{"id":17180,"date":"2026-10-15T00:57:20","date_gmt":"2026-10-15T00:57:20","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/michel-foucault-1926-1984\/"},"modified":"2026-10-15T00:57:20","modified_gmt":"2026-10-15T00:57:20","slug":"michel-foucault-1926-1984","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=michel-foucault-1926-1984","title":{"rendered":"Michel Foucault &#8211; 1926 1984"},"content":{"rendered":"<p>Dans le paysage intellectuel de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;\u0153uvre de Michel Foucault (1926-1984) se dresse comme l&rsquo;une des entreprises critiques les plus vertigineuses et les plus influentes des sciences humaines. Rejetant les facilit\u00e9s du commentaire lin\u00e9aire et les d\u00e9coupages acad\u00e9miques traditionnels, Foucault a entrepris une vaste g\u00e9n\u00e9alogie des mani\u00e8res dont l&rsquo;Occident a constitu\u00e9 ses v\u00e9rit\u00e9s, structur\u00e9 ses partages fondamentaux \u2014 entre raison et d\u00e9raison, sant\u00e9 et maladie, normal et pathologique, licite et d\u00e9linquant \u2014 et forg\u00e9, au creuset de dispositifs institutionnels concrets, la figure moderne du sujet. Bien loin de se cantonner \u00e0 une sp\u00e9culation th\u00e9orique d\u00e9sincarn\u00e9e, son travail s&rsquo;ancre dans l&rsquo;\u00e9paisseur des archives, interrogeant les r\u00e8glements asilaires, les plans architecturaux d&rsquo;h\u00f4pitaux et de prisons, les trait\u00e9s de m\u00e9decine l\u00e9gale, ainsi que les protocoles p\u00e9nitentiaires oubli\u00e9s afin d&rsquo;y d\u00e9celer les m\u00e9canismes secrets d&rsquo;assujettissement et d&rsquo;\u00e9mancipation.<\/p>\n<p>Le fil conducteur de cette trajectoire monumentale r\u00e9side dans une mise en question permanente de l&rsquo;\u00e9vidence : ce que nos soci\u00e9t\u00e9s contemporaines tiennent pour naturel, universel ou progressiste \u2014 \u00e0 l&rsquo;instar de l&rsquo;humanisation des peines, de l&rsquo;essor de la psychiatrie clinique ou de la lib\u00e9ration de la parole sexuelle \u2014 est syst\u00e9matiquement soumis au crible d&rsquo;une m\u00e9thode arch\u00e9ologique et g\u00e9n\u00e9alogique impitoyable. Foucault d\u00e9voile ainsi que chaque avanc\u00e9e pr\u00e9sum\u00e9e vers la rationalit\u00e9 scientifique ou l&rsquo;\u00e9mancipation morale s&rsquo;accompagne d&rsquo;une reconfiguration plus insidieuse, plus capillaire, des technologies du pouvoir. Penseur inclassable, revendiquant une posture philosophique comprise comme \u00ab bo\u00eete \u00e0 outils \u00bb, il a sans cesse d\u00e9plac\u00e9 le foyer de ses investigations, naviguant de l&rsquo;arch\u00e9ologie du savoir m\u00e9dical \u00e0 la microphysique des disciplines, de la biopolitique des populations aux techniques antiques du souci de soi.<\/p>\n<p>Cette \u00e9tude propose de restituer l&rsquo;itin\u00e9raire foucaldien dans toute son amplitude conceptuelle et historique. En articulant minutieusement les ruptures \u00e9pist\u00e9mologiques de son \u00e9poque avec ses engagements cliniques et politiques les plus radicaux, il s&rsquo;agira d&rsquo;\u00e9clairer comment Foucault a d\u00e9stabilis\u00e9 les soubassements de la psychologie, de la philosophie politique et de la th\u00e9orie de la subjectivit\u00e9. De l&rsquo;exp\u00e9rience asilaire initiale \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne jusqu&rsquo;aux derniers cours profess\u00e9s au Coll\u00e8ge de France sur le courage de la v\u00e9rit\u00e9, cet essai explore les m\u00e9andres d&rsquo;une pens\u00e9e vivante, inqui\u00e8te et rigoureuse, dont la puissance de subversion continue d&rsquo;interpeller, au XXIe si\u00e8cle, nos r\u00e9gimes de gouvernementalit\u00e9 et notre propre volont\u00e9 de savoir.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1926-1984)<\/h2>\n<h3>1.1 Les ann\u00e9es de formation et les influences pr\u00e9coces<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 15 octobre 1926 \u00e0 Poitiers au sein d&rsquo;une famille de la bourgeoisie provinciale traditionnellement d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;art m\u00e9dical, Paul-Michel Foucault semblait initialement pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 suivre la voie paternelle trac\u00e9e par Paul Foucault, chirurgien r\u00e9put\u00e9. Ce milieu familial, impr\u00e9gn\u00e9 des exigences de l&rsquo;observation anatomique et d&rsquo;une stricte discipline bourgeoise, constituera un terreau d\u00e9terminant, bien que paradoxal, dans la maturation de sa r\u00e9bellion intellectuelle. Abandonnant tr\u00e8s t\u00f4t le pr\u00e9nom paternel de Paul pour n&rsquo;arborer que celui de Michel, le jeune homme affirme une premi\u00e8re rupture symbolique qui le conduit \u00e0 d\u00e9laisser la pratique de la m\u00e9decine somatique pour embrasser les humanit\u00e9s. Sa scolarit\u00e9 au lyc\u00e9e Henri-IV \u00e0 Paris, durant les ann\u00e9es troubl\u00e9es de l&rsquo;Occupation, forge son go\u00fbt pour la rigueur philologique et la philosophie classique sous l&rsquo;\u00e9gide de Jean Hyppolite, grand sp\u00e9cialiste de la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne, qui l&rsquo;initie \u00e0 la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;esprit<\/em> et \u00e0 la dialectique de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p>Admis en 1946 \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ens.psl.eu\/\">\u00c9cole normale sup\u00e9rieure<\/a> de la rue d&rsquo;Ulm, Foucault \u00e9volue dans un climat intellectuel bouillonnant, marqu\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de l&rsquo;existentialisme sartrien et la pr\u00e9gnance du marxisme orthodoxe. C&rsquo;est sous la tutelle p\u00e9dagogique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/publications-de-Louis-Althusser--8323.htm\">Louis Althusser<\/a>, alors jeune ca\u00efman \u00e0 l&rsquo;ENS, qu&rsquo;il traverse cette p\u00e9riode formatrice. Althusser l&rsquo;incite bri\u00e8vement \u00e0 adh\u00e9rer au Parti communiste fran\u00e7ais en 1950, engagement \u00e9ph\u00e9m\u00e8re d&rsquo;\u00e0 peine deux ans dont Foucault se d\u00e9tachera rapidement en raison des dogmatismes staliniens et de l&rsquo;homophobie latente de l&rsquo;appareil partisan. Durant ces ann\u00e9es d&rsquo;intense tension psychique, jalonn\u00e9es de crises existentielles aigu\u00ebs et de tentatives d&rsquo;autolyse li\u00e9es \u00e0 la difficult\u00e9 d&rsquo;assumer son homosexualit\u00e9 dans une soci\u00e9t\u00e9 encore corset\u00e9e, Foucault est conduit \u00e0 effectuer plusieurs s\u00e9jours \u00e0 la clinique psychiatrique de l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne. Cette confrontation intime avec la d\u00e9tresse psychologique et l&rsquo;institution asilaire s&rsquo;av\u00e9rera fondamentale : elle transforme sa souffrance personnelle en un puissant levier d&rsquo;investigation th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 ses \u00e9tudes de philosophie, il pr\u00e9pare et obtient une licence de psychologie en 1947, suivie d&rsquo;un dipl\u00f4me de psychopathologie en 1952. Durant cette phase d&rsquo;incubation, trois g\u00e9ants de la pens\u00e9e bouleversent ses rep\u00e8res : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/nietzsche\/\">Friedrich Nietzsche<\/a>, dont la lecture de la <em>G\u00e9n\u00e9alogie de la morale<\/em> lui r\u00e9v\u00e8le la nature intrins\u00e8quement conflictuelle de la v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;illusion m\u00e9taphysique des origines pures ; <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/heidegger\/\">Martin Heidegger<\/a>, qui l&rsquo;arrache \u00e0 la na\u00efvet\u00e9 du positivisme pour l&rsquo;introduire \u00e0 l&rsquo;analytique de la finitude ; et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.canguilhem.net\/\">Georges Canguilhem<\/a>, dont l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences de la vie et la critique de la distinction binaire entre normal et pathologique fourniront \u00e0 Foucault l&rsquo;armature m\u00e9thodologique n\u00e9cessaire pour penser l&rsquo;historicit\u00e9 des concepts m\u00e9dicaux.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9volution des chaires universitaires et des engagements publics<\/h3>\n<p>D\u00e9sireux d&rsquo;\u00e9chapper aux pesanteurs de l&rsquo;universit\u00e9 fran\u00e7aise, Michel Foucault entame d\u00e8s 1953 une carri\u00e8re d&rsquo;enseignant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger. Il devient lecteur de fran\u00e7ais \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;Uppsala en Su\u00e8de, o\u00f9 il passe cinq ann\u00e9es d\u00e9cisives de 1953 \u00e0 1958. C&rsquo;est dans le silence de la prestigieuse biblioth\u00e8que Carolina Rediviva qu&rsquo;il plonge corps et \u00e2me dans les archives de la folie des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles, amassant le titanesque mat\u00e9riau documentaire qui nourrira sa th\u00e8se de doctorat d&rsquo;\u00c9tat. Son p\u00e9riple international se poursuit \u00e0 Varsovie en Pologne en 1958, o\u00f9 il dirige le Centre de civilisation fran\u00e7aise avant d&rsquo;\u00eatre contraint de quitter pr\u00e9cipitamment le pays \u00e0 la suite d&rsquo;un pi\u00e8ge mont\u00e9 par les services secrets communistes exploitant sa vie priv\u00e9e. Il rejoint ensuite Hambourg en Allemagne de l&rsquo;Ouest, dirigeant l&rsquo;Institut fran\u00e7ais jusqu&rsquo;en 1960. Ces s\u00e9jours hors de France d\u00e9veloppent chez lui un regard d\u00e9centr\u00e9 et cosmopolite, affinant sa perception des pesanteurs administratives et des syst\u00e8mes de contr\u00f4le social propres aux diff\u00e9rents r\u00e9gimes politiques europ\u00e9ens.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la soutenance m\u00e9morable de sa th\u00e8se principale en 1961, Foucault est nomm\u00e9 professeur \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Clermont-Ferrand, puis s&rsquo;exile \u00e0 nouveau en 1966 pour enseigner \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Tunis. Il y est le t\u00e9moin direct des soul\u00e8vements \u00e9tudiants contre le r\u00e9gime de Bourguiba, d\u00e9couvrant le courage physique des contestataires, ce qui acc\u00e9l\u00e8re sa politisation radicale. Rentr\u00e9 en France dans le sillage de Mai 68, il prend la direction du d\u00e9partement de philosophie de la toute nouvelle universit\u00e9 exp\u00e9rimentale de Vincennes (Paris VIII). Ce haut lieu de la contestation gauchiste voit Foucault se frotter aux affrontements directs avec les forces de l&rsquo;ordre, d\u00e9fendant sans concession l&rsquo;autonomie universitaire et la libert\u00e9 d&rsquo;expression des \u00e9tudiants r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p>La cons\u00e9cration institutionnelle supr\u00eame intervient en 1970 avec son \u00e9lection au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\/\">Coll\u00e8ge de France<\/a>, soutenu par Georges Dum\u00e9zil et Jules Vuillemin. Titulaire de la chaire d&rsquo;\u00ab Histoire des syst\u00e8mes de pens\u00e9e \u00bb, il y professe chaque mercredi, devant un public pl\u00e9thorique et cosmopolite, des cours d&rsquo;une densit\u00e9 prodigieuse qui constitueront les \u00e9bauches de ses futurs chefs-d&rsquo;\u0153uvre. Loin de s&rsquo;enfermer dans une tour d&rsquo;ivoire professorale, Foucault fonde en 1971, avec Daniel Defert et Jean-Marie Domenach, le Groupe d&rsquo;information sur les prisons (GIP). Ce collectif novateur se refuse \u00e0 parler \u00ab \u00e0 la place \u00bb des d\u00e9tenus : il s&rsquo;agit de leur fournir les moyens de faire entendre la r\u00e9alit\u00e9 brute des prisons fran\u00e7aises, d\u00e9clenchant des vagues de mutineries et contraignant le pouvoir ex\u00e9cutif \u00e0 des r\u00e9formes substantielles. Jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort brutale caus\u00e9e par les complications du sida le 25 juin 1984 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de la Piti\u00e9-Salp\u00eatri\u00e8re, Foucault incarnera l&rsquo;intellectuel sp\u00e9cifique, intervenant avec pr\u00e9cision et radicalit\u00e9 au point d&rsquo;impact des luttes concr\u00e8tes.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement \u00e9pist\u00e9mologique au carrefour de la philosophie et de la psychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;attitude intellectuelle de Michel Foucault se singularise d&#8217;embl\u00e9e par un refus obstin\u00e9 des assignations doctrinales qui ont rythm\u00e9 la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Bien que le succ\u00e8s ph\u00e9nom\u00e9nal de <em>Les Mots et les Choses<\/em> en 1966 l&rsquo;ait propuls\u00e9 au rang de chef de file du mouvement structuraliste aux c\u00f4t\u00e9s de Claude L\u00e9vi-Strauss, Jacques Lacan et Roland Barthes, Foucault r\u00e9cusera toujours formellement cette \u00e9tiquette. Il n&rsquo;a jamais cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9gager des structures universelles, formelles et a-historiques de l&rsquo;esprit humain, mais s&rsquo;est au contraire attach\u00e9 \u00e0 mettre au jour des configurations singuli\u00e8res de savoir, temporelles, fragiles et profond\u00e9ment perm\u00e9ables aux accidents de l&rsquo;histoire. De la m\u00eame mani\u00e8re, il s&rsquo;est rigoureusement d\u00e9marqu\u00e9 de l&rsquo;existentialisme sartrien, fustigeant la croyance en un sujet transcendantal souverain, dot\u00e9 d&rsquo;une conscience transparente et capable d&rsquo;une fondation premi\u00e8re du sens.<\/p>\n<p>Ce positionnement paradoxal prend sa source dans une critique impitoyable de l&rsquo;anthropocentrisme propre aux sciences humaines. Selon Foucault, \u00ab l&rsquo;Homme \u00bb, con\u00e7u comme synth\u00e8se contradictoire d&rsquo;une positivit\u00e9 empirique et d&rsquo;une souverainet\u00e9 fondatrice, n&rsquo;est qu&rsquo;un pli passager dans l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e occidentale. D\u00e8s lors, son dialogue avec les disciplines de l&rsquo;esprit \u2014 la ph\u00e9nom\u00e9nologie et la psychanalyse au premier chef \u2014 s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement f\u00e9cond et conflictuel. Tout en reconnaissant \u00e0 la psychanalyse freudienne le m\u00e9rite historique d&rsquo;avoir restitu\u00e9 une \u00e9coute \u00e0 la d\u00e9raison au tournant du XXe si\u00e8cle, il n&rsquo;h\u00e9sitera pas, ult\u00e9rieurement, \u00e0 la d\u00e9masquer comme le couronnement d&rsquo;un immense dispositif d&rsquo;injonction \u00e0 l&rsquo;aveu et de moralisation du d\u00e9sir. \u00c0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne et merleau-pontienne, il reproche son attachement ind\u00e9crottable \u00e0 la primaut\u00e9 du v\u00e9cu subjectif, estimant que l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue n&rsquo;est jamais originaire mais proc\u00e8de toujours d&rsquo;un quadrillage discursif pr\u00e9alable.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer ces apories, Foucault \u00e9labore une m\u00e9thodologie hybride, \u00e0 l&rsquo;intersection de l&rsquo;\u00e9rudition archivistique, de l&rsquo;interrogation ontologique et de la s\u00e9miologie psychopathologique. Ce travail d&rsquo;arpenteur de l&rsquo;archive ne vise point \u00e0 \u00e9crire l&rsquo;histoire t\u00e9l\u00e9ologique des d\u00e9couvertes scientifiques vers le triomphe contemporain du vrai, mais \u00e0 d\u00e9celer les \u00ab conditions de possibilit\u00e9 \u00bb qui ont permis \u00e0 certains \u00e9nonc\u00e9s de fonctionner, \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, comme des v\u00e9rit\u00e9s incontestables tandis que d&rsquo;autres \u00e9taient rel\u00e9gu\u00e9s au rang de monstruosit\u00e9s discursives. C&rsquo;est cette alliance singuli\u00e8re entre une minutie philologique sans concession et une audace philosophique d\u00e9capante qui constitue la marque p\u00e9renne de sa trajectoire th\u00e9orique.<\/p>\n<h2>2. La formation psychologique et l&rsquo;exp\u00e9rience asilaire initiale<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;obtention de la licence de psychologie et le dipl\u00f4me de psychopathologie<\/h3>\n<p>Le cheminement de Foucault est indissociable de sa familiarit\u00e9 pr\u00e9coce avec la discipline psychologique, alors en pleine refonte institutionnelle en France. \u00c0 l&rsquo;Institut de psychologie de l&rsquo;universit\u00e9 de Paris, il suit un cursus rigoureux qui le confronte aux canons de la psychologie scientifique \u00e9mergente. Loin de se limiter \u00e0 des m\u00e9ditations m\u00e9taphysiques sur l&rsquo;\u00e2me, le jeune normalien se plonge dans les aspects les plus techniques de la profession : la statistique appliqu\u00e9e, l&rsquo;exp\u00e9rimentation animale, la psychophysiologie et l&rsquo;apprentissage m\u00e9thodique de la psychom\u00e9trie clinique. Il s&rsquo;exerce au maniement des \u00e9chelles m\u00e9triques d&rsquo;intelligence \u00e9labor\u00e9es par Alfred Binet et Th\u00e9odore Simon, diss\u00e9quant les pr\u00e9suppos\u00e9s quantitatifs par lesquels la soci\u00e9t\u00e9 tente de normer, mesurer et classifier les capacit\u00e9s cognitives des individus d\u00e8s leur plus jeune \u00e2ge.<\/p>\n<p>Cette immersion acad\u00e9mique est marqu\u00e9e par l&rsquo;influence de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.universalis.fr\/encyclopedie\/daniel-lagache\/\">Daniel Lagache<\/a>, grande figure universitaire qui tentait alors une synth\u00e8se ambitieuse entre la psychologie exp\u00e9rimentale, la psychanalyse et la ph\u00e9nom\u00e9nologie sous la banni\u00e8re de la \u00ab psychologie clinique \u00bb. Foucault c\u00f4toie \u00e9galement Georges Mauco, sp\u00e9cialiste de la psycho-p\u00e9dagogie de l&rsquo;enfance inadapt\u00e9e, et assiste aux d\u00e9bats tumultueux qui d\u00e9chirent la jeune corporation des psychologues, tiraill\u00e9e entre le mim\u00e9tisme des sciences de la nature et l&rsquo;aspiration \u00e0 une \u00e9coute globale de la personne souffrante. Mais tr\u00e8s vite, la simple mesure comportementale et l&rsquo;application rigide de grilles diagnostiques suscitent chez lui une profonde insatisfaction intellectuelle.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce contexte de doute qu&rsquo;il se tourne vers la psychiatrie existentielle et l&rsquo;anthropologie ph\u00e9nom\u00e9nologique inaugur\u00e9e par le psychiatre suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/existentialism\/\">Ludwig Binswanger<\/a>. La d\u00e9couverte de la <em>Daseinsanalyse<\/em> (analyse existentielle), qui combine l&rsquo;ontologie heidegg\u00e9rienne et l&rsquo;attention aigu\u00eb aux formes singuli\u00e8res de l&rsquo;\u00eatre-au-monde des malades mentaux, ouvre pour Foucault une voie alternative majeure. Au lieu de r\u00e9duire le d\u00e9lire ou la m\u00e9lancolie \u00e0 un d\u00e9ficit biologique ou \u00e0 une d\u00e9faillance adaptative, il d\u00e9couvre la possibilit\u00e9 d&rsquo;envisager la maladie mentale comme une exp\u00e9rience fondamentale du sens et de la libert\u00e9 humaine confront\u00e9e \u00e0 ses limites ontologiques.<\/p>\n<h3>2.2 Le stage clinique \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Sainte-Anne<\/h3>\n<p>De 1950 \u00e0 1953, Michel Foucault effectue des stages cliniques prolong\u00e9s au sein de l&rsquo;h\u00f4pital psychiatrique Sainte-Anne \u00e0 Paris, sous le patronage du professeur Jean Delay, titulaire de la chaire des maladies mentales et de l&rsquo;enc\u00e9phale. Cette immersion quotidienne au c\u0153ur de l&rsquo;asile psychiatrique place le jeune chercheur aux premi\u00e8res loges des mutations th\u00e9rapeutiques et techniques qui secouent la m\u00e9decine mentale de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Sainte-Anne est alors le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une r\u00e9volution pharmacologique sans pr\u00e9c\u00e9dent avec l&rsquo;exp\u00e9rimentation, en 1952, du premier neuroleptique de l&rsquo;histoire, la chlorpromazine (le fameux Largactil), men\u00e9e conjointement par Jean Delay et Pierre Deniker. Foucault observe avec acuit\u00e9 le passage spectaculaire de l&rsquo;agitation asilaire furieuse \u00e0 une torpeur chimiquement induite, modifiant radicalement l&rsquo;\u00e9conomie interne du contr\u00f4le des corps hospitalis\u00e9s.<\/p>\n<p>Avant m\u00eame la g\u00e9n\u00e9ralisation de la chimioth\u00e9rapie, Foucault est confront\u00e9 aux pratiques somatiques plus brutales encore couramment administr\u00e9es : l&rsquo;\u00e9lectrochoc selon la m\u00e9thode d&rsquo;Ugo Cerletti, la cure de sommeil, l&rsquo;insulinoth\u00e9rapie de Sakel et, dans certains cas extr\u00eames, la lobotomie pr\u00e9frontale. Ce spectacle quasi carc\u00e9ral de corps sangl\u00e9s, convulsiv\u00e9s et asservis \u00e0 des protocoles techniques standardis\u00e9s marque profond\u00e9ment son esprit. Il prend conscience de la disproportion absolue qui r\u00e9git le colloque singulier entre le psychiatre et le patient : l&rsquo;ali\u00e9niste appara\u00eet comme le repr\u00e9sentant incontest\u00e9 de l&rsquo;ordre moral, de la raison publique et de la certitude scientifique, tandis que le malade intern\u00e9 se trouve r\u00e9duit au silence, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de la validit\u00e9 de sa propre parole, rel\u00e9gu\u00e9 au statut d&rsquo;objet passif d&rsquo;exp\u00e9rimentation et d&rsquo;observation clinique.<\/p>\n<p>Ce stage clinique s\u00e8me chez Foucault les graines d&rsquo;un scepticisme irr\u00e9versible \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la neutralit\u00e9 postul\u00e9e du regard m\u00e9dical. L&rsquo;asile ne lui appara\u00eet plus comme un sanctuaire neutre de gu\u00e9rison ou de sollicitude humaniste, mais bien plut\u00f4t comme une sc\u00e8ne d&rsquo;affrontement dissimul\u00e9e, un appareil coercitif d&rsquo;objectivation o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore un savoir sur l&rsquo;homme au d\u00e9triment direct de sa libert\u00e9. Les rituels de la pr\u00e9sentation de malades, o\u00f9 le patient est exhib\u00e9 dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre pour manifester les signes probants de son \u00e9tiquetage nosographique, r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 ses yeux la dimension profond\u00e9ment th\u00e9\u00e2trale et politique de la nosologie asilaire.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;introduction au Rorschach et aux m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation de la personnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Durant ces m\u00eames ann\u00e9es de formation, Foucault approfondit la th\u00e9orie et la pratique des m\u00e9thodes projectives, et plus sp\u00e9cifiquement le test des taches d&rsquo;encre d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/\">Hermann Rorschach<\/a>. Charg\u00e9 de faire passer ces \u00e9preuves aux sujets hospitalis\u00e9s et aux enfants plac\u00e9s sous observation judiciaire, il acquiert une ma\u00eetrise op\u00e9ratoire de ces techniques d&rsquo;investigation psychodynamique. Cependant, son regard philosophique ne tarde pas \u00e0 probl\u00e9matiser l&rsquo;ambition m\u00e9thodologique qui sous-tend de tels dispositifs. Si la psychom\u00e9trie classique pr\u00e9tendait isoler des traits de temp\u00e9rament ou des seuils de normalit\u00e9 \u00e0 travers des donn\u00e9es chiffr\u00e9es, le test de Rorschach pr\u00e9tendait quant \u00e0 lui percer les arcanes de la personnalit\u00e9 globale, cartographier l&rsquo;inconscient et pr\u00e9dire les passages \u00e0 l&rsquo;acte pulsionnels \u00e0 travers l&rsquo;interpr\u00e9tation de formes perceptives al\u00e9atoires.<\/p>\n<p>Pour Foucault, le Rorschach ne saurait constituer une balance exacte pesant la v\u00e9rit\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;une psych\u00e9. Il l&rsquo;analyse plut\u00f4t comme un miroir herm\u00e9neutique singulier, un espace de m\u00e9diation discursive et symbolique o\u00f9 se jouent les tensions entre l&rsquo;imaginaire du sujet et les exigences formelles du monde environnant. Cette intuition s&rsquo;exprime avec \u00e9clat en 1954 dans son tout premier texte d&rsquo;envergure : la monumentale pr\u00e9face r\u00e9dig\u00e9e pour la traduction fran\u00e7aise du livre de Ludwig Binswanger, <em>Le r\u00eave et l&rsquo;existence<\/em>. Dans ce texte magistral d&rsquo;une centaine de pages, Foucault mobilise la ph\u00e9nom\u00e9nologie et la po\u00e9tique de l&rsquo;espace pour d\u00e9montrer que le r\u00eave ne constitue pas une simple r\u00e9miniscence de d\u00e9sirs refoul\u00e9s au sens freudien, ni une m\u00e9canique d&rsquo;images c\u00e9r\u00e9brales passives, mais l&rsquo;acte fondamental par lequel l&rsquo;existence se projette, s&rsquo;\u00e9prouve et choisit son destin.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion pr\u00e9coce scelle l&rsquo;amorce de sa rupture th\u00e9orique avec la psychologie naturaliste de son \u00e9poque. Foucault y fustige l&rsquo;illusion consistant \u00e0 vouloir expliquer l&rsquo;homme par des d\u00e9terminations causales purement mat\u00e9rielles ou biologiques sans prendre en compte la dimension constituante de l&rsquo;angoisse, de la mort et de l&rsquo;imagination transcendantale. D\u00e8s 1954, le cadre \u00e9pist\u00e9mologique de Foucault d\u00e9passe les bornes de la psychologie traditionnelle pour poser une question d\u00e9stabilisante : et si la psychologie, loin d&rsquo;\u00eatre la science universelle de la conscience humaine, n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une formation culturelle singuli\u00e8re, n\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment de la tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 moderne d&rsquo;arraisonner sa propre d\u00e9raison ?<\/p>\n<h2>3. Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique : L&rsquo;invention du grand enfermement<\/h2>\n<h3>3.1 De la Nef des fous \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital G\u00e9n\u00e9ral<\/h3>\n<p>Publi\u00e9e en 1961 sous le titre originel <em>Folie et d\u00e9raison : Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>, la th\u00e8se principale de Michel Foucault constitue un pav\u00e9 dans la mare de l&rsquo;historiographie m\u00e9dicale traditionnelle. Il y d\u00e9ploie une fresque immense qui part de la Renaissance pour aboutir \u00e0 l&rsquo;aube du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle. \u00c0 la fin du Moyen \u00c2ge et durant la Renaissance, la folie occupait une place singuli\u00e8re au c\u0153ur de la culture occidentale, illustr\u00e9e par le motif litt\u00e9raire et pictural de la <em>Stultifera Navis<\/em> ou \u00ab Nef des fous \u00bb. Les ali\u00e9n\u00e9s, embarqu\u00e9s sur des navires errant le long des fleuves rh\u00e9nans, circulaient librement dans le tissu social. La folie \u00e9tait alors per\u00e7ue comme une puissance tragique, cosmique, une forme de sagesse invers\u00e9e d\u00e9tenant les secrets de la condition humaine, c\u00f4toyant sans heurt la raison au sein des f\u00eates populaires, des carnavals et des myst\u00e8res religieux de J\u00e9r\u00f4me Bosch ou d&rsquo;\u00c9rasme.<\/p>\n<p>Cette relative tol\u00e9rance s&rsquo;effondre brutalement au milieu du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle, lors d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement fondateur que Foucault d\u00e9signe sous le nom de \u00ab Grand Renfermement \u00bb. L&rsquo;acte de naissance de ce nouveau r\u00e9gime n&rsquo;est pas m\u00e9dical, mais politique, administratif et policier : il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9dit royal de 1656 par lequel Louis XIV cr\u00e9e l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/francearchives.gouv.fr\/\">H\u00f4pital G\u00e9n\u00e9ral de Paris<\/a>, regroupant des institutions pr\u00e9existantes comme la Salp\u00eatri\u00e8re, Bic\u00eatre ou la Piti\u00e9. En l&rsquo;espace de quelques d\u00e9cennies, pr\u00e8s d&rsquo;un pour cent de la population parisienne se trouve arbitrairement s\u00e9questr\u00e9e derri\u00e8re de hauts murs d&rsquo;enceinte. Toutefois, la folie n&rsquo;est pas la cible sp\u00e9cifique de cet enfermement : elle est amalgam\u00e9e dans un m\u00eame espace carc\u00e9ral et indiff\u00e9renci\u00e9 avec l&rsquo;ensemble des figures de l&rsquo;inutilit\u00e9 sociale \u2014 les vagabonds, les mendiants, les libertins, les v\u00e9n\u00e9riens, les prostitu\u00e9es, les blasph\u00e9mateurs et les p\u00e8res dissipateurs.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9montre avec brio que ce Grand Renfermement r\u00e9pond \u00e0 des imp\u00e9ratifs \u00e9conomiques et moraux stricts plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 un souci th\u00e9rapeutique. D&rsquo;une part, il s&rsquo;agit de r\u00e9guler les crises de surpopulation urbaine et le ch\u00f4mage end\u00e9mique par la mise au travail forc\u00e9 des corps oisifs au sein de manufactures asilaires. D&rsquo;autre part, la nouvelle \u00e9thique de l&rsquo;\u00e2ge classique, impr\u00e9gn\u00e9e d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 bourgeoise, \u00e9rige le travail r\u00e9gulier en vertu th\u00e9ologale supr\u00eame et condamne sans appel toute paresse, toute d\u00e9viance improductive. La folie se trouve ainsi d\u00e9chue de son statut d&rsquo;exp\u00e9rience tragique pour \u00eatre index\u00e9e sur la culpabilit\u00e9 de l&rsquo;oisivet\u00e9. L&rsquo;asile de l&rsquo;\u00e2ge classique ne vise pas \u00e0 soigner l&rsquo;esprit d\u00e9faillant, mais \u00e0 neutraliser le scandale moral de la d\u00e9raison en l&rsquo;extirpant de la sc\u00e8ne publique.<\/p>\n<h3>3.2 Le partage de la raison et de la d\u00e9raison<\/h3>\n<p>Ce refoulement spatial et mat\u00e9riel du fou s&rsquo;articule, sur le plan philosophique, \u00e0 un geste fondamental d&rsquo;exclusion cognitive que Michel Foucault traque jusque dans la premi\u00e8re des <em>M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes\/\">Ren\u00e9 Descartes<\/a>. Dans son parcours du doute m\u00e9thodique, Descartes en vient \u00e0 suspecter les donn\u00e9es sensibles, l&rsquo;illusion des songes, mais lorsqu&rsquo;il \u00e9voque l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame comparable \u00e0 ces insens\u00e9s qui s&rsquo;imaginent v\u00eatus d&rsquo;or alors qu&rsquo;ils sont nus ou dont le corps est fait de verre, le philosophe r\u00e9cuse l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un revers de main cat\u00e9gorique : \u00ab Mais quoi, ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me r\u00e9glais sur leurs exemples. \u00bb Pour Foucault, cette formule lapidaire n&rsquo;est pas une simple p\u00e9rip\u00e9tie rh\u00e9torique : elle acte l&rsquo;expulsion m\u00e9thodique de la folie hors du champ m\u00eame de la pens\u00e9e pensante. Si le doute peut traverser le r\u00eave, la folie, elle, est constitutivement incapable de v\u00e9rit\u00e9 ; elle est la non-pens\u00e9e par excellence.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ce partage inaugural, la d\u00e9raison perd tout droit \u00e0 la parole signifiante. Durant l&rsquo;\u00e9poque classique, les propos de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 ne sont plus per\u00e7us comme des m\u00e9taphores \u00e9nigmatiques ou des visions divines, mais comme un pur n\u00e9ant s\u00e9miotique, un bruit absurde d\u00e9nu\u00e9 de coh\u00e9rence interne. Le fou est r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature sauvage, \u00e0 l&rsquo;animalit\u00e9 brute. De fait, \u00e0 Bic\u00eatre, on expose les fous au public moyennant une r\u00e9tribution financi\u00e8re, le dimanche, \u00e0 la mani\u00e8re des b\u00eates de foire, les maintenant encha\u00een\u00e9s dans des cellules obscures et humides. Cette bestialit\u00e9 attribu\u00e9e au d\u00e9ment n&rsquo;est pas con\u00e7ue comme une inf\u00e9riorit\u00e9 physiologique, mais comme le t\u00e9moignage d&rsquo;une chute morale absolue o\u00f9 l&rsquo;homme a abdiqu\u00e9 l&rsquo;usage de sa raison donn\u00e9e par Dieu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;interruption d\u00e9finitive d&rsquo;un dialogue s\u00e9culaire entre raison et non-raison que diagnostique Foucault. Jusqu&rsquo;au XVIe si\u00e8cle, la raison acceptait de se mesurer \u00e0 son double t\u00e9n\u00e9breux, dialoguait avec sa propre folie potentielle \u00e0 travers la litt\u00e9rature, l&rsquo;art et l&rsquo;exp\u00e9rience mystique. \u00c0 l&rsquo;\u00e2ge classique, la raison s&rsquo;\u00e9rige en forteresse \u00e9tanche et souveraine, rel\u00e9guant son envers au silence du cachot. La d\u00e9raison devient une faute ontologique, une absence pure, et le silence impos\u00e9 au fou conditionne d\u00e9sormais la possibilit\u00e9 m\u00eame du d\u00e9ploiement de la rationalit\u00e9 scientifique moderne.<\/p>\n<h3>3.3 Le mythe de la lib\u00e9ration pin\u00e9lienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des moments les plus percutants de l&rsquo;<em>Histoire de la folie<\/em> r\u00e9side dans la d\u00e9construction m\u00e9ticuleuse du grand r\u00e9cit fondateur de la psychiatrie moderne : l&rsquo;\u00e9pisode l\u00e9gendaire de Philippe Pinel \u00e0 Bic\u00eatre et de William Tuke \u00e0 la Retraite d&rsquo;York, brisant les cha\u00eenes des ali\u00e9n\u00e9s au lendemain de la R\u00e9volution fran\u00e7aise pour leur substituer un traitement humaniste et m\u00e9dical. La vulgate positiviste y voit la victoire de la philanthropie des Lumi\u00e8res et de la science m\u00e9dicale d\u00e9livrant enfin les malades mentaux de la barbarie carc\u00e9rale d&rsquo;antan. Foucault renverse totalement cette perspective : le geste de Pinel ne marque aucunement la lib\u00e9ration du fou, mais l&rsquo;instauration d&rsquo;un asservissement infiniment plus redoutable, car int\u00e9rioris\u00e9.<\/p>\n<p>En retirant les cha\u00eenes mat\u00e9rielles, l&rsquo;asile moderne de Pinel et de Tuke enferme le patient dans une cha\u00eene morale perp\u00e9tuelle. L&rsquo;asile cesse d&rsquo;\u00eatre un lieu d&rsquo;exclusion physique pour devenir un appareil gigantesque de dressage psychique et de redressement \u00e9thique. La contrainte corporelle brute est avantageusement remplac\u00e9e par la technique de la culpabilisation syst\u00e9matique : l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9 n&rsquo;est plus trait\u00e9 comme un animal f\u00e9roce, mais comme un mineur coupable qui doit apprendre \u00e0 rougir de sa propre d\u00e9raison. Chaque instant de la vie asilaire est orchestr\u00e9 pour contraindre le malade \u00e0 reconna\u00eetre sa faute, \u00e0 s&rsquo;humilier devant l&rsquo;ordre social et \u00e0 int\u00e9rioriser les valeurs du travail, de la famille et de la biens\u00e9ance bourgeoise.<\/p>\n<p>Dans ce dispositif carc\u00e9ral aseptis\u00e9, le m\u00e9decin ali\u00e9niste n&rsquo;intervient pas en vertu d&rsquo;un savoir scientifique \u00e9prouv\u00e9 \u2014 la th\u00e9rapeutique de l&rsquo;\u00e9poque demeurant d&rsquo;une pauvret\u00e9 insigne \u2014, mais en tant que figure patriarcale, juge supr\u00eame et autorit\u00e9 morale absolue. Le regard du ma\u00eetre asilaire \u00e9value, sanctionne et absout. Par un retournement paradoxal, la folie n&rsquo;est m\u00e9dicalis\u00e9e qu&rsquo;apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement moralis\u00e9e. Le pr\u00e9tendu triomphe de la m\u00e9decine mentale n&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 que l&rsquo;instauration d&rsquo;un tribunal moral permanent o\u00f9 la folie, somm\u00e9e d&rsquo;avouer sa propre anomalie, est condamn\u00e9e \u00e0 ne plus pouvoir s&rsquo;exprimer que dans les termes dict\u00e9s par son ali\u00e9niste.<\/p>\n<h2>4. Maladie mentale et psychologie : La remise en cause de la nosographie<\/h2>\n<h3>4.1 La premi\u00e8re version de 1954 face \u00e0 la r\u00e9vision de 1962<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage <em>Maladie mentale et personnalit\u00e9<\/em>, publi\u00e9 en 1954 dans la collection \u00ab Initiation philosophique \u00bb aux Presses Universitaires de France, offre un t\u00e9moignage pr\u00e9cieux sur les h\u00e9sitations et les m\u00e9tamorphoses de la pens\u00e9e foucaldienne. Dans cette premi\u00e8re mouture, le jeune Foucault se montre encore tributaire d&rsquo;un sch\u00e9ma d&rsquo;explication marxiste m\u00e2tin\u00e9 d&rsquo;adh\u00e9sion aux th\u00e9ories physiologiques d&rsquo;Ivan Pavlov. Il y soutient que la maladie mentale n&rsquo;est pas une entit\u00e9 naturelle autonome, mais le reflet direct des contradictions socio-\u00e9conomiques de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste ali\u00e9n\u00e9e. L&rsquo;ali\u00e9nation mentale serait le corr\u00e9lat psychologique de l&rsquo;ali\u00e9nation sociale des travailleurs exploit\u00e9s. Foucault y nourrissait alors l&rsquo;espoir d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 socialiste d\u00e9sali\u00e9n\u00e9e o\u00f9, les antagonismes de classe ayant disparu, la folie cesserait m\u00e9caniquement d&rsquo;exister.<\/p>\n<p>Huit ans plus tard, en 1962, fort des d\u00e9couvertes archivistiques de sa grande th\u00e8se, Foucault r\u00e9\u00e9crit enti\u00e8rement l&rsquo;ouvrage, qui para\u00eet sous le titre remani\u00e9 de <em>Maladie mentale et psychologie<\/em>. La seconde partie du texte est radicalement purg\u00e9e de ses r\u00e9f\u00e9rences au mat\u00e9rialisme dialectique sovi\u00e9tique et aux r\u00e9flexes conditionn\u00e9s pavloviens. Foucault ne croit plus \u00e0 une r\u00e9solution harmonieuse de la folie par la voie de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne. Le d\u00e9terminisme \u00e9conomique simpliste est abandonn\u00e9 au profit d&rsquo;une perspective arch\u00e9ologique beaucoup plus sombre et vertigineuse : ce n&rsquo;est pas la lutte des classes qui produit la folie, mais une d\u00e9cision culturelle mill\u00e9naire qui s\u00e9pare la raison occidentale de sa d\u00e9raison fondatrice.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9vision doctrinale marque le rejet d\u00e9finitif de toute utopie r\u00e9conciliatrice. Alors que la version de 1954 pr\u00e9tendait encore indiquer les voies d&rsquo;une psychologie th\u00e9rapeutique enfin humanis\u00e9e et curative, celle de 1962 ass\u00e8ne que la psychologie elle-m\u00eame est intrins\u00e8quement complice du dispositif d&rsquo;enfermement moral. Le projet d&rsquo;une gu\u00e9rison int\u00e9grale est d\u00e9nonc\u00e9 comme un mirage disciplinaire. Foucault fait le deuil de la nosographie positive : les manuels de diagnostic ne d\u00e9crivent pas des r\u00e9alit\u00e9s cliniques immanentes, mais consignent les modalit\u00e9s historiques par lesquelles notre culture g\u00e8re son intol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce qui \u00e9chappe \u00e0 sa norme fonctionnelle.<\/p>\n<h3>4.2 Les dimensions \u00e9volutives, psychologiques et existentielles de la pathologie<\/h3>\n<p>Dans la premi\u00e8re section de l&rsquo;ouvrage, conserv\u00e9e dans les deux \u00e9ditions, Michel Foucault proc\u00e8de \u00e0 une d\u00e9construction serr\u00e9e des mod\u00e8les th\u00e9oriques par lesquels la m\u00e9decine occidentale a tent\u00e9 d&rsquo;ordonner la pathologie mentale. Il examine tout d&rsquo;abord le mod\u00e8le \u00e9volutionniste emprunt\u00e9 au neurologue britannique John Hughlings Jackson, dont s&rsquo;est inspir\u00e9e une large part de la neuropsychiatrie. Selon cette th\u00e8se jacksonienne, la maladie mentale consisterait en une r\u00e9gression fonctionnelle le long de l&rsquo;axe phylog\u00e9n\u00e9tique ou ontog\u00e9n\u00e9tique : les structures corticales sup\u00e9rieures et r\u00e9centes s&rsquo;effondreraient, lib\u00e9rant des comportements automatiques, primaires et archa\u00efques. Foucault montre les limites de ce postulat qui assimile fallacieusement le d\u00e9lirant \u00e0 un enfant ou \u00e0 un primitif, m\u00e9connaissant la sp\u00e9cificit\u00e9 structurale irr\u00e9ductible de l&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9lirante.<\/p>\n<p>Analysant ensuite le mod\u00e8le psychologique freudien, Foucault reconna\u00eet l&rsquo;apport d\u00e9cisif de la psychanalyse qui restitue au sympt\u00f4me sa biographie conflictuelle et sa coh\u00e9rence libidinale interne. Cependant, il refuse de r\u00e9duire la maladie \u00e0 une simple r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique de traumatismes pass\u00e9s fix\u00e9s dans l&rsquo;inconscient. Pour Foucault, le fait pathologique ne r\u00e9side pas seulement dans la r\u00e9activation de conduites infantiles, mais dans l&rsquo;incapacit\u00e9 actuelle du sujet \u00e0 supporter les contradictions du pr\u00e9sent. La r\u00e9gression n&rsquo;est pas la cause de la maladie, mais le recours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un \u00eatre qui cherche \u00e0 se prot\u00e9ger contre l&rsquo;angoisse insoutenable d&rsquo;une situation historique et existentielle bloqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Mobilisant la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Karl Jaspers et de Ludwig Binswanger, Foucault enjoint d&rsquo;aborder la folie comme une modalit\u00e9 globale et signifiante de l&rsquo;\u00eatre-au-monde. Il s&rsquo;oppose avec virulence au transfert indu des m\u00e9thodes de la m\u00e9decine somatique au domaine psychique : un d\u00e9lire de pers\u00e9cution ne se diss\u00e8que pas \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une pneumonie ou d&rsquo;une fracture osseuse. La souffrance psychique engage l&rsquo;existence tout enti\u00e8re dans son rapport au temps, \u00e0 l&rsquo;espace et \u00e0 autrui. Elle est une d\u00e9chirure du monde v\u00e9cu (<em>Lebenswelt<\/em>), une tentative tragique d&rsquo;\u00e9difier un univers d&rsquo;\u00e9vasion face aux impasses insurmontables de la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te.<\/p>\n<h3>4.3 La construction sociale et historique des entit\u00e9s morbides<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement th\u00e9orique de <em>Maladie mentale et psychologie<\/em> r\u00e9side dans la d\u00e9naturalisation radicale des nosographies psychiatriques traditionnelles. Foucault r\u00e9cuse avec force l&rsquo;illusion positiviste qui postule l&rsquo;existence d&rsquo;essences morbides \u00e9ternelles attendant paisiblement d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvertes et catalogu\u00e9es par des m\u00e9decins neutres. La schizophr\u00e9nie, la m\u00e9lancolie, la parano\u00efa ou l&rsquo;hyst\u00e9rie ne sont pas des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels au m\u00eame titre que la tuberculose ou le cancer. Elles constituent des formations discursives \u00e9minemment dat\u00e9es, tributaires des imp\u00e9ratifs normatifs et des partages moraux propres \u00e0 la bourgeoisie industrielle du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<p>La notion m\u00eame de \u00ab maladie mentale \u00bb n&rsquo;est possible, affirme Foucault, que dans une culture qui a pr\u00e9alablement institu\u00e9 l&rsquo;individu comme atome responsable de ses actes \u00e9conomiques et moraux. C&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9finit les crit\u00e8res de la conduite acceptable : la rentabilit\u00e9 productive, la mod\u00e9ration affective, le respect de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et l&rsquo;arrimage ind\u00e9fectible au principe de r\u00e9alit\u00e9. D\u00e8s lors que l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un individu d\u00e9roge avec exc\u00e8s \u00e0 ces prescriptions collectives, elle est aussit\u00f4t convertie en d\u00e9ficit, puis codifi\u00e9e en anomalie mentale. Les classifications nosologiques ne sont rien d&rsquo;autre que la traduction cod\u00e9e des normes sociales dominantes dans le lexique d&rsquo;une pseudo-biologie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Par cette critique tranchante, Foucault met \u00e0 nu la fonction apolog\u00e9tique et r\u00e9gulatrice de la psychopathologie classique. En transformant le drame subjectif et la contestation existentielle en un ensemble de sympt\u00f4mes objectifs et curables, la psychiatrie neutralise toute port\u00e9e subversive du comportement d\u00e9viant. La d\u00e9nonciation de cette illusion d&rsquo;un fait psychopathologique pur constitue le pr\u00e9lude indispensable \u00e0 l&rsquo;entreprise arch\u00e9ologique g\u00e9n\u00e9rale qui culminera, au cours de la d\u00e9cennie suivante, dans la mise au jour des r\u00e9gimes de visibilit\u00e9 de la m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale elle-m\u00eame.<\/p>\n<h2>5. Naissance de la clinique : L&rsquo;av\u00e8nement du regard m\u00e9dical et anatomoclinique<\/h2>\n<h3>5.1 La spatialisation et la verbalisation de la maladie<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 en 1963, <em>Naissance de la clinique : une arch\u00e9ologie du regard m\u00e9dical<\/em> poursuit l&rsquo;investigation foucaldienne des mutations \u00e9pist\u00e9mologiques fondamentales survenues au tournant des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles. Foucault y d\u00e9crit la d\u00e9sint\u00e9gration brutale de la m\u00e9decine classificatoire ou \u00ab m\u00e9decine des esp\u00e8ces \u00bb, h\u00e9rit\u00e9e de Thomas Sydenham et de Fran\u00e7ois Boissier de Sauvages de Lacroix. Dans ce paradigme ancien, la maladie \u00e9tait appr\u00e9hend\u00e9e comme une entit\u00e9 id\u00e9ale, un arbre botanique autonome poss\u00e9dant ses genres et ses esp\u00e8ces, que le m\u00e9decin devait d\u00e9chiffrer dans un espace nosologique abstrait, le corps du malade n&rsquo;\u00e9tant envisag\u00e9 que comme un r\u00e9ceptacle secondaire et perturbateur venant brouiller la puret\u00e9 de l&rsquo;essence morbide.<\/p>\n<p>En l&rsquo;espace de quelques d\u00e9cennies d\u00e9cisives, favoris\u00e9es par les restructurations hospitali\u00e8res de la p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire et napol\u00e9onienne, ce mod\u00e8le abstrait s&rsquo;effondre au profit de la m\u00e9decine anatomoclinique th\u00e9oris\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76657c\">Xavier Bichat<\/a>, Ren\u00e9 Laennec et Jean-Nicolas Corvisart. Foucault montre que cette r\u00e9volution ne provient pas simplement d&rsquo;un surcro\u00eet d&rsquo;humanisme ou d&rsquo;une accumulation passive de donn\u00e9es empiriques, mais d&rsquo;une r\u00e9organisation profonde de la spatialisation et de la verbalisation du mal. La maladie cesse d&rsquo;\u00eatre une essence volante pour s&rsquo;ancrer dans l&rsquo;\u00e9paisseur charnelle des tissus vivants. Le regard du praticien s&rsquo;arme d&rsquo;outils nouveaux \u2014 la percussion, le st\u00e9thoscope, la palpation m\u00e9thodique \u2014 pour cartographier le foyer de la l\u00e9sion interne.<\/p>\n<p>Cette mutation \u00e9pist\u00e9mologique s&rsquo;exprime dans un changement d&rsquo;une port\u00e9e incalculable quant \u00e0 la question fondamentale adress\u00e9e au patient. \u00c0 l&rsquo;ancienne interrogation m\u00e9dicale h\u00e9rit\u00e9e des si\u00e8cles classiques : \u00ab Qu&rsquo;avez-vous ? \u00bb \u2014 qui invitait le malade \u00e0 d\u00e9ployer le r\u00e9cit subjectif de son indisposition et les al\u00e9as de son temp\u00e9rament \u2014, se substitue d\u00e9sormais la formule clinique rigide : \u00ab O\u00f9 avez-vous mal ? \u00bb La plainte subjective du patient est cong\u00e9di\u00e9e ; seul compte le rep\u00e9rage topographique pr\u00e9cis du dommage tissulaire. Le corps devient un volume tridimensionnel transparent au regard exerc\u00e9 du m\u00e9decin, o\u00f9 chaque signe perceptif ext\u00e9rieur doit correspondre infailliblement \u00e0 une alt\u00e9ration anatomique sous-jacente.<\/p>\n<h3>5.2 La mort comme condition de visibilit\u00e9 de la vie clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des th\u00e8ses les plus stup\u00e9fiantes et po\u00e9tiques de <em>Naissance de la clinique<\/em> r\u00e9side dans la d\u00e9monstration que la m\u00e9decine n&rsquo;a pu acc\u00e9der au statut de science positive rigoureuse qu&rsquo;en se fondant sur la d\u00e9pouille mortelle. C&rsquo;est l&rsquo;introduction syst\u00e9matique de l&rsquo;autopsie cadav\u00e9rique dans le protocole hospitalier qui a rendu possible la compr\u00e9hension de la maladie vivante. Comme le formule lapidairement Xavier Bichat dans son <em>Anatomie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> : \u00ab Ouvrez quelques cadavres : vous verrez aussit\u00f4t dispara\u00eetre l&rsquo;obscurit\u00e9 que la seule observation n&rsquo;avait pu dissiper. \u00bb Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire, la mort cesse d&rsquo;\u00eatre la d\u00e9faite aveugle et myst\u00e9rieuse de l&rsquo;existence pour devenir le projecteur lumineux qui r\u00e9v\u00e8le les lois secr\u00e8tes du fonctionnement organique.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9cortique cette paradoxale int\u00e9gration \u00e9pist\u00e9mologique du tr\u00e9pas. Durant des si\u00e8cles, la mort \u00e9tait pens\u00e9e comme le terme ext\u00e9rieur de la vie, son an\u00e9antissement absolu. Avec Bichat et l&rsquo;anatomopathologie, la mort est int\u00e9rioris\u00e9e : elle devient coextensive \u00e0 la vie m\u00eame. La maladie n&rsquo;est plus une attaque exog\u00e8ne lanc\u00e9e par un principe morbide \u00e9tranger, mais un ensemble de d\u00e9viations locales, de scl\u00e9roses, d&rsquo;inflammations et de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescences progressives qui conduisent insensiblement un tissu vers sa n\u00e9crose partielle. Vivre, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 h\u00e9berger la d\u00e9composition en sursis. L&rsquo;autopsie permet ainsi de remonter le cours du temps : en observant le cadavre immobile, le clinicien d\u00e9duit avec certitude les \u00e9tapes successives par lesquelles la chair vivante a sombr\u00e9 dans la destruction.<\/p>\n<p>Cette promotion du cadavre au rang d&rsquo;instance \u00e9pist\u00e9mologique supr\u00eame transforme irr\u00e9m\u00e9diablement la subjectivit\u00e9 m\u00e9dicale. Le m\u00e9decin n&rsquo;est plus le spectateur impuissant de l&rsquo;agonie, mais l&rsquo;interpr\u00e8te magistral d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 que seul le tr\u00e9pas permet d&rsquo;authentifier. Ce dispositif consacre le triomphe philosophique de la finitude humaine : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l&rsquo;homme est mortel, limit\u00e9 et corporellement corruptible qu&rsquo;il peut devenir l&rsquo;objet d&rsquo;un savoir scientifique rigoureux. La finitude cesse d&rsquo;\u00eatre une privation tragique pour devenir la condition premi\u00e8re de constitution des sciences positives de la vie.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;application du regard clinique aux pathologies du comportement<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9mergence de ce regard anatomoclinique ne tarde pas \u00e0 contaminer le champ de la folie et des conduites d\u00e9viantes, provoquant une tension \u00e9pist\u00e9mologique majeure. Enivr\u00e9e par les triomphes de l&rsquo;anatomopathologie somatique, la jeune corporation psychiatrique \u2014 incarn\u00e9e par des figures comme Jean-\u00c9tienne Esquirol, Antoine-Laurent Bayle ou Louis Delasiauve \u2014 tente f\u00e9brilement de calquer l&rsquo;observation des d\u00e9sordres de l&rsquo;esprit sur le mod\u00e8le de l&rsquo;auscultation des l\u00e9sions visc\u00e9rales. Il s&rsquo;agit d\u00e9sormais de traquer le trouble psychologique \u00e0 travers l&rsquo;objectivation rigoureuse de ses manifestations corporelles : la fixit\u00e9 du regard, les crispations musculaires, les anomalies cr\u00e2niennes ou les alt\u00e9rations du pouls.<\/p>\n<p>La d\u00e9couverte \u00e9clatante de la paralysie g\u00e9n\u00e9rale par Bayle en 1822 \u2014 qui parvient \u00e0 corr\u00e9ler un ensemble de d\u00e9lires m\u00e9galomanes et de d\u00e9ch\u00e9ances d\u00e9mentielles \u00e0 une inflammation sp\u00e9cifique des m\u00e9ninges (la m\u00e9ningite chronique arachno\u00efdienne due \u00e0 la syphilis) \u2014 galvanise les tenants du positivisme m\u00e9dical. Les ali\u00e9nistes esp\u00e8rent alors ardemment d\u00e9couvrir, pour chaque d\u00e9lire, pour chaque m\u00e9lancolie, la l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale focale correspondante. M\u00eame lorsque cette l\u00e9sion mat\u00e9rielle demeure introuvable, le mod\u00e8le persiste de mani\u00e8re fantasmatique : le fou est d\u00e9pouill\u00e9 de son int\u00e9riorit\u00e9 subjective pour \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 comme une somme d&rsquo;indices s\u00e9miologiques neutres \u00e0 consigner dans des dossiers d&rsquo;observation standardis\u00e9s.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9nonce avec acuit\u00e9 les cons\u00e9quences \u00e9thiques et cliniques d\u00e9sastreuses de cette r\u00e9ification. L&rsquo;individu souffrant n&rsquo;est plus un sujet de parole avec lequel une relation dialogique authentique serait envisageable, mais un agencement pathologique \u00e0 diss\u00e9quer. La d\u00e9personnalisation devient la r\u00e8gle du colloque m\u00e9dical : le regard du psychiatre traverse le sujet sans jamais le rencontrer, ne cherchant qu&rsquo;\u00e0 superposer la taxinomie du manuel aux anomalies motrices et verbales observ\u00e9es \u00e0 travers la vitre de l&rsquo;examen clinique. Cet alignement servile de la m\u00e9decine de l&rsquo;\u00e2me sur les imp\u00e9ratifs anatomocliniques creuse un gouffre d&rsquo;incompr\u00e9hension entre l&rsquo;institution psychiatrique et la d\u00e9tresse de ses pensionnaires, pr\u00e9figurant les violentes contestations asilaires du vingti\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>6. Les Mots et les Choses : L&rsquo;arch\u00e9ologie du savoir et l&rsquo;effacement de l&rsquo;homme<\/h2>\n<h3>6.1 La notion d&rsquo;\u00e9pist\u00e9m\u00e8 et les trois r\u00e9gimes de pens\u00e9e occidentale<\/h3>\n<p>Consid\u00e9r\u00e9 comme le chef-d&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique le plus fulgurant de Michel Foucault, <em>Les Mots et les Choses : une arch\u00e9ologie des sciences humaines<\/em> para\u00eet en 1966 et suscite d&#8217;embl\u00e9e un s\u00e9isme intellectuel d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite. Dans cet ouvrage monumental, sous-titr\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s une troublante taxinomie imaginaire de Jorge Luis Borges, Foucault s&rsquo;attache \u00e0 mettre au jour les socles inconscients qui ont rendu possibles les savoirs occidentaux successifs depuis le XVIe si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. Pour d\u00e9signer ces configurations fondamentales de la pens\u00e9e, il forge le concept cardinal d&rsquo;<strong>\u00e9pist\u00e9m\u00e8<\/strong> : le cadre a priori historique, le sol structural non per\u00e7u par les savants eux-m\u00eames, qui d\u00e9termine \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e ce qui peut \u00eatre pens\u00e9, \u00e9nonc\u00e9 et tenu pour vrai ou faux.<\/p>\n<p>Foucault identifie trois grandes \u00e9pist\u00e9m\u00e8s discontinues dans l&rsquo;histoire de la modernit\u00e9 occidentale :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9m\u00e8 de la Renaissance (XVIe si\u00e8cle) :<\/strong> domin\u00e9e sans partage par le sch\u00e8me de la <em>ressemblance<\/em> et de l&rsquo;<em>analogie<\/em>. Le monde est un grand livre tiss\u00e9 de signes et de signatures divines o\u00f9 les choses se renvoient les unes aux autres (convenance, \u00e9mulation, analogie, sympathie). Pour conna\u00eetre, il suffit de d\u00e9chiffrer les marques de similitude d\u00e9pos\u00e9es par Dieu entre les astres, les plantes et le corps de l&rsquo;homme. Le langage ne se s\u00e9pare pas du monde : il est lui-m\u00eame une chose parmi les choses.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9m\u00e8 classique (du milieu du XVIIe \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle) :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9e par la rupture de cette harmonie magique au profit de la <em>repr\u00e9sentation<\/em>, de l&rsquo;ordre et de la mesure. Le langage cesse d&rsquo;\u00eatre la signature cosmique du r\u00e9el pour devenir un miroir transparent charg\u00e9 de classer et de s\u00e9rier la nature sous forme de grands tableaux ordonn\u00e9s (l&rsquo;histoire naturelle de Buffon, l&rsquo;analyse des richesses des mercantilistes, la grammaire g\u00e9n\u00e9rale de Port-Royal). Conna\u00eetre consiste \u00e0 ordonner les identit\u00e9s et les diff\u00e9rences dans un espace logique \u00e0 deux dimensions.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9pist\u00e9m\u00e8 moderne (d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle \u00e0 la moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle) :<\/strong> marqu\u00e9e par l&rsquo;irruption fracassante de l&rsquo;<em>historicit\u00e9<\/em> et de la <em>finitude<\/em>. La repr\u00e9sentation perd son pouvoir d&rsquo;ordonnancement universel. Les choses se replient sur leur densit\u00e9 temporelle propre et leurs lois internes de d\u00e9veloppement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Foucault insiste avec vigueur sur la discontinuit\u00e9 brutale de ces mutations cognitives. L&rsquo;histoire des id\u00e9es ne progresse pas par une accumulation lin\u00e9aire de connaissances, mais par des s\u00e9ismes tectoniques silencieux. Du jour au lendemain, des syst\u00e8mes entiers de pens\u00e9e deviennent obsol\u00e8tes, non pas parce qu&rsquo;ils auraient \u00e9t\u00e9 r\u00e9fut\u00e9s exp\u00e9rimentalement, mais parce que le sol \u00e9pist\u00e9mologique sous-jacent a bascul\u00e9, ouvrant de nouvelles conditions de possibilit\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9nonciation du discours scientifique.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;\u00e9mergence fragile des sciences humaines<\/h3>\n<p>C&rsquo;est au sein de cette troisi\u00e8me configuration, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9m\u00e8 moderne du XIXe si\u00e8cle, que surgit un ph\u00e9nom\u00e8ne tout \u00e0 fait in\u00e9dit : l&rsquo;apparition simultan\u00e9e de trois disciplines m\u00e8res fond\u00e9es sur l&rsquo;historicit\u00e9 interne de leurs objets respectifs :<\/p>\n<ol>\n<li>La <strong>biologie<\/strong> (avec Georges Cuvier, qui substitue l&rsquo;organisation interne du vivant \u00e0 la taxinomie descriptive des naturalistes) ;<\/li>\n<li>La <strong>philologie<\/strong> (avec Franz Bopp, qui d\u00e9couvre l&rsquo;\u00e9volution phon\u00e9tique et flexionnelle des familles de langues au lieu de l&rsquo;analyse repr\u00e9sentative des mots) ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>\u00e9conomie politique<\/strong> (avec David Ricardo, qui fonde la valeur sur le temps de travail et la production plut\u00f4t que sur la circulation des richesses mon\u00e9taires).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Or, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;intersection de ce tri\u00e8dre de savoirs que se dessine, pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire humaine, une figure absolument neuve : <strong>l&rsquo;Homme<\/strong>. Cet \u00eatre singulier n&rsquo;existait pas \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique ; il na\u00eet au carrefour o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre vivant qui travaille, parle et respire devient le sujet qui pr\u00e9tend se prendre lui-m\u00eame pour objet de connaissance scientifique. Ainsi naissent les \u00ab sciences humaines \u00bb, parmi lesquelles la psychologie, la sociologie et l&rsquo;analyse des cultures. Cependant, Foucault met en garde contre l&rsquo;illusion de scientificit\u00e9 de ces disciplines : elles ne poss\u00e8dent aucun domaine ontologique propre. La psychologie, par exemple, ne fait que recycler ind\u00e9finiment les concepts biologiques de fonction et d&rsquo;adaptation, ou les notions \u00e9conomiques de conflit et de satisfaction du besoin.<\/p>\n<p>Cette fragilit\u00e9 constitutionnelle des sciences humaines s&rsquo;enracine dans ce que Foucault nomme le \u00ab doublet empirico-transcendantal \u00bb. L&rsquo;homme moderne est condamn\u00e9 \u00e0 un d\u00e9doublement apor\u00e9tique : il est \u00e0 la fois un \u00eatre empirique d\u00e9termin\u00e9 par les lois de la biologie, de la sociologie et du langage, et le fondement transcendantal souverain qui permet \u00e0 ces sciences d&rsquo;exister et de formuler des v\u00e9rit\u00e9s sur le monde. Incapable de suturer cette contradiction fondamentale \u2014 \u00eatre \u00e0 la fois objet d\u00e9termin\u00e9 dans la nature et sujet fondateur de toute connaissance \u2014, la psychologie est frapp\u00e9e d&rsquo;une instabilit\u00e9 cong\u00e9nitale, oscillant perp\u00e9tuellement entre le naturalisme chim\u00e9rique et la sp\u00e9culation ph\u00e9nom\u00e9nologique circulaire sans jamais parvenir \u00e0 d\u00e9limiter son objet propre.<\/p>\n<h3>6.3 La th\u00e8se controvers\u00e9e de la &lsquo;mort de l&rsquo;Homme&rsquo;<\/h3>\n<p>L&rsquo;ouvrage s&rsquo;ach\u00e8ve sur l&rsquo;une des proph\u00e9ties philosophiques les plus scandaleuses et les plus comment\u00e9es du si\u00e8cle : la th\u00e8se de la \u00ab mort de l&rsquo;Homme \u00bb. Dans des pages finales d&rsquo;une puissance stylistique \u00e9tourdissante, Foucault \u00e9crit : \u00ab L&rsquo;homme est une invention dont la science de la pens\u00e9e montre ais\u00e9ment la date r\u00e9cente. Et peut-\u00eatre la fin prochaine. [&#8230;] Alors on peut bien parier que l&rsquo;homme s&rsquo;effacerait, comme \u00e0 la limite de la mer un visage de sable. \u00bb Cette d\u00e9claration provocatrice d\u00e9clenche les foudres conjointes des intellectuels existentialistes (Jean-Paul Sartre en t\u00eate), des marxistes orthodoxes et des humanistes chr\u00e9tiens, qui accusent Foucault de nihilisme destructeur et de technocratie r\u00e9actionnaire.<\/p>\n<p>Pourtant, Foucault ne proph\u00e9tisait nullement la disparition biologique de l&rsquo;esp\u00e8ce <em>Homo sapiens<\/em> ni la destruction physique des individus humains. Son attaque visait strictement le concept m\u00e9taphysique d&rsquo;\u00ab Homme \u00bb tel que forg\u00e9 par la modernit\u00e9 kantienne et post-kantienne : cette illusion d&rsquo;un sujet conscient, autonome, centre ordonnateur du monde et moteur t\u00e9l\u00e9ologique de l&rsquo;\u00e9mancipation universelle. Pour Foucault, les mutations contemporaines du savoir \u2014 notamment le renouveau de la linguistique saussurienne, l&rsquo;ethnologie l\u00e9vi-straussienne et la d\u00e9couverte par Lacan d&rsquo;un inconscient structur\u00e9 comme un langage \u2014 attestent que ce n&rsquo;est pas le sujet qui produit le langage, mais le langage qui structure et assujettit le sujet.<\/p>\n<p>Les r\u00e9percussions de ce basculement pour la th\u00e9orie de la personnalit\u00e9 et de la conscience psychologique sont vertigineuses. En cong\u00e9diant l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychologique substantielle, Foucault lib\u00e8re la pens\u00e9e de la qu\u00eate vaine d&rsquo;une authenticit\u00e9 originelle ou d&rsquo;un ego transcendantal r\u00e9ifi\u00e9. La conscience n&rsquo;est plus la source cr\u00e9atrice du sens, mais l&rsquo;effet terminal de structures discursives anonymes qui traversent l&rsquo;individu \u00e0 son insu. Cette d\u00e9centration radicale du sujet pensant ouvre la voie \u00e0 une nouvelle mani\u00e8re de concevoir l&rsquo;histoire et la politique : non plus comme le d\u00e9ploiement grandiose de la libert\u00e9 humaine, mais comme le th\u00e9\u00e2tre accidentel et mouvant de dispositifs de pouvoir qui fabriquent le sujet dans sa chair m\u00eame.<\/p>\n<h2>7. Surveiller et punir : La microphysique du pouvoir et le redressement des \u00e2mes<\/h2>\n<h3>7.1 Du supplice corporel \u00e0 la technologie de correction psychique<\/h3>\n<p>Paru en 1975, <em>Surveiller et punir : Naissance de la prison<\/em> marque l&rsquo;entr\u00e9e magistrale de Michel Foucault dans ce que les commentateurs d\u00e9signeront comme sa \u00ab p\u00e9riode g\u00e9n\u00e9alogique \u00bb, directement inspir\u00e9e de Nietzsche. Le livre s&rsquo;ouvre sur un contraste saisissant, devenu l&rsquo;un des morceaux de bravoure de la prose philosophique contemporaine : la description insoutenable du supplice de Robert-Fran\u00e7ois Damiens, r\u00e9gicide manqu\u00e9, \u00e9cartel\u00e9 et br\u00fbl\u00e9 vif en place de Gr\u00e8ve en 1757, imm\u00e9diatement suivie, quelques pages plus loin, par le r\u00e8glement d&#8217;emploi du temps minutieux de la maison des jeunes d\u00e9tenus de Paris r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 peine quatre-vingts ans plus tard. En moins d&rsquo;un si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9conomie du ch\u00e2timent p\u00e9nal a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e de fond en comble.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e2ge monarchique classique, le supplice spectaculaire visait \u00e0 marquer physiquement le corps du coupable de la vengeance \u00e9clatante du souverain. Le crime \u00e9tait un attentat personnel contre la majest\u00e9 du roi ; la punition devait \u00eatre une r\u00e9affirmation dissym\u00e9trique et flamboyante de son pouvoir absolu de vie et de mort par le d\u00e9pe\u00e7age de la chair criminelle. \u00c0 l&rsquo;aube du XIXe si\u00e8cle, cette f\u00eate barbare du sang dispara\u00eet au profit d&rsquo;une peine feutr\u00e9e, rationnelle et apparemment humanis\u00e9e. Toutefois, Foucault d\u00e9masque cette pr\u00e9tendue mod\u00e9ration philanthropique des Lumi\u00e8res : le pouvoir ne cherche plus \u00e0 d\u00e9truire le corps, mais \u00e0 s&#8217;emparer de l&rsquo;<strong>\u00e2me<\/strong> du d\u00e9linquant pour la transformer, la redresser et la r\u00e9ins\u00e9rer productivement dans l&rsquo;appareil \u00e9conomique.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, ce n&rsquo;est plus seulement l&rsquo;acte criminel mat\u00e9rialis\u00e9 par le d\u00e9lit qui est jug\u00e9 par les tribunaux, mais l&rsquo;\u00e9paisseur psychologique de l&rsquo;auteur de l&rsquo;acte. C&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que la psychiatrie et la psychologie font une irruption d\u00e9cisive au c\u0153ur de l&rsquo;appareil judiciaire. Les magistrats ne demandent plus seulement : \u00ab Le fait est-il \u00e9tabli ? \u00bb, mais \u00ab Qui est cet homme ? Quel est son profil de dangerosit\u00e9 ? Quelle est sa perversion pulsionnelle ? \u00bb Par l&rsquo;entremise de l&rsquo;expertise m\u00e9dico-l\u00e9gale et des examens psychiatriques d&rsquo;aptitude p\u00e9nale, la justice substitue \u00e0 la punition juridique du crime une technologie de r\u00e9\u00e9ducation psychique de l&rsquo;individu, transformant le magistrat en redresseur des \u00e2mes et l&rsquo;institution p\u00e9nitentiaire en manufacture de la docilit\u00e9.<\/p>\n<h3>7.2 Les instruments du dressage disciplinaire<\/h3>\n<p>Michel Foucault met au jour l&rsquo;existence d&rsquo;une nouvelle technologie politique du corps qu&rsquo;il baptise le <strong>pouvoir disciplinaire<\/strong>. Loin de s&rsquo;exercer par de grands d\u00e9crets massifs et spectaculaires, cette microphysique op\u00e8re par des m\u00e9canismes d&rsquo;un d\u00e9tail obsessionnel, invisible et continu, dont l&rsquo;ambition est d&rsquo;augmenter la force \u00e9conomique du corps tout en r\u00e9duisant \u00e0 n\u00e9ant sa force politique de contestation. Foucault d\u00e9compose cette grammaire du dressage en plusieurs instruments fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le quadrillage rigide de l&rsquo;espace :<\/strong> chaque individu a sa place, et chaque place a son individu. On \u00e9vite les attroupements, la promiscuit\u00e9, le d\u00e9sordre (cellules p\u00e9nitentiaires, rang\u00e9es de pupitres \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, postes de travail fixes dans l&rsquo;usine moderne).<\/li>\n<li><strong>Le contr\u00f4le m\u00e9thodique de l&#8217;emploi du temps :<\/strong> d\u00e9coupage du temps en tranches horaires serr\u00e9es, sonneries de cloches, interdiction de toute distraction, injonction \u00e0 une application totale du geste au rythme des machines.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9laboration corporelle du geste :<\/strong> d\u00e9composition analytique du mouvement (la position exacte des doigts sur le porte-plume pour l&rsquo;\u00e9colier, le maniement de l&rsquo;arme en douze temps pour le soldat, la cadence motrice pour l&rsquo;ouvrier \u00e0 la cha\u00eene).<\/li>\n<li><strong>La surveillance hi\u00e9rarchique :<\/strong> un regard sans angle mort qui observe sans cesse du haut vers le bas au sein d&rsquo;une pyramide continue d&rsquo;inspection.<\/li>\n<li><strong>La sanction normalisatrice :<\/strong> un syst\u00e8me subtil de gratifications et de punitions (bons points, punitions d&rsquo;exercice, classements) qui p\u00e9nalise tout \u00e9cart vis-\u00e0-vis de la moyenne standardis\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le point d&rsquo;orgue de cette machinerie disciplinaire r\u00e9side dans l&rsquo;<strong>examen<\/strong>. Synth\u00e8se magistrale de la surveillance hi\u00e9rarchique et de la sanction normalisatrice, l&rsquo;examen \u2014 qu&rsquo;il soit scolaire, m\u00e9dical, psychiatrique ou militaire \u2014 r\u00e9alise une double op\u00e9ration politique. D&rsquo;une part, il transforme chaque sujet en objet d&rsquo;un savoir documentaire infini (fiches cliniques, dossiers p\u00e9dagogiques, carnets anthropom\u00e9triques), instituant l&rsquo;individu comme entit\u00e9 quantifiable, comparable et descriptible. D&rsquo;autre part, il assujettit le corps en le soumettant en permanence \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9ratif de se conformer \u00e0 la norme. L&rsquo;individu moderne n&rsquo;est point la donn\u00e9e originaire d&rsquo;une libert\u00e9 premi\u00e8re : il est litt\u00e9ralement fabriqu\u00e9 de toutes pi\u00e8ces par ces rouages disciplinaires anonymes.<\/p>\n<h3>7.3 Le dispositif panoptique et son internalisation psychologique<\/h3>\n<p>Pour illustrer la perfection architecturale et conceptuelle de ce pouvoir disciplinaire moderne, Foucault d\u00e9terre des archives un projet oubli\u00e9 du philosophe utilitariste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/bentham\/\">Jeremy Bentham<\/a> con\u00e7u \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle : le <strong>Panoptique<\/strong>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9difice circulaire comprenant \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des cellules individuelles totalement ajour\u00e9es vers l&rsquo;int\u00e9rieur, et au centre, une tour de garde isol\u00e9e aux fen\u00eatres occult\u00e9es par des jalousies. Gr\u00e2ce \u00e0 des effets de contre-jour minutieusement calcul\u00e9s, le surveillant log\u00e9 dans la tour peut observer \u00e0 chaque seconde chaque d\u00e9tenu, chaque malade, chaque fou, chaque ouvrier ou chaque \u00e9colier, sans que jamais aucun d&rsquo;entre eux ne puisse voir s&rsquo;il est effectivement \u00e9pi\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9.<\/p>\n<p>Le g\u00e9nie machiav\u00e9lique du dispositif panoptique r\u00e9side dans la production d&rsquo;une dissym\u00e9trie visuelle absolue : \u00ab voir sans \u00eatre vu, \u00eatre vu sans jamais voir \u00bb. L&rsquo;efficacit\u00e9 supr\u00eame du syst\u00e8me consiste \u00e0 rendre l&rsquo;exercice du pouvoir permanent dans ses effets, m\u00eame si son action r\u00e9elle est discontinue. Le d\u00e9tenu, sachant qu&rsquo;il peut \u00eatre observ\u00e9 \u00e0 chaque instant mais incapable d&rsquo;en v\u00e9rifier la mat\u00e9rialit\u00e9, doit se comporter comme s&rsquo;il \u00e9tait \u00e9pi\u00e9 en permanence. D\u00e8s lors, le Panoptique provoque un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une port\u00e9e psychologique incalculable : <strong>l&rsquo;internalisation des contraintes du pouvoir<\/strong> au sein m\u00eame de la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;individu.<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est plus le gardien qui contraint physiquement le corps du prisonnier ; c&rsquo;est le sujet lui-m\u00eame qui, int\u00e9riorisant le regard scrutateur de la tour, devient le principe actif de son propre assujettissement. Le pouvoir disciplinaire accomplit ainsi son chef-d&rsquo;\u0153uvre : il s&rsquo;\u00e9conomise lui-m\u00eame en s&rsquo;inscrivant directement dans la conscience psychologique. Foucault d\u00e9montre avec effroi que le mod\u00e8le panoptique n&rsquo;est pas demeur\u00e9 une utopie carc\u00e9rale marginale, mais qu&rsquo;il a essaim\u00e9 dans l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du corps social : les casernes, les lyc\u00e9es, les h\u00f4pitaux psychiatriques, les ateliers d&rsquo;usine et, aujourd&rsquo;hui, les architectures num\u00e9riques du contr\u00f4le de masse ne sont que des variations raffin\u00e9es de cette matrice panoptique originelle.<\/p>\n<h2>8. Histoire de la sexualit\u00e9 : D\u00e9construction de l&rsquo;hypoth\u00e8se r\u00e9pressive<\/h2>\n<h3>8.1 La mise en discours de la sexualit\u00e9 et la prolif\u00e9ration confessionnelle<\/h3>\n<p>En 1976, Foucault publie <em>La Volont\u00e9 de savoir<\/em>, premier volume de ce qui devait \u00eatre une vaste <em>Histoire de la sexualit\u00e9<\/em>. Ce livre bref et provocateur prend d&rsquo;assaut l&rsquo;un des dogmes les plus solidement ancr\u00e9s dans la culture occidentale de l&rsquo;apr\u00e8s-Mai 68 : ce que Foucault nomme \u00ab l&rsquo;hypoth\u00e8se r\u00e9pressive \u00bb. Selon cette th\u00e8se convenue, largement popularis\u00e9e par le freudo-marxisme de Wilhelm Reich et Herbert Marcuse, le capitalisme industriel du XIXe si\u00e8cle aurait jet\u00e9 un voile d&rsquo;interdit, d&rsquo;hypocrisie et de silence puritain sur la sexualit\u00e9 humaine. L&rsquo;\u00e9poque victorienne n&rsquo;aurait tol\u00e9r\u00e9 le sexe que confin\u00e9 dans le secret frileux de la chambre conjugale procr\u00e9atrice, condamnant tout d\u00e9sir non marchand \u00e0 la censure, au mutisme et au refoulement pathologique.<\/p>\n<p>Foucault prend le contre-pied absolu de cette lecture victimaire. Loin d&rsquo;assister \u00e0 une extinction du discours sur le sexe \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge bourgeois, nous avons au contraire assist\u00e9 \u00e0 une formidable <strong>incitation \u00e0 en parler<\/strong>, \u00e0 une v\u00e9ritable explosion discursive autour de la sexualit\u00e9. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;est point n\u00e9 avec la m\u00e9decine moderne, mais trouve sa matrice g\u00e9n\u00e9alogique dans la pastorale chr\u00e9tienne issue de la Contre-R\u00e9forme catholique (le Concile de Trente). D\u00e8s le XVIe si\u00e8cle, le sacrement de p\u00e9nitence impose aux fid\u00e8les une obligation inou\u00efe : non plus seulement confesser les actes charnels p\u00e9cheurs ext\u00e9rieurs, mais traquer, verbaliser et d\u00e9busquer dans ses moindres replis psychologiques la plus infime nuance de d\u00e9sir, d&rsquo;involontaire \u00e9rection, de songe \u00e9rotique ou d&rsquo;attouchement clandestin.<\/p>\n<p>Au XIXe si\u00e8cle, cette technologie de la confession spirituelle subit une la\u00efcisation et une m\u00e9dicalisation int\u00e9grales. L&rsquo;obligation d&rsquo;aveu se d\u00e9place du confessionnal vers le cabinet du m\u00e9decin, de l&rsquo;ali\u00e9niste et, plus tard, du psychanalyste. La soci\u00e9t\u00e9 occidentale est saisie par une fr\u00e9n\u00e9sie sans pr\u00e9c\u00e9dent d&rsquo;extraire la v\u00e9rit\u00e9 intime du sujet \u00e0 travers l&rsquo;aveu minutieux de sa sexualit\u00e9. Le sexe cesse d&rsquo;\u00eatre une simple fonction biologique ou un plaisir du corps : il est \u00e9rig\u00e9 en secret ontologique ultime de l&rsquo;individu, en cl\u00e9 d&rsquo;intelligibilit\u00e9 universelle de la sant\u00e9 physique, de l&rsquo;\u00e9quilibre psychologique et de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;implantation des perversions et l&rsquo;\u00e9tiquetage psychopathologique<\/h3>\n<p>Cette incitation permanente \u00e0 la verbalisation du sexe s&rsquo;accompagne d&rsquo;une gigantesque entreprise de classification clinique que Foucault nomme \u00ab l&rsquo;implantation des perversions \u00bb. Au lieu de se limiter \u00e0 interdire les conduites non reproductives par des lois p\u00e9nales, le XIXe psychiatrique va minutieusement d\u00e9couper, isoler, d\u00e9crire et nommer une infinit\u00e9 d&rsquo;anomalies sexuelles. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque des grands trait\u00e9s de psychopathologie du sexe, illustr\u00e9e au premier chef par la <em>Psychopathia Sexualis<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychopathiasex00kraf\">Richard von Krafft-Ebing<\/a> en 1886, qui fourmille de n\u00e9ologismes diagnostiques : exhibitionnisme, f\u00e9tichisme, masochisme, sadisme, n\u00e9crophilie, voyeurisme.<\/p>\n<p>Foucault illustre cette mutation par un exemple retentissant devenu un classique de la th\u00e9orie queer contemporaine : l&rsquo;invention psychiatrique de l&rsquo;<strong>homosexuel<\/strong>. Dans l&rsquo;ancien r\u00e9gime juridique et canonique, la sodomie \u00e9tait un crime ou un p\u00e9ch\u00e9 occasionnel, un acte prohib\u00e9 dont l&rsquo;auteur \u00e9tait simplement un coupable passible des rigueurs de la loi. En 1870, \u00e0 la suite d&rsquo;un c\u00e9l\u00e8bre article de Carl Westphal sur les \u00ab sensations sexuelles contraires \u00bb, l&rsquo;homosexualit\u00e9 quitte le domaine du p\u00e9ch\u00e9 sporadique pour devenir une <em>sp\u00e9cification identitaire permanente<\/em>. Foucault l&rsquo;exprime avec une ironie mordante : \u00ab Le sodomite \u00e9tait un relaps, l&rsquo;homosexuel est maintenant une esp\u00e8ce. \u00bb L&rsquo;homme d\u00e9viant n&rsquo;est plus seulement coupable d&rsquo;un geste interdit ; son orientation sexuelle devient le principe organisateur total de son anatomie psychique, de sa d\u00e9marche corporelle, de son h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 morbide et de sa d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence intime.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, une surveillance parano\u00efaque s&rsquo;abat sur la sexualit\u00e9 infantile, orchestr\u00e9e autour de la terreur m\u00e9dicale de la <strong>masturbation<\/strong>. Des biblioth\u00e8ques enti\u00e8res d&rsquo;ouvrages m\u00e9dicaux sont r\u00e9dig\u00e9es pour alerter les parents sur les p\u00e9rils catastrophiques de l&rsquo;onanisme chez l&rsquo;enfant : consomption physique, ramollissement c\u00e9r\u00e9bral, c\u00e9cit\u00e9 pr\u00e9coce, folie incurable et d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la descendance. On invente des corsets orthop\u00e9diques de nuit, des ceintures d&rsquo;alarme munies de grelots, des camisoles sp\u00e9ciales pour emp\u00eacher le contact des mains avec les organes g\u00e9nitaux des jeunes \u00e9coliers. Par cette m\u00e9dicalisation de la chair des enfants, le pouvoir familial et m\u00e9dical quadrille le corps de l&rsquo;enfant d&rsquo;une surveillance continue, liant indissolublement l&rsquo;exercice du plaisir solitaire au spectre de l&rsquo;an\u00e9antissement psychopathologique.<\/p>\n<h3>8.3 La critique foucaldienne de la psychanalyse freudienne<\/h3>\n<p>Ce diagnostic historique conduit Foucault \u00e0 formuler une critique iconoclaste et particuli\u00e8rement ac\u00e9r\u00e9e de la psychanalyse. Alors que la communaut\u00e9 intellectuelle contemporaine consid\u00e9rait Sigmund Freud comme le lib\u00e9rateur h\u00e9ro\u00efque qui avait enfin bris\u00e9 la chape de plomb du puritanisme bourgeois pour lib\u00e9rer la parole refoul\u00e9e du d\u00e9sir, Foucault d\u00e9nonce dans cette c\u00e9l\u00e9bration une na\u00efvet\u00e9 d\u00e9concertante. Loin de repr\u00e9senter une rupture subversive avec le dispositif de sexualit\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, la psychanalyse en constitue, selon lui, le couronnement technique et l&rsquo;accomplissement le plus raffin\u00e9.<\/p>\n<p>Foucault met en \u00e9vidence comment la cure analytique perfectionne le vieux protocole pastoral de la confession. En intimant au patient l&rsquo;injonction absolue de \u00ab tout dire \u00bb sur le divan \u2014 la r\u00e8gle de l&rsquo;association libre \u2014, en exigeant la verbalisation des fantasmes les plus inavouables et des pulsions incestueuses les plus archa\u00efques, Freud ne lib\u00e8re pas un d\u00e9sir naturel pr\u00e9existant : il installe le sujet dans l&rsquo;obligation de construire sa v\u00e9rit\u00e9 psychologique exclusively sous la dict\u00e9e du sexe. De surcro\u00eet, par l&rsquo;universalisation du complexe d&rsquo;\u0152dipe, la psychanalyse r\u00e9inscrit la vieille Loi juridique, patriarcale et souveraine au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;inconscient. Le d\u00e9sir n&rsquo;est intelligible que par rapport \u00e0 l&rsquo;interdit de la castration et \u00e0 l&rsquo;autorit\u00e9 symbolique du P\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans ses cours ult\u00e9rieurs au Coll\u00e8ge de France, notamment <em>Le Pouvoir psychiatrique<\/em> et <em>Les Anormaux<\/em>, Foucault maintient une position d&rsquo;une redoutable ambigu\u00eft\u00e9 vis-\u00e0-vis de Sigmund Freud et de son r\u00e9interpr\u00e8te fran\u00e7ais Jacques Lacan. S&rsquo;il leur conc\u00e8de d&rsquo;avoir refus\u00e9 la th\u00e9orie biologique et polici\u00e8re de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence raciale qui gangrenait la psychiatrie de leur temps, il n&rsquo;en persiste pas moins \u00e0 soutenir que la psychanalyse a renforc\u00e9 l&rsquo;illusion selon laquelle notre libert\u00e9 et notre v\u00e9rit\u00e9 ultime logeraient dans le d\u00e9chiffrement de notre libido. Pour Foucault, chercher \u00e0 \u00e9manciper la sexualit\u00e9 sans subvertir le dispositif discursif qui a invent\u00e9 le concept m\u00eame de \u00ab sexe \u00bb rel\u00e8ve d&rsquo;une contradiction tragique : il ne faut pas lib\u00e9rer le d\u00e9sir, mais s&rsquo;affranchir de l&rsquo;injonction pernicieuse qui nous somme de d\u00e9cliner notre identit\u00e9 en termes de v\u00e9rit\u00e9 sexuelle.<\/p>\n<h2>9. Biopolitique, biopouvoir et gestion de la normalit\u00e9 psychique<\/h2>\n<h3>9.1 Du droit de faire mourir au pouvoir de faire vivre<\/h3>\n<p>Dans la derni\u00e8re section de <em>La Volont\u00e9 de savoir<\/em> et dans son cours capital de 1975-1976 intitul\u00e9 <em>\u00ab Il faut d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb<\/em>, Michel Foucault th\u00e9orise l&rsquo;un des concepts les plus novateurs et f\u00e9conds de la philosophie politique contemporaine : le <strong>biopouvoir<\/strong>. Il constate une mutation radicale dans la nature et l&rsquo;exercice de la souverainet\u00e9 \u00e9tatique entre le XVIIe si\u00e8cle et le d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle. La souverainet\u00e9 monarchique classique reposait fondamentalement sur un privil\u00e8ge n\u00e9gatif, confiscatoire et destructeur : ce que Foucault nomme \u00ab le droit de glaive \u00bb, ou le droit de <em>\u00ab faire mourir ou laisser vivre \u00bb<\/em>. Le souverain manifestait sa puissance en pr\u00e9levant des imp\u00f4ts sur les richesses, en exigeant le sacrifice du sang des conscrits \u00e0 la guerre, ou en ex\u00e9cutant publiquement le criminel r\u00e9calcitrant.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e de l&rsquo;\u00e2ge moderne, ce vieux droit r\u00e9galien s&rsquo;inverse en une technologie politique diam\u00e9tralement oppos\u00e9e : le pouvoir de <em>\u00ab faire vivre et laisser mourir \u00bb<\/em>. La t\u00e2che primordiale de l&rsquo;\u00c9tat moderne cesse d&rsquo;\u00eatre la punition destructrice pour devenir la prise en charge positive, l&rsquo;optimisation, la gestion et la stimulation des forces vitales de la nation. Ce biopouvoir s&rsquo;articule d\u00e9sormais selon deux axes compl\u00e9mentaires qui traversent toute la soci\u00e9t\u00e9 industrielle :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;<strong>anatomo-politique du corps humain<\/strong>, qui s&rsquo;exerce \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle microlocale par les disciplines d&rsquo;enfermement (\u00e9cole, usine, prison) pour dresser les corps individuellement et d\u00e9cupler leur rendement m\u00e9canique ;<\/li>\n<li>La <strong>biopolitique des populations<\/strong>, qui s&rsquo;exerce \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle globale et macroscopique, prenant pour objet non plus le corps individuel, mais l&rsquo;esp\u00e8ce humaine en tant que masse biologique vivante travers\u00e9e par des processus d&rsquo;ensemble.<\/li>\n<\/ol>\n<p>La biopolitique mobilise une armada de techniques quantitatives neuves : la d\u00e9mographie statistique, l&rsquo;\u00e9pid\u00e9miologie, les politiques d&rsquo;urbanisme et d&rsquo;assainissement public, la r\u00e9gulation des taux de natalit\u00e9, de morbidit\u00e9 et de f\u00e9condit\u00e9, et l&rsquo;instauration de syst\u00e8mes d&rsquo;hygi\u00e8ne mentale collective. Il s&rsquo;agit d&rsquo;ajuster les ph\u00e9nom\u00e8nes biologiques globaux aux imp\u00e9ratifs de la croissance \u00e9conomique capitaliste. Le corps de la soci\u00e9t\u00e9 est envisag\u00e9 comme un organisme gigantesque dont il convient de maximiser la long\u00e9vit\u00e9 et la rentabilit\u00e9 tout en neutralisant pr\u00e9ventivement les foyers de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, de parasitisme ou d&rsquo;infection.<\/p>\n<h3>9.2 Le concept de norme face \u00e0 la dialectique du normal et du pathologique<\/h3>\n<p>Cette h\u00e9g\u00e9monie du biopouvoir consacre le d\u00e9clin progressif de l&#8217;empire exclusif de la loi juridique traditionnelle au b\u00e9n\u00e9fice triomphant de la <strong>norme r\u00e9gulatrice<\/strong>. En s&rsquo;appuyant explicitement sur les travaux pionniers de son ma\u00eetre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.canguilhem.net\/\">Georges Canguilhem<\/a> dans <em>Le Normal et le Pathologique<\/em> (1943), Foucault oppose avec rigueur le fonctionnement de la loi et celui de la norme. La loi juridique est fondamentalement n\u00e9gative et prohibitive : elle trace une ligne de d\u00e9marcation binaire entre l&rsquo;acte licite et l&rsquo;acte interdit, et sanctionne par le glaive la transgression ponctuelle sans s&rsquo;int\u00e9resser outre mesure \u00e0 la substance psychique de l&rsquo;auteur de l&rsquo;acte.<\/p>\n<p>La norme, \u00e0 l&rsquo;inverse, est positive, productive et continue. Elle ne pose pas une fronti\u00e8re \u00e9tanche, mais \u00e9tablit un gradient d&rsquo;\u00e9carts statistiques, une courbe de Gauss o\u00f9 les individus sont distribu\u00e9s le long d&rsquo;une \u00e9chelle de variations gradu\u00e9es autour d&rsquo;une moyenne optimale. La soci\u00e9t\u00e9 de normalisation n&rsquo;exclut pas les d\u00e9viants pour les an\u00e9antir : elle cherche inlassablement \u00e0 les mesurer, \u00e0 calculer leur d\u00e9calage vis-\u00e0-vis du standard fonctionnel et \u00e0 d\u00e9ployer des techniques th\u00e9rapeutiques, \u00e9ducatives ou orthop\u00e9diques pour les ramener vers la normalit\u00e9. Dans cette configuration, les psychologues, les psychiatres, les travailleurs sociaux et les ergonomes deviennent les agents de police privil\u00e9gi\u00e9s de la r\u00e9gulation biopolitique.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9nonce les d\u00e9rives terrifiantes dissimul\u00e9es derri\u00e8re cette pr\u00e9tention philanthropique \u00e0 la sant\u00e9 publique et \u00e0 l&rsquo;harmonie normative. Lorsque l&rsquo;\u00c9tat assume la charge d&rsquo;optimiser biologiquement la vie de la population, la question de l&rsquo;anomalie devient une question de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Le milieu du XXe si\u00e8cle a amplement d\u00e9montr\u00e9 comment la conjonction de la biopolitique et de l&rsquo;hygi\u00e9nisme m\u00e9dical a pu engendrer les horreurs de l&rsquo;eug\u00e9nisme d&rsquo;\u00c9tat, de la st\u00e9rilisation forc\u00e9e des d\u00e9ficients intellectuels sous le r\u00e9gime nazi ou dans les d\u00e9mocraties scandinaves et am\u00e9ricaines, et finalement l&rsquo;extermination industrielle des vies jug\u00e9es \u00ab indignes d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cues \u00bb au nom de la d\u00e9fense et de la puret\u00e9 du corps de la race.<\/p>\n<h3>9.3 Les anormaux et la d\u00e9fense de la soci\u00e9t\u00e9<\/h3>\n<p>Dans son cours magistral au Coll\u00e8ge de France de l&rsquo;ann\u00e9e 1974-1975, pr\u00e9cis\u00e9ment intitul\u00e9 <em>Les Anormaux<\/em>, Foucault retrace la g\u00e9n\u00e9alogie pr\u00e9cise des figures marginales qui ont constitu\u00e9 le point d&rsquo;application de cette psychiatrisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la d\u00e9viance. Il montre comment la psychiatrie du XIXe si\u00e8cle a d\u00e9laiss\u00e9 le traitement exclusif des grandes ali\u00e9nations d\u00e9lirantes spectaculaires pour \u00e9tendre son emprise sur les petites inconduites, les anomalies mineures de l&rsquo;humeur et les perversions comportementales quotidiennes. Foucault isole trois figures arch\u00e9typales dont le m\u00e9tissage historique a engendr\u00e9 la cat\u00e9gorie moderne de l&rsquo;\u00ab anormal \u00bb :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le monstre humain :<\/strong> figure juridique et cosmologique ancestrale qui viole \u00e0 la fois les lois de la nature et les lois de la soci\u00e9t\u00e9 (l&rsquo;hermaphrodite, les fr\u00e8res siamois). Il combine la transgression absolue de l&rsquo;ordre biologique et juridique, suscitant la terreur et la fascination rituelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;individu \u00e0 corriger (ou l&rsquo;incorrigible) :<\/strong> figure plus modeste et famili\u00e8re n\u00e9e avec les techniques disciplinaires des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles. C&rsquo;est l&rsquo;enfant indisciplin\u00e9, le mauvais \u00e9l\u00e8ve, le fain\u00e9ant d&rsquo;atelier, le libertin d\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 son p\u00e8re, pour lequel la famille en appelle aux institutions de redressement (maisons de correction, asiles, internats).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;onaniste (ou l&rsquo;enfant masturbateur) :<\/strong> figure n\u00e9e au c\u0153ur de la famille bourgeoise confin\u00e9e au XVIIIe si\u00e8cle, dont le secret corporel coupable devient le pivot d&rsquo;une surveillance parentale et m\u00e9dicale incessante.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au fil du XIXe si\u00e8cle, ces trois figures se fondent progressivement en une cat\u00e9gorie monolithique : le d\u00e9linquant dangereux porteur d&rsquo;une monstruosit\u00e9 morale larv\u00e9e, illustr\u00e9 par les crimes sans mobile apparent qui d\u00e9concertent les juristes de l&rsquo;\u00e9poque (tels les cas c\u00e9l\u00e8bres de Henriette Cornier ou de Louis-Auguste Papavoine). Pour rendre ces forfaits intelligibles, la psychiatrie invente le concept d&rsquo;\u00ab instinct perverti \u00bb et de \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence h\u00e9r\u00e9ditaire \u00bb. Le crime n&rsquo;est plus l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9cision rationnelle ou d&rsquo;une passion compr\u00e9hensible, mais la manifestation fatale d&rsquo;une anomalie constitutionnelle log\u00e9e dans les tr\u00e9fonds de l&rsquo;organisme psychique.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive d\u00e9bouche sur l&rsquo;instauration d&rsquo;une justice p\u00e9nale pr\u00e9ventive bas\u00e9e sur la dangerosit\u00e9 pr\u00e9sum\u00e9e plut\u00f4t que sur la culpabilit\u00e9 factuelle. D\u00e8s lors que l&rsquo;expertise psychiatrique affirme pouvoir d\u00e9celer la graine criminelle dans le comportement infantile d&rsquo;un sujet avant m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;ait commis la moindre infraction, la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;octroie le droit de neutraliser, d&rsquo;interner ou d&rsquo;\u00e9liminer pr\u00e9ventivement des individus au nom de la \u00ab d\u00e9fense sociale \u00bb. Foucault sonne ici l&rsquo;alarme \u00e9thique la plus grave : sous couvert de scientificit\u00e9 m\u00e9dicale et de bienveillance th\u00e9rapeutique, le biopouvoir s&rsquo;arroge le droit absolu d&rsquo;annihiler toute singularit\u00e9 rebelle qui refuse de se prosterner devant les canons de la normalit\u00e9 requise.<\/p>\n<h2>10. Le sujet et le pouvoir : La psychologie de l&rsquo;assujettissement<\/h2>\n<h3>10.1 La double signification du concept de sujet<\/h3>\n<p>Dans un texte programmatique essentiel r\u00e9dig\u00e9 vers la fin de sa vie, <em>Le Sujet et le Pouvoir<\/em> (1982), Michel Foucault propose une clarification fondamentale sur l&rsquo;ensemble de son itin\u00e9raire philosophique : \u00ab Ce n&rsquo;est pas le pouvoir, mais le sujet qui constitue le th\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de mes recherches. \u00bb Il r\u00e9cuse ainsi les accusations de ceux qui voulaient le r\u00e9duire \u00e0 un m\u00e9taphysicien omniscient du pouvoir absolu. Le pouvoir n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 pour lui une fin en soi, mais l&rsquo;op\u00e9rateur m\u00e9thodologique privil\u00e9gi\u00e9 permettant de comprendre comment des \u00eatres humains se trouvent transform\u00e9s en <strong>sujets<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour \u00e9clairer ce processus, Foucault analyse la polys\u00e9mie f\u00e9conde du terme fran\u00e7ais \u00ab sujet \u00bb (d\u00e9riv\u00e9 du latin <em>subjectum<\/em>), qui condense deux significations contradictoires et ins\u00e9parables :<\/p>\n<ol>\n<li>\u00catre sujet <strong>soumis \u00e0 quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre<\/strong> par le contr\u00f4le, la d\u00e9pendance et la surveillance institutionnelle (l&rsquo;assujettissement sociopolitique) ;<\/li>\n<li>\u00catre sujet <strong>li\u00e9 \u00e0 sa propre identit\u00e9<\/strong> par la conscience, l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 et la connaissance de soi (la subjectivit\u00e9 psychologique).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Foucault d\u00e9montre avec une vigueur implacable que ces deux dimensions ne sont pas antinomiques, mais complices. L&rsquo;individu moderne ne s&rsquo;est pas \u00e9mancip\u00e9 du pouvoir ext\u00e9rieur en d\u00e9couvrant son int\u00e9riorit\u00e9 psychologique intime ; au contraire, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9, confess\u00e9, auscult\u00e9 et contraint de verbaliser la v\u00e9rit\u00e9 de son \u00e2me qu&rsquo;il s&rsquo;est constitu\u00e9 comme sujet conscient de lui-m\u00eame. La fabrication de l&rsquo;individualit\u00e9 moderne est le produit direct du n\u0153ud gordien unissant le <strong>pouvoir<\/strong> et le <strong>savoir<\/strong>. Le paradoxe insurmontable de notre autonomie contemporaine r\u00e9side dans le fait qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9difie au sein m\u00eame des appareils id\u00e9ologiques et disciplinaires qui ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us pour la domestiquer.<\/p>\n<h3>10.2 Le pouvoir pastoral et la direction des consciences<\/h3>\n<p>Pour comprendre les origines profondes de cette double dimension de l&rsquo;assujettissement moderne, Foucault remonte aux sources du christianisme primitif et m\u00e9di\u00e9val en forgeant le concept de <strong>pouvoir pastoral<\/strong>, d\u00e9velopp\u00e9 magistralement dans son cours de 1977-1978, <em>S\u00e9curit\u00e9, Territoire, Population<\/em>. \u00c0 l&rsquo;encontre de la pens\u00e9e politique gr\u00e9co-romaine o\u00f9 le gouvernant commandait \u00e0 l&rsquo;ensemble des citoyens de la cit\u00e9 de mani\u00e8re impersonnelle, l&rsquo;\u00c9glise chr\u00e9tienne a introduit l&rsquo;image du pasteur qui m\u00e8ne pa\u00eetre son troupeau. Cette forme de pouvoir poss\u00e8de des propri\u00e9t\u00e9s tout \u00e0 fait singuli\u00e8res :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle a pour finalit\u00e9 d&rsquo;assurer le salut individuel et collectif de chaque brebis dans l&rsquo;au-del\u00e0 ;<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;exerce non pas sur un territoire g\u00e9ographique abstrait, mais sur une communaut\u00e9 vivante en marche ;<\/li>\n<li>Elle se veut bienveillante, sacrificielle et d\u00e9vou\u00e9e (le bon pasteur est pr\u00eat \u00e0 donner sa propre vie pour sauver la moindre brebis \u00e9gar\u00e9e) ;<\/li>\n<li>Elle s&rsquo;exerce de mani\u00e8re <strong>individualisante<\/strong> selon le principe c\u00e9l\u00e8bre de l&rsquo;<em>omnes et singulatim<\/em> (tous et un par un). Le pasteur doit veiller sur l&rsquo;ensemble du troupeau, mais il doit \u00e9galement conna\u00eetre chaque brebis dans sa singularit\u00e9 la plus intime, tenir le registre de ses p\u00e9ch\u00e9s et sonder les myst\u00e8res de son c\u0153ur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;instrument supr\u00eame de ce pastorat spirituel r\u00e9sidait dans l&rsquo;institution de la direction de conscience et de l&rsquo;examen de foi r\u00e9gulier. Le fid\u00e8le devait vouer une ob\u00e9issance absolue et sans limite \u00e0 son directeur spirituel, renon\u00e7ant \u00e0 sa propre volont\u00e9 pour embrasser celle de son guide, tout en maintenant une transparence psychique sans faille par la verbalisation perp\u00e9tuelle de ses tentations cach\u00e9es. Foucault d\u00e9montre comment ce pouvoir pastoral n&rsquo;a point disparu avec la d\u00e9christianisation et la s\u00e9cularisation des soci\u00e9t\u00e9s occidentales : il s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9 en se la\u00efcisant. L&rsquo;\u00c9tat providence moderne, le syst\u00e8me hospitalier, les services d&rsquo;assistance sociale et, au premier chef, les psychoth\u00e9rapies contemporaines ont repris le flambeau du pasteur d&rsquo;autrefois. Le salut \u00e9ternel dans l&rsquo;au-del\u00e0 s&rsquo;est transform\u00e9 en promesse immanente de sant\u00e9 mentale, de bien-\u00eatre affectif et de r\u00e9alisation personnelle, mais l&rsquo;exigence d&rsquo;une d\u00e9pendance envers un expert de l&rsquo;\u00e2me et la contrainte d&rsquo;une transparence psychologique totale sont demeur\u00e9es intactes.<\/p>\n<h3>10.3 Les contre-conduites et les formes de r\u00e9sistance psychologique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ce d\u00e9ploiement ubiquitaire du pouvoir disciplinaire et pastoral, la pens\u00e9e de Foucault pourrait sembler conduire \u00e0 un fatalisme tragique o\u00f9 toute libert\u00e9 se r\u00e9v\u00e9lerait illusoire. C&rsquo;est contre ce contresens r\u00e9current qu&rsquo;il formule l&rsquo;un de ses axiomes politiques les plus c\u00e9l\u00e8bres : \u00ab L\u00e0 o\u00f9 il y a pouvoir, il y a r\u00e9sistance. \u00bb Pour Foucault, le pouvoir n&rsquo;est pas une substance compacte, une forteresse imprenable d\u00e9tenue par une classe dominante, mais un ensemble de rapports de forces mobiles, r\u00e9versibles et instables. D\u00e8s lors, toute tentative d&rsquo;assujettissement suscite imm\u00e9diatement et n\u00e9cessairement son point d&rsquo;insoumission, sa ligne de fuite et sa r\u00e9sistance immanente.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;ordre historique du pastorat et des disciplines, ces r\u00e9voltes prennent la forme de ce que Foucault nomme avec pr\u00e9cision des <strong>contre-conduites<\/strong> : non pas des r\u00e9volutions arm\u00e9es cherchant \u00e0 renverser l&rsquo;\u00c9tat, mais des mani\u00e8res de refuser d&rsquo;\u00eatre gouvern\u00e9 de telle fa\u00e7on, \u00e0 ce prix, par de tels ma\u00eetres et au nom de tels principes de v\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;\u00e9taient les grandes h\u00e9r\u00e9sies mystiques du Moyen \u00c2ge refusant la m\u00e9diation de la hi\u00e9rarchie cl\u00e9ricale, l&rsquo;asc\u00e9tisme forcen\u00e9 des anachor\u00e8tes \u00e9chappant aux ordres monastiques institutionnalis\u00e9s, ou la sorcellerie rurale contestant le savoir officiel des th\u00e9ologiens et des m\u00e9decins royaux.<\/p>\n<p>Transpos\u00e9e au champ psychiatrique et psychologique, cette notion de contre-conduite offre un regard profond\u00e9ment \u00e9mancipateur sur la souffrance mentale. Le d\u00e9lire de l&rsquo;ali\u00e9n\u00e9, la convulsion de l&rsquo;hyst\u00e9rique ou l&rsquo;obstination muette du m\u00e9lancolique peuvent \u00eatre r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9s non plus simplement comme des d\u00e9ficits cognitifs passifs, mais comme des formes d&rsquo;insurrection subjective, des refus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s et flamboyants de capituler devant l&rsquo;ordre normatif impos\u00e9 par l&rsquo;asile ou la famille bourgeoise. Foucault salue avec ferveur les mouvements \u00e9mergents des usagers de la psychiatrie, des collectifs d&rsquo;anciens intern\u00e9s et des minorit\u00e9s sexuelles (tels que le Front homosexuel d&rsquo;action r\u00e9volutionnaire) qui, dans les ann\u00e9es 1970, s&#8217;emparent de la parole m\u00e9dicale pour la subvertir, affirmant haut et fort leur droit inali\u00e9nable \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9termination de leur corps et de leur psych\u00e9.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;herm\u00e9neutique de soi et l&rsquo;\u00e9thique de la subjectivation<\/h2>\n<h3>11.1 Le souci de soi antique face au &lsquo;connais-toi toi-m\u00eame&rsquo; moderne<\/h3>\n<p>Durant les quatre derni\u00e8res ann\u00e9es de son enseignement au Coll\u00e8ge de France (de 1980 \u00e0 1984), Michel Foucault op\u00e8re un virage th\u00e9matique qui stup\u00e9fie nombre de ses contemporains mais couronne magnifiquement son \u00e9difice intellectuel. D\u00e9laissant pour un temps les asiles du XIXe si\u00e8cle et les prisons disciplinaires, il plonge dans l&rsquo;Antiquit\u00e9 classique gr\u00e9co-romaine, explorant la philosophie socratique, le sto\u00efcisme imp\u00e9rial de S\u00e9n\u00e8que, d&rsquo;\u00c9pict\u00e8te et de Marc Aur\u00e8le, ainsi que l&rsquo;\u00e9picurisme. Cet approfondissement se cristallise dans son cours de 1981-1982, <em>L&rsquo;Herm\u00e9neutique du sujet<\/em>, et dans les deux volumes posthumes de son Histoire de la sexualit\u00e9 : <em>L&rsquo;Usage des plaisirs<\/em> et <em>Le Souci de soi<\/em> (1984).<\/p>\n<p>Foucault y exhume une v\u00e9rit\u00e9 historique oubli\u00e9e : dans la pens\u00e9e antique, le c\u00e9l\u00e8bre pr\u00e9cepte delphique grav\u00e9 au fronton du temple d&rsquo;Apollon, <em>Gn\u00f4thi seauton<\/em> (<strong>\u00ab Connais-toi toi-m\u00eame \u00bb<\/strong>), ne constituait aucunement le principe premier et fondateur de la philosophie. Il n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;application subordonn\u00e9e et secondaire d&rsquo;un imp\u00e9ratif beaucoup plus vaste, fondamental et permanent : <strong>l&rsquo;\u00e9pim\u00e9leia heautou<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire le <strong>\u00ab souci de soi \u00bb<\/strong>, le soin apport\u00e9 \u00e0 sa propre existence. Pour les Anciens, l&rsquo;exercice de la pens\u00e9e n&rsquo;avait pas pour finalit\u00e9 d&rsquo;acqu\u00e9rir un savoir th\u00e9orique d\u00e9sincarn\u00e9 sur la nature ou de proc\u00e9der \u00e0 un examen psychopathologique de ses fautes, mais de mener une transformation \u00e9thique globale de son \u00eatre afin de se rendre digne de la vie belle et bonne.<\/p>\n<p>Foucault d\u00e9signe sous le nom de \u00ab moment cart\u00e9sien \u00bb la rupture \u00e9pist\u00e9mologique fatale qui, au XVIIe si\u00e8cle, a bris\u00e9 cette alliance mill\u00e9naire entre l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et l&rsquo;asc\u00e8se de soi. En fondant la validit\u00e9 de la connaissance philosophique sur la simple certitude de l&rsquo;\u00e9vidence cognitive du <em>Cogito<\/em> (\u00ab Je pense, donc je suis \u00bb), Ren\u00e9 Descartes a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il suffisait d&rsquo;\u00eatre un sujet rationnel capable de m\u00e9thode pour acc\u00e9der \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9, sans qu&rsquo;aucune transformation morale, physique ou spirituelle de son propre \u00eatre ne soit pr\u00e9alablement requise. Foucault fustige les cons\u00e9quences contemporaines de ce basculement : l&rsquo;introspection psychologique moderne s&rsquo;est r\u00e9duite \u00e0 une curiosit\u00e9 cognitive passive ou \u00e0 un d\u00e9chiffrement culpabilisant de ses sympt\u00f4mes, rompant avec l&rsquo;ambition antique d&rsquo;une conversion active de soi vers la libert\u00e9 et la pl\u00e9nitude souveraine.<\/p>\n<h3>11.2 Les technologies du soi et les pratiques de libert\u00e9<\/h3>\n<p>Pour r\u00e9activer cette puissance \u00e9mancipatrice de l&rsquo;\u00e9thique antique, Foucault \u00e9tudie minutieusement ce qu&rsquo;il nomme les <strong>\u00ab technologies de soi \u00bb<\/strong> (ou techniques de soi) : ces pratiques r\u00e9fl\u00e9chies et volontaires par lesquelles les hommes ne cherchent pas \u00e0 d\u00e9chiffrer leur \u00e2me comme un texte obscur rempli de p\u00e9ch\u00e9s, mais s&rsquo;efforcent d&rsquo;\u00e9laborer, de transformer et d&rsquo;\u00e9lever leur existence pour en faire une \u0153uvre d&rsquo;art accomplie. Foucault forge ici le concept magnifique d&rsquo;<strong>\u00ab esth\u00e9tique de l&rsquo;existence \u00bb<\/strong>. La vie n&rsquo;est pas un destin subi ou une m\u00e9canique biologique \u00e0 subir : elle peut \u00eatre sculpt\u00e9e avec la m\u00eame rigueur formelle, le m\u00eame raffinement stylistique qu&rsquo;un po\u00e8me ou un monument de marbre.<\/p>\n<p>Ces technologies du soi mobilisaient tout un arsenal d&rsquo;exercices spirituels et mat\u00e9riels concrets que Foucault extrait des \u00e9crits des sto\u00efciens :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La tenue quotidienne des <em>hypomnemata<\/em> :<\/strong> des carnets de m\u00e9moire personnels o\u00f9 l&rsquo;on consignait les maximes philosophiques entendues, les r\u00e9flexions m\u00e9dit\u00e9es, les lectures formatrices, non pas pour \u00e9taler ses \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me intimes, mais pour constituer un tr\u00e9sor d&rsquo;armes spirituelles imm\u00e9diatement mobilisables face aux temp\u00eates de l&rsquo;existence.<\/li>\n<li><strong>La correspondance philosophique :<\/strong> le dialogue \u00e9pistolaire r\u00e9gulier avec un ma\u00eetre ou un ami exigeant, servant d&rsquo;exercice de clarification morale et d&rsquo;assistance mutuelle dans l&rsquo;\u00e9preuve.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;asc\u00e8se philosophique (<em>ask\u00easis<\/em>) :<\/strong> non pas une p\u00e9nitence doloriste ou une mortification du corps inspir\u00e9e par la haine de la chair, mais un entra\u00eenement vigoureux \u00e0 la ma\u00eetrise des passions par des privations volontaires passag\u00e8res (je\u00fbne, mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;infortune) afin de v\u00e9rifier que notre bonheur ne d\u00e9pend d&rsquo;aucun luxe superflu.<\/li>\n<li><strong>La m\u00e9ditation anticipatrice de la mort (<em>praemeditatio malorum<\/em>) :<\/strong> se rem\u00e9morer chaque matin l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 de la disparition ultime afin de savourer l&rsquo;intensit\u00e9 pure du jour pr\u00e9sent sans \u00eatre paralys\u00e9 par l&rsquo;angoisse de l&rsquo;avenir.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce d\u00e9placement th\u00e9orique est d&rsquo;une port\u00e9e vertigineuse pour la psychologie. Au mod\u00e8le passif du sujet assujetti, surveill\u00e9 et normalis\u00e9 par les institutions disciplinaires, succ\u00e8de la figure active du sujet \u00e9thique qui conquiert sa libert\u00e9 par des pratiques d&rsquo;autonomie rigoureuses. La subjectivation cesse d&rsquo;\u00eatre synonyme de soumission aveugle pour devenir l&rsquo;acte sublime par lequel l&rsquo;homme s&rsquo;institue lui-m\u00eame en artisan indomptable de sa propre libert\u00e9.<\/p>\n<h3>11.3 La parr\u00easia et le courage de la v\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n<p>Les deux derniers cours dispens\u00e9s par Michel Foucault au Coll\u00e8ge de France \u2014 <em>Le Gouvernement de soi et des autres<\/em> (1982-1983) et <em>Le Courage de la v\u00e9rit\u00e9<\/em> (1983-1984), achev\u00e9 quelques semaines \u00e0 peine avant son d\u00e9c\u00e8s \u2014 constituent son testament philosophique le plus bouleversant. Foucault y consacre l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ses analyses \u00e0 un concept politique et moral cardinal de la d\u00e9mocratie ath\u00e9nienne antique : la <strong>parr\u00easia<\/strong> (que l&rsquo;on traduit usuellement par le \u00ab franc-parler \u00bb, le \u00ab dire-vrai \u00bb ou la parole libre et authentique).<\/p>\n<p>Le <em>parrhesiastes<\/em> (celui qui use de la parr\u00easia) n&rsquo;est pas un orateur habile qui flatte l&rsquo;auditoire par les artifices de la rh\u00e9torique sophistique, ni un savant p\u00e9dant qui expose des v\u00e9rit\u00e9s scientifiques impersonnelles sans s&rsquo;engager lui-m\u00eame. La parr\u00easia est un acte discursif existentiel qui engage l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 vitale du locuteur. Celui qui parle dit la v\u00e9rit\u00e9 nue parce qu&rsquo;il sait que cette v\u00e9rit\u00e9 est essentielle, et il la prof\u00e8re en assumant un <strong>risque personnel majeur<\/strong> \u2014 qui peut aller du m\u00e9pris public, de la perte de son statut social, de l&rsquo;exil, jusqu&rsquo;au sacrifice de sa propre vie. C&rsquo;est le philosophe Diog\u00e8ne de Sinope apostrophant Alexandre le Grand sans trembler, ou Socrate proclamant la v\u00e9rit\u00e9 devant les juges ath\u00e9niens au p\u00e9ril de boire la cigu\u00eb.<\/p>\n<p>Foucault analyse la parr\u00easia comme l&rsquo;antidote absolu \u00e0 la manipulation d\u00e9magogique et \u00e0 l&rsquo;imposition servile des dogmes psychoth\u00e9rapeutiques modernes. Dans la relation clinique comme dans l&rsquo;ar\u00e8ne politique, le courage de la v\u00e9rit\u00e9 exige un pacte \u00e9thique singulier entre l&rsquo;\u00e9nonciateur et son interlocuteur : l&rsquo;interlocuteur doit accepter d&rsquo;\u00eatre heurt\u00e9 dans ses certitudes confortables, tandis que l&rsquo;\u00e9nonciateur doit lier indissolublement ce qu&rsquo;il dit \u00e0 la mani\u00e8re dont il vit. \u00c0 travers la figure radicale des philosophes cyniques, qui faisaient de leur corps mis\u00e9rable et scandaleux le lieu d&rsquo;exposition mat\u00e9rielle de la v\u00e9rit\u00e9, Foucault livre une critique sublime de notre \u00e9poque obs\u00e9d\u00e9e par la s\u00e9curit\u00e9 et le compromis. Le courage de la v\u00e9rit\u00e9 appara\u00eet comme le sommet de l&rsquo;\u00e9thique foucaldienne : vivre une vie autre dans un monde autre, faire de sa parole une arme tranchante capable de fissurer les \u00e9vidences du pouvoir et de r\u00e9veiller la pens\u00e9e de sa l\u00e9thargie conformiste.<\/p>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9, r\u00e9sonances en psychologie critique et contestations<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;impact sur l&rsquo;antipsychiatrie et la psychologie sociale critique<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc provoqu\u00e9e par l&rsquo;\u0153uvre de Michel Foucault s&rsquo;est propag\u00e9e avec une vigueur d\u00e9vastatrice dans l&rsquo;ensemble des sciences humaines, trouvant une r\u00e9sonance spectaculaire au sein des mouvements contestataires de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle. D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1960, son <em>Histoire de la folie<\/em> devient la bible th\u00e9orique incontest\u00e9e de l&rsquo;<strong>antipsychiatrie<\/strong> anglo-saxonne et europ\u00e9enne, incarn\u00e9e par des figures de proue telles que David Cooper, Ronald Laing en Grande-Bretagne et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.triestesalutementale.it\/\">Franco Basaglia<\/a> en Italie. Bien que Foucault ait toujours maintenu une distance polie vis-\u00e0-vis des d\u00e9rives mystiques ou id\u00e9ologiques de certains courants antipsychiatriques \u2014 refusant notamment de faire de la folie une f\u00eate pure ou une proph\u00e9tie r\u00e9volutionnaire romantique \u2014, ses analyses sur la violence asilaire ont fourni l&rsquo;armature conceptuelle indispensable pour d\u00e9manteler l&rsquo;institution psychiatrique classique.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple le plus \u00e9clatant de cette r\u00e9fraction pratique se d\u00e9ploie en Italie sous l&rsquo;impulsion de Franco Basaglia. Inspir\u00e9 directement par la d\u00e9construction foucaldienne du regard asilaire, le mouvement de <em>Psichiatria Democratica<\/em> aboutit en 1978 au vote historique de la loi 180 (commun\u00e9ment appel\u00e9e \u00ab loi Basaglia \u00bb), qui ordonne la fermeture programm\u00e9e et d\u00e9finitive de l&rsquo;ensemble des h\u00f4pitaux psychiatriques asilaires d&rsquo;Italie au profit de structures de soins communautaires, ouvertes et int\u00e9gr\u00e9es au tissu urbain. Foucault salue cette exp\u00e9rience italienne comme l&rsquo;une des rares victoires politiques r\u00e9elles contre l&rsquo;assujettissement m\u00e9dical moderne, d\u00e9montrant que sa m\u00e9thode philosophique pouvait se mat\u00e9rialiser en transformations institutionnelles majeures.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la pens\u00e9e foucaldienne pr\u00e9side \u00e0 la fondation de la <strong>psychologie critique<\/strong> contemporaine, particuli\u00e8rement vivace dans le monde acad\u00e9mique britannique et latino-am\u00e9ricain \u00e0 travers les travaux d&rsquo;auteurs comme Ian Parker et Nikolas Rose. Dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Governing the Soul<\/em>, Nikolas Rose utilise les concepts foucaldiens de gouvernementalit\u00e9 et de biopouvoir pour d\u00e9masquer comment la psychologie appliqu\u00e9e contemporaine, la gestion manag\u00e9riale des ressources humaines et le culte de l&rsquo;estime de soi ne constituent pas des victoires de l&rsquo;autonomie, mais des technologies sophistiqu\u00e9es de subjectivation incitant les individus \u00e0 s&rsquo;auto-exploiter et \u00e0 s&rsquo;auto-discipliner avec le sourire. Cette critique irrigue aujourd&rsquo;hui la contestation radicale de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie pharmacologique et des r\u00e9visions successives du <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">DSM<\/a> de l&rsquo;American Psychiatric Association), d\u00e9nonc\u00e9 comme l&rsquo;aboutissement caricatural de la fabrication marchande et normative de pseudo-pathologies psychiques.<\/p>\n<h3>12.2 Les d\u00e9bats et pol\u00e9miques historiographiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;envergure monumentale et l&rsquo;audace conceptuelle de Foucault ont suscit\u00e9, tout au long de sa carri\u00e8re et par-del\u00e0 sa disparition, des d\u00e9bats d&rsquo;une intensit\u00e9 proverbiale au sein du monde intellectuel. L&rsquo;une des controverses les plus c\u00e9l\u00e8bres de l&rsquo;histoire de la philosophie fran\u00e7aise contemporaine demeure l&rsquo;affrontement philosophique engag\u00e9 par son ancien \u00e9l\u00e8ve <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/derrida\/\">Jacques Derrida<\/a> en 1963 lors d&rsquo;une conf\u00e9rence rest\u00e9e m\u00e9morable. Dans son texte <em>Cogito et histoire de la folie<\/em>, Derrida conteste avec virulence l&rsquo;interpr\u00e9tation foucaldienne du doute cart\u00e9sien, soutenant que Descartes n&rsquo;a point exclu la folie de la pens\u00e9e, mais qu&rsquo;il a au contraire pouss\u00e9 l&rsquo;audace philosophique jusqu&rsquo;\u00e0 imaginer que le Cogito demeurerait vrai m\u00eame si le sujet pensant \u00e9tait frapp\u00e9 de folie furieuse. Derrida accuse Foucault d&rsquo;entretenir un r\u00eave impossible : pr\u00e9tendre \u00e9crire une histoire de la folie elle-m\u00eame dans son mutisme originel est une aporie totale, car \u00e9crire une histoire n\u00e9cessite d&#8217;employer le langage de la raison, reconduisant in\u00e9vitablement la domination que l&rsquo;on pr\u00e9tendait d\u00e9noncer. Foucault r\u00e9pliquera neuf ans plus tard avec une f\u00e9rocit\u00e9 souveraine dans le texte <em>Mon corps, ce papier, ce feu<\/em>, fustigeant le textisme d\u00e9sincarn\u00e9 de Derrida qui r\u00e9duit les drames sanglants de l&rsquo;histoire mat\u00e9rielle \u00e0 de purs exercices d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se universitaire.<\/p>\n<p>Sur le versant proprement historique, l&rsquo;\u0153uvre de Foucault a essuy\u00e9 les feux nourris d&rsquo;historiens positivistes de la m\u00e9decine, \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Evelyne Patlagean, de Robert Mandrou ou de l&rsquo;historien britannique Roy Porter. Ceux-ci ont souvent reproch\u00e9 \u00e0 Foucault de manipuler les archives avec une s\u00e9lectivit\u00e9 tendancieuse, d&rsquo;exag\u00e9rer l&rsquo;ampleur quantitative du Grand Renfermement au XVIIe si\u00e8cle, de m\u00e9conna\u00eetre les soins r\u00e9els prodigu\u00e9s dans certains h\u00f4pitaux d&rsquo;Ancien R\u00e9gime, ou de brosser un tableau trop uniform\u00e9ment sinistre des intentions des r\u00e9formateurs du XIXe si\u00e8cle tels que Philippe Pinel ou William Tuke. D&rsquo;aucuns l&rsquo;ont accus\u00e9 de faire de la philosophie sous le masque de l&rsquo;histoire, pliant la rugosit\u00e9 complexe des documents d&rsquo;archives \u00e0 la dramaturgie grandiose de ses concepts pr\u00e9con\u00e7us.<\/p>\n<p>Sur le terrain politique enfin, le grand philosophe allemand <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/habermas\/\">J\u00fcrgen Habermas<\/a> a formul\u00e9, dans <em>Le Discours philosophique de la modernit\u00e9<\/em> (1985), une critique frontale de la m\u00e9thode g\u00e9n\u00e9alogique. Habermas accuse Foucault de s&rsquo;enfermer dans un \u00ab relativisme total \u00bb et un \u00ab paradoxe performatif insoluble \u00bb : si tous les r\u00e9gimes de v\u00e9rit\u00e9 ne sont que des illusions d&rsquo;optique produites par des dispositifs de pouvoir arbitraires et violents, au nom de quelle valeur sup\u00e9rieure, au nom de quelle rationalit\u00e9 normative Foucault peut-il lui-m\u00eame condamner l&rsquo;injustice des prisons ou la brutalit\u00e9 asilaire ? \u00c0 ces attaques acad\u00e9miques, Foucault a toujours r\u00e9pondu en revendiquant fi\u00e8rement le statut de son travail : ses livres ne pr\u00e9tendaient point \u00eatre des trait\u00e9s doctrinaux d&rsquo;histoire universelle ou des dogmes m\u00e9taphysiques fig\u00e9s, mais des <strong>bo\u00eetes \u00e0 outils<\/strong> critiques et des diagnostics incendiaires du pr\u00e9sent, destin\u00e9s \u00e0 fournir des armes strat\u00e9giques pour ceux qui luttent concr\u00e8tement au point de contact des dominations contemporaines.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;actualit\u00e9 de Foucault au XXIe si\u00e8cle : Sant\u00e9 mentale, algorithmes et neurosciences<\/h3>\n<p>Loin de s&rsquo;effacer avec le passage du si\u00e8cle, la pertinence diagnostique de la pens\u00e9e foucaldienne s&rsquo;av\u00e8re plus incandescente et proph\u00e9tique que jamais pour appr\u00e9hender les mutations vertigineuses du XXIe si\u00e8cle. En premier lieu, la d\u00e9mat\u00e9rialisation technologique a conf\u00e9r\u00e9 au mod\u00e8le panoptique une ampleur plan\u00e9taire que Bentham lui-m\u00eame n&rsquo;aurait pu concevoir en songe. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re des m\u00e9gadonn\u00e9es (<em>Big Data<\/em>), de l&rsquo;intelligence artificielle, de la reconnaissance faciale g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et du capitalisme de surveillance d\u00e9cortiqu\u00e9 par Shoshana Zuboff, le quadrillage algorithmique des conduites humaines r\u00e9alise le chef-d&rsquo;\u0153uvre absolu de la microphysique du pouvoir : une surveillance pr\u00e9dictive, continue, invisible et totalement int\u00e9rioris\u00e9e o\u00f9 chaque individu consent joyeusement \u00e0 son propre tra\u00e7age num\u00e9rique \u00e0 travers l&rsquo;usage permanent de terminaux connect\u00e9s.<\/p>\n<p>En second lieu, le champ de la sant\u00e9 mentale contemporaine assiste \u00e0 un retour en force spectaculaire du r\u00e9ductionnisme anatomoclinique sous les auspices des <strong>neurosciences cognitives<\/strong> et de l&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle. Comme le diagnostiquait Foucault dans <em>Naissance de la clinique<\/em>, l&rsquo;ambition positiviste de localiser le sympt\u00f4me psychique dans une l\u00e9sion organique s&rsquo;est simplement d\u00e9plac\u00e9e de l&rsquo;autopsie cadav\u00e9rique vers la cartographie des neurotransmetteurs et des activations synaptiques de l&rsquo;enc\u00e9phale. L&rsquo;individu souffrant n&rsquo;est plus somm\u00e9 de chercher le sens biographique et existentiel de sa d\u00e9tresse : il est enjoint de r\u00e9\u00e9quilibrer sa s\u00e9rotonine ou d&rsquo;optimiser sa plasticit\u00e9 neuronale par l&rsquo;ingestion massive de psychotropes et la soumission \u00e0 des th\u00e9rapies cognitivo-comportementales standardis\u00e9es. Ce triomphe de l&rsquo;homme neuronal consacre la liquidation de la folie comme trag\u00e9die humaine au profit d&rsquo;un simple dysfonctionnement technique \u00e0 reprogrammer.<\/p>\n<p>Enfin, le biopouvoir contemporain s&rsquo;est magistralement hybrid\u00e9 avec le n\u00e9olib\u00e9ralisme le plus f\u00e9roce, tel que Foucault en avait g\u00e9nialement proph\u00e9tis\u00e9 les pr\u00e9mices dans son cours visionnaire de 1978-1979, <em>Naissance de la biopolitique<\/em>. L&rsquo;imp\u00e9ratif contemporain du \u00ab d\u00e9veloppement personnel \u00bb, l&rsquo;injonction manag\u00e9riale au bonheur obligatoire, la psychologisation galopante des conflits sociaux et l&rsquo;essor des applications de m\u00e9ditation connect\u00e9e constituent les nouvelles technologies de gouvernementalit\u00e9 des \u00e2mes. L&rsquo;individu est somm\u00e9 de se concevoir comme un \u00ab entrepreneur de lui-m\u00eame \u00bb, responsable exclusif de sa sant\u00e9, de son employabilit\u00e9, de sa rentabilit\u00e9 affective et de sa propre d\u00e9pression nerveuse. Face \u00e0 cette domestication douce et aseptis\u00e9e des existences, relire Michel Foucault n&rsquo;est pas un exercice d&rsquo;\u00e9rudition m\u00e9morielle : c&rsquo;est un acte de r\u00e9sistance radicale, une invite insurrectionnelle \u00e0 mobiliser le courage de la v\u00e9rit\u00e9 pour d\u00e9samorcer les pi\u00e8ges pernicieux de la normalisation et r\u00e9inventer, sur les d\u00e9combres de l&rsquo;arraisonnement moderne, des pratiques inou\u00efes d&rsquo;\u00e9mancipation et de libert\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"line-height: 1.8;\">\n<li>Althusser, L. (1995). <em>\u00c9crits sur la psychanalyse : Freud et Lacan<\/em>. Stock \/ IMEC.<\/li>\n<li>Basaglia, F. (1970). <em>L&rsquo;institution en n\u00e9gation<\/em>. \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Bentham, J. (1791). <em>Panopticon; or, The Inspection-House<\/em>. T. Payne. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/panopticonorins00bentgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/panopticonorins00bentgoog<\/a><\/li>\n<li>Binswanger, L. (1954). <em>Le r\u00eave et l&rsquo;existence<\/em> (M. Foucault, Trad. et Introd.). Descl\u00e9e de Brouwer.<\/li>\n<li>Canguilhem, G. (1966). <em>Le normal et le pathologique<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.canguilhem.net\/\">https:\/\/www.canguilhem.net\/<\/a><\/li>\n<li>Defert, D., &amp; Ewald, F. (Dir.). (1994). <em>Michel Foucault : Dits et \u00c9crits (1954-1988)<\/em> (Tomes I \u00e0 IV). Gallimard.<\/li>\n<li>Derrida, J. (1967). Cogito et histoire de la folie. Dans <em>L&rsquo;\u00e9criture et la diff\u00e9rence<\/em> (pp. 51-97). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li>Descartes, R. (1641). <em>Meditationes de prima philosophia<\/em>. Michel Soly. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes\/<\/a><\/li>\n<li>Eribon, D. (1989). <em>Michel Foucault (1926-1984)<\/em>. Flammarion.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1954). <em>Maladie mentale et personnalit\u00e9<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1961). <em>Folie et d\u00e9raison : Histoire de la folie \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge classique<\/em>. Plon.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1963). <em>Naissance de la clinique : Une arch\u00e9ologie du regard m\u00e9dical<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1966). <em>Les Mots et les Choses : Une arch\u00e9ologie des sciences humaines<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1969). <em>L&rsquo;Arch\u00e9ologie du savoir<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1971). <em>L&rsquo;Ordre du discours<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1975). <em>Surveiller et punir : Naissance de la prison<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1976). <em>Histoire de la sexualit\u00e9, Tome 1 : La Volont\u00e9 de savoir<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1984). <em>Histoire de la sexualit\u00e9, Tome 2 : L&rsquo;Usage des plaisirs<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1984). <em>Histoire de la sexualit\u00e9, Tome 3 : Le Souci de soi<\/em>. Gallimard.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1997). <em>\u00ab Il faut d\u00e9fendre la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb : Cours au Coll\u00e8ge de France (1975-1976)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (1999). <em>Les Anormaux : Cours au Coll\u00e8ge de France (1974-1975)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2001). <em>L&rsquo;Herm\u00e9neutique du sujet : Cours au Coll\u00e8ge de France (1981-1982)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2003). <em>Le Pouvoir psychiatrique : Cours au Coll\u00e8ge de France (1973-1974)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2004). <em>S\u00e9curit\u00e9, Territoire, Population : Cours au Coll\u00e8ge de France (1977-1978)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2004). <em>Naissance de la biopolitique : Cours au Coll\u00e8ge de France (1978-1979)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2008). <em>Le Gouvernement de soi et des autres : Cours au Coll\u00e8ge de France (1982-1983)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Foucault, M. (2009). <em>Le Courage de la v\u00e9rit\u00e9 : Cours au Coll\u00e8ge de France (1983-1984)<\/em>. Gallimard \/ Seuil.<\/li>\n<li>Habermas, J. (1988). <em>Le discours philosophique de la modernit\u00e9<\/em> (C. Bouchindhomme &amp; R. Rochlitz, Trad.). Gallimard.<\/li>\n<li>Krafft-Ebing, R. von. (1886). <em>Psychopathia Sexualis<\/em>. Enke. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/psychopathiasex00kraf\">https:\/\/archive.org\/details\/psychopathiasex00kraf<\/a><\/li>\n<li>Nietzsche, F. (1887). <em>Zur Genealogie der Moral<\/em>. C. G. Naumann. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/nietzsche\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/nietzsche\/<\/a><\/li>\n<li>Parker, I. (2007). <em>Revolution in Psychology: Alienation to Emancipation<\/em>. Pluto Press.<\/li>\n<li>Porter, R. (1987). <em>Mind-Forg&rsquo;d Manacles: A History of Madness in England from the Restoration to the Regency<\/em>. Athlone.<\/li>\n<li>Rose, N. (1989). <em>Governing the Soul: The Shaping of the Private Self<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li>Veyne, P. (2008). <em>Michel Foucault : Sa pens\u00e9e, sa personne<\/em>. Albin Michel.<\/li>\n<li>Zuboff, S. (2019). <em>The Age of Surveillance Capitalism<\/em>. PublicAffairs.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique approfondie de Michel Foucault (1926-1984), analysant son impact sur la psychologie, la psychiatrie, le pouvoir et la subjectivit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,26344],"tags":[26349,26347,26346,26345,26348],"class_list":["post-17180","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-et-psychopathologie","tag-assujettissement","tag-biopolitique","tag-histoire-de-la-folie","tag-michel-foucault","tag-psychiatrie-critique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17180","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17180"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17180\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17180"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17180"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17180"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}