{"id":17380,"date":"2026-10-15T08:33:19","date_gmt":"2026-10-15T08:33:19","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/paul-grice-1913-1988-philosophie-psycholinguistique\/"},"modified":"2026-10-15T08:33:19","modified_gmt":"2026-10-15T08:33:19","slug":"paul-grice-1913-1988-philosophie-psycholinguistique","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=paul-grice-1913-1988-philosophie-psycholinguistique","title":{"rendered":"Paul Grice &#8211; 1913 1988"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire de la philosophie analytique du XXe si\u00e8cle, peu de figures ont op\u00e9r\u00e9 une transformation aussi profonde et p\u00e9renne de notre compr\u00e9hension du langage que le philosophe britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/grice\/\">Herbert Paul Grice<\/a> (1913-1988). Alors que les d\u00e9bats de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre \u00e9taient domin\u00e9s soit par l&rsquo;id\u00e9al formaliste issu de Gottlob Frege, Bertrand Russell et Rudolf Carnap &mdash; qui envisageait le langage \u00e0 travers le prisme exclusif des conditions de v\u00e9rit\u00e9 et de la logique propositionnelle canonique &mdash;, soit par la r\u00e9action contextualiste des tenants du langage ordinaire \u00e0 Oxford, Grice a b\u00e2ti une voie m\u00e9diane r\u00e9volutionnaire. En d\u00e9pla\u00e7ant le centre de gravit\u00e9 philosophique de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 isol\u00e9 vers l&rsquo;architecture mentale de l&rsquo;\u00e9nonciateur, il a jet\u00e9 les bases d&rsquo;une approche r\u00e9solument cognitive et intentionnelle de la signification, unifiant l&rsquo;analyse conceptuelle et la psychologie philosophique de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Le projet gric\u00e9en repose sur une intuition fondamentale : le langage humain ne saurait \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 un simple code cryptographique o\u00f9 des sons ou des signes \u00e9crits transmettraient passivement des pens\u00e9es pr\u00e9form\u00e9es selon des r\u00e8gles arbitraires. Communiquer consiste avant tout \u00e0 rendre manifestes \u00e0 autrui des \u00e9tats mentaux complexes, au sein d&rsquo;une activit\u00e9 coop\u00e9rative hautement r\u00e9gul\u00e9e par la rationalit\u00e9 pratique. Cette r\u00e9orientation a donn\u00e9 naissance \u00e0 ce que la linguistique et la philosophie de l&rsquo;esprit nomment aujourd&rsquo;hui la pragmatique th\u00e9orique contemporaine. De la distinction matricielle entre \u00ab ce qui est dit \u00bb et \u00ab ce qui est implicat\u00e9 \u00bb jusqu&rsquo;\u00e0 la mod\u00e9lisation r\u00e9cursive des intentions de communication et du c\u00e9l\u00e8bre Principe de Coop\u00e9ration, l&rsquo;\u00e9difice intellectuel \u00e9labor\u00e9 par Grice demeure la pierre angulaire de toute r\u00e9flexion rigoureuse sur la communication humaine.<\/p>\n<p>Explorer la pens\u00e9e de Paul Grice entre 1913 et 1988, c&rsquo;est ainsi retracer le destin d&rsquo;un paradigme qui a boulevers\u00e9 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la communication, la s\u00e9mantique formelle, la linguistique cognitive, la philosophie de l&rsquo;action et, plus r\u00e9cemment, les sciences neurocognitives et l&rsquo;intelligence artificielle. Ce vaste article acad\u00e9mique se propose d&rsquo;examiner exhaustivement la trajectoire intellectuelle, le syst\u00e8me conceptuel, les raffinements analytiques et la post\u00e9rit\u00e9 critique de ce ma\u00eetre oxonien devenu figure de proue de l&rsquo;Universit\u00e9 de Berkeley. Par une travers\u00e9e m\u00e9thodique de ses textes fondateurs et des prolongements contemporains de sa th\u00e9orie, nous mettrons en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont son \u0153uvre a red\u00e9fini \u00e0 jamais la fronti\u00e8re entre le langage, la pens\u00e9e et la dynamique intersubjective de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>1. Introduction \u00e0 Paul Grice (1913-1988) et aux fondements cognitifs du sens<\/h2>\n<h3>1.1 Contexte historique de la philosophie du langage au XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la r\u00e9flexion philosophique de Paul Grice s&rsquo;inscrit au c\u0153ur d&rsquo;une des crises \u00e9pist\u00e9mologiques les plus stimulantes de la modernit\u00e9 philosophique. Durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, la philosophie analytique naissante s&rsquo;\u00e9tait constitu\u00e9e autour d&rsquo;un imp\u00e9ratif de clarification logique radicale, port\u00e9 par les p\u00e8res fondateurs de la logique moderne tels que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/frege\/\">Gottlob Frege<\/a>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/russell\/\">Bertrand Russell<\/a> et le premier Ludwig Wittgenstein, avant d&rsquo;\u00eatre radicalis\u00e9 par les positivistes logiques du Cercle de Vienne comme Rudolf Carnap et Moritz Schlick. Pour ce courant formaliste, le langage ordinaire \u00e9tait intrins\u00e8quement imparfait, cribl\u00e9 d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9s, d&rsquo;impr\u00e9cisions syntaxiques et de pi\u00e8ges m\u00e9taphysiques trompeurs. L&rsquo;unique moyen d&rsquo;atteindre une rigueur philosophique authentique r\u00e9sidait dans l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;un langage id\u00e9al, r\u00e9gi par une s\u00e9mantique formelle v\u00e9riconditionnelle stricte, au sein de laquelle le sens d&rsquo;une proposition s&rsquo;identifie exclusivement \u00e0 ses conditions de v\u00e9rit\u00e9 empiriquement v\u00e9rifiables ou logiquement d\u00e9ductibles.<\/p>\n<p>En r\u00e9action directe \u00e0 cet imp\u00e9rialisme formaliste s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1940 et principalement \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford, la philosophie du langage ordinaire. Anim\u00e9e par des figures magistrales telles que John Langshaw Austin et Gilbert Ryle, sous le patronage diffus du second Wittgenstein des <em>Recherches philosophiques<\/em>, cette \u00e9cole r\u00e9cusait l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle le langage naturel devait \u00eatre jaug\u00e9 \u00e0 l&rsquo;aune des calculs logiques formels. Les philosophes d&rsquo;Oxford soutenaient que le langage ordinaire poss\u00e9dait une logique propre, complexe, contextuelle et pragmatique, dont la vocation premi\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas de formaliser des th\u00e9ories scientifiques, mais de permettre une multiplicit\u00e9 infinie d&rsquo;actions humaines au sein de formes de vie partag\u00e9es. Pour les partisans du langage ordinaire, vouloir r\u00e9duire la richesse du discours quotidien aux tables de v\u00e9rit\u00e9 de la logique propositionnelle constituait une mutilation th\u00e9orique dommageable.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment au confluent de ces deux traditions apparemment inconciliables que se positionne de mani\u00e8re originale Paul Grice. Refusant \u00e0 la fois le m\u00e9pris des formalistes pour l&rsquo;usage spontan\u00e9 de la langue et le rejet parfois trop impressionniste de la logique symbolique par les tenants du langage ordinaire, Grice s&rsquo;assigne une mission r\u00e9conciliatrice d&rsquo;une rare \u00e9l\u00e9gance architectonique. Il formule l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse selon laquelle les connecteurs de la logique formelle standard (conjonction, disjonction, implication mat\u00e9rielle) poss\u00e8dent exactement la m\u00eame signification s\u00e9mantique que leurs \u00e9quivalents dans les langues naturelles (\u00ab et \u00bb, \u00ab ou \u00bb, \u00ab si&#8230; alors \u00bb). Les divergences apparentes constat\u00e9es dans l&rsquo;usage quotidien ne rel\u00e8vent pas, selon lui, d&rsquo;une s\u00e9mantique d\u00e9faillante ou intrins\u00e8quement vague, mais d&rsquo;une dynamique pragmatique inf\u00e9rentielle r\u00e9gie par des r\u00e8gles rationnelles de conversation. En distinguant avec une acuit\u00e9 in\u00e9gal\u00e9e le contenu logique strict d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 et la mani\u00e8re dont il est v\u00e9hicul\u00e9 dans un contexte donn\u00e9, Grice a d\u00e9samorc\u00e9 un demi-si\u00e8cle de querelles s\u00e9mantiques st\u00e9riles.<\/p>\n<h3>1.2 La rupture gric\u00e9enne : du code linguistique \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat mental<\/h3>\n<p>La contribution r\u00e9volutionnaire de Grice r\u00e9side dans le d\u00e9placement fondamental qu&rsquo;il fait subir \u00e0 la notion m\u00eame de signification. Traditionnellement, les th\u00e9ories s\u00e9mantiques, qu&rsquo;elles soient d&rsquo;ob\u00e9dience formaliste ou structuraliste, appr\u00e9hendaient la communication humaine sur le mod\u00e8le du code : un \u00e9metteur encode une pens\u00e9e sous la forme d&rsquo;un signal acoustique ou graphique, et le r\u00e9cepteur, disposant du m\u00eame r\u00e9pertoire de correspondances conventionnelles, d\u00e9code le signal pour reconstituer le message initial. Dans ce paradigme m\u00e9caniste, le sens est envisag\u00e9 comme une propri\u00e9t\u00e9 immanente aux expressions linguistiques elles-m\u00eames ou comme une relation objective entre les mots et les \u00e9tats de choses du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Grice op\u00e8re une rupture paradigmatique en affirmant la primaut\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;\u00e9tat mental sur le code s\u00e9miotique. Pour lui, la signification d&rsquo;une expression linguistique conventionnelle n&rsquo;est qu&rsquo;une abstraction d\u00e9riv\u00e9e d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne ontologiquement premier : la signification de l&rsquo;\u00e9metteur (<em>speaker&rsquo;s meaning<\/em>). Dire qu&rsquo;un locuteur veut dire quelque chose par un \u00e9nonc\u00e9 ne revient pas simplement \u00e0 affirmer qu&rsquo;il a produit une s\u00e9quence syntaxiquement correcte conform\u00e9ment \u00e0 un dictionnaire, mais qu&rsquo;il a agi avec une intention psychologique sp\u00e9cifique dirig\u00e9e vers un auditeur. Le langage cesse d&rsquo;\u00eatre une structure autonome pour devenir un instrument d&rsquo;ext\u00e9riorisation et de partage d&rsquo;attitudes propositionnelles (croyances, d\u00e9sirs, volitions). La s\u00e9mantique se trouve ainsi irrigu\u00e9e et fond\u00e9e par la philosophie de l&rsquo;action et de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Cette approche refonde la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/pragmatics\/\">pragmatique<\/a> non plus comme un simple r\u00e9pertoire des r\u00e9sidus contextuels non expliqu\u00e9s par la syntaxe ou la s\u00e9mantique formelle &mdash; la fameuse \u00ab corbeille \u00e0 papier \u00bb s\u00e9mantique &mdash;, mais comme l&rsquo;\u00e9tude \u00e0 part enti\u00e8re de l&rsquo;esprit en interaction. Communiquer ne rel\u00e8ve pas de la transmission passive d&rsquo;informations chiffr\u00e9es, mais d&rsquo;une entreprise sophistiqu\u00e9e de lecture d&rsquo;intentions r\u00e9ciproques et d&rsquo;attribution mutuelle d&rsquo;\u00e9tats cognitifs. En introduisant la notion de r\u00e9cursivit\u00e9 intentionnelle, o\u00f9 un locuteur entend produire un effet cognitif pr\u00e9cis chez son auditeur pr\u00e9cis\u00e9ment par la reconnaissance que ce dernier op\u00e8re de cette intention m\u00eame, Grice formalise le socle psychologique de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>1.3 Aper\u00e7u de l&rsquo;h\u00e9ritage interdisciplinaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de l&rsquo;\u0153uvre de Paul Grice s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res traditionnelles de la philosophie du langage. En d\u00e9limitant avec rigueur les territoires respectifs de la s\u00e9mantique v\u00e9riconditionnelle et des inf\u00e9rences contextuelles pragmatiques, il a inaugur\u00e9 un programme de recherche florissant qui a red\u00e9fini la linguistique moderne. Les th\u00e9ories contemporaines du sens ne peuvent d\u00e9sormais faire l&rsquo;\u00e9conomie de la bo\u00eete \u00e0 outils conceptuelle forg\u00e9e par Grice : implicatures conversationnelles, calculabilit\u00e9 inf\u00e9rentielle, signification du locuteur et coop\u00e9ration discursive sont devenues des notions indispensables pour quiconque cherche \u00e0 mod\u00e9liser la communication verbale et non verbale.<\/p>\n<p>Dans le domaine des sciences cognitives, la th\u00e9orie gric\u00e9enne de la communication a jou\u00e9 un r\u00f4le pr\u00e9curseur d\u00e9terminant dans l&rsquo;\u00e9mergence des mod\u00e8les de la \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/folkpsych-theory\/\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a> \u00bb (<em>Theory of Mind<\/em>). L&rsquo;affirmation selon laquelle la communication exige que les interlocuteurs se repr\u00e9sentent mentalement les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui (m\u00e9tarepr\u00e9sentation) a anticip\u00e9 de plusieurs d\u00e9cennies les d\u00e9couvertes majeures de la psychologie du d\u00e9veloppement chez l&rsquo;enfant et de la primatologie compar\u00e9e, notamment illustr\u00e9es par les travaux de Michael Tomasello. Comprendre un \u00e9nonc\u00e9, c&rsquo;est reconstituer l&rsquo;architecture intentionnelle de l&rsquo;\u00e9metteur, une capacit\u00e9 cognitive complexe qui distingue de mani\u00e8re frappante l&rsquo;esp\u00e8ce humaine des autres syst\u00e8mes de communication du r\u00e8gne animal.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition de ce pr\u00e9sent trait\u00e9 est d&rsquo;offrir une exploration int\u00e9grale et syst\u00e9matique de l&rsquo;\u0153uvre de Paul Grice. Nous analyserons la g\u00e9n\u00e9alogie intellectuelle de sa trajectoire, de son creuset oxonien \u00e0 son apog\u00e9e californienne \u00e0 Berkeley ; nous diss\u00e9querons avec pr\u00e9cision la c\u00e9l\u00e8bre bifurcation entre signification naturelle et signification non-naturelle ; nous \u00e9tudierons les m\u00e9canismes logiques et inf\u00e9rentiels sous-tendant le Principe de Coop\u00e9ration et ses maximes conversationnelles ; enfin, nous examinerons sa philosophie de l&rsquo;esprit, les prolongements n\u00e9o-gric\u00e9ens et contemporains, ainsi que l&rsquo;application de ses principes dans l&rsquo;\u00e9tude des pathologies de la communication et des mod\u00e8les modernes d&rsquo;intelligence artificielle.<\/p>\n<h2>2. Parcours intellectuel : De l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Berkeley<\/h2>\n<h3>2.1 La p\u00e9riode oxonienne et l&rsquo;influence du r\u00e9alisme critique<\/h3>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Birmingham en 1913, Herbert Paul Grice re\u00e7oit une \u00e9ducation classique particuli\u00e8rement rigoureuse, d&rsquo;abord au Clifton College, puis au Corpus Christi College de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford. D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes, il se distingue par une ma\u00eetrise magistrale de la philologie classique et des textes de Platon et d&rsquo;Aristote, une empreinte humaniste qui marquera \u00e0 jamais son souci de la pr\u00e9cision terminologique et de la rigueur dialectique. \u00c0 Oxford, il est rapidement \u00e9lu membre enseignant (<em>Fellow<\/em>) au St John&rsquo;s College, institution au sein de laquelle il exercera une influence professorale consid\u00e9rable de 1938 \u00e0 1967, interrompue seulement par son service dans la Royal Navy durant la Seconde Guerre mondiale.<\/p>\n<p>Durant ces trois d\u00e9cennies oxoniennes, Grice s&rsquo;\u00e9panouit au c\u0153ur du cercle philosophique le plus brillant et exigeant de l&rsquo;\u00e9poque. Il participe assidument aux c\u00e9l\u00e8bres r\u00e9unions du samedi matin organis\u00e9es par J.L. Austin, au cours desquelles les usages du langage ordinaire \u00e9taient diss\u00e9qu\u00e9s avec une minutie chirurgicale. Il collabore \u00e9troitement avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/strawson\/\">Peter Frederick Strawson<\/a>, avec qui il publie en 1956 un article de combat m\u00e9thodologique rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, \u00ab In Defence of a Dogma \u00bb, apportant une r\u00e9plique syst\u00e9matique au rejet de la distinction entre \u00e9nonc\u00e9s analytiques et synth\u00e9tiques formul\u00e9 par Willard Van Orman Quine. Parall\u00e8lement, Grice s&rsquo;impr\u00e8gne du r\u00e9alisme du sens commun h\u00e9rit\u00e9 de G.E. Moore, tout en d\u00e9veloppant une r\u00e9flexion originale sur l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la perception.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement au cours de cette p\u00e9riode qu&rsquo;il \u00e9labore ses premi\u00e8res contributions majeures sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception sensorielle, qui culmineront en 1961 avec la publication de \u00ab The Causal Theory of Perception \u00bb. Dans ce travail novateur, Grice analyse les \u00e9nonc\u00e9s portant sur les apparences perceptives (la distinction entre ce qu&rsquo;un objet \u00ab semble \u00eatre \u00bb et ce qu&rsquo;il \u00ab est \u00bb r\u00e9ellement). Il y d\u00e9montre que la relation entre une exp\u00e9rience sensorielle subjective et l&rsquo;objet mat\u00e9riel qui la provoque doit \u00eatre comprise \u00e0 travers un lien causal sp\u00e9cifique, anticipant d\u00e9j\u00e0 sa m\u00e9thode visant \u00e0 dissocier les conditions de v\u00e9rit\u00e9 \u00e9pist\u00e9miques d&rsquo;une assertion des implications discursives engendr\u00e9es par l&rsquo;acte m\u00eame de l&rsquo;affirmer en contexte.<\/p>\n<h3>2.2 Les conf\u00e9rences William James \u00e0 Harvard (1967)<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1967 marque le tournant d\u00e9cisif et l&rsquo;apog\u00e9e internationale de la carri\u00e8re philosophique de Paul Grice. Invit\u00e9 par l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard \u00e0 prononcer les prestigieuses <em>William James Lectures<\/em>, Grice pr\u00e9sente une s\u00e9rie de conf\u00e9rences r\u00e9volutionnaires sous le titre g\u00e9n\u00e9ral de <em>Logic and Conversation<\/em>. Devant un auditoire compos\u00e9 des plus grands esprits de la philosophie am\u00e9ricaine contemporaine, il expose pour la premi\u00e8re fois de fa\u00e7on unifi\u00e9e et syst\u00e9matique l&rsquo;ensemble de son programme : la distinction entre les types de signification, la centralit\u00e9 de l&rsquo;intention du locuteur, la formulation du Principe de Coop\u00e9ration, la d\u00e9duction des quatre maximes discursives et la th\u00e9orie des implicatures conversationnelles.<\/p>\n<p>Fait inhabituel dans l&rsquo;histoire de la philosophie analytique, l&rsquo;impact intellectuel de ces conf\u00e9rences fut imm\u00e9diat et colossal, bien que le manuscrit complet n&rsquo;ait pas \u00e9t\u00e9 formellement publi\u00e9 dans l&rsquo;imm\u00e9diat. Les conf\u00e9rences ont fait l&rsquo;objet d&rsquo;une circulation souterraine sous la forme de tapuscrits photocopi\u00e9s (les fameuses \u00ab mimeo notes \u00bb de Harvard), passant de main en main dans les d\u00e9partements de linguistique et de philosophie du monde entier. Les chercheurs y puisaient des formulations canoniques qui allaient inspirer des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de doctorants et de professeurs bien avant l&rsquo;impression officielle de ces textes. Seuls certains fragments choisis, notamment la conf\u00e9rence sur la logique et la conversation, parurent dans des anthologies au cours des ann\u00e9es 1970, attisant une fascination acad\u00e9mique continue.<\/p>\n<p>Ces le\u00e7ons d&rsquo;Harvard consacrent l&rsquo;autonomie conceptuelle d&rsquo;un nouveau champ du savoir : la th\u00e9orie gric\u00e9enne du sens. En affirmant que la communication ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une m\u00e9canique de la transmission d&rsquo;informations formelles, mais constitue une entreprise rationnelle r\u00e9gie par la coordination d&rsquo;attentes et d&rsquo;intentions m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelles, Grice d\u00e9montre que la logique math\u00e9matique et la fluidit\u00e9 apparente de la conversation ordinaire ne sont pas antinomiques. Il fournit ainsi aux philosophes du langage les instruments requis pour pr\u00e9server la rigueur s\u00e9mantique sans sacrifier la v\u00e9rit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;interaction humaine quotidienne.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;exil intellectuel en Californie : la chaire \u00e0 Berkeley<\/h3>\n<p>Dans la foul\u00e9e de son triomphe intellectuel \u00e0 Harvard, Paul Grice prend la d\u00e9cision majeure de quitter le clo\u00eetre historique d&rsquo;Oxford pour s&rsquo;installer d\u00e9finitivement aux \u00c9tats-Unis. En 1967, il accepte une prestigieuse chaire de professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, o\u00f9 il enseignera jusqu&rsquo;\u00e0 son accession \u00e0 l&rsquo;\u00e9m\u00e9ritat \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, tout en demeurant intellectuellement actif au sein du d\u00e9partement jusqu&rsquo;\u00e0 ses derniers jours. Ce transfert g\u00e9ographique s&rsquo;accompagne d&rsquo;un changement de dynamique th\u00e9orique revigorant : le climat acad\u00e9mique de la c\u00f4te ouest am\u00e9ricaine, ouvert \u00e0 la fois aux formalisations rigoureuses et \u00e0 l&rsquo;essor flamboyant des nouvelles sciences cognitives, lui offre une caisse de r\u00e9sonance in\u00e9dite.<\/p>\n<p>\u00c0 Berkeley, Grice engage un dialogue intellectuel f\u00e9cond avec des coll\u00e8gues de premier plan, notamment <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/speech-acts\/\">John Searle<\/a>, qui achevait d&rsquo;\u00e9laborer sa propre syst\u00e9matisation de la th\u00e9orie des actes de langage h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;Austin, ainsi qu&rsquo;avec des linguistes pr\u00e9curseurs de la s\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rative et de la linguistique cognitive naissante comme George Lakoff. Bien que Searle et Grice aient d\u00e9velopp\u00e9 des points de vue divergents sur le statut des r\u00e8gles constitutives et sur l&rsquo;autonomie de la signification conventionnelle par rapport aux intentions pures, leur proximit\u00e9 institutionnelle \u00e0 Berkeley a fait de cette universit\u00e9 l&rsquo;\u00e9picentre mondial de la philosophie du langage et de la pragmatique au tournant des ann\u00e9es 1970 et 1980.<\/p>\n<p>Durant ses derni\u00e8res ann\u00e9es de recherche, Paul Grice \u00e9largit consid\u00e9rablement son champ d&rsquo;investigation. Conscient que sa th\u00e9orie de la conversation n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un volet d&rsquo;une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de la rationalit\u00e9 humaine, il consacre ses r\u00e9flexions \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit, \u00e0 la rationalit\u00e9 pratique, \u00e0 l&rsquo;\u00e9thique aristot\u00e9licienne et \u00e0 l&rsquo;ontologie des raisons d&rsquo;agir. Ces travaux tardifs, pr\u00e9sent\u00e9s en partie lors des conf\u00e9rences Carus en 1983 et r\u00e9unis \u00e0 titre posthume dans l&rsquo;ouvrage <em>Aspects of Reason<\/em> (2001), manifestent l&rsquo;ambition syst\u00e9matique d&rsquo;un penseur qui concevait le langage comme le miroir de la rationalit\u00e9 universelle de l&rsquo;agent. Grice s&rsquo;\u00e9teint \u00e0 Berkeley en 1988, quelques mois avant la publication d\u00e9finitive par Harvard University Press de son grand recueil de synth\u00e8se, <em>Studies in the Way of Words<\/em> (1989), qui immortalise son legs philosophique.<\/p>\n<h2>3. La distinction cardinale : Signification naturelle vs signification non-naturelle<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9finition et caract\u00e9ristiques de la signification naturelle (Meaning-N)<\/h3>\n<p>Dans son article fondamental de 1957 simplement intitul\u00e9 \u00ab Meaning \u00bb, r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 Oxford pr\u00e8s d&rsquo;une d\u00e9cennie avant ses conf\u00e9rences \u00e0 Harvard, Paul Grice introduit une bipartition conceptuelle devenue l&rsquo;un des piliers de la th\u00e9orie s\u00e9miotique contemporaine : la s\u00e9paration cat\u00e9gorique entre la \u00ab signification naturelle \u00bb (<em>natural meaning<\/em>, ou <em>meaning-N<\/em>) et la \u00ab signification non-naturelle \u00bb (<em>non-natural meaning<\/em>, ou <em>meaning-NN<\/em>). Cette distinction a pour vocation premi\u00e8re de clarifier la polys\u00e9mie intrins\u00e8que du verbe \u00ab signifier \u00bb (<em>to mean<\/em>) dans le discours philosophique et vernaculaire, \u00e9vitant ainsi des assimilations ontologiquement trompeuses entre ph\u00e9nom\u00e8nes physiques et actes communicatifs.<\/p>\n<p>La signification naturelle se caract\u00e9rise par une relation de corr\u00e9lation empirique, factuelle et nomologique entre un indice et un \u00e9tat de fait. Le mod\u00e8le paradigmatique fourni par Grice est incarn\u00e9 par l&rsquo;assertion : \u00ab Ces taches signifient la rougeole \u00bb (<em>Those spots mean measles<\/em>). Dans un tel cas, le rapport entre le signal physique (les \u00e9ruptions cutan\u00e9es) et le signifi\u00e9 (l&rsquo;infection virale sous-jacente) rel\u00e8ve d&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 objective dict\u00e9e par les lois causales de la nature et de la physiologie. L&rsquo;observateur d\u00e9duit la pr\u00e9sence de la maladie \u00e0 partir de l&rsquo;apparition des taches, sans qu&rsquo;aucun acte de volition, de conscience ou d&rsquo;agentivit\u00e9 n&rsquo;intervienne dans la production de ce lien. L&rsquo;indice naturel est un sympt\u00f4me ou une cons\u00e9quence physique non m\u00e9diatis\u00e9e par un esprit \u00e9metteur intentionnel.<\/p>\n<p>Une propri\u00e9t\u00e9 logique essentielle mise en \u00e9vidence par Grice pour identifier la signification naturelle est sa factivit\u00e9 stricte. L&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00ab Ces taches signifient la rougeole \u00bb implique logiquement que l&rsquo;individu concern\u00e9 a effectivement contract\u00e9 la rougeole. Il serait s\u00e9mantiquement contradictoire ou absurde d&rsquo;affirmer : \u00ab Ces taches signifient la rougeole, mais en v\u00e9rit\u00e9 le patient n&rsquo;a pas la rougeole \u00bb. En l&rsquo;absence de la maladie, les taches en question ne signifiaient tout simplement pas la rougeole ; elles constituaient une mauvaise piste interpr\u00e9tative de la part de l&rsquo;observateur. De surcro\u00eet, le signal naturel est intrins\u00e8quement incapable de tromperie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e : un nuage sombre qui s&rsquo;accumule dans le ciel ne cherche pas \u00e0 mystifier un observateur lorsqu&rsquo;il se dissipe sans donner lieu \u00e0 une averse ; il ob\u00e9it purement aux lois de la dynamique thermodynamique et atmosph\u00e9rique.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;\u00e9mergence de la signification non-naturelle (Meaning-NN)<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9 de cette causalit\u00e9 physique s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve la signification non-naturelle (<em>meaning-NN<\/em>), le territoire exclusif du langage conventionnel, des symboles d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s et des actes de communication humaine. Pour illustrer cette modalit\u00e9, Grice convoque l&rsquo;exemple c\u00e9l\u00e8bre suivant : \u00ab Ces trois coups de cloche signifient que le bus est complet \u00bb (<em>Those three rings of the bell mean that the bus is full<\/em>). Dans ce sc\u00e9nario, la relation entre le signal acoustique (les trois coups de sonnerie \u00e9mis par le receveur ou le conducteur) et la proposition v\u00e9hicul\u00e9e (l&rsquo;absence de places vacantes) ne proc\u00e8de d&rsquo;aucune loi naturelle ou physiologique. Le lien est enti\u00e8rement conventionnel, r\u00e9vocable, institu\u00e9 par un accord explicite ou tacite entre agents rationnels.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re caract\u00e9ristique structurelle de la signification non-naturelle est sa non-factivit\u00e9 ontologique. Contrairement au cas de la rougeole, il est parfaitement coh\u00e9rent d&rsquo;\u00e9noncer : \u00ab Les trois coups de cloche signifiaient que le bus \u00e9tait plein, mais en r\u00e9alit\u00e9 le receveur s&rsquo;est tromp\u00e9, il restait des si\u00e8ges disponibles au fond \u00bb. La signification de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 ou du geste demeure intacte, intelligible et valide sur le plan s\u00e9miotique, ind\u00e9pendamment de la conformit\u00e9 du message avec la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle objective. Le signal non-naturel ouvre l&rsquo;espace de la falsification, de l&rsquo;erreur empirique et, surtout, de la tromperie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, du mensonge et de la manipulation symbolique, dimensions impensables dans le registre de la simple causalit\u00e9 physique.<\/p>\n<p>De plus, l&rsquo;arbitraire et la substituabilit\u00e9 conventionnelle dominent la signification non-naturelle. Les trois coups de cloche auraient tout aussi bien pu stipuler, selon une convention diff\u00e9rente, l&rsquo;obligation d&rsquo;\u00e9vacuer imm\u00e9diatement le v\u00e9hicule ou l&rsquo;imminence d&rsquo;un contr\u00f4le de titres de transport. La condition fondamentale qui fait exister la signification non-naturelle n&rsquo;est pas le signal en tant que tel, mais la reconnaissance par le destinataire de l&rsquo;intention communicative de l&rsquo;\u00e9metteur. C&rsquo;est l&rsquo;identification de cette vis\u00e9e r\u00e9flexive &mdash; l&rsquo;\u00e9metteur a fait retentir la cloche dans le but expr\u00e8s que les usagers comprennent qu&rsquo;il voulait leur communiquer la saturation du bus &mdash; qui d\u00e9clenche et soutient l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9change symbolique.<\/p>\n<h3>3.3 Implications s\u00e9mantiques et psychologiques de la dualit\u00e9<\/h3>\n<p>La distinction \u00e9tablie par Grice entre signification naturelle et signification non-naturelle op\u00e8re une d\u00e9marcation ontologique cruciale entre la simple causalit\u00e9 environnementale et la communication intersubjective authentique. Cette dualit\u00e9 met en lumi\u00e8re le saut qualitatif qui s\u00e9pare la simple d\u00e9tection d&rsquo;indices mat\u00e9riels par un organisme biologique et l&rsquo;engagement coop\u00e9ratif dans un \u00e9change de significations entre agents dou\u00e9s de conscience r\u00e9flexive. Dans le premier cas, l&rsquo;animal ou l&rsquo;\u00eatre humain traite des stimuli selon des sch\u00e9mas d&rsquo;inf\u00e9rence conditionn\u00e9e ; dans le second cas, il s&rsquo;adonne \u00e0 un d\u00e9chiffrement sophistiqu\u00e9 de l&rsquo;esprit d&rsquo;un alter ego.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, cette partition \u00e9claire la transition \u00e9volutive et d\u00e9veloppementale vers la lecture d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;esprit chez autrui. La signification non-naturelle exige une architecture cognitive capable de d\u00e9coupler le signal perceptuel de son environnement imm\u00e9diat pour se focaliser sur l&rsquo;\u00e9tat mental invisible de l&rsquo;\u00e9metteur. Le signe non-naturel ne renvoie pas directement \u00e0 un fait physique, mais \u00e0 une repr\u00e9sentation mentale du locuteur qu&rsquo;il souhaite faire partager \u00e0 son auditeur. Cela pr\u00e9suppose une posture interpr\u00e9tative sp\u00e9cifique, d\u00e9sign\u00e9e par Daniel Dennett sous le terme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intentionality\/\">posture intentionnelle<\/a>, o\u00f9 le comportement d&rsquo;autrui est expliqu\u00e9 et anticip\u00e9 \u00e0 travers la m\u00e9diation de croyances et de d\u00e9sirs.<\/p>\n<p>Toutefois, la rigidit\u00e9 de cette dichotomie n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter des controverses f\u00e9condes dans les sciences du vivant et l&rsquo;\u00e9thologie contemporaine. Les sp\u00e9cialistes de la communication animale, \u00e0 l&rsquo;instar de Robert Seyfarth et Dorothy Cheney \u00e9tudiant les cris d&rsquo;alarme diff\u00e9rentiels des singes vervets, ont soulign\u00e9 l&rsquo;existence de signaux hybrides. Le cri d&rsquo;alarme signalant l&rsquo;approche d&rsquo;un l\u00e9opard ou d&rsquo;un aigle martial rel\u00e8ve-t-il d&rsquo;une signification naturelle pure (une r\u00e9ponse vocale r\u00e9flexe face au danger) ou s&rsquo;approche-t-il d&rsquo;une signification non-naturelle, dans la mesure o\u00f9 les cong\u00e9n\u00e8res modulent leurs r\u00e9actions et o\u00f9 l&rsquo;\u00e9metteur adapte ses cris en fonction de l&rsquo;audience pr\u00e9sente ? Bien que ces zones fronti\u00e8res continuent d&rsquo;alimenter les d\u00e9bats de la bios\u00e9mantique (notamment chez Ruth Millikan), la clarification conceptuelle initiale de Grice demeure l&rsquo;\u00e9talon th\u00e9orique indispensable pour conceptualiser l&rsquo;\u00e9mergence des conventions linguistiques au-dessus du substrat physique du monde naturel.<\/p>\n<h2>4. La th\u00e9orie de la signification du locuteur (Speaker&rsquo;s Meaning) et l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;analyse r\u00e9cursive des intentions communicatives<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur du dispositif th\u00e9orique inaugur\u00e9 dans l&rsquo;article \u00ab Meaning \u00bb (1957) et d\u00e9velopp\u00e9 dans des essais ult\u00e9rieurs comme \u00ab Utterer&rsquo;s Meaning and Intentions \u00bb (1969), se trouve la tentative monumentale de Grice de d\u00e9finir le concept de signification en des termes rigoureusement psychologiques et non s\u00e9mantiques. L&rsquo;ambition de Grice est r\u00e9ductive au sens noble du terme : il entend r\u00e9duire la notion philosophique de signification (<em>meaning<\/em>) \u00e0 des configurations d&rsquo;intentions communicatives complexes et r\u00e9ciproques, \u00e9vitant ainsi de faire du sens une entit\u00e9 platonicienne ou une propri\u00e9t\u00e9 mystique du langage.<\/p>\n<p>Pour Grice, la formule fondamentale de la signification de l&rsquo;\u00e9metteur (<em>speaker&rsquo;s meaning<\/em>, ou <em>utterer&rsquo;s meaning<\/em>) s&rsquo;articule autour d&rsquo;une d\u00e9finition ternaire r\u00e9cursive. Un locuteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"U\">$U$<\/span> (<em>Utterer<\/em>) signifie quelque chose de non-naturel par une \u00e9mission ou un geste <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x\">$x$<\/span> \u00e0 l&rsquo;intention d&rsquo;un destinataire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> (<em>Audience<\/em>) si et seulement si <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"U\">$U$<\/span> a accompli <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x\">$x$<\/span> avec :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;intention primaire :<\/strong> que son acte <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"x\">$x$<\/span> produise chez le destinataire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> une r\u00e9ponse sp\u00e9cifique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r\">$r$<\/span> (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de former une croyance d\u00e9termin\u00e9e, dans le cas d&rsquo;une assertion, ou d&rsquo;accomplir une action, dans le cas d&rsquo;un ordre) ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intention secondaire :<\/strong> que le destinataire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> reconnaisse pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;intention primaire qui anime le locuteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"U\">$U$<\/span> ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intention tertiaire (r\u00e9flexive) :<\/strong> que la reconnaissance par le destinataire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> de cette intention primaire fonctionne au moins en partie comme la raison justificative ou la motivation d\u00e9terminante guidant l&rsquo;adoption de la r\u00e9ponse <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"r\">$r$<\/span>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette clause de r\u00e9flexivit\u00e9 intentionnelle est la signature du g\u00e9nie gric\u00e9en. Il ne suffit pas d&rsquo;induire une croyance chez autrui pour \u00eatre dans le registre de la communication linguistique au sens strict : si un criminel laisse d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le mouchoir d&rsquo;un innocent sur la sc\u00e8ne d&rsquo;un m\u00e9fait pour que la police soup\u00e7onne ce dernier, il a bien l&rsquo;intention de susciter une fausse croyance chez les enqu\u00eateurs, mais il ne communique rien \u00e0 proprement parler, car il cache pr\u00e9cis\u00e9ment son intention d&rsquo;induire cette croyance. Pour qu&rsquo;il y ait signification non-naturelle, il est imp\u00e9ratif que l&rsquo;effet recherch\u00e9 chez l&rsquo;interlocuteur soit obtenu \u00e0 d\u00e9couvert, gr\u00e2ce \u00e0 la transparence d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;intention elle-m\u00eame. La communication est un acte de persuasion rationnelle dont la r\u00e9ussite d\u00e9pend de la mise en visibilit\u00e9 partag\u00e9e des fins de l&rsquo;\u00e9nonciateur.<\/p>\n<h3>4.2 D\u00e9passer le s\u00e9mantisme pur par la psychologie cognitive de l&rsquo;\u00e9metteur<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d\u00e9cisif de cette d\u00e9finition de la signification du locuteur r\u00e9side dans la primaut\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 la volont\u00e9 communicative sur la valeur litt\u00e9rale pr\u00e9\u00e9tablie des termes linguistiques. Traditionnellement, on consid\u00e9rait qu&rsquo;un mot signifiait intrins\u00e8quement ce que le dictionnaire consacre, et que le locuteur ne faisait qu&rsquo;exploiter ce sens fig\u00e9. Grice inverse radicalement cette pr\u00e9s\u00e9ance ontologique : les phrases et les mots n&rsquo;ont de signification conventionnelle que parce que des g\u00e9n\u00e9rations de locuteurs humains ont continuellement employ\u00e9 ces m\u00eames sons ou marques avec l&rsquo;intention r\u00e9cursive r\u00e9it\u00e9r\u00e9e de communiquer des contenus mentaux pr\u00e9cis. La signification de la phrase (<em>sentence meaning<\/em>) n&rsquo;est que la cristallisation historique et conventionnelle d&rsquo;habitudes d&rsquo;\u00e9nonciation fond\u00e9es sur la signification du locuteur (<em>speaker&rsquo;s meaning<\/em>).<\/p>\n<p>Cette r\u00e9duction intentionnaliste pose toutefois un redoutable d\u00e9fi philosophique : le probl\u00e8me de la r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini ou de la circularit\u00e9 des intentions r\u00e9flexives. Comme l&rsquo;a soulign\u00e9 le philosophe Stephen Schiffer dans son ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>Meaning<\/em> (1972), si le locuteur doit avoir l&rsquo;intention que l&rsquo;auditeur reconnaisse son intention de lui faire reconna\u00eetre son intention, on risque une prolif\u00e9ration incontr\u00f4l\u00e9e de m\u00e9ta-niveaux cognitifs que l&rsquo;esprit humain serait incapable de traiter en temps r\u00e9el. Grice r\u00e9pond \u00e0 cette difficult\u00e9 en mod\u00e9lisant la conscience communicative non pas comme une hi\u00e9rarchie illimit\u00e9e de calculs discrets, mais comme un \u00e9tat de savoir partag\u00e9 (<em>mutual knowledge<\/em> ou <em>common ground<\/em>), o\u00f9 les intentions communicatives sont imm\u00e9diatement et mutuellement manifestes pour les partenaires de l&rsquo;interaction.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, cette analyse relie directement la th\u00e9orie du sens aux concepts de la psychologie cognitive naissante, en particulier la notion d&rsquo;attitude propositionnelle et de m\u00e9tarepr\u00e9sentation. L&rsquo;\u00eatre humain se r\u00e9v\u00e8le capable d&rsquo;ench\u00e2sser des repr\u00e9sentations de repr\u00e9sentations (\u00ab <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"U\">$U$<\/span> sait que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> sait que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"U\">$U$<\/span> veut que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> croie que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> \u00bb). Grice pose ainsi les jalons analytiques de la m\u00e9tacognition sociale, d\u00e9montrant que la ma\u00eetrise du langage verbal n&rsquo;est pas un apprentissage isol\u00e9 de syntaxe combinatoire, mais la manifestation la plus \u00e9clatante de la capacit\u00e9 humaine universelle \u00e0 lire et coordonner les esprits au sein d&rsquo;un univers symbolique partag\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 Limites de l&rsquo;intentionnalisme pur et contre-exemples classiques<\/h3>\n<p>Bien que d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance conceptuelle ind\u00e9niable, le mod\u00e8le intentionnaliste pur de Grice s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 des objections substantielles de la part de ses pairs au sein de la philosophie analytique. L&rsquo;une des critiques les plus c\u00e9l\u00e8bres provient de son ancien collaborateur P.F. Strawson, puis de John Searle dans son ma\u00eetre-ouvrage <em>Speech Acts<\/em> (1969). Searle a forg\u00e9 un contre-exemple canonique rest\u00e9 dans les annales : supposons qu&rsquo;un soldat am\u00e9ricain captur\u00e9 par des troupes italiennes durant la Seconde Guerre mondiale souhaite faire croire \u00e0 ses ge\u00f4liers qu&rsquo;il est un officier allemand pour \u00eatre trait\u00e9 avec d\u00e9f\u00e9rence. Ne ma\u00eetrisant que tr\u00e8s imparfaitement la langue de Goethe, il r\u00e9cite la seule phrase allemande qu&rsquo;il a m\u00e9moris\u00e9e d&rsquo;un po\u00e8me lyrique : <em>\u00ab Kennst du das Land, wo die Zitronen bl\u00fchn? \u00bb<\/em> (\u00ab Connais-tu le pays o\u00f9 fleurissent les citronniers ? \u00bb).<\/p>\n<p>Dans ce sc\u00e9nario fictif, le soldat am\u00e9ricain agit avec l&rsquo;intention exacte prescrite par Grice : il prononce cette phrase dans le but que les Italiens forment la croyance qu&rsquo;il est un officier allemand, il entend que les Italiens reconnaissent cette intention derri\u00e8re son \u00e9nonc\u00e9, et il veut que cette reconnaissance motive leur conclusion. Pourtant, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence de toutes les conditions intentionnelles gric\u00e9ennes, nul ne dirait raisonnablement que la phrase allemande <em>\u00ab Kennst du das Land&#8230; \u00bb<\/em> signifie non-naturellement en elle-m\u00eame \u00ab Je suis un officier allemand \u00bb. Searle d\u00e9montre par l\u00e0 que l&rsquo;intention pure du locuteur ne peut s&rsquo;affranchir enti\u00e8rement des r\u00e8gles s\u00e9mantiques et des conventions linguistiques r\u00e9gissant la langue employ\u00e9e. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 communicative est contrainte par le code institutionnel du langage public.<\/p>\n<p>Une seconde limite concerne les pratiques linguistiques solitaires : les monologues int\u00e9rieurs, les journaux intimes r\u00e9dig\u00e9s sans perspective de publication, ou encore la pri\u00e8re solitaire. Comment appliquer le mod\u00e8le gric\u00e9en &mdash; ax\u00e9 sur la volont\u00e9 de produire une r\u00e9ponse \u00e9pist\u00e9mique chez un auditeur tiers &mdash; lorsqu&rsquo;un individu formule des pens\u00e9es linguistiques complexes pour lui-m\u00eame, sans aucun auditeur r\u00e9el dans son environnement imm\u00e9diat ? Ces objections ont contraint Grice \u00e0 affiner sa m\u00e9thodologie dans ses r\u00e9visions ult\u00e9rieures r\u00e9unies dans <em>Studies in the Way of Words<\/em> (1989). Il y pr\u00e9cise que la communication publique interpersonnelle constitue le cas paradigmatique originaire, et que le discours solitaire ou l&rsquo;usage institutionnalis\u00e9 ne sont que des instanciations d\u00e9riv\u00e9es ou int\u00e9rioris\u00e9es d&rsquo;une structure communicative fondamentalement sociale et dialogique.<\/p>\n<h2>5. Le Principe de Coop\u00e9ration : Fondements philosophiques et structure logique<\/h2>\n<h3>5.1 Formulation formelle du Principe de Coop\u00e9ration<\/h3>\n<p>L&rsquo;innovation la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus influente l\u00e9gu\u00e9e par Paul Grice \u00e0 la pens\u00e9e contemporaine est ind\u00e9niablement le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/implicature\/\">Principe de Coop\u00e9ration<\/a> (<em>Cooperative Principle<\/em>). Pr\u00e9sent\u00e9 lors de sa deuxi\u00e8me conf\u00e9rence William James en 1967, ce principe fournit le cadre normatif et descriptif permettant de comprendre comment les \u00eatres humains parviennent \u00e0 extraire des significations immens\u00e9ment riches \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9nonc\u00e9s linguistiques laconiques, incomplets ou superficiellement d\u00e9connect\u00e9s de la situation d&rsquo;\u00e9nonciation.<\/p>\n<p>Grice \u00e9nonce formellement ce principe r\u00e9gulateur supr\u00eame en ces termes devenus canoniques :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Que votre contribution conversationnelle corresponde \u00e0 ce qui est exig\u00e9 de vous, au stade o\u00f9 elle intervient, par le but ou la direction accept\u00e9s de l&rsquo;\u00e9change discursif dans lequel vous \u00eates engag\u00e9. \u00bb (<em>Make your conversational contribution such as is required, at the stage at which it occurs, by the accepted purpose or direction of the talk exchange in which you are engaged.<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette formulation met imm\u00e9diatement en lumi\u00e8re la nature dialogique et dynamique du langage. Une conversation n&rsquo;est pas une simple juxtaposition anarchique d&rsquo;actes de parole individuels, mais une action conjointe, coordonn\u00e9e et t\u00e9l\u00e9ologique, au sein de laquelle chaque partenaire accepte tacitement une orientation th\u00e9matique partag\u00e9e et un faisceau d&rsquo;attentes mutuelles.<\/p>\n<p>Le Principe de Coop\u00e9ration ne doit en aucun cas \u00eatre confondu avec un pr\u00e9cepte d&rsquo;\u00e9tiquette bourgeoise, une courtoisie mondaine ou une bienveillance psychologique accidentelle. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un postulat transcendantal d&rsquo;intelligibilit\u00e9 : la pr\u00e9somption r\u00e9ciproque et inalt\u00e9rable de rationalit\u00e9 qui unit les protagonistes de l&rsquo;interaction. Lorsque nous engageons un dialogue avec autrui, nous faisons le pari cognitif fondamental que notre interlocuteur agit rationnellement et qu&rsquo;il structure ses interventions verbales de mani\u00e8re \u00e0 ce que l&rsquo;\u00e9change progresse vers son objectif commun &mdash; qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une recherche d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e de la v\u00e9rit\u00e9, de la coordination d&rsquo;un plan d&rsquo;action conjoint, ou m\u00eame de la n\u00e9gociation vigoureuse d&rsquo;un d\u00e9saccord philosophique ou commercial.<\/p>\n<h3>5.2 La rationalit\u00e9 communicationnelle chez Grice<\/h3>\n<p>Un aspect m\u00e9thodologique trop souvent minor\u00e9 par les commentateurs purement linguistes de Grice est que le langage n&rsquo;est, pour lui, qu&rsquo;un sous-ensemble sp\u00e9cifique d&rsquo;une vaste classe g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;actions humaines rationnelles guid\u00e9es par des fins. L&rsquo;\u00e9change verbal n&rsquo;a pas de privil\u00e8ge ontologique absolu : il ob\u00e9it aux m\u00eames principes architectoniques que n&rsquo;importe quelle autre entreprise pratique de collaboration collective. Pour prouver la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 de son mod\u00e8le, Grice propose une s\u00e9rie de parall\u00e8les analogiques tir\u00e9s de la vie pratique mat\u00e9rielle, illustrant avec une clart\u00e9 remarquable comment le principe de coop\u00e9ration structure les actions humaines coordonn\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La confection culinaire :<\/strong> Si deux individus collaborent \u00e0 la pr\u00e9paration d&rsquo;un g\u00e2teau et que l&rsquo;un d&rsquo;eux tend la main pour demander du sucre \u00e0 un moment pr\u00e9cis de la recette, le principe de coop\u00e9ration veut que le partenaire ne lui tende pas du sel ou une louche d&rsquo;huile, mais lui fournisse l&rsquo;ingr\u00e9dient ad\u00e9quat, en quantit\u00e9 utile, ni insuffisante ni disproportionn\u00e9e.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9paration m\u00e9canique :<\/strong> Si un m\u00e9canicien est pench\u00e9 sous le ch\u00e2ssis d&rsquo;une automobile et sollicite l&rsquo;assistance d&rsquo;un apprenti en demandant une cl\u00e9 \u00e0 molette de douze millim\u00e8tres, le partenaire rationnel ne lui transmettra ni une paire de ciseaux, ni un assortiment chaotique de cinquante outils inutiles au stade actuel de l&rsquo;intervention.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces analogies mettent en relief une distinction philosophique capitale entre la coop\u00e9ration conversationnelle au sens gric\u00e9en et un accord moral ou affectif substantiel. Deux adversaires engag\u00e9s dans un d\u00e9bat contradictoire acharn\u00e9, ou deux avocats s&rsquo;affrontant dans un tribunal, coop\u00e8rent pleinement au sens de Grice tant qu&rsquo;ils respectent les r\u00e8gles formelles de la dialectique argumentative, qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9coutent mutuellement et qu&rsquo;ils r\u00e9agissent de fa\u00e7on pertinente aux assertions de la partie adverse. La coop\u00e9ration gric\u00e9enne n&rsquo;est pas synonyme de concorde pacifique ou d&rsquo;altruisme moral ; elle repr\u00e9sente la condition logico-rationnelle minimale sans laquelle aucune controverse, aucune transmission d&rsquo;id\u00e9es et aucun d\u00e9saccord explicite ne pourraient simplement faire sens et se d\u00e9ployer dans le temps.<\/p>\n<h3>5.3 Universalisme et variations socioculturelles<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa formulation, le Principe de Coop\u00e9ration a soulev\u00e9 d&rsquo;ardents d\u00e9bats anthropologiques et sociolinguistiques quant \u00e0 son universalit\u00e9 pr\u00e9tendue. Grice a explicitement con\u00e7u ce principe comme un invariant de la cognition humaine, enracin\u00e9 dans la structure m\u00eame de la rationalit\u00e9 instrumentale universelle partag\u00e9e par toute cr\u00e9ature capable de d\u00e9lib\u00e9ration t\u00e9l\u00e9ologique. Quelle que soit la langue parl\u00e9e ou la latitude sous laquelle la parole prend corps, l&rsquo;\u00eatre humain optimise ses ressources cognitives et expressives pour rendre son action compr\u00e9hensible et efficace aupr\u00e8s de ses pairs.<\/p>\n<p>Cependant, des critiques issues de l&rsquo;anthropologie linguistique ont rapidement \u00e9merg\u00e9 pour contester cette pr\u00e9tention universaliste. L&rsquo;objection la plus retentissante est venue des travaux d&rsquo;Elinor Ochs Keenan (1976) portant sur les locuteurs malgaches de Madagascar. Keenan rapportait que, dans les communaut\u00e9s rurales malgaches, les membres de la soci\u00e9t\u00e9 retiennent d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;information nouvelle ou vitale au lieu de la communiquer librement, violant ainsi en apparence de fa\u00e7on syst\u00e9matique l&rsquo;imp\u00e9ratif de transmission informative optimale. L&rsquo;information y est per\u00e7ue comme un bien social rare et prestigieux, dont la divulgation h\u00e2tive peut en outre exposer l&rsquo;individu \u00e0 des responsabilit\u00e9s magiques ou communautaires p\u00e9rilleuses.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces donn\u00e9es de terrain, les d\u00e9fenseurs de Grice ont opportun\u00e9ment soulign\u00e9 une confusion th\u00e9orique fr\u00e9quente entre l&rsquo;invariant cognitif formel et les normes locales d&rsquo;interaction ou de politesse discursive. Le Principe de Coop\u00e9ration n&rsquo;impose pas d&rsquo;\u00eatre spontan\u00e9ment bavard ou de tout r\u00e9v\u00e9ler aveugl\u00e9ment ; il stipule que la contribution doit correspondre au but \u00ab accept\u00e9 \u00bb de la conversation. Si, dans une culture donn\u00e9e, le but social premier d&rsquo;un \u00e9change n&rsquo;est pas le transfert \u00e9pist\u00e9mique brut, mais la pr\u00e9servation scrupuleuse de la face d&rsquo;autrui ou la prudence rituelle, le calcul de la coop\u00e9ration s&rsquo;adaptera rigoureusement \u00e0 cette finalit\u00e9 sp\u00e9cifique. Les maximes conversationnelles fournissent une armature logique universelle, au sein de laquelle chaque culture et chaque contexte institutionnel param\u00e8trent leurs propres pond\u00e9rations axiologiques et leurs conventions de r\u00e9serve.<\/p>\n<h2>6. Les quatre maximes conversationnelles de Grice et leur dynamique<\/h2>\n<h3>6.1 La maxime de Quantit\u00e9 (Informativit\u00e9 optimale)<\/h3>\n<p>Afin de concr\u00e9tiser le fonctionnement op\u00e9rationnel du Principe de Coop\u00e9ration, Paul Grice d\u00e9rive de ce dernier quatre cat\u00e9gories de maximes conversationnelles sp\u00e9cifiques, faisant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e9cho &mdash; dans un clin d&rsquo;\u0153il philosophique assum\u00e9 &mdash; \u00e0 la table kantienne des cat\u00e9gories de l&rsquo;entendement pur : la Quantit\u00e9, la Qualit\u00e9, la Relation et la Mani\u00e8re. La premi\u00e8re de ces cat\u00e9gories, la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/implicature\/\">maxime de Quantit\u00e9<\/a>, r\u00e9git le calibrage informatif optimal de tout acte assertif.<\/p>\n<p>Elle se d\u00e9compose en deux sous-maximes compl\u00e9mentaires formul\u00e9es par Grice comme suit :<\/p>\n<ul>\n<li>1. \u00ab Que votre contribution soit aussi informative que n\u00e9cessaire (pour les objectifs actuels de l&rsquo;\u00e9change). \u00bb<\/li>\n<li>2. \u00ab Ne rendez pas votre contribution plus informative que n\u00e9cessaire. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette maxime interdit tout autant la sous-information paralysante que la sur-information distractive. Si une personne demande \u00e0 un passant dans la rue : \u00ab Auriez-vous l&rsquo;heure exacte ? \u00bb, et que le passant r\u00e9ponde simplement \u00ab Oui \u00bb, ce dernier viole grossi\u00e8rement la premi\u00e8re sous-maxime de Quantit\u00e9, bien que sa r\u00e9ponse soit s\u00e9mantiquement irr\u00e9prochable au plan logique strict. De m\u00eame, si \u00e0 la question \u00ab O\u00f9 se trouve la pharmacie la plus proche ? \u00bb, le passant commence par retracer l&rsquo;histoire urbanistique du quartier depuis le XVIIIe si\u00e8cle avant de d\u00e9signer l&rsquo;officine, il surcharge l&rsquo;auditeur d&rsquo;un bruit informationnel p\u00e9nalisant qui enfreint la seconde sous-maxime.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de la maxime de Quantit\u00e9 sur la th\u00e9orie de la signification est colossal, notamment \u00e0 travers la th\u00e9orisation des \u00e9chelles s\u00e9mantiques ou <em>\u00e9chelles de Horn<\/em> (\u00e9tudi\u00e9es par Laurence Horn). Soit l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 : \u00ab Certains \u00e9tudiants ont valid\u00e9 leurs examens \u00bb. D&rsquo;un point de vue logico-math\u00e9matique rigide, le quantificateur existentiel \u00ab certains \u00bb est parfaitement compatible avec l&rsquo;\u00e9tat de choses o\u00f9 \u00ab tous \u00bb les \u00e9tudiants ont valid\u00e9 l&rsquo;examen. Pourtant, dans le flux de la conversation ordinaire, l&rsquo;auditeur d\u00e9duit imm\u00e9diatement que l&rsquo;ensemble des \u00e9tudiants n&rsquo;a pas valid\u00e9 ses examens (\u00ab pas tous \u00bb). Cette d\u00e9duction pragmatique proc\u00e8de directement de la maxime de Quantit\u00e9 : si le locuteur disposait de la certitude que tous les \u00e9tudiants avaient r\u00e9ussi, l&rsquo;imp\u00e9ratif de fournir une information aussi compl\u00e8te que requis lui imposait d&#8217;employer le terme le plus fort de l&rsquo;\u00e9chelle s\u00e9mantique (\u00ab tous \u00bb). En choisissant un terme plus faible (\u00ab certains \u00bb), il g\u00e9n\u00e8re l&rsquo;implicature conversationnelle n\u00e9gative quant \u00e0 l&rsquo;invalidation du terme sup\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>6.2 La maxime de Qualit\u00e9 (V\u00e9racit\u00e9 et authenticit\u00e9)<\/h3>\n<p>Si la maxime de Quantit\u00e9 ajuste le volume de l&rsquo;information transmise, la maxime de Qualit\u00e9 constitue l&rsquo;ancrage fiduciaire absolu sans lequel l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me de communication s&rsquo;effondrerait instantan\u00e9ment. Grice \u00e9rige la Qualit\u00e9 en une m\u00e9ta-maxime r\u00e9gulatrice supr\u00eame : toutes les autres maximes ne prennent effet que sous la pr\u00e9somption absolue que la maxime de Qualit\u00e9 est respect\u00e9e par les participants.<\/p>\n<p>Elle s&rsquo;\u00e9nonce \u00e0 travers une consigne g\u00e9n\u00e9rale (\u00ab Que votre contribution soit v\u00e9ridique \u00bb) doubl\u00e9e de deux sous-maximes strictes :<\/p>\n<ul>\n<li>1. \u00ab N&rsquo;affirmez pas ce que vous croyez \u00eatre faux. \u00bb<\/li>\n<li>2. \u00ab N&rsquo;affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves suffisantes. \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>La premi\u00e8re exigence proscrit le mensonge conscient et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. La duplicit\u00e9 verbale ne constitue pas une simple infraction morale ; elle est un parasitisme \u00e9pist\u00e9mologique destructeur qui d\u00e9truit le contrat fiduciaire sous-tendant la coordination rationnelle. La seconde exigence sanctionne la n\u00e9gligence \u00e9pist\u00e9mique et l&rsquo;affirmation hasardeuse. Un locuteur ne doit pas pr\u00e9tendre \u00e0 la certitude assertorique lorsqu&rsquo;il ne dispose en v\u00e9rit\u00e9 que de vagues ou\u00ef-dire ou d&rsquo;hypoth\u00e8ses inv\u00e9rifi\u00e9es. S&rsquo;il d\u00e9clare \u00e0 son collaborateur \u00ab Le train partira imp\u00e9rativement \u00e0 14h15 du quai B \u00bb, il engage sa responsabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique ; s&rsquo;il n&rsquo;en sait rien et a hasard\u00e9 cette r\u00e9ponse au hasard, il viole la seconde sous-maxime de Qualit\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re par une co\u00efncidence miraculeuse que le train part effectivement \u00e0 cette heure et de ce quai pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Le statut de la maxime de Qualit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9difice gric\u00e9en est fondamentalement asym\u00e9trique par rapport aux trois autres. Alors qu&rsquo;une infraction \u00e0 la maxime de Quantit\u00e9, de Relation ou de Mani\u00e8re suscite des r\u00e9ajustements inf\u00e9rentiels instantan\u00e9s pour sauver la pertinence du discours, la violation dissimul\u00e9e de la Qualit\u00e9 constitue une d\u00e9faillance syst\u00e9mique radicale. L&rsquo;interlocuteur bern\u00e9 continue d&rsquo;interpr\u00e9ter le discours sous la fausse pr\u00e9somption de v\u00e9racit\u00e9, devenant ainsi la victime d&rsquo;une manipulation communicative. C&rsquo;est pourquoi la v\u00e9racit\u00e9 constitue la condition transcendantale de possibilit\u00e9 de l&rsquo;institution m\u00eame du t\u00e9moignage et de la transmission sociale des croyances.<\/p>\n<h3>6.3 La maxime de Relation (Pertinence contextuelle)<\/h3>\n<p>La maxime de Relation est formul\u00e9e par Paul Grice avec une concision lapidaire devenue l\u00e9gendaire dans la litt\u00e9rature philosophique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Soyez pertinent. \u00bb (<em>Be relevant.<\/em>)<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Derri\u00e8re cette formule d&rsquo;apparence minimale se dissimule une complexit\u00e9 analytique et cognitive monumentale, dont Grice lui-m\u00eame reconnaissait le caract\u00e8re vertigineux. Dans ses notes de 1967, il confessait que l&rsquo;analyse philosophique rigoureuse de la notion de pertinence &mdash; ce qui fait qu&rsquo;une proposition s&rsquo;articule logiquement et pratiquement au point courant o\u00f9 se trouve le dialogue &mdash; constituait l&rsquo;un des chantiers les plus ardus et inachev\u00e9s de sa th\u00e9orie.<\/p>\n<p>\u00catre pertinent signifie que chaque \u00e9nonc\u00e9 nouvellement introduit doit \u00e9tablir un pont cognitif coh\u00e9rent avec le cadre th\u00e9matique d\u00e9j\u00e0 stabilis\u00e9 de l&rsquo;\u00e9change ou avec les imp\u00e9ratifs pratiques de la situation partag\u00e9e. Supposons qu&rsquo;un individu A s&rsquo;exclame, en s&rsquo;apercevant que son r\u00e9servoir est vide sur une route de campagne : \u00ab Je suis en panne d&rsquo;essence ! \u00bb, et qu&rsquo;un passant B lui r\u00e9ponde : \u00ab Il y a un garage au coin de la rue \u00bb. Prise isol\u00e9ment au niveau de ses conditions de v\u00e9rit\u00e9 pures, la proposition de B n&rsquo;est qu&rsquo;un constat topologique ind\u00e9pendant de la panne de A. Pourtant, en vertu de la maxime de Relation, A d\u00e9duit imm\u00e9diatement que le garage en question est suppos\u00e9 ouvert et dispose de carburant disponible \u00e0 la vente.<\/p>\n<p>Si le passant B savait que le garage \u00e9tait d\u00e9finitivement abandonn\u00e9 ou ferm\u00e9 depuis trois ans, sa r\u00e9ponse violerait la maxime de Relation en induisant son interlocuteur en erreur par une proposition superficiellement v\u00e9ridique mais contextuellement non pertinente. L&rsquo;effort permanent fourni par l&rsquo;esprit humain pour relier contextuellement les propositions les unes aux autres est le moteur fondamental de la pragmatique. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;exploration approfondie de cette maxime unique de Relation qui servira de point de d\u00e9part, deux d\u00e9cennies plus tard, \u00e0 la reformulation radicale entreprise par Dan Sperber et Deirdre Wilson dans leur Th\u00e9orie de la Pertinence.<\/p>\n<h3>6.4 La maxime de Mani\u00e8re (Clart\u00e9 et modalit\u00e9 d&rsquo;expression)<\/h3>\n<p>Contrairement aux trois premi\u00e8res cat\u00e9gories de maximes (Quantit\u00e9, Qualit\u00e9, Relation), qui concernent exclusivement le contenu s\u00e9mantique de \u00ab ce qui est dit \u00bb, la quatri\u00e8me cat\u00e9gorie &mdash; la maxime de Mani\u00e8re &mdash; se distingue fondamentalement en portant sur la forme stylistique, syntaxique et rh\u00e9torique choisie pour transmettre ce contenu. Il ne s&rsquo;agit plus de d\u00e9terminer ce que l&rsquo;on doit dire, mais comment il convient de le dire au b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;auditeur.<\/p>\n<p>La consigne g\u00e9n\u00e9rale (\u00ab Soyez clair \u00bb, <em>Be perspicuous<\/em>) se ramifie en quatre pr\u00e9ceptes op\u00e9rationnels majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li>1. \u00ab \u00c9vitez l&rsquo;obscurit\u00e9 d&rsquo;expression. \u00bb<\/li>\n<li>2. \u00ab \u00c9vitez l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9. \u00bb<\/li>\n<li>3. \u00ab Soyez bref (\u00e9vitez la prolixit\u00e9 inutile). \u00bb<\/li>\n<li>4. \u00ab Soyez m\u00e9thodique (proc\u00e9dez avec ordre). \u00bb<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exigence de clart\u00e9 impose au locuteur d&rsquo;adapter son registre de vocabulaire \u00e0 l&rsquo;horizon cognitif pr\u00e9sum\u00e9 de son destinataire. L&rsquo;usage d&rsquo;un jargon \u00e9sot\u00e9rique ou d&rsquo;un vocabulaire hyper-sp\u00e9cialis\u00e9 face \u00e0 un profane constitue une faute pragmatique contre la Mani\u00e8re, entravant la fluidit\u00e9 de la compr\u00e9hension mutuelle. De m\u00eame, la proscription de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 non fonctionnelle enjoint de ne pas recourir \u00e0 des tournures syntaxiques \u00e9quivoques ou \u00e0 des doubles sens parasitaires qui forceraient l&rsquo;interlocuteur \u00e0 un travail inutile d&rsquo;\u00e9lucidation.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9cepte exigeant d&rsquo;\u00eatre m\u00e9thodique (\u00ab Proc\u00e9dez avec ordre \u00bb) rev\u00eat une importance s\u00e9mantique d\u00e9cisive, car il permet de r\u00e9soudre l&rsquo;un des puzzles classiques de la logique formelle. Consid\u00e9rons les deux phrases suivantes :<br \/>\n(1) <em>\u00ab Jean s&rsquo;est mari\u00e9 et il a eu un enfant. \u00bb<\/em><br \/>\n(2) <em>\u00ab Jean a eu un enfant et il s&rsquo;est mari\u00e9. \u00bb<\/em><br \/>\nDans le calcul propositionnel standard, le connecteur logique de conjonction (&and;) est rigoureusement commutatif (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P land Q \\equiv Q land P\">$P land Q \\equiv Q land P$<\/span>) : l&rsquo;inversion de l&rsquo;ordre des propositions ne modifie en rien leur valeur de v\u00e9rit\u00e9 commune. Pourtant, dans le langage naturel, la chronologie des \u00e9v\u00e9nements est intuitivement per\u00e7ue comme invers\u00e9e entre (1) et (2). Grice d\u00e9montre avec brio que le connecteur \u00ab et \u00bb conserve sa signification purement logique et sym\u00e9trique ; c&rsquo;est le pr\u00e9cepte pragmatique d&rsquo;ordonnancement s\u00e9quentiel de la Mani\u00e8re qui incite l&rsquo;auditeur \u00e0 inf\u00e9rer, par d\u00e9faut, que les actions ont \u00e9t\u00e9 accomplies dans l&rsquo;ordre chronologique exact de leur narration verbale.<\/p>\n<h2>7. La notion d&rsquo;implicature conversationnelle : Typologie et m\u00e9canismes d\u00e9ductifs<\/h2>\n<h3>7.1 D\u00e9finition de l&rsquo;implicature face au contenu explicite<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus durable et le plus universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de la philosophie de Paul Grice est l&rsquo;introduction du concept technique d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/implicature\/\">implicature<\/a> (n\u00e9ologisme forg\u00e9 par Grice lui-m\u00eame \u00e0 partir du verbe anglais <em>to implicate<\/em>, pour le distinguer des termes logiques consacr\u00e9s tels que l&rsquo;implication mat\u00e9rielle, l&rsquo;inf\u00e9rence ou l&rsquo;induction). L&rsquo;implicature d\u00e9signe l&rsquo;ensemble des informations, des nuances ou des th\u00e8ses qu&rsquo;un locuteur parvient \u00e0 faire comprendre \u00e0 son auditoire sans pour autant les expliciter formellement dans les mots prononc\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour clarifier ce m\u00e9canisme, Grice structure l&rsquo;architecture globale de la signification autour d&rsquo;une dichotomie devenue classique en linguistique contemporaine : la s\u00e9paration \u00e9tanche entre <strong>\u00ab ce qui est dit \u00bb<\/strong> (<em>what is said<\/em>) et <strong>\u00ab ce qui est implicat\u00e9 \u00bb<\/strong> (<em>what is implicated<\/em>). \u00ab Ce qui est dit \u00bb renvoie au contenu propositionnel explicite de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9, d\u00e9termin\u00e9 par les conditions de v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9mantiques, la r\u00e9solution des ambigu\u00eft\u00e9s lexicales et l&rsquo;assignation r\u00e9f\u00e9rentielle contextuelle des termes d\u00e9ictiques ou indexicaux (tels que \u00ab je \u00bb, \u00ab ici \u00bb, \u00ab maintenant \u00bb, \u00ab il \u00bb). C&rsquo;est le noyau dur s\u00e9mantique, soumis \u00e0 l&rsquo;\u00e9valuation du vrai et du faux selon les canons de la logique propositionnelle.<\/p>\n<p>En regard, \u00ab ce qui est implicat\u00e9 \u00bb correspond \u00e0 la couche suppl\u00e9mentaire de signification g\u00e9n\u00e9r\u00e9e pragmatiquement lors de l&rsquo;\u00e9nonciation. Un aspect fondamental de cette dissociation r\u00e9side dans l&rsquo;ind\u00e9pendance fonctionnelle des conditions de v\u00e9rit\u00e9. La proposition implicat\u00e9e n&rsquo;affecte en rien la v\u00e9rit\u00e9 ou la fausset\u00e9 de \u00ab ce qui est dit \u00bb. Si un critique litt\u00e9raire \u00e9crit dans un compte-rendu : \u00ab Le nouveau roman de l&rsquo;auteur X comporte une tr\u00e8s jolie couverture et a \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9 sur du papier de grande qualit\u00e9 \u00bb, ce qui est formellement dit est rigoureusement vrai (le livre a bien une belle reliure et un beau papier). Cependant, ce qui est implicat\u00e9 &mdash; \u00e0 savoir que le texte lui-m\u00eame est esth\u00e9tiquement indigent et vide de talent &mdash; d\u00e9coule d&rsquo;un calcul inf\u00e9rentiel autonome, d\u00e9clench\u00e9 par l&rsquo;auditeur pour r\u00e9tablir la rationalit\u00e9 globale d&rsquo;un \u00e9loge aussi s\u00e9lectivement d\u00e9risoire.<\/p>\n<h3>7.2 Implicatures conventionnelles vs Implicatures conversationnelles<\/h3>\n<p>Dans sa taxonomie minutieuse des ph\u00e9nom\u00e8nes inf\u00e9rentiels, Paul Grice scinde le domaine des implicatures en deux cat\u00e9gories radicalement dissemblables par leur nature et leurs propri\u00e9t\u00e9s formelles : les implicatures conventionnelles et les implicatures conversationnelles.<\/p>\n<p>Les <strong>implicatures conventionnelles<\/strong> d\u00e9pendent de mani\u00e8re intrins\u00e8que et irr\u00e9ductible de la signification linguistique lexicale de certains termes ou morph\u00e8mes sp\u00e9cifiques ins\u00e9r\u00e9s dans la phrase. Grice en fournit un exemple imp\u00e9rissable : \u00ab C&rsquo;est un Anglais ; il est donc courageux \u00bb (<em>He is an Englishman; he is, therefore, brave<\/em>). Sur le plan s\u00e9mantique v\u00e9riconditionnel strict, cette phrase n&rsquo;affirme que deux faits ind\u00e9pendants : (a) le sujet est anglais, et (b) le sujet est courageux. Si l&rsquo;individu en question est effectivement anglais et courageux, la phrase est s\u00e9mantiquement vraie. Toutefois, la pr\u00e9sence de la particule de transition \u00ab donc \u00bb (<em>therefore<\/em>), ou d&rsquo;un connecteur discursif comme \u00ab mais \u00bb (<em>but<\/em>), greffe conventionnellement une id\u00e9e suppl\u00e9mentaire : celle d&rsquo;une relation causale ou d&rsquo;un contraste logique attendu entre ces deux propri\u00e9t\u00e9s. Les implicatures conventionnelles ont la particularit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre non-calculables (leur sens est imm\u00e9diatement fix\u00e9 par le dictionnaire), non-annulables sans contradiction interne imm\u00e9diate, mais d\u00e9tachables (on peut exprimer exactement les m\u00eames conditions de v\u00e9rit\u00e9 sans g\u00e9n\u00e9rer l&rsquo;implicature, simplement en substituant \u00ab donc \u00bb par \u00ab et \u00bb).<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;oppos\u00e9, les <strong>implicatures conversationnelles<\/strong> ne sont attach\u00e9es \u00e0 aucun morph\u00e8me lexical particulier ; elles naissent exclusivement de la confrontation dynamique entre le contenu dit, les exigences du contexte d&rsquo;\u00e9nonciation et l&rsquo;application des maximes conversationnelles. Grice isole trois crit\u00e8res logiques d\u00e9cisifs pour caract\u00e9riser de mani\u00e8re discriminante les implicatures conversationnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La calculabilit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;auditeur doit \u00eatre capable de reconstituer logiquement, par un raisonnement inf\u00e9rentiel abductif, le cheminement par lequel l&rsquo;\u00e9nonciation d&rsquo;un contenu explicite aboutit \u00e0 la d\u00e9duction de l&rsquo;implicature.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;annulabilit\u00e9 (ou r\u00e9vocabilit\u00e9) :<\/strong> Le locuteur a la facult\u00e9 d&rsquo;annuler explicitement l&rsquo;implicature g\u00e9n\u00e9r\u00e9e sans encourir de contradiction logique s\u00e9mantique (ex. \u00ab Certains \u00e9tudiants ont r\u00e9ussi, et en r\u00e9alit\u00e9 ils ont absolument tous r\u00e9ussi \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La non-d\u00e9tachabilit\u00e9 :<\/strong> L&rsquo;implicature subsiste g\u00e9n\u00e9ralement si l&rsquo;on remplace les termes de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 par des synonymes exacts au sein du m\u00eame contexte, prouvant qu&rsquo;elle est index\u00e9e sur le contenu notionnel et non sur l&rsquo;habillage phonologique superficiel du terme.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.3 Implicatures g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es vs Implicatures particularis\u00e9es<\/h3>\n<p>Au sein m\u00eame de la vaste famille des implicatures conversationnelles, Paul Grice op\u00e8re une ult\u00e9rieure partition typologique essentielle, distinguant les implicatures conversationnelles particularis\u00e9es des implicatures conversationnelles g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es, une diff\u00e9renciation qui constituera la matrice de tous les d\u00e9veloppements n\u00e9o-gric\u00e9ens ult\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Les <strong>implicatures conversationnelles particularis\u00e9es<\/strong> exigent, pour \u00eatre d\u00e9duites par l&rsquo;interlocuteur, la mobilisation d&rsquo;un ensemble de connaissances empiriques hautement sp\u00e9cifiques et exclusives au contexte situationnel imm\u00e9diat. L&rsquo;exemple embl\u00e9matique est celui d&rsquo;une invitation mondaine : A demande \u00e0 B \u00ab Viens-tu \u00e0 la f\u00eate ce soir ? \u00bb, et B r\u00e9pond \u00ab J&rsquo;ai un examen m\u00e9dical complexe demain \u00e0 sept heures du matin \u00bb. L&rsquo;affirmation de B n&rsquo;est pas un refus litt\u00e9ral direct ; elle ne g\u00e9n\u00e8re l&rsquo;implicature \u00ab Non, je ne peux pas assister \u00e0 la f\u00eate \u00bb qu&rsquo;en raison de pr\u00e9misses contextuelles particuli\u00e8res (les f\u00eates nocturnes s&rsquo;\u00e9tendent tard dans la nuit, un examen de sant\u00e9 matinal exige repos et sobri\u00e9t\u00e9, etc.). Dans un autre univers contextuel (par exemple, si la f\u00eate se d\u00e9roulait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;h\u00f4pital \u00e0 six heures du matin), l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 pourrait g\u00e9n\u00e9rer une inf\u00e9rence radicalement diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, les <strong>implicatures conversationnelles g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es<\/strong> (ICG) se d\u00e9clenchent de mani\u00e8re quasi automatique et par d\u00e9faut, sans n\u00e9cessiter la m\u00e9diation d&rsquo;un contexte d&rsquo;arri\u00e8re-plan exceptionnel. L&#8217;emploi d&rsquo;une certaine tournure syntaxique ou d&rsquo;une unit\u00e9 lexicale d\u00e9termin\u00e9e suffit \u00e0 projeter l&rsquo;inf\u00e9rence dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;auditoire sous r\u00e9serve d&rsquo;un contexte neutre. Le mod\u00e8le classique r\u00e9side dans l&#8217;emploi des articles ind\u00e9finis : si quelqu&rsquo;un affirme \u00ab Paul est entr\u00e9 dans une maison hier soir \u00bb, l&rsquo;utilisation de l&rsquo;article ind\u00e9fini \u00ab une maison \u00bb &mdash; au lieu de l&rsquo;adjectif possessif \u00ab sa maison \u00bb &mdash; d\u00e9clenche par d\u00e9faut l&rsquo;implicature conversationnelle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e selon laquelle la demeure en question n&rsquo;appartenait pas \u00e0 Paul lui-m\u00eame. Si la maison avait \u00e9t\u00e9 la sienne, le devoir de pr\u00e9cision prescriptive de la maxime de Quantit\u00e9 aurait impos\u00e9 d&rsquo;\u00e9noncer \u00ab sa maison \u00bb. Ces inf\u00e9rences routinis\u00e9es par d\u00e9faut constituent l&rsquo;armature invisible de notre interpr\u00e9tation quotidienne du flux discursif.<\/p>\n<h2>8. Transgression, exploitation et conflit des maximes dans l&rsquo;interaction<\/h2>\n<h3>8.1 Typologie des attitudes des locuteurs envers les maximes<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;adopter une posture d&rsquo;id\u00e9alisme na\u00eff qui imaginerait les \u00eatres humains comme des automates vertueux observant toujours docilement les pr\u00e9ceptes de la communication rationnelle, Paul Grice con\u00e7oit son syst\u00e8me avec une flexibilit\u00e9 remarquable. Il s&rsquo;int\u00e9resse avec une acuit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 ce qui se produit lorsque le flux normatif de la conversation est perturb\u00e9, identifiant quatre attitudes distinctes et structurellement divergentes qu&rsquo;un sujet parlant peut adopter face aux maximes conversationnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le respect silencieux et transparent (<em>observing<\/em>) :<\/strong> Le cas ordinaire et id\u00e9al o\u00f9 le locuteur se conforme rigoureusement et sans \u00e9clat aux quatre maximes, d\u00e9livrant un propos v\u00e9ridique, informatif, pertinent et limpide sans cr\u00e9er de friction interpr\u00e9tative.<\/li>\n<li><strong>La violation discr\u00e8te et dissimul\u00e9e (<em>violating<\/em>) :<\/strong> Le locuteur choisit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de violer une maxime, principalement celle de Qualit\u00e9, tout en masquant cette infraction \u00e0 l&rsquo;auditeur. C&rsquo;est le domaine du mensonge pernicieux, de la dissimulation d&rsquo;indices probants ou de la r\u00e9tention strat\u00e9gique d&rsquo;information. Le menteur esp\u00e8re pr\u00e9cis\u00e9ment que sa victime continuera de croire que le Principe de Coop\u00e9ration est respect\u00e9 pour que sa fraude s\u00e9miotique op\u00e8re avec succ\u00e8s.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9brayage ou refus explicite de coop\u00e9rer (<em>opting out<\/em>) :<\/strong> Le locuteur indique ouvertement \u00e0 son partenaire qu&rsquo;il ne peut ou ne veut pas se plier aux exigences de la conversation. Des formules telles que \u00ab Je ne peux pas vous en dire plus \u00bb, \u00ab Mes l\u00e8vres sont scell\u00e9es \u00bb, ou le classique \u00ab Sans commentaire \u00bb des conf\u00e9rences de presse diplomatiques manifestent une sortie formelle et d\u00e9clar\u00e9e du jeu coop\u00e9ratif, d\u00e9samor\u00e7ant toute g\u00e9n\u00e9ration fallacieuse d&rsquo;implicatures.<\/li>\n<li><strong>Le conflit de devoirs discursifs (<em>clash<\/em>) :<\/strong> Le locuteur se trouve pris dans une tension irr\u00e9conciliable entre deux maximes concurrentes. L&rsquo;exemple type survient entre la Quantit\u00e9 et la Qualit\u00e9 : si un automobiliste demande \u00ab O\u00f9 habite Paul ? \u00bb, et que son ami r\u00e9ponde \u00ab Quelque part dans le sud de la France \u00bb, le locuteur ne fournit pas l&rsquo;information optimale requise (violation de la Quantit\u00e9), mais il le fait pour ne pas enfreindre la maxime de Qualit\u00e9 qui lui proscrit d&rsquo;affirmer une adresse exacte dont il n&rsquo;a aucune preuve certaine. L&rsquo;auditeur en d\u00e9duit imm\u00e9diatement que le locuteur ignore la ville pr\u00e9cise de r\u00e9sidence de Paul.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.2 L&rsquo;exploitation des maximes et la gen\u00e8se des figures de style<\/h3>\n<p>L&rsquo;attitude la plus fascinante th\u00e9oris\u00e9e par Paul Grice, celle qui d\u00e9montre la f\u00e9condit\u00e9 po\u00e9tique et rh\u00e9torique de son syst\u00e8me, est ce qu&rsquo;il nomme la transgression ostentatoire ou l&rsquo;<strong>exploitation<\/strong> d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;une maxime (<em>flouting a maxim<\/em>). Dans cette situation, le locuteur viole de fa\u00e7on spectaculaire, \u00e9clatante, flagrante et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e une maxime conversationnelle, sous le regard \u00e9vident de son auditoire. Face \u00e0 cette infraction publique et manifeste, l&rsquo;auditeur se trouve confront\u00e9 \u00e0 une \u00e9nigme herm\u00e9neutique : il constate une rupture formelle d&rsquo;une r\u00e8gle discursive, mais refuse de croire que son interlocuteur a simplement sombr\u00e9 dans la folie ou a renonc\u00e9 \u00e0 toute rationalit\u00e9 communicative.<\/p>\n<p>Pour sauver l&rsquo;hypoth\u00e8se de second ordre selon laquelle le locuteur demeure fondamentalement coop\u00e9ratif au niveau sous-jacent, l&rsquo;auditeur est forc\u00e9 de chercher une signification seconde non litt\u00e9rale. C&rsquo;est dans ce d\u00e9calage volontaire que Grice ancre la gen\u00e8se cognitive des grandes figures de style traditionnelles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;ironie et le sarcasme :<\/strong> Violation flagrante de la premi\u00e8re sous-maxime de Qualit\u00e9 (\u00ab N&rsquo;affirmez pas ce que vous croyez \u00eatre faux \u00bb). Lorsqu&rsquo;un individu regarde par la fen\u00eatre un orage diluvien balayant le paysage et s&rsquo;exclame avec emphase \u00ab Quel temps absolument magnifique aujourd&rsquo;hui ! \u00bb, l&rsquo;absurdit\u00e9 factuelle patente de la proposition force l&rsquo;auditeur \u00e0 inf\u00e9rer que le locuteur a voulu communiquer la proposition contradictoire : le temps est ex\u00e9crable.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9taphore :<\/strong> Autre forme de violation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de la Qualit\u00e9. D\u00e9clarer \u00ab Cet avocat est un requin \u00bb est s\u00e9mantiquement faux au plan biologique strict (un \u00eatre humain n&rsquo;appartient pas \u00e0 la classe des poissons cartilagineux pr\u00e9dateurs). L&rsquo;exploitation de cette contrev\u00e9rit\u00e9 flagrante pousse l&rsquo;auditeur \u00e0 extraire par analogie des pr\u00e9dicats comportementaux (l&rsquo;agressivit\u00e9, la t\u00e9nacit\u00e9 implacable, le danger pour ses rivaux).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;hyperbole et la litote :<\/strong> L&rsquo;affirmation \u00ab J&rsquo;ai un million de dossiers \u00e0 traiter avant ce soir \u00bb transgresse ostensiblement la Qualit\u00e9 pour communiquer la sensation d&rsquo;un accablement professionnel. Inversement, la litote (\u00ab Ce n&rsquo;est pas un mauvais orateur \u00bb pour qualifier un brillant acad\u00e9micien) exploite la maxime de Mani\u00e8re et de Quantit\u00e9 pour amplifier l&rsquo;\u00e9loge par la n\u00e9gation de son contraire.<\/li>\n<li><strong>La tautologie et le truisme :<\/strong> L&rsquo;\u00e9nonciation de lapalissades comme \u00ab La guerre, c&rsquo;est la guerre \u00bb ou \u00ab Les enfants sont les enfants \u00bb viole frontalement la premi\u00e8re maxime de Quantit\u00e9 (l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 n&rsquo;apporte aucune valeur informative s\u00e9mantique brute). Cette tautologie apparente invite l&rsquo;auditeur \u00e0 inf\u00e9rer des propri\u00e9t\u00e9s prototypiques \u00e9videntes (la guerre comporte in\u00e9vitablement des atrocit\u00e9s in\u00e9luctables ; l&rsquo;enfance est n\u00e9cessairement turbulente et impr\u00e9visible).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>8.3 Le calcul inf\u00e9rentiel en situation de crise communicationnelle<\/h3>\n<p>Face \u00e0 une transgression ostentatoire ou \u00e0 une rupture apparente de coh\u00e9rence, l&rsquo;esprit humain ne capitule pas : il met en branle un algorithme mental inf\u00e9rentiel hautement sophistiqu\u00e9 pour r\u00e9parer la panne de sens. Grice a explicit\u00e9 les \u00e9tapes formelles de ce raisonnement abductif que chaque individu op\u00e8re de mani\u00e8re inconsciente, fluide et ultrarapide dans la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma d\u00e9ductif canonique d\u00e9ploy\u00e9 par l&rsquo;auditeur peut \u00eatre formalis\u00e9 de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n<ol>\n<li>Le locuteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> a affirm\u00e9 explicitement la proposition propositionnelle <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P\">$P$<\/span>.<\/li>\n<li>Il n&rsquo;y a aucune raison de supposer que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> ne respecte pas le Principe de Coop\u00e9ration universel au niveau fondamental de son intention communicative.<\/li>\n<li>Pourtant, l&rsquo;affirmation brute de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"P\">$P$<\/span> viole de mani\u00e8re patente une maxime conversationnelle <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> (par exemple la Qualit\u00e9 en \u00e9tant manifestement faux, ou la Relation en semblant totalement hors sujet).<\/li>\n<li>Cette violation apparente ne peut \u00eatre rendue compatible avec la pr\u00e9somption de coop\u00e9ration rationnelle de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> que si et seulement si <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> pense, d\u00e9sire faire passer, et me donne \u00e0 entendre une proposition alternative sous-jacente <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Q\">$Q$<\/span>.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> sait pertinemment que je dispose des capacit\u00e9s cognitives et des informations contextuelles n\u00e9cessaires pour r\u00e9aliser cette inf\u00e9rence et comprendre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Q\">$Q$<\/span>.<\/li>\n<li><span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> n&rsquo;a rien fait pour m&#8217;emp\u00eacher de parvenir \u00e0 la conclusion <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Q\">$Q$<\/span>, bien au contraire.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, l&rsquo;intention v\u00e9ritable de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> \u00e0 mon endroit est de me faire accepter la proposition <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Q\">$Q$<\/span>.<\/li>\n<li>Ainsi, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"L\">$L$<\/span> a implicat\u00e9 conversationnellement <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Q\">$Q$<\/span>.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Ce calcul mental d\u00e9montre que le d\u00e9codage du langage naturel n&rsquo;est en rien une affaire de m\u00e9canique passive, mais une r\u00e9solution continuelle de probl\u00e8mes \u00e9pist\u00e9miques sous contrainte de rationalit\u00e9 mutuelle. En maintenant co\u00fbte que co\u00fbte l&rsquo;hypoth\u00e8se transcendantale de coop\u00e9ration, m\u00eame devant les bizarreries apparentes du discours d&rsquo;autrui, l&rsquo;\u00eatre humain restaure le lien symbolique bris\u00e9 et d\u00e9ploie une intelligence interpr\u00e9tative sans \u00e9quivalent dans les syst\u00e8mes formels rigides.<\/p>\n<h2>9. Grice et la philosophie de l&rsquo;esprit : Psychologie populaire et rationalit\u00e9<\/h2>\n<h3>9.1 La th\u00e9orie gric\u00e9enne de l&rsquo;esprit et la folk psychology<\/h3>\n<p>Il serait r\u00e9ducteur de cantonner Paul Grice au r\u00f4le d&rsquo;un th\u00e9oricien du langage au sens \u00e9troit. L&rsquo;armature s\u00e9mantique et pragmatique qu&rsquo;il a b\u00e2tie s&rsquo;enracine organiquement dans une prise de position m\u00e9taphysique audacieuse au sein de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/philosophy-mind\/\">philosophie de l&rsquo;esprit<\/a>. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le b\u00e9haviorisme m\u00e9thodologique de B.F. Skinner r\u00e9gnait sur la psychologie anglo-saxonne et o\u00f9 le physicalisme \u00e9liminativiste naissant mena\u00e7ait de disqualifier les concepts mentaux comme des fictions pr\u00e9scientifiques, Grice s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9 en d\u00e9fenseur intransigeant et visionnaire de la psychologie na\u00efve (<em>folk psychology<\/em>).<\/p>\n<p>Pour Grice, la signification ne peut \u00e9merger que si l&rsquo;on prend au s\u00e9rieux le r\u00e9pertoire ontologique \u00e9l\u00e9mentaire par lequel les \u00eatres humains interpr\u00e8tent les actions de leurs semblables : les concepts fondamentaux de <em>croyance<\/em> (ce qu&rsquo;un agent tient pour vrai), de <em>d\u00e9sir<\/em> (ce qu&rsquo;un agent vise ou valorise) et d&rsquo;<em>intention<\/em> (ce qu&rsquo;un agent planifie d&rsquo;accomplir dans le monde). La rationalit\u00e9 humaine ne saurait \u00eatre mod\u00e9lis\u00e9e comme un syst\u00e8me de r\u00e9flexes conditionn\u00e9s ou une bo\u00eete noire cybern\u00e9tique. Elle est intrins\u00e8quement t\u00e9l\u00e9ologique : un \u00eatre humain n&rsquo;\u00e9met pas des bruits phon\u00e9tiques au hasard ; il formule des \u00e9nonc\u00e9s pour modifier les repr\u00e9sentations internes d&rsquo;un autre \u00eatre pensant, selon un calcul d\u00e9lib\u00e9ratif conscient ou accessible \u00e0 la conscience.<\/p>\n<p>En fondant le sens linguistique sur l&rsquo;enchev\u00eatrement des croyances et des d\u00e9sirs partag\u00e9s, Grice a offert \u00e0 la psychologie philosophique un mod\u00e8le pr\u00e9curseur d&rsquo;une prodigieuse modernit\u00e9. L&rsquo;esprit humain y est d\u00e9fini comme une entit\u00e9 dynamique productrice d&rsquo;attitudes propositionnelles, structur\u00e9e par la facult\u00e9 d&rsquo;adopter la posture intentionnelle. Loin d&rsquo;\u00eatre un vernis d\u00e9coratif, la folk psychology repr\u00e9sente le cadre transcendantal et conceptuel ind\u00e9passable au sein duquel toute th\u00e9orie du langage, de la morale et de la coordination sociale doit imp\u00e9rativement trouver ses fondations.<\/p>\n<h3>9.2 Le concept de &lsquo;Reasoning&rsquo; et la structure des justifications<\/h3>\n<p>Vers la fin de sa vie acad\u00e9mique, Grice a approfondi la charpente m\u00e9tath\u00e9orique de son \u0153uvre en consacrant ses ultimes r\u00e9flexions \u00e0 l&rsquo;analyse rigoureuse du raisonnement humain (<em>reasoning<\/em>). R\u00e9unis \u00e0 titre posthume dans son magistral essai <em>Aspects of Reason<\/em> (2001), ces travaux explorent la nature logique et ontologique des raisons d&rsquo;agir et des raisons de croire, jetant un pont syst\u00e9matique entre la logique d\u00e9ductive formelle et la logique pratique aristot\u00e9licienne.<\/p>\n<p>Grice insiste sur une diff\u00e9renciation conceptuelle fondamentale entre deux registres de la raison :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les raisons explicatives :<\/strong> Les causes psychologiques ou mat\u00e9rielles contingentes qui permettent de comprendre pourquoi un individu d\u00e9termin\u00e9 a accompli telle action ou adopt\u00e9 telle croyance (par exemple, la fatigue, la peur, un r\u00e9flexe affectif).<\/li>\n<li><strong>Les raisons justificatives :<\/strong> L&rsquo;ensemble des pr\u00e9misses normatives et logiques qui conf\u00e8rent \u00e0 une action ou \u00e0 une croyance sa validit\u00e9 rationnelle intrins\u00e8que et son autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique face au tribunal de la critique publique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le raisonnement humain accompli consiste pr\u00e9cis\u00e9ment, selon Grice, en la transition l\u00e9gitime et contr\u00f4l\u00e9e d&rsquo;un \u00e9tat mental \u00e0 un autre, guid\u00e9e par la recherche d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e de justifications normatives valides. En reliant son mod\u00e8le conversationnel \u00e0 cette th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des raisons, Grice d\u00e9montre que le Principe de Coop\u00e9ration n&rsquo;est pas une anomalie th\u00e9orique isol\u00e9e : le devoir de clart\u00e9, de pertinence, de v\u00e9rit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9quilibre informatif n&rsquo;est que la projection discursive directe des exigences de la raison pratique d\u00e9lib\u00e9rative. L&rsquo;homme ne communique rationnellement que parce qu&rsquo;il est, par essence ontologique, un animal qui structure son existence autour de la pes\u00e9e dialectique des raisons.<\/p>\n<h3>9.3 La perception et l&rsquo;argument de l&rsquo;illusion<\/h3>\n<p>L&rsquo;unit\u00e9 architectonique de la pens\u00e9e de Paul Grice appara\u00eet avec un \u00e9clat particulier lorsqu&rsquo;on met en perspective sa th\u00e9orie pragmatique du sens et ses contributions pr\u00e9coces \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la perception, cristallis\u00e9es dans son article d&rsquo;anthologie de 1961, \u00ab The Causal Theory of Perception \u00bb. Confront\u00e9 aux d\u00e9bats classiques opposant le r\u00e9alisme direct, le ph\u00e9nom\u00e9nisme et la th\u00e9orie des donn\u00e9es sensorielles (<em>sense-data<\/em>) face au redoutable \u00ab argument de l&rsquo;illusion \u00bb, Grice utilise sa sensibilit\u00e9 linguistique naissante pour r\u00e9ordonner les termes du d\u00e9bat perceptif.<\/p>\n<p>Grice d\u00e9construit la mani\u00e8re dont les philosophes emploient des expressions telles que \u00ab Cet objet me semble rouge \u00bb ou \u00ab J&rsquo;ai l&rsquo;impression visuelle d&rsquo;une table \u00bb. Il d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9nonciation de ces phrases en contexte ordinaire g\u00e9n\u00e8re des implicatures conversationnelles imm\u00e9diates : affirmer qu&rsquo;un objet \u00ab semble \u00bb avoir une certaine propri\u00e9t\u00e9 implique pragmatiquement qu&rsquo;il y a un doute l\u00e9gitime ou une raison suspecte de penser qu&rsquo;il pourrait ne pas la poss\u00e9der dans la r\u00e9alit\u00e9 (par exemple sous un \u00e9clairage fluorescent trompeur). Si la perception est saine et directe, l&rsquo;usage du verbe \u00ab sembler \u00bb viole la maxime de Quantit\u00e9, car le locuteur devrait affirmer cat\u00e9goriquement \u00ab Cet objet est rouge \u00bb.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de cette analyse du langage ordinaire, Grice d\u00e9montre la n\u00e9cessit\u00e9 logique d&rsquo;une liaison causale effective : un sujet ne peut \u00eatre dit en train de percevoir un objet physique mat\u00e9riel r\u00e9el que si cet objet est lui-m\u00eame engag\u00e9 dans la cha\u00eene causale g\u00e9n\u00e9ratrice de l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale sensorielle du sujet. La th\u00e9orie causale de la perception fait ainsi \u00e9cho direct \u00e0 sa th\u00e9orie de la signification naturelle et non-naturelle : dans la perception comme dans la communication verbale, Grice traque sans rel\u00e2che les liens indispensables reliant les \u00e9tats du monde ext\u00e9rieur, les m\u00e9canismes causaux physiques et l&rsquo;\u00e9mergence des repr\u00e9sentations dans l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>10. R\u00e9ception critique et prolongements : Post-gric\u00e9ens et Th\u00e9orie de la Pertinence<\/h2>\n<h3>10.1 La simplification n\u00e9o-gric\u00e9enne (Horn et Levinson)<\/h3>\n<p>L&rsquo;incontestable f\u00e9condit\u00e9 du cadre th\u00e9orique gric\u00e9en a donn\u00e9 naissance, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, \u00e0 un puissant courant de recherche linguistique baptis\u00e9 le mouvement <strong>n\u00e9o-gric\u00e9en<\/strong>. Tout en conservant fid\u00e8lement l&rsquo;armature g\u00e9n\u00e9rale du ma\u00eetre &mdash; la s\u00e9paration s\u00e9mantique\/pragmatique, la calculabilit\u00e9 inf\u00e9rentielle et l&rsquo;ancrage intentionnel &mdash;, les linguistes n\u00e9o-gric\u00e9ens ont reproch\u00e9 au mod\u00e8le standard de Grice sa prolif\u00e9ration de maximes disparates et son absence de formalisation \u00e9conomique unifi\u00e9e. Deux figures de proue se sont illustr\u00e9es dans cette entreprise de rationalisation typologique : Laurence Horn et Stephen Levinson.<\/p>\n<p>Le linguiste am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/implicature\/\">Laurence Horn<\/a> (1984) a propos\u00e9 une spectaculaire r\u00e9duction bipartite du syst\u00e8me gric\u00e9en en restructurant l&rsquo;ensemble des maximes autour de deux principes directeurs antith\u00e9tiques, fond\u00e9s sur une dialectique \u00e9conomique entre le locuteur et l&rsquo;auditeur :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Principe Q (orient\u00e9 vers l&rsquo;auditeur) :<\/strong> \u00ab Faites en sorte que votre contribution soit suffisante ; dites-en autant que vous le pouvez (en tenant compte du Principe R) \u00bb. Ce principe unifie la maxime de Quantit\u00e9 1 et les maximes de Mani\u00e8re 1 et 2, imposant la transmission de toute l&rsquo;information cognitivement accessible.<\/li>\n<li><strong>Le Principe R (orient\u00e9 vers le locuteur) :<\/strong> \u00ab Faites en sorte que votre contribution soit n\u00e9cessaire ; n&rsquo;en dites pas plus que ce que vous devez (en tenant compte du Principe Q) \u00bb. Ce principe englobe la maxime de Relation, la maxime de Quantit\u00e9 2 et les imp\u00e9ratifs de concision de la Mani\u00e8re, incarnant une loi universelle du moindre effort articulatoire et cognitif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, le chercheur britannique Stephen Levinson, dans son monumental ouvrage <em>Presumptive Meanings: The Theory of Generalized Conversational Implicature<\/em> (2000), a d\u00e9ploy\u00e9 une triade d&rsquo;heuristiques pragmatiques hautement sophistiqu\u00e9e pour rendre compte des inf\u00e9rences par d\u00e9faut : l&rsquo;Heuristique Q (\u00ab Ce qui n&rsquo;est pas dit n&rsquo;est pas le cas \u00bb), l&rsquo;Heuristique I (\u00ab Ce qui est exprim\u00e9 simplement est exemplifi\u00e9 de fa\u00e7on prototypique \u00bb), et l&rsquo;Heuristique M (\u00ab Ce qui est dit de fa\u00e7on anormale signale une situation anormale \u00bb). Par ce raffinement formel, les n\u00e9o-gric\u00e9ens ont d\u00e9montr\u00e9 que les intuitions conversationnelles de Paul Grice pouvaient \u00eatre traduites en r\u00e8gles computationnelles pr\u00e9cises pour la morphosyntaxe et la s\u00e9mantique lexicale des langues naturelles.<\/p>\n<h3>10.2 La rupture radicale de la Th\u00e9orie de la Pertinence (Sperber &#038; Wilson)<\/h3>\n<p>Tandis que les n\u00e9o-gric\u00e9ens s&rsquo;attachaient \u00e0 perfectionner la machinerie des maximes, une d\u00e9flagration \u00e9pist\u00e9mologique majeure est venue remettre en cause les pr\u00e9misses m\u00eames de la th\u00e9orie classique : la publication en 1986 de l&rsquo;ouvrage r\u00e9volutionnaire de Dan Sperber et Deirdre Wilson, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/relevance-theory\/\"><em>Relevance: Communication and Cognition<\/em><\/a>. Tout en saluant en Paul Grice le p\u00e8re fondateur incontest\u00e9 du mod\u00e8le inf\u00e9rentiel de la communication, Sperber et Wilson accomplissent une rupture th\u00e9orique radicale avec l&rsquo;approche conversationnelle et philosophique de leur pr\u00e9d\u00e9cesseur.<\/p>\n<p>La rupture s&rsquo;articule d&rsquo;abord autour de l&rsquo;\u00e9limination pure et simple du Principe de Coop\u00e9ration et de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la table des quatre maximes conversationnelles. Pour Sperber et Wilson, ces maximes demeurent des r\u00e8gles discursives normatives artificielles qui ne d\u00e9crivent pas la r\u00e9alit\u00e9 biopsychologique de l&rsquo;esprit humain. Ils les remplacent par un principe unique, cognitif, autonome et universel : le <strong>Principe de Pertinence<\/strong>. Selon leur mod\u00e8le, l&rsquo;esprit humain est un syst\u00e8me d&rsquo;information biologiquement fa\u00e7onn\u00e9 par l&rsquo;\u00e9volution pour maximiser la pertinence des stimuli environnementaux et communicatifs qu&rsquo;il traite. La pertinence d&rsquo;une information est d\u00e9finie comme une fonction d&rsquo;optimisation \u00e9conomique stricte calculant le rapport entre deux variables neurocognitives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les effets cognitifs positifs :<\/strong> La modification b\u00e9n\u00e9fique de notre syst\u00e8me de repr\u00e9sentations du monde (acquisition de croyances vraies, r\u00e9vision ou abandon de croyances erron\u00e9es, renforcement d&rsquo;hypoth\u00e8ses).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;effort de traitement cognitif :<\/strong> L&rsquo;\u00e9nergie mentale, le temps de calcul et les ressources attentionnelles n\u00e9cessaires pour d\u00e9coder et int\u00e9grer le stimulus.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Un autre d\u00e9saccord fondamental oppose la Th\u00e9orie de la Pertinence au mod\u00e8le gric\u00e9en sur la d\u00e9limitation de la fronti\u00e8re entre s\u00e9mantique et pragmatique. Grice postulait que le processus inf\u00e9rentiel pragmatique n&rsquo;intervenait substantiellement qu&rsquo;au niveau des implicatures, laissant la d\u00e9termination de \u00ab ce qui est dit \u00bb \u00e0 une s\u00e9mantique quasi conventionnelle enrichie des d\u00e9sambigu\u00efsations minimales. Sperber et Wilson, appuy\u00e9s par des linguistes comme Robyn Carston, contestent vigoureusement cette dichotomie. Ils d\u00e9montrent que la proposition explicite elle-m\u00eame &mdash; ce qu&rsquo;ils baptisent l&rsquo;<strong>explicature<\/strong> &mdash; est massivement sous-d\u00e9termin\u00e9e par le code linguistique brut et exige des enrichissements pragmatiques inf\u00e9rentiels consid\u00e9rables (saturation, enrichissement libre, ajustement conceptuel par rel\u00e2chement ou r\u00e9tr\u00e9cissement) guid\u00e9s par la recherche exclusive de la pertinence optimale.<\/p>\n<h3>10.3 Critiques s\u00e9mantiques formelles et contextualisme radical<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage de Grice s&rsquo;est \u00e9galement retrouv\u00e9 au centre d&rsquo;une gigantesque passe d&rsquo;armes th\u00e9orique opposant les d\u00e9fenseurs du <strong>minimalisme s\u00e9mantique<\/strong> aux tenants du <strong>contextualisme radical<\/strong> (ou pragmatique v\u00e9riconditionnelle). Ce d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique, qui a mobilis\u00e9 les plus fins esprits philosophiques du tournant du XXIe si\u00e8cle, tourne autour de la question suivante : jusqu&rsquo;\u00e0 quel point le contexte pragmatique p\u00e9n\u00e8tre-t-il les conditions de v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une proposition ?<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les minimalistes s\u00e9mantiques contemporains, incarn\u00e9s notamment par Herman Cappelen et Ernie Lepore (<em>Insensitive Semantics<\/em>, 2005) ou encore Emma Borg, se r\u00e9clament d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 orthodoxe \u00e0 l&rsquo;esprit formaliste de Grice. Ils soutiennent que la signification s\u00e9mantique d&rsquo;une phrase est rigoureusement invariable et fix\u00e9e par sa syntaxe et son lexique, n&rsquo;admettant d&rsquo;intrusion contextuelle que pour la classe ferm\u00e9e des indexicaux purs (comme \u00ab je \u00bb, \u00ab ici \u00bb). Pour les minimalistes, toutes les nuances discursives suppl\u00e9mentaires doivent \u00eatre rigoureusement rejet\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 des implicatures conversationnelles gric\u00e9ennes. Le r\u00f4le de la s\u00e9mantique doit demeurer immacul\u00e9, \u00e0 l&rsquo;abri des fluctuations de la psychologie des interlocuteurs.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre philosophique, le contextualisme radical, brillamment th\u00e9oris\u00e9 en France par Fran\u00e7ois Recanati (<em>Direct Reference<\/em>, 1993 ; <em>Literal Meaning<\/em>, 2004) et aux \u00c9tats-Unis par Charles Travis, remet en question la notion m\u00eame de sens litt\u00e9ral minimal gric\u00e9en. Pour Recanati, il n&rsquo;existe pas de proposition compl\u00e8te \u00e9valuable en termes de conditions de v\u00e9rit\u00e9 sans une intervention pr\u00e9coce, constitutive et descendante (<em>top-down<\/em>) de processus pragmatiques primaires non-intentionnels dans le tissu s\u00e9mantique lui-m\u00eame. La formule pure de \u00ab ce qui est dit \u00bb ch\u00e8re \u00e0 Grice \u00e9clate : la pragmatique n&rsquo;est plus un simple \u00e9tage sup\u00e9rieur venant compl\u00e9ter un \u00e9difice propositionnel pr\u00e9achev\u00e9, elle est le mortier sans lequel aucune proposition ne peut simplement pr\u00e9tendre d\u00e9crire le monde r\u00e9el.<\/p>\n<h2>11. Applications psychologiques et neurocognitives contemporaines du mod\u00e8le gric\u00e9en<\/h2>\n<h3>11.1 Ontogen\u00e8se des comp\u00e9tences pragmatiques chez l&rsquo;enfant<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des validations les plus impressionnantes de l&rsquo;architecture th\u00e9orique conceptualis\u00e9e par Paul Grice provient des recherches contemporaines en psychologie du d\u00e9veloppement. Les psycholinguistes se sont attach\u00e9s \u00e0 retracer la trajectoire d\u00e9veloppementale par laquelle l&rsquo;enfant acquiert progressivement la capacit\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9hender et de manipuler les maximes conversationnelles, r\u00e9v\u00e9lant une synchronie remarquable avec l&rsquo;\u00e9mergence des structures de la Th\u00e9orie de l&rsquo;Esprit.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes empiriques pionni\u00e8res men\u00e9es notamment par Ira Noveck (2001) sur le traitement des implicatures scalaires ont mis au jour un r\u00e9sultat exp\u00e9rimental initialement contre-intuitif mais profond\u00e9ment gric\u00e9en : les jeunes enfants (entre 4 et 7 ans) adoptent une lecture spontan\u00e9ment logique et v\u00e9riconditionnelle stricte des \u00e9nonc\u00e9s. Si l&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 un enfant de 5 ans une bo\u00eete contenant exclusivement des billes bleues et qu&rsquo;on lui demande d&rsquo;\u00e9valuer la phrase \u00ab Certaines billes de la bo\u00eete sont bleues \u00bb, l&rsquo;enfant juge la proposition parfaitement vraie et satisfaisante, l\u00e0 o\u00f9 un adulte comp\u00e9tent la rejette intuitivement sous l&rsquo;effet de l&rsquo;implicature scalaire issue de la maxime de Quantit\u00e9 (\u00ab certaines implique pas toutes \u00bb).<\/p>\n<p>Cette incapacit\u00e9 temporaire des jeunes enfants \u00e0 d\u00e9river les implicatures conversationnelles ne traduit pas un d\u00e9ficit de compr\u00e9hension linguistique formelle, mais correspond au temps n\u00e9cessaire \u00e0 la maturation des comp\u00e9tences m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelles de second ordre (la r\u00e9ussite au test de la fausse croyance ou test de Sally et Anne). Ce n&rsquo;est qu&rsquo;autour de 8 \u00e0 10 ans que l&rsquo;enfant parvient \u00e0 coordonner en temps r\u00e9el les attentes pragmatiques d&rsquo;informativit\u00e9 et la repr\u00e9sentation de l&rsquo;intention sous-jacente du locuteur. L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la compr\u00e9hension de l&rsquo;ironie, du sarcasme et de la litote &mdash; qui exige de reconna\u00eetre l&rsquo;exploitation ostentatoire de la maxime de Qualit\u00e9 &mdash; constitue l&rsquo;\u00e9tape ultime de cette trajectoire d&rsquo;acquisition cognitive, culminant au seuil de l&rsquo;adolescence lorsque l&rsquo;esprit devient pleinement capable de jongler avec des m\u00e9ta-intentions r\u00e9cursives imbriqu\u00e9es.<\/p>\n<h3>11.2 Psychopathologie et alt\u00e9rations de la communication gric\u00e9enne<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9clairage apport\u00e9 par le mod\u00e8le gric\u00e9en s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 d&rsquo;une puissance clinique irrempla\u00e7able dans le diagnostic, la compr\u00e9hension s\u00e9miologique et la rem\u00e9diation des troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA). Les travaux pionniers de Francesca Happ\u00e9 et de Simon Baron-Cohen ont d\u00e9montr\u00e9 que le d\u00e9ficit pragmatique massif observ\u00e9 chez les individus autistes de haut niveau &mdash; traditionnellement qualifi\u00e9 de dysfonctionnement communicatif social &mdash; s&rsquo;explique avec une clart\u00e9 exemplaire \u00e0 travers la d\u00e9faillance des m\u00e9canismes gric\u00e9ens.<\/p>\n<p>Une personne avec un trouble du spectre de l&rsquo;autisme \u00e9prouve souvent une difficult\u00e9 majeure \u00e0 traiter les transgressions ostentatoires des maximes conversationnelles. Face \u00e0 une \u00e9nonciation ironique exploitant la maxime de Qualit\u00e9 (\u00ab Quelle brillante id\u00e9e ! \u00bb pour d\u00e9signer une bourde monumentale), l&rsquo;individu autiste d\u00e9code exclusivement \u00ab ce qui est dit \u00bb au premier degr\u00e9 v\u00e9riconditionnel strict, \u00e9chouant \u00e0 inf\u00e9rer \u00ab ce qui est implicat\u00e9 \u00bb. De m\u00eame, la maxime de Quantit\u00e9 est fr\u00e9quemment mise en \u00e9chec chez ces patients, qui peuvent fournir une surabondance encyclop\u00e9dique de d\u00e9tails sur un centre d&rsquo;int\u00e9r\u00eat restreint sans d\u00e9tecter l&rsquo;inad\u00e9quation de leur apport avec l&rsquo;\u00e9tat attentionnel de leur interlocuteur.<\/p>\n<p>En psychiatrie de l&rsquo;adulte, la pragmatique clinique d&rsquo;inspiration gric\u00e9enne permet \u00e9galement de formaliser avec une pr\u00e9cision in\u00e9dite les troubles formels de la pens\u00e9e observ\u00e9s dans la schizophr\u00e9nie. Les alt\u00e9rations du traitement des maximes de Relation et de Mani\u00e8re &mdash; caract\u00e9ris\u00e9es par des glissements de sens associatifs incontr\u00f4l\u00e9s, une pens\u00e9e tangentielle ou une m\u00e9taphorisation d\u00e9lirante et magique &mdash; refl\u00e8tent une faillite de la fonction r\u00e9gulatrice du Principe de Coop\u00e9ration. Enfin, les \u00e9tudes de neuropsychologie chez les patients pr\u00e9sentant des l\u00e9sions vasculaires de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral droit (LHD) ont corrobor\u00e9 la sp\u00e9cialisation h\u00e9misph\u00e9rique de ces fonctions : ces sujets, dont les comp\u00e9tences syntaxiques et lexicales sont impeccablement pr\u00e9serv\u00e9es par leur h\u00e9misph\u00e8re gauche intact, se r\u00e9v\u00e8lent incapables d&rsquo;extraire le sens m\u00e9taphorique, humoristique ou indirect des actes de langage gric\u00e9ens.<\/p>\n<h3>11.3 Pragmatique exp\u00e9rimentale et neurosciences cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor de la <strong>pragmatique exp\u00e9rimentale<\/strong> au cours des deux premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXIe si\u00e8cle, sous l&rsquo;impulsion de chercheurs tels qu&rsquo;Ira Noveck, Dan Sperber et Lewis Bott, a fait sortir d\u00e9finitivement la pens\u00e9e de Grice des salons philosophiques d&rsquo;Oxford pour l&rsquo;introduire dans les laboratoires de neuroimagerie et d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie cognitive. Il s&rsquo;agissait de soumettre les postulats gric\u00e9ens au banc d&rsquo;essai de la chronom\u00e9trie mentale et de la mesure de l&rsquo;activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Les protocoles de mesure des temps de r\u00e9action psycholinguistiques et de poursuite oculaire (<em>eye-tracking<\/em>) ont apport\u00e9 une confirmation empirique \u00e9clatante de la r\u00e9alit\u00e9 psychologique du co\u00fbt cognitif associ\u00e9 \u00e0 la d\u00e9rivation des implicatures conversationnelles. Les sujets confront\u00e9s \u00e0 un \u00e9nonc\u00e9 exigeant le calcul d&rsquo;une implicature scalaire ou la r\u00e9solution d&rsquo;une exploitation de maxime pr\u00e9sentent une latence temporelle significativement plus \u00e9lev\u00e9e que lorsqu&rsquo;ils traitent une proposition purement litt\u00e9rale. Ce d\u00e9lai chronom\u00e9trique refl\u00e8te la mobilisation active des ressources de la m\u00e9moire de travail et du contr\u00f4le ex\u00e9cutif n\u00e9cessaires pour inhiber l&rsquo;interpr\u00e9tation par d\u00e9faut et b\u00e2tir l&rsquo;hypoth\u00e8se inf\u00e9rentielle ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9lectrophysiologique, les \u00e9tudes exploitant les potentiels \u00e9voqu\u00e9s cognitifs (ERP) ont mis en \u00e9vidence la modulation d&rsquo;ondes c\u00e9r\u00e9brales canoniques lors de la rupture des maximes gric\u00e9ennes. L&rsquo;onde <strong>N400<\/strong>, marqueur classique de l&rsquo;int\u00e9gration s\u00e9mantique anormale, s&rsquo;active vigoureusement lorsque l&rsquo;auditeur est confront\u00e9 \u00e0 une rupture brutale de la maxime de Relation ou \u00e0 une exploitation m\u00e9taphorique de la Qualit\u00e9 non attendue. Parall\u00e8lement, l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) a permis de cartographier avec pr\u00e9cision les r\u00e9seaux c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant l&rsquo;inf\u00e9rence communicative gric\u00e9enne : la r\u00e9solution des implicatures active massivement le r\u00e9seau de la mentalisation (<em>Mentalizing Network<\/em>), englobant la jonction temporo-pari\u00e9tale bilat\u00e9rale (TPJ), le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dian (mPFC) et le pr\u00e9cun\u00e9us. Ces d\u00e9couvertes neurophysiologiques apportent la preuve ultime que le d\u00e9codage pragmatique th\u00e9oris\u00e9 par Grice repose sur une machinerie neuronale d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats intentionnels \u00e0 autrui.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique de Paul Grice dans les sciences cognitives modernes<\/h2>\n<h3>12.1 Impact sur l&rsquo;intelligence artificielle et le traitement automatique des langues<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e8re contemporaine de l&rsquo;explosion technologique des grands mod\u00e8les de langage stochastiques (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/artificial-intelligence\/\">LLM<\/a>) tels que GPT-4 ou ses successeurs, les r\u00e9flexions de Paul Grice connaissent un regain d&rsquo;actualit\u00e9 vertigineux dans le domaine du traitement automatique des langues et de l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive. Les intelligences artificielles g\u00e9n\u00e9ratives contemporaines atteignent des performances syntaxiques et s\u00e9mantiques remarquables, produisant des \u00e9nonc\u00e9s dans une prose fluide et apparemment experte. Pourtant, l&rsquo;ensemble des sp\u00e9cialistes de l&rsquo;IA s&rsquo;accorde aujourd&rsquo;hui \u00e0 reconna\u00eetre que l&rsquo;\u00e9cueil fondamental s\u00e9parant ces syst\u00e8mes computationnels d&rsquo;une communication authentiquement humaine r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans l&rsquo;absence totale de pragmatique gric\u00e9enne.<\/p>\n<p>Les d\u00e9faillances notoires de l&rsquo;IA g\u00e9n\u00e9rative &mdash; notamment le probl\u00e8me end\u00e9mique des \u00ab hallucinations \u00bb (l&rsquo;affirmation p\u00e9remptoire de contre-v\u00e9rit\u00e9s invent\u00e9es avec une assurance linguistique d\u00e9sarmante) &mdash; s&rsquo;expliquent formellement par le fait que ces machines ne poss\u00e8dent aucune repr\u00e9sentation de la maxime de Qualit\u00e9. Un r\u00e9seau de neurones artificiels calcule la probabilit\u00e9 statistique d&rsquo;occurrence du prochain jeton (<em>token<\/em>) textuel ; il n&rsquo;est anim\u00e9 par aucune intentionnalit\u00e9 r\u00e9flexive de faire na\u00eetre une croyance chez un auditeur sur la base de justifications \u00e9pist\u00e9miques rationnelles. La machine simule la surface de \u00ab ce qui est dit \u00bb, mais est ontologiquement aveugle \u00e0 la signification de l&rsquo;\u00e9metteur (<em>speaker&rsquo;s meaning<\/em>) et aux engagements de v\u00e9rit\u00e9 inh\u00e9rents au Principe de Coop\u00e9ration.<\/p>\n<p>Le grand d\u00e9fi actuel de l&rsquo;alignement des intelligences artificielles (<em>AI Alignment<\/em>) consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 tenter d&rsquo;injecter computationnellement des contraintes gric\u00e9ennes dans l&rsquo;architecture des mod\u00e8les conversationnels. Comment programmer une machine pour qu&rsquo;elle jauge avec pertinence l&rsquo;\u00e9conomie cognitive de son utilisateur (maxime de Quantit\u00e9), qu&rsquo;elle s&rsquo;abstienne d&rsquo;affirmer ce dont elle ne d\u00e9tient pas de traces d&rsquo;entra\u00eenement fiables (maxime de Qualit\u00e9), qu&rsquo;elle s&rsquo;arrime au fil t\u00e9l\u00e9ologique de la t\u00e2che humaine (maxime de Relation) et qu&rsquo;elle \u00e9limine l&rsquo;obscurit\u00e9 formelle (maxime de Mani\u00e8re) ? Les travaux pionniers de Grice fournissent ainsi aux ing\u00e9nieurs contemporains la grille conceptuelle indispensable pour tenter de convertir des g\u00e9n\u00e9rateurs de texte probabilistes en de v\u00e9ritables partenaires de coop\u00e9ration discursive.<\/p>\n<h3>12.2 Le r\u00f4le fondateur de Grice dans l&rsquo;\u00e9volution de la cognition sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre prolongement capital de la pens\u00e9e gric\u00e9enne se d\u00e9ploie au sein de l&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste et de la primatologie compar\u00e9e, \u00e0 travers les travaux mondialement salu\u00e9s de Michael Tomasello, ancien codirecteur de l&rsquo;Institut Max Planck d&rsquo;anthropologie \u00e9volutionniste de Leipzig. Dans des ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence tels que <em>Origins of Human Communication<\/em> (2008) et <em>A Natural History of Human Thinking<\/em> (2014), Tomasello \u00e9rige express\u00e9ment la philosophie de Paul Grice en cl\u00e9 de vo\u00fbte de sa th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>Tomasello d\u00e9montre que la v\u00e9ritable rupture phylog\u00e9n\u00e9tique s\u00e9parant l&rsquo;\u00eatre humain des autres grands singes (chimpanz\u00e9s, bonobos) ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;\u00e9mergence miraculeuse de modules grammaticaux formels au sens de Noam Chomsky, mais dans l&rsquo;apparition pr\u00e9alable d&rsquo;une infrastructure motivationnelle et cognitive unique : l&rsquo;<strong>intentionnalit\u00e9 partag\u00e9e<\/strong> (<em>shared intentionality<\/em>) et la coop\u00e9ration r\u00e9cursive. Les grands singes sont capables de gestes imp\u00e9ratifs et d&rsquo;anticipations strat\u00e9giques \u00e9go\u00efstes fond\u00e9es sur la comp\u00e9tition pour la nourriture ; en revanche, ils sont constitutionnellement incapables de pointer du doigt un objet dans le simple but coop\u00e9ratif et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 d&rsquo;informer un cong\u00e9n\u00e8re (violation structurelle du principe gric\u00e9en d&rsquo;aide informative).<\/p>\n<p>La communication humaine s&rsquo;est \u00e9difi\u00e9e au cours de l&rsquo;hominisation comme une adaptation \u00e9volutive sp\u00e9cifique, destin\u00e9e \u00e0 coordonner le travail collectif au sein de groupes d\u00e9pendants de la chasse et de la cueillette partag\u00e9es. Le Principe de Coop\u00e9ration de Grice n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la formalisation philosophique tardive de cette matrice coop\u00e9rative originelle qui a permis \u00e0 l&rsquo;Homo sapiens d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la loi de la s\u00e9lection individuelle brute pour instaurer une intersubjectivit\u00e9 symbolique bas\u00e9e sur la confiance, le partage \u00e9quitable des ressources cognitives et la poursuite d&rsquo;objectifs intentionnels conjoints.<\/p>\n<h3>12.3 Synth\u00e8se conclusive : La p\u00e9rennit\u00e9 d&rsquo;une pens\u00e9e unifi\u00e9e<\/h3>\n<p>Parvenu au terme de cette exploration architectonique de l&rsquo;\u0153uvre de Paul Grice (1913-1988), il appara\u00eet avec une saisissante \u00e9vidence que sa trajectoire philosophique forme un \u00e9difice d&rsquo;une coh\u00e9rence syst\u00e9mique exceptionnelle. Loin de s&rsquo;\u00eatre \u00e9parpill\u00e9 dans des analyses techniques fragmentaires, ce penseur oxonien devenu figure de proue californienne a \u0153uvr\u00e9 sa vie durant \u00e0 la r\u00e9habilitation philosophique de l&rsquo;humain comme \u00eatre rationnel communicant. En arrachant la signification linguistique \u00e0 la pure abstraction m\u00e9caniste du code cryptographique pour l&rsquo;enraciner dans l&rsquo;architecture vivante de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 partag\u00e9e, il a op\u00e9r\u00e9 une r\u00e9volution copernicienne dont les sciences contemporaines mesurent chaque jour davantage la profondeur.<\/p>\n<p>De la c\u00e9l\u00e8bre ligne de partage entre la signification naturelle du sympt\u00f4me physique et la signification non-naturelle de l&rsquo;art\u00e9fact conventionnel, jusqu&rsquo;\u00e0 la mod\u00e9lisation vertigineuse de l&rsquo;implicature conversationnelle n\u00e9e de la tension cr\u00e9atrice des maximes de la conversation, Grice a offert \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 les concepts rigoureux pour penser ce qui fait le prix inestimable de son langage : la capacit\u00e9 d&rsquo;en dire infiniment plus que ce que nos l\u00e8vres prononcent mat\u00e9riellement. En \u00e9rigeant la coop\u00e9ration non pas en vertu morale contingente mais en condition transcendantale de l&rsquo;intelligence collective, il a anticip\u00e9 les avanc\u00e9es les plus audacieuses de la linguistique cognitive, de la psychologie du d\u00e9veloppement et des neurosciences sociales.<\/p>\n<p>Dans un monde intellectuel aujourd&rsquo;hui confront\u00e9 aux promesses et aux vertiges de la d\u00e9mat\u00e9rialisation computationnelle et de l&rsquo;intelligence artificielle d\u00e9sincarn\u00e9e, le legs \u00e9pist\u00e9mologique de Paul Grice r\u00e9sonne avec une vigueur proph\u00e9tique intacte. Il nous rappelle inlassablement que parler n&rsquo;est pas simplement juxtaposer des mots selon les probabilit\u00e9s d&rsquo;un algorithme aveugle, mais faire acte de pr\u00e9sence \u00e0 autrui, engager sa responsabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique, et b\u00e2tir pas \u00e0 pas, dans la r\u00e9ciprocit\u00e9 transparente d&rsquo;un esprit se d\u00e9voilant \u00e0 un autre esprit, l&rsquo;espace partag\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 et du sens.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Austin, J. L. (1962). <em>How to Do Things with Words<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/how-to-do-things-with-words-9780198245537\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/how-to-do-things-with-words-9780198245537<\/a><\/li>\n<li>Baron-Cohen, S. (1995). <em>Mindblindness: An Essay on Autism and Theory of Mind<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262522076\/mindblindness\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262522076\/mindblindness\/<\/a><\/li>\n<li>Cappelen, H., &amp; Lepore, E. (2005). <em>Insensitive Semantics: A Defense of Semantic Minimalism and Speech Act Pluralism<\/em>. Blackwell Publishing. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/9780470755792\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/9780470755792<\/a><\/li>\n<li>Carston, R. (2002). <em>Thoughts and Utterances: The Pragmatics of Explicit Communication<\/em>. Blackwell Publishing. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/9780470754542\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/9780470754542<\/a><\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1987). <em>The Intentional Stance<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (1957). Meaning. <em>The Philosophical Review<\/em>, 66(3), 377\u2013388. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2182440\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2182440<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (1961). The Causal Theory of Perception. <em>Proceedings of the Aristotelian Society, Supplementary Volumes<\/em>, 35, 121\u2013152. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/aristoteliansupp\/35.1.121\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/aristoteliansupp\/35.1.121<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (1969). Utterer&rsquo;s Meaning and Intentions. <em>The Philosophical Review<\/em>, 78(2), 147\u2013177. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2184179\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2184179<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (1975). Logic and Conversation. In P. Cole &amp; J. L. Morgan (Eds.), <em>Syntax and Semantics, Vol. 3: Speech Acts<\/em> (pp. 41\u201358). Academic Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1163\/9789004368811_003\">https:\/\/doi.org\/10.1163\/9789004368811_003<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (1989). <em>Studies in the Way of Words<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674852716\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674852716<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P. (2001). <em>Aspects of Reason<\/em> (R. Warner, Ed.). Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198242522.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198242522.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Grice, H. P., &amp; Strawson, P. F. (1956). In Defence of a Dogma. <em>The Philosophical Review<\/em>, 65(2), 141\u2013158. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2182828\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2182828<\/a><\/li>\n<li>Happ\u00e9, F. G. (1993). Communicative competence and theory of mind in autism: A test of Relevance Theory. <em>Cognition<\/em>, 48(2), 101\u2013119. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(93)90026-R\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(93)90026-R<\/a><\/li>\n<li>Horn, L. R. (1984). Toward a new taxonomy for pragmatic inference: Q-based and R-based implicature. In D. Schiffrin (Ed.), <em>Meaning, Form, and Use in Context: Linguistic Applications<\/em> (pp. 11\u201342). Georgetown University Press.<\/li>\n<li>Keenan, E. O. (1976). The universality of conversational implicatures revisited. <em>Language in Society<\/em>, 5(1), 67\u201380. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0047404500006850\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0047404500006850<\/a><\/li>\n<li>Levinson, S. C. (2000). <em>Presumptive Meanings: The Theory of Generalized Conversational Implicature<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262621304\/presumptive-meanings\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262621304\/presumptive-meanings\/<\/a><\/li>\n<li>Noveck, I. A. (2001). When children are more logical than adults: Experimental investigations of scalar implicature. <em>Cognition<\/em>, 78(2), 165\u2013188. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(00)00114-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0010-0277(00)00114-1<\/a><\/li>\n<li>Noveck, I. A., &amp; Sperber, D. (Eds.). (2004). <em>Experimental Pragmatics<\/em>. Palgrave Macmillan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1057\/9780230514140\">https:\/\/doi.org\/10.1057\/9780230514140<\/a><\/li>\n<li>Recanati, F. (2004). <em>Literal Meaning<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511615382\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511615382<\/a><\/li>\n<li>Schiffer, S. R. (1972). <em>Meaning<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/meaning-9780198243670\">https:\/\/global.oup.com\/academic\/product\/meaning-9780198243670<\/a><\/li>\n<li>Searle, J. R. (1969). <em>Speech Acts: An Essay in the Philosophy of Language<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173438\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173438<\/a><\/li>\n<li>Sperber, D., &amp; Wilson, D. (1986). <em>Relevance: Communication and Cognition<\/em>. Harvard University Press \/ Blackwell. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Relevance%3A+Communication+and+Cognition%2C+2nd+Edition-p-9780631198789\">https:\/\/www.wiley.com\/en-us\/Relevance%3A+Communication+and+Cognition%2C+2nd+Edition-p-9780631198789<\/a><\/li>\n<li>Strawson, P. F. (1950). On Referring. <em>Mind<\/em>, 59(235), 320\u2013344. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/LIX.235.320\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/mind\/LIX.235.320<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M. (2008). <em>Origins of Human Communication<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262515207\/origins-of-human-communication\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262515207\/origins-of-human-communication\/<\/a><\/li>\n<li>Tomasello, M. (2014). <em>A Natural History of Human Thinking<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674726369\">https:\/\/doi.org\/10.4159\/9780674726369<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, des th\u00e9ories et de l&rsquo;impact psycholinguistique du philosophe Paul Grice (1913-1988).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,3840],"tags":[26823,26820,26821,26822,1808],"class_list":["post-17380","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-psycholinguistique","tag-implicatures-conversationnelles","tag-paul-grice","tag-pragmatique-linguistique","tag-principe-de-cooperation","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17380","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17380"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17380\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17380"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17380"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17380"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}