{"id":17531,"date":"2026-10-15T13:43:22","date_gmt":"2026-10-15T13:43:22","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/rene-kaes-1936-present-psychanalyse-groupe\/"},"modified":"2026-10-15T13:43:22","modified_gmt":"2026-10-15T13:43:22","slug":"rene-kaes-1936-present-psychanalyse-groupe","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=rene-kaes-1936-present-psychanalyse-groupe","title":{"rendered":"Ren\u00e9 Ka\u00ebs &#8211; 1936 Pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire contemporaine de la psychanalyse, l\u2019\u0153uvre de <strong>Ren\u00e9 Ka\u00ebs<\/strong> constitue l\u2019une des refontes \u00e9pist\u00e9mologiques et cliniques les plus f\u00e9condes et les plus audacieuses de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle et du d\u00e9but du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. N\u00e9 en 1936, psychanalyste et universitaire \u00e9minent, Ren\u00e9 Ka\u00ebs a consacr\u00e9 sa trajectoire intellectuelle \u00e0 une interrogation fondamentale : que devient la th\u00e9orie psychanalytique de l&rsquo;inconscient lorsqu&rsquo;on la met \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la pluralit\u00e9 humaine, du lien intersubjectif, des groupes et des institutions ? Loin de constituer un simple am\u00e9nagement technique ou une concession pragmatique aux n\u00e9cessit\u00e9s sociologiques, le travail de Ka\u00ebs propose une v\u00e9ritable <em>extension m\u00e9tapsychologique<\/em> de la psychanalyse freudienne, r\u00e9articulant la singularit\u00e9 irr\u00e9ductible de la pulsion avec les n\u00e9cessit\u00e9s structurantes du lien social.<\/p>\n<p>Pendant plusieurs d\u00e9cennies, la tradition psychanalytique dominante a maintenu une m\u00e9fiance tenace \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du groupe, souvent appr\u00e9hend\u00e9 comme le lieu de la r\u00e9gression informe, de la suggestion collective ou de l&rsquo;effacement du sujet dans la masse. En s&rsquo;appuyant \u00e0 la fois sur un retour scrupuleux aux textes sociologiques et anthropologiques de Sigmund Freud et sur une pratique clinique rigoureuse men\u00e9e au sein du CEFFRAP aux c\u00f4t\u00e9s de Didier Anzieu, Ren\u00e9 Ka\u00ebs a renvers\u00e9 cette perspective. Il a d\u00e9montr\u00e9 que le groupe n&rsquo;est pas l&rsquo;antith\u00e8se du sujet, mais la matrice m\u00eame o\u00f9 se constitue et se soutient la vie psychique inconsciente. De la th\u00e9orisation de l&rsquo;<strong>appareil psychique groupal<\/strong> \u00e0 l&rsquo;\u00e9lucidation magistrale des <strong>alliances inconscientes<\/strong>, en passant par l&rsquo;analyse des souffrances institutionnelles et de la transmission transg\u00e9n\u00e9rationnelle, son corpus conceptuel offre une grille de lecture in\u00e9gal\u00e9e pour appr\u00e9hender les transformations et les malaises de la subjectivit\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent article propose une exploration exhaustive de la pens\u00e9e et de la trajectoire de Ren\u00e9 Ka\u00ebs. \u00c0 travers douze volets structur\u00e9s, nous retracerons son parcours biographique et institutionnel, d\u00e9ploierons l&rsquo;architecture th\u00e9orique de ses concepts m\u00e9tapsychologiques majeurs, examinerons les dispositifs cliniques invent\u00e9s pour accueillir la parole en groupe, et mettrons en lumi\u00e8re les dialogues f\u00e9conds ou conflictuels qu&rsquo;il a nou\u00e9s avec ses contemporains. En interrogeant enfin les prolongements th\u00e9rapeutiques actuels de son paradigme face aux catastrophes collectives et \u00e0 la mutation hypermoderne des liens, cette \u00e9tude rend hommage \u00e0 une pens\u00e9e vivante, lucide et profond\u00e9ment humaniste, qui n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;affirmer que le singulier et le pluriel sont indissolublement nou\u00e9s au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<h2>1. Biographie intellectuelle et trajectoire institutionnelle de Ren\u00e9 Ka\u00ebs<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines et la formation universitaire initiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;enracine dans la France d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, au cours des d\u00e9cennies 1950 et 1960, p\u00e9riode marqu\u00e9e par de profondes mutations des sciences humaines et une refondation des cursus universitaires. Initialement engag\u00e9 dans un cursus conjoint de lettres classiques et de psychologie, le jeune chercheur d\u00e9veloppe une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb pour l&rsquo;herm\u00e9neutique, la structure du langage et la rigueur m\u00e9thodologique. Tr\u00e8s t\u00f4t, son regard est marqu\u00e9 par la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Maurice Merleau-Ponty et par les questionnements ontologiques sur le corps, la perception et la relation \u00e0 autrui. Parall\u00e8lement, le paysage acad\u00e9mique fran\u00e7ais est alors travers\u00e9 par les promesses de la psychologie sociale exp\u00e9rimentale, sous l&rsquo;influence croissante des travaux \u00e9tasuniens de dynamique de groupe. Ka\u00ebs s&rsquo;y int\u00e9resse avec acuit\u00e9, mais per\u00e7oit rapidement les limites heuristiques de mod\u00e8les behavioristes ou interactionnistes qui ignorent les conflits inconscients sous-jacents aux relations interindividuelles.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte de la psychanalyse constitue le tournant d\u00e9cisif de son existence intellectuelle. Engag\u00e9 dans une cure psychanalytique personnelle selon les exigences de la tradition freudienne, Ren\u00e9 Ka\u00ebs est saisi par la puissance explicative de la m\u00e9tapsychologie. Il r\u00e9alise que l&rsquo;exp\u00e9rience de la subjectivit\u00e9 ne saurait \u00eatre dissoci\u00e9e des formations de l&rsquo;inconscient, mais refuse simultan\u00e9ment de cantonner l&rsquo;\u00e9coute psychanalytique au seul divan individuel. Cette tension cr\u00e9atrice nourrit ses premiers travaux de recherche. Sous la direction de ma\u00eetres attentifs aux croisements disciplinaires, il pr\u00e9pare une th\u00e8se de doctorat consacr\u00e9e aux repr\u00e9sentations collectives, \u00e0 la formation des adultes et \u00e0 l&rsquo;image du groupe dans l&rsquo;espace social. Ce travail s\u00e9minal, nourri d&rsquo;enqu\u00eates de terrain et d&rsquo;une analyse m\u00e9ticuleuse des processus de symbolisation, pose les jalons de ce qui deviendra la clinique de la groupalit\u00e9 : le groupe y appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 non comme une simple collection d&rsquo;organismes, mais comme un objet de repr\u00e9sentation hautement investi par les fantasmes et les d\u00e9sirs des sujets.<\/p>\n<p>Cette double formation, alliant l&rsquo;exigence clinique de l&rsquo;\u00e9coute du singulier \u00e0 une connaissance approfondie des dynamiques collectives, pr\u00e9serve Ren\u00e9 Ka\u00ebs de deux \u00e9cueils sym\u00e9triques : le r\u00e9ductionnisme sociologique, qui dissout le sujet dans la structure, et l&rsquo;isolationnisme psychanalytique, qui ignore les inscriptions culturelles et interm\u00e9diaires du psychisme. D\u00e8s cette p\u00e9riode inaugurale, Ka\u00ebs forge sa conviction in\u00e9branlable : le travail de la pens\u00e9e doit se confronter \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 des liens humains sans jamais renoncer aux concepts cardinaux de pulsion, de refoulement, de d\u00e9fense et de transfert.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;aventure du CEFFRAP et la collaboration avec Didier Anzieu<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la psychanalyse de groupe en France prend un tournant d\u00e9cisif en 1962 avec la cr\u00e9ation du CEFFRAP (Centre d&rsquo;\u00c9tudes Fran\u00e7aises pour la Formation et la Recherche Actives en Psychologie). Ren\u00e9 Ka\u00ebs devient rapidement l&rsquo;une des figures motrices de cette soci\u00e9t\u00e9 savante pionni\u00e8re, rassemblant des praticiens et des chercheurs d\u00e9sireux de faire sortir la psychanalyse des cadres th\u00e9rapeutiques exclusifs de la cure en face-\u00e0-face ou sur divan. C&rsquo;est au sein du CEFFRAP que se noue une collaboration historique et ind\u00e9fectible entre Ren\u00e9 Ka\u00ebs et Didier Anzieu. Ensemble, ils entreprennent d&rsquo;exp\u00e9rimenter et de formaliser les premiers s\u00e9minaires r\u00e9sidentiels de formation par le groupe, o\u00f9 des professionnels de sant\u00e9 mentale, des \u00e9ducateurs et des cadres font l&rsquo;\u00e9preuve v\u00e9cue du fonctionnement groupal sous \u00e9coute analytique.<\/p>\n<p>Cette \u00e9mulation clinique et conceptuelle donne lieu \u00e0 des \u00e9laborations th\u00e9oriques majeures. Alors que Didier Anzieu explore les analogies structurales entre le r\u00eave et le groupe, et \u00e9labore progressivement sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/le-moi-peau--9782100527472.htm\">Moi-peau<\/a> et de l&rsquo;enveloppe psychique, Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;oriente r\u00e9solument vers une mod\u00e9lisation m\u00e9tapsychologique des processus d&rsquo;appareil et d&rsquo;interconnexion. La distinction entre leurs d\u00e9marches se pr\u00e9cise au cours des ann\u00e9es 1970 : Anzieu privil\u00e9gie une approche centr\u00e9e sur l&rsquo;imaginaire groupal, le narcissisme primaire et les limites corporelles de l&rsquo;enveloppe, tandis que Ka\u00ebs s&rsquo;attelle \u00e0 d\u00e9cortiquer la m\u00e9canique m\u00e9tapsychologique des liens, les modalit\u00e9s d&rsquo;appareillage et les formations de l&rsquo;inconscient g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par la pluralit\u00e9 des sujets.<\/p>\n<p>De cette intense p\u00e9riode de travail partag\u00e9 \u00e9mergent des publications conjointes fondamentales, notamment l&rsquo;ouvrage collectif de 1972, <em>Le travail psychanalytique dans les groupes<\/em>, qui r\u00e9volutionne la litt\u00e9rature analytique francophone. Ka\u00ebs y d\u00e9montre comment le groupe induit une mise au travail sp\u00e9cifique des fantasmes originaires et des instances de la personnalit\u00e9. La complicit\u00e9 entre les deux penseurs se traduit par un respect mutuel ind\u00e9fectible : Anzieu reconna\u00eet en Ka\u00ebs le b\u00e2tisseur conceptuel par excellence de l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de psychanalyse groupale, tandis que Ka\u00ebs salue constamment la sensibilit\u00e9 clinique et l&rsquo;inventivit\u00e9 m\u00e9taphorique d&rsquo;Anzieu. Le CEFFRAP constitue ainsi le creuset exp\u00e9rimental irrempla\u00e7able d&rsquo;o\u00f9 jailliront les grandes synth\u00e8ses th\u00e9oriques des d\u00e9cennies suivantes.<\/p>\n<h3>1.3 Carri\u00e8re professorale et rayonnement international<\/h3>\n<p>L&rsquo;implantation acad\u00e9mique de la psychanalyse groupale doit une dette inestimable \u00e0 l&rsquo;action universitaire de Ren\u00e9 Ka\u00ebs. Nomm\u00e9 professeur de psychologie clinique et de psychopathologie \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Lumi\u00e8re Lyon 2, il y d\u00e9ploie pendant plus de trois d\u00e9cennies un enseignement magistral d&rsquo;une rigueur exceptionnelle. \u00c0 Lyon, il fonde et dirige le Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC), transformant cette institution universitaire en un p\u00f4le d&rsquo;excellence mondialement reconnu pour l&rsquo;\u00e9tude des processus groupaux, des liens familiaux et des dynamiques institutionnelles. Sous sa direction, des dizaines de th\u00e8ses de doctorat sont soutenues, formant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;enseignants-chercheurs et de cliniciens qui essaimeront \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>Le rayonnement de la pens\u00e9e ka\u00ebsienne franchit rapidement les fronti\u00e8res hexagonales. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, ses concepts trouvent un \u00e9cho retentissant en Am\u00e9rique latine, tout particuli\u00e8rement en Argentine, au Br\u00e9sil et en Uruguay, pays poss\u00e9dant une tradition psychanalytique vivace et une sensibilit\u00e9 prononc\u00e9e aux questions politiques, institutionnelles et traumatiques. Les cliniciens latino-am\u00e9ricains, confront\u00e9s aux d\u00e9chirures du tissu social sous les r\u00e9gimes dictatoriaux, reconnaissent dans les th\u00e9ories de Ka\u00ebs sur les pactes d\u00e9n\u00e9gatifs et les traumatismes collectifs des instruments d&rsquo;une pertinence clinique et \u00e9thique remarquable. De m\u00eame, en Europe m\u00e9ridionale \u2014 en Italie, en Espagne et en Suisse \u2014, des instituts de formation se structurent autour de ses s\u00e9minaires et de ses publications r\u00e9guli\u00e8res.<\/p>\n<p>Au tournant du XXIe si\u00e8cle, malgr\u00e9 son accession \u00e0 l&rsquo;\u00e9m\u00e9ritat, Ren\u00e9 Ka\u00ebs poursuit sans rel\u00e2che son activit\u00e9 d&rsquo;\u00e9criture, de transmission et de supervision clinique. Il multiplie les conf\u00e9rences internationales et continue de faire \u00e9voluer son mod\u00e8le th\u00e9orique face aux nouvelles pathologies de la contemporan\u00e9it\u00e9. Son \u0153uvre, forte de plus de vingt ouvrages magistraux traduits dans de nombreuses langues et de centaines d&rsquo;articles scientifiques, s&rsquo;affirme comme une r\u00e9f\u00e9rence incontournable de la culture psychanalytique mondiale, t\u00e9moignant d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 intellectuelle qui ne s&rsquo;est jamais d\u00e9mentie au fil des d\u00e9cennies.<\/p>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques de la psychanalyse groupale<\/h2>\n<h3>2.1 La rupture avec la psychologie sociale traditionnelle<\/h3>\n<p>Pour fonder en droit et en raison la psychanalyse groupale, Ren\u00e9 Ka\u00ebs a d\u00fb op\u00e9rer une rupture \u00e9pist\u00e9mologique radicale avec les postulats de la psychologie sociale dominante. Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, le paradigme de Kurt Lewin r\u00e9gnait en ma\u00eetre sur l&rsquo;\u00e9tude des collectifs humains. Lewin d\u00e9finissait le groupe comme un \u00ab champ dynamique \u00bb ou un syst\u00e8me d&rsquo;interd\u00e9pendance quasi physique, o\u00f9 le tout est diff\u00e9rent de la somme des parties en termes de forces, de vecteurs, d&rsquo;attractions et de r\u00e9pulsions sociom\u00e9triques. Bien que Ka\u00ebs reconnaisse l&rsquo;utilit\u00e9 descriptive de ces travaux pour appr\u00e9hender les t\u00e2ches rationnelles et les communications manifestly observables, il d\u00e9nonce vigoureusement leur insuffisance ontologique : ces mod\u00e8les demeurent prisonniers d&rsquo;une conception comportementale, ph\u00e9nom\u00e9nale et m\u00e9caniste des interactions humaines.<\/p>\n<p>Le saut \u00e9pist\u00e9mologique ka\u00ebsien consiste \u00e0 introduire l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inconscient\">inconscient<\/a> au c\u0153ur de la sc\u00e8ne groupale. Pour la psychanalyse, un groupe ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une structure d&rsquo;interd\u00e9pendance fonctionnelle ou \u00e0 un syst\u00e8me hom\u00e9ostatique cybern\u00e9tique. Le groupe est avant tout le lieu d&rsquo;un investissement pulsionnel, d&rsquo;une diffraction transf\u00e9rentielle et d&rsquo;un conflit intrapsychique et intersubjectif permanent. Les conduites observables, les blocages de la communication, les ph\u00e9nom\u00e8nes de bouc \u00e9missaire ou les emballements enthousiastes ne sont pas de simples anomalies communicationnelles \u00e0 r\u00e9guler par des techniques d&rsquo;animation, mais les rejetons directs de d\u00e9sirs refoul\u00e9s, d&rsquo;angoisses archa\u00efques de d\u00e9voration ou de morcellement, et de compromis d\u00e9fensifs inconscients partag\u00e9s.<\/p>\n<p>La sp\u00e9cificit\u00e9 clinique de l&rsquo;approche psychanalytique du groupe r\u00e9side ainsi dans le renoncement explicite \u00e0 toute vis\u00e9e p\u00e9dagogique, manag\u00e9riale ou orthop\u00e9dique. L\u00e0 o\u00f9 le psychologue social cherche \u00e0 optimiser la performance collective, \u00e0 \u00e9liminer les frictions et \u00e0 clarifier les r\u00f4les, le psychanalyste du groupe pose un cadre d&rsquo;\u00e9coute fond\u00e9 sur l&rsquo;association libre plurielle, le respect des r\u00e9sistances et l&rsquo;\u00e9laboration du transfert. Il ne s&rsquo;agit plus de faire fonctionner le groupe de fa\u00e7on plus efficiente, mais d&rsquo;\u00e9couter ce qui, dans le groupe et par le groupe, parle \u00e0 l&rsquo;insu des sujets qui le composent.<\/p>\n<h3>2.2 Le retour critique aux textes freudiens sur le collectif<\/h3>\n<p>Toute l&rsquo;entreprise de Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;\u00e9taie sur une relecture rigoureuse et critique des \u00e9crits sociologiques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/psychologie-des-foules-et-analyse-du-moi--9782130585350.htm\">Sigmund Freud<\/a>, au premier rang desquels figure <em>Psychologie des foules et analyse du moi<\/em> (1921). Freud y avait pos\u00e9 les bases indispensables d&rsquo;une m\u00e9tapsychologie du lien collectif en montrant que les individus au sein d&rsquo;une foule sont unis par une double s\u00e9rie de liens libidinaux : d&rsquo;une part, une identification horizontale mutuelle entre les membres, et d&rsquo;autre part, la mise en place d&rsquo;un seul et m\u00eame objet \u2014 la figure du chef ou du meneur \u2014 \u00e0 la place de leur Id\u00e9al du Moi respectif. Freud explicitait ainsi le m\u00e9canisme de la r\u00e9gression groupale et la soumission fascin\u00e9e \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs proc\u00e8de \u00e9galement \u00e0 un examen approfondi de <em>Totem et Tabou<\/em> (1913) et de <em>Malaise dans la civilisation<\/em> (1930). Il retient du mythe freudien de la horde primitive l&rsquo;id\u00e9e fondatrice selon laquelle la soci\u00e9t\u00e9 humaine ne s&rsquo;\u00e9tablit que par un meurtre originaire partag\u00e9, suivi de l&rsquo;institution de tabous collectifs fondamentaux (interdit du meurtre et de l&rsquo;inceste) et d&rsquo;un renoncement pulsionnel commun. Toutefois, Ka\u00ebs met en lumi\u00e8re les angles morts du mod\u00e8le freudien. Freud s&rsquo;est focalis\u00e9 de mani\u00e8re quasi exclusive sur la foule massive, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ou fortement hi\u00e9rarchis\u00e9e (l&rsquo;\u00c9glise et l&rsquo;Arm\u00e9e), domin\u00e9e par une figure paternelle omnipotente et verticale. Dans ce sch\u00e9ma, le lien horizontal entre pairs reste subordonn\u00e9 \u00e0 la relation d&rsquo;amour et de soumission au chef unique.<\/p>\n<p>Or, observe Ka\u00ebs, les petits groupes humains, les \u00e9quipes soignantes, les familles ou les dispositifs analytiques restreints fonctionnent selon des dynamiques bien diff\u00e9rentes. Il devient d\u00e8s lors th\u00e9oriquement imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9manciper la psychanalyse d&rsquo;une d\u00e9pendance absolue au mod\u00e8le du chef charismatique. Ka\u00ebs \u00e9labore un mod\u00e8le horizontal o\u00f9 la groupalit\u00e9 ne r\u00e9sulte pas seulement de la projection d&rsquo;un id\u00e9al sur un leader ext\u00e9rieur, mais d&rsquo;une co-construction psychique entre pairs, articul\u00e9e autour de fantasmes partag\u00e9s, de pactes mutuels et d&rsquo;organisateurs internes qui ne requi\u00e8rent pas n\u00e9cessairement une figure tut\u00e9laire pour produire du lien et des effets d&rsquo;inconscient.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;int\u00e9gration et le d\u00e9passement des apports bioniens et pichoniens<\/h3>\n<p>Dans sa construction th\u00e9orique, Ren\u00e9 Ka\u00ebs engage un dialogue permanent avec les deux g\u00e9ants internationaux de la psychanalyse groupale que sont l&rsquo;analyste britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Wilfred_Bion\">Wilfred Bion<\/a> et l&rsquo;Argentin <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Enrique_Pichon_Rivi%C3%A8re\">Enrique Pichon-Rivi\u00e8re<\/a>. Les travaux pionniers de Bion, consign\u00e9s dans <em>Recherches sur les petits groupes<\/em> (1961), avaient mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence des c\u00e9l\u00e8bres \u00ab hypoth\u00e8ses de base \u00bb (d\u00e9pendance, attaque-fuite, couplage messianique), \u00e9tats \u00e9motionnels primitifs et d\u00e9fensifs qui subvertissent la capacit\u00e9 du groupe \u00e0 accomplir sa t\u00e2che rationnelle (\u00ab groupe de travail \u00bb). Ka\u00ebs salue la profondeur de la clinique bionienne et reprend l&rsquo;id\u00e9e que le groupe active des angoisses psychotiques tr\u00e8s archa\u00efques (morcellement, pers\u00e9cution).<\/p>\n<p>Cependant, Ka\u00ebs d\u00e9passe Bion sur plusieurs plans essentiels. Chez Bion, le groupe est souvent appr\u00e9hend\u00e9 comme une entit\u00e9 globale, presque abstraite, o\u00f9 les contributions individuelles se dissolvent dans l&rsquo;hypoth\u00e8se de base dominante ; en outre, Bion a rapidement abandonn\u00e9 le travail direct avec les groupes pour se consacrer \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;appareil \u00e0 penser les pens\u00e9es et \u00e0 la fonction alpha chez le patient borderline ou schizophr\u00e8ne. Ka\u00ebs refuse de choisir entre le sujet et le groupe : il maintient une tension permanente entre la subjectivit\u00e9 singuli\u00e8re et l&rsquo;ensemble groupal, \u00e9laborant une v\u00e9ritable m\u00e9tapsychologie du lien qui manquait au dispositif bionien originel.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la convergence avec Enrique Pichon-Rivi\u00e8re est d&rsquo;une grande f\u00e9condit\u00e9. Pichon-Rivi\u00e8re, th\u00e9oricien du \u00ab groupe op\u00e9rationnel \u00bb et du concept d&rsquo;<em>ECRO<\/em> (sch\u00e9ma conceptuel, r\u00e9f\u00e9rentiel et op\u00e9ratoire), avait magistralement analys\u00e9 les liens entre structure sociale, famille et maladie mentale, introduisant la notion de \u00ab porte-parole \u00bb. Ka\u00ebs s&rsquo;inspire de cette approche pour concevoir le sujet comme l&rsquo;\u00e9mergent symptomatique du champ intersubjectif. En articulant la tradition psychanalytique fran\u00e7aise des pulsions et du langage avec les apports kleino-bioniens et latino-am\u00e9ricains, Ren\u00e9 Ka\u00ebs positionne l&rsquo;\u00e9cole fran\u00e7aise de psychanalyse groupale \u00e0 l&rsquo;avant-garde internationale, forgeant un corpus m\u00e9tapsychologique rigoureux et r\u00e9solument autonome.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;Appareil Psychique Groupal : Mod\u00e8le et architecture th\u00e9orique<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et formulation du concept m\u00e9tapsychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1976 marque une \u00e9tape d\u00e9cisive dans l&rsquo;histoire des id\u00e9es psychanalytiques avec la parution de l&rsquo;ouvrage princeps de Ren\u00e9 Ka\u00ebs, intitul\u00e9 <em>L&rsquo;appareil psychique groupal : constructions du groupe<\/em>. Face \u00e0 l&rsquo;impossibilit\u00e9 de rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9 clinique observ\u00e9e dans les groupes th\u00e9rapeutiques avec les seuls outils de la m\u00e9tapsychologie freudienne classique (con\u00e7ue exclusivement pour une psych\u00e9 singuli\u00e8re isol\u00e9e), Ka\u00ebs formule une proposition th\u00e9orique audacieuse : l&rsquo;existence d&rsquo;un <strong>appareil psychique groupal<\/strong>. Il ne s&rsquo;agit aucunement de postuler un \u00ab esprit de ruche \u00bb mystique ou une \u00e2me collective ext\u00e9rieure aux individus, mais de d\u00e9signer une construction psychique interm\u00e9diaire \u00e9rig\u00e9e par les sujets en lien pour accomplir un travail psychique commun.<\/p>\n<p>Le statut \u00e9pist\u00e9mologique de cet appareil est double et dialectique. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il est une <em>construction<\/em> des sujets rassembl\u00e9s : ce sont les psychismes individuels qui, par projection, \u00e9tayage mutuel et r\u00e9sonance fantasmatique, tissent cette structure. De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, sit\u00f4t constitu\u00e9, l&rsquo;appareil psychique groupal poss\u00e8de une <em>r\u00e9alit\u00e9 psychique propre<\/em> : il impose ses lois, ses exigences de r\u00e9gulation pulsionnelle, ses processus de symbolisation et ses contraintes d\u00e9fensives aux individus qui en font partie. Ka\u00ebs r\u00e9sout ainsi le vieux paradoxe durkheimien de la relation entre l&rsquo;individu et la soci\u00e9t\u00e9 en montrant comment les pulsions individuelles se trouvent mobilis\u00e9es, transform\u00e9es et assujetties au sein d&rsquo;une organisation psychique commune.<\/p>\n<p>Cet appareil psychique groupal n&rsquo;est pas un calque direct du psychisme individuel ; il fonctionne comme une matrice de transformation des excitations. De la m\u00eame fa\u00e7on que Freud d\u00e9finissait l&rsquo;appareil psychique individuel par sa fonction de maintenir le niveau d&rsquo;excitation interne au niveau le plus bas possible (principe de constance), l&rsquo;appareil groupal a pour fonction m\u00e9tapsychologique primordiale d&rsquo;absorber, de lier et de transformer les excitations, les angoisses archa\u00efques et les pulsions destructrices qui \u00e9mergent de la confrontation des corps et des psychismes dans l&rsquo;espace partag\u00e9.<\/p>\n<h3>3.2 La double polarit\u00e9 de l&rsquo;appareil : isomorphe et homomorphe<\/h3>\n<p>Dans sa mod\u00e9lisation de l&rsquo;appareil psychique groupal, Ren\u00e9 Ka\u00ebs met en lumi\u00e8re une tension dynamique permanente entre deux p\u00f4les organisationnels distincts : le p\u00f4le isomorphe et le p\u00f4le homomorphe. Ces deux polarit\u00e9s rendent compte des diff\u00e9rentes modalit\u00e9s par lesquelles les psychismes singuliers s&rsquo;articulent pour former un lien, et oscillent constamment au gr\u00e9 de la vie \u00e9motionnelle et des exigences d\u00e9fensives du collectif.<\/p>\n<p>Le <strong>p\u00f4le isomorphe<\/strong> d\u00e9signe un mode d&rsquo;organisation psychique fond\u00e9 sur l&rsquo;indistinction, l&rsquo;\u00e9quivalence totale et l&rsquo;indiff\u00e9renciation des \u00e9l\u00e9ments constitutifs. Dans ce r\u00e9gime m\u00e9tapsychologique archa\u00efque, tous les membres du groupe fonctionnent sur le m\u00eame mode identificatoire ; les limites entre le dedans et le dehors, entre le Moi et l&rsquo;Autre, tendent \u00e0 s&rsquo;estomper au profit d&rsquo;un sentiment d&rsquo;unit\u00e9 fusionnelle et d&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 corporelle. Ce p\u00f4le renvoie aux fantasmes de communion symbiotique, d&rsquo;auto-engendrement collectif ou d&rsquo;indiff\u00e9renciation primitive. Si une part d&rsquo;isomorphie est indispensable pour sceller le sentiment initial d&rsquo;appartenance et d&rsquo;affiliation (le \u00ab nous \u00bb originaire), une r\u00e9gression isomorphe massive et rigide conduit directement \u00e0 la pathologie groupale : la pens\u00e9e individuelle y est ressentie comme une trahison intol\u00e9rable, toute dissidence est v\u00e9cue comme une agression mortelle, et le groupe s&rsquo;ab\u00eeme dans un fonctionnement fusionnel totalitaire ou claustrophobique.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, le <strong>p\u00f4le homomorphe<\/strong> repr\u00e9sente le principe de diff\u00e9renciation, de division du travail psychique et de respect de l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des sujets. Ici, l&rsquo;articulation groupale s&rsquo;op\u00e8re sur le mode de la compl\u00e9mentarit\u00e9 symbolique et du tiers ordonnateur. Les sujets reconnaissent leurs alt\u00e9rit\u00e9s irr\u00e9ductibles, acceptent les \u00e9carts g\u00e9n\u00e9rationnels et sexuels, et assument la conflictualit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la pluralit\u00e9. La circulation \u00e9nerg\u00e9tique et fantasmatique de l&rsquo;appareil psychique groupal repose pr\u00e9cis\u00e9ment sur la r\u00e9gulation permanente de ces deux forces contraires : l&rsquo;isomorphie fournit le socle narcissique d&rsquo;appartenance, tandis que l&rsquo;homomorphie garantit l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la symbolisation, \u00e0 la triangulation \u0153dipienne et \u00e0 l&rsquo;autonomie cr\u00e9atrice.<\/p>\n<h3>3.3 La r\u00e9alit\u00e9 psychique propre au groupe<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e8ses les plus novatrices de Ren\u00e9 Ka\u00ebs r\u00e9side dans l&rsquo;affirmation rigoureuse d&rsquo;une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 psychique sp\u00e9cifique partag\u00e9e \u00bb. Pour le psychanalyste d&rsquo;orientation classique, la seule r\u00e9alit\u00e9 psychique admissible est celle de l&rsquo;inconscient individuel, forg\u00e9e par le refoulement infantile, les fantasmes originaires et la trace mn\u00e9sique singuli\u00e8re. Ka\u00ebs d\u00e9montre cliniquement qu&rsquo;en situation de groupe \u00e9merge une dimension suppl\u00e9mentaire : une r\u00e9alit\u00e9 psychique qui n&rsquo;est r\u00e9ductible ni \u00e0 la psych\u00e9 de tel individu pris isol\u00e9ment, ni \u00e0 une simple interaction interpersonnelle.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 psychique groupale est constitu\u00e9e de plusieurs formations m\u00e9tapsychologiques propres :<\/p>\n<ul>\n<li>Des <strong>fantasmes partag\u00e9s<\/strong> qui mobilisent l&rsquo;\u00e9nergie du groupe et organisent des sc\u00e9narios imaginaires collectifs (le groupe comme ventre maternel nourricier ou d\u00e9vorant, le meurtre du p\u00e8re primitif, la horde des fr\u00e8res).<\/li>\n<li>Des <strong>m\u00e9canismes de d\u00e9fense collectifs<\/strong>, au sein desquels plusieurs sujets s&rsquo;associent pour maintenir hors de la conscience une menace d&rsquo;effondrement ou une culpabilit\u00e9 \u00e9crasante.<\/li>\n<li>Des <strong>id\u00e9aux et des investissements narcissiques communs<\/strong> qui fondent la fiert\u00e9 et l&rsquo;immortalit\u00e9 fantasm\u00e9e du collectif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>D\u00e8s lors, l&rsquo;appareil psychique groupal se pr\u00e9sente comme une matrice de symbolisation irrempla\u00e7able. Le groupe dispose d&rsquo;un m\u00e9tabolisme propre capable de traiter des excitations trop massives pour un psychisme singulier d\u00e9sarm\u00e9. Face aux angoisses d&rsquo;an\u00e9antissement, d&rsquo;engloutissement ou de castration, le collectif op\u00e8re un travail psychique sp\u00e9cifique de liaison et d&rsquo;\u00e9laboration fantasmatique, offrant \u00e0 chaque membre la possibilit\u00e9 de transformer ses souffrances priv\u00e9es en \u00e9l\u00e9ments de sens collectivement partag\u00e9s et d\u00e9chiffrables.<\/p>\n<h2>4. Les organisateurs psychiques et socioculturels du groupe<\/h2>\n<h3>4.1 Les organisateurs psychiques inconscients<\/h3>\n<p>Pour expliquer comment des psychismes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes parviennent \u00e0 s&rsquo;assembler, \u00e0 se lier et \u00e0 produire du sens partag\u00e9, Ren\u00e9 Ka\u00ebs introduit le concept fondamental d&rsquo;<strong>organisateurs psychiques<\/strong>. Ces organisateurs constituent des sch\u00e8mes inconscients pr\u00e9existants, universellement partag\u00e9s par l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, qui servent de ponts et de matrices d&rsquo;aimantation entre les sujets lorsqu&rsquo;ils sont r\u00e9unis dans un m\u00eame espace clinique ou social.<\/p>\n<p>Le premier organisateur psychique mis en \u00e9vidence par Ka\u00ebs est l&rsquo;<strong>image du corps<\/strong>. D\u00e8s qu&rsquo;un groupe se constitue, les participants projettent spontan\u00e9ment sur la collectivit\u00e9 les configurations de leur propre sch\u00e9ma corporel inconscient. Le groupe est investi et fantasm\u00e9 comme un corps gigantesque dot\u00e9 d&rsquo;une t\u00eate (l&rsquo;autorit\u00e9, la pens\u00e9e dirigeante), de membres (l&rsquo;action, la fonction op\u00e9ratoire), d&rsquo;orifices absorbants ou excr\u00e9tants, et d&rsquo;une peau commune assurant la fronti\u00e8re entre le dehors mena\u00e7ant et le dedans prot\u00e9g\u00e9. Les angoisses qui traversent le groupe sont fr\u00e9quemment des angoisses corporelles projet\u00e9es : peur de la d\u00e9voration, de l&rsquo;\u00e9visc\u00e9ration, de la souillure ou de l&rsquo;asphyxie.<\/p>\n<p>Le second organisateur majeur r\u00e9side dans les <strong>fantasmes originaires<\/strong> d\u00e9crits par Freud (s\u00e9duction, sc\u00e8ne primitive, castration, retour au sein maternel). Ces structures fantasmatiques pr\u00e9individuelles fonctionnent comme des attracteurs d&rsquo;assemblage : les membres du groupe distribuent inconsciemment entre eux les diff\u00e9rents r\u00f4les de ces sc\u00e9narios originaires. Enfin, les <em>imagos parentales et fraternelles<\/em> constituent le troisi\u00e8me niveau d&rsquo;organisation psychique : la pr\u00e9sence d&rsquo;autrui r\u00e9active imm\u00e9diatement les repr\u00e9sentations int\u00e9rioris\u00e9es de la m\u00e8re archa\u00efque bienveillante ou terrifiante, du p\u00e8re tout-puissant r\u00e9gulateur de la Loi, et des fr\u00e8res et s\u0153urs rivaux luttant pour l&rsquo;acc\u00e8s aux subsistances affectives. Gr\u00e2ce \u00e0 ces organisateurs, les psychismes individuels trouvent un \u00e9tayage mutuel imm\u00e9diat dans le tissu groupal.<\/p>\n<h3>4.2 Les organisateurs socioculturels et institutionnels<\/h3>\n<p>Ren\u00e9 Ka\u00ebs ne borne pas son mod\u00e8le \u00e0 une causalit\u00e9 intrapsychique exclusive ; il se distingue par sa capacit\u00e9 \u00e0 penser l&rsquo;articulation entre l&rsquo;ordre de l&rsquo;inconscient et l&rsquo;ordre socioculturel. C&rsquo;est pourquoi il adjoint aux organisateurs psychiques inconscients ce qu&rsquo;il nomme les <strong>organisateurs socioculturels et institutionnels<\/strong>. Les groupes ne flottent pas dans un vide m\u00e9tapsychologique \u00e9th\u00e9r\u00e9 ; ils s&rsquo;inscrivent toujours dans une culture, une histoire politique, un langage et des structures institutionnelles d\u00e9termin\u00e9es.<\/p>\n<p>Ces organisateurs socioculturels sont incarn\u00e9s par :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>mythes fondateurs<\/strong> et les grands r\u00e9cits collectifs qui assignent une origine et un destin au rassemblement des hommes.<\/li>\n<li>Les <strong>id\u00e9ologies partag\u00e9es<\/strong>, qui fournissent des syst\u00e8mes de croyance ferm\u00e9s destin\u00e9s \u00e0 conjurer le doute existentiel et \u00e0 colmater les br\u00e8ches narcissiques de l&rsquo;histoire collective.<\/li>\n<li>Les <strong>rituels symboliques<\/strong>, les codes d\u00e9ontologiques et les interdits institutionnalis\u00e9s qui prescrivent les mani\u00e8res d&rsquo;entrer en relation, de parler et de clore les \u00e9changes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ka\u00ebs d\u00e9montre l&rsquo;existence d&rsquo;une interaction r\u00e9ciproque et permanente entre les deux cat\u00e9gories d&rsquo;organisateurs. Les organisateurs socioculturels fournissent aux organisateurs psychiques inconscients des formes recevables, des \u00ab v\u00eatements \u00bb symboliques accept\u00e9s par la conscience morale et la soci\u00e9t\u00e9. R\u00e9ciproquement, les mythes et les id\u00e9ologies ne poss\u00e8dent de force mobilisatrice r\u00e9elle que parce qu&rsquo;ils viennent se brancher intimement sur les fantasmes originaires et les d\u00e9sirs inconscients des sujets. Lorsqu&rsquo;un groupe voit ses rep\u00e8res socioculturels s&rsquo;effondrer \u2014 ce que Ka\u00ebs conceptualise sous le terme de faillite des <em>m\u00e9ta-garants<\/em> culturels \u2014, la coh\u00e9sion symbolique se rompt, lib\u00e9rant brutalement les angoisses archa\u00efques sous-jacentes et exposant le groupe \u00e0 la panique, \u00e0 la pers\u00e9cution parano\u00efaque ou \u00e0 la violence destructrice.<\/p>\n<h3>4.3 L&#8217;embo\u00eetement des niveaux de groupalit\u00e9 interne et externe<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus saisissants de Ren\u00e9 Ka\u00ebs r\u00e9side dans sa th\u00e9orisation de la <strong>groupalit\u00e9 psychique interne<\/strong>. Ka\u00ebs soutient qu&rsquo;avant m\u00eame de participer \u00e0 un groupe r\u00e9el dans le monde physique ext\u00e9rieur, chaque \u00eatre humain est d\u00e9j\u00e0, en lui-m\u00eame et de part en part, un groupe. La psych\u00e9 individuelle n&rsquo;est pas une forteresse monologique unifi\u00e9e, mais une communaut\u00e9 int\u00e9rieure complexe d&rsquo;objets int\u00e9rioris\u00e9s, de personnages fantasmatiques, d&rsquo;instances en conflit (\u00c7a, Moi, Surmoi, Id\u00e9al du Moi) et de constellations identificatoires multiples.<\/p>\n<p>Cette architecture met en jeu un embo\u00eetement dynamique entre deux niveaux de r\u00e9alit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>La <em>groupalit\u00e9 interne<\/em>, tiss\u00e9e par l&rsquo;histoire affective du sujet depuis ses premi\u00e8res relations d&rsquo;objet infantiles.<\/li>\n<li>La <em>groupalit\u00e9 externe<\/em>, repr\u00e9sent\u00e9e par le groupe clinique, familial ou social effectivement assembl\u00e9 dans le temps et l&rsquo;espace.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsqu&rsquo;un sujet int\u00e8gre un groupe externe, une mise en correspondance imm\u00e9diate s&rsquo;\u00e9tablit entre ces deux sph\u00e8res. Le groupe externe offre une sc\u00e8ne mat\u00e9rielle grandiose o\u00f9 le sujet peut projeter, mettre en sc\u00e8ne et tenter de d\u00e9nouer les conflits de sa groupalit\u00e9 interne. Ce processus s&rsquo;op\u00e8re par des ph\u00e9nom\u00e8nes remarquables de <strong>diffraction<\/strong> et de <strong>r\u00e9fraction<\/strong> du mat\u00e9riel psychique : le sujet distribue ses fragments identificatoires cliv\u00e9s ou intol\u00e9rables sur diff\u00e9rents participants du groupe (un tel incarnera le p\u00e8re s\u00e9v\u00e8re, une telle la s\u0153ur bienveillante, un autre le double pers\u00e9cuteur). En retour, le travail \u00e9laboratif men\u00e9 par le groupe externe permet \u00e0 chaque individu de r\u00e9introjecter des objets internes m\u00e9tabolis\u00e9s, r\u00e9ordonn\u00e9s et pacifi\u00e9s, transformant en profondeur le paysage conflictuel de sa propre psych\u00e9 singuli\u00e8re.<\/p>\n<h2>5. La th\u00e9orie des alliances inconscientes<\/h2>\n<h3>5.1 Typologie et structure des alliances fondamentales<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur du corpus ka\u00ebsien resplendit la th\u00e9orisation magistrale des <strong>alliances inconscientes<\/strong>, d\u00e9velopp\u00e9e notamment dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Les alliances inconscientes<\/em> (2009). Ka\u00ebs d\u00e9finit l&rsquo;alliance inconsciente comme une formation m\u00e9tapsychologique intersubjective, nou\u00e9e entre deux ou plusieurs sujets, qui a pour finalit\u00e9 d&rsquo;assurer la continuit\u00e9, la stabilit\u00e9 et le sens du lien en exigeant de chaque partenaire un assujettissement partag\u00e9 et un travail psychique sp\u00e9cifique. L&rsquo;alliance inconsciente ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;un contrat conscient ou d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 ; elle se noue \u00e0 l&rsquo;insu absolu des protagonistes et tire sa force de sa clandestinit\u00e9 m\u00e9tapsychologique.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs propose une typologie rigoureuse de ces alliances fondamentales. La premi\u00e8re d&rsquo;entre elles, conceptualis\u00e9e en s&rsquo;appuyant sur les travaux s\u00e9minales de Piera Aulagnier, est le <strong>contrat narcissique<\/strong>. Chaque nouveau venu dans un groupe ou chaque nouveau-n\u00e9 dans une famille est pr\u00e9-investi narcissiquement par l&rsquo;ensemble : le groupe lui assigne une place d\u00e9termin\u00e9e, lui offre un nom, une filiation, un langage et la garantie de sa survie psychique. En contrepartie de cette offre structurante, l&rsquo;enfant ou le membre s&rsquo;engage inconsciemment \u00e0 assurer la p\u00e9rennit\u00e9 du corps social, \u00e0 perp\u00e9tuer ses croyances et ses id\u00e9aux, et \u00e0 ne pas d\u00e9truire les fondements identificatoires du collectif.<\/p>\n<p>Une autre alliance nodale est le <strong>pacte d&rsquo;origination<\/strong>. Ce pacte a pour fonction de fonder la l\u00e9gitimit\u00e9 commune en \u00e9tablissant un r\u00e9cit mythique des origines du groupe. Il d\u00e9limite qui est inclus dans la filiation symbolique et qui en est exclu, \u00e9tablissant un partage sacr\u00e9 entre le pur et l&rsquo;impur, le dedans et le dehors. Ces alliances fondamentales ne sont pas de simples fardeaux ali\u00e9nants : elles sont l&rsquo;\u00e9toffe m\u00eame de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, la condition anthropologique sans laquelle aucun lien humain durable, aucune socialisation et aucune constitution du Moi ne seraient possibles.<\/p>\n<h3>5.2 Le pacte d\u00e9n\u00e9gatif et ses d\u00e9clinaisons<\/h3>\n<p>Parmi les alliances inconscientes, le <strong>pacte d\u00e9n\u00e9gatif<\/strong> constitue sans nul doute la d\u00e9couverte la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus f\u00e9conde de Ren\u00e9 Ka\u00ebs. Forg\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1989, ce concept d\u00e9signe l&rsquo;accord inconscient pass\u00e9 entre les sujets d&rsquo;un lien (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un couple, d&rsquo;une famille, d&rsquo;un groupe th\u00e9rapeutique ou d&rsquo;une institution) stipulant ce qui doit \u00eatre maintenu dans l&rsquo;ombre, refoul\u00e9, d\u00e9ni\u00e9, forclos ou d\u00e9savou\u00e9 afin que le lien puisse tenir, pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre et fonctionner sans rupture catastrophique.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs d\u00e9cline le pacte d\u00e9n\u00e9gatif sous trois formes cliniques distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>forme structurante et instituante<\/strong> : elle est n\u00e9cessaire et vitale. Pour que des \u00eatres humains puissent coexister et coop\u00e9rer, ils doivent obligatoirement renoncer \u00e0 l&rsquo;accomplissement direct de leurs pulsions hostiles et incestueuses. Le refoulement de certaines pulsions et l&rsquo;\u00e9vitement de certains affrontements primaires constituent la condition sine qua non de la paix civile, de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la culture et du d\u00e9ploiement de la parole cr\u00e9atrice partag\u00e9e.<\/li>\n<li>La <strong>forme d\u00e9fensive<\/strong> : elle intervient lorsque le groupe traverse une crise aigu\u00eb ou une \u00e9preuve angoissante. Les membres scellent tacitement un accord pour \u00e9viter \u00e0 tout prix d&rsquo;aborder une r\u00e9alit\u00e9 traumatisante interne ou externe. Le groupe consolide sa coh\u00e9sion par le silence impos\u00e9, contournant le conflit sous une harmonie de fa\u00e7ade pour conjurer le spectre de la d\u00e9sint\u00e9gration.<\/li>\n<li>La <strong>forme ali\u00e9nante et toxique<\/strong> : ici, le pacte d\u00e9n\u00e9gatif d\u00e9rive vers le d\u00e9ni pathologique, le secret honteux et la forclusion collective. Une part enti\u00e8re de la r\u00e9alit\u00e9 psychique ou historique (un inceste familial, une faute m\u00e9dicale institutionnelle, un crime collectif, une faillite \u00e9thique) est mise au ban de toute symbolisation possible. Le silence forc\u00e9 enkyste le non-dit, produisant des ravages indicibles chez les sujets les plus fragiles, r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;impuissance de penser et contraints d&rsquo;h\u00e9berger en eux un impens\u00e9 d\u00e9vastateur.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.3 Les alliances perverses, pathologiques et destructrices<\/h3>\n<p>Poussant plus avant sa nosographie des liens intersubjectifs, Ren\u00e9 Ka\u00ebs explore les configurations sombres o\u00f9 les alliances inconscientes cessent de servir la vie de la pulsion d&rsquo;affirmation pour se mettre au service de la pulsion de mort et de la destruction de la pens\u00e9e. L&rsquo;<strong>alliance perverse<\/strong> en repr\u00e9sente le prototype clinique le plus aigu : elle s&rsquo;\u00e9tablit sur un d\u00e9ni partag\u00e9 et concert\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 de la diff\u00e9rence des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations, ainsi que sur le d\u00e9saveu de la castration et des limites \u00e9thiques fondamentales.<\/p>\n<p>Dans ce registre pervers, le lien s&rsquo;articule autour d&rsquo;une collusion cynique : les partenaires s&rsquo;accordent inconsciemment pour instrumentaliser autrui, le r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de pur objet manipulable ou de f\u00e9tiche narcissique. Les institutions en d\u00e9rive ou les familles hautement dysfonctionnelles r\u00e9v\u00e8lent fr\u00e9quemment de tels pactes pervers, o\u00f9 la transgression clandestine des lois symboliques devient le ciment secret d&rsquo;une complicit\u00e9 mortif\u00e8re. Quiconque tente de d\u00e9voiler la manipulation est aussit\u00f4t d\u00e9sign\u00e9 comme tra\u00eetre et vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;exclusion radicale.<\/p>\n<p>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces perversions du lien, Ka\u00ebs d\u00e9crit les <strong>pactes de complaisance symptomatique<\/strong>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;alliances pathologiques o\u00f9 chaque membre du groupe trouve son b\u00e9n\u00e9fice inconscient \u00e0 ce qu&rsquo;un autre membre demeure malade, fou ou d\u00e9pendant. Le maintien du sympt\u00f4me d&rsquo;un individu assure l&rsquo;\u00e9quilibre \u00e9conomique pervers du syst\u00e8me collectif entier. En psychanalyse groupale, le rep\u00e9rage de ces alliances destructrices exige une vigilance clinique extr\u00eame : le th\u00e9rapeute doit d\u00e9jouer les pi\u00e8ges de la s\u00e9duction groupale, r\u00e9sister aux pressions d&rsquo;incorporation et interpr\u00e9ter avec pr\u00e9cision ces pactes morbides afin de restituer \u00e0 chaque sujet sa libert\u00e9 de penser, de souffrir pour son propre compte et d&rsquo;exister en dehors de la servitude du lien.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et le sujet du groupe<\/h2>\n<h3>6.1 Le concept d&rsquo;espace polyphonique et intersubjectif<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions majeures de Ren\u00e9 Ka\u00ebs \u00e0 la th\u00e9orie psychanalytique r\u00e9side dans sa reconceptualisation radicale de l&rsquo;espace de la cure. Dans la situation analytique groupale, l&rsquo;espace psychique n&rsquo;est plus la r\u00e9sultante d&rsquo;un face-\u00e0-face duelle ou d&rsquo;une projection unilat\u00e9rale sur le divan. Il devient un <strong>tiers lieu intersubjectif<\/strong>, une ar\u00e8ne complexe caract\u00e9ris\u00e9e par ce que Ka\u00ebs qualifie d&rsquo;<em>espace polyphonique<\/em>. Empruntant cette notion musicale et litt\u00e9raire au th\u00e9oricien Mikha\u00efl Bakhtine, Ka\u00ebs d\u00e9montre que dans un groupe, chaque \u00e9nonc\u00e9, chaque r\u00eave, chaque silence r\u00e9sonne sur plusieurs port\u00e9es simultan\u00e9es et s&rsquo;enrichit des voix multiples de tous les participants.<\/p>\n<p>Dans cette polyphonie, la parole n&rsquo;appartient jamais en propre \u00e0 celui qui l&rsquo;articule de prime abord. Sit\u00f4t \u00e9mise, elle circule, se diffracte, se charge des affects et des r\u00e9sonances fantasmatiques de chacun des auditeurs. Une phrase prononc\u00e9e par un membre peut venir r\u00e9v\u00e9ler le refoul\u00e9 inconscient d&rsquo;un autre participant, d\u00e9clenchant des cha\u00eenes associatives crois\u00e9es et une v\u00e9ritable chor\u00e9graphie transf\u00e9rentielle plurielle. Ka\u00ebs met en \u00e9vidence la constitution progressive, au fil des s\u00e9ances, d&rsquo;un <strong>pr\u00e9conscient commun et partag\u00e9<\/strong> : une r\u00e9serve vivante de repr\u00e9sentations, d&rsquo;affects et de mots-cl\u00e9s appartenant au groupe entier, sur laquelle chaque sujet peut venir pr\u00e9lever les \u00e9l\u00e9ments symboliques n\u00e9cessaires \u00e0 sa propre \u00e9laboration subjective.<\/p>\n<p>Cet espace polyphonique subvertit l&rsquo;illusion d&rsquo;une subjectivit\u00e9 \u00e9tanche et autarcique. Il d\u00e9montre cliniquement que l&rsquo;appareil psychique est fondamentalement poreux, r\u00e9sonnant et constamment nourri par les harmoniques du champ relationnel. L&rsquo;intersubjectivit\u00e9 n&rsquo;appara\u00eet plus d\u00e8s lors comme un simple accident social ou une rencontre superficielle d&rsquo;esprits conscients, mais comme la matrice interdiscursive profonde o\u00f9 s&rsquo;originent et se m\u00e9tamorphosent les processus primaires et secondaires de la vie inconsciente.<\/p>\n<h3>6.2 Le sujet de l&rsquo;inconscient pris dans la maille groupale<\/h3>\n<p>Une formule canonique de Ren\u00e9 Ka\u00ebs r\u00e9sume avec force l&rsquo;un des paradoxes m\u00e9tapsychologiques les plus profonds de son \u0153uvre : <em>\u00ab Le sujet de l&rsquo;inconscient est assujetti au groupe. \u00bb<\/em> Cette proposition ne signifie aucunement une n\u00e9gation de l&rsquo;autonomie du sujet ou un renoncement aux exigences de la cure individuelle. Elle exprime plut\u00f4t une v\u00e9rit\u00e9 ontologique d&rsquo;une lucidit\u00e9 clinique implacable : l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;\u00e9merge \u00e0 la subjectivit\u00e9 que parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement parl\u00e9, d\u00e9sir\u00e9, cod\u00e9 et ins\u00e9r\u00e9 dans les mailles d&rsquo;un ensemble de liens pr\u00e9existants (le groupe familial, l&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9alogique, la communaut\u00e9 linguistique, l&rsquo;histoire culturelle).<\/p>\n<p>Le sujet est pris dans une tension dialectique permanente et ind\u00e9passable entre son all\u00e9geance oblig\u00e9e \u00e0 la communaut\u00e9 de liens qui le soutient et l&rsquo;exigence \u00e9thique de conqu\u00e9rir sa propre singularit\u00e9 pulsionnelle et d\u00e9sirante. Dans le groupe, cette contrainte prend un relief clinique saisissant. S&rsquo;inspirant des intuitions d&rsquo;Enrique Pichon-Rivi\u00e8re, Ka\u00ebs d\u00e9crit comment certains participants sont inconsciemment mobilis\u00e9s pour occuper des fonctions structurelles au service du collectif :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>porte-parole<\/strong>, qui formule \u00e0 haute voix ce que le groupe ressent confus\u00e9ment mais ne peut encore penser ou articuler.<\/li>\n<li>Le <strong>porte-sympt\u00f4me<\/strong>, qui incarne dans sa chair ou sa conduite psychopathologique la faillite d\u00e9fensive ou le conflit latent du lien collectif.<\/li>\n<li>Le <strong>porte-r\u00eave<\/strong>, qui produit lors d&rsquo;une s\u00e9ance un mat\u00e9riel onirique dont les \u00e9l\u00e9ments narratifs s&rsquo;av\u00e8rent \u00eatre la mise en forme sc\u00e9nique des angoisses et des fantasmes inavou\u00e9s de l&rsquo;ensemble des membres.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le travail psychanalytique en groupe a pr\u00e9cis\u00e9ment pour horizon d&rsquo;aider le sujet \u00e0 se d\u00e9gager de ces assignations ali\u00e9nantes. Il ne s&rsquo;agit pas de le couper du groupe, mais de lui permettre de comprendre comment ses souffrances priv\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 instrumentalis\u00e9es ou captur\u00e9es par la dynamique d&rsquo;ensemble, afin qu&rsquo;il puisse enfin advenir comme sujet de son propre d\u00e9sir au sein et au-del\u00e0 du lien.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;\u00e9tayage psychique multiple<\/h3>\n<p>Pour rendre compte de la fa\u00e7on dont le psychisme s&rsquo;enracine dans la pluralit\u00e9, Ren\u00e9 Ka\u00ebs op\u00e8re une extension d\u00e9cisive du concept freudien d&rsquo;<strong>\u00e9tayage<\/strong> (<em>Anlehnung<\/em>). Chez Sigmund Freud, l&rsquo;\u00e9tayage d\u00e9signait le fait que la pulsion sexuelle s&rsquo;appuie initialement sur les fonctions corporelles d&rsquo;autoconservation (telle la pulsion orale s&rsquo;\u00e9tayant sur l&rsquo;acte physiologique de la t\u00e9t\u00e9e) avant de s&rsquo;en \u00e9manciper pour conqu\u00e9rir son autonomie fantasmatique. Ka\u00ebs universalise cette notion en d\u00e9montrant que le psychisme humain ne s&rsquo;\u00e9taye pas seulement sur le corps biologique individuel, mais requiert imp\u00e9rativement un <em>\u00e9tayage psychique multiple<\/em> sur des objets et des structures ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Selon le mod\u00e8le ka\u00ebsien, la psych\u00e9 de chaque sujet s&rsquo;\u00e9taye de mani\u00e8re vitale sur trois piliers fondamentaux :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9tayage sur le corps du groupe<\/strong> et les psychismes d&rsquo;autrui : la r\u00e9assurance narcissique apport\u00e9e par le regard, la parole et la reconnaissance mutuelle des pairs.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9tayage sur l&rsquo;institution<\/strong> : les r\u00e8gles, les hi\u00e9rarchies claires, les cadres professionnels et les statuts protecteurs qui organisent la vie quotidienne et garantissent la permanence des liens.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9tayage sur la culture<\/strong> : les syst\u00e8mes de valeurs partag\u00e9s, les interdits fondamentaux, l&rsquo;art, les mythes et la langue maternelle, constituant ce que Ka\u00ebs nomme les \u00ab m\u00e9ta-garants \u00bb m\u00e9tapsychiques.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce mod\u00e8le permet d&rsquo;\u00e9clairer avec une puissance th\u00e9orique remarquable les ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9compensation psychopathologique. Lorsqu&rsquo;un individu subit un licenciement brutal, une rupture familiale destructrice, un exil forc\u00e9 ou l&rsquo;effondrement politique de sa communaut\u00e9, il ne perd pas seulement un statut social : il subit une <strong>crise de d\u00e9s\u00e9tayage<\/strong> radicale. Priv\u00e9 des \u00e9tayages groupaux et institutionnels qui contenaient son \u00e9conomie psychique interne, le Moi s&rsquo;effondre dans l&rsquo;angoisse de morcellement ou la m\u00e9lancolie. Le dispositif psychanalytique de groupe offre alors un lieu privil\u00e9gi\u00e9 de restauration : en offrant un nouveau cadre d&rsquo;\u00e9tayage interactif, il permet la reconstruction graduelle des enveloppes psychiques d\u00e9chir\u00e9es.<\/p>\n<h2>7. La transmission psychique : interg\u00e9n\u00e9rationnelle et transg\u00e9n\u00e9rationnelle<\/h2>\n<h3>7.1 Distinction m\u00e9tapsychologique fondamentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des voies myst\u00e9rieuses par lesquelles l&rsquo;inconscient se transmet \u00e0 travers le temps constitue un autre versant majeur de l&rsquo;\u0153uvre de Ren\u00e9 Ka\u00ebs. Poursuivant et structurant les avanc\u00e9es th\u00e9oriques de la psychanalyse contemporaine, Ka\u00ebs \u00e9tablit une distinction m\u00e9tapsychologique capitale, aujourd&rsquo;hui universellement adopt\u00e9e par la communaut\u00e9 clinique, entre le registre de l&rsquo;<strong>interg\u00e9n\u00e9rationnel<\/strong> et celui du <strong>transg\u00e9n\u00e9rationnel<\/strong>. Cette diff\u00e9renciation repose fondamentalement sur le degr\u00e9 d&rsquo;\u00e9laboration symbolique et de m\u00e9tabolisation psychique des contenus transmis.<\/p>\n<p>L&rsquo;<strong>interg\u00e9n\u00e9rationnel<\/strong> d\u00e9signe la transmission psychique qui s&rsquo;effectue dans l&rsquo;ordre de la parole, de la m\u00e9diation symbolique et du conflit assum\u00e9. C&rsquo;est le processus par lequel les parents transmettent \u00e0 leurs enfants une histoire, des r\u00e9cits familiaux, des valeurs, des interdits et des id\u00e9aux clairement nomm\u00e9s. M\u00eame lorsqu&rsquo;elle est porteuse de tensions \u0153dipiennes violentes ou de rivalit\u00e9s affectives, cette transmission est transformable : elle offre \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration suivante la possibilit\u00e9 d&rsquo;accepter, de refuser, de contester ou de r\u00e9interpr\u00e9ter l&rsquo;h\u00e9ritage. Le m\u00e9canisme princeps en jeu est ici l&rsquo;<strong>introjection<\/strong>, processus psychique par lequel le sujet assimile activement l&rsquo;objet et ses messages en les int\u00e9grant \u00e0 la texture vivante de son propre Moi.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, le <strong>transg\u00e9n\u00e9rationnel<\/strong> op\u00e8re dans le registre de la rupture, de l&rsquo;impens\u00e9, de l&rsquo;effraction traumatique et du silence forc\u00e9. Ce qui se transmet ici ne rel\u00e8ve pas de la parole structurante, mais de ce qui n&rsquo;a pu \u00eatre ni nomm\u00e9, ni \u00e9labor\u00e9, ni pleur\u00e9 par les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes (crimes de guerre, deuils impossibles, viols, d\u00e9ch\u00e9ances honteuses, folies cach\u00e9es). Ne pouvant faire l&rsquo;objet d&rsquo;un travail de pens\u00e9e, ces contenus toxiques sont transmis \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat brut, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un projectile psychique qui traverse les g\u00e9n\u00e9rations pour venir s&rsquo;incruster clandestinement dans la psych\u00e9 des descendants. Le m\u00e9canisme sous-jacent rel\u00e8ve de l&rsquo;<strong>incorporation<\/strong> magique : un corps \u00e9tranger inassimilable est enkyst\u00e9 dans le psychisme de l&rsquo;enfant sans qu&rsquo;il en comprenne le sens, dictant ses conduites et ses sympt\u00f4mes \u00e0 son insu.<\/p>\n<h3>7.2 Objets de transmission et n\u00e9gativit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans ses ouvrages consacr\u00e9s \u00e0 la transmission (notamment <em>Transmission de la vie psychique entre g\u00e9n\u00e9rations<\/em>, 1993), Ren\u00e9 Ka\u00ebs approfondit la nature des objets v\u00e9hicul\u00e9s par ces dynamiques souterraines. Alors que la culture et la famille aiment \u00e0 se concevoir comme les vecteurs de transmission de biens positifs (un patrimoine mat\u00e9riel, des g\u00e8nes, des traditions sublimes, des talents admir\u00e9s), la m\u00e9tapsychologie d\u00e9voile avec gravit\u00e9 l&rsquo;existence in\u00e9luctable d&rsquo;une <strong>transmission du n\u00e9gatif<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette n\u00e9gativit\u00e9 transmise englobe une vaste constellation clinique :<\/p>\n<ul>\n<li>Les <strong>deuils non faits<\/strong> et les m\u00e9lancolies familiales enkyst\u00e9es, o\u00f9 un enfant est inconsciemment somm\u00e9 de remplacer un anc\u00eatre disparu ou un enfant mort avant sa naissance.<\/li>\n<li>Les <strong>crimes forclos<\/strong> et les hontes indicibles d&rsquo;une lign\u00e9e, marqu\u00e9s par la l\u00e2chet\u00e9, la spoliation ou la collaboration criminelle lors d&rsquo;\u00e9pisodes historiques tragiques.<\/li>\n<li>Ce que Ka\u00ebs th\u00e9orise sous la notion saisissante de <strong>d\u00e9chet psychique<\/strong> : les r\u00e9sidus inassimil\u00e9s, les \u00e9l\u00e9ments pulsionnels bruts expuls\u00e9s par les ascendants qui ne peuvent en soutenir la responsabilit\u00e9 narcissique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les cons\u00e9quences psychopathologiques de cette transmission radioactive sont d\u00e9vastatrices. Les descendants porteurs de ces \u00ab fant\u00f4mes \u00bb transg\u00e9n\u00e9rationnels d\u00e9veloppent fr\u00e9quemment des sympt\u00f4mes corporels \u00e9nigmatiques, des acc\u00e8s m\u00e9lancoliques inexplicables, des sentiments d&rsquo;imposture existentielle ou des compulsions d&rsquo;\u00e9chec r\u00e9p\u00e9titives. Ils souffrent d&rsquo;une douleur qui ne leur appartient pas en propre, asservis \u00e0 la t\u00e2che impossible de m\u00e9taboliser l&rsquo;indicible d&rsquo;une autre g\u00e9n\u00e9ration. Ka\u00ebs met ainsi en \u00e9vidence les impasses m\u00e9tapsychologiques de ces sujets condamn\u00e9s \u00e0 \u00eatre les d\u00e9positaires passifs des faillites \u00e9thiques et des d\u00e9nis de leurs anc\u00eatres.<\/p>\n<h3>7.3 Le r\u00f4le du groupe comme r\u00e9v\u00e9lateur de la transmission<\/h3>\n<p>Pourquoi la situation de groupe s&rsquo;av\u00e8re-t-elle singuli\u00e8rement efficiente pour d\u00e9busquer et traiter ces pathologies de la transmission ? Ren\u00e9 Ka\u00ebs d\u00e9montre avec force que le groupe th\u00e9rapeutique constitue le <em>r\u00e9v\u00e9lateur clinique<\/em> par excellence des mandats transg\u00e9n\u00e9rationnels et des crytes familiales. Dans le cadre feutr\u00e9 d&rsquo;une cure individuelle classique, le sujet peut maintenir longtemps le silence sur ces zones d&rsquo;ombre, car le transfert sur l&rsquo;analyste unique favorise souvent la reviviscence du conflit \u0153dipien manifeste aux d\u00e9pens des lign\u00e9es g\u00e9n\u00e9alogiques plus lointaines.<\/p>\n<p>Dans le groupe, la multiplicit\u00e9 des \u00e2ges, des sexes, des histoires et des cultures des participants recr\u00e9e spontan\u00e9ment un \u00e9cosyst\u00e8me quasi familial et trans-historique. La parole d&rsquo;un pair, un lapsus anodin, un accent, une \u00e9vocation historique font soudainement effraction dans la psych\u00e9 d&rsquo;un participant et fissurent l&rsquo;enveloppe du secret transg\u00e9n\u00e9rationnel. Sur la sc\u00e8ne groupale, le sujet actualise et met en acte les mandats inconscients qui le tyrannisaient. Les autres membres du groupe, n&rsquo;\u00e9tant pas pris dans l&rsquo;alliance d\u00e9n\u00e9gative de la famille r\u00e9elle du patient, refusent d&rsquo;ob\u00e9ir \u00e0 l&rsquo;omerta : ils s&rsquo;\u00e9tonnent, questionnent les aberrations chronologiques, rel\u00e8vent les incoh\u00e9rences affectives et contestent la culpabilit\u00e9 imm\u00e9rit\u00e9e.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette polyphonie \u00e9laborative, le m\u00e9tabolisme psychique du groupe parvient \u00e0 transformer le legs toxique en histoire partageable. La parole adress\u00e9e \u00e0 des <em>tiers t\u00e9moins<\/em> bienveillants permet de d\u00e9senkyster le corps \u00e9tranger, de s\u00e9parer ce qui appartient au sujet de ce qui rel\u00e8ve de la n\u00e9vrose de ses a\u00efeux, et de rendre enfin les morts \u00e0 leur s\u00e9pulture symbolique. Le groupe agit ainsi comme un transformateur d&rsquo;\u00e9nergie psychique, convertissant le poison du transg\u00e9n\u00e9rationnel en s\u00e8ve vivante interg\u00e9n\u00e9rationnelle.<\/p>\n<h2>8. Dispositifs cliniques et m\u00e9thodologie psychanalytique du groupe<\/h2>\n<h3>8.1 Le cadre psychanalytique groupal et ses exigences<\/h3>\n<p>L&rsquo;assise clinique de Ren\u00e9 Ka\u00ebs repose sur une rigueur m\u00e9thodologique absolue dans l&rsquo;instauration et la tenue du <strong>cadre psychanalytique groupal<\/strong>. Pour Ka\u00ebs, le groupe ne peut produire d&rsquo;effets th\u00e9rapeutiques r\u00e9els et analytiques que si le cadre pos\u00e9 par les praticiens offre une garantie in\u00e9branlable de s\u00e9curit\u00e9, de constance et de symbolisation face aux angoisses archa\u00efques d\u00e9cha\u00een\u00e9es par le collectif. Ce cadre repose sur l&rsquo;adaptation rigoureuse des r\u00e8gles fondamentales d\u00e9couvertes par Sigmund Freud pour la cure individuelle.<\/p>\n<p>Ces exigences fondamentales s&rsquo;articulent selon des principes stricts :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>r\u00e8gle de libre association groupale<\/strong> : chaque participant est invit\u00e9 \u00e0 exprimer sans censure ce qui lui vient \u00e0 l&rsquo;esprit, tout en acceptant que sa pens\u00e9e vienne s&rsquo;entrelacer, heurter ou prolonger celle des autres membres.<\/li>\n<li>La <strong>r\u00e8gle d&rsquo;abstention<\/strong> : interdiction absolue de tout passage \u00e0 l&rsquo;acte physique ou sexuel dans l&rsquo;espace de la s\u00e9ance, obligation de transformer toute impulsion motrice en \u00e9laboration verbale, et engagement solennel \u00e0 ne pas entretenir de relations intimes ou d&rsquo;affaires parall\u00e8les en dehors des s\u00e9ances du groupe.<\/li>\n<li>La <strong>r\u00e8gle de restitution et de confidentialit\u00e9<\/strong> : garantie absolue du secret professionnel partag\u00e9 par l&rsquo;ensemble des membres \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;ext\u00e9rieur, coupl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;obligation de ramener dans le groupe toute pens\u00e9e ou rencontre fortuite survenue entre participants en dehors du cercle th\u00e9rapeutique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La spatialisation du dispositif est elle-m\u00eame hautement signifiante : la disposition des si\u00e8ges en cercle parfait assure une visibilit\u00e9 mutuelle int\u00e9grale, abolit les angles morts, \u00e9tablit une stricte sym\u00e9trie physique entre les corps et r\u00e9gule la circulation des regards. Enfin, Ka\u00ebs insiste avec constance sur la n\u00e9cessit\u00e9 de la <strong>co-th\u00e9rapie<\/strong>. La pr\u00e9sence de deux th\u00e9rapeutes (id\u00e9alement un homme et une femme, ou du moins deux praticiens distincts) constitue un garant symbolique indispensable : elle offre un mod\u00e8le de couple parental fonctionnel capable de penser ensemble sans s&rsquo;entred\u00e9chirer, tout en permettant aux analystes de r\u00e9guler et de partager l&rsquo;intense fardeau \u00e9motionnel du contre-transfert groupal.<\/p>\n<h3>8.2 Dynamique transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle plurielle<\/h3>\n<p>La mise en \u0153uvre de la psychanalyse en groupe induit une complexification extraordinaire des mouvements transf\u00e9rentiels et contre-transf\u00e9rentiels. Contrairement \u00e0 la cure-type o\u00f9 le transfert s&rsquo;adresse principalement \u00e0 la personne unique de l&rsquo;analyste, Ren\u00e9 Ka\u00ebs d\u00e9montre que le champ groupal est caract\u00e9ris\u00e9 par une <strong>transf\u00e9rialit\u00e9 plurielle et diffract\u00e9e<\/strong>. Cette dynamique transf\u00e9rentielle se d\u00e9ploie simultan\u00e9ment sur trois axes fondamentaux :<\/p>\n<ol>\n<li>Le <em>transfert sur le groupe pris comme entit\u00e9 globale<\/em> : le groupe dans sa totalit\u00e9 est fr\u00e9quemment investi comme une imago maternelle archa\u00efque englobante. Il suscite des v\u0153ux de fusion symbiotique intense (l&rsquo;illusion groupale protectrice) ou, \u00e0 l&rsquo;inverse, des terreurs pers\u00e9cutrices de d\u00e9voration et d&rsquo;an\u00e9antissement matriciel.<\/li>\n<li>Le <em>transfert sur les pairs<\/em> : les autres participants sont investis comme des doubles identificatoires, des rivaux fraternels r\u00e9activant les jalousies de la lign\u00e9e, ou des figures de substitution parentale. Cette diffraction horizontale permet \u00e0 un patient de projeter des pans distincts de son conflit psychique sur diff\u00e9rents membres du groupe sans risquer de d\u00e9truire la relation th\u00e9rapeutique globale.<\/li>\n<li>Le <em>transfert sur les analystes<\/em> : ceux-ci incarnent la Loi, le Surmoi, la fonction paternelle s\u00e9paratrice, ou sont au contraire la cible d&rsquo;attaques envieuses collectives contre le cadre institu\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Face \u00e0 ce d\u00e9luge de projections crois\u00e9es, le travail du <strong>contre-transfert<\/strong> exige une formation clinique exceptionnelle de la part des th\u00e9rapeutes. Ka\u00ebs met en garde contre le risque permanent pour l&rsquo;analyste d&rsquo;\u00eatre aspir\u00e9 dans les hypoth\u00e8ses de base du groupe ou de devenir captif d&rsquo;une alliance d\u00e9n\u00e9gative toxique. L&rsquo;analyste doit pratiquer ce que Ka\u00ebs nomme l&rsquo;<em>analyse de l&rsquo;\u00e9cho contre-transf\u00e9rentiel<\/em> : utiliser ses propres affects, ses sensations corporelles, ses r\u00eaves nocturnes et ses moments de malaise v\u00e9cus en s\u00e9ance pour d\u00e9chiffrer ce que le groupe d\u00e9pose en lui \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat brut. Le travail d&rsquo;\u00e9laboration partag\u00e9 en co-th\u00e9rapie, \u00e0 l&rsquo;issue de chaque s\u00e9ance, demeure l&rsquo;instrument royal pour d\u00e9samorcer les emprises identificatoires et pr\u00e9server la neutralit\u00e9 bienveillante indispensable \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation.<\/p>\n<h3>8.3 M\u00e9diations th\u00e9rapeutiques et Photolangage<\/h3>\n<p>L&rsquo;inventivit\u00e9 clinique de Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;est \u00e9galement manifest\u00e9e dans sa contribution d\u00e9cisive au d\u00e9veloppement des <strong>m\u00e9diations th\u00e9rapeutiques<\/strong>, con\u00e7ues pour \u00e9tendre le b\u00e9n\u00e9fice de la psychanalyse \u00e0 des populations de patients qui se heurtent \u00e0 des blocages massifs de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la parole et \u00e0 l&rsquo;association libre directe. C&rsquo;est dans ce cadre que s&rsquo;inscrit la co-fondation et la th\u00e9orisation m\u00e9tapsychologique de la m\u00e9thode du <strong>Photolangage<\/strong>, \u00e9labor\u00e9e en collaboration \u00e9troite avec la psychanalyste et professeure lyonnaise Claudine Vacheret.<\/p>\n<p>Le dispositif du Photolangage repose sur l&rsquo;utilisation rigoureuse d&rsquo;un corpus d&rsquo;images photographiques soigneusement s\u00e9lectionn\u00e9es pour leur pouvoir \u00e9vocateur et leur charge d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 esth\u00e9tique et fantasmatique. Apr\u00e8s la formulation d&rsquo;une question introductive ouverte pos\u00e9e par les th\u00e9rapeutes (concernant par exemple une \u00e9motion, une transition de vie ou un souvenir), les participants sont invit\u00e9s \u00e0 choisir silencieusement une ou deux photographies, puis \u00e0 pr\u00e9senter au groupe les raisons de leur choix. Ka\u00ebs et Vacheret d\u00e9montrent que l&rsquo;image photographique op\u00e8re ici le statut clinique d&rsquo;un <strong>objet m\u00e9diateur<\/strong> au sens de Donald Winnicott :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle cr\u00e9e une <em>aire transitionnelle<\/em> s\u00e9curisante entre la r\u00e9alit\u00e9 interne subjective et le monde ext\u00e9rieur partag\u00e9.<\/li>\n<li>Elle permet au patient de projeter sur un support visuel concret des angoisses morcelantes ou des fragments traumatiques qu&rsquo;il serait totalement incapable de formuler d&#8217;embl\u00e9e par le seul langage verbal.<\/li>\n<li>Elle sollicite la dynamique associative de l&rsquo;ensemble du groupe : la photo regard\u00e9e par l&rsquo;un suscite des commentaires, des \u00e9chos sensibles et des souvenirs chez les autres, stimulant un m\u00e9tabolisme \u00e9laboratif d&rsquo;une grande puissance.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche m\u00e9diatis\u00e9e s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e particuli\u00e8rement f\u00e9conde aupr\u00e8s des adolescents en rupture, des patients borderline, des personnes souffrant d&rsquo;addictions s\u00e9v\u00e8res ou de traumatismes cr\u00e2niens, ainsi que dans le champ des pathologies psychosomatiques o\u00f9 la mentalisation fait cruellement d\u00e9faut. Le Photolangage illustre parfaitement le g\u00e9nie ka\u00ebsien : adapter les dispositifs cliniques sans jamais c\u00e9der sur la rigueur des concepts psychanalytiques fondamentaux.<\/p>\n<h2>9. Souffrance institutionnelle et psychopathologie des liens<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;institution comme objet d&rsquo;investissement psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des territoires d&rsquo;application les plus remarquables de la m\u00e9tapsychologie ka\u00ebsienne concerne le champ des organisations humaines et des \u00e9tablissements de soin. Dans des ouvrages capitaux tels que <em>L&rsquo;institution et les institutions : \u00e9tudes psychanalytiques<\/em> (1988), Ren\u00e9 Ka\u00ebs formule une th\u00e9orie psychanalytique pionni\u00e8re de l&rsquo;institution. Rompant avec les approches sociologiques gestionnaires ou purement juridiques, il d\u00e9finit l&rsquo;institution comme une <strong>formation psychique d&rsquo;essence interm\u00e9diaire<\/strong>, un syst\u00e8me symbolique et mat\u00e9riellement institu\u00e9 investi massivement par le d\u00e9sir et l&rsquo;angoisse des \u00eatres humains qui le composent.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs d\u00e9montre que l&rsquo;institution remplit une fonction m\u00e9tapsychologique capitale : elle op\u00e8re comme un <strong>garant m\u00e9ta-psychique<\/strong>. De la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;une m\u00e8re enveloppe et s\u00e9curise l&rsquo;infans, l&rsquo;institution hospitali\u00e8re, universitaire, judiciaire ou \u00e9ducative procure aux sujets une enveloppe protectrice contre l&rsquo;angoisse de n\u00e9antisation. Elle assure la continuit\u00e9 temporelle de leur identit\u00e9 professionnelle et personnelle, leur assigne une place symbolique dans une lign\u00e9e professionnelle reconnue, et absorbe une partie consid\u00e9rable de leurs tensions pulsionnelles quotidiennes.<\/p>\n<p>Ce r\u00f4le protecteur repose sur l&rsquo;existence d&rsquo;un <em>contrat institutionnel inconscient<\/em>. Chaque travailleur, chaque soignant c\u00e8de une part de sa libert\u00e9 individuelle et accepte de se soumettre \u00e0 la hi\u00e9rarchie et aux proc\u00e9dures impos\u00e9es, en \u00e9change de quoi l&rsquo;institution s&rsquo;engage inconsciemment \u00e0 le prot\u00e9ger de l&rsquo;effondrement narcissique, \u00e0 lui fournir un cadre \u00e9thique et \u00e0 l\u00e9gitimer son action. Cependant, cette construction est vuln\u00e9rable : lorsque l&rsquo;institution perd sa stabilit\u00e9 sous l&rsquo;impact de logiques manag\u00e9riales brutales, de rationalisations comptables aveugles ou de crises \u00e9thiques non r\u00e9solues, c&rsquo;est l&rsquo;ensemble de cet \u00e9tayage m\u00e9ta-psychique qui vacille, plongeant les \u00e9quipes dans des formes aigu\u00ebs de souffrance et de d\u00e9sespoir professionnel.<\/p>\n<h3>9.2 Formes cliniques de la souffrance dans les institutions<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse psychopathologique des liens institutionnels men\u00e9e par Ren\u00e9 Ka\u00ebs permet de dresser une typologie clinique extr\u00eamement \u00e9clairante des souffrances au travail et des d\u00e9rives mortif\u00e8res qui guettent les organisations contemporaines. Ka\u00ebs identifie trois grandes formes de pathologies institutionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;<strong>institution parano\u00efaque<\/strong> : elle s&rsquo;organise autour d&rsquo;un m\u00e9canisme dominant de clivage radical entre le bon dedans et le mauvais dehors. L&rsquo;institution se vit comme une forteresse assi\u00e9g\u00e9e par des ennemis ext\u00e9rieurs invisibles (la tutelle administrative, les usagers ingrats, la concurrence). \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, la dissidence est bannie, la surveillance des coll\u00e8gues devient permanente, et la suspicion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e asphyxie toute cr\u00e9ativit\u00e9 soignante. Les membres se soudent dans une pers\u00e9cution partag\u00e9e o\u00f9 la recherche obsessionnelle de coupables remplace l&rsquo;\u00e9laboration de la t\u00e2che primaire.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>institution perverse<\/strong> : c&rsquo;est sans doute la plus redoutable. Elle se caract\u00e9rise par une instrumentalisation cynique des sujets, la subversion syst\u00e9matique des id\u00e9aux fondateurs et la falsification du langage. Les mots y sont vid\u00e9s de leur sens (la maltraitance est baptis\u00e9e optimisation de la qualit\u00e9, l&rsquo;abandon du patient devient autonomisation forc\u00e9e). L&rsquo;institution perverse nie la r\u00e9alit\u00e9 de la souffrance, impose des doubles contraintes insolubles aux soignants et \u00e9rige la complaisance perverse en mode de gouvernance ordinaire.<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>institution ali\u00e9n\u00e9e et m\u00e9lancolis\u00e9e<\/strong> : frapp\u00e9e par des deuils r\u00e9p\u00e9t\u00e9s jamais reconnus (fermetures de services, d\u00e9parts massifs de figures tut\u00e9laires, perte de financements), l&rsquo;institution sombre dans une apathie d\u00e9pressive collective. Les professionnels s&rsquo;y sentent d\u00e9vitalis\u00e9s, habit\u00e9s par un sentiment d&rsquo;inutilit\u00e9 radicale et d&rsquo;impuissance chronique. Le pass\u00e9 prestigieux est id\u00e9alis\u00e9 sur un mode nostalgique mortif\u00e8re, interdisant toute projection vivante dans l&rsquo;avenir.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 Intervention clinique et analyse des pratiques<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces pathologies d\u00e9vastatrices des liens professionnels, Ren\u00e9 Ka\u00ebs a th\u00e9oris\u00e9 et soutenu la mise en place de dispositifs sp\u00e9cifiques d&rsquo;<strong>analyse institutionnelle d&rsquo;orientation psychanalytique<\/strong> et d&rsquo;analyse des pratiques professionnelles. L&rsquo;objectif premier de ces interventions cliniques n&rsquo;est pas d&rsquo;offrir une psychoth\u00e9rapie personnelle aux soignants, ni de proposer des recettes manag\u00e9riales d&rsquo;ing\u00e9nierie sociale, mais de r\u00e9introduire de la pens\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9gnait la r\u00e9p\u00e9tition compulsive de l&rsquo;acte et de l&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p>L&rsquo;intervention d&rsquo;un psychanalyste externe requiert un cadre m\u00e9ticuleusement balis\u00e9 : neutralit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la direction administrative, confidentialit\u00e9 absolue des propos tenus dans les groupes de parole, libert\u00e9 d&rsquo;association autour des situations professionnelles v\u00e9cues, et suspension temporaire de l&rsquo;injonction d&rsquo;efficacit\u00e9 productive imm\u00e9diate. Au sein de cet espace prot\u00e9g\u00e9, le travail clinique consiste \u00e0 :<\/p>\n<ol>\n<li>D\u00e9busquer et mettre au jour les <em>pactes d\u00e9n\u00e9gatifs toxiques<\/em> qui ligotent les \u00e9quipes et les condamnent \u00e0 reproduire les traumatismes des patients dont elles ont la charge.<\/li>\n<li>D\u00e9construire les identifications projectives crois\u00e9es entre soignants qui transforment les r\u00e9unions de synth\u00e8se en champs de bataille narcissiques f\u00e9roces.<\/li>\n<li>Restaurer la <em>fonction symbolig\u00e8ne du cadre<\/em> en permettant aux professionnels de distinguer ce qui rel\u00e8ve de leur responsabilit\u00e9 propre, de ce qui appartient \u00e0 la psychopathologie des patients, et de ce qui r\u00e9sulte des dysfonctionnements structurels de la hi\u00e9rarchie.<\/li>\n<\/ol>\n<p>En redonnant une voix aux sujets au sein de l&rsquo;institution, ces dispositifs restaurent la capacit\u00e9 m\u00e9tabolisante du groupe soignant, pr\u00e9venant l&rsquo;usure professionnelle (burn-out) et rendant au travail th\u00e9rapeutique sa dignit\u00e9 humaine et son efficacit\u00e9 clinique.<\/p>\n<h2>10. Comparaisons m\u00e9tapsychologiques et filiations th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>10.1 Ka\u00ebs et Didier Anzieu : convergences et sp\u00e9cificit\u00e9s<\/h3>\n<p>Le dialogue intellectuel entre Ren\u00e9 Ka\u00ebs et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Didier_Anzieu\">Didier Anzieu<\/a> demeure l&rsquo;une des aventures les plus admirables de la psychanalyse fran\u00e7aise. Bien qu&rsquo;ils aient avanc\u00e9 de concert pendant plus de deux d\u00e9cennies au sein du CEFFRAP, leurs contributions respectives t\u00e9moignent de sensibilit\u00e9s th\u00e9oriques singuli\u00e8res et profond\u00e9ment compl\u00e9mentaires, dont la comparaison \u00e9claire les multiples facettes de la clinique groupale.<\/p>\n<p>La grande convergence entre les deux auteurs r\u00e9side dans leur volont\u00e9 commune d&rsquo;appliquer la m\u00e9tapsychologie freudienne aux groupes sans jamais d\u00e9grader la rigueur analytique. Didier Anzieu a offert \u00e0 la discipline le concept r\u00e9volutionnaire d&rsquo;<strong>illusion groupale<\/strong> (1971), cet \u00e9tat passionnel transitoire o\u00f9 les participants d&rsquo;un groupe en fusion s&rsquo;\u00e9crient dans un enthousiasme partag\u00e9 \u00ab nous sommes bien ensemble, nous sommes tous \u00e9gaux, nous nous aimons tous \u00bb, \u00e9difiant une d\u00e9fense maniaque contre la menace d&rsquo;angoisse de morcellement corporel. Anzieu a pens\u00e9 le groupe avant tout \u00e0 partir du corps et du narcissisme primaire, d\u00e9veloppant sa magnifique th\u00e9orie du Moi-peau et des enveloppes psychiques : le groupe fonctionne comme une peau commune assurant la contention des angoisses archa\u00efques.<\/p>\n<p>Ren\u00e9 Ka\u00ebs, quant \u00e0 lui, oriente son g\u00e9nie vers l&rsquo;architecture des liens et la m\u00e9tapsychologie des processus d&rsquo;appareil. L\u00e0 o\u00f9 Anzieu \u00e9tudie l&rsquo;<em>enveloppe<\/em> et la texture imaginaire du groupe, Ka\u00ebs en d\u00e9monte les <em>m\u00e9canismes internes<\/em> : les lois de transformation de l&rsquo;\u00e9nergie pulsionnelle, les polarit\u00e9s isomorphes et homomorphes, et la fabrique des alliances inconscientes. Ka\u00ebs formalise un niveau m\u00e9tapsychologique que la m\u00e9taphore de l&rsquo;enveloppe ne suffisait pas \u00e0 couvrir enti\u00e8rement. Ensemble, les \u0153uvres d&rsquo;Anzieu et de Ka\u00ebs constituent les deux piliers indissociables du socle th\u00e9orique sur lequel repose toute la pratique groupale contemporaine de langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;influence des th\u00e9ories de Wilfred Bion et leur reformulation<\/h3>\n<p>La filiation reliant Ren\u00e9 Ka\u00ebs \u00e0 Wilfred Bion est marqu\u00e9e par un hommage constant doubl\u00e9 d&rsquo;une reformulation m\u00e9tapsychologique profonde. De Bion, Ka\u00ebs retient l&rsquo;intuition g\u00e9niale selon laquelle le groupe suscite imm\u00e9diatement des terreurs primitives que l&rsquo;individu seul r\u00e9ussit habituellement \u00e0 maintenir r\u00e9prim\u00e9es. Il int\u00e8gre pleinement les trois \u00ab hypoth\u00e8ses de base \u00bb bioniennes (d\u00e9pendance, attaque-fuite, couplage) comme des modalit\u00e9s archa\u00efques de d\u00e9fense collective face \u00e0 l&rsquo;angoisse catastrophique.<\/p>\n<p>Cependant, Ka\u00ebs proc\u00e8de \u00e0 une r\u00e9vision critique de l&rsquo;h\u00e9ritage britannique sur plusieurs axes d\u00e9terminants :<\/p>\n<ul>\n<li>Alors que Bion assimilait le \u00ab groupe de travail \u00bb \u00e0 un fonctionnement intellectuel quasi conscient et rationnel oppos\u00e9 aux hypoth\u00e8ses de base \u00e9motionnelles, Ka\u00ebs d\u00e9montre que le travail psychique du groupe est lui-m\u00eame <em>profond\u00e9ment inconscient<\/em>. Le travail inconscient du groupe ne se r\u00e9duit pas \u00e0 la d\u00e9fense chaotique : il cr\u00e9e activement des formations symboliques, des mythes et des alliances fondatrices.<\/li>\n<li>Ka\u00ebs substitue \u00e0 l&rsquo;analyse parfois unilat\u00e9rale de l&rsquo;hypoth\u00e8se de base dominante le concept beaucoup plus pr\u00e9cis et m\u00e9tapsychologiquement fond\u00e9 de <strong>pacte d\u00e9n\u00e9gatif<\/strong>. Le pacte ka\u00ebsien articule scrupuleusement la dynamique pulsionnelle singuli\u00e8re de chaque membre \u00e0 l&rsquo;exigence collective, l\u00e0 o\u00f9 Bion avait tendance \u00e0 postuler une \u00ab valence \u00bb presque inn\u00e9e de l&rsquo;individu le dissolvant dans l&rsquo;\u00e9motion de masse.<\/li>\n<li>Sur le plan de la technique interpr\u00e9tative, Bion adressait quasi exclusivement ses interventions au groupe pris comme un tout (\u00ab le groupe a peur de ceci \u00bb, \u00ab le groupe attaque son th\u00e9rapeute \u00bb). Ka\u00ebs rejette cette modalit\u00e9 trop monolithique et r\u00e9ductrice. Il propose une interpr\u00e9tation \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable : s&rsquo;adresser au sujet singulier en tant qu&rsquo;il est le porte-parole d&rsquo;une formation du lien, ou s&rsquo;adresser \u00e0 l&rsquo;interstice du lien, restaurant en permanence la tension dialectique entre l&rsquo;un et le multiple.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.3 Points de rencontre avec Nicolas Abraham, Maria Torok et Piera Aulagnier<\/h3>\n<p>La pens\u00e9e de Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;enrichit \u00e9galement de r\u00e9sonances profondes avec d&rsquo;autres figures majeures de la psychanalyse fran\u00e7aise du XXe si\u00e8cle, au premier rang desquelles figurent le tandem Nicolas Abraham et Maria Torok d&rsquo;une part, et Piera Aulagnier d&rsquo;autre part.<\/p>\n<p>Avec Nicolas Abraham et Maria Torok, les cr\u00e9ateurs de la th\u00e9orie du <em>fant\u00f4me<\/em> et de la <em>crypte<\/em> psychique (<em>L&rsquo;\u00e9corce et le noyau<\/em>), Ka\u00ebs partage une intuition clinique fondamentale : la psych\u00e9 humaine est souvent habit\u00e9e par les deuils inavouables et les secrets honteux des anc\u00eatres. Toutefois, Ka\u00ebs accomplit un saut m\u00e9thodologique capital : l\u00e0 o\u00f9 Abraham et Torok traquaient les cryptes et les fant\u00f4mes \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;inconscient individuel \u00e0 travers la po\u00e9tique des mots et les cryptonymes, Ka\u00ebs d\u00e9montre comment ces fant\u00f4mes familiaux prennent corps et chair sur la sc\u00e8ne du groupe th\u00e9rapeutique. Le groupe devient le th\u00e9\u00e2tre vivant o\u00f9 la crypte se desceller sous l&rsquo;effet du regard et de la parole des autres participants.<\/p>\n<p>L&#8217;emprunt et l&rsquo;approfondissement des th\u00e8ses de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Piera_Aulagnier\">Piera Aulagnier<\/a> sont plus explicites encore. Dans <em>La violence de l&rsquo;interpr\u00e9tation<\/em> (1975), Aulagnier avait forg\u00e9 les concepts d&rsquo;\u00e9tat originaire, de pictogramme et surtout de \u00ab contrat narcissique \u00bb scell\u00e9 entre l&rsquo;infans et le discours parental. Ren\u00e9 Ka\u00ebs reprend ce concept de contrat narcissique et lui donne une ampleur soci\u00e9tale et groupale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Il th\u00e9orise la fa\u00e7on dont les institutions et les collectifs assignent une mission de survie narcissique \u00e0 leurs membres, tout en mettant en garde, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Aulagnier, contre la <em>violence secondaire de l&rsquo;interpr\u00e9tation<\/em> : cette d\u00e9rive o\u00f9 le groupe ou l&rsquo;analyste cherche \u00e0 imposer une signification pr\u00e9fabriqu\u00e9e \u00e0 un sujet, le d\u00e9pouillant du droit inali\u00e9nable d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur de sa propre pens\u00e9e.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ceptions critiques, d\u00e9bats et controverses \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h2>\n<h3>11.1 Les r\u00e9ticences de la psychanalyse orthodoxe et lacanienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction de la groupalit\u00e9 dans le champ psychanalytique a suscit\u00e9, d\u00e8s son origine, des r\u00e9sistances farouches de la part des courants les plus traditionalistes de la discipline. L&rsquo;orthodoxie psychanalytique repr\u00e9sent\u00e9e par l&rsquo;Association Psychanalytique Internationale (IPA) a longtemps regard\u00e9 avec suspicion le travail avec les groupes, redoutant un abandon pur et simple de la cure-type sur divan, seule reconnue comme garante de l&rsquo;analyse int\u00e9grale du transfert infantile et du complexe d&rsquo;\u0152dipe. Des d\u00e9tracteurs ont accus\u00e9 Ka\u00ebs de faire rena\u00eetre une sociologie d\u00e9guis\u00e9e ou une psychologie des relations humaines, diluant la rigueur m\u00e9tapsychologique dans des consid\u00e9rations interactionnistes mondaines.<\/p>\n<p>L&rsquo;opposition la plus tranch\u00e9e et la plus c\u00e9l\u00e8bre est venue du milieu lacanien. S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;aphorisme provocateur de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jacques_Lacan\">Jacques Lacan<\/a> d\u00e9clarant qu&rsquo;<em>\u00ab il n&rsquo;y a pas d&rsquo;inconscient collectif \u00bb<\/em>, de nombreux analystes d&rsquo;ob\u00e9dience lacanienne ont rejet\u00e9 les propositions de Ka\u00ebs, les qualifiant d&rsquo;illusions imaginaires. Pour le lacanisme strict, le sujet de l&rsquo;inconscient est strictement singulier, divis\u00e9 par le langage, et ne saurait faire \u00ab communion \u00bb ou \u00ab appareil \u00bb avec autrui sans s&rsquo;ab\u00eemer dans le pi\u00e8ge sp\u00e9culaire du registre imaginaire et de l&rsquo;ali\u00e9nation au Moi des apparences.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces assauts doctrinaux, Ren\u00e9 Ka\u00ebs a apport\u00e9 des r\u00e9ponses d&rsquo;une probit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique exemplaire. Jamais Ka\u00ebs n&rsquo;a soutenu l&rsquo;existence d&rsquo;un inconscient collectif au sens jungien d&rsquo;une banque arch\u00e9typale universelle d\u00e9connect\u00e9e de la chair. Il a constamment r\u00e9affirm\u00e9 que l&rsquo;inconscient n&rsquo;appartient qu&rsquo;au sujet singulier du d\u00e9sir, mais que les <em>formations de l&rsquo;inconscient<\/em> (le r\u00eave, le sympt\u00f4me, le mot d&rsquo;esprit, le transfert) ne se d\u00e9ploient et ne se soutiennent que dans la maille intersubjective du lien. Ka\u00ebs a d\u00e9montr\u00e9 avec une rigueur irr\u00e9futable que le travail en groupe ne d\u00e9truit pas le sujet singulier : il r\u00e9v\u00e8le au contraire les conditions m\u00e9tapsychologiques r\u00e9elles de son \u00e9mergence et de son ali\u00e9nation fondatrice.<\/p>\n<h3>11.2 La querelle sur la nature de l&rsquo;interpr\u00e9tation en groupe<\/h3>\n<p>Au sein m\u00eame de la communaut\u00e9 des psychanalystes de groupe, de vifs d\u00e9bats ont oppos\u00e9 les praticiens quant \u00e0 la direction de la cure et au statut de l&rsquo;interpr\u00e9tation. La controverse s&rsquo;est cristallis\u00e9e autour d&rsquo;un dilemme fondamental : \u00e0 qui le psychanalyste doit-il adresser son interpr\u00e9tation lorsqu&rsquo;il est assis face \u00e0 un groupe ?<\/p>\n<p>Deux postures antagonistes se sont longtemps affront\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li>Les tenants de l&rsquo;<strong>interpr\u00e9tation globale<\/strong> (dans le sillage radical de Wilfred Bion et d&rsquo;Enrique Freire), pour qui toute intervention doit viser le groupe comme une totalit\u00e9 organique unique. Dans cette optique, s&rsquo;adresser \u00e0 un patient en particulier constitue une r\u00e9sistance de l&rsquo;analyste qui esquive la n\u00e9vrose collective de transfert.<\/li>\n<li>Les partisans de l&rsquo;<strong>interpr\u00e9tation individuelle en groupe<\/strong> (incarn\u00e9e historiquement par Alexander Wolf aux \u00c9tats-Unis), qui consid\u00e8rent que le groupe n&rsquo;est qu&rsquo;un simple d\u00e9cor facilitateur et que l&rsquo;analyste ne doit s&rsquo;adresser qu&rsquo;aux psychismes individuels pris isol\u00e9ment.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ren\u00e9 Ka\u00ebs tranche ce d\u00e9bat en refusant ce qu&rsquo;il identifie comme un faux dilemme m\u00e9tapsychologique. Il d\u00e9montre que l&rsquo;interpr\u00e9tation globale monolithique comporte un risque majeur de <em>suggestion gr\u00e9gaire<\/em>, d&rsquo;induction doctrinaire et d&rsquo;\u00e9crasement de la parole intime du sujet sous une \u00e9tiquette d&rsquo;ensemble. \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;interpr\u00e9tation purement individuelle ignore la sp\u00e9cificit\u00e9 des processus groupaux et les alliances clandestines qui soutiennent le sympt\u00f4me. Ka\u00ebs pr\u00e9conise une technique interpr\u00e9tative articul\u00e9e : l&rsquo;analyste interpr\u00e8te la fa\u00e7on dont la parole singuli\u00e8re d&rsquo;un sujet s&rsquo;accroche, r\u00e9v\u00e8le ou d\u00e9place la dynamique d&rsquo;ensemble du lien, maintenant ainsi \u00e9veill\u00e9e la tension cr\u00e9atrice indispensable entre le singulier et le pluriel.<\/p>\n<h3>11.3 Les d\u00e9fis m\u00e9thodologiques de la recherche en groupe<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de la psychanalyse groupale s&rsquo;est heurt\u00e9e \u00e0 des d\u00e9fis \u00e9pist\u00e9mologiques et m\u00e9thodologiques d&rsquo;une complexit\u00e9 in\u00e9dite. Dans le cadre de la cure individuelle classique, la transcription et l&rsquo;analyse d&rsquo;une s\u00e9ance reposent sur l&rsquo;\u00e9coute d&rsquo;un fil discursif unique ; dans le groupe, le mat\u00e9riel clinique est submerg\u00e9 par une multiplicit\u00e9 de messages simultan\u00e9s, de regards crois\u00e9s, de soupirs collectifs, de mouvements corporels et de sous-conversations entrecoup\u00e9es.<\/p>\n<p>La recherche clinique ka\u00ebsienne a d\u00fb inventer des protocoles rigoureux pour recueillir, transcrire et conceptualiser ce mat\u00e9riel sans le d\u00e9naturer. Cela implique des questions \u00e9thiques consid\u00e9rables : comment garantir l&rsquo;anonymat absolu et le consentement \u00e9clair\u00e9 des participants dans des recherches universitaires sans briser le secret m\u00e9dical partag\u00e9 du cercle ? Comment observer scientifiquement les processus du groupe sans introduire de dispositifs d&rsquo;enregistrement vid\u00e9o ou audio trop intrusifs qui paralyseraient la libre association des membres ?<\/p>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences humaines, Ka\u00ebs a toujours refus\u00e9 le carcan positiviste qui exige la reproductibilit\u00e9 math\u00e9matique exacte des donn\u00e9es de laboratoire. Il a d\u00e9fendu le statut scientifique sp\u00e9cifique de la psychanalyse comme une science herm\u00e9neutique de la singularit\u00e9 en situation. La validit\u00e9 du paradigme ka\u00ebsien ne se mesure pas au calibrage statistique de variables comportementales, mais \u00e0 sa valeur heuristique clinique : sa capacit\u00e9 \u00e9prouv\u00e9e \u00e0 rendre intelligibles des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques complexes, \u00e0 soulager des souffrances relationnelles r\u00e9put\u00e9es incurables et \u00e0 ouvrir de nouveaux territoires pour la pens\u00e9e humaine.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage contemporain et les applications cliniques actuelles<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;extension aux th\u00e9rapies familiales et de couple psychanalytiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;appareil conceptuel forg\u00e9 par Ren\u00e9 Ka\u00ebs a trouv\u00e9 l&rsquo;une de ses extensions les plus f\u00e9condes et durables dans le champ des <strong>th\u00e9rapies familiales et de couple d&rsquo;orientation psychanalytique<\/strong>. Sous l&rsquo;impulsion de cliniciens \u00e9minents tels qu&rsquo;Alberto Eiguer, Denis Mellier, Rosa Jaitin et bien d&rsquo;autres continuateurs, les outils m\u00e9tapsychologiques de l&rsquo;\u00e9cole lyonnaise ont r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;approche clinique de la famille.<\/p>\n<p>La famille est d\u00e9sormais appr\u00e9hend\u00e9e cliniquement comme un petit groupe naturel r\u00e9gi par un appareil psychique groupal sp\u00e9cifique. Les crises conjugales et familiales aigu\u00ebs ne sont plus r\u00e9duites \u00e0 des dysfonctionnements de communication comportementale (comme dans certaines approches syst\u00e9miques simplifi\u00e9es), mais sont analys\u00e9es comme des d\u00e9faillances dramatiques des <em>alliances inconscientes<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Rupture traumatique du contrat narcissique parental lorsque l&rsquo;enfant ne correspond pas \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al projet\u00e9 sur lui (maladie, handicap, orientation de vie divergente).<\/li>\n<li>Explosion des pactes d\u00e9n\u00e9gatifs sous l&rsquo;effet de l&rsquo;\u00e9mergence soudaine d&rsquo;un secret g\u00e9n\u00e9alogique intol\u00e9rable.<\/li>\n<li>Attaques envieuses massives contre le pacte d&rsquo;origination du couple mena\u00e7ant la filiation symbolique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De surcro\u00eet, le travail clinique aupr\u00e8s des familles migrantes et transculturelles s&rsquo;est enrichi de mani\u00e8re spectaculaire des apports de Ka\u00ebs. La confrontation \u00e0 l&rsquo;exil, au d\u00e9racinement linguistique et au racisme repr\u00e9sente un effondrement brutal des m\u00e9ta-garants culturels d&rsquo;origine. Les th\u00e9rapeutes d&rsquo;orientation ka\u00ebsienne offrent \u00e0 ces familles un espace contenant capable de reconstruire des ponts symboliques bris\u00e9s entre la culture d&rsquo;origine et la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;accueil, restaurant ainsi la fonction structurante du lien interg\u00e9n\u00e9rationnel mis \u00e0 mal par les traumatismes de la migration.<\/p>\n<h3>12.2 Clinique des traumatismes extr\u00eames et catastrophes collectives<\/h3>\n<p>Le d\u00e9but du XXIe si\u00e8cle est tragiquement marqu\u00e9 par la prolif\u00e9ration des violences de masse : attentats terroristes, guerres civiles, d\u00e9portations, g\u00e9nocides et crises sanitaires plan\u00e9taires. Face \u00e0 ces \u00e9preuves qui pulv\u00e9risent les rep\u00e8res subjectifs, la m\u00e9tapsychologie de Ren\u00e9 Ka\u00ebs s&rsquo;est impos\u00e9e comme une boussole \u00e9thique et clinique irrempla\u00e7able pour la prise en charge des victimes de traumatismes extr\u00eames.<\/p>\n<p>Lors d&rsquo;un attentat ou d&rsquo;une catastrophe collective, le traumatisme n&rsquo;est pas seulement individuel ; il an\u00e9antit ce que Ka\u00ebs a conceptualis\u00e9 sous le terme de <strong>m\u00e9ta-cadres<\/strong> de la vie en soci\u00e9t\u00e9 (la confiance \u00e9l\u00e9mentaire dans les institutions de protection, la croyance partag\u00e9e en la permanence du monde et la s\u00e9curit\u00e9 du vivre-ensemble). Les sujets se retrouvent plong\u00e9s dans une d\u00e9tresse sans fond car le tissu social lui-m\u00eame est perfor\u00e9. Dans ces contextes d\u00e9vast\u00e9s, les consultations individuelles en face-\u00e0-face s&rsquo;av\u00e8rent souvent insuffisantes pour colmater l&rsquo;effraction.<\/p>\n<p>L&rsquo;instauration de dispositifs d&rsquo;accueil et de parole groupaux, inspir\u00e9s directement du paradigme ka\u00ebsien, s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9cisive. Au sein de ces groupes institu\u00e9s :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9tayage sur les pairs traumatis\u00e9s permet de briser imm\u00e9diatement le sentiment de solitude radicale et d&rsquo;incompr\u00e9hension qui caract\u00e9rise le syndrome de stress post-traumatique.<\/li>\n<li>Le groupe fonctionne comme une membrane cicatrisante collective qui absorbe la terreur brute et r\u00e9gule les angoisses d&rsquo;an\u00e9antissement.<\/li>\n<li>La mise en mots polyphonique des sc\u00e8nes d&rsquo;horreur v\u00e9cues permet de r\u00e9introduire une trame narrative historique partag\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9gnait la sid\u00e9ration psychique muette.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette \u00e9laboration collective constitue le plus puissant rempart contre l&rsquo;enkystement des traumatismes historiques, \u00e9vitant que la violence brute ne se m\u00e9tamorphose en legs transg\u00e9n\u00e9rationnel destructeur pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<h3>12.3 P\u00e9rennit\u00e9 et renouvellement de la pens\u00e9e de Ren\u00e9 Ka\u00ebs au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Ren\u00e9 Ka\u00ebs n&rsquo;a rien perdu de sa virulence critique et de sa force visionnaire dans le monde contemporain. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;hypermodernit\u00e9, caract\u00e9ris\u00e9e par la globalisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, la pr\u00e9carisation des liens institutionnels, la mont\u00e9e des communautarismes identitaires ferm\u00e9s et l&rsquo;essor fulgurant des r\u00e9seaux sociaux virtuels, ses concepts m\u00e9tapsychologiques s&rsquo;av\u00e8rent d&rsquo;une actualit\u00e9 \u00e9clatante.<\/p>\n<p>De nombreux chercheurs et cliniciens contemporains s&#8217;emparent aujourd&rsquo;hui de la pens\u00e9e ka\u00ebsienne pour analyser les mutations anthropologiques et psychopathologiques suscit\u00e9es par le monde num\u00e9rique. Que devient l&rsquo;appareil psychique groupal dans des collectifs virtuels sans pr\u00e9sence physique des corps ? Comment op\u00e8rent les pactes d\u00e9n\u00e9gatifs et les r\u00e9gressions isomorphes au sein des \u00ab bulles de filtres \u00bb et des meutes de harc\u00e8lement num\u00e9rique sur les plateformes digitales ? La notion de <em>sujet assujetti<\/em> et la th\u00e9orie de la polyphonie fournissent des grilles de lecture saisissantes pour comprendre la dissolution de l&rsquo;esprit critique et la fascination narcissique collective qui prolif\u00e8rent sur Internet.<\/p>\n<p>La vitalit\u00e9 de cet h\u00e9ritage se manifeste \u00e9galement \u00e0 travers le dynamisme constant des revues scientifiques internationales sp\u00e9cialis\u00e9es, au premier rang desquelles figure la <em>Revue de psychoth\u00e9rapie psychanalytique de groupe<\/em> (fond\u00e9e en 1988), tribune vivante o\u00f9 continuent de se confronter les recherches les plus novatrices sur le lien. Les laboratoires universitaires, les soci\u00e9t\u00e9s de psychanalyse et les \u00e9coles cliniques du monde entier continuent d&rsquo;enseigner, de d\u00e9battre et de prolonger ses th\u00e9orisations. Ren\u00e9 Ka\u00ebs a accompli ce que peu de penseurs ont r\u00e9ussi apr\u00e8s Sigmund Freud : ouvrir un continent nouveau \u00e0 la psychanalyse sans jamais la trahir, d\u00e9montrant pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 que le destin de l&rsquo;\u00e2me humaine se forge irr\u00e9ductiblement dans la rencontre et l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;Autre.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Abraham, N., &amp; Torok, M. (1978). <em>L&rsquo;\u00e9corce et le noyau<\/em>. Flammarion.<\/p>\n<p>Anzieu, D. (1971). L&rsquo;illusion groupale. <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>, 4, 73-93.<\/p>\n<p>Anzieu, D. (1985). <em>Le Moi-peau<\/em>. Dunod. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/le-moi-peau--9782100527472.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/le-moi-peau&#8211;9782100527472.htm<\/a><\/p>\n<p>Anzieu, D., &amp; Ka\u00ebs, R. (dir.). (1972). <em>Le travail psychanalytique dans les groupes : 1. Cadre et processus<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Aulagnier, P. (1975). <em>La violence de l&rsquo;interpr\u00e9tation : Du pictogramme \u00e0 l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Bion, W. R. (1961). <em>Experiences in groups and other papers<\/em>. Tavistock Publications. [Trad. fran\u00e7. : <em>Recherches sur les petits groupes<\/em>, Presses Universitaires de France, 1965].<\/p>\n<p>Freud, S. (1913). <em>Totem et Tabou : Interpr\u00e9tation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs<\/em>. Payot.<\/p>\n<p>Freud, S. (1921). <em>Massenpsychologie und Ich-Analyse<\/em>. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. [Trad. fran\u00e7. : <em>Psychologie des foules et analyse du moi<\/em>, Presses Universitaires de France, 2010. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/psychologie-des-foules-et-analyse-du-moi--9782130585350.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/psychologie-des-foules-et-analyse-du-moi&#8211;9782130585350.htm<\/a>].<\/p>\n<p>Freud, S. (1930). <em>Das Unbehagen in der Kultur<\/em>. Internationaler Psychoanalytischer Verlag. [Trad. fran\u00e7. : <em>Le malaise dans la culture<\/em>, Presses Universitaires de France, 1995].<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1976). <em>L&rsquo;appareil psychique groupal : constructions du groupe<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1980). <em>L&rsquo;id\u00e9ologie : \u00e9tudes psychanalytiques<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1989). Le pacte d\u00e9n\u00e9gatif dans les ensembles trans-subjectifs. Dans A. Missenard (dir.), <em>Le n\u00e9gatif : figures et modalit\u00e9s<\/em> (p. 101-136). Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1993). <em>Transmission de la vie psychique entre g\u00e9n\u00e9rations<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1994). <em>La parole et le lien : Processus associatifs et travail psychique dans les groupes<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (1999). <em>Les th\u00e9ories psychanalytiques du groupe<\/em>. Presses Universitaires de France. (Collection \u00ab Que sais-je ? \u00bb).<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (2002). <em>Le polyphonique du r\u00eave : L&rsquo;exp\u00e9rience du groupe<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (2007). <em>Un singulier pluriel : La passe m\u00e9tapsychologique de la psychanalyse du groupe<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (2009). <em>Les alliances inconscientes<\/em>. Dunod. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/les-alliances-inconscientes--9782100528578.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/les-alliances-inconscientes&#8211;9782100528578.htm<\/a><\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (2012). <em>Le mal\u00eatre : De la souffrance de l&rsquo;homme contemporain au mal\u00eatre de civilisation<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R. (2015). <em>L&rsquo;extension de la psychanalyse : Pour une m\u00e9tapsychologie des processus tiers et des formations interm\u00e9diaires<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Ka\u00ebs, R., Pinel, J.-P., Kernberg, O. F., Diet, E., &amp; Duez, B. (1988). <em>L&rsquo;institution et les institutions : \u00e9tudes psychanalytiques<\/em>. Dunod.<\/p>\n<p>Pichon-Rivi\u00e8re, E. (1971). <em>Del psicoan\u00e1lisis a la psicolog\u00eda social<\/em> (Vol. 1-2). Galerna.<\/p>\n<p>Vacheret, C. (2002). <em>Photo, groupe et soin psychique : La m\u00e9thode du Photolangage<\/em>. Presses Universitaires de Lyon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie de l&rsquo;\u0153uvre de Ren\u00e9 Ka\u00ebs, pionnier de la psychanalyse groupale, th\u00e9oricien de l&rsquo;appareil psychique groupal et des alliances inconscientes.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1772,3,27137,13167],"tags":[27140,27139,27141,27142,27138],"class_list":["post-17531","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-psychologie-clinique","category-psychotherapie-de-groupe","category-theorie-psychanalytique","tag-alliances-inconscientes","tag-appareil-psychique-groupal","tag-pacte-denegatif","tag-psychanalyse-groupale","tag-rene-kaes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17531"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17531\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}