00fcller-Lyer<\/a>. Pourquoi deux segments d&rsquo;une longueur g\u00e9om\u00e9trique rigoureusement \u00e9gale semblent-ils poss\u00e9der des dimensions diam\u00e9tralement oppos\u00e9es selon que leurs extr\u00e9mit\u00e9s sont termin\u00e9es par des fl\u00e8ches rentrantes ou des pointes d\u00e9ploy\u00e9es vers l&rsquo;ext\u00e9rieur ? Gregory avance une explication d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance conceptuelle remarquable, connue sous le nom de th\u00e9orie de la mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la perspective inappropri\u00e9e (<em>inappropriate size-constancy scaling theory<\/em>). Il d\u00e9montre que les fl\u00e8ches convergentes reproduisent fid\u00e8lement la configuration optique d&rsquo;un angle de mur convexe en saillie (comme le coin ext\u00e9rieur d&rsquo;un b\u00e2timent s&rsquo;avan\u00e7ant vers l&rsquo;observateur), tandis que les fl\u00e8ches divergentes miment les lignes d&rsquo;un angle concave rentrant (le coin d&rsquo;une pi\u00e8ce int\u00e9rieure s&rsquo;\u00e9loignant du sujet). Le cerveau, habitu\u00e9 par une vie enti\u00e8re \u00e0 compenser l&rsquo;\u00e9loignement spatial des surfaces, applique machinalement son algorithme d&rsquo;expansion d&rsquo;\u00e9chelle au segment concave (pr\u00e9sum\u00e9 plus lointain) et comprime le segment convexe (pr\u00e9sum\u00e9 plus proche), engendrant une d\u00e9formation m\u00e9trique totalement illusoire mais logiquement d\u00e9riv\u00e9e des principes de la projection perspective.<\/p>\n<p>Cette m\u00eame calibration erron\u00e9e de la profondeur en milieu bidimensionnel gouverne l&rsquo;illusion de Ponzo. Lorsque deux barres horizontales d&rsquo;\u00e9gale longueur sont superpos\u00e9es entre deux lignes convergentes \u00e9voquant des rails de chemin de fer fuyant vers l&rsquo;horizon, la barre sup\u00e9rieure est imm\u00e9diatement per\u00e7ue comme substantiellement plus grande que sa cong\u00e9n\u00e8re inf\u00e9rieure. Le cortex visuel, dup\u00e9 par le gradient de perspective lin\u00e9aire des rails, interpr\u00e8te la barre haute comme un objet situ\u00e9 \u00e0 une distance spatiale consid\u00e9rable. D\u00e8s lors, pour que deux objets situ\u00e9s \u00e0 des distances in\u00e9gales g\u00e9n\u00e8rent la m\u00eame empreinte g\u00e9om\u00e9trique sur la r\u00e9tine, il faut math\u00e9matiquement que l&rsquo;objet distant soit physiquement plus gigantesque : l&rsquo;hypoth\u00e8se perceptive s&rsquo;impose, gonflant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment la barre sup\u00e9rieure dans l&rsquo;espace ph\u00e9nom\u00e9nal du sujet.<\/p>\n<h3>4.4 Les illusions cognitives : paradoxes et fictions<\/h3>\n<p>Pour parachever sa cartographie des errances cr\u00e9atrices de l&rsquo;esprit, Richard Gregory \u00e9tudie avec minutie deux autres classes d&rsquo;illusions cognitives d&rsquo;une port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique vertigineuse : les paradoxes et les fictions. Les paradoxes spatiaux mettent en sc\u00e8ne des stimuli visuels qui d\u00e9fient ouvertement les lois de la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne et les conditions \u00e9l\u00e9mentaires de la physique macroscopique. L&rsquo;exemple paradigmatique en est le triangle impossible con\u00e7u par le math\u00e9maticien Roger Penrose et popularis\u00e9 magistralement dans les lithographies labyrinthiques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mcescher.com\/\">Maurits Cornelis Escher<\/a> (telles que <em>Belvedere<\/em> ou <em>Ascending and Descending<\/em>).<\/p>\n<p>Face \u00e0 un triangle de Penrose, le regard de l&rsquo;observateur analyse avec une parfaite aisance chacun des trois coins pris isol\u00e9ment, les traitant comme des jonctions orthogonales parfaitement viables dans un espace tridimensionnel conventionnel. Cependant, lorsque le syst\u00e8me tente de synth\u00e9tiser ces informations r\u00e9gionales pour \u00e9difier une hypoth\u00e8se volumique globale, il est frapp\u00e9 d&rsquo;une aporie insoluble : les segments semblent s&rsquo;\u00e9loigner et se rapprocher simultan\u00e9ment le long de la m\u00eame boucle ferm\u00e9e. Gregory d\u00e9montre que le syst\u00e8me visuel est incapable de g\u00e9n\u00e9rer un mod\u00e8le spatial global coh\u00e9rent pour un tel objet, tout en \u00e9tant dans l&rsquo;incapacit\u00e9 de rejeter l&rsquo;\u00e9vidence de sa perception locale. La machinerie cognitive se retrouve ainsi prise au pi\u00e8ge de ses propres postulats constructifs, d\u00e9montrant que l&rsquo;int\u00e9gration spatiale proc\u00e8de par un empilement de d\u00e9ductions logiques internes plut\u00f4t que par une saisie holistique imm\u00e9diate de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Les fictions perceptives, enfin, illustrent la facult\u00e9 stup\u00e9fiante du cerveau \u00e0 cr\u00e9er ex nihilo des entit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques lumineuses totalement absentes du monde physique environnant. Le chef-d&rsquo;\u0153uvre de cette classe est incarn\u00e9 par le triangle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/278772a0\">Gaetano Kanizsa<\/a>. Lorsqu&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 un individu trois disques noirs \u00e9chancr\u00e9s (\u00e9voquant des figurines de \u00ab Pac-Man \u00bb) et trois chevrons orient\u00e9s vers un centre virtuel, l&rsquo;observateur ne per\u00e7oit pas une mosa\u00efque d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments disjoints. Il voit \u00e9merger avec une nettet\u00e9 cristalline un triangle blanc immacul\u00e9 au premier plan, dont les ar\u00eates rectilignes \u2014 les fameux contours illusoires \u2014 se d\u00e9coupent sur un fond l\u00e9g\u00e8rement plus sombre, bien que la r\u00e9flectance physique du papier soit rigoureusement homog\u00e8ne sur toute la surface de la feuille.<\/p>\n<p>Pour Gregory, le triangle de Kanizsa constitue l&rsquo;apoth\u00e9ose exp\u00e9rimentale de sa th\u00e9orie des fictions perceptives. Le syst\u00e8me visuel ne peut tol\u00e9rer la co\u00efncidence g\u00e9om\u00e9trique hautement improbable de trois disques accidentellement tronqu\u00e9s et align\u00e9s avec une pr\u00e9cision absolue. Il formule donc l&rsquo;hypoth\u00e8se explicative la plus \u00e9conomique et la plus coh\u00e9rente sur le plan physique : un objet triangulaire opaque est superpos\u00e9 sur des disques pleins et sur un triangle trac\u00e9 en arri\u00e8re-plan, interceptant la vue de leurs composantes. Pour \u00e9tayer cette conjecture th\u00e9orique interne, le cortex visuel s\u00e9cr\u00e8te de lui-m\u00eame des fronti\u00e8res de luminance (par une activation r\u00e9troactive des neurones de l&rsquo;aire V2 reliant les discontinuit\u00e9s de V1) et attribue au triangle flottant un niveau de brillance sup\u00e9rieur. La perception cr\u00e9e litt\u00e9ralement la mati\u00e8re g\u00e9om\u00e9trique requise pour conf\u00e9rer du sens au r\u00e9el.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;illusion du mur du caf\u00e9 et l&rsquo;analyse des propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques<\/h2>\n<h3>5.1 La d\u00e9couverte et la formulation empirique du ph\u00e9nom\u00e8ne<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire des sciences retient souvent que les d\u00e9couvertes les plus r\u00e9volutionnaires jaillissent de l&rsquo;observation attentive des anomalies du quotidien. L&rsquo;aventure scientifique de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/royalsocietypublishing.org\/doi\/10.1098\/rstb.1979.0069\">illusion du mur du caf\u00e9<\/a> (<em>Caf\u00e9 Wall Illusion<\/em>) illustre avec perfection cette r\u00e8gle d&rsquo;or. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, un membre du laboratoire de Richard Gregory, intrigu\u00e9 par un curieux ph\u00e9nom\u00e8ne optique, attire l&rsquo;attention du ma\u00eetre sur la fa\u00e7ade carrel\u00e9e d&rsquo;un bistrot tout ordinaire situ\u00e9 en bas de St Michael&rsquo;s Hill, \u00e0 un jet de pierre de l&rsquo;Universit\u00e9 de Bristol. Ce carrelage d\u00e9coratif, con\u00e7u sans la moindre intention artistique avant-gardiste ou psychologique, \u00e9tait constitu\u00e9 d&rsquo;une succession de rang\u00e9es de fa\u00efences carr\u00e9es d&rsquo;une parfaite r\u00e9gularit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique, alternant m\u00e9thodiquement des carr\u00e9s de c\u00e9ramique noire et des carr\u00e9s de c\u00e9ramique blanche.<\/p>\n<p>Ce qui frappe instantan\u00e9ment Gregory et ses collaborateurs, c&rsquo;est l&rsquo;extraordinaire distorsion g\u00e9om\u00e9trique qui \u00e9merge de cette surface plane. Bien que les lignes de jointure en mortier d\u00e9limitant les rang\u00e9es horizontales soient rigoureusement rectilignes et strictement parall\u00e8les entre elles, elles sont per\u00e7ues par n&rsquo;importe quel observateur comme une suite de lignes en dents de scie, convergeant et divergeant tour \u00e0 tour selon des angles de conicit\u00e9 spectaculaires. Les rang\u00e9es de carreaux ne semblent plus former des rectangles stables, mais de vastes cales trap\u00e9zo\u00efdales pench\u00e9es de droite et de gauche.<\/p>\n<p>Percevant d&#8217;embl\u00e9e la port\u00e9e th\u00e9orique majeure de cette anomalie architecturale, Gregory entreprend avec sa collaboratrice Priscilla Heard une \u00e9tude empirique syst\u00e9matique du ph\u00e9nom\u00e8ne. Ils isolent les variables critiques en laboratoire, manipulent minutieusement la g\u00e9om\u00e9trie des carreaux, la largeur des interstices et les d\u00e9calages spatiaux d&rsquo;une rang\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autre. Leurs investigations d\u00e9bouchent en 1979 sur la publication d&rsquo;un article monumental dans la revue savante <em>Perception<\/em>, intitul\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab The Caf\u00e9 Wall illusion \u00bb. Cette \u00e9tude d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision m\u00e9trologique irr\u00e9futable que pour que l&rsquo;illusion atteigne son paroxysme ph\u00e9nom\u00e9nologique, les rang\u00e9es cons\u00e9cutives doivent subir un d\u00e9phasage spatial de l&rsquo;ordre d&rsquo;un demi-carreau, et, condition plus imp\u00e9rieuse encore, la ligne de mortier s\u00e9paratrice doit arborer une valeur de luminance tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment interm\u00e9diaire entre le noir profond et le blanc \u00e9clatant des dalles adjacentes.<\/p>\n<h3>5.2 Les m\u00e9canismes physiologiques et de luminance sous-jacents<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9lucidation des ressorts intimes de l&rsquo;illusion du mur du caf\u00e9 pousse Richard Gregory et les neurophysiologistes de la vision dans des retranchements computationnels d&rsquo;une remarquable subtilit\u00e9. L&rsquo;accent mis sur la luminance du mortier interm\u00e9diaire s&rsquo;av\u00e8re la cl\u00e9 de vo\u00fbte de toute l&rsquo;explication m\u00e9canistique. Si la ligne de jointure est peinte d&rsquo;un noir absolu identique aux carreaux sombres, ou d&rsquo;un blanc aveuglant identique aux dalles claires, la distorsion g\u00e9om\u00e9trique s&rsquo;effondre instantan\u00e9ment pour laisser place \u00e0 la perception objective d&rsquo;un parall\u00e9lisme parfait. L&rsquo;illusion exige imp\u00e9rativement que le mortier se situe dans une gamme de gris neutre, condition qui d\u00e9clenche ce que Gregory baptise le ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab verrouillage des bordures \u00bb (<em>border-locking<\/em>).<\/p>\n<p>Au niveau neurobiologique, le ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;explique par l&rsquo;action combin\u00e9e des filtres passe-bande spatiaux et des m\u00e9canismes d&rsquo;inhibition lat\u00e9rale au sein de la couche des cellules ganglionnaires de la r\u00e9tine et des colonnes de l&rsquo;aire visuelle primaire V1. Les champs r\u00e9cepteurs simples de V1, sensibles aux variations locales d&rsquo;orientation et de contraste, int\u00e8grent les transitions de luminance entre les coins des carreaux et la fine ligne de gris neutre. En raison de la dispersion optique et de l&rsquo;int\u00e9gration locale du signal, la fronti\u00e8re entre un carreau blanc et la ligne grise g\u00e9n\u00e8re une induction de contraste qui fait para\u00eetre le joint plus sombre qu&rsquo;il ne l&rsquo;est physiquement \u00e0 cet endroit pr\u00e9cis. \u00c0 l&rsquo;inverse, au point de contact avec un carreau noir, le joint gris subit une induction claire.<\/p>\n<p>Il en r\u00e9sulte une s\u00e9rie de micro-d\u00e9calages de contraste le long du joint horizontal, qui se traduisent par l&rsquo;apparition de gradients obliques minuscules \u2014 les triangles de M\u00fcnsterberg locaux. Les neurones corticaux de l&rsquo;aire V1, dont la fonction consiste \u00e0 extraire les orientations dominantes, d\u00e9tectent ces gradients d&rsquo;ombre et interpr\u00e8tent localement chaque segment de joint comme \u00e9tant l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;horizontale. Lorsque les aires visuelles de rang sup\u00e9rieur proc\u00e8dent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration globale de ces orientations \u00e9l\u00e9mentaires, elles assemblent ces fragments obliques discontinus en de longues lignes continues en coin, inclinant ainsi l&rsquo;ensemble de la ligne de mortier dans la perception consciente du sujet.<\/p>\n<h3>5.3 Implications th\u00e9oriques pour la compr\u00e9hension de la forme<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse pouss\u00e9e de l&rsquo;illusion du mur du caf\u00e9 permet \u00e0 Richard Gregory de formuler des conclusions th\u00e9oriques d&rsquo;une immense f\u00e9condit\u00e9 pour la psychologie cognitive et la mod\u00e9lisation computationnelle de la forme. Elle apporte en premier lieu la preuve \u00e9clatante que le traitement perceptif pr\u00e9-attentif et local poss\u00e8de le pouvoir d&rsquo;alt\u00e9rer la m\u00e9trique globale de l&rsquo;image avant m\u00eame que les processus cognitifs conscients de haut niveau ne puissent intervenir. M\u00eame si l&rsquo;observateur utilise un instrument de mesure pour constater la rectitude parfaite du mortier, l&rsquo;erreur d&rsquo;orientation synth\u00e9tis\u00e9e par V1 s&rsquo;impose avec une force tyrannique.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le mur du caf\u00e9 est devenu un \u00e9talon et un banc d&rsquo;essai universel pour les mod\u00e8les computationnels de vision artificielle d\u00e9velopp\u00e9s au cours des d\u00e9cennies suivantes, notamment ceux d&rsquo;Oliver Braddick et de John Mayhew. Les algorithmes de d\u00e9tection de contours bas\u00e9s sur des op\u00e9rateurs laplaciens ou des ondelettes de Gabor ont syst\u00e9matiquement reproduit la distorsion angulaire du mur du caf\u00e9 d\u00e8s lors qu&rsquo;on leur appliquait des filtres de fr\u00e9quences spatiales basses et moyennes identiques \u00e0 ceux qui caract\u00e9risent la vision des primates. Si une machine programm\u00e9e selon des lois math\u00e9matiques de filtrage spatial commet la m\u00eame \u00ab erreur \u00bb qu&rsquo;un \u00eatre humain face au mur de Bristol, c&rsquo;est que cette illusion n&rsquo;est pas une anomalie al\u00e9atoire, mais la cons\u00e9quence math\u00e9matique in\u00e9vitable d&rsquo;un syst\u00e8me qui sacrifie la pr\u00e9cision m\u00e9trique locale au profit d&rsquo;une sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e aux contrastes de fronti\u00e8res.<\/p>\n<p>Enfin, cette \u00e9tude assoit d\u00e9finitivement la s\u00e9paration de principe que Gregory op\u00e8re entre la reconstruction spatiale globale et la perception des m\u00e9triques locales. Le cerveau ne cartographie pas l&rsquo;espace en appliquant un carroyage euclidien passif et universel sur l&rsquo;ensemble du champ de vision ; il proc\u00e8de par une mosa\u00efque d&rsquo;estimations r\u00e9gionales, n\u00e9gociant en permanence l&rsquo;alignement des formes \u00e0 travers des compromis probabilistes. L&rsquo;illusion du caf\u00e9 d\u00e9montre comment une perturbation infinit\u00e9simale de la luminance sur une fronti\u00e8re de quelques millim\u00e8tres peut subvertir l&rsquo;architecture g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;un \u00e9difice entier dans le regard qui le contemple.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;illusion du masque creux et la force des a priori faciaux<\/h2>\n<h3>6.1 Le dispositif exp\u00e9rimental et l&rsquo;exp\u00e9rience visuelle<\/h3>\n<p>S&rsquo;il est une d\u00e9monstration exp\u00e9rimentale qui condense avec une th\u00e9\u00e2tralit\u00e9 inoubliable toute la philosophie perceptive de Richard Gregory, c&rsquo;est sans conteste la c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bristol.ac.uk\/news\/2009\/6253.html\">illusion du masque creux<\/a> (<em>Hollow-Face Illusion<\/em>). Le protocole, d&rsquo;une simplicit\u00e9 mat\u00e9rielle d\u00e9sarmante, fait appel \u00e0 un masque moul\u00e9 en plastique figurant avec pr\u00e9cision les traits d&rsquo;un visage humain standard. Le dispositif permet de faire tourner lentement ce masque autour d&rsquo;un axe vertical, exposant tour \u00e0 tour \u00e0 l&rsquo;observateur son versant ant\u00e9rieur ext\u00e9rieur normal (convexe) et son versant int\u00e9rieur post\u00e9rieur (concave et creux), sous un \u00e9clairage contr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue par le spectateur d\u00e9fie la raison la plus \u00e9l\u00e9mentaire. Lorsque le masque pivote et pr\u00e9sente son envers concave, le cerveau de l&rsquo;observateur refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;enregistrer la cavit\u00e9 physique bien r\u00e9elle qui tourne devant lui. De mani\u00e8re quasi instantan\u00e9e et sans le moindre effort conscient, le visage creux s&rsquo;inverse dans la perception pour jaillir \u00e0 nouveau vers l&rsquo;avant sous la forme d&rsquo;un visage convexe tout \u00e0 fait saillant. Les creux des orbites se muent en yeux globuleux, le nez en d\u00e9pression se projette fi\u00e8rement vers l&rsquo;observateur, et les pommettes concaves reprennent leur galbe charnel habituel.<\/p>\n<p>Ce qui stup\u00e9fie les chercheurs, et que Gregory a quantifi\u00e9 avec une rigueur m\u00e9trologique impitoyable, c&rsquo;est l&rsquo;impuissance absolue de la st\u00e9r\u00e9oscopie binoculaire \u00e0 contrecarrer cette hallucination volumique. M\u00eame lorsqu&rsquo;un individu regarde le masque concave avec ses deux yeux parfaitement ouverts, \u00e0 une distance m\u00e9trique rapproch\u00e9e (moins d&rsquo;un m\u00e8tre cinquante) o\u00f9 les signaux de disparit\u00e9 r\u00e9tinienne crient litt\u00e9ralement au cortex que la surface est creuse, le cerveau balaye purement et simplement ces donn\u00e9es optiques ascendantes au profit du relief invers\u00e9. Plus extraordinaire encore : si l&rsquo;observateur se d\u00e9place lat\u00e9ralement de gauche \u00e0 droite devant le masque concave en rotation, le visage illusoire semble tourner la t\u00eate et pivoter en le fixant intens\u00e9ment du regard, se mouvant \u00e0 une vitesse deux fois sup\u00e9rieure \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 par un ph\u00e9nom\u00e8ne cin\u00e9tique d\u00e9riv\u00e9 de la parallaxe inverse.<\/p>\n<h3>6.2 Le poids de l&rsquo;expertise cognitive et de l&rsquo;\u00e9volution biologique<\/h3>\n<p>Pourquoi le syst\u00e8me visuel humain se montre-t-il aussi obstin\u00e9ment aveugle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique du masque creux ? Pour Richard Gregory, la r\u00e9ponse r\u00e9side dans la pr\u00e9dominance absolue et inali\u00e9nable de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/perception-problem\/\">hypoth\u00e8se de convexit\u00e9<\/a> appliqu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;objet visage au sein des r\u00e9seaux neuronaux des primates. Tout au long de l&rsquo;histoire \u00e9volutive de notre esp\u00e8ce, et depuis l&rsquo;aube des mammif\u00e8res, chaque interaction sociale, chaque pr\u00e9dation, chaque rencontre avec un cong\u00e9n\u00e8re a confront\u00e9 nos anc\u00eatres \u00e0 des t\u00eates et des visages biologiquement convexes. L&rsquo;environnement physique terrestre ne contient aucun visage concave vivant ; une telle structure est une impossibilit\u00e9 biologique radicale.<\/p>\n<p>Cette exposition ininterrompue au cours de la phylogen\u00e8se, conjugu\u00e9e \u00e0 l&rsquo;apprentissage massif et pr\u00e9coce d\u00e8s les premi\u00e8res heures de la vie post-natale au contact de la m\u00e8re, a grav\u00e9 dans le cortex inf\u00e9ro-temporal \u2014 et singuli\u00e8rement au sein de l&rsquo;aire fusiforme des visages (FFA) \u2014 un a priori bay\u00e9sien d&rsquo;une force probabiliste quasi infinie : \u00ab Tout signal visuel pr\u00e9sentant des caract\u00e9ristiques faciales (yeux, nez, bouche) EST un objet tridimensionnel convexe \u00bb. Face \u00e0 la confrontation entre deux interpr\u00e9tations concurrentes \u2014 d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, un signal binoculaire ascendant affirmant la concavit\u00e9 mais d\u00e9crivant un monstre g\u00e9om\u00e9trique inconcevable, et de l&rsquo;autre, un a priori descendant affirmant la convexit\u00e9 famili\u00e8re d&rsquo;une face humaine \u2014, le cerveau proc\u00e8de \u00e0 un arbitrage bay\u00e9sien sans \u00e9quivoque.<\/p>\n<p>La probabilit\u00e9 a posteriori de l&rsquo;hypoth\u00e8se \u00ab visage saillant \u00bb \u00e9crase litt\u00e9ralement la vraisemblance du signal st\u00e9r\u00e9oscopique. Gregory prouve de fa\u00e7on magistrale que la perception n&rsquo;est pas d\u00e9mocratique : la v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9om\u00e9trique locale est sacrifi\u00e9e sur l&rsquo;autel de la coh\u00e9rence s\u00e9mantique globale dict\u00e9e par l&rsquo;histoire biologique de l&rsquo;esp\u00e8ce. Aucun acte de volont\u00e9 consciente, aucune gymnastique intellectuelle, aucun savoir acad\u00e9mique pr\u00e9alable ne permet \u00e0 un \u00eatre humain sain de neutraliser cet arbitrage et de contraindre son cortex \u00e0 voir la concavit\u00e9 physique du masque. La d\u00e9cision a \u00e9t\u00e9 prise par des algorithmes inconscients bien plus anciens que la pens\u00e9e r\u00e9flexive.<\/p>\n<h3>6.3 Applications cliniques et psychiatriques du ph\u00e9nom\u00e8ne<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration approfondie de l&rsquo;illusion du masque creux initi\u00e9e par Gregory a rapidement d\u00e9pass\u00e9 le cercle feutr\u00e9 de la psychophysique exp\u00e9rimentale pour s&rsquo;imposer comme un instrument diagnostique et heuristique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 inattendue au sein de la psychiatrie et de la psychopathologie cognitive contemporaines. Des travaux cliniques majeurs, notamment ceux men\u00e9s par Hinderk Emrich et Thomas Dima, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un fait clinique saisissant : les patients atteints de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/pmc\/articles\/PMC2744883\/\">schizophr\u00e9nie aigu\u00eb<\/a> s&rsquo;av\u00e8rent totalement imperm\u00e9ables \u00e0 l&rsquo;illusion du masque creux. Lorsqu&rsquo;on leur pr\u00e9sente le versant post\u00e9rieur concave, ils per\u00e7oivent imm\u00e9diatement, et avec une lucidit\u00e9 chirurgicale, un masque creux et concave, l\u00e0 o\u00f9 les sujets sains sombrent sans exception dans l&rsquo;illusion de convexit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne paradoxal s&rsquo;\u00e9claire \u00e0 la lumi\u00e8re de la th\u00e9orie de Gregory : la schizophr\u00e9nie s&rsquo;accompagne d&rsquo;une rupture pathologique de la connectivit\u00e9 fonctionnelle cortico-corticale et d&rsquo;une alt\u00e9ration majeure du traitement descendant (<em>top-down dysconnection<\/em>). Les patients schizophr\u00e8nes ne parviennent plus \u00e0 projeter ad\u00e9quatement leurs attentes et leurs mod\u00e8les a priori sur les signaux sensoriels entrants ; le flux descendant d&rsquo;inf\u00e9rence contextuelle \u00e9tant affaibli ou d\u00e9synchronis\u00e9, le signal ascendant non filtr\u00e9, issu de la disparit\u00e9 binoculaire, parvient intact \u00e0 leur conscience. Paradoxalement, leur perception sensorielle se r\u00e9v\u00e8le plus \u00ab fid\u00e8le \u00bb et plus objectivement exacte que celle des individus sains, mais au prix terrifiant d&rsquo;une incapacit\u00e9 \u00e0 stabiliser un monde dou\u00e9 de signification globale et immunis\u00e9 contre le chaos informationnel.<\/p>\n<p>Des constats similaires ont \u00e9t\u00e9 dress\u00e9s au cours d&rsquo;\u00e9tudes pharmacologiques portant sur l&rsquo;ingestion de substances psychoactives telles que la k\u00e9tamine, le t\u00e9trahydrocannabinol (THC) \u00e0 haute dose ou certains psych\u00e9d\u00e9liques s\u00e9rotoninergiques. Sous l&rsquo;influence de ces agents qui d\u00e9r\u00e8glent l&rsquo;\u00e9quilibre entre les projections glutamatergiques descendantes et les r\u00e9cepteurs NMDA corticaux, l&rsquo;illusion du masque creux s&rsquo;att\u00e9nue ou s&rsquo;\u00e9vapore, le sujet r\u00e9gressant vers une perception brute guid\u00e9e quasi exclusivement par le stimulus ascendant. Le masque creux de Gregory est ainsi devenu une fen\u00eatre privil\u00e9gi\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9quilibre dynamique qui gouverne, au sein des synapses du cortex humain, la fronti\u00e8re poreuse entre perception normale, illusion r\u00e9gulatrice et pathologie psychotique.<\/p>\n<h2>7. La vision recouvr\u00e9e : L&rsquo;analyse approfondie du cas S.B.<\/h2>\n<h3>7.1 Le profil clinique et l&rsquo;intervention chirurgicale de S.B.<\/h3>\n<p>Si la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 de Richard Gregory doit beaucoup \u00e0 ses maquettes et \u00e0 ses illusions graphiques, l&rsquo;une de ses contributions les plus poignantes et \u00e9pist\u00e9mologiquement d\u00e9cisives \u00e0 l&rsquo;histoire des sciences de l&rsquo;esprit demeure son \u00e9tude clinique longitudinale du patient S.B., consign\u00e9e en 1963 dans une monographie devenue mythique, r\u00e9dig\u00e9e en collaboration avec Jean Wallace : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/recovery-from-early-blindness-a-case-study\/oclc\/428682\"><em>Recovery from early blindness: A case study<\/em><\/a>. L&rsquo;opportunit\u00e9 qui s&rsquo;offre alors \u00e0 Gregory touche au Graal philosophique que les esprits les plus brillants des Lumi\u00e8res attendaient depuis pr\u00e8s de trois si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Le patient S.B. avait perdu l&rsquo;usage total de la vision \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9coce de dix mois, des suites d&rsquo;une k\u00e9ratite infectieuse purulente qui avait opacifi\u00e9 irr\u00e9m\u00e9diablement ses deux corn\u00e9es, le plongeant dans une c\u00e9cit\u00e9 sensorielle pratiquement compl\u00e8te pendant plus de cinq d\u00e9cennies. Bien qu&rsquo;aveugle, S.B. avait d\u00e9velopp\u00e9 une ind\u00e9pendance et une vivacit\u00e9 remarquables : il arpentait les rues de sa ville \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une canne blanche, r\u00e9parait des horloges dans son atelier domestique gr\u00e2ce \u00e0 un sens tactile prodigieux, sculptait le bois, s&rsquo;orientait gr\u00e2ce aux \u00e9chos acoustiques et \u00e9prouvait une passion d\u00e9vorante pour le machinisme industriel. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge de 52 ans, en 1958, une prouesse ophtalmologique in\u00e9dite bouleverse son existence : le chirurgien Arthur Hirtenstein r\u00e9alise avec succ\u00e8s une greffe de corn\u00e9e sur son \u0153il droit, puis sur son \u0153il gauche, rendant subitement aux r\u00e9tines de S.B. la facult\u00e9 de recevoir librement des fronts d&rsquo;ondes lumineuses nets.<\/p>\n<p>Conscients de la raret\u00e9 inou\u00efe de cette situation clinique, Gregory et Wallace se rendent imm\u00e9diatement au chevet de l&rsquo;op\u00e9r\u00e9, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de Wolverhampton, afin de suivre pas \u00e0 pas, jour apr\u00e8s jour, les premiers \u00e9mois perceptifs de cet adulte dou\u00e9 d&rsquo;une grande intelligence mais dont le cerveau n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9 \u00e0 traiter l&rsquo;univers des formes visuelles. Le protocole d&rsquo;observation scientifique mis en place par Gregory exclut toute suggestion : il s&rsquo;agit de soumettre S.B. \u00e0 des tests rigoureux de reconnaissance d&rsquo;objets, d&rsquo;\u00e9valuation de la profondeur, de lecture de symboles et de reproduction graphique, pour cartographier en temps r\u00e9el l&rsquo;\u00e9veil d&rsquo;une conscience visuelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur.<\/p>\n<h3>7.2 Les comp\u00e9tences pr\u00e9serv\u00e9es et les transferts cross-modaux<\/h3>\n<p>D\u00e8s les premiers jours suivant le retrait des bandages chirurgicaux, Gregory observe des ph\u00e9nom\u00e8nes stup\u00e9fiants qui \u00e9clairent d&rsquo;un jour nouveau la question des transferts cross-modaux entre le toucher et la vue. Loin de se retrouver dans un \u00e9tat de confusion sensorielle totale, S.B. fait preuve d&rsquo;une capacit\u00e9 imm\u00e9diate et d\u00e9concertante \u00e0 identifier visuellement certains objets du quotidien, \u00e0 la condition expresse et imp\u00e9rieuse qu&rsquo;il en ait eu une manipulation tactile approfondie et intime au cours de ses cinquante ann\u00e9es de c\u00e9cit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;anecdote de l&rsquo;horloge hospitali\u00e8re, consign\u00e9e avec \u00e9motion par Gregory, illustre ce prodige inf\u00e9rentiel. Face \u00e0 une grande horloge murale dans le couloir de l&rsquo;\u00e9tablissement, S.B. demeure au premier abord incapable de dire ce que repr\u00e9sentent ces formes \u00e9tranges. Mais d\u00e8s qu&rsquo;on l&rsquo;autorise \u00e0 s&rsquo;approcher et qu&rsquo;il pose ses doigts sur le cadran pour sentir le cliquetis des aiguilles et le relief des chiffres \u2014 gestes mille fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9s sur sa propre montre de poche braille \u2014, une illumination traverse son visage : il recule de deux pas, contemple l&rsquo;horloge avec ses seuls yeux, et se met \u00e0 lire l&rsquo;heure sans la moindre h\u00e9sitation. L&rsquo;analogie spatiale forg\u00e9e par la proprioception et le toucher s&rsquo;\u00e9tait instantan\u00e9ment convertie en une hypoth\u00e8se visuelle coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9ussite des transferts haptico-visuels se r\u00e9p\u00e8te avec une constance impressionnante lorsqu&rsquo;on place S.B. face \u00e0 des outils d&rsquo;atelier, des marteaux, des vilebrequins ou des engrenages m\u00e9talliques. Gregory documente ce savoir implicite en demandant \u00e0 S.B. de r\u00e9aliser des dessins. Les reproductions graphiques ex\u00e9cut\u00e9es par le patient sont d&rsquo;une pr\u00e9cision remarquable pour les objets qu&rsquo;il a physiquement fa\u00e7onn\u00e9s de ses mains par le pass\u00e9, r\u00e9v\u00e9lant que son cerveau poss\u00e9dait des mod\u00e8les g\u00e9om\u00e9triques tridimensionnels extr\u00eamement sophistiqu\u00e9s, forg\u00e9s par la motricit\u00e9 et le contact tactile, pr\u00eats \u00e0 \u00eatre mobilis\u00e9s par le flux ascendant des signaux r\u00e9tiniens retrouv\u00e9s.<\/p>\n<h3>7.3 Les d\u00e9ficits spatiaux majeurs et la trag\u00e9die psychologique<\/h3>\n<p>Toutefois, en marge de ces \u00eelots de comp\u00e9tence pr\u00e9serv\u00e9e, Gregory et Wallace d\u00e9couvrent chez S.B. des failles cognitives abyssales, r\u00e9v\u00e9lant la d\u00e9pendance absolue de la vision envers un apprentissage d\u00e9veloppemental pr\u00e9coce. Le domaine de l&rsquo;espace lointain et de la profondeur g\u00e9om\u00e9trique s&rsquo;av\u00e8re un n\u00e9ant inintelligible pour le patient. N&rsquo;ayant jamais pu explorer avec ses mains des distances sup\u00e9rieures \u00e0 la port\u00e9e de son bras ou de sa canne, S.B. est totalement d\u00e9pourvu des r\u00e8gles implicites d&rsquo;estimation m\u00e9trique dans l&rsquo;espace p\u00e9rist\u00e9riph\u00e9rique et extrapersonnel.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9pisode le plus saisissant et le plus terrifiant de cette carence spatiale survient lors d&rsquo;une visite \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital o\u00f9 S.B. contemple la rue depuis une fen\u00eatre situ\u00e9e au quatri\u00e8me \u00e9tage. Gregory consigne avec effroi que le patient s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 enjamber le rebord de la fen\u00eatre pour descendre poser le pied sur la chauss\u00e9e, persuad\u00e9 en toute bonne foi qu&rsquo;il se trouve \u00e0 port\u00e9e imm\u00e9diate du trottoir : il \u00e9tait incapable de concevoir la hauteur de trente m\u00e8tres et l&rsquo;\u00e9loignement des v\u00e9hicules en contrebas, qu&rsquo;il percevait simplement comme de minuscules jouets flottant devant son visage. L&rsquo;invariance de grandeur (constance de la taille) n&rsquo;existait pas pour lui ; un objet qui s&rsquo;\u00e9loignait ne se d\u00e9pla\u00e7ait pas dans la profondeur, il subissait une myst\u00e9rieuse et incompr\u00e9hensible m\u00e9tamorphose de rapetissement physique sous ses yeux.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, S.B. s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 une incompr\u00e9hension totale des repr\u00e9sentations figuratives en deux dimensions. Les peintures, les photographies et les dessins en perspective lin\u00e9aire de la Renaissance ne repr\u00e9sentaient pour lui que des taches de pigments barbouill\u00e9es sur un support plan, d\u00e9nu\u00e9es de toute profondeur suggestive. Incapable de d\u00e9coder les indices monokulaires d&rsquo;occlusion, de gradient de texture et d&rsquo;ombrage, l&rsquo;art visuel demeurait herm\u00e9tiquement ferm\u00e9 \u00e0 son esprit. Cette incapacit\u00e9 \u00e0 domestiquer l&rsquo;univers visuel d\u00e9bouche sur une trag\u00e9die existentielle bouleversante. Priv\u00e9 du statut respect\u00e9 et protecteur d&rsquo;aveugle autonome et habile, submerg\u00e9 par une cacophonie de stimuli visuels agressifs et incompr\u00e9hensibles dont il ne ma\u00eetrisait pas le sens, S.B. sombre dans une d\u00e9pression m\u00e9lancolique foudroyante. Il se retire progressivement de toute vie sociale, se confine dans l&rsquo;obscurit\u00e9 de sa chambre o\u00f9 il ferme les yeux pour retrouver la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du toucher, et s&rsquo;\u00e9teint moins de trois ans apr\u00e8s son op\u00e9ration, broy\u00e9 par le choc ontologique de sa vision recouvr\u00e9e.<\/p>\n<h3>7.4 Les le\u00e7ons fondamentales pour la psychologie du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude magistrale du cas S.B. par Richard Gregory et Jean Wallace apporte une r\u00e9ponse empirique \u00e9clatante au fameux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/molyneux-problem\/\">probl\u00e8me de Molyneux<\/a>, formul\u00e9 en 1688 par le philosophe William Molyneux dans une lettre adress\u00e9e \u00e0 John Locke : un aveugle-n\u00e9 qui recouvrerait subitement la vue saurait-il distinguer d&#8217;embl\u00e9e, par ses seuls yeux et sans les toucher, une sph\u00e8re d&rsquo;un cube pos\u00e9s sur une table ? Les conclusions de Gregory nuancent avec g\u00e9nie les positions tranch\u00e9es de l&rsquo;inn\u00e9isme rationaliste et de l&#8217;empirisme radical : l&rsquo;individu reconna\u00eet imm\u00e9diatement les formes s&rsquo;il peut les associer \u00e0 des sch\u00e8mes tactiles pr\u00e9existants hautement diff\u00e9renti\u00e9s, mais il \u00e9choue lamentablement \u00e0 synth\u00e9tiser un espace g\u00e9om\u00e9trique unifi\u00e9 et continu.<\/p>\n<p>Cette recherche pionni\u00e8re d\u00e9montre l&rsquo;existence chez l&rsquo;\u00eatre humain, tout comme l&rsquo;avaient \u00e9tabli <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/medicine\/1981\/hubel\/facts\/\">David Hubel et Torsten Wiesel<\/a> chez l&rsquo;animal \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, de p\u00e9riodes critiques (ou sensibles) dans la maturation synaptique des circuits visuels. Sans stimulation lumineuse pr\u00e9coce durant les premi\u00e8res ann\u00e9es du neurod\u00e9veloppement, les colonnes de dominance oculaire et les r\u00e9seaux d&rsquo;int\u00e9gration spatiale du cortex c\u00e9r\u00e9bral ne parviennent pas \u00e0 c\u00e2bler les connexions hautement sp\u00e9cialis\u00e9es indispensables au calcul automatique de la perspective et de la constance des grandeurs.<\/p>\n<p>Pour la philosophie de la perception et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;esprit, la le\u00e7on du cas S.B. r\u00e9sonne comme un manifeste d\u00e9finitif de l&rsquo;\u00e9cole constructiviste : voir n&rsquo;est pas un don passif conf\u00e9r\u00e9 par la lumi\u00e8re, ni une simple transmission m\u00e9canique de photons \u00e0 travers un tissu oculaire transparent ; voir est un art d&rsquo;interpr\u00e9tation qui s&rsquo;apprend patiemment \u00e0 travers l&rsquo;interaction corporelle avec le monde. Sans une \u00e9ducation motrice de l&rsquo;\u0153il et sans l&rsquo;incorporation lente d&rsquo;une grammaire des formes spatiales, les yeux les plus sains ne font que livrer une lumi\u00e8re aveugle.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;interaction entre vision, motricit\u00e9 et \u00e9cologie de l&rsquo;action<\/h2>\n<h3>8.1 Le r\u00f4le du mouvement dans la calibration sensorielle<\/h3>\n<p>Fort des le\u00e7ons tir\u00e9es de la clinique et de ses exp\u00e9riences de laboratoire, Richard Gregory d\u00e9veloppe une r\u00e9flexion syst\u00e9matique sur le r\u00f4le fondamental de l&rsquo;action et de la motricit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9dification de nos hypoth\u00e8ses perceptives. Il postule que le syst\u00e8me visuel ne saurait \u00eatre compris comme un organe isol\u00e9 de contemplation d\u00e9sincarn\u00e9e : la vue s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e au cours de la phylogen\u00e8se comme un dispositif d&rsquo;anticipation motrice destin\u00e9 \u00e0 guider le comportement locomoteur et la pr\u00e9dation dans un environnement tridimensionnel sem\u00e9 d&rsquo;obstacles mortels.<\/p>\n<p>Le feedback kinesth\u00e9sique et proprioceptif constitue, selon Gregory, l&rsquo;ancre fondamentale qui permet au cerveau de v\u00e9rifier la validit\u00e9 de ses conjectures visuelles. Lorsqu&rsquo;un nourrisson tend la main vers un hochet aux couleurs vives, l&rsquo;\u00e9cart entre sa commande motrice (la copie d&rsquo;eff\u00e9rence motrice envoy\u00e9e par le cortex pr\u00e9-moteur) et la sensation tactile de contact sur sa paume constitue le signal d&rsquo;erreur fondamental qui recalibre en permanence l&rsquo;\u00e9valuation visuelle des distances. Ce couplage perception-action s&rsquo;illustre de fa\u00e7on spectaculaire dans les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psycnet.apa.org\/record\/1964-04988-001\">Richard Held et Alan Hein<\/a> sur des chatons \u00e9lev\u00e9s dans l&rsquo;obscurit\u00e9 : seul l&rsquo;animal qui explore activement l&rsquo;environnement par ses propres mouvements d\u00e9veloppe une vision normale de la profondeur, tandis que son jumeau, transport\u00e9 passivement dans une nacelle subissant les m\u00eames excitations optiques sans engagement moteur, demeure fonctionnellement aveugle aux abords d&rsquo;un pr\u00e9cipice visuel.<\/p>\n<p>Gregory explore \u00e9galement cette plasticit\u00e9 visuo-motrice \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;adaptation aux prismes d\u00e9viateurs de la vue (lunettes d&rsquo;inversion optique de George Stratton ou prismes de d\u00e9placement lat\u00e9ral). Lorsqu&rsquo;un sujet chausse des prismes d\u00e9viant l&rsquo;axe visuel de vingt degr\u00e9s vers la droite, ses premi\u00e8res tentatives pour saisir un objet se soldent par un \u00e9chec flagrant, la main frappant le vide \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la cible. Cependant, apr\u00e8s quelques minutes d&rsquo;exploration tactile active o\u00f9 le sujet r\u00e9it\u00e8re ses gestes et constate ses erreurs de vis\u00e9e, le cerveau proc\u00e8de \u00e0 une recalibration sensorimotrice fulgurante : le syst\u00e8me ajuste ses hypoth\u00e8ses spatiales, et le sujet retrouve une coordination motrice parfaite. Gregory y voit la preuve incontestable que la m\u00e9trique de l&rsquo;espace visuel est une construction souple, assujettie \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 du geste et valid\u00e9e par l&rsquo;\u00e9preuve du toucher.<\/p>\n<h3>8.2 Les instruments scientifiques comme extensions des sens<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des facettes les plus originales et charmantes de la personnalit\u00e9 de Richard Gregory r\u00e9side dans sa vocation passionn\u00e9e de fabricant d&rsquo;instruments. R\u00e9cusant la s\u00e9paration conventionnelle entre la th\u00e9orie pure et l&rsquo;artisanat d&rsquo;ing\u00e9nierie, il passe une part consid\u00e9rable de son temps d&rsquo;atelier \u00e0 imaginer, usiner et breveter des machines optiques exp\u00e9rimentales in\u00e9dites, con\u00e7ues pour prolonger ou pour \u00e9prouver les limites des r\u00e9cepteurs sensoriels de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p>Parmi ses cr\u00e9ations les plus remarquables figure le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/patents.google.com\/patent\/US3572886A\/en\">t\u00e9lescope st\u00e9r\u00e9oscopique<\/a>, un dispositif d&rsquo;observation astronomique d&rsquo;une sophistication redoutable destin\u00e9 \u00e0 sonder le relief et la profondeur des corps c\u00e9lestes en utilisant la st\u00e9r\u00e9oscopie temporelle et la synth\u00e8se d&rsquo;images d\u00e9cal\u00e9es. Gregory con\u00e7oit \u00e9galement une cam\u00e9ra \u00e0 image solide (<em>solid-image camera<\/em>), capable de reconstituer des mod\u00e8les tridimensionnels volumiques \u00e0 partir de coupes optiques s\u00e9rielles de micro-reliefs, ainsi que divers dispositifs de chromost\u00e9r\u00e9oscopie exploitant les aberrations chromatiques de la corn\u00e9e pour faire jaillir des figures color\u00e9es en suspension spatiale.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, Gregory th\u00e9orise l&rsquo;instrumentation scientifique non comme une proth\u00e8se passive, mais comme une v\u00e9ritable extension conceptuelle de l&rsquo;appareil perceptif humain, pr\u00e9figurant avec une acuit\u00e9 saisissante les th\u00e8ses contemporaines de l&rsquo;esprit \u00e9tendu d\u00e9velopp\u00e9es par Andy Clark et David Chalmers. Pour Gregory, le microscope \u00e9lectronique, le t\u00e9lescope spatial, le spectrom\u00e8tre ou l&rsquo;oscilloscope sont \u00e0 la science ce que la corn\u00e9e, la r\u00e9tine et les colonnes de V1 sont \u00e0 la cognition : des transducteurs physiques qui encodent des perturbations \u00e9nerg\u00e9tiques invisibles pour les convertir en motifs interpr\u00e9tables par le moteur d&rsquo;hypoth\u00e8ses de notre cerveau. L&rsquo;algorithme intellectuel par lequel un astrophysicien d\u00e9duit l&rsquo;existence d&rsquo;une exoplan\u00e8te \u00e0 partir de la baisse infinit\u00e9simale de luminosit\u00e9 d&rsquo;une courbe de transit stellaire est rigoureusement identique \u00e0 l&rsquo;algorithme inconscient par lequel le cortex visuel d&rsquo;un enfant d\u00e9duit la rondeur d&rsquo;une balle \u00e0 partir du d\u00e9grad\u00e9 d&rsquo;ombre qui strie sa surface.<\/p>\n<h3>8.3 La vision comme produit d&rsquo;une adaptation biologique continue<\/h3>\n<p>Cette porosit\u00e9 permanente entre la biologie, l&rsquo;instrumentation et la mod\u00e9lisation s&rsquo;enracine chez Gregory dans une conscience aigu\u00eb du caract\u00e8re contingent de l&rsquo;\u00e9volution biologique. La vue n&rsquo;est pas un syst\u00e8me id\u00e9al pens\u00e9 par un horloger divin ; elle est le r\u00e9sultat d&rsquo;un long bricolage \u00e9volutif, au sens o\u00f9 l&rsquo;entendait Fran\u00e7ois Jacob, fa\u00e7onn\u00e9 par des millions d&rsquo;ann\u00e9es de s\u00e9lection naturelle au gr\u00e9 des mutations g\u00e9n\u00e9tiques et des pressions \u00e9cologiques.<\/p>\n<p>Tout au long de ses ouvrages, Gregory s&rsquo;attache \u00e0 retracer l&rsquo;\u00e9mergence des yeux au cours des grandes \u00e9tapes phylog\u00e9n\u00e9tiques, depuis les ocelles photosensibles rudimentaires des planaires jusqu&rsquo;aux yeux \u00e0 facettes des arthropodes et aux yeux cam\u00e9rulaires des vert\u00e9br\u00e9s et des c\u00e9phalopodes. Il aime rappeler que la structure oculaire a \u00e9merg\u00e9 ind\u00e9pendamment plus de quarante fois au cours de l&rsquo;histoire du vivant, explorant des solutions techniques vari\u00e9es : miroirs concaves de la coquille Saint-Jacques, lentilles \u00e0 gradient d&rsquo;indice du cristallin des poissons, d\u00e9tection thermique infrarouge des crotales. Cette pluralit\u00e9 prouve que chaque esp\u00e8ce habite une niche perceptive sp\u00e9cifique, son appareil sensoriel ne s\u00e9lectionnant dans le spectre \u00e9lectromagn\u00e9tique que les donn\u00e9es vitales pour sa propre survie.<\/p>\n<p>Le compromis \u00e9volutif majeur consenti par le cerveau des primates sup\u00e9rieurs r\u00e9side dans le renoncement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 \u00e0 une pr\u00e9cision g\u00e9om\u00e9trique absolue au profit d&rsquo;une colossale \u00e9conomie de temps de calcul neural. Traiter rigoureusement et exhaustivement l&rsquo;ensemble des photons frappant la r\u00e9tine en temps r\u00e9el exigerait un cerveau d&rsquo;un volume et d&rsquo;un co\u00fbt m\u00e9tabolique faramineux, totalement incompatibles avec les besoins \u00e9nerg\u00e9tiques d&rsquo;un organisme nomade. En substituant \u00e0 ce calcul impossible un syst\u00e8me d&rsquo;extrapolations statistiques intelligentes, fond\u00e9 sur la projection d&rsquo;hypoth\u00e8ses probables \u00e9tay\u00e9es par quelques indices critiques, la nature a accompli un chef-d&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;ing\u00e9nierie frugale. L&rsquo;utilit\u00e9 pragmatique de percevoir un monde stable, continu et signifiant l&rsquo;a d\u00e9finitivement emport\u00e9 sur l&rsquo;exactitude optique litt\u00e9rale.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9bats scientifiques et confrontation avec l&rsquo;approche \u00e9cologique de Gibson<\/h2>\n<h3>9.1 Les principes antagonistes de James J. Gibson<\/h3>\n<p>L&rsquo;histoire de la psychologie de la perception durant la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 \u00e9lectris\u00e9e et magnifiquement f\u00e9conde par la joute th\u00e9orique sans merci qui a oppos\u00e9 le camp constructiviste de Richard Gregory aux tenants de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/perception-episprob\/#EcoApp\">psychologie \u00e9cologique de James Jerome Gibson<\/a> (1904-1979). Professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell, Gibson publie en 1979 un opuscule provocateur et magistral, <em>The Ecological Approach to Visual Perception<\/em>, qui prend l&rsquo;exact contre-pied de l&rsquo;ensemble des postulats d\u00e9fendus par Gregory.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie gibsonienne r\u00e9side dans son rejet visc\u00e9ral de l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de repr\u00e9sentation computationnelle et de traitement d&rsquo;information interne. Pour Gibson, la perception est <em>directe<\/em> : elle ne requiert aucune inf\u00e9rence inconsciente, aucun d\u00e9codage c\u00e9r\u00e9bral, aucun calcul bay\u00e9sien et aucune projection m\u00e9morielle descendante. Gibson affirme que l&rsquo;environnement terrestre baigne dans une \u00ab matrice optique ambiante \u00bb (<em>ambient optic array<\/em>) d&rsquo;une richesse in\u00e9puisable, satur\u00e9e d&rsquo;invariants g\u00e9om\u00e9triques et structurels (tels que les gradients de texture des sols, le flux optique g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le d\u00e9placement propre de l&rsquo;observateur et les rapports d&rsquo;horizon invariant). En se d\u00e9pla\u00e7ant activement dans l&rsquo;espace, l&rsquo;organisme ne capte pas des signaux pauvres n\u00e9cessitant une extrapolation mentale ; il \u00ab \u00e9chantillonne \u00bb directement (<em>pick up<\/em>) ces invariants environnementaux.<\/p>\n<p>Au sommet de l&rsquo;\u00e9difice gibsonien tr\u00f4ne le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fpsyg.2018.01903\/full\">affordance<\/a>. Les objets et les surfaces de l&rsquo;environnement ne sont pas per\u00e7us d&rsquo;abord comme des formes g\u00e9om\u00e9triques abstraites auxquelles le cortex associerait secondairement des fonctions symboliques ; ils sont saisis imm\u00e9diatement dans ce qu&rsquo;ils offrent \u00e0 l&rsquo;action physique directe de l&rsquo;organisme : une surface rigide plane \u00ab afforde \u00bb la marche, un fruit m\u00fbr \u00ab afforde \u00bb la pr\u00e9hension et la mastication, un gouffre \u00ab afforde \u00bb la chute mortelle. Gibson porte une critique acerbe et sans concession au paradigme constructiviste de Cambridge et Bristol : selon lui, les illusions d&rsquo;optique sur lesquelles Gregory b\u00e2tit toute sa th\u00e9orie ne sont que des artefacts d&rsquo;atelier d\u00e9nu\u00e9s de toute validit\u00e9 \u00e9cologique, de ridicules pi\u00e8ges bidimensionnels statiques con\u00e7us pour un \u0153il immobilis\u00e9 dans une mentonni\u00e8re d&rsquo;exp\u00e9rimentateur, n&rsquo;ayant aucun rapport avec la perception fluide d&rsquo;un animal vivant et libre dans son milieu naturel.<\/p>\n<h3>9.2 Les contre-arguments formul\u00e9s par Richard Gregory<\/h3>\n<p>Loin de se d\u00e9rober devant cette charge frontale, Richard Gregory orchestre une contre-offensive intellectuelle d&rsquo;une redoutable vigueur pol\u00e9mique, publiant plusieurs plaidoyers magistraux pour r\u00e9affirmer le r\u00f4le ind\u00e9passable de l&rsquo;inf\u00e9rence interne. Son premier contre-argument, empiriquement d\u00e9vastateur, porte sur l&rsquo;incapacit\u00e9 criante de l&rsquo;approche directe de Gibson \u00e0 rendre compte de l&rsquo;existence m\u00eame et de la persistance t\u00eatue des illusions visuelles.<\/p>\n<p>Si la perception \u00e9tait un enregistrement direct des invariants de l&rsquo;arrangement optique ambiant sans m\u00e9diation de mod\u00e8les repr\u00e9sentatifs internes, comment Gibson explique-t-il qu&rsquo;un observateur immobile plac\u00e9 devant le masque creux ou devant le cube de Necker voie une structure g\u00e9om\u00e9trique qui n&rsquo;existe physiquement nulle part dans la matrice optique ? Comment expliquer que deux lignes de la grille de M\u00fcller-Lyer soient per\u00e7ues comme in\u00e9gales alors que la lumi\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chie par le papier imprime sur la corn\u00e9e deux trajets strictement identiques ? Rayer d&rsquo;un trait de plume les illusions d&rsquo;optique en les rel\u00e9guant au rang d&rsquo;anomalies de laboratoire sans int\u00e9r\u00eat est, pour Gregory, une d\u00e9sertion scientifique inadmissible : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque la machine s&rsquo;enraye que l&rsquo;ing\u00e9nieur comprend les engrenages invisibles qui assurent son fonctionnement habituel.<\/p>\n<p>De plus, Gregory oppose \u00e0 Gibson l&rsquo;argument ontologique des repr\u00e9sentations planes et de l&rsquo;art pictural. L&rsquo;esp\u00e8ce humaine est la seule sur Terre \u00e0 fabriquer et \u00e0 contempler des peintures, des photographies, des \u00e9crans et des dessins. Or, toute image peinte est intrins\u00e8quement porteuse d&rsquo;une ambigu\u00eft\u00e9 ontologique insoluble : elle est physiquement une toile plate barbouill\u00e9e de vernis \u00e0 dix centim\u00e8tres des yeux, et ph\u00e9nom\u00e9nologiquement un paysage s&rsquo;\u00e9tirant \u00e0 l&rsquo;infini vers une cha\u00eene de montagnes lointaines. Cette double r\u00e9alit\u00e9 ne peut exister sans un esprit capable de projeter une hypoth\u00e8se tridimensionnelle sur un motif bidimensionnel. Enfin, Gregory brandit le fait neurobiologique irr\u00e9futable du retard de conduction synaptique : la pr\u00e9sence d&rsquo;une latence physique de plus de cent millisecondes dans les relais neuronaux prouve que le cerveau ne peut jamais \u00eatre en prise directe avec le pr\u00e9sent physique du monde ; il est structurellement contraint de formuler une pr\u00e9diction, c&rsquo;est-\u00e0-dire une hypoth\u00e8se interne anticipatrice.<\/p>\n<h3>9.3 Tentatives de conciliation et perspectives contemporaines<\/h3>\n<p>Ce duel d&rsquo;anthologie, qui a divis\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs en deux chapelles rivales pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies, a trouv\u00e9 au tournant des ann\u00e9es 1990 une r\u00e9solution dialectique remarquable, gr\u00e2ce notamment aux perc\u00e9es de la neuropsychologie de l&rsquo;action men\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/science\/article\/pii\/016622369290071G\">Melvyn Goodale et David Milner<\/a>. En \u00e9tudiant des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s pr\u00e9sentant une dissociation fonctionnelle spectaculaire entre la reconnaissance des formes et le guidage du geste \u2014 cas embl\u00e9matique de la patiente D.F., atteinte d&rsquo;une agnosie visuelle s\u00e9v\u00e8re incapable d&rsquo;identifier la fente d&rsquo;une bo\u00eete \u00e0 lettres mais glissant sans faillir une enveloppe \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur \u2014, Goodale et Milner ont formalis\u00e9 le mod\u00e8le des deux voies visuelles corticales distinctes.<\/p>\n<p>Cette architecture en deux flux a permis une r\u00e9conciliation inesp\u00e9r\u00e9e entre les deux g\u00e9ants de la psychologie britannique et am\u00e9ricaine :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La voie dorsale<\/strong> (occipito-pari\u00e9tale), souvent qualifi\u00e9e de voie du \u00ab comment \u00bb ou de la \u00ab vision pour l&rsquo;action \u00bb, op\u00e8re de mani\u00e8re largement inconsciente, rapide et automatique. Elle traite les flux optiques en coordonn\u00e9es \u00e9gocentriques pour ajuster en direct la pr\u00e9hension et la motricit\u00e9. Les neuroscientifiques ont d\u00e9montr\u00e9 que cette voie est remarquablement insensible aux illusions d&rsquo;optique g\u00e9om\u00e9triques (comme Ponzo ou M\u00fcller-Lyer) : c&rsquo;est le triomphe de la vision directe sans repr\u00e9sentation postul\u00e9e par James J. Gibson.<\/li>\n<li><strong>La voie ventrale<\/strong> (occipito-temporale), d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la \u00ab vision pour la perception \u00bb et \u00e0 l&rsquo;identification s\u00e9mantique des objets, fonctionne en coordonn\u00e9es allocentriques, mobilise les stocks de m\u00e9moire \u00e0 long terme, et \u00e9labore des mod\u00e8les volumiques conscients. C&rsquo;est elle qui subit de plein fouet les distorsions d&rsquo;\u00e9chelle, les paradoxes et les illusions du masque creux : c&rsquo;est le royaume incontest\u00e9 des hypoth\u00e8ses visuelles et de la reconstruction inf\u00e9rentielle th\u00e9oris\u00e9es par Richard Gregory.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, les courants majeurs des neurosciences et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;esprit incarn\u00e9 (<em>embodied cognition<\/em>) consid\u00e8rent que Gibson et Gregory avaient chacun saisi une moiti\u00e9 ins\u00e9cable de la v\u00e9rit\u00e9 biologique. La vision humaine est une alliance virtuose entre l&rsquo;\u00e9chantillonnage direct des opportunit\u00e9s motrices de la niche \u00e9cologique et la machinerie computationnelle d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne charg\u00e9e de tisser le r\u00e9cit conscient et signifiant de notre pr\u00e9sence au monde.<\/p>\n<h2>10. Vulgarisation scientifique, mus\u00e9ographie et l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;Exploratory<\/h2>\n<h3>10.1 La philosophie de l&rsquo;apprentissage participatif \u00ab Hands-on \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Richard Gregory ne saurait \u00eatre consign\u00e9 exclusivement dans les biblioth\u00e8ques universitaires ou les revues de psychophysique \u00e0 comit\u00e9 de lecture. Tout au long de sa f\u00e9conde existence, cet \u00e9rudit d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance proverbiale a men\u00e9 une croisade inlassable pour sortir la science fondamentale des tours d&rsquo;ivoire acad\u00e9miques afin de l&rsquo;offrir \u00e0 l&rsquo;\u00e9merveillement populaire. Pour Gregory, le divorce dramatique qui s\u00e9parait souvent la soci\u00e9t\u00e9 civile du savoir scientifique \u00e9tait imputable aux m\u00e9thodes d&rsquo;enseignement aust\u00e8res et scolastiques, ainsi qu&rsquo;\u00e0 la conception traditionnelle des mus\u00e9es de sciences.<\/p>\n<p>Il pourfendait sans rel\u00e2che la mus\u00e9ologie passive h\u00e9rit\u00e9e de l&rsquo;\u00e8re victorienne, o\u00f9 les familles et les enfants d\u00e9ambulaient silencieusement dans des galeries poussi\u00e9reuses pour contempler des vitrines sous verre scell\u00e9es, surplomb\u00e9es de pancartes aust\u00e8res proclamant : \u00ab Ne pas toucher \u00bb. Gregory \u00e9tait intimement convaincu que l&rsquo;assimilation des principes physiques fondamentaux \u2014 la r\u00e9fraction lumineuse, la propagation acoustique, le magn\u00e9tisme, la dynamique des fluides et le fonctionnement de nos organes sensoriels \u2014 exige imp\u00e9rativement que les mains du spectateur s&#8217;emparent physiquement des appareils.<\/p>\n<p>Fortement inspir\u00e9 par l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.exploratorium.edu\/\">Exploratorium de San Francisco<\/a>, fond\u00e9 en 1969 par son ami physicien Frank Oppenheimer (le fr\u00e8re cadet de Robert Oppenheimer), Gregory th\u00e9orise la m\u00e9thodologie participative dite <em>hands-on<\/em> (les mains \u00e0 la p\u00e2te). Pour lui, le jeu n&rsquo;est pas une distraction superficielle qui \u00e9loigne de la pens\u00e9e rigoureuse, mais le moteur premier de toute d\u00e9couverte heuristique chez l&rsquo;enfant comme chez le chercheur nob\u00e9lisable. En manipulant des boutons, en d\u00e9pla\u00e7ant des miroirs, en ajustant des curseurs pour exp\u00e9rimenter eux-m\u00eames la rupture d&rsquo;une illusion optique, les profanes d\u00e9couvrent que la science n&rsquo;est pas un cat\u00e9chisme de certitudes dogmatiques qu&rsquo;il faut avaler docilement, mais une m\u00e9thode jubilatoire d&rsquo;interrogation du r\u00e9el par le doute, l&rsquo;hypoth\u00e8se et l&rsquo;exp\u00e9rimentation concr\u00e8te.<\/p>\n<h3>10.2 La fondation de l&rsquo;Exploratory de Bristol en 1987<\/h3>\n<p>Mettant ses convictions p\u00e9dagogiques en pratique avec une d\u00e9termination d&rsquo;acier, Richard Gregory fonde en 1987 \u00e0 Bristol le tout premier centre scientifique interactif de l&rsquo;histoire du Royaume-Uni : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/The_Exploratory_(Bristol)\">The Exploratory<\/a>. Dans une Angleterre thatch\u00e9rienne alors peu encline \u00e0 financer des projets d&rsquo;exp\u00e9rimentation populaire, Gregory fait preuve d&rsquo;une t\u00e9nacit\u00e9 d&rsquo;entrepreneur, louant d&rsquo;abord les salles du Victoria Rooms avant de transformer un vaste entrep\u00f4t ferroviaire d\u00e9saffect\u00e9 adjacent \u00e0 la gare de Bristol Temple Meads en une v\u00e9ritable cath\u00e9drale la\u00efque de la science ludique.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;Exploratory r\u00e9side dans la confection artisanale de ses installations, po\u00e9tiquement baptis\u00e9es les <em>plores<\/em> (contraction du verbe anglais <em>explore<\/em>). Gregory passe des nuits enti\u00e8res dans son atelier avec ses techniciens et \u00e9tudiants \u00e0 d\u00e9couper du contreplaqu\u00e9, souder des circuits \u00e9lectroniques, assembler des tuyaux en PVC et ajuster des prismes et des stroboscopes. L&rsquo;Exploratory propose plus d&rsquo;une centaine de modules o\u00f9 les visiteurs peuvent exp\u00e9rimenter de plein fouet l&rsquo;illusion du masque creux, plonger dans des chambres d&rsquo;Ames miniatures pour voir grandir ou rapetisser leurs proches, manipuler des toupies de Benham pour voir surgir des couleurs subjectives \u00e0 partir d&rsquo;un disque noir et blanc en rotation, ou tester le temps de r\u00e9action de leurs propres r\u00e9flexes neuromusculaires.<\/p>\n<p>Le succ\u00e8s populaire d\u00e9passe toutes les esp\u00e9rances : en quelques ann\u00e9es, des centaines de milliers d&rsquo;\u00e9coliers, d&rsquo;enseignants, de touristes et d&rsquo;habitants de toute la r\u00e9gion affluent vers l&rsquo;Exploratory, qui acquiert une notori\u00e9t\u00e9 internationale. Le mod\u00e8le \u00e9conomique et mus\u00e9ographique novateur con\u00e7u par Gregory devient la r\u00e9f\u00e9rence absolue qui inspire le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur du grand centre scientifique <em>At-Bristol<\/em> (rebaptis\u00e9 aujourd&rsquo;hui <em>We The Curious<\/em>), tout comme il infuse l&rsquo;esprit des parcs scientifiques et interactifs qui \u00e9closent \u00e0 travers le Royaume-Uni et l&rsquo;Europe \u00e0 l&rsquo;aube du nouveau mill\u00e9naire. Gregory avait r\u00e9ussi son pari : d\u00e9mystifier la neurophysiologie et l&rsquo;optique en les ancrant dans la m\u00e9moire tactile et joyeuse de g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;enfants.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;art de la communication publique et les conf\u00e9rences de No\u00ebl<\/h3>\n<p>Le talent de Richard Gregory pour la vulgarisation atteint son z\u00e9nith cathodique d\u00e8s 1967 lorsqu&rsquo;il est invit\u00e9 \u00e0 prononcer les prestigieuses et v\u00e9n\u00e9rables <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.rigb.org\/christmas-lectures\">Christmas Lectures de la Royal Institution<\/a> \u00e0 Londres, une tradition initi\u00e9e par Michael Faraday en 1825 pour enseigner la science \u00e0 un auditoire compos\u00e9 d&rsquo;enfants et de profanes. Diffus\u00e9e par la BBC sous le titre proph\u00e9tique <em>The Intelligent Eye<\/em>, cette s\u00e9rie de six le\u00e7ons magistrales marque l&rsquo;histoire de la t\u00e9l\u00e9vision \u00e9ducative britannique.<\/p>\n<p>V\u00eatu avec une distinction naturelle, l&rsquo;\u0153il p\u00e9tillant de malice et la voix chaleureuse d&rsquo;un conteur d&rsquo;histoires, Gregory hypnotise son jeune auditoire en transformant l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre de la Royal Institution en un th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;illusions savantes. Il fait monter les enfants sur sc\u00e8ne pour leur faire chausser des lunettes anaglyphes 3D, fait pivoter des cubes m\u00e9talliques suspendus par des fils invisibles, d\u00e9clenche des \u00e9clairs stroboscopiques pour figer des jets d&rsquo;eau en perles liquides suspendues dans le vide, et d\u00e9ploie des accessoires de sc\u00e8ne baroques pour illustrer les myst\u00e8res de la r\u00e9tine.<\/p>\n<p>Son \u00e9loquence limpide n&rsquo;est jamais synonyme de condescendance simplificatrice : il aborde sans fard les questions philosophiques les plus vertigineuses sur la nature du r\u00e9el, la subjectivit\u00e9 de nos certitudes sensorielles et les \u00e9cueils de l&rsquo;obscurantisme religieux ou id\u00e9ologique. Gregory d\u00e9fend avec flamme l&rsquo;id\u00e9e que cultiver l&rsquo;esprit critique par l&rsquo;analyse des illusions d&rsquo;optique est le meilleur rempart civique qui soit : un citoyen qui a appris par lui-m\u00eame que ses propres yeux peuvent le tromper avec \u00e9clat sur la longueur d&rsquo;une simple ligne droite sera infiniment mieux arm\u00e9 pour douter des v\u00e9rit\u00e9s p\u00e9remptoires proclam\u00e9es par les d\u00e9magogues et les manipulateurs d&rsquo;opinion.<\/p>\n<h2>11. Ouvrages majeurs et contributions \u00e9ditoriales fondatrices<\/h2>\n<h3>11.1 \u00ab Eye and Brain \u00bb (1966) : Un monument de la litt\u00e9rature psychologique<\/h3>\n<p>La cons\u00e9cration litt\u00e9raire et acad\u00e9mique mondiale de Richard Gregory se cristallise avec \u00e9clat en 1966 lors de la parution de son chef-d&rsquo;\u0153uvre : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/monoskop.org\/images\/0\/05\/Gregory_RL_Eye_and_Brain_The_Psychology_of_Seeing_5th_ed.pdf\"><em>Eye and Brain: The Psychology of Seeing<\/em><\/a>. Cet ouvrage compact mais d&rsquo;une densit\u00e9 prodigieuse accomplit une synth\u00e8se magistrale, totalement in\u00e9dite pour l&rsquo;\u00e9poque, entre la physiologie oculaire, les d\u00e9couvertes naissantes de l&rsquo;\u00e9lectrophysiologie corticale, la psychophysique des grandeurs et la philosophie \u00e9pist\u00e9mologique de la connaissance.<\/p>\n<p>R\u00e9dig\u00e9 dans une prose fran\u00e7aise et anglaise d&rsquo;une limpidit\u00e9 \u00e9tincelante, exempt de tout jargon opaque mais sans la moindre concession sur la rigueur factuelle, <em>Eye and Brain<\/em> s&rsquo;impose imm\u00e9diatement comme un succ\u00e8s \u00e9ditorial plan\u00e9taire. Traduit dans plus d&rsquo;une douzaine de langues, r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9\u00e9dit\u00e9, enrichi et actualis\u00e9 par Gregory pendant plus de quarante ans jusqu&rsquo;\u00e0 sa cinqui\u00e8me \u00e9dition parue \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, l&rsquo;ouvrage devient la bible fondatrice de g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res d&rsquo;\u00e9tudiants en psychologie, en m\u00e9decine, en neurosciences, en ergonomie, mais \u00e9galement en beaux-arts, en design graphique et en architecture.<\/p>\n<p>Ce qui conf\u00e8re \u00e0 ce livre son statut de classique intemporel, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9quilibre exceptionnel qu&rsquo;il maintient entre l&rsquo;aridit\u00e9 des sch\u00e9mas anatomiques (la structure des b\u00e2tonnets, les synapses r\u00e9tiniennes, les couches magnocellulaires et parvocellulaires du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral) et la beaut\u00e9 envo\u00fbtante des exp\u00e9riences visuelles propos\u00e9es au lecteur. Gregory pars\u00e8me ses chapitres de figures interactives, incitant constamment le lecteur \u00e0 poser son doigt sur le texte, \u00e0 fermer un \u0153il, \u00e0 faire basculer le livre dans la lumi\u00e8re pour \u00e9prouver dans sa propre chair neuronale la validit\u00e9 des th\u00e8ses expos\u00e9es. <em>Eye and Brain<\/em> a d\u00e9senclav\u00e9 la psychologie de la perception en d\u00e9montrant qu&rsquo;elle est le miroir le plus intime et le plus vertigineux de notre condition cognitive.<\/p>\n<h3>11.2 \u00ab The Intelligent Eye \u00bb (1970) et l&rsquo;analyse de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9<\/h3>\n<p>Quatre ann\u00e9es apr\u00e8s le triomphe d&rsquo;<em>Eye and Brain<\/em>, Gregory publie en 1970 un prolongement th\u00e9orique et plastique audacieux intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.worldcat.org\/title\/intelligent-eye\/oclc\/94634\"><em>The Intelligent Eye<\/em><\/a>, tir\u00e9 directement de la substantifique moelle de ses conf\u00e9rences t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es de la Royal Institution. Cet ouvrage se singularise par une innovation \u00e9ditoriale spectaculaire : Gregory inclut dans la couverture du livre une paire de lunettes anaglyphes aux filtres rouge et cyan, et truffe ses pages de gravures st\u00e9r\u00e9oscopiques complexes pour permettre aux lecteurs de faire jaillir des figures volumiques flottant litt\u00e9ralement au-dessus des caract\u00e8res imprim\u00e9s.<\/p>\n<p>Sur le plan conceptuel, <em>The Intelligent Eye<\/em> approfondit la th\u00e8se centrale de Gregory sur \u00ab l&rsquo;intelligence \u00bb inh\u00e9rente \u00e0 l&rsquo;acte perceptif. Il y d\u00e9veloppe avec une pr\u00e9cision chirurgicale la morphologie des hypoth\u00e8ses spatiales, en s&rsquo;attardant sur la gen\u00e8se des figures impossibles, la s\u00e9mantique des contours d\u00e9form\u00e9s et les m\u00e9canismes par lesquels le cerveau extrait des invariants de forme \u00e0 partir de perspectives fuyantes. L&rsquo;ouvrage consacre une r\u00e9flexion d&rsquo;une remarquable modernit\u00e9 s\u00e9miotique sur le statut des symboles, de l&rsquo;\u00e9criture et de la peinture figurative : comment un simple trac\u00e9 de lignes noires sur une surface blanche bidimensionnelle parvient-il \u00e0 \u00e9veiller dans l&rsquo;esprit du lecteur l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;un paysage montagneux ou le drame d&rsquo;une trag\u00e9die humaine ?<\/p>\n<p>Gregory explore les fronti\u00e8res o\u00f9 l&rsquo;inf\u00e9rence visuelle se heurte \u00e0 des stimuli artistiques savamment d\u00e9construits, analysant notamment les toiles cubistes de Picasso et Braque ou l&rsquo;Op-Art de Victor Vasarely et Bridget Riley. Il d\u00e9montre que l&rsquo;art moderne est une manipulation magistrale des algorithmes de notre cortex : les peintres jouent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment avec les raccourcis inf\u00e9rentiels de l&rsquo;\u0153il, frustrant les attentes descendantes pour forcer le spectateur \u00e0 prendre conscience de la fabrique mentale de ses propres perceptions. <em>The Intelligent Eye<\/em> s&rsquo;impose ainsi comme un pont souverain entre la psychologie cognitive la plus pointue et l&rsquo;esth\u00e9tique philosophique.<\/p>\n<h3>11.3 \u00ab The Oxford Companion to the Mind \u00bb et la fondation de revues savantes<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition encyclop\u00e9dique de Richard Gregory trouve son couronnement \u00e9ditorial en 1987 avec la publication de la somme monumentale qu&rsquo;il dirige pour les prestigieuses presses universitaires d&rsquo;Oxford : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/the-oxford-companion-to-the-mind-9780198662241\"><em>The Oxford Companion to the Mind<\/em><\/a>. R\u00e9unissant plus d&rsquo;un millier d&rsquo;articles r\u00e9dig\u00e9s par les plus grands sp\u00e9cialistes de l&rsquo;\u00e9poque \u2014 parmi lesquels A.J. Ayer, Noam Chomsky, Francis Crick, Oliver Sacks ou Karl Popper \u2014, cet ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence embrasse la totalit\u00e9 des champs du savoir explorant l&rsquo;esprit humain : neuroanatomie, psychanalyse, intelligence artificielle, \u00e9pist\u00e9mologie, psychiatrie, linguistique, \u00e9thologie animale et po\u00e9sie.<\/p>\n<p>Gregory ne se contente pas de superviser avec une rigueur bienveillante ce panth\u00e9on du savoir cognitif ; il en r\u00e9dige lui-m\u00eame de nombreuses notices et insuffle \u00e0 l&rsquo;ensemble un esprit de curiosit\u00e9 sans \u0153ill\u00e8res, n&rsquo;h\u00e9sitant pas \u00e0 consacrer des entr\u00e9es \u00e0 la parapsychologie (pour en d\u00e9monter m\u00e9thodiquement les illusions statistiques), au sens de l&rsquo;humour, au g\u00e9nie cr\u00e9atif ou \u00e0 la douleur du deuil. L&rsquo;ouvrage, couronn\u00e9 de multiples prix, demeure aujourd&rsquo;hui encore une mine d&rsquo;\u00e9rudition et de finesse humaniste.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses entreprises de synth\u00e8se livresque, Gregory marque l&rsquo;histoire institutionnelle de la discipline en fondant en 1972, aux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;\u00e9diteur Pion, la revue savante internationale <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/journals.sagepub.com\/home\/pec\"><em>Perception<\/em><\/a>. Il en assume la direction \u00e9ditoriale pendant plus de trois d\u00e9cennies. Sous son magist\u00e8re bienveillant mais intraitable sur la qualit\u00e9 empirique, <em>Perception<\/em> devient le sanctuaire mondial incontest\u00e9 o\u00f9 se publient les plus grandes d\u00e9couvertes sur la vision biologique, les illusions d&rsquo;optique et la psychophysique. Gregory y inaugure une tradition devenue l\u00e9gendaire : les \u00e9ditoriaux d&rsquo;ouverture de chaque num\u00e9ro, r\u00e9dig\u00e9s de sa plume alerte, o\u00f9 il m\u00eale confidences autobiographiques, sp\u00e9culations philosophiques vertigineuses, clins d&rsquo;\u0153il po\u00e9tiques et aphorismes fac\u00e9tieux, forgeant ainsi un espace interdisciplinaire d&rsquo;une libert\u00e9 intellectuelle totale o\u00f9 neuroscientifiques, artistes, ophtalmologistes et math\u00e9maticiens dialoguent d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 acad\u00e9mique, h\u00e9ritage conceptuel et r\u00e9sonances contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;influence majeure sur les neurosciences computationnelles<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;\u0153uvre de Richard Gregory a pu para\u00eetre \u00e0 certains \u00e9gards trop intuitive ou qualitative aux yeux des neurophysiologistes ultra-r\u00e9ductionnistes des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;av\u00e8nement du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle a sonn\u00e9 l&rsquo;heure d&rsquo;une r\u00e9habilitation r\u00e9trospective \u00e9blouissante de ses th\u00e8ses par les branches les plus pointues des neurosciences computationnelles. La pr\u00e9monition g\u00e9niale de Gregory \u2014 la perception comme formulation dynamique d&rsquo;hypoth\u00e8ses confront\u00e9es aux erreurs de terrain \u2014 constitue tr\u00e8s exactement le socle de l&rsquo;un des paradigmes th\u00e9oriques les plus puissants du si\u00e8cle naissant : la th\u00e9orie du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/articles\/10.3389\/fnhum.2013.00768\/full\">codage pr\u00e9dictif<\/a> (<em>Predictive Coding<\/em>) et de l&rsquo;inf\u00e9rence active, magistralement formalis\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/computational-mind\/\">Karl Friston<\/a> et le philosophe Andy Clark.<\/p>\n<p>Dans le mod\u00e8le du codage pr\u00e9dictif contemporain, le cortex c\u00e9r\u00e9bral est formellement d\u00e9crit comme une machine bay\u00e9sienne hi\u00e9rarchique dont l&rsquo;imp\u00e9ratif biologique fondamental est de minimiser continuellement l&rsquo;\u00ab erreur de pr\u00e9diction \u00bb (<em>prediction error<\/em>). Les couches corticales profondes ne re\u00e7oivent pas passivement des signaux sensoriels bruts ; elles projettent de mani\u00e8re descendante (conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;intuition gr\u00e9gorienne) des pr\u00e9dictions descendantes complexes sur ce que le monde devrait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;instant t. Les signaux ascendants ne transmettent plus l&rsquo;ensemble de l&rsquo;information environnementale, mais uniquement l&rsquo;\u00e9cart statistique (l&rsquo;erreur) entre la pr\u00e9diction descendante et l&rsquo;impact physique r\u00e9el sur les r\u00e9cepteurs sensoriels.<\/p>\n<p>Ce codage d&rsquo;erreur remonte la hi\u00e9rarchie corticale pour ajuster \u00e0 la marge les param\u00e8tres du mod\u00e8le interne lors des it\u00e9rations suivantes. L&rsquo;ensemble de la machinerie math\u00e9matique de l&rsquo;inf\u00e9rence active \u2014 mobilisant le principe de l&rsquo;\u00e9nergie libre de Friston \u2014 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la traduction computationnelle et neurochimique rigoureuse de l&rsquo;analogie pos\u00e9e par Gregory cinquante ans plus t\u00f4t : les colonnes corticales de notre cerveau fonctionnent bel et bien comme une communaut\u00e9 de scientifiques qui testent leurs th\u00e9ories internes contre les falsifications du r\u00e9el physique. En pla\u00e7ant l&rsquo;hypoth\u00e8se cognitive au c\u0153ur de la physiologie, Richard Gregory a trac\u00e9 la feuille de route des neurosciences contemporaines.<\/p>\n<h3>12.2 Applications en vision artificielle et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage gr\u00e9gorien r\u00e9sonne avec la m\u00eame force proph\u00e9tique au sein des laboratoires d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nature14539\">intelligence artificielle<\/a> et de vision par ordinateur. Au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie, l&rsquo;essor fulgurant des r\u00e9seaux neuronaux profonds et des architectures convolutives (CNN) a permis d&rsquo;accomplir des prouesses spectaculaires dans la classification d&rsquo;images et la conduite autonome. Pourtant, ces syst\u00e8mes fond\u00e9s quasi exclusivement sur un empilement massif de couches convolutives purement ascendantes (<em>feedforward<\/em>) continuent de buter sur des \u00e9cueils de bon sens que Richard Gregory avait anticip\u00e9s avec une nettet\u00e9 chirurgicale.<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les de vision artificielle contemporains sont notoirement vuln\u00e9rables \u00e0 ce que les informaticiens nomment les \u00ab attaques adverses \u00bb (<em>adversarial attacks<\/em>) : il suffit de modifier imperceptiblement quelques pixels choisis au hasard sur une photographie d&rsquo;autocar pour qu&rsquo;un r\u00e9seau neuronal identifie l&rsquo;image avec une certitude absolue comme une autruche ou un banc d&rsquo;\u00e9glise. De m\u00eame, les syst\u00e8mes de vision des robots industriels restent dramatiquement d\u00e9sempar\u00e9s face \u00e0 des sc\u00e8nes visuelles confuses, encombr\u00e9es d&rsquo;occlusions partielles, de reflets trompeurs ou d&rsquo;\u00e9clairages en contre-jour violent. Les pionniers de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rale reconnaissent aujourd&rsquo;hui que cette fragilit\u00e9 structurelle d\u00e9coule de l&rsquo;absence de mod\u00e8les du monde descendants comparables \u00e0 ceux d\u00e9crits par Gregory.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer ces limites, les chercheurs con\u00e7oivent d\u00e9sormais des architectures computationnelles dites \u00ab g\u00e9n\u00e9ratives \u00bb ou \u00ab r\u00e9currentes \u00bb (\u00e0 l&rsquo;instar des r\u00e9seaux pr\u00e9dictifs de David Cox ou des transformeurs visuels int\u00e9grant des m\u00e9canismes d&rsquo;attention descendante). En injectant au sein des machines une ontologie pr\u00e9alable des solides, des lois physiques de la gravit\u00e9 et des contextes g\u00e9om\u00e9triques familiers, les ing\u00e9nieurs constatent que les robots acqui\u00e8rent enfin la robustesse perceptive qui caract\u00e9rise le regard humain. La capacit\u00e9 d&rsquo;une machine \u00e0 reconna\u00eetre instantan\u00e9ment une tasse de caf\u00e9 \u00e9br\u00e9ch\u00e9e, pos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envers sous un \u00e9clairage tamis\u00e9, ne d\u00e9pend pas de l&rsquo;accumulation de millions d&rsquo;images suppl\u00e9mentaires dans sa base de donn\u00e9es, mais de sa facult\u00e9 \u00e0 mobiliser une hypoth\u00e8se structurelle descendante capable de combler la pauvret\u00e9 du signal optique : une le\u00e7on que Richard Gregory professait d\u00e8s 1970 au D\u00e9partement d&rsquo;Intelligence Artificielle d&rsquo;\u00c9dimbourg.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique et la conception moderne de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 des algorithmes informatiques et des publications de laboratoire, l&rsquo;impact le plus p\u00e9renne de Richard Gregory r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9branlement \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9finitif qu&rsquo;il a inflig\u00e9 \u00e0 notre conception de l&rsquo;esprit et de la subjectivit\u00e9. Avant ses travaux, la philosophie et la psychologie demeuraient largement prisonni\u00e8res d&rsquo;une coupure cart\u00e9sienne \u00e9tanche entre la sensation (consid\u00e9r\u00e9e comme un processus physiologique primaire, passif et m\u00e9canique) et la cognition ou la pens\u00e9e (envisag\u00e9e comme une fonction intellectuelle sup\u00e9rieure, consciente et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e). Gregory a pulv\u00e9ris\u00e9 cette fronti\u00e8re anachronique.<\/p>\n<p>En d\u00e9montrant que la perception visuelle la plus \u00e9l\u00e9mentaire est d\u00e9j\u00e0, de part en part, une forme de pens\u00e9e inconsciente d&rsquo;une sophistication prodigieuse, il a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la continuit\u00e9 biologique fondamentale qui unit l&rsquo;exploration sensorielle d&rsquo;un mollusque \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;une th\u00e9orie math\u00e9matique par un prix Nobel. Voir, ce n&rsquo;est pas recevoir passivement le monde ; voir, c&rsquo;est inventer en temps r\u00e9el l&rsquo;explication la plus plausible du monde, en payant le tribut in\u00e9vitable de nos erreurs cr\u00e9atrices. Les illusions visuelles qu&rsquo;il a collectionn\u00e9es, expliqu\u00e9es et ch\u00e9ries toute sa vie ne sont plus des scories ou des faiblesses m\u00e9prisables de notre chair ; elles sont les joyaux m\u00e9thodologiques par lesquels l&rsquo;esprit humain contemple, avec une modestie lucide, les \u00e9chafaudages secrets de sa propre r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale.<\/p>\n<p>Lorsque Richard Gregory s&rsquo;est \u00e9teint paisiblement le 17 mai 2010 \u00e0 Bristol, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable de quatre-vingt-six ans, la communaut\u00e9 scientifique internationale a salu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;unisson la disparition de l&rsquo;un des esprits les plus lumineux, g\u00e9n\u00e9reux et transversaux de l&rsquo;\u00e8re moderne. Psychologue, inventeur, conf\u00e9rencier, philosophe et po\u00e8te de la perception, il a laiss\u00e9 derri\u00e8re lui un monde profond\u00e9ment transform\u00e9 par son regard. Chaque fois qu&rsquo;un observateur s&rsquo;arr\u00eate aujourd&rsquo;hui devant une fa\u00e7ade carrel\u00e9e de bistrot, sourit devant un masque en plastique qui refuse obstin\u00e9ment de para\u00eetre creux, ou contemple un dessin en se demandant o\u00f9 r\u00e9side v\u00e9ritablement la fronti\u00e8re entre la lumi\u00e8re physique et le r\u00e9cit de son cerveau, l&rsquo;esprit malicieux et visionnaire de Richard Gregory continue d&rsquo;\u00e9clairer les myst\u00e8res de notre intelligence visuelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Clark, A. (2013). Whatever next? Predictive brains, situated agents, and the future of cognitive science. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 36(3), 181\u2013204. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X12000477<\/a><\/p>\n<p>Dima, D., Roiser, J. P., Dietrich, D. E., Bonnemann, C., Lanfermann, H., Emrich, H. M., &#038; Dillo, W. (2009). Understanding why patients with schizophrenia do not perceive the hollow-mask illusion using dynamic causal modelling. <em>NeuroImage<\/em>, 46(4), 1180\u20131186. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuroimage.2009.03.033\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.neuroimage.2009.03.033<\/a><\/p>\n<p>Friston, K. (2005). A theory of cortical responses. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences<\/em>, 360(1456), 815\u2013836. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2005.1622\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.2005.1622<\/a><\/p>\n<p>Gibson, J. J. (1979). <em>The Ecological Approach to Visual Perception<\/em>. Houghton Mifflin.<\/p>\n<p>Goodale, M. A., &#038; Milner, A. D. (1992). Separate visual pathways for perception and action. <em>Trends in Neurosciences<\/em>, 15(1), 20\u201325. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90071-G\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0166-2236(92)90071-G<\/a><\/p>\n<p>Gregory, R. L. (1966). <em>Eye and Brain: The Psychology of Seeing<\/em>. Weidenfeld and Nicolson.<\/p>\n<p>Gregory, R. L. (1970). <em>The Intelligent Eye<\/em>. Weidenfeld and Nicolson.<\/p>\n<p>Gregory, R. L. (1980). Perceptions as hypotheses. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B, Biological Sciences<\/em>, 290(1038), 181\u2013197. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1980.0090\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1980.0090<\/a><\/p>\n<p>Gregory, R. L. (Ed.). (1987). <em>The Oxford Companion to the Mind<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Gregory, R. L. (1997). Knowledge in perception and illusion. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B, Biological Sciences<\/em>, 352(1358), 1121\u20131127. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1997.0177\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstb.1997.0177<\/a><\/p>\n<p>Gregory, R. L., &#038; Heard, P. F. (1979). Border-locking and the Caf\u00e9 Wall illusion. <em>Perception<\/em>, 8(4), 365\u2013380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1068\/p080365\">https:\/\/doi.org\/10.1068\/p080365<\/a><\/p>\n<p>Gregory, R. L., &#038; Wallace, J. G. (1963). <em>Recovery from early blindness: A case study<\/em> (Experimental Psychology Society Monograph No. 1). Heffers.<\/p>\n<p>Held, R., &#038; Hein, A. (1963). Movement-produced stimulation in the development of visually guided behavior. <em>Journal of Comparative and Physiological Psychology<\/em>, 56(5), 872\u2013876. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040546\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0040546<\/a><\/p>\n<p>Helmholtz, H. von (1867). <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em>. Voss.<\/p>\n<p>Hubel, D. H., &#038; Wiesel, T. N. (1962). Receptive fields, binocular interaction and functional architecture in the cat&rsquo;s visual cortex. <em>The Journal of Physiology<\/em>, 160(1), 106\u2013154. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837\">https:\/\/doi.org\/10.1113\/jphysiol.1962.sp006837<\/a><\/p>\n<p>Kanizsa, G. (1976). Subjective contours. <em>Scientific American<\/em>, 234(4), 48\u201352. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican0476-48\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/scientificamerican0476-48<\/a><\/p>\n<p>Marr, D. (1982). <em>Vision: A Computational Investigation into the Human Representation and Processing of Visual Information<\/em>. W. H. Freeman and Company.<\/p>\n<p>Necker, L. A. (1832). Observations on some remarkable optical phaenomena seen in Switzerland; and on an optical phaenomenon which occurs on viewing a figure of a crystal or geometrical solid. <em>The London and Edinburgh Philosophical Magazine and Journal of Science<\/em>, 1(5), 329\u2013337. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/14786443208647904\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/14786443208647904<\/a><\/p>\n<p>Penrose, L. S., &#038; Penrose, R. (1958). Impossible objects: A special type of visual illusion. <em>British Journal of Psychology<\/em>, 49(1), 31\u201333. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1958.tb00634.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-8295.1958.tb00634.x<\/a><\/p>\n<p>Weiskrantz, L. (2011). Richard Langton Gregory. 24 July 1923 \u2014 17 May 2010. <em>Biographical Memoirs of Fellows of the Royal Society<\/em>, 57, 155\u2013167. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rsbm.2011.0016\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rsbm.2011.0016<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique de la vie et des travaux de Richard Gregory, pionnier de la th\u00e9orie constructiviste et de la psychologie de la perception visuelle.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,647],"tags":[5769,5185,2915,5197,1808],"class_list":["post-17574","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive","tag-constructivisme","tag-illusions-doptique","tag-perception-visuelle","tag-richard-gregory","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17574","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17574"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17574\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17574"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17574"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17574"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}