{"id":17329,"date":"2026-10-15T06:36:37","date_gmt":"2026-10-15T06:36:37","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/patricia-churchland-1943-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-15T06:36:37","modified_gmt":"2026-10-15T06:36:37","slug":"patricia-churchland-1943-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=patricia-churchland-1943-a-nos-jours","title":{"rendered":"Patricia Churchland &#8211; 1943 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire contemporaine de la pens\u00e9e occidentale, rares sont les figures philosophiques ayant provoqu\u00e9 un s\u00e9isme conceptuel d&rsquo;une ampleur comparable \u00e0 celui impuls\u00e9 par Patricia Smith Churchland. N\u00e9e au c\u0153ur des paysages rudes de la Colombie-Britannique en 1943, cette penseuse canado-am\u00e9ricaine a entrepris d\u00e8s les ann\u00e9es 1970 une refondation radicale de la philosophie de l&rsquo;esprit, contestant pied \u00e0 pied les certitudes s\u00e9culaires issues de la tradition cart\u00e9sienne, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie et de la philosophie analytique du langage ordinaire. En formulant le projet d&rsquo;une <em>neurophilosophie<\/em>, elle n&rsquo;a pas simplement propos\u00e9 un dialogue poli entre humanit\u00e9s et sciences du vivant : elle a exig\u00e9 que la philosophie soumette l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses constructions ontologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques au verdict impitoyable des neurosciences fondamentales, de la neuroanatomie compar\u00e9e et de la biologie \u00e9volutive.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de sa d\u00e9marche intellectuelle r\u00e9side une th\u00e8se d&rsquo;une audace vertigineuse : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/materialism-eliminative\/\">mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste<\/a>. Selon Patricia Churchland, notre appareil conceptuel quotidien \u2014 cette \u00ab psychologie populaire \u00bb qui postule l&rsquo;existence autonome de croyances, de d\u00e9sirs, d&rsquo;intentions et d&rsquo;actes de volont\u00e9 pure \u2014 ne constitue nullement une description v\u00e9ridique de notre vie int\u00e9rieure, mais une th\u00e9orie pr\u00e9scientifique archa\u00efque, vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre au fur et \u00e0 mesure que progressera notre compr\u00e9hension des assembl\u00e9es neuronales, des r\u00e9gulations synaptiques et des dynamiques neuroendocriniennes. Loin de s&rsquo;enfermer dans un r\u00e9ductionnisme st\u00e9rile ou un nihilisme destructeur, cette entreprise de d\u00e9construction vise au contraire \u00e0 \u00e9manciper la compr\u00e9hension humaine des illusions m\u00e9taphysiques pour asseoir la morale, la conscience, la libert\u00e9 et l&rsquo;identit\u00e9 personnelle sur le socle solide de la mati\u00e8re organis\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c0 travers plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle de publications pionni\u00e8res, d&rsquo;enseignements magistraux \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Diego (UCSD) et de collaborations \u00e9troites avec des figures majeures de la biologie mol\u00e9culaire et computationnelle au sein du prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.salk.edu\/\">Salk Institute for Biological Studies<\/a>, Churchland a b\u00e2ti une \u0153uvre monumentale. De l&rsquo;analyse fine des corr\u00e9lats neuronaux de la conscience \u00e0 la g\u00e9n\u00e9alogie hormonale de l&#8217;empathie chez les mammif\u00e8res, son parcours incarne une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable \u00e0 l&#8217;empirisme et une critique f\u00e9roce de la \u00ab philosophie en fauteuil \u00bb. Ce tour d&rsquo;horizon encyclop\u00e9dique se propose d&rsquo;examiner en d\u00e9tail l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel, les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques, les th\u00e8ses controvers\u00e9es et l&rsquo;h\u00e9ritage durable de celle qui a forc\u00e9 les philosophes \u00e0 ouvrir les yeux sur la fabrique biologique de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1943-ann\u00e9es 1970)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines rurales et formation philosophique initiale au Canada<\/h3>\n<p>Patricia Smith na\u00eet le 16 juillet 1943 \u00e0 Oliver, une petite localit\u00e9 rurale de la vall\u00e9e de l&rsquo;Okanagan, en Colombie-Britannique. \u00c9lev\u00e9e dans une ferme modeste, son enfance est marqu\u00e9e par une proximit\u00e9 imm\u00e9diate, pragmatique et d\u00e9nu\u00e9e de tout id\u00e9alisme romantique avec les r\u00e9alit\u00e9s crues de la biologie animale. Observer les cycles reproductifs du b\u00e9tail, la naissance, la maladie, l&rsquo;instinct de pr\u00e9dation et la mort programm\u00e9e des organismes vivants inculque \u00e0 la jeune fille une intuition fondamentale : le comportement animal, dans toute sa vari\u00e9t\u00e9 et sa complexit\u00e9, ne rel\u00e8ve d&rsquo;aucun principe occulte ou transcendant, mais s&rsquo;enracine rigoureusement dans la machinerie physique des corps. Cette exp\u00e9rience premi\u00e8re du vivant constituera le terreau affectif et intellectuel de son rejet ult\u00e9rieur de tout dualisme m\u00e9taphysique.<\/p>\n<p>Attir\u00e9e par les grandes questions relatives \u00e0 la nature de la r\u00e9alit\u00e9 et de la pens\u00e9e, elle entreprend des \u00e9tudes universitaires \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ubc.ca\/\">Universit\u00e9 de la Colombie-Britannique<\/a> (UBC) \u00e0 Vancouver, o\u00f9 elle obtient son baccalaur\u00e9at \u00e8s arts en 1965. C&rsquo;est durant ce premier cycle qu&rsquo;elle d\u00e9couvre avec passion l&#8217;empirisme logique et la philosophie analytique alors en plein essor. Toutefois, une profonde insatisfaction m\u00e9thodologique se manifeste rapidement chez elle. Face aux cours dispens\u00e9s sur Platon, Descartes ou David Hume, l&rsquo;\u00e9tudiante s&rsquo;\u00e9tonne du gouffre qui s\u00e9pare les abstractions conceptuelles enseign\u00e9es dans les s\u00e9minaires des d\u00e9couvertes concr\u00e8tes de la biologie moderne. Pourquoi les philosophes sp\u00e9culent-ils sur la structure de l&rsquo;esprit humain comme si ce dernier flottait en dehors de l&rsquo;\u00e9volution naturelle ?<\/p>\n<p>D\u00e9sireuse d&rsquo;approfondir sa formation philosophique tout en cherchant un ancrage plus robuste, elle traverse la fronti\u00e8re pour rejoindre l&rsquo;Universit\u00e9 de Pittsburgh, o\u00f9 elle d\u00e9croche une ma\u00eetrise en 1966. Pittsburgh est alors un \u00e9picentre mondial de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie et de la philosophie des sciences, domin\u00e9 par la figure tut\u00e9laire de Wilfrid Sellars et par la r\u00e9surgence d&rsquo;un pragmatisme rigoureux. C&rsquo;est dans ce creuset acad\u00e9mique stimulant que Churchland est expos\u00e9e \u00e0 la fameuse distinction sellarsienne entre l&rsquo;\u00ab image manifeste \u00bb du monde (fond\u00e9e sur le sens commun et l&rsquo;intentionnalit\u00e9) et l&rsquo;\u00ab image scientifique \u00bb (fond\u00e9e sur la physique et la chimie). Elle y entrevoit pour la premi\u00e8re fois la n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9thodologique de subordonner les pr\u00e9tentions descriptives du langage quotidien aux r\u00e9visions impos\u00e9es par le progr\u00e8s des sciences naturelles.<\/p>\n<h3>1.2 Les ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes \u00e0 Oxford et la confrontation \u00e0 la philosophie linguistique<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s son passage remarqu\u00e9 \u00e0 Pittsburgh, Patricia Churchland traverse l&rsquo;Atlantique gr\u00e2ce \u00e0 une bourse prestigieuse pour int\u00e9grer le St Hugh&rsquo;s College de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ox.ac.uk\/\">Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford<\/a>, o\u00f9 elle pr\u00e9pare et obtient son Bachelor of Philosophy (B.Phil) en 1969. Oxford repr\u00e9sente alors la citadelle imprenable de la philosophie du langage ordinaire. Sous l&rsquo;influence durable de penseurs comme Gilbert Ryle, J.L. Austin et P.F. Strawson, l&rsquo;activit\u00e9 philosophique dominante y est presque exclusivement con\u00e7ue comme une dissection minutieuse des usages grammaticaux et des subtilit\u00e9s du lexique vernaculaire. L&rsquo;esprit est trait\u00e9 non pas comme un organe biologique complexe, mais comme un r\u00e9seau logique de dispositions comportementales articul\u00e9es par les r\u00e8gles sociales du discours ordinaire.<\/p>\n<p>Pour la jeune chercheuse canadienne, ce s\u00e9jour oxonien s&rsquo;av\u00e8re \u00e0 la fois formateur et profond\u00e9ment ali\u00e9nant. Elle \u00e9prouve un scepticisme grandissant envers cette analyse conceptuelle <em>a priori<\/em> qui pr\u00e9tend trancher la question de la nature de la m\u00e9moire, de la perception ou de la volont\u00e9 par la simple clarification linguistique, sans jamais poser le pied dans un laboratoire de neurobiologie ou de psychologie exp\u00e9rimentale. Churchland per\u00e7oit cette autosuffisance de la philosophie linguistique comme une forme d&rsquo;arrogance dogmatique st\u00e9rile, voire comme une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de prot\u00e9ger la discipline contre les intrusions in\u00e9vitables des sciences empiriques. Elle rejette avec force l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un usage linguistique \u00e9tabli puisse dicter l&rsquo;architecture ontologique de l&rsquo;univers mental.<\/p>\n<p>Au milieu de ce malaise acad\u00e9mique, la lecture des travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/quine\/\">Willard Van Orman Quine<\/a>, en particulier ses articles r\u00e9volutionnaires remettant en cause le dogme de la distinction analytique\/synth\u00e9tique et son manifeste pour une \u00ab \u00e9pist\u00e9mologie naturalis\u00e9e \u00bb, agit comme un puissant \u00e9lectrochoc lib\u00e9rateur. Si, comme le proclame Quine, la philosophie ne jouit d&rsquo;aucun point de vue transcendantal au-dessus de la science empirique mais constitue simplement la partie la plus g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;\u00e9difice scientifique, alors la philosophie de l&rsquo;esprit doit imp\u00e9rativement s&rsquo;incorporer \u00e0 la biologie du syst\u00e8me nerveux central. D\u00e8s lors, germe chez Patricia Churchland l&rsquo;intuition centrale qui guidera toute sa carri\u00e8re : les r\u00e8gles de la logique formelle et la structure de la pens\u00e9e humaine ne tombent pas du ciel platonicien ; elles \u00e9mergent laborieusement de r\u00e9seaux neuronaux fa\u00e7onn\u00e9s par la s\u00e9lection naturelle.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;alliance acad\u00e9mique et th\u00e9orique avec Paul Churchland<\/h3>\n<p>C&rsquo;est durant ses ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9tudes \u00e0 Pittsburgh que Patricia fait la rencontre de Paul Churchland, un condisciple brillant dont les int\u00e9r\u00eats th\u00e9oriques r\u00e9sonnent profond\u00e9ment avec les siens. Leur mariage marque le d\u00e9but de ce qui deviendra l&rsquo;un des partenariats intellectuels les plus prolifiques et les plus c\u00e9l\u00e8bres de la philosophie analytique du XXe si\u00e8cle. Loin de s&rsquo;effacer l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre, Patricia et Paul forment un tandem th\u00e9orique d&rsquo;une rare symbiose, confrontant continuellement leurs hypoth\u00e8ses, publiant parfois conjointement, mais d\u00e9veloppant \u00e9galement des approches compl\u00e9mentaires : tandis que Paul se concentrera davantage sur la philosophie des sciences formelle, l&rsquo;espace des \u00e9tats neuronaux et la mod\u00e9lisation computationnelle, Patricia s&rsquo;ancrera de mani\u00e8re d\u00e9cisive dans les d\u00e9tails anatomiques, physiologiques et \u00e9volutifs de la neurobiologie.<\/p>\n<p>En 1969, le couple accepte des postes d&rsquo;enseignants \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/umanitoba.ca\/\">Universit\u00e9 du Manitoba<\/a>, \u00e0 Winnipeg. Durant cette d\u00e9cennie canadienne cruciale, loin des modes acad\u00e9miques de la c\u00f4te est am\u00e9ricaine ou des cercles londoniens, ils amorcent leur conversion empirique. Refusant de limiter leurs lectures aux revues philosophiques traditionnelles, ils s&rsquo;immergent avec une assiduit\u00e9 vorace dans la litt\u00e9rature neurophysiologique et neuroanatomique. Patricia r\u00e9alise alors que les philosophes \u00e9crivent sur la vision sans conna\u00eetre le fonctionnement des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens, sur la m\u00e9moire sans rien savoir de la plasticit\u00e9 synaptique, et sur la conscience en ignorant les projections thalamo-corticales. Elle entreprend alors d&rsquo;\u00e9tudier directement ces m\u00e9canismes aupr\u00e8s des chercheurs en m\u00e9decine de son universit\u00e9.<\/p>\n<p>Cette maturation intellectuelle d\u00e9bouche, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, sur l&rsquo;opportunit\u00e9 de rejoindre l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 San Diego (UCSD), une institution reconnue mondialement pour son dynamisme interdisciplinaire et son avant-gardisme dans les sciences cognitives naissantes. Ce d\u00e9m\u00e9nagement sous le soleil californien en 1984 marque un tournant d\u00e9finitif : \u00e0 UCSD et gr\u00e2ce \u00e0 une collaboration statutaire \u00e9troite avec les neurobiologistes d&rsquo;\u00e9lite du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.salk.edu\/\">Salk Institute<\/a> voisin \u2014 au premier rang desquels figure le colaur\u00e9at du prix Nobel Francis Crick \u2014, Patricia Churchland trouve enfin l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me institutionnel et scientifique ad\u00e9quat pour orchestrer la r\u00e9volution neurophilosophique.<\/p>\n<h2>2. L&rsquo;\u00e9mergence de la neurophilosophie : une rupture \u00e9pist\u00e9mologique<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9finition et pr\u00e9misses de la neurophilosophie<\/h3>\n<p>Le n\u00e9ologisme \u00ab neurophilosophie \u00bb, forg\u00e9 et popularis\u00e9 par Patricia Churchland, ne d\u00e9signe pas une simple branche annexe de l&rsquo;\u00e9thique appliqu\u00e9e ou une application distanci\u00e9e des concepts philosophiques traditionnels aux d\u00e9couvertes m\u00e9dicales. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un projet refondateur, d&rsquo;une v\u00e9ritable rupture m\u00e9thodologique exigeant une hybridation int\u00e9grale entre la neurobiologie fondamentale et la philosophie de la connaissance. Pour Churchland, la vieille \u00e9nigme des rapports entre l&rsquo;\u00e2me et le corps (le \u00ab mind-body problem \u00bb) n&rsquo;appartient plus de droit aux sp\u00e9culations des m\u00e9taphysiciens : elle est devenue une question empirique, articul\u00e9e autour de la nature des calculs et des transformations de signaux op\u00e9r\u00e9s par le tissu nerveux.<\/p>\n<p>Cette perspective s&rsquo;oppose frontalement au consensus fonctionnaliste qui dominait alors les premi\u00e8res sciences cognitives sous l&rsquo;\u00e9gide de philosophes comme Jerry Fodor ou Hilary Putnam. Le fonctionnalisme classique postulait l&rsquo;ind\u00e9pendance de principe entre le programme logiciel de l&rsquo;esprit (le \u00ab software \u00bb computationnel) et son substrat mat\u00e9riel d&rsquo;impl\u00e9mentation (le \u00ab hardware \u00bb biologique ou silicium). Contre ce pr\u00e9jug\u00e9 abstrait, Churchland affirme que l&rsquo;architecture mat\u00e9rielle du cerveau contraint directement, puissamment et irr\u00e9versiblement les types d&rsquo;algorithmes et de repr\u00e9sentations dont l&rsquo;esprit est capable. On ne peut dissocier le calcul de son substrat biologique, car l&rsquo;\u00e9volution n&rsquo;a pas con\u00e7u un ordinateur universel de Turing, mais un syst\u00e8me adaptatif incarn\u00e9, contraint par la d\u00e9pense m\u00e9tabolique et le temps de conduction axonale.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, la neurophilosophie pose l&rsquo;exigence m\u00e9thodologique imp\u00e9rative d&rsquo;une \u00ab co-\u00e9volution \u00bb th\u00e9orique. Il ne s&rsquo;agit ni de subordonner aveugl\u00e9ment les sciences cognitives aux seules donn\u00e9es mol\u00e9culaires, ni de laisser la psychologie flotter au-dessus de la biologie. Les mod\u00e8les cognitifs de haut niveau (linguistique, m\u00e9moire s\u00e9mantique, r\u00e9solution de probl\u00e8mes) et les d\u00e9couvertes neuroscientifiques de bas niveau (canaux ioniques, microcircuits corticaux, neurotransmetteurs) doivent se contraindre mutuellement, se corriger en permanence et converger vers une th\u00e9orie unifi\u00e9e du cerveau cognitif. L&rsquo;esprit n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le cerveau en action.<\/p>\n<h3>2.2 Le tournant empirique contre la philosophie en fauteuil (\u00ab armchair philosophy \u00bb)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus tranchants de l&rsquo;\u0153uvre de Patricia Churchland r\u00e9side dans sa critique implacable de la \u00ab philosophie en fauteuil \u00bb (<em>armchair philosophy<\/em>). Cette m\u00e9thode traditionnelle, qui pr\u00e9tend d\u00e9voiler la structure fondamentale de la r\u00e9alit\u00e9, de la moralit\u00e9 ou de l&rsquo;esprit par le seul moyen de l&rsquo;introspection, de l&rsquo;intuition conceptuelle et de la d\u00e9duction logique formelle, est diagnostiqu\u00e9e par Churchland comme une impasse st\u00e9rile. Les intuitions de sens commun, loin d&rsquo;\u00eatre des fen\u00eatres transparentes sur la v\u00e9rit\u00e9 universelle, ne sont que les s\u00e9diments historiques de pr\u00e9jug\u00e9s biologiques et culturels fa\u00e7onn\u00e9s par une vision pr\u00e9-scientifique du cosmos.<\/p>\n<p>Mettant ses pr\u00e9ceptes en pratique avec une d\u00e9termination sans faille, Patricia Churchland prend une d\u00e9cision sans pr\u00e9c\u00e9dent pour une titulaire de chaire de philosophie : d\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 UCSD, elle s&rsquo;inscrit comme auditrice libre dans les cours de neuroanatomie et de neurophysiologie dispens\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de m\u00e9decine de l&rsquo;universit\u00e9. Elle enfile la blouse blanche, participe activement aux dissections cadav\u00e9riques de cerveaux humains, apprend \u00e0 tracer les faisceaux neuronaux, observe des enregistrements \u00e9lectrophysiologiques cellulaires et s&rsquo;initie aux techniques d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle. Elle refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;\u00e9crire la moindre ligne sur la conscience ou la m\u00e9moire sans avoir contempl\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 physique des circonvolutions, des ventricules et de la cytoarchitectonique corticale.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche conf\u00e8re \u00e0 la m\u00e9thode neurophilosophique une cr\u00e9dibilit\u00e9 et une acuit\u00e9 empirique in\u00e9dites. Pour tester une intuition philosophique relative \u00e0 l&rsquo;intentionnalit\u00e9, au libre arbitre ou \u00e0 la nature des repr\u00e9sentations mentales, Churchland ne convoque pas des exp\u00e9riences de pens\u00e9e baroques ou des paradoxes s\u00e9mantiques artificiels : elle examine les d\u00e9ficits neuropsychologiques des patients c\u00e9r\u00e9brol\u00e9s\u00e9s, analyse les d\u00e9charges rythmiques des neurones pyramidaux du n\u00e9ocortex ou scrute les cartographies d&rsquo;activation obtenues par tomographie par \u00e9mission de positons (TEP) puis par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/subjects\/functional-magnetic-resonance-imaging\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle<\/a> (IRMf). L&#8217;empirisme n&rsquo;est plus un v\u0153u pieux, il devient l&rsquo;armature op\u00e9ratoire de la r\u00e9flexion philosophique.<\/p>\n<h3>2.3 La publication s\u00e9minale de \u00ab Neurophilosophy \u00bb (1986)<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance officiel de cette nouvelle discipline a lieu en 1986 avec la publication chez MIT Press du chef-d&rsquo;\u0153uvre de Churchland : <em>Neurophilosophy: Toward a Unified Science of the Mind-Brain<\/em>. Ce volume imposant, d&rsquo;une densit\u00e9 scientifique et argumentative exceptionnelle, est structur\u00e9 selon une strat\u00e9gie p\u00e9dagogique et dialectique d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9. La premi\u00e8re moiti\u00e9 de l&rsquo;ouvrage offre aux philosophes une synth\u00e8se magistrale et rigoureuse de l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;art en neurobiologie : anatomie fonctionnelle, physiologie neuronale, organisation des syst\u00e8mes sensoriels et moteurs, th\u00e9ories computationnelles naissantes. La seconde moiti\u00e9, inversement, offre aux neurobiologistes une armature \u00e9pist\u00e9mologique sophistiqu\u00e9e portant sur la nature de l&rsquo;explication scientifique, la confirmation des hypoth\u00e8ses et les m\u00e9canismes de la r\u00e9duction th\u00e9orique.<\/p>\n<p>L&rsquo;apport \u00e9pist\u00e9mologique capital de l&rsquo;ouvrage r\u00e9side dans son analyse m\u00e9ticuleuse du mod\u00e8le classique de la r\u00e9duction interth\u00e9orique, \u00e9labor\u00e9 initialement par le philosophe des sciences <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-reduction\/\">Ernest Nagel<\/a>. Selon le mod\u00e8le nag\u00e9lien, une th\u00e9orie ancienne est r\u00e9duite \u00e0 une nouvelle th\u00e9orie plus fondamentale lorsque les lois de la premi\u00e8re peuvent \u00eatre rigoureusement d\u00e9duites des lois de la seconde via des \u00ab lois-passerelles \u00bb (<em>bridge laws<\/em>) reliant leurs vocabulaires respectifs. Churchland d\u00e9montre que ce sch\u00e9ma est beaucoup trop lisse, irr\u00e9aliste et inadapt\u00e9 aux r\u00e9volutions scientifiques r\u00e9elles. S&rsquo;appuyant sur les travaux de Thomas Kuhn et Paul Feyerabend, elle montre que le progr\u00e8s scientifique n&rsquo;op\u00e8re presque jamais par simple d\u00e9duction et pr\u00e9servation des concepts anciens, mais bien souvent par r\u00e9vision radicale, d\u00e9formation ou \u00e9limination pure et simple des entit\u00e9s postul\u00e9es par le pass\u00e9.<\/p>\n<p>La parution de <em>Neurophilosophy<\/em> provoque un s\u00e9isme dans le monde acad\u00e9mique anglophone et international. Re\u00e7u avec enthousiasme par une frange pionni\u00e8re de neuroscientifiques ravis de voir leurs recherches investies d&rsquo;une telle port\u00e9e conceptuelle, le livre suscite \u00e9galement une lev\u00e9e de boucliers virulente chez les tenants de la tradition analytique dominante. On reproche \u00e0 Churchland de confondre l&rsquo;analyse philosophique avec la simple vulgarisation biologique, voire de renoncer \u00e0 l&rsquo;autonomie sacr\u00e9e de la philosophie. Pourtant, le tournant est irr\u00e9versible : l&rsquo;ouvrage institutionnalise un nouveau champ de recherche et impose \u00e0 toute une g\u00e9n\u00e9ration de doctorants l&rsquo;obligation de ma\u00eetriser la neurobiologie pour penser l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>3. Le mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste et la d\u00e9construction de la psychologie populaire<\/h2>\n<h3>3.1 La critique radicale de la psychologie na\u00efve (\u00ab folk psychology \u00bb)<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice th\u00e9orique de Patricia Churchland se d\u00e9ploie l&rsquo;offensive la plus radicale jamais men\u00e9e contre notre conception usuelle de la subjectivit\u00e9 : l&rsquo;\u00e9limination syst\u00e9matique de la \u00ab psychologie populaire \u00bb (<em>folk psychology<\/em>). Par cette expression, Churchland ne d\u00e9signe pas une branche populaire des sciences sociales, mais le cadre interpr\u00e9tatif spontan\u00e9, universellement partag\u00e9 et int\u00e9rioris\u00e9 par le sens commun, par lequel les \u00eatres humains expliquent et pr\u00e9disent leurs comportements et ceux de leurs cong\u00e9n\u00e8res \u00e0 travers l&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tats mentaux internes tels que les \u00ab croyances \u00bb, les \u00ab d\u00e9sirs \u00bb, les \u00ab espoirs \u00bb, les \u00ab peurs \u00bb ou les \u00ab intentions \u00bb.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale de Churchland, partag\u00e9e avec son \u00e9poux Paul, consiste \u00e0 affirmer que cette psychologie populaire ne doit pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une certitude introspective indubitable, mais tr\u00e8s exactement comme une <em>th\u00e9orie empirique tacite<\/em>, transmise par la culture et le langage. Or, si la psychologie populaire est une th\u00e9orie, elle peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9e selon les crit\u00e8res \u00e9pist\u00e9mologiques r\u00e9gissant n&rsquo;importe quel mod\u00e8le scientifique : puissance pr\u00e9dictive, f\u00e9condit\u00e9 heuristique, coh\u00e9rence unificatrice et int\u00e9gration avec les autres sciences connexes. \u00c0 l&rsquo;aune de ces crit\u00e8res, le diagnostic pos\u00e9 par Churchland est accablant : la psychologie na\u00efve est une th\u00e9orie stagnante, rong\u00e9e par des \u00e9checs explicatifs monumentaux.<\/p>\n<p>Que peut en effet expliquer la psychologie populaire des processus fondamentaux du syst\u00e8me nerveux ? Absolument rien. Elle est incapable d&rsquo;expliquer pourquoi nous dormons et pourquoi nous r\u00eavons ; elle est muette sur la mani\u00e8re dont la m\u00e9moire s&rsquo;ancre, se consolide et se d\u00e9grade au fil du vieillissement ; elle ne fournit aucune explication intelligible des psychopathologies d\u00e9vastatrices telles que la schizophr\u00e9nie, la d\u00e9pression majeure ou l&rsquo;autisme ; elle ignore les m\u00e9canismes de la vision binoculaire, de l&rsquo;attention s\u00e9lective ou de la plasticit\u00e9 motrice. Churchland rappelle le destin historique des th\u00e9ories scientifiques primitives totalement erron\u00e9es : de m\u00eame que la physique aristot\u00e9licienne a d\u00fb \u00eatre abandonn\u00e9e au profit de la m\u00e9canique galil\u00e9enne, et que les concepts alchimiques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/science\/phlogiston\">phlogistique<\/a> ou d&rsquo;\u00e9ther luminif\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s sans appel par la thermodynamique et l&rsquo;\u00e9lectromagn\u00e9tisme relativiste, la psychologie populaire est condamn\u00e9e \u00e0 \u00eatre ray\u00e9e de l&rsquo;ontologie scientifique future.<\/p>\n<h3>3.2 Le statut ontologique des croyances, d\u00e9sirs et intentions<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation \u00e9liminativiste ne se contente pas d&rsquo;affirmer que nos explications ordinaires sont impr\u00e9cises : elle pose que les entit\u00e9s postul\u00e9es par la psychologie populaire \u2014 au premier chef les croyances et les d\u00e9sirs, conceptualis\u00e9s comme des \u00ab attitudes propositionnelles \u00bb \u2014 <em>n&rsquo;existent tout simplement pas<\/em>. Dire que Jean prend son parapluie \u00ab parce qu&rsquo;il croit qu&rsquo;il pleut et d\u00e9sire ne pas \u00eatre mouill\u00e9 \u00bb, c&rsquo;est utiliser un sch\u00e9ma explicatif syntaxique et logique plaqu\u00e9 sur des architectures c\u00e9r\u00e9brales qui fonctionnent selon des principes neurodynamiques d&rsquo;une nature radicalement diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument architectural d\u00e9velopp\u00e9 par Patricia Churchland met en lumi\u00e8re l&rsquo;incompatibilit\u00e9 fondamentale entre le r\u00e9seau neuronal biologique et la logique propositionnelle classique. Les cerveaux biologiques ne sont pas des moteurs d&rsquo;inf\u00e9rence s\u00e9quentielle manipulant des symboles discrets selon des r\u00e8gles de grammaire formelle, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un programme informatique cod\u00e9 en Lisp. Le syst\u00e8me nerveux central est constitu\u00e9 de dizaines de milliards de neurones interconnect\u00e9s par des trillions de synapses, op\u00e9rant des transformations massivement parall\u00e8les de vecteurs d&rsquo;ondes, de gradients \u00e9lectrochimiques et de matrices de poids synaptiques. Vouloir faire correspondre une \u00ab croyance \u00bb bien d\u00e9limit\u00e9e \u00e0 un ensemble sp\u00e9cifique de neurones rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion cat\u00e9gorielle semblable \u00e0 la qu\u00eate de l&rsquo;\u00e9ther dans le vide spatial.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette posture d\u00e9capante, une objection majeure a souvent \u00e9t\u00e9 soulev\u00e9e par des philosophes transcendantaux et analytiques : l&rsquo;accusation d&rsquo;auto-r\u00e9futation. L&rsquo;argument s&rsquo;\u00e9nonce ainsi : si l&rsquo;\u00e9liminativisme est vrai, alors le d\u00e9fenseur de cette th\u00e9orie ne peut pas \u00ab croire \u00bb que l&rsquo;\u00e9liminativisme est vrai, et ses discours ne visent aucune \u00ab intention \u00bb de persuader ; par cons\u00e9quent, l&rsquo;\u00e9liminativisme est incoh\u00e9rent et s&rsquo;auto-d\u00e9truit. Churchland r\u00e9plique avec une ironie mordante en montrant que cet argument est un pur sophisme reposant sur une p\u00e9tition de principe conservatrice. Au XVIIe si\u00e8cle, un alchimiste aurait pu soutenir avec la m\u00eame logique que pr\u00e9tendre que le vitalisme est faux est absurde, sous pr\u00e9texte que seul un \u00eatre dou\u00e9 d&rsquo;un souffle vital (<em>\u00e9lan vital<\/em>) peut prononcer une telle assertion. Lorsque la th\u00e9orie de r\u00e9f\u00e9rence s&rsquo;effondre, c&rsquo;est l&rsquo;ensemble de son vocabulaire justificatif qui se transforme : les assertions de l&rsquo;\u00e9liminativiste ne sont pas des \u00ab croyances propositionnelles \u00bb, mais des configurations complexes d&rsquo;\u00e9tats c\u00e9r\u00e9braux neuro-computationnels orient\u00e9s vers l&rsquo;interaction ad\u00e9quate avec le r\u00e9el.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9ductionnisme th\u00e9orique versus \u00e9limination ontologique<\/h3>\n<p>Afin de dissiper les contresens r\u00e9currents entourant sa doctrine, Patricia Churchland a patiemment clarifi\u00e9 le spectre \u00e9pist\u00e9mologique qui s\u00e9pare la r\u00e9duction interth\u00e9orique bienveillante (la \u00ab r\u00e9duction douce \u00bb) de l&rsquo;\u00e9limination ontologique pure et simple (la \u00ab r\u00e9duction radicale \u00bb). Dans les cas classiques de r\u00e9duction r\u00e9ussie, les entit\u00e9s fondamentales de la th\u00e9orie initiale sont conserv\u00e9es et enrichies par la nouvelle ontologie : ainsi, la \u00ab temp\u00e9rature \u00bb des gaz macroscopiques n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9e par la physique statistique, mais r\u00e9identifi\u00e9e de mani\u00e8re f\u00e9conde et \u00e9l\u00e9gante \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique moyenne des mol\u00e9cules en mouvement.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;\u00e9limination intervient lorsqu&rsquo;une th\u00e9orie ancienne est jug\u00e9e si irr\u00e9m\u00e9diablement fausse, incoh\u00e9rente ou d\u00e9cal\u00e9e par rapport \u00e0 la structure r\u00e9elle des ph\u00e9nom\u00e8nes qu&rsquo;aucun pont s\u00e9mantique ne peut \u00eatre tendu vers la nouvelle th\u00e9orie. Un exemple historique canonique mobilis\u00e9 par Churchland est celui de la sorcellerie : lorsque la m\u00e9decine et la psychiatrie moderne ont \u00e9merg\u00e9, on n&rsquo;a pas \u00ab r\u00e9duit \u00bb le concept de \u00ab possession d\u00e9moniaque \u00bb ou de \u00ab sabbat des sorci\u00e8res \u00bb \u00e0 des configurations de dopamine c\u00e9r\u00e9brale ; on a purement et simplement <em>\u00e9limin\u00e9<\/em> les sorci\u00e8res de notre inventaire de la r\u00e9alit\u00e9, en reconnaissant que ces femmes souffraient d&rsquo;\u00e9pilepsie du lobe temporal, de psychoses hallucinatoires ou \u00e9taient victimes de dynamiques perverses de bouc \u00e9missaire sociologique.<\/p>\n<p>Le tableau ci-dessous, synth\u00e8se des travaux \u00e9pist\u00e9mologiques de Patricia et Paul Churchland, illustre le continuum de la transition interth\u00e9orique \u00e0 travers l&rsquo;histoire des sciences :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Conservation ontologique (R\u00e9duction douce) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Th\u00e9orie ancienne :<\/em> Optique g\u00e9om\u00e9trique de la lumi\u00e8re.<\/li>\n<li><em>Th\u00e9orie nouvelle :<\/em> \u00c9lectrodynamique quantique \/ Ondes de Maxwell.<\/li>\n<li><em>Statut de l&rsquo;entit\u00e9 :<\/em> La lumi\u00e8re <em>est<\/em> un rayonnement \u00e9lectromagn\u00e9tique d&rsquo;une certaine longueur d&rsquo;onde. Identit\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>R\u00e9vision conceptuelle substantielle (R\u00e9duction avec d\u00e9placement partiel) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Th\u00e9orie ancienne :<\/em> G\u00e8ne classique de l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 mend\u00e9lienne (particule ins\u00e9cable).<\/li>\n<li><em>Th\u00e9orie nouvelle :<\/em> Biologie mol\u00e9culaire de l&rsquo;ADN et \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique.<\/li>\n<li><em>Statut de l&rsquo;entit\u00e9 :<\/em> Le g\u00e8ne n&rsquo;est plus une unit\u00e9 stricte, mais une s\u00e9quence fonctionnelle dispers\u00e9e et r\u00e9gul\u00e9e d&rsquo;acides nucl\u00e9iques.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>\u00c9limination radicale (Remplacement sans reste) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Th\u00e9orie ancienne :<\/em> Phlogistique (fluide lib\u00e9r\u00e9 lors de la combustion).<\/li>\n<li><em>Th\u00e9orie nouvelle :<\/em> Chimie de l&rsquo;oxydation par Lavoisier.<\/li>\n<li><em>Statut de l&rsquo;entit\u00e9 :<\/em> Le phlogistique n&rsquo;existe pas. Terme caduc ray\u00e9 de l&rsquo;ontologie.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<li><strong>Pronostic pour l&rsquo;esprit (Hypoth\u00e8se Churchlandienne) :<\/strong>\n<ul>\n<li><em>Th\u00e9orie ancienne :<\/em> Psychologie populaire (d\u00e9sirs, croyances, qualia, volont\u00e9 libre cart\u00e9sienne).<\/li>\n<li><em>Th\u00e9orie nouvelle :<\/em> Neurobiologie computationnelle int\u00e9grative et r\u00e9seaux neuronaux non lin\u00e9aires.<\/li>\n<li><em>Statut de l&rsquo;entit\u00e9 :<\/em> \u00c9limination probable de la majeure partie des entit\u00e9s intentionnelles propositionnelles au profit d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;espaces vectoriels.<\/li>\n<\/ul>\n<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce sch\u00e9ma a des cons\u00e9quences prodigieuses pour la pratique clinique, notamment en psychiatrie. Churchland d\u00e9nonce la tendance des classifications diagnostiques traditionnelles \u00e0 tenter de calquer les souffrances psychiques sur les divisions arbitraires du sens commun. En comprenant que les entit\u00e9s psychologiques na\u00efves sont vou\u00e9es \u00e0 l&rsquo;effacement, la m\u00e9decine psychiatrique doit s&rsquo;orienter vers une nosologie biologique red\u00e9finie \u00e0 partir des perturbations sp\u00e9cifiques des circuits neuronaux et des d\u00e9s\u00e9quilibres mol\u00e9culaires, abandonnant l&rsquo;obsession de trouver des \u00ab conflits d&rsquo;intentions inconscientes \u00bb inaccessibles \u00e0 la m\u00e9thode scientifique.<\/p>\n<h2>4. La neurobiologie de la conscience et de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective<\/h2>\n<h3>4.1 D\u00e9construction du \u00ab probl\u00e8me difficile \u00bb de Chalmers<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des terrains d&rsquo;affrontement philosophique les plus c\u00e9l\u00e8bres de la seconde moiti\u00e9 de la carri\u00e8re de Patricia Churchland concerne la nature de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale. Dans les ann\u00e9es 1990, le philosophe australien David Chalmers popularise la distinction entre les \u00ab probl\u00e8mes faciles \u00bb de la conscience (expliquer les m\u00e9canismes cognitifs de l&rsquo;attention s\u00e9lective, de la m\u00e9moire, de la verbalisation ou de la discrimination sensorielle) et le fameux \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/consciousness\/\">probl\u00e8me difficile<\/a> \u00bb (<em>Hard Problem<\/em>) : comment et pourquoi le traitement de l&rsquo;information physique dans le cerveau s&rsquo;accompagne-t-il d&rsquo;une exp\u00e9rience subjective v\u00e9cue, d&rsquo;un \u00ab effet que cela fait \u00bb (les fameux <em>qualia<\/em>) d&rsquo;\u00e9prouver la rougeur d&rsquo;une rose ou la br\u00fblure d&rsquo;une flamme ? Pour Chalmers et les partisans du dualisme des propri\u00e9t\u00e9s, un foss\u00e9 explicatif infranchissable s\u00e9parera toujours la mati\u00e8re objective du sentiment subjectif.<\/p>\n<p>Patricia Churchland a oppos\u00e9 \u00e0 cette conception une fin de non-recevoir sans concession, qualifiant le pr\u00e9tendu probl\u00e8me difficile d&rsquo;impasse m\u00e9thodologique b\u00e2tie sur des sophismes m\u00e9taphysiques. Elle commence par relever ce qu&rsquo;elle nomme \u00ab l&rsquo;argument par l&rsquo;ignorance \u00bb : sous pr\u00e9texte que nous sommes actuellement incapables de d\u00e9tailler pr\u00e9cis\u00e9ment comment des assembl\u00e9es neuronales g\u00e9n\u00e8rent le ressenti subjectif d&rsquo;une sensation de douleur, Chalmers en conclut ill\u00e9gitimement qu&rsquo;une telle explication est <em>en principe<\/em> impossible par les moyens de la physique et de la biologie. Churchland rappelle que cette posture est identique \u00e0 celle des vitalistes du XIXe si\u00e8cle qui, constatant la complexit\u00e9 prodigieuse de la morphogen\u00e8se embryonnaire, d\u00e9cr\u00e9taient que la chimie ne pourrait jamais rendre compte de la vie sans l&rsquo;appoint d&rsquo;un fluide vital mystique.<\/p>\n<p>Pour Churchland, le pr\u00e9tendu probl\u00e8me difficile n&rsquo;est difficile que parce que nous ignorons encore l&rsquo;immense majorit\u00e9 des lois neurophysiologiques r\u00e9gissant les r\u00e9seaux corticaux. La distinction tranch\u00e9e entre probl\u00e8mes \u00ab faciles \u00bb et probl\u00e8me \u00ab difficile \u00bb est une fiction a priori n\u00e9faste pour la recherche : chaque fois qu&rsquo;un soi-disant probl\u00e8me facile relatif au codage neural de la vision ou \u00e0 la synchronisation sensorielle est r\u00e9solu, la pr\u00e9tendue transcendance de l&rsquo;exp\u00e9rience subjective perd du terrain. La strat\u00e9gie r\u00e9ductionniste par paliers adopt\u00e9e par les sciences naturelles a d\u00e9j\u00e0 dissous des \u00e9nigmes consid\u00e9r\u00e9es jadis comme insolubles ; il n&rsquo;existe aucune raison logique de croire que le cerveau \u00e9chappe \u00e0 ce destin.<\/p>\n<h3>4.2 Les corr\u00e9lats neuronaux de la conscience (NCC)<\/h3>\n<p>Plut\u00f4t que de se perdre dans des sp\u00e9culations apor\u00e9tiques sur la nature m\u00e9taphysique des qualia, Churchland pr\u00f4ne une focalisation m\u00e9thodique sur la traque des \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn1156\">corr\u00e9lats neuronaux de la conscience<\/a> \u00bb (<em>Neural Correlates of Consciousness<\/em>, ou NCC). D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1980, elle collabore intens\u00e9ment au dialogue th\u00e9orique men\u00e9 par Francis Crick et Christof Koch, qui tentent d&rsquo;identifier les m\u00e9canismes neurobiologiques minimaux n\u00e9cessaires et suffisants pour qu&rsquo;un \u00e9tat conscient particulier \u00e9merge dans l&rsquo;esprit du sujet.<\/p>\n<p>Cette approche s&rsquo;appuie massivement sur l&rsquo;\u00e9tude exp\u00e9rimentale de la vision, paradigme exp\u00e9rimental le plus robuste et le mieux document\u00e9 chez les primates. Churchland s&rsquo;int\u00e9resse particuli\u00e8rement aux protocoles de rivalit\u00e9 binoculaire, dans lesquels deux images discordantes (par exemple, un r\u00e9seau de bandes verticales dans l&rsquo;\u0153il gauche et un visage dans l&rsquo;\u0153il droit) sont pr\u00e9sent\u00e9es simultan\u00e9ment au sujet. Alors que le stimulus physique sur les deux r\u00e9tines reste parfaitement stable, la perception consciente du sujet oscille alternativement entre le visage et les bandes, d\u00e9montrant avec \u00e9clat que la conscience visuelle ne d\u00e9pend pas simplement de l&rsquo;entr\u00e9e sensorielle brute, mais d&rsquo;une dynamique de comp\u00e9tition active au sein des \u00e9tages sup\u00e9rieurs du syst\u00e8me visuel.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, Churchland et ses coll\u00e8gues examinent le r\u00f4le d\u00e9cisif jou\u00e9 par les oscillations gamma synchronis\u00e9es (autour de 40 Hz) qui couplent de mani\u00e8re transitoire des populations de neurones distantes \u00e0 travers les couches corticales. Ces oscillations, coordonn\u00e9es par les projections r\u00e9currentes entre les noyaux intralaminaires du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sciencedirect.com\/topics\/neuroscience\/thalamus\">thalamus<\/a> et les diff\u00e9rentes aires du cortex associatif, permettent d&rsquo;unifier les attributs perceptifs s\u00e9par\u00e9s (couleur, mouvement, forme, orientation) en un percept conscient global coh\u00e9rent. L&rsquo;attention s\u00e9lective agit alors comme une porte d&rsquo;entr\u00e9e et un amplificateur dynamique de signal, s\u00e9lectionnant les repr\u00e9sentations neuronales qui acc\u00e9deront \u00e0 la diffusion globale et synchronis\u00e9e n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat conscient.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;illusion du soi unifi\u00e9 et la conscience corporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des croyances les plus enracin\u00e9es de la subjectivit\u00e9 occidentale est l&rsquo;intuition d&rsquo;un \u00ab soi \u00bb unifi\u00e9, immat\u00e9riel, central et indivisible \u2014 ce que le philosophe Daniel Dennett a fustig\u00e9 sous le nom de \u00ab th\u00e9\u00e2tre cart\u00e9sien \u00bb. Nous avons spontan\u00e9ment le sentiment qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de notre bo\u00eete cr\u00e2nienne si\u00e8ge un spectateur central, un homoncule int\u00e9rieur o\u00f9 toutes les perceptions viennent converger pour \u00eatre jug\u00e9es, ressenties et transform\u00e9es en d\u00e9cisions d&rsquo;action. Patricia Churchland s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que cette intuition est une pure illusion architecturale, enti\u00e8rement d\u00e9mentie par la neuropsychologie.<\/p>\n<p>Le cerveau humain ne poss\u00e8de aucun centre supr\u00eame d&rsquo;int\u00e9gration, aucun bureau central o\u00f9 tout converge. L&rsquo;anatomie r\u00e9v\u00e8le au contraire un syst\u00e8me massivement distribu\u00e9, modulaire, asynchrone et interconnect\u00e9. Pour \u00e9tayer cette th\u00e8se, Churchland revient inlassablement sur les cas spectaculaires des patients au \u00ab cerveau divis\u00e9 \u00bb (<em>split-brain<\/em>), \u00e9tudi\u00e9s initialement par Roger Sperry et Michael Gazzaniga. Chez ces individus dont le corps calleux a \u00e9t\u00e9 sectionn\u00e9 pour traiter une \u00e9pilepsie r\u00e9fractaire, privant les deux h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux de leur voie de communication directe principale, on observe l&rsquo;\u00e9mergence de deux sph\u00e8res de conscience ind\u00e9pendantes au sein d&rsquo;un m\u00eame cr\u00e2ne, chacune dot\u00e9e de ses propres perceptions, de ses apprentissages moteurs distincts et parfois de volont\u00e9s contradictoires.<\/p>\n<p>Le \u00ab soi \u00bb n&rsquo;est donc pas une substance spirituelle indivisible, mais une fiction neuro-computationnelle construite \u00e0 chaque instant par le cerveau pour simplifier son contr\u00f4le moteur et sa r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique. Comme le souligne Churchland, le cerveau est un organe avant tout d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la survie du corps biologique qu&rsquo;il habite. La conscience de soi primitive \u00e9merge des repr\u00e9sentations distribu\u00e9es des \u00e9tats visc\u00e9raux, proprioceptifs et m\u00e9taboliques g\u00e9n\u00e9r\u00e9es par le tronc c\u00e9r\u00e9bral, l&rsquo;insula et le cortex somatosensoriel. Le sentiment d&rsquo;exister en tant qu&rsquo;entit\u00e9 stable n&rsquo;est que la cartographie dynamique continue de nos \u00e9quilibres physiologiques internes face aux fluctuations de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h2>5. \u00ab Braintrust \u00bb et les fondements neurobiologiques de la moralit\u00e9<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;\u00e9volution phylog\u00e9n\u00e9tique des valeurs morales<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9branl\u00e9 les certitudes m\u00e9taphysiques entourant l&rsquo;esprit et la conscience, Patricia Churchland s&rsquo;est attaqu\u00e9e dans les ann\u00e9es 2000 et 2010 au dernier sanctuaire de l&rsquo;id\u00e9alisme philosophique : l&rsquo;origine de la moralit\u00e9. Dans son ouvrage phare de 2011, <em>Braintrust: What Neuroscience Tells Us about Morality<\/em>, elle entreprend de naturaliser int\u00e9gralement l&rsquo;\u00e9thique en l&rsquo;arrachant aux commandements divins, aux cieux d&rsquo;id\u00e9es platoniciennes et aux imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques a priori.<\/p>\n<p>La th\u00e8se fondamentale de <em>Braintrust<\/em> s&rsquo;appuie sur la phylog\u00e9n\u00e8se des vert\u00e9br\u00e9s et, plus particuli\u00e8rement, sur la grande transition \u00e9volutive qui a vu \u00e9merger la classe des mammif\u00e8res. Chez les reptiles ancestraux, l&rsquo;imp\u00e9ratif biologique de base du syst\u00e8me nerveux est limit\u00e9 \u00e0 ce que Churchland nomme le <em>self-care<\/em> (l&rsquo;auto-pr\u00e9servation imm\u00e9diate) : r\u00e9guler la temp\u00e9rature corporelle, chercher de la nourriture, fuir les pr\u00e9dateurs et f\u00e9conder des partenaires, les nouveau-n\u00e9s \u00e9tant ensuite abandonn\u00e9s \u00e0 leur propre sort d\u00e8s la ponte des \u0153ufs. Chez les mammif\u00e8res, en revanche, une rupture biologique radicale s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e : les petits naissent immatures, incapables de thermor\u00e9gulation autonome et enti\u00e8rement d\u00e9pendants de l&rsquo;apport \u00e9nerg\u00e9tique de leur m\u00e8re.<\/p>\n<p>Sous la pression s\u00e9lective de la survie de la prog\u00e9niture, le syst\u00e8me nerveux des mammif\u00e8res a d\u00fb modifier ses circuits d&rsquo;\u00e9valuation hom\u00e9ostatique de mani\u00e8re \u00e0 \u00e9tendre le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;auto-pr\u00e9servation au soin des autres : c&rsquo;est la naissance de l&rsquo;<em>other-care<\/em>. Pour la femelle mammif\u00e8re, le bien-\u00eatre, la sati\u00e9t\u00e9 et la protection thermique de ses petits deviennent aussi visc\u00e9ralement gratifiants et imp\u00e9ratifs que sa propre survie. La douleur d&rsquo;un rejeton crieur d\u00e9clenche dans le cerveau maternel des signaux d&rsquo;alarme neurochimiques intenses. C&rsquo;est dans cette modification anatomique et endocrinienne du cerveau maternel que Churchland identifie la racine \u00e9volutive exclusive de toutes les valeurs morales ult\u00e9rieures. L&#8217;empathie, l&rsquo;altruisme, la justice et la coop\u00e9ration sociale ne sont pas des inventions intellectuelles abstraites : ce sont les extensions adaptatives du circuit parental des mammif\u00e8res.<\/p>\n<h3>5.2 Le r\u00f4le modulateur de l&rsquo;ocytocine, de la vasopressine et des endorphines<\/h3>\n<p>Pour donner corps \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9alogie naturaliste, Patricia Churchland se plonge dans les \u00e9tudes de neuroendocrinologie comportementale les plus fines, accordant une attention toute particuli\u00e8re aux travaux novateurs men\u00e9s sur les campagnols par des chercheurs comme Thomas Insel et Sue Carter. Deux esp\u00e8ces de rongeurs g\u00e9n\u00e9tiquement quasi identiques offrent un mod\u00e8le exp\u00e9rimental fascinant : le campagnol des prairies (<em>Microtus ochrogaster<\/em>), strictement monogame, formant des couples stables pour la vie o\u00f9 le p\u00e8re participe activement \u00e0 la garde des petits, et le campagnol des montagnes (<em>Microtus montanus<\/em>), solitaire et polygame, dont les m\u00e2les abandonnent la femelle d\u00e8s l&rsquo;accouplement.<\/p>\n<p>Churchland montre que cette diff\u00e9rence \u00e9thologique monumentale ne d\u00e9pend ni d&rsquo;une morale sup\u00e9rieure ni d&rsquo;un choix existentiel conscient, mais de la distribution et de la densit\u00e9 des r\u00e9cepteurs c\u00e9r\u00e9braux \u00e0 deux neuropeptides majeurs : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ncbi.nlm.nih.gov\/books\/NBK537103\/\">ocytocine<\/a> et l&rsquo;arginine-vasopressine. Chez le campagnol des prairies, les r\u00e9cepteurs \u00e0 l&rsquo;ocytocine sont extr\u00eamement denses dans le noyau accumbens (le c\u0153ur du syst\u00e8me de r\u00e9compense m\u00e9solimbique), tandis que les r\u00e9cepteurs V1a de la vasopressine s&rsquo;accumulent dans le striatum ventral. Lors de l&rsquo;accouplement, la lib\u00e9ration massive de ces neuropeptides s&rsquo;associe au largage de dopamine et d&rsquo;endorphines opio\u00efdes endog\u00e8nes, reliant de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile l&rsquo;odeur et la pr\u00e9sence du partenaire \u00e0 une r\u00e9compense neurochimique supr\u00eame et \u00e0 une baisse drastique de l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 par inhibition de l&rsquo;amygdale.<\/p>\n<p>Chez l&rsquo;\u00eatre humain, cette m\u00eame machinerie neuroendocrinienne a \u00e9t\u00e9 coopt\u00e9e et raffin\u00e9e par l&rsquo;expansion massive des n\u00e9ocortex frontaux. L&rsquo;ocytocine ne se contente pas de d\u00e9clencher les contractions ut\u00e9rines et l&rsquo;\u00e9jection de lait ; elle module puissamment la confiance interpersonnelle, att\u00e9nue la r\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;axe hypothalamo-hypophyso-surr\u00e9nalien face au stress social et favorise la lecture des indices \u00e9motionnels faciaux. En modulant l&rsquo;activit\u00e9 des structures sous-corticales et leurs connexions avec le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian, les cocktails neurochimiques d&rsquo;ocytocine, de vasopressine et d&rsquo;opio\u00efdes tissent la toile biologique de la sociabilit\u00e9 et rendent possible la douleur visc\u00e9rale du deuil ou de la trahison.<\/p>\n<h3>5.3 De la sympathie biologique aux normes institutionnelles complexes<\/h3>\n<p>Comment passe-t-on toutefois de l&rsquo;amour maternel et de l&rsquo;attachement au conjoint \u2014 circonscrits \u00e0 la tribu biologique imm\u00e9diate \u2014 \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de chartes des droits universels et de syst\u00e8mes juridiques sophistiqu\u00e9s ? Churchland r\u00e9cuse ici tout saut qualitatif myst\u00e9rieux. Le passage de la sympathie mammalienne brute aux institutions normatives s&rsquo;explique par l&rsquo;expansion fulgurante des capacit\u00e9s d&rsquo;apprentissage social, d&rsquo;abstraction et de simulation cognitive rendues possibles par l&rsquo;hypertrophie du cortex c\u00e9r\u00e9bral chez l&rsquo;hominin\u00e9.<\/p>\n<p>Dot\u00e9 d&rsquo;un cerveau capable de projection temporelle et de \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (la capacit\u00e9 d&rsquo;attribuer des repr\u00e9sentations internes \u00e0 autrui pour anticiper ses man\u0153uvres), l&rsquo;humain d\u00e9couvre rapidement que le maintien de coop\u00e9rations stables \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du clan engendre un immense b\u00e9n\u00e9fice s\u00e9lectif en mati\u00e8re de subsistance et de d\u00e9fense. Par le biais d&rsquo;un apprentissage social supervis\u00e9 par le renforcement dopaminergique (la fiert\u00e9 de l&rsquo;approbation sociale, la honte cuisante de l&rsquo;ostracisme punitif), les groupes forgent des coutumes, des tabous et des r\u00e8gles de justice distributive. Les normes morales ne sont rien d&rsquo;autre que des solutions pragmatiques que les groupes de primates humains d\u00e9couvrent empiriquement pour g\u00e9rer les frictions inh\u00e9rentes \u00e0 la coexistence de mammif\u00e8res hautement interd\u00e9pendants mais aux int\u00e9r\u00eats individuels parfois divergents.<\/p>\n<p>Cette perspective ancre une critique d\u00e9vastatrice des deux grands \u00e9difices moraux qui ont domin\u00e9 la philosophie occidentale : la d\u00e9ontologie kantienne fond\u00e9e sur le respect d&rsquo;une loi rationnelle pure et universelle, et l&rsquo;utilitarisme benthamien qui pr\u00e9tend r\u00e9duire chaque dilemme \u00e0 un calcul arithm\u00e9tique d&rsquo;optimisation du bonheur collectif maximal. Pour Churchland, ces deux syst\u00e8mes sont des constructions artificielles, biologiquement absurdes et psychologiquement irr\u00e9alisables. Le cerveau des mammif\u00e8res ne fonctionne ni comme un ordinateur appliquant des d\u00e9ductions cat\u00e9goriques, ni comme un tableur \u00e9conomique mesurant des unit\u00e9s de plaisir quantifi\u00e9es : il navigue dans des dilemmes moraux par analogie avec des prototypes de vertu incarn\u00e9s, par \u00e9quilibration \u00e9motionnelle et par ajustement pragmatique aux contextes \u00e9cologiques et sociaux locaux.<\/p>\n<h2>6. Le libre arbitre et la responsabilit\u00e9 l\u00e9gale \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve des neurosciences<\/h2>\n<h3>6.1 R\u00e9interpr\u00e9tation naturaliste du libre arbitre : du choix transcendant au self-control<\/h3>\n<p>Parmi toutes les implications de la neurophilosophie, aucune n&rsquo;effraie autant le sens commun que la remise en cause du libre arbitre. Si notre cerveau est un dispositif physique enti\u00e8rement constitu\u00e9 de mati\u00e8re biologique soumise aux lois immuables de la physique et de la chimie, comment l&rsquo;Homme pourrait-il \u00eatre l&rsquo;auteur libre et autonome de ses choix ? La d\u00e9couverte des m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux inconscients pr\u00e9c\u00e9dant nos prises de d\u00e9cision conscientes \u2014 notamment illustr\u00e9e par les c\u00e9l\u00e8bres exp\u00e9riences de Benjamin Libet sur le \u00ab potentiel de pr\u00e9paration motrice \u00bb (<em>Bereitschaftspotential<\/em>) \u2014 a pouss\u00e9 certains neuroscientifiques \u00e0 proclamer que le libre arbitre n&rsquo;est qu&rsquo;une pure illusion biologique.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Patricia Churchland \u00e0 cette crise m\u00e9taphysique se distingue par un pragmatisme aiguis\u00e9. Elle refuse avec force la d\u00e9finition libertarienne classique du libre arbitre, qu&rsquo;elle qualifie de fantaisie m\u00e9taphysique intenable. Selon cette d\u00e9finition cart\u00e9sienne ou th\u00e9ologique, une d\u00e9cision ne serait r\u00e9ellement \u00ab libre \u00bb que si elle r\u00e9sultait d&rsquo;une causalit\u00e9 non caus\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une intervention spirituelle capable de suspendre temporairement la cha\u00eene des d\u00e9terminismes physiques universels. Une telle conception rel\u00e8ve du miracle absolu et ne poss\u00e8de aucun sens dans une perspective naturaliste coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Cependant, plut\u00f4t que de jeter le b\u00e9b\u00e9 avec l&rsquo;eau du bain et de proclamer l&rsquo;inexistence de toute responsabilit\u00e9, Churchland op\u00e8re un glissement conceptuel salvateur : il faut cesser de penser le libre arbitre comme un myst\u00e8re m\u00e9taphysique binaire (soit nous sommes totalement libres, soit nous sommes des automates passifs) pour le r\u00e9interpr\u00e9ter comme une capacit\u00e9 biologique graduelle, observable et mesurable : le <em>contr\u00f4le de soi<\/em> (<em>self-control<\/em>). Tous les animaux sont d\u00e9termin\u00e9s physiquement, mais tous ne disposent pas de la m\u00eame architecture neuro-fonctionnelle pour r\u00e9guler leurs pulsions, inhiber des r\u00e9actions motrices imm\u00e9diates, diff\u00e9rer une r\u00e9compense et planifier des strat\u00e9gies \u00e0 long terme en fonction des risques per\u00e7us. Le v\u00e9ritable libre arbitre, c&rsquo;est le contr\u00f4le ex\u00e9cutif de notre cerveau.<\/p>\n<h3>6.2 Les bases neurales du contr\u00f4le ex\u00e9cutif et de l&rsquo;inhibition<\/h3>\n<p>Ce d\u00e9placement vers le contr\u00f4le de soi permet \u00e0 Churchland d&rsquo;ancrer la responsabilit\u00e9 dans des r\u00e9seaux anatomiques pr\u00e9cis. Les fonctions ex\u00e9cutives requises pour diff\u00e9rer l&rsquo;action et r\u00e9guler le comportement impulsif d\u00e9pendent au premier chef du d\u00e9veloppement et de la connectivit\u00e9 du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2465\">cortex pr\u00e9frontal<\/a> (CPF), notamment ses composantes dorsolat\u00e9rale (dlPFC), ventrom\u00e9diane (vmPFC) et son interaction avec le cortex cingulaire ant\u00e9rieur (ACC) et les boucles de r\u00e9troaction du striatum au sein des ganglions de la base.<\/p>\n<p>Le contr\u00f4le inhibiteur d\u00e9pend de l&rsquo;\u00e9quilibre d\u00e9licat entre des projections sous-corticales charg\u00e9es de g\u00e9n\u00e9rer des r\u00e9ponses affectives automatiques (le complexe amygdalien r\u00e9agissant \u00e0 la menace imm\u00e9diate, le syst\u00e8me m\u00e9socorticolimbique r\u00e9clamant la satisfaction d&rsquo;un besoin biologique) et les circuits pr\u00e9frontaux charg\u00e9s d&rsquo;\u00e9valuer la pertinence de cette pulsion face aux normes int\u00e9rioris\u00e9es et aux cons\u00e9quences anticip\u00e9es. Churchland analyse avec pr\u00e9cision comment les neurotransmetteurs modulateurs, singuli\u00e8rement la s\u00e9rotonine, la noradr\u00e9naline et la dopamine, ajustent le seuil de basculement de l&rsquo;inhibition motrice. Un dysfonctionnement mol\u00e9culaire ou une carence structurelle dans ces circuits entra\u00eene une r\u00e9duction spectaculaire du contr\u00f4le de soi, r\u00e9duisant par l\u00e0 m\u00eame le degr\u00e9 de libert\u00e9 comportementale de l&rsquo;agent.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9alit\u00e9 biologique est illustr\u00e9e avec \u00e9clat par les donn\u00e9es de la neuropsychologie clinique. L&rsquo;arch\u00e9type classique r\u00e9examin\u00e9 par Churchland demeure le cas historique de Phineas Gage, ce contrema\u00eetre des chemins de fer du XIXe si\u00e8cle dont le cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian fut perfor\u00e9 par une barre de fer \u00e0 mine en 1848. Ayant surv\u00e9cu par miracle \u00e0 l&rsquo;infection, Gage ne pr\u00e9sentait aucune s\u00e9quelle sur le plan du langage, de la m\u00e9moire \u00e9pisodique ou des capacit\u00e9s motrices brutes ; pourtant, son identit\u00e9 morale et son aptitude au self-control furent an\u00e9anties. D&rsquo;homme courtois, travailleur, respectueux et responsable, il s&rsquo;\u00e9tait transform\u00e9 en un \u00eatre erratique, grossier, incapable de diff\u00e9rer une pulsion ou de suivre un projet d&rsquo;avenir. Pour Churchland, la le\u00e7on de Phineas Gage est limpide : nous ne choisissons pas d&rsquo;avoir un cerveau capable de contr\u00f4le ; le contr\u00f4le de soi <em>est<\/em> l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de notre n\u00e9ocortex frontal.<\/p>\n<h3>6.3 Implications juridiques, criminologie et responsabilit\u00e9 p\u00e9nale<\/h3>\n<p>L&rsquo;abandon de la m\u00e9taphysique de la volont\u00e9 pure au profit d&rsquo;une approche neurobiologique du contr\u00f4le de soi \u00e9branle en profondeur les fondements traditionnels du droit p\u00e9nal occidental. Dans la plupart des l\u00e9gislations modernes influenc\u00e9es par la morale jud\u00e9o-chr\u00e9tienne et kantienne, la peine inflig\u00e9e au criminel trouve sa justification primordiale dans le r\u00e9tributivisme : le coupable doit souffrir et \u00ab payer \u00bb pour son crime parce qu&rsquo;il poss\u00e9dait le choix absolu et transcendant de ne pas commettre le mal (notion de <em>mens rea<\/em> fond\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 pure).<\/p>\n<p>Patricia Churchland se prononce pour une refonte compl\u00e8te de cette conception p\u00e9nale au profit d&rsquo;un cadre pragmatique, cons\u00e9quentialiste et utilitariste humanis\u00e9. Si le criminel violent est un individu dont les circuits de contr\u00f4le pr\u00e9frontal, de reconnaissance de la souffrance d&rsquo;autrui ou de balance s\u00e9rotoninergique ont \u00e9t\u00e9 gravement endommag\u00e9s \u2014 que ce soit par des mutations g\u00e9n\u00e9tiques des r\u00e9cepteurs monoaminergiques (comme les variants \u00e0 basse activit\u00e9 de l&rsquo;enzyme MAO-A), par des traumatismes physiques cr\u00e2niens ou par des maltraitances infantiles ayant d\u00e9vast\u00e9 l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique neuronale \u2014, l&rsquo;id\u00e9e de r\u00e9tribution vengeresse perd toute l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e9thique. Bl\u00e2mer m\u00e9taphysiquement un criminel psychopathe dot\u00e9 d&rsquo;une amygdale atrophi\u00e9e a autant de sens que de bl\u00e2mer un moteur de voiture dont les freins ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits.<\/p>\n<p>Pour autant, Churchland ne pr\u00e9conise nullement l&rsquo;impunit\u00e9 sociale ou l&rsquo;abolition des prisons. La soci\u00e9t\u00e9 a le devoir imp\u00e9rieux et indiscutable de se prot\u00e9ger contre les pr\u00e9dateurs violents d\u00e9nu\u00e9s de contr\u00f4le de soi inhibiteur. Les justifications de la sanction p\u00e9nale deviennent d\u00e8s lors triples :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La mise hors d&rsquo;\u00e9tat de nuire (Neutralisation) :<\/strong> Isoler physiquement de la communaut\u00e9 les individus dont le comportement violent constitue une menace persistante et incurable pour la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;autrui.<\/li>\n<li><strong>La dissuasion pr\u00e9ventive :<\/strong> Maintenir un syst\u00e8me lisible de sanctions permettant aux cerveaux de la population g\u00e9n\u00e9rale (qui, eux, poss\u00e8dent des circuits pr\u00e9frontaux normaux et sensibles au co\u00fbt social) d&rsquo;int\u00e9grer le risque p\u00e9nal dans le calcul motivationnel de leurs actions futures.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9habilitation et le traitement biologique :<\/strong> Mobiliser les pharmacoth\u00e9rapies, l&rsquo;entra\u00eenement neurofeedback, le soutien psychologique et les r\u00e9formes \u00e9ducatives pour restaurer, chaque fois que cela est possible, le capital fonctionnel de contr\u00f4le ex\u00e9cutif de l&rsquo;individu condamn\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Concernant l&rsquo;usage des preuves neuroscientifiques dans les tribunaux (l&rsquo;\u00e9mergence du champ du \u00ab neurodroit \u00bb ou <em>neurolaw<\/em>), Churchland invite toutefois les magistrats \u00e0 une extr\u00eame prudence. Consciente des artefacts d&rsquo;interpr\u00e9tation des images c\u00e9r\u00e9brales et de la fausse s\u00e9duction visuelle exerc\u00e9e par les clich\u00e9s en couleur des IRMf sur les jurys populaires, elle rappelle qu&rsquo;une anomalie anatomique visible sur un scanner n&rsquo;\u00e9quivaut pas m\u00e9caniquement \u00e0 l&rsquo;absence totale de self-control au moment pr\u00e9cis du passage \u00e0 l&rsquo;acte. La science du cerveau doit \u00e9clairer la justice, non se substituer pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e0 elle.<\/p>\n<h2>7. \u00c9pist\u00e9mologie naturalis\u00e9e et mod\u00e9lisation connexionniste<\/h2>\n<h3>7.1 La convergence avec les r\u00e9seaux de neurones artificiels<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, le projet neurophilosophique de Patricia Churchland franchit une nouvelle \u00e9tape d\u00e9cisive \u00e0 travers une alliance m\u00e9thodologique intime avec la mod\u00e9lisation computationnelle du syst\u00e8me nerveux. En 1992, elle co\u00e9crit avec le neurobiologiste computationnel <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/cnl.salk.edu\/~terry\/\">Terrence Sejnowski<\/a> un ouvrage magistral : <em>The Computational Brain<\/em> (MIT Press). Cet opus marque un rejet d\u00e9finitif et sans appel de ce que les Anglo-Saxons d\u00e9signent sous l&rsquo;acronyme de GOFAI (<em>Good Old-Fashioned Artificial Intelligence<\/em>), cette intelligence artificielle symbolique classique qui postulait que la cognition n&rsquo;\u00e9tait rien d&rsquo;autre que la manipulation formelle de r\u00e8gles logiques et de symboles discrets analogues \u00e0 ceux de la logique de Boole.<\/p>\n<p>Churchland et Sejnowski embrassent avec enthousiasme le paradigme connexionniste naissant, \u00e9galement connu sous le nom de Traitement Distribu\u00e9 en Parall\u00e8le (<em>Parallel Distributed Processing<\/em>, ou PDP). Contrairement aux architectures d&rsquo;ordinateurs classiques dites de von Neumann \u2014 dot\u00e9es d&rsquo;un processeur central rapide ex\u00e9cutant ligne par ligne un programme stock\u00e9 dans une m\u00e9moire passive s\u00e9par\u00e9e \u2014, le cerveau r\u00e9sout les probl\u00e8mes cognitifs par l&rsquo;interaction dynamique et simultan\u00e9e d&rsquo;immenses populations de n\u0153uds interconnect\u00e9s dont les poids synaptiques s&rsquo;ajustent par plasticit\u00e9 hebbienne au contact des donn\u00e9es environnementales.<\/p>\n<p>Cette approche computationnelle prouve que des syst\u00e8mes artificiels inspir\u00e9s de la connectique biologique (les premiers r\u00e9seaux neuronaux artificiels tels que NETtalk d\u00e9velopp\u00e9 par Sejnowski) sont capables d&rsquo;apprendre des t\u00e2ches cognitives complexes \u2014 comme la lecture de textes \u00e0 voix haute, la reconnaissance de visages d\u00e9grad\u00e9s ou la coordination \u0153il-main \u2014 sans qu&rsquo;aucun programmeur n&rsquo;ait cod\u00e9 la moindre r\u00e8gle grammaticale ou conceptuelle explicite dans leur m\u00e9moire. La cognition n&rsquo;est pas le r\u00e9sultat d&rsquo;un algorithme logique transcendant mais l&rsquo;\u00e9mergence adaptative d&rsquo;un r\u00e9seau physique contraint par l&rsquo;exp\u00e9rience statistique de ses interactions avec le monde r\u00e9el.<\/p>\n<h3>7.2 Repr\u00e9sentation s\u00e9mantique par vecteurs d&rsquo;activation<\/h3>\n<p>L&rsquo;adoption du connexionnisme permet \u00e0 Patricia Churchland d&rsquo;apporter une solution d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance formelle redoutable \u00e0 l&rsquo;une des plus vieilles apories de la philosophie du langage et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie : le probl\u00e8me du fondement des symboles (<em>symbol grounding problem<\/em>). Comment des configurations physiques peuvent-elles signifier quelque chose ? Comment le cerveau code-t-il des repr\u00e9sentations s\u00e9mantiques universelles sans mobiliser les \u00ab concepts \u00bb d\u00e9limit\u00e9s de la psychologie populaire ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse r\u00e9side dans la notion g\u00e9om\u00e9trique d&rsquo;\u00ab espace d&rsquo;\u00e9tats \u00bb (<em>state space<\/em>) et de \u00ab profils d&rsquo;activation vectorielle \u00bb. Churchland explique que la structure s\u00e9mantique de l&rsquo;esprit ne r\u00e9side pas dans des mots int\u00e9rieurs inscrits dans un pr\u00e9tendu \u00ab langage de la pens\u00e9e \u00bb (le <em>mentalese<\/em> d\u00e9fendu par Jerry Fodor), mais dans des trajectoires au sein d&rsquo;espaces multidimensionnels d\u00e9finis par le taux de d\u00e9charge des neurones r\u00e9cepteurs et associatifs. Consid\u00e9rons une population de <em>N<\/em> neurones interconnect\u00e9s : \u00e0 tout instant donn\u00e9, l&rsquo;\u00e9tat global de ce r\u00e9seau correspond \u00e0 un point unique dans un espace g\u00e9om\u00e9trique \u00e0 <em>N<\/em> dimensions, point dont les coordonn\u00e9es correspondent exactement \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;activation de chaque neurone individuel.<\/p>\n<p>Dans ce mod\u00e8le, apprendre \u00e0 reconna\u00eetre une cat\u00e9gorie (par exemple, le concept de \u00ab chat \u00bb, d&rsquo;\u00ab arbre \u00bb ou de \u00ab danger \u00bb) consiste pour le syst\u00e8me \u00e0 ajuster ses connexions synaptiques de sorte que tous les stimuli visuels, auditifs ou tactiles apparent\u00e9s fassent converger l&rsquo;\u00e9tat du r\u00e9seau vers une r\u00e9gion sp\u00e9cifique de cet hyper-espace, cr\u00e9ant ce que les math\u00e9maticiens appellent un \u00ab attracteur \u00bb. La similarit\u00e9 s\u00e9mantique devient une simple distance m\u00e9trique dans un espace d&rsquo;\u00e9tats : un renard est reconnu comme plus proche d&rsquo;un chien que d&rsquo;un poisson parce que leurs vecteurs d&rsquo;activation respectifs atterrissent dans des sous-r\u00e9gions spatialement contigu\u00ebs du r\u00e9seau neuronal. Les prototypes et la flexibilit\u00e9 conceptuelle humaine \u2014 cette aptitude \u00e0 cat\u00e9goriser sans peine un chat \u00e0 trois pattes sans avoir besoin d&rsquo;une d\u00e9finition logique exhaustive \u2014 trouvent ici leur explication physique d\u00e9finitive.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;\u00e9volution conjointe des th\u00e9ories psychologiques et neurobiologiques<\/h3>\n<p>Cette convergence vers la mod\u00e9lisation connexionniste permet \u00e0 Churchland de th\u00e9oriser la dynamique du progr\u00e8s scientifique selon l&rsquo;analogie devenue c\u00e9l\u00e8bre de la \u00ab spirale ascendante \u00bb. Refusant la caricature qui voudrait faire du r\u00e9ductionnisme un processus unilat\u00e9ralement descendant o\u00f9 la physique cellulaire avalerait la psychologie sans \u00e9couter ses descriptions, elle montre comment les disciplines scientifiques interagissent par f\u00e9condations crois\u00e9es mutuelles.<\/p>\n<p>Le sch\u00e9ma ci-apr\u00e8s illustre la dynamique de la recherche selon le mod\u00e8le de la spirale ascendante d\u00e9velopp\u00e9 par Patricia Churchland :<\/p>\n<pre>\nNiveau Psychologique \/ Cognitif\n      \u25b2                      \u2502\n      \u2502 (Modifications       \u25bc (Contraintes empiriques\n      \u2502  des cadres           sur les architectures \n      \u2502  th\u00e9oriques)          possibles)\n      \u2502                      \u2502\n      \u2514\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2500\u2518\nNiveau Neurobiologique \/ Computationnel\n<\/pre>\n<p>Dans cette dynamique non lin\u00e9aire, la psychologie cognitive commence par proposer une cartographie provisoire des comp\u00e9tences comportementales observ\u00e9es (par exemple, la distinction clinique entre m\u00e9moire de travail et m\u00e9moire \u00e0 long terme). Les neurobiologistes s&#8217;emparent de ces hypoth\u00e8ses pour traquer leurs substrats dans les circuits c\u00e9r\u00e9braux (l&rsquo;hippocampe, les corps mamillaires, les projections corticales). Cependant \u2014 et c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;apport crucial de Churchland \u2014, d\u00e8s que les donn\u00e9es physiologiques r\u00e9v\u00e8lent que l&rsquo;hippocampe participe en r\u00e9alit\u00e9 de mani\u00e8re indissociable \u00e0 la fois \u00e0 la consolidation de la m\u00e9moire spatiale et \u00e0 la simulation d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements futurs, la psychologie cognitive est <em>oblig\u00e9e<\/em> de red\u00e9finir ses concepts d&rsquo;origine. Les fronti\u00e8res rigides dress\u00e9es historiquement entre sciences du comportement et neurobiologie fondamentale s&rsquo;effacent pour laisser place \u00e0 une science int\u00e9grative du cerveau.<\/p>\n<h2>8. D\u00e9bats th\u00e9oriques majeurs et controverses philosophiques<\/h2>\n<h3>8.1 La confrontation avec le fonctionnalisme de Fodor et Dennett<\/h3>\n<p>L&rsquo;implantation de la neurophilosophie sur la sc\u00e8ne intellectuelle internationale a donn\u00e9 lieu \u00e0 des d\u00e9bats hom\u00e9riques avec les t\u00e9nors de la philosophie de l&rsquo;esprit anglo-saxonne, en particulier avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/fodor\/\">Jerry Fodor<\/a> et Daniel Dennett. Jerry Fodor s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9 tout au long de sa carri\u00e8re comme le champion le plus redoutable du r\u00e9alisme intentionnel et de la computationalit\u00e9 symbolique. Fodor soutenait mordicus que notre psychologie populaire est essentiellement vraie : nous pensons litt\u00e9ralement \u00e0 travers un syst\u00e8me formel de symboles mentaux dot\u00e9 d&rsquo;une syntaxe et d&rsquo;une compositionnalit\u00e9 rigoureuse, le \u00ab mentalese \u00bb. S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;argument de la \u00ab r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple \u00bb (<em>multiple realizability<\/em>), Fodor postulait qu&rsquo;une m\u00eame croyance pouvait \u00eatre instanci\u00e9e par un cerveau biologique, un ordinateur en silicium ou un extraterrestre g\u00e9latineux, rendant l&rsquo;\u00e9tude de la neurobiologie c\u00e9r\u00e9brale totalement hors de propos pour la compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Patricia Churchland a consist\u00e9 \u00e0 attaquer frontalement le mythe de la r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple illimit\u00e9e. Pour elle, cet argument n&rsquo;a servi que de paravent commode \u00e0 l&rsquo;ignorance anatomique des philosophes. Dans la nature r\u00e9elle, les algorithmes cognitifs ne flottent pas au-dessus de la mati\u00e8re : la vitesse de calcul, les limitations de dissipation de chaleur, les contraintes volum\u00e9triques du cr\u00e2ne et la thermodynamique des canaux ioniques canalisent drastiquement les types d&rsquo;architectures mat\u00e9rielles capables d&rsquo;instancier une intelligence flexible. L&rsquo;id\u00e9e fodorienne d&rsquo;un esprit manipulant des symboles logiques universels est un artefact h\u00e9rit\u00e9 de la technologie historique des machines \u00e0 \u00e9crire et de la logique de Frege, absolument sans rapport avec le calcul adaptatif distribu\u00e9 d&rsquo;un cerveau biologique forg\u00e9 par des millions d&rsquo;ann\u00e9es de s\u00e9lection darwinienne.<\/p>\n<p>Le d\u00e9saccord avec son ami de longue date Daniel Dennett, bien que plus nuanc\u00e9, est tout aussi r\u00e9v\u00e9lateur. Dennett, avec sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie de la \u00ab posture intentionnelle \u00bb (<em>intentional stance<\/em>), d\u00e9fendait une forme d&rsquo;instrumentalisme pragmatique : selon lui, attribuer des croyances et des d\u00e9sirs aux \u00eatres humains (et m\u00eame aux thermostats ou aux ordinateurs jouant aux \u00e9checs) est une d\u00e9marche pr\u00e9dictive parfaitement l\u00e9gitime, commode et op\u00e9rationnelle, qui ne n\u00e9cessite pas que les croyances existent physiquement comme des choses discr\u00e8tes dans le cerveau. Pour Patricia Churchland, cette position est une demi-mesure timor\u00e9e. Se r\u00e9fugier dans l&rsquo;instrumentalisme s\u00e9mantique revient \u00e0 tol\u00e9rer une th\u00e9orie fausse sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elle est superficiellement utile au quotidien. La science ne peut se contenter d&rsquo;un \u00ab comme si \u00bb pr\u00e9dictif : elle a le devoir imp\u00e9rieux de d\u00e9couvrir les m\u00e9canismes causaux r\u00e9els qui meuvent l&rsquo;univers, quitte \u00e0 heurter de plein fouet nos habitudes linguistiques de confort.<\/p>\n<h3>8.2 Les critiques ph\u00e9nom\u00e9nologiques et la d\u00e9fense de l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience<\/h3>\n<p>Le second front th\u00e9orique majeur engag\u00e9 par Churchland concerne les objections formul\u00e9es par les d\u00e9fenseurs de l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale, au premier rang desquels figurent Thomas Nagel et Frank Jackson. En 1974, Thomas Nagel publie son article immens\u00e9ment influent : <em>What Is It Like to Be a Bat?<\/em> (\u00ab Quel effet cela fait-il d&rsquo;\u00eatre une chauve-souris ? \u00bb). Nagel y soutient que m\u00eame si nous poss\u00e9dions une connaissance totale, exhaustive et microscopique de la neurophysiologie du syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9cholocation d&rsquo;une chauve-souris, cette connaissance scientifique objective \u00e0 la troisi\u00e8me personne ne nous ferait jamais ressentir ce que ressent subjectivement la chauve-souris en plein vol. L&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 la premi\u00e8re personne serait par essence ferm\u00e9e au r\u00e9ductionnisme physique.<\/p>\n<p>Cette intuition sera condens\u00e9e quelques ann\u00e9es plus tard par Frank Jackson dans sa c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab Chambre de Marie \u00bb (<em>Mary&rsquo;s Room<\/em>, ou argument de la connaissance). Marie est une brillante neuroscientifique du futur qui a v\u00e9cu toute sa vie recluse dans une pi\u00e8ce strictement noire et blanche, communiquant avec le monde ext\u00e9rieur par un moniteur monochrome. Elle a appris l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 absolue des lois physiques, optiques et neurobiologiques r\u00e9gissant la vision de la couleur : elle sait tout des longueurs d&rsquo;ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques, des c\u00f4nes r\u00e9tiniens, des voies parvocellulaires du corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral et de l&rsquo;aire visuelle V4. Or, pose Jackson, que se passe-t-il lorsque Marie sort pour la premi\u00e8re fois de sa chambre et contemple une v\u00e9ritable tomate rouge m\u00fbre ? N&rsquo;apprend-elle pas quelque chose de radicalement neuf : \u00ab l&rsquo;effet que cela fait \u00bb de voir du rouge ? Si oui, le physicalisme est n\u00e9cessairement faux, car une connaissance physique compl\u00e8te du monde omet les qualia.<\/p>\n<p>Patricia Churchland d\u00e9monte l&rsquo;argument de Jackson en pointant une confusion \u00e9pist\u00e9mologique grossi\u00e8re entre deux formes radicalement distinctes de connaissance : la connaissance th\u00e9orique propositionnelle (<em>knowing that<\/em>) et la saisie pratique ou sensorielle directe par familiarisation interne (<em>knowing how<\/em> ou <em>knowledge by acquaintance<\/em>). Savoir th\u00e9oriquement tout sur la neurobiologie de la vision implique que le cortex pr\u00e9frontal de Marie a stock\u00e9 des descriptions verbales et conceptuelles du ph\u00e9nom\u00e8ne ; ressentir la sensation visuelle du rouge exige que ses voies r\u00e9tiniennes et ses neurones de l&rsquo;aire corticale V4 soient <em>physiquement activ\u00e9s<\/em> par des photons de 700 nanom\u00e8tres. Quand Marie sort de sa chambre, elle n&rsquo;acc\u00e8de \u00e0 aucun fait non physique nouveau sur le monde : son propre cerveau exp\u00e9rimente simplement pour la premi\u00e8re fois une modalit\u00e9 d&rsquo;activation neuronale interne directe. Conclure que les qualia sont immat\u00e9riels parce qu&rsquo;une description th\u00e9orique ne produit pas l&rsquo;\u00e9tat physiologique qu&rsquo;elle d\u00e9crit revient \u00e0 s&rsquo;\u00e9tonner b\u00eatement que la lecture d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;un livre de thermodynamique sur la chaleur ne mette pas le feu aux doigts du lecteur.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;accusation de neuro-r\u00e9ductionnisme et de \u00ab neuromanie \u00bb<\/h3>\n<p>L&rsquo;intransigeance empirique de Patricia Churchland lui a valu des attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es venues de sociologues, de psychanalystes, de critiques litt\u00e9raires et de philosophes de tradition continentale. Ces d\u00e9tracteurs ont d\u00e9nonc\u00e9 son programme sous les \u00e9tiquettes infamantes de \u00ab r\u00e9ductionnisme biologique vulgaire \u00bb, d&rsquo;\u00ab imp\u00e9rialisme neuroscientifique \u00bb ou de \u00ab neuromanie \u00bb \u2014 terme popularis\u00e9 par le philosophe et m\u00e9decin britannique Raymond Tallis pour stigmatiser la tendance contemporaine \u00e0 expliquer chaque facette de l&rsquo;amour, de l&rsquo;art, de la politique ou de la litt\u00e9rature par des flashs lumineux sur des scanners c\u00e9r\u00e9braux.<\/p>\n<p>On lui a fr\u00e9quemment intent\u00e9 le proc\u00e8s d&rsquo;\u00e9liminer la dimension historique, intersubjective, \u00e9conomique et symbolique de l&rsquo;existence humaine, r\u00e9duisant l&rsquo;immensit\u00e9 de la culture \u00e0 un tas informe de synapses et d&rsquo;hormones. \u00c0 ces critiques, Churchland a toujours r\u00e9pondu avec une rigueur d\u00e9nu\u00e9e de complaisance en d\u00e9non\u00e7ant la caricature forg\u00e9e par ses adversaires. \u00catre neurophilosophe n&rsquo;a jamais signifi\u00e9 pr\u00e9tendre que l&rsquo;histoire sociale n&rsquo;existe pas ou qu&rsquo;un po\u00e8me de Shakespeare se r\u00e9sume \u00e0 une d\u00e9charge de glutamate. Churchland n&rsquo;a de cesse de rappeler l&rsquo;importance vitale de l&rsquo;\u00e9cologie \u00e9volutive : un cerveau ne se d\u00e9veloppe jamais dans un bocal sous vide ; il est sculpt\u00e9 d\u00e8s la vie embryonnaire par un environnement social, culturel et linguistique complexe.<\/p>\n<p>Ce qu&rsquo;elle combat sans merci n&rsquo;est pas la sociologie ou les humanit\u00e9s, mais la pr\u00e9tention absurde de vouloir faire des humanit\u00e9s un domaine m\u00e9taphysique autonome, immunis\u00e9 contre les contraintes mat\u00e9rielles de la biologie de l&rsquo;\u00e9volution. De m\u00eame que les lois de la chimie ne violent jamais les lois de la physique nucl\u00e9aire tout en d\u00e9crivant des niveaux d&rsquo;organisation macroscopique plus riches, les sciences sociales et humaines doivent s&rsquo;harmoniser avec la neurobiologie plut\u00f4t que de continuer \u00e0 postuler une \u00ab nature humaine \u00bb magique, d\u00e9sincarn\u00e9e et fa\u00e7onn\u00e9e exclusivement par le langage. La neurophilosophie n&rsquo;est pas une n\u00e9gation de la culture, mais la d\u00e9couverte des racines charnelles et synaptiques qui rendent la culture possible.<\/p>\n<h2>9. Conscience de soi, int\u00e9roception et hom\u00e9ostasie corporelle<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;ancrage visc\u00e9ral et hom\u00e9ostatique du psychisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus originaux et novateurs de la pens\u00e9e de Patricia Churchland r\u00e9side dans sa r\u00e9\u00e9valuation biologique de la conscience de soi \u00e0 partir des imp\u00e9ratifs physiologiques fondamentaux de la vie animale. Pour l&rsquo;animal vivant, le probl\u00e8me primordial n&rsquo;est pas de philosopher sur le cogito ou de calculer des v\u00e9rit\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques, mais d&rsquo;\u00e9viter l&rsquo;entropie destructrice, de r\u00e9guler sa temp\u00e9rature interne, d&rsquo;obtenir des nutriments \u00e9nerg\u00e9tiques et de pr\u00e9server l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de son milieu int\u00e9rieur : c&rsquo;est ce que Claude Bernard puis Walter Cannon ont identifi\u00e9 sous le concept d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/science\/homeostasis\">hom\u00e9ostasie<\/a>.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est pas apparu au cours de l&rsquo;\u00e9volution pour r\u00e9soudre des \u00e9quations abstraites, mais pour coordonner la motricit\u00e9 d&rsquo;un corps physique en qu\u00eate d&rsquo;\u00e9quilibres hom\u00e9ostatiques viables. D\u00e8s lors, Churchland souligne que la v\u00e9ritable racine du psychisme se trouve dans l&rsquo;<em>int\u00e9roception<\/em> \u2014 la perception et la cartographie neuronale continue de l&rsquo;\u00e9tat visc\u00e9ral des organes internes, du rythme cardiaque, de l&rsquo;oxyg\u00e9nation sanguine, de la glyc\u00e9mie, du statut immunitaire et de la temp\u00e9rature tissulaire. Cette int\u00e9roception remonte par le nerf vague et la moelle \u00e9pini\u00e8re vers les centres r\u00e9gulateurs du tronc c\u00e9r\u00e9bral (noyau du faisceau solitaire, aire parabrachiale) pour s&rsquo;achever dans le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn2555\">cortex insulaire<\/a> et le cortex cingulaire ant\u00e9rieur.<\/p>\n<p>C&rsquo;est au sein de cette machinerie int\u00e9roceptive et hom\u00e9ostatique que s&rsquo;enracine la valence \u00e9motionnelle fondamentale : la douleur physique et la souffrance psychologique sont les signaux d&rsquo;alerte biologique majeurs indiquant une rupture de l&rsquo;\u00e9quilibre hom\u00e9ostatique ou une l\u00e9sion tissulaire imminente, tandis que le plaisir et l&rsquo;apaisement signalent la restauration d&rsquo;une trajectoire biologique saine. Tout le syst\u00e8me affectif, des d\u00e9sirs sexuels aux terreurs existentielles les plus \u00e9labor\u00e9es, d\u00e9rive de cette grille d&rsquo;\u00e9valuation primaire du corps physique. La rationalit\u00e9 humaine ne flotte pas au-dessus de la chair ; elle est l&rsquo;outil pr\u00e9dictif sophistiqu\u00e9 que le cerveau a \u00e9labor\u00e9 pour satisfaire ses exigences hom\u00e9ostatiques les plus archa\u00efques.<\/p>\n<h3>9.2 Dialogue th\u00e9orique et convergences avec Ant\u00f3nio Dam\u00e1sio<\/h3>\n<p>Cette insistance sur l&rsquo;ancrage visc\u00e9ral de l&rsquo;esprit place imm\u00e9diatement Patricia Churchland en r\u00e9sonance profonde avec les th\u00e8ses r\u00e9volutionnaires d\u00e9velopp\u00e9es par le c\u00e9l\u00e8bre neurobiologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/dornsife.usc.edu\/cf\/faculty-and-staff\/faculty.cfm?pid=1008328\">Ant\u00f3nio Dam\u00e1sio<\/a>. Dans des ouvrages capitaux tels que <em>L&rsquo;Erreur de Descartes<\/em> (1994) et <em>Le Sentiment m\u00eame de soi<\/em> (1999), Dam\u00e1sio a d\u00e9montr\u00e9 avec \u00e9clat comment les \u00e9motions et les sentiments corporels constituent le socle indispensable \u00e0 la prise de d\u00e9cision rationnelle et \u00e0 la construction de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle.<\/p>\n<p>Churchland int\u00e8gre avec enthousiasme l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se des marqueurs somatiques \u00bb formul\u00e9e par Dam\u00e1sio dans son propre cadre neurophilosophique. Cette th\u00e9orie montre que lorsque nous sommes confront\u00e9s \u00e0 un choix complexe de l&rsquo;existence (professionnel, moral, affectif), notre cortex pr\u00e9frontal ne proc\u00e8de pas \u00e0 un calcul probabiliste abstrait infini de tous les sc\u00e9narios logiques possibles \u2014 un tel calcul saturerait nos capacit\u00e9s computationnelles en un instant. Au contraire, le cerveau r\u00e9active instantan\u00e9ment des m\u00e9moires \u00e9motionnelles corporelles ant\u00e9rieurement associ\u00e9es \u00e0 des issues analogues : une acc\u00e9l\u00e9ration imperceptible du pouls, une contraction intestinale ou un soulagement respiratoire agissent comme des \u00ab balises somatiques \u00bb automatiques qui \u00e9cartent d&#8217;embl\u00e9e les options p\u00e9rilleuses pour orienter l&rsquo;attention vers les choix viables.<\/p>\n<p>La convergence entre Churchland et Dam\u00e1sio ach\u00e8ve de d\u00e9molir la scission cart\u00e9sienne entre la raison pure d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et les passions corporelles d\u00e9stabilisatrices de l&rsquo;autre. La raison pure d\u00e9sincarn\u00e9e n&rsquo;est pas le summum de l&rsquo;humanit\u00e9, mais un dysfonctionnement pathologique : les patients atteints de l\u00e9sions du cortex pr\u00e9frontal ventrom\u00e9dian \u00e9tudi\u00e9s par Dam\u00e1sio poss\u00e8dent une logique formelle et un QI impeccablement pr\u00e9serv\u00e9s, mais se r\u00e9v\u00e8lent incapables d&rsquo;ordonner leur vie quotidienne, accumulant des d\u00e9cisions catastrophiques parce qu&rsquo;ils sont priv\u00e9s de la boussole visc\u00e9rale fournie par leurs marqueurs somatiques. Le soi n&rsquo;est pas un \u0153il immat\u00e9riel regardant le monde, mais un corps qui sent et s&rsquo;ajuste pour continuer \u00e0 vivre.<\/p>\n<h3>9.3 La spatialisation de l&rsquo;identit\u00e9 corporelle et ses d\u00e9faillances<\/h3>\n<p>L&rsquo;identit\u00e9 personnelle ne requiert pas seulement la r\u00e9gulation visc\u00e9rale interne, elle exige \u00e9galement la spatialisation pr\u00e9cise des fronti\u00e8res s\u00e9parant le corps propre de l&rsquo;environnement physique ext\u00e9rieur. Churchland explore avec brio les travaux conduits sur la plasticit\u00e9 des cartes corticales somatotopiques par le neuroscientifique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.frontiersin.org\/researchers\/15448\">V.S. Ramachandran<\/a>, montrant \u00e0 quel point l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de notre sch\u00e9ma corporel est une cr\u00e9ation dynamique et modulable du cortex pari\u00e9tal.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne universellement connu des \u00ab membres fant\u00f4mes \u00bb fournit \u00e0 l&rsquo;argumentation churchlandienne un levier empirique saisissant. Lorsqu&rsquo;un patient est amput\u00e9 d&rsquo;un bras, il continue tr\u00e8s fr\u00e9quemment d&rsquo;\u00e9prouver de mani\u00e8re poignante la pr\u00e9sence tactile, la position spatiale et parfois des crampes atroces dans ce membre qui n&rsquo;existe plus physiquement. Ramachandran a prouv\u00e9 que ce fant\u00f4me n&rsquo;est nullement une hallucination psychologique ou un refus du deuil inconscient, mais la cons\u00e9quence directe de la persistance de la carte somatosensorielle corticale du bras dans l&rsquo;aire de Brodmann correspondante. Priv\u00e9s de leurs aff\u00e9rences sensorielles habituelles, ces neurones corticaux continuent de d\u00e9charger spontan\u00e9ment ou sont \u00ab envahis \u00bb par les projections axonales voisines (comme celles cartographiant le visage), faisant en sorte que l&rsquo;effleurement de la joue du patient d\u00e9clenche chez lui la sensation pr\u00e9cise d&rsquo;\u00eatre touch\u00e9 sur son pouce amput\u00e9.<\/p>\n<p>Des pathologies encore plus stup\u00e9fiantes sont convoqu\u00e9es par la philosophe, telles que l&rsquo;asomatognosie et la somatoparaphr\u00e9nie, cons\u00e9cutives \u00e0 des accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux touchant le gyrus supramarginal de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re droit. Des patients lucides sur tout autre sujet refusent avec v\u00e9h\u00e9mence de reconna\u00eetre leur bras gauche paralys\u00e9 comme leur appartenant, affirmant avec une certitude in\u00e9branlable que ce membre pos\u00e9 sur leurs genoux est celui d&rsquo;un cadavre ou a \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 l\u00e0 par l&rsquo;infirmi\u00e8re. Churchland d\u00e9montre ainsi que le sentiment d&rsquo;appartenance corporelle (<em>ownership<\/em>) n&rsquo;est pas une v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9taphysique primitive garantie par l&rsquo;\u00e9vidence du cogito, mais le produit fragile, faillible et localisable de synth\u00e8ses neuronales pari\u00e9to-insulaires. L&rsquo;identit\u00e9 corporelle peut \u00eatre fractur\u00e9e par un simple infarctus c\u00e9r\u00e9bral focal.<\/p>\n<h2>10. Neuro\u00e9thique appliqu\u00e9e et implications pour la psychologie clinique contemporaine<\/h2>\n<h3>10.1 La refonte nosologique de la psychiatrie biologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact des travaux de Patricia Churchland d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res des s\u00e9minaires acad\u00e9miques pour atteindre le champ de la sant\u00e9 mentale et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la psychiatrie contemporaine. L&rsquo;une de ses contributions les plus critiques porte sur la d\u00e9nonciation de la nosologie officielle de la psychiatrie institutionnelle, incarn\u00e9e depuis des d\u00e9cennies par le <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (DSM) publi\u00e9 par l&rsquo;American Psychiatric Association.<\/p>\n<p>Churchland soutient que les cat\u00e9gories du DSM \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des \u00ab troubles de l&rsquo;humeur \u00bb, des diff\u00e9rentes formes d&rsquo;\u00ab anxi\u00e9t\u00e9 \u00bb ou des sous-types de \u00ab schizophr\u00e9nie \u00bb \u2014 sont des \u00e9tiquettes nosographiques purement symptomatiques, arbitraires et pr\u00e9-th\u00e9oriques. En se contentant de compiler des grappes de sympt\u00f4mes superficiels d\u00e9crits dans le langage de la psychologie populaire vernaculaire (\u00ab tristesse persistante \u00bb, \u00ab perte d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00bb, \u00ab id\u00e9es d\u00e9lirantes \u00bb), le DSM \u00e9choue \u00e0 identifier l&rsquo;\u00e9tiologie causale r\u00e9elle des maladies psychiques. Cet \u00e9chec m\u00e9thodologique explique la faillite historique de l&rsquo;industrie pharmaceutique \u00e0 d\u00e9velopper de nouvelles classes de mol\u00e9cules v\u00e9ritablement curatives, l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des cohortes de patients sous une m\u00eame \u00e9tiquette bloquant toute d\u00e9couverte translationnelle reproductible.<\/p>\n<p>En phase avec les r\u00e9formes les plus audacieuses de la biom\u00e9decine, Churchland apporte son plein soutien \u00e9pist\u00e9mologique au projet des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nimh.gov\/research\/research-funded-by-nimh\/rdoc\">Research Domain Criteria<\/a> (RDoC) initi\u00e9 par le National Institute of Mental Health (NIMH) aux \u00c9tats-Unis sous la direction de Thomas Insel. Le paradigme RDoC propose d&rsquo;abandonner les tiroirs statiques du DSM pour adopter une grille dimensionnelle et m\u00e9canistique multiniveau. Il s&rsquo;agit de cartographier les maladies mentales non plus comme des entit\u00e9s fixes, mais comme des dysfonctionnements dynamiques le long de grands syst\u00e8mes fonctionnels c\u00e9r\u00e9braux (syst\u00e8mes de valence positive, de valence n\u00e9gative, contr\u00f4le cognitif, syst\u00e8mes sociaux), analys\u00e9s simultan\u00e9ment depuis les mutations g\u00e9nomiques jusqu&rsquo;\u00e0 la connectomique fonctionnelle \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle des r\u00e9seaux neuronaux distribu\u00e9s. La psychiatrie quitte l&rsquo;\u00e2ge des classifications botaniques de surface pour devenir une authentique neuro-ing\u00e9nierie m\u00e9dicale.<\/p>\n<h3>10.2 La neuro-am\u00e9lioration et l&rsquo;ing\u00e9nierie cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;essor vertigineux des neurotechnologies a suscit\u00e9 au tournant du XXIe si\u00e8cle l&rsquo;\u00e9mergence de la neuro\u00e9thique appliqu\u00e9e, champ dans lequel Patricia Churchland s&rsquo;est impos\u00e9e comme une voix de lucidit\u00e9 et de pragmatisme \u00e9quilibr\u00e9, loin des hyst\u00e9ries technophobes comme des promesses d\u00e9lirantes du transhumanisme marchand. L&rsquo;une des questions les plus br\u00fblantes concerne la \u00ab neuro-am\u00e9lioration \u00bb (<em>neuroenhancement<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;usage de substances pharmacologiques ou d&rsquo;interventions biophysiques par des personnes saines afin d&rsquo;augmenter artificiellement leurs capacit\u00e9s attentionnelles, mn\u00e9siques, affectives ou morales.<\/p>\n<p>Face aux angoisses existentielles relatives \u00e0 l&rsquo;usage de nootropiques comme le m\u00e9thylph\u00e9nidate (Ritaline) ou le modafinil sur les campus universitaires, ou encore l&rsquo;usage massif d&rsquo;inhibiteurs s\u00e9lectifs de la recapture de la s\u00e9rotonine (ISRS) pour moduler l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 de performance sociale, Churchland adopte une position r\u00e9solument empirique. Elle rappelle aux philosophes bioconservateurs que l&rsquo;humanit\u00e9 a toujours eu recours \u00e0 des technologies pharmacologiques exog\u00e8nes pour moduler son syst\u00e8me nerveux \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la consommation mill\u00e9naire de caf\u00e9ine, d&rsquo;alcool, de nicotine ou de plantes m\u00e9dicinales. Pourquoi l&rsquo;optimisation cibl\u00e9e de la clairvoyance mentale ou la r\u00e9duction de la souffrance n\u00e9vrotique par des mol\u00e9cules modernes devrait-elle \u00eatre frapp\u00e9e d&rsquo;une indignit\u00e9 m\u00e9taphysique au nom d&rsquo;une pr\u00e9tendue \u00ab saintet\u00e9 de la nature humaine \u00bb ?<\/p>\n<p>Churchland aborde avec le m\u00eame sang-froid le recours \u00e0 la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.mayoclinic.org\/tests-procedures\/deep-brain-stimulation\/about\/pac-20384562\">stimulation c\u00e9r\u00e9brale profonde<\/a> (DBS), cette intervention neurochirurgicale consistant \u00e0 implanter des \u00e9lectrodes millim\u00e9triques au c\u0153ur des noyaux subthalamiques ou de la r\u00e9gion sous-g\u00e9nuale (aire 25) pour d\u00e9livrer des impulsions \u00e9lectriques \u00e0 haute fr\u00e9quence. Lorsqu&rsquo;une telle technologie parvient \u00e0 interrompre instantan\u00e9ment le cercle vicieux de d\u00e9pressions majeures r\u00e9fractaires \u00e0 tout traitement ou \u00e0 restaurer la fluidit\u00e9 motrice de patients emprisonn\u00e9s dans la rigidit\u00e9 de la maladie de Parkinson, elle ne d\u00e9truit pas l&rsquo;authenticit\u00e9 de l&rsquo;individu : elle r\u00e9pare le substrat physique sans lequel l&rsquo;authenticit\u00e9 personnelle et le libre exercice de l&rsquo;action n&rsquo;ont tout simplement aucun moyen de s&rsquo;exprimer.<\/p>\n<h3>10.3 Protection de la vie priv\u00e9e mentale et neurotechnologies<\/h3>\n<p>Cependant, le pragmatisme de Churchland ne verse jamais dans l&rsquo;ang\u00e9lisme b\u00e9at face aux d\u00e9rives s\u00e9curitaires, commerciales ou dictatoriales rendues possibles par les interfaces cerveau-machine (ICM) de nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Avec les progr\u00e8s prodigieux r\u00e9alis\u00e9s par les algorithmes de d\u00e9codage neuronal coupl\u00e9s \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle, capables de reconstituer des bribes d&rsquo;images vues par un sujet ou de pr\u00e9dire ses intentions motrices quelques secondes avant l&rsquo;action par l&rsquo;analyse des signaux \u00e9lectrocorticographiques ou IRMf haute r\u00e9solution, la question de la vie priv\u00e9e mentale (<em>mental privacy<\/em>) et de l&rsquo;instauration de \u00ab neurodroits \u00bb est devenue une urgence d\u00e9mocratique absolue.<\/p>\n<p>Churchland intervient dans ce d\u00e9bat en appliquant sa rigueur coutumi\u00e8re pour dissiper la panique m\u00e9diatique tout en d\u00e9finissant les lignes rouges \u00e9thiques r\u00e9elles. D&rsquo;une part, elle s&rsquo;efforce de d\u00e9mystifier les fantasmes de science-fiction : lire de mani\u00e8re transparente et \u00e0 distance le flux des pens\u00e9es intimes, le monologue int\u00e9rieur ou les souvenirs biographiques d&rsquo;un citoyen non coop\u00e9ratif rel\u00e8ve pour l&rsquo;heure de l&rsquo;impossibilit\u00e9 physique absolue, en raison de l&rsquo;extr\u00eame variabilit\u00e9 idiosyncrasique des r\u00e9seaux corticaux (aucun cerveau ne code une id\u00e9e complexe de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;un autre) et du bruit thermodynamique permanent du tissu vivant.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, elle plaide avec vigueur pour un encadrement juridique strict et sans compromis de la collecte des donn\u00e9es neurales issues des casques d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie commerciale ou des implants m\u00e9dicaux. Les gouvernements et les corporations technologiques ne doivent en aucun cas obtenir le droit d&rsquo;utiliser des biomarqueurs neuronaux pour l&rsquo;\u00e9valuation de l&#8217;embauche, le profilage commercial pr\u00e9dictif ou l&rsquo;auto-incrimination p\u00e9nale involontaire. L&rsquo;intimit\u00e9 de l&rsquo;espace c\u00e9r\u00e9bral individuel doit \u00eatre proclam\u00e9e inviolable, non pas en vertu d&rsquo;un myst\u00e8re divin de l&rsquo;\u00e2me, mais parce que le respect de l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 biologique du syst\u00e8me nerveux constitue la condition de possibilit\u00e9 absolue de toute existence civile et de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique partag\u00e9.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;\u00e9volution de la pens\u00e9e de Churchland dans ses \u0153uvres r\u00e9centes (2010 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>11.1 \u00ab Touching a Nerve : Our Brains, Our Selves \u00bb (2013)<\/h3>\n<p>Dans la derni\u00e8re phase de sa carri\u00e8re intellectuelle, Patricia Churchland a ressenti l&rsquo;obligation morale et philosophique de sortir des cercles acad\u00e9miques ultra-sp\u00e9cialis\u00e9s pour s&rsquo;adresser directement au grand public cultiv\u00e9. En 2013, elle publie un ouvrage d&rsquo;une remarquable accessibilit\u00e9 stylistique, teint\u00e9 d&rsquo;anecdotes personnelles v\u00e9cues et d&rsquo;une chaleureuse humanit\u00e9 : <em>Touching a Nerve: Our Brains, Our Selves<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Une affaire de cerveau : Notre moi, notre cerveau<\/em>).<\/p>\n<p>Le projet de cet ouvrage est de r\u00e9pondre sans d\u00e9tours aux angoisses existentielles vertigineuses qui saisissent quiconque accepte pour la premi\u00e8re fois la r\u00e9alit\u00e9 brute du mat\u00e9rialisme neurobiologique : si je ne suis que mon cerveau, la vie a-t-elle encore un sens ? Si l&rsquo;\u00e2me immortelle n&rsquo;est qu&rsquo;une fable, que devient l&rsquo;amour ? Comment survivre \u00e0 l&rsquo;an\u00e9antissement de la mort d&rsquo;un \u00eatre cher sans l&rsquo;illusion d&rsquo;une r\u00e9union c\u00e9leste future ? Avec une clart\u00e9 d\u00e9sarmante, Churchland s&#8217;emploie \u00e0 d\u00e9montrer que la d\u00e9sillusion mat\u00e9rialiste ne conduit nullement au d\u00e9sespoir nihiliste, mais \u00e0 un r\u00e9enchantement lucide, humble et profond\u00e9ment \u00e9mouvant de la condition terrestre.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9monte m\u00e9thodiquement les croyances occultes encore vivaces, analysant notamment les fameuses \u00ab exp\u00e9riences de mort imminente \u00bb (EMI) \u2014 la travers\u00e9e d&rsquo;un tunnel lumineux, le sentiment de paix ineffable et de communion cosmique rapport\u00e9s par certains rescap\u00e9s d&rsquo;arr\u00eats cardiaques. Loin d&rsquo;\u00eatre un aper\u00e7u transcendant de l&rsquo;au-del\u00e0, Churchland montre que ces exp\u00e9riences sont les cons\u00e9quences cliniques st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es de l&rsquo;anoxie c\u00e9r\u00e9brale aigu\u00eb : l&rsquo;effondrement brutal de la perfusion d&rsquo;oxyg\u00e8ne dans les aires visuelles p\u00e9riph\u00e9riques entra\u00eene une vision tubulaire (\u00ab le tunnel \u00bb), tandis que le largage massif r\u00e9flexe d&rsquo;endorphines opio\u00efdes par le tronc c\u00e9r\u00e9bral en d\u00e9tresse ultime procure une anesth\u00e9sie euphorique face \u00e0 la mort. L&rsquo;amour pour nos proches, quant \u00e0 lui, loin d&rsquo;\u00eatre diminu\u00e9 par la connaissance des r\u00e9cepteurs \u00e0 l&rsquo;ocytocine, en devient infiniment plus pr\u00e9cieux : il est le miracle physique de la mati\u00e8re qui, le temps d&rsquo;une vie terrestre, prend soin d&rsquo;elle-m\u00eame \u00e0 travers autrui.<\/p>\n<h3>11.2 \u00ab Conscience : The Origins of Moral Intuition \u00bb (2019)<\/h3>\n<p>Six ans plus tard, en 2019, Churchland livre ce qui constitue \u00e0 ce jour la synth\u00e8se la plus aboutie et la plus sereine de sa r\u00e9flexion \u00e9thique avec <em>Conscience: The Origins of Moral Intuition<\/em>. Dans ce livre magistral, elle affine son mod\u00e8le biologique de la moralit\u00e9 en y int\u00e9grant les d\u00e9couvertes les plus r\u00e9centes de l&rsquo;\u00e9pig\u00e9n\u00e9tique, de la psychologie du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce et de la sociologie politique contemporaine.<\/p>\n<p>Churchland y d\u00e9montre avec brio comment les dispositions biologiques inn\u00e9es \u00e0 la bienveillance et au soin ne constituent que le socle brut sur lequel l&rsquo;\u00e9chafaudage culturel et l&rsquo;histoire des institutions viennent imprimer leurs formes concr\u00e8tes. Le d\u00e9veloppement de la \u00ab conscience \u00bb morale chez l&rsquo;enfant n&rsquo;est pas l&rsquo;int\u00e9riorisation mystique de tables de la loi absolues, mais un processus \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et synaptique d&rsquo;apprentissage social par observation, imitation de mod\u00e8les vertueux et correction par les pairs. Les structures neuronales de l&rsquo;apprentissage par renforcement int\u00e8grent les normes locales du groupe pour former des automatismes de r\u00e9action affective : face \u00e0 une injustice, le d\u00e9go\u00fbt ou la col\u00e8re morale jaillissent avant m\u00eame que l&rsquo;intellect n&rsquo;ait formul\u00e9 une seule syllabe d&rsquo;argument rationnel.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage propose \u00e9galement une analyse d&rsquo;une br\u00fblante actualit\u00e9 des pathologies contemporaines de la sociabilit\u00e9, en particulier l&rsquo;essor des d\u00e9rives sectaires, du complotisme et des polarisations id\u00e9ologiques hyst\u00e9riques qui d\u00e9chirent les d\u00e9mocraties occidentales. S&rsquo;appuyant sur les travaux de psychologie sociale et de neurobiologie de l&rsquo;attachement au groupe (<em>in-group<\/em> versus <em>out-group<\/em>), Churchland met en lumi\u00e8re le c\u00f4t\u00e9 sombre du syst\u00e8me de l&rsquo;ocytocine. Ce m\u00eame neuropeptide qui cimente l&rsquo;amour sacrificiel, la d\u00e9votion et l&#8217;empathie \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du clan a pour corollaire imm\u00e9diat l&rsquo;amplification de la m\u00e9fiance agressive, de la x\u00e9nophobie et du rejet de tout individu ext\u00e9rieur au groupe. La morale humaine porte en son sein ce poison tribal ancestral, que seules des institutions d\u00e9mocratiques s\u00e9culi\u00e8res, l&rsquo;\u00e9ducation critique et la confrontation pluraliste des arguments peuvent contrebalancer.<\/p>\n<h3>11.3 Engagement public et r\u00f4le dans les grands consortiums scientifiques<\/h3>\n<p>Tout au long de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, Patricia Churchland a incarn\u00e9 la figure de l&rsquo;intellectuelle publique engag\u00e9e, mettant sa notori\u00e9t\u00e9 et son autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique au service de la vulgarisation scientifique et de la d\u00e9fense institutionnelle de l&rsquo;interdisciplinarit\u00e9. Membre \u00e9m\u00e9rite et active de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sfn.org\/\">Society for Neuroscience<\/a> (SfN) \u2014 o\u00f9 elle a souvent repr\u00e9sent\u00e9 la seule voix philosophique accr\u00e9dit\u00e9e au milieu de milliers de biologistes mol\u00e9culaires \u2014, elle a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur dans les grands think tanks de neuro\u00e9thique et les comit\u00e9s consultatifs internationaux sur les neurotechnologies.<\/p>\n<p>Laur\u00e9ate de la c\u00e9l\u00e9brissime bourse de la Fondation MacArthur en 1991 (le \u00ab <em>Genius Grant<\/em> \u00bb), elle n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;intervenir dans les m\u00e9dias internationaux, dispensant des conf\u00e9rences magistrales sur tous les continents pour combler le gouffre tragique qui s\u00e9pare la culture humaniste classique et les r\u00e9alit\u00e9s de la science de laboratoire. Elle a si\u00e9g\u00e9 dans de nombreux comit\u00e9s \u00e9ditoriaux de revues de premier plan, militant inlassablement pour que les \u00e9tudiants en philosophie re\u00e7oivent une formation substantielle en statistiques, en g\u00e9n\u00e9tique et en anatomie m\u00e9dicale.<\/p>\n<p>Dans un contexte acad\u00e9mique am\u00e9ricain marqu\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es par des replis identitaires et des remises en cause de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique, Churchland est \u00e9galement mont\u00e9e au cr\u00e9neau pour d\u00e9fendre le rigorisme m\u00e9thodologique, la libert\u00e9 absolue de recherche acad\u00e9mique et l&rsquo;universalisme des crit\u00e8res d&rsquo;administration de la preuve scientifique. Pour elle, le scepticisme m\u00e9thodique et la recherche de la v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle constituent les meilleurs remparts contre l&rsquo;obscurantisme religieux et les dogmatismes id\u00e9ologiques de tout bord.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, h\u00e9ritage acad\u00e9mique et horizons prospectifs<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;impact durable sur les d\u00e9partements de philosophie et de sciences cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel laiss\u00e9 par Patricia Churchland au sein du monde universitaire mondial est tout simplement incommensurable. Lorsqu&rsquo;elle a commenc\u00e9 ses travaux au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un philosophe de l&rsquo;esprit d\u00fbt conna\u00eetre le r\u00f4le des dendrites, des potentiels d&rsquo;action ou de l&rsquo;hippocampe \u00e9tait accueillie avec condescendance, voire avec un m\u00e9pris outr\u00e9 par l&rsquo;establishment analytique oxonien ou bostonien. Aujourd&rsquo;hui, il est devenu pratiquement impensable d&rsquo;enseigner la philosophie de l&rsquo;esprit ou l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie sans consacrer une part majeure des cursus aux neurosciences de la perception, de la m\u00e9moire et de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Le d\u00e9partement de philosophie de l&rsquo;UCSD, fa\u00e7onn\u00e9 par Patricia et Paul Churchland, est devenu la r\u00e9f\u00e9rence plan\u00e9taire et le mod\u00e8le organisationnel d&rsquo;une nouvelle fa\u00e7on de faire de la philosophie. Ce mod\u00e8le a essaim\u00e9 \u00e0 travers le monde, donnant naissance \u00e0 des programmes universitaires hybrides de premier plan, tels que le c\u00e9l\u00e8bre programme \u00ab PNP \u00bb (<em>Philosophy-Neuroscience-Psychology<\/em>) de l&rsquo;Universit\u00e9 Washington \u00e0 Saint-Louis. Toute une constellation de philosophes de renom international \u2014 parmi lesquels Owen Flanagan, William Bechtel, John Bickle ou Carl Craver \u2014 se sont engouffr\u00e9s dans la br\u00e8che ouverte par Churchland, forgeant le champ d\u00e9sormais florissant des philosophies des neurosciences et de la biologie int\u00e9grative.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son \u0153uvre intransigeante, l&rsquo;anti-r\u00e9ductionnisme na\u00eff et paresseux qui se complaisait dans l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;un myst\u00e8re insondable de l&rsquo;\u00e2me a reflu\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire dans la philosophie analytique contemporaine. M\u00eame les contradicteurs les plus acharn\u00e9s du physicalisme ont \u00e9t\u00e9 contraints d&rsquo;\u00e9lever consid\u00e9rablement le niveau de technicit\u00e9 empirique de leurs objections pour esp\u00e9rer \u00eatre entendus dans l&rsquo;ar\u00e8ne acad\u00e9mique internationale.<\/p>\n<h3>12.2 Limites \u00e9pist\u00e9mologiques et d\u00e9fis th\u00e9oriques persistants<\/h3>\n<p>Pour autant, le triomphe de la neurophilosophie churchlandienne n&rsquo;est pas exempt de tensions m\u00e9thodologiques, de contestations persistantes et de limites th\u00e9oriques que le recul historique permet aujourd&rsquo;hui d&rsquo;\u00e9valuer avec lucidit\u00e9. Le premier constat d&rsquo;\u00e9chec relatif concerne la proph\u00e9tie \u00e9liminativiste elle-m\u00eame. Quarante ans apr\u00e8s la parution de <em>Neurophilosophy<\/em>, force est de constater que la \u00ab psychologie populaire \u00bb n&rsquo;a absolument pas disparu des discours ordinaires, ni m\u00eame de la majorit\u00e9 des laboratoires de psychologie cognitive et de psychiatrie. Les concepts de croyance, d&rsquo;intention, de d\u00e9sir et de projet demeurent d&rsquo;une r\u00e9silience spectaculaire. Il s&rsquo;av\u00e8re infiniment plus commode et plus robuste, sur le plan pragmatique de la coordination sociale humaine quotidienne, de dire \u00ab Pierre croit que le train arrive \u00e0 dix heures \u00bb plut\u00f4t que d&rsquo;\u00e9noncer un million de coordonn\u00e9es vectorielles dans l&rsquo;espace d&rsquo;\u00e9tats de ses r\u00e9seaux pr\u00e9frontaux.<\/p>\n<p>Le second d\u00e9fi \u00e9pist\u00e9mologique majeur r\u00e9side dans le probl\u00e8me lancinant de la sous-d\u00e9termination des mod\u00e8les th\u00e9oriques par les donn\u00e9es d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale. L&rsquo;enthousiasme initial suscit\u00e9 par l&rsquo;IRMf s&rsquo;est heurt\u00e9 \u00e0 des limitations m\u00e9thodologiques consid\u00e9rables : la corr\u00e9lation spatiale d&rsquo;une consommation d&rsquo;oxyg\u00e8ne sanguin (le signal BOLD) avec une t\u00e2che cognitive ne constitue pas une explication causale m\u00e9canistique de cette t\u00e2che. De nombreux philosophes des sciences d\u00e9noncent aujourd&rsquo;hui une d\u00e9rive n\u00e9o-phr\u00e9nologique dans les neurosciences cognitives na\u00efves, qui se contentent de coller des \u00e9tiquettes de fonctions mentales classiques sur des aires c\u00e9r\u00e9brales sans jamais expliquer la dynamique computationnelle r\u00e9elle du r\u00e9seau.<\/p>\n<p>Enfin, la neurophilosophie churchlandienne subit depuis une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es les critiques vigoureuses du courant de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\">cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e<\/a> (la mouvance dite de la \u00ab 4E Cognition \u00bb : <em>Embodied, Embedded, Enactive, Extended<\/em>), inspir\u00e9e de Francisco Varela et d\u00e9velopp\u00e9e par des philosophes comme Alva No\u00eb ou Andy Clark. Ces penseurs reprochent \u00e0 Patricia Churchland un \u00ab c\u00e9r\u00e9brocentrisme \u00bb excessif qui, tout en combattant le dualisme cart\u00e9sien, enfermerait \u00e0 son tour l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la bo\u00eete cr\u00e2nienne. Selon les tenants de l&rsquo;esprit \u00e9tendu, la pens\u00e9e n&rsquo;est pas confin\u00e9e dans le tissu c\u00e9r\u00e9bral, mais distribu\u00e9e de mani\u00e8re ins\u00e9cable \u00e0 travers le corps en mouvement et les artefacts technologiques et culturels externes (carnets de notes, t\u00e9l\u00e9phones intelligents, syst\u00e8mes symboliques) avec lesquels le syst\u00e8me biologique est en boucle de r\u00e9troaction constante.<\/p>\n<h3>12.3 Perspectives d&rsquo;avenir pour la psychologie mat\u00e9rialiste<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 ces d\u00e9bats f\u00e9conds qui attestent de la vitalit\u00e9 extraordinaire du champ qu&rsquo;elle a fond\u00e9, la trajectoire inaugur\u00e9e par Patricia Churchland indique avec une force in\u00e9branlable les horizons futurs de la recherche sur l&rsquo;esprit. L&rsquo;int\u00e9gration de plus en plus intime de la g\u00e9n\u00e9tique du comportement, de la biologie mol\u00e9culaire du d\u00e9veloppement synaptique et des techniques optog\u00e9n\u00e9tiques permettant de manipuler des neurones individuels par la lumi\u00e8re confirme jour apr\u00e8s jour que les grandes \u00e9nigmes du comportement humain ne trouveront de r\u00e9ponse que par la plong\u00e9e dans la mati\u00e8re biologique.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement prodigieux des grands r\u00e9seaux neuronaux artificiels contemporains (comme les transformeurs guidant les mod\u00e8les de langage de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration) et l&rsquo;ing\u00e9nierie des puces neuromorphiques \u00e0 impulsions (<em>neuromorphic computing<\/em>) apportent une confirmation \u00e9clatante aux intuitions computationnelles d\u00e9velopp\u00e9es par Churchland d\u00e8s 1992. Plus que jamais, l&rsquo;\u00e9tude compar\u00e9e des architectures vivantes et des architectures artificielles prouve que la nature de l&rsquo;intelligence est indissociable des contraintes physiques de son impl\u00e9mentation.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, l&rsquo;\u0153uvre de Patricia Churchland restera grav\u00e9e dans l&rsquo;histoire des id\u00e9es comme le franchissement d&rsquo;un point de non-retour salutaire. L&rsquo;injonction churchlandienne r\u00e9sonnera longtemps encore comme la boussole de toute exploration s\u00e9rieuse de la subjectivit\u00e9 : il n&rsquo;y aura plus jamais de progr\u00e8s philosophique v\u00e9ritable sur la nature de l&rsquo;esprit sans une \u00e9coute passionn\u00e9e, rigoureuse et humble de la science du cerveau. L&rsquo;\u00e2me a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un fant\u00f4me pour devenir la plus fascinante des architectures vivantes.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bechtel, W. (2008). <em>Mental Mechanisms: Philosophical Perspectives on Cognitive Neuroscience<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203808795\">https:\/\/doi.org\/10.4324\/9780203808795<\/a><\/li>\n<li>Chalmers, D. J. (1995). Facing up to the problem of consciousness. <em>Journal of Consciousness Studies<\/em>, 2(3), 200\u2013219. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/openurl.ingenta.com\/content\/xref?genre=article&#038;issn=1355-8250&#038;volume=2&#038;issue=3&#038;spage=200\">https:\/\/openurl.ingenta.com\/content\/xref?genre=article&#038;issn=1355-8250&#038;volume=2&#038;issue=3&#038;spage=200<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. M. (1981). Eliminative materialism and the propositional attitudes. <em>The Journal of Philosophy<\/em>, 78(2), 67\u201390. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2025900\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2025900<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. M. (1989). <em>A Neurocomputational Perspective: The Nature of Mind and the Structure of Science<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262531061\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262531061\/<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S. (1986). <em>Neurophilosophy: Toward a Unified Science of the Mind-Brain<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262530859\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262530859\/<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S. (2002). <em>Brain-Wise: Studies in Neurophilosophy<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/1665.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/1665.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S. (2011). <em>Braintrust: What Neuroscience Tells Us about Morality<\/em>. Princeton University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400838080\">https:\/\/doi.org\/10.1515\/9781400838080<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S. (2013). <em>Touching a Nerve: Our Brains, Our Selves<\/em>. W. W. Norton &#038; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wwnorton.com\/books\/Touching-a-Nerve\/\">https:\/\/wwnorton.com\/books\/Touching-a-Nerve\/<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S. (2019). <em>Conscience: The Origins of Moral Intuition<\/em>. W. W. Norton &#038; Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/wwnorton.com\/books\/9781324000891\">https:\/\/wwnorton.com\/books\/9781324000891<\/a><\/li>\n<li>Churchland, P. S., &#038; Sejnowski, T. J. (1992). <em>The Computational Brain<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/2021.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.7551\/mitpress\/2021.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Clark, A. (2008). <em>Supersizing the Mind: Embodiment, Action, and Cognitive Extension<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195333213.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195333213.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Crick, F., &#038; Koch, C. (1990). Towards a neurobiological theory of consciousness. <em>Seminars in the Neurosciences<\/em>, 2, 263\u2013275.<\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1994). <em>Descartes&rsquo; Error: Emotion, Reason, and the Human Brain<\/em>. G. P. Putnam&rsquo;s Sons.<\/li>\n<li>Damasio, A. R. (1999). <em>The Feeling of What Happens: Body and Emotion in the Making of Consciousness<\/em>. Harcourt Brace.<\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1987). <em>The Intentional Stance<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/<\/a><\/li>\n<li>Flanagan, O. (1992). <em>Consciousness Reconsidered<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560771\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560771\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1975). <em>The Language of Thought<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1987). <em>Psychosemantics: The Problem of Meaning in the Philosophy of Mind<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560443\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560443\/<\/a><\/li>\n<li>Insel, T. R., &#038; Young, L. J. (2001). The neurobiology of social attachment. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 2(2), 129\u2013136. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/35053579\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/35053579<\/a><\/li>\n<li>Jackson, F. (1982). Epiphenomenal qualia. <em>The Philosophical Quarterly<\/em>, 32(127), 127\u2013136. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2960077\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2960077<\/a><\/li>\n<li>Nagel, E. (1961). <em>The Structure of Science: Problems in the Logic of Scientific Explanation<\/em>. Harcourt, Brace &#038; World.<\/li>\n<li>Nagel, T. (1974). What is it like to be a bat? <em>The Philosophical Review<\/em>, 83(4), 435\u2013450. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2183914\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2183914<\/a><\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1951). Two dogmas of empiricism. <em>The Philosophical Review<\/em>, 60(1), 20\u201343. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2181906\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2181906<\/a><\/li>\n<li>Quine, W. V. O. (1969). Epistemology naturalized. In <em>Ontological Relativity and Other Essays<\/em> (pp. 69\u201390). Columbia University Press.<\/li>\n<li>Ramachandran, V. 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