{"id":17115,"date":"2026-10-14T22:33:54","date_gmt":"2026-10-14T22:33:54","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/maurice-merleau-ponty-1908-1961-phenomenologie-psychologie\/"},"modified":"2026-10-14T22:33:54","modified_gmt":"2026-10-14T22:33:54","slug":"maurice-merleau-ponty-1908-1961-phenomenologie-psychologie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=maurice-merleau-ponty-1908-1961-phenomenologie-psychologie","title":{"rendered":"Maurice Merleau-Ponty &#8211; 1908 1961"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e philosophique du vingti\u00e8me si\u00e8cle, peu d&rsquo;\u0153uvres ont renouvel\u00e9 le statut du corps, de la perception et du sens avec une acuit\u00e9 aussi rigoureuse et novatrice que celle de <strong>Maurice Merleau-Ponty<\/strong>. Situ\u00e9e \u00e0 la crois\u00e9e de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/phenomenology\/\">ph\u00e9nom\u00e9nologie husserlienne<\/a>, de la psychologie de la forme (<em>Gestaltpsychologie<\/em>), des neurosciences naissantes et de la psychanalyse, son entreprise intellectuelle a radicalement boulevers\u00e9 l&rsquo;\u00e9difice m\u00e9taphysique occidental h\u00e9rit\u00e9 du dualisme cart\u00e9sien. Loin d&rsquo;envisager la conscience comme un pur foyer intellectuel d\u00e9sincarn\u00e9 observant le spectacle du monde depuis un belv\u00e9d\u00e8re souverain, le philosophe fran\u00e7ais a r\u00e9ancr\u00e9 l&rsquo;esprit au c\u0153ur m\u00eame de son \u00e9paisseur charnelle, r\u00e9v\u00e9lant que toute pens\u00e9e, tout jugement et tout rapport \u00e0 autrui s&rsquo;enracinent originellement dans une corpor\u00e9it\u00e9 agissante et sentante.<\/p>\n<p>De <em>La Structure du comportement<\/em> (1942) \u00e0 ses ultimes recherches inachev\u00e9es sur le \u00ab chiasme \u00bb et la \u00ab chair du monde \u00bb consign\u00e9es dans <em>Le Visible et l&rsquo;Invisible<\/em>, la trajectoire de Merleau-Ponty t\u00e9moigne d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue (la <em>Lebenswelt<\/em>). En dialoguant sans cesse avec la clinique neuropsychologique, la psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale, la psychologie du d\u00e9veloppement infantile et la cr\u00e9ation artistique, il a forg\u00e9 une troisi\u00e8me voie conceptuelle qui \u00e9chappe m\u00e9thodiquement aux pi\u00e8ges sym\u00e9triques de l&rsquo;intellectualisme id\u00e9aliste et du mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste. Cette m\u00e9ditation patiente sur le \u00ab corps propre \u00bb et l&rsquo;\u00ab intentionnalit\u00e9 op\u00e9rante \u00bb offre ainsi une critique magistrale des pr\u00e9tentions d&rsquo;une raison abstraite oublieuse de ses conditions concr\u00e8tes d&rsquo;incarnation.<\/p>\n<p>Red\u00e9couverte avec ferveur par les contemporains de l&rsquo;esprit incarn\u00e9 (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\"><em>embodied cognition<\/em><\/a>), de l&rsquo;\u00e9naction et de la neuroph\u00e9nom\u00e9nologie, la pens\u00e9e de Merleau-Ponty d\u00e9ploie aujourd&rsquo;hui une f\u00e9condit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique intacte. Cet article se propose de retracer, avec l&rsquo;ampleur et la pr\u00e9cision conceptuelle requises, la gen\u00e8se, les d\u00e9veloppements et les prolongements contemporains d&rsquo;un syst\u00e8me philosophique qui aura fait de la chair le lieu primordial d&rsquo;\u00e9closion du sens et de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et itin\u00e9raire intellectuel (1908-1961)<\/h2>\n<h3>1.1 Les origines et la formation acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure<\/h3>\n<p>Maurice Merleau-Ponty na\u00eet le 14 mars 1908 \u00e0 Rochefort-sur-Mer. Orphelin de p\u00e8re tr\u00e8s jeune \u2014 ce dernier, officier d&rsquo;artillerie coloniale, meurt des suites de blessures de guerre \u2014, le jeune Maurice grandit dans un climat familial marqu\u00e9 par une profonde affection maternelle et une solide d\u00e9votion catholique, environnement affectif dont il gardera le souvenir d&rsquo;une enfance presque paradisiaque. Ses brillantes \u00e9tudes secondaires au lyc\u00e9e Louis-le-Grand \u00e0 Paris lui ouvrent les portes de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ens.psl.eu\/\">\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure<\/a> de la rue d&rsquo;Ulm en 1926. Cette promotion, devenue l\u00e9gendaire dans les annales universitaires fran\u00e7aises, compte parmi ses membres des figures majeures de la vie intellectuelle du si\u00e8cle : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/sartre\/\">Jean-Paul Sartre<\/a>, Simone de Beauvoir, Raymond Aron, Jean Hyppolite et l&rsquo;anthropologue Claude L\u00e9vi-Strauss. Durant ces ann\u00e9es de formation intense, Merleau-Ponty s&rsquo;impose par sa rigueur discr\u00e8te, son \u00e9loquence mesur\u00e9e et une ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit remarquable.<\/p>\n<p>En 1930, il est re\u00e7u \u00e0 l&rsquo;agr\u00e9gation de philosophie, se classant parmi les plus jeunes laur\u00e9ats de sa session. D\u00e8s cette \u00e9poque, son int\u00e9r\u00eat philosophique refuse de s&rsquo;enfermer dans l&rsquo;acad\u00e9misme n\u00e9okantien dominant alors incarn\u00e9 par L\u00e9on Brunschvicg. Merleau-Ponty cherche avec passion une pens\u00e9e capable d&rsquo;appr\u00e9hender le concret, l&rsquo;\u00e9paisseur de la vie historique et l&rsquo;opacit\u00e9 de l&rsquo;existence. Il assiste avec ferveur aux c\u00e9l\u00e8bres conf\u00e9rences d&rsquo;Alexandre Koj\u00e8ve sur la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de l&rsquo;esprit<\/em> de Hegel \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole Pratique des Hautes \u00c9tudes, tout en s&rsquo;initiant tr\u00e8s t\u00f4t aux \u0153uvres d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/\">Edmund Husserl<\/a> et de Martin Heidegger. En 1939, une d\u00e9marche d\u00e9cisive marque son orientation m\u00e9thodologique : il se rend \u00e0 Louvain, en Belgique, pour consulter les tout premiers manuscrits in\u00e9dits des <em>Archives Husserl<\/em>, sauv\u00e9s du d\u00e9sastre nazi par le p\u00e8re Herman Leo Van Breda. La lecture f\u00e9brile des manuscrits du second volume des <em>Ideen<\/em> (notamment sur la constitution du corps propre ou <em>Leib<\/em>) et de la <em>Krisis<\/em> infl\u00e9chira d\u00e9finitivement son projet : la ph\u00e9nom\u00e9nologie ne sera pas pour lui une doctrine close, mais une mani\u00e8re d&rsquo;apprendre \u00e0 revoir le monde dans sa fra\u00eecheur originaire.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;exp\u00e9rience de la guerre et l&rsquo;engagement intellectuel d&rsquo;apr\u00e8s-guerre<\/h3>\n<p>La Seconde Guerre mondiale constitue pour Merleau-Ponty, comme pour toute sa g\u00e9n\u00e9ration intellectuelle, une rupture existentielle et historique irr\u00e9versible. Mobilis\u00e9 en 1939 en tant que lieutenant d&rsquo;infanterie au 5e r\u00e9giment de tirailleurs, il fait l&rsquo;\u00e9preuve tragique de la d\u00e9route militaire, de la captivit\u00e9 \u00e9ph\u00e9m\u00e8re puis de la r\u00e9sistance clandestine au sein du r\u00e9seau socialiste \u00ab Socialisme et Libert\u00e9 \u00bb, fond\u00e9 bri\u00e8vement avec Sartre. Cette confrontation brutale avec l&rsquo;Histoire v\u00e9cue \u00e9branle les pr\u00e9tentions de la conscience pure : l&rsquo;histoire n&rsquo;appara\u00eet plus comme une dialectique conceptuelle abstraite, mais comme un drame incarn\u00e9, opaque, o\u00f9 l&rsquo;engagement personnel engage la responsabilit\u00e9 totale de l&rsquo;individu dans des situations concr\u00e8tes et ambigu\u00ebs.<\/p>\n<p>\u00c0 la Lib\u00e9ration, en octobre 1945, il cofonde avec Jean-Paul Sartre la mythique revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/revue-les-temps-modernes\"><em>Les Temps Modernes<\/em><\/a>, dont il assume officieusement la r\u00e9daction en chef politique et philosophique. C&rsquo;est sous sa plume que paraissent les \u00e9ditoriaux les plus incisifs sur la responsabilit\u00e9 de la gauche, la guerre froide et le mat\u00e9rialisme dialectique, plus tard rassembl\u00e9s dans <em>Humanisme et terreur<\/em> (1947). Toutefois, le durcissement id\u00e9ologique de Sartre vis-\u00e0-vis du Parti communiste et l&rsquo;\u00e9valuation des proc\u00e8s de Moscou et de la guerre de Cor\u00e9e provoquent une rupture th\u00e9orique et personnelle retentissante en 1952. Merleau-Ponty d\u00e9nonce dans <em>Les Aventures de la dialectique<\/em> (1955) ce qu&rsquo;il nomme l&rsquo;\u00ab ultrabolchevisme \u00bb sartrien, r\u00e9futant une philosophie de la libert\u00e9 absolue incapable de penser l&rsquo;institution symbolique et l&rsquo;inertie du r\u00e9el. Nomm\u00e9 successivement professeur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Lyon (1945) puis \u00e0 la Sorbonne en psychologie de l&rsquo;enfant (1949), il est \u00e9lu en 1952 au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.college-de-france.fr\/\">Coll\u00e8ge de France<\/a> \u00e0 la chaire de philosophie, devenant \u00e0 quarante-quatre ans le plus jeune titulaire de cette institution v\u00e9n\u00e9rable.<\/p>\n<h3>1.3 La mort pr\u00e9matur\u00e9e et le legs philosophico-psychologique<\/h3>\n<p>Le 3 mai 1961, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de cinquante-trois ans seulement, Maurice Merleau-Ponty s&rsquo;effondre brutalement \u00e0 sa table de travail, foudroy\u00e9 par une crise cardiaque, alors qu&rsquo;il pr\u00e9parait un cours consacr\u00e9 \u00e0 Ren\u00e9 Descartes. Sa disparition soudaine plonge la communaut\u00e9 intellectuelle internationale dans une stupeur immense et laisse une \u0153uvre majeure en plein renouvellement m\u00e9taphysique, suspendue \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de chantiers manuscrits et de notes de travail vertigineuses. La publication posthume, en 1964, sous la direction \u00e9ditoriale scrupuleuse de son disciple et ami Claude Lefort, de l&rsquo;ouvrage inachev\u00e9 <em>Le Visible et l&rsquo;Invisible<\/em>, r\u00e9v\u00e8le au public l&rsquo;ampleur de la mutation ontologique qui s&rsquo;op\u00e9rait dans sa pens\u00e9e : le passage d&rsquo;une ph\u00e9nom\u00e9nologie centr\u00e9e sur la subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e \u00e0 une m\u00e9ditation ontologique sur la \u00ab chair du monde \u00bb.<\/p>\n<p>Le legs philosophique et psychologique de Merleau-Ponty est consid\u00e9rable. En refusant constamment de dissocier l&rsquo;interrogation m\u00e9taphysique la plus radicale de l&rsquo;examen minutieux des sciences positives \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la neuropsychologie, de la psychopathologie, de la linguistique saussurienne ou de l&rsquo;ethnologie structurale \u2014, il a ouvert des perspectives d\u00e9cisives pour l&rsquo;ensemble des sciences humaines. Il a arrach\u00e9 la psychologie aux impasses de l&rsquo;atomisme sensoriel et du behaviorisme pavlovien, l\u00e9guant aux th\u00e9oriciens de l&rsquo;esprit une ontologie paradoxale o\u00f9 le corps n&rsquo;est ni un simple agr\u00e9gat de mati\u00e8re organique, ni un instrument t\u00e9l\u00e9command\u00e9 par une \u00e2me intelligible, mais le pivot existentiel de toute pr\u00e9sence signifiante.<\/p>\n<h2>2. La critique du dualisme cart\u00e9sien et des r\u00e9ductionnismes psychologiques<\/h2>\n<h3>2.1 Le refus de l&rsquo;intellectualisme et de la conscience souveraine<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;entreprise merleau-pontienne g\u00eet un refus syst\u00e9matique du pr\u00e9jug\u00e9 intellectualiste, dont la racine matricielle remonte au c\u00e9l\u00e8bre <em>cogito<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/descartes-epistemology\/\">Ren\u00e9 Descartes<\/a>. Dans la m\u00e9taphysique classique, l&rsquo;esprit (<em>res cogitans<\/em>) est appr\u00e9hend\u00e9 comme une substance immat\u00e9rielle absolument transparente \u00e0 elle-m\u00eame, souveraine, d\u00e9li\u00e9e du corps (<em>res extensa<\/em>) qui n&rsquo;est pour elle qu&rsquo;un r\u00e9ceptacle ext\u00e9rieur ou un ensemble de rouages machiniques. Merleau-Ponty s&rsquo;attaque avec virulence \u00e0 ce \u00ab mythe de la transparence int\u00e9rieure \u00bb : le sujet pensant ne peut pas s&rsquo;extraire de sa situation d&rsquo;incarnation pour contempler le cosmos <em>sub specie aeternitatis<\/em>. Pr\u00e9tendre que la conscience constitue souverainement le monde par des synth\u00e8ses intellectuelles revient \u00e0 ignorer la d\u00e9pendance primitive de la pens\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive pr\u00e9-r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Cette critique s&rsquo;\u00e9tend avec une vigueur \u00e9gale \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisme n\u00e9okantien incarn\u00e9 en France par Brunschvicg et Jules Lachelier. Selon la perspective intellectualiste, percevoir un objet consisterait fondamentalement \u00e0 juger : une figure g\u00e9om\u00e9trique ou une table per\u00e7ue ne serait que le produit d&rsquo;un acte judicatif rattachant des qualit\u00e9s sensibles diverses sous un concept unifi\u00e9 de l&rsquo;entendement. Merleau-Ponty d\u00e9montre l&rsquo;erreur psychologique fondamentale de ce sch\u00e9ma : le jugement intervient toujours trop tard. Avant tout jugement th\u00e9orique, il y a d\u00e9j\u00e0 une organisation perceptive coh\u00e9rente qui s&rsquo;impose \u00e0 nous avec une \u00e9vidence sensorielle imm\u00e9diate. En r\u00e9duisant la perception \u00e0 une pens\u00e9e de percevoir, l&rsquo;intellectualisme d\u00e9charne l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue et s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;expliquer comment le monde sensible poss\u00e8de une \u00e9paisseur, une profondeur, une r\u00e9sistance et une ambigu\u00eft\u00e9 que la pens\u00e9e discursive ne parvient jamais \u00e0 saturer totalement.<\/p>\n<h3>2.2 Le d\u00e9passement de l&#8217;empirisme et du causalisme physiologique<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;intellectualisme se dresse l&rsquo;autre versant de la pens\u00e9e classique : l&#8217;empirisme et son corollaire contemporain, le m\u00e9canisme physiologique. Pour l&#8217;empirisme classique et la r\u00e9flexologie naissante inspir\u00e9e d&rsquo;Ivan Pavlov ou de John Watson, la perception est assimil\u00e9e \u00e0 une cha\u00eene causale passive : un stimulus mat\u00e9riel ext\u00e9rieur frappe un organe sensoriel r\u00e9cepteur, d\u00e9clenchant un influx nerveux le long d&rsquo;une voie aff\u00e9rente jusqu&rsquo;\u00e0 un centre c\u00e9r\u00e9bral, lequel ordonne une r\u00e9ponse motrice. Merleau-Ponty d\u00e9nonce dans cette approche une construction purement abstraite : l&rsquo;illusion atomiste de la \u00ab sensation pure \u00bb. Jamais dans l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue nous ne rencontrons une qualit\u00e9 sensible ponctuelle (un point rouge isol\u00e9, un son d\u00e9nu\u00e9 de tout contexte sonore) ; nous faisons toujours l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une totalit\u00e9 signifiante, d&rsquo;une structure contextualis\u00e9e.<\/p>\n<p>Le causalisme physiologique est incapable d&rsquo;expliquer le comportement d&rsquo;un organisme vivant car il m\u00e9conna\u00eet la circularit\u00e9 fondamentale unissant l&rsquo;\u00eatre et son milieu. Dans <em>La Structure du comportement<\/em>, Merleau-Ponty insiste sur le fait que l&rsquo;organisme ne re\u00e7oit pas passivement les stimuli de l&rsquo;environnement : c&rsquo;est l&rsquo;organisme lui-m\u00eame qui, par ses orientations motrices, ses seuils de sensibilit\u00e9 et ses int\u00e9r\u00eats vitaux, s\u00e9lectionne et d\u00e9coupe dans l&rsquo;ambiance physique les excitations qui feront sens pour lui. Le stimulus n&rsquo;est pas la cause efficiente de la r\u00e9ponse comportementale ; il n&rsquo;est que l&rsquo;occasion pour l&rsquo;organisme de d\u00e9ployer sa propre structure comportementale. Le mod\u00e8le lin\u00e9aire stimulus-r\u00e9ponse doit ainsi \u00eatre abandonn\u00e9 au profit d&rsquo;une dialectique circulaire o\u00f9 l&rsquo;organisme et le milieu se co-d\u00e9terminent mutuellement.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une troisi\u00e8me voie ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/h3>\n<p>Rejetant dos \u00e0 dos l&#8217;empirisme (qui traite l&rsquo;homme comme une partie de la nature ext\u00e9rieure) et l&rsquo;intellectualisme (qui le r\u00e9duit \u00e0 une conscience transcendante d\u00e9sincarn\u00e9e), Merleau-Ponty \u00e9labore une troisi\u00e8me voie fond\u00e9e sur la radicalisation de la m\u00e9thode ph\u00e9nom\u00e9nologique. Cette voie consiste \u00e0 retourner \u00ab aux choses m\u00eames \u00bb, selon la formule tut\u00e9laire de Husserl, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 r\u00e9habiliter le monde de la vie quotidienne, la <em><a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/husserl\/#Leb\">Lebenswelt<\/a><\/em>, comme sol originaire et ind\u00e9passable de toute constitution de v\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;erreur commune de l&#8217;empirisme et de l&rsquo;intellectualisme est ce que Merleau-Ponty appelle la \u00ab pens\u00e9e de survol \u00bb ou l&rsquo;\u00ab attitude objective \u00bb : toutes deux oublient que la science et la m\u00e9taphysique sont des expressions secondes \u00e9labor\u00e9es \u00e0 partir d&rsquo;un rapport primordial et affectif avec le monde sensible.<\/p>\n<p>Dans ce cadre restaur\u00e9, le sujet psychologique n&rsquo;est plus d\u00e9fini comme une substance pensante close sur elle-m\u00eame, mais comme un \u00ab \u00eatre-au-monde \u00bb (<em>In-der-Welt-sein<\/em>), concept emprunt\u00e9 et transform\u00e9 depuis Heidegger. L&rsquo;\u00eatre-au-monde d\u00e9signe une imbrication structurelle, ind\u00e9maillable et constitutive entre le moi et les choses : je n&rsquo;ai pas un corps comme on poss\u00e8de un outil ext\u00e9rieur, je <em>suis<\/em> mon corps. Le corps propre est l&rsquo;ancrage charnel \u00e0 travers lequel un monde se d\u00e9ploie pour moi. Cette perspective m\u00e9taphysique nouvelle r\u00e9sout l&rsquo;aporie du rapport entre le physiologique et le psychique : ils cessent d&rsquo;\u00eatre deux r\u00e9alit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes reli\u00e9es par une causalit\u00e9 magique (comme la glande pin\u00e9ale cart\u00e9sienne) pour devenir deux niveaux d&rsquo;int\u00e9gration dialectique d&rsquo;une seule et m\u00eame existence globale s&rsquo;orientant vers des significations.<\/p>\n<h2>3. La Structure du comportement (1942) : Refonte du comportementaliste et r\u00e9flexologie<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;int\u00e9gration critique de la psychologie de la forme (Gestalttheorie)<\/h3>\n<p>Dans sa premi\u00e8re grande th\u00e8se doctorale, <em>La Structure du comportement<\/em>, Merleau-Ponty op\u00e8re un dialogue philosophique magistral avec les acquis th\u00e9oriques et exp\u00e9rimentaux de la psychologie de la forme (la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/psychology-strumpf\/\"><em>Gestalttheorie<\/em><\/a>) d\u00e9velopp\u00e9e par Max Wertheimer, Wolfgang K\u00f6hler et Kurt Koffka. Les gestaltistes ont d\u00e9montr\u00e9 exp\u00e9rimentalement que la perception n&rsquo;est pas la sommation d&rsquo;atomes sensibles discrets, mais une saisie d&#8217;embl\u00e9e unifi\u00e9e de totalit\u00e9s organis\u00e9es selon des lois immanentes (continuit\u00e9, proximit\u00e9, fermeture, bonne forme). Toute exp\u00e9rience perceptive est r\u00e9gie par la structure originaire \u00ab figure-fond \u00bb : une figure ne se d\u00e9tache et n&rsquo;acquiert de sens que sur un fond ind\u00e9termin\u00e9 qui l&rsquo;accompagne n\u00e9cessairement.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty saisit la port\u00e9e ontologique immense de ces d\u00e9couvertes psychologiques : la forme (<em>Gestalt<\/em>) n&rsquo;est pas une simple illusion subjective projet\u00e9e par notre esprit sur une mati\u00e8re chaotique, ni une chose physique substantielle objectivement mesurable. La forme est une r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale irr\u00e9ductible, un mode d&rsquo;organisation qui poss\u00e8de un sens intrins\u00e8que. En int\u00e9grant la <em>Gestalt<\/em> au c\u0153ur de sa r\u00e9flexion, le jeune philosophe dispose d&rsquo;une arme conceptuelle majeure pour renverser le dogme m\u00e9caniste de l&rsquo;arc r\u00e9flexe. Le r\u00e9flexe \u00e9l\u00e9mentaire isol\u00e9, vant\u00e9 par les behavioristes, n&rsquo;appara\u00eet plus que comme un artefact artificiel produit par les conditions exp\u00e9rimentales de laboratoire : dans le fonctionnement naturel de l&rsquo;organisme, tout r\u00e9flexe singulier est subordonn\u00e9 \u00e0 la posture globale et \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre d&rsquo;ensemble de l&rsquo;\u00eatre vivant.<\/p>\n<h3>3.2 La hi\u00e9rarchie dialectique des trois ordres du comportement<\/h3>\n<p>Loin de verser dans un vitalisme mystique ou de sombrer dans un mat\u00e9rialisme plat, Merleau-Ponty propose une architectonique novatrice du comportement humain et animal en distinguant trois \u00ab ordres \u00bb hi\u00e9rarchis\u00e9s, reli\u00e9s par des sauts qualitatifs et dialectiques : l&rsquo;ordre physique, l&rsquo;ordre vital et l&rsquo;ordre humain. Chacun de ces ordres repr\u00e9sente une modalit\u00e9 particuli\u00e8re d&rsquo;int\u00e9gration et de structuration de la mati\u00e8re :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;ordre physique :<\/strong> Il est le r\u00e8gne de l&rsquo;\u00e9quilibre des forces et de la causalit\u00e9 m\u00e9canique brute. Cependant, m\u00eame dans les syst\u00e8mes physiques complexes (comme une bulle de savon ou un champ \u00e9lectromagn\u00e9tique), la forme \u00e9merge d\u00e9j\u00e0 comme un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9quilibre global r\u00e9gulant les interactions locales sans n\u00e9cessiter d&rsquo;intervention surnaturelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ordre vital :<\/strong> Propre aux organismes biologiques, il se caract\u00e9rise par l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab milieu \u00bb (<em>Umwelt<\/em> au sens de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/von-uexkull\/\">Jakob von Uexk\u00fcll<\/a>). L&rsquo;animal n&rsquo;\u00e9volue pas dans un espace g\u00e9om\u00e9trique anonyme, mais dans un univers signifiant d\u00e9termin\u00e9 par ses besoins sp\u00e9cifiques de survie et de reproduction. L&rsquo;organisme r\u00e9agit non aux propri\u00e9t\u00e9s physiques des stimuli, mais \u00e0 leur valeur vitale fonctionnelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ordre humain :<\/strong> Il marque l&rsquo;av\u00e8nement de la fonction symbolique et de la libert\u00e9. Tandis que l&rsquo;animal reste prisonnier des structures fixes de son milieu biologique instinctif, l&rsquo;\u00eatre humain est capable de subvertir ses normes vitales imm\u00e9diates. Il invente de nouvelles significations, use du langage, produit des artefacts culturels et poss\u00e8de la capacit\u00e9 in\u00e9dite de concevoir des formes sans fonction utilitaire directe, ouvrant ainsi la dimension infinie de l&rsquo;Histoire et du symbolisme.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 Les implications pour la psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie dialectique des ordres du comportement bouleverse les fondements de la m\u00e9decine neuropsychiatrique et de la psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale. Merleau-Ponty s&rsquo;appuie ici de fa\u00e7on d\u00e9cisive sur les travaux r\u00e9volutionnaires du neurologue et psychiatre germano-am\u00e9ricain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/goldstein\/\">Kurt Goldstein<\/a>, notamment son ma\u00eetre-ouvrage <em>Der Aufbau des Organismus<\/em> (La structure de l&rsquo;organisme). Goldstein avait mis en \u00e9vidence que les blessures c\u00e9r\u00e9brales subies par les soldats lors de la Premi\u00e8re Guerre mondiale ne provoquaient jamais la destruction m\u00e9canique d&rsquo;un contenu mn\u00e9sique ou d&rsquo;une facult\u00e9 sensorielle \u00e9troitement localis\u00e9e, mais entra\u00eenaient une r\u00e9gression qualitative de l&rsquo;ensemble du comportement.<\/p>\n<p>Le normal et le pathologique ne diff\u00e8rent pas par une simple soustraction quantitative d&rsquo;aptitudes. Pour Merleau-Ponty comme pour Goldstein, la maladie ou la l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale constitue une \u00ab catastrophe \u00bb ontologique : face au d\u00e9ficit neurologique, l&rsquo;organisme tente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de pr\u00e9server un \u00e9quilibre viable en r\u00e9duisant l&rsquo;amplitude de son monde. Le malade se replie sur un milieu appauvri mais protecteur, manifestant ce que Goldstein nomme des \u00ab r\u00e9actions de catastrophe \u00bb lorsqu&rsquo;il est confront\u00e9 \u00e0 des exigences qu&rsquo;il ne peut plus structurer. Le sympt\u00f4me psychopathologique n&rsquo;est donc pas le r\u00e9sultat passif d&rsquo;une panne locale des conducteurs nerveux, mais l&rsquo;expression d&rsquo;une r\u00e9organisation globale, pr\u00e9caire et d\u00e9fensive de l&rsquo;\u00eatre-au-monde du patient en qu\u00eate de viabilit\u00e9 existentielle.<\/p>\n<h2>4. Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception (1945) : Le primat de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue<\/h2>\n<h3>4.1 La r\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e<\/h3>\n<p>Publi\u00e9e en 1945, la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> constitue sans conteste le chef-d&rsquo;\u0153uvre magistral de Merleau-Ponty et l&rsquo;un des sommets philosophiques du vingti\u00e8me si\u00e8cle. D\u00e8s la c\u00e9l\u00e8bre pr\u00e9face de l&rsquo;ouvrage, le penseur red\u00e9finit l&rsquo;op\u00e9ration fondatrice de la m\u00e9thode husserlienne : la <em>r\u00e9duction ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em> ou <em>\u00e9poch\u00e8<\/em>. Chez Husserl, la r\u00e9duction visait la suspension de l&rsquo;attitude naturelle pour faire appara\u00eetre la conscience pure constituante comme fondement absolu des essences. Merleau-Ponty en propose une inflexion h\u00e9t\u00e9rodoxe et existentielle rest\u00e9e fameuse : \u00ab Le plus grand enseignement de la r\u00e9duction est l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9duction compl\u00e8te \u00bb.<\/p>\n<p>Loin de nous s\u00e9parer du monde pour nous enfermer dans un id\u00e9alisme transcendantal souverain, la v\u00e9ritable r\u00e9duction est celle qui rompt nos habitudes intellectuelles na\u00efves pour nous faire voir l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 vertigineuse de notre appartenance originaire au monde. Nous sommes indissolublement tiss\u00e9s d&rsquo;exp\u00e9rience avant toute th\u00e9orie. La r\u00e9duction merleau-pontienne est une asc\u00e8se du regard, une conversion attentionnelle qui desserre les fils de notre commerce utilitaire avec les choses pour r\u00e9v\u00e9ler comment le monde na\u00eet sans cesse pour nous avant le langage et avant la r\u00e9flexion conceptuelle. Elle renoue avec le sol silencieux et obscur de la perception, reconnaissant que toute clarification intellectuelle prend appui sur un fond de non-pens\u00e9e qui la devance et la soutient continuellement.<\/p>\n<h3>4.2 Le statut originaire de la perception sensorielle<\/h3>\n<p>Pour la tradition philosophique intellectualiste, la perception sensorielle est souvent trait\u00e9e comme une forme d\u00e9grad\u00e9e, confuse et douteuse de la connaissance, laquelle ne trouverait sa dignit\u00e9 que dans l&rsquo;abstraction math\u00e9matique ou l&rsquo;analyse r\u00e9flexive. Merleau-Ponty op\u00e8re un renversement copernicien : la perception sensorielle est le mode fondamental, archa\u00efque et ind\u00e9passable de notre acc\u00e8s \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et au r\u00e9el. L&rsquo;objet per\u00e7u n&rsquo;est pas une id\u00e9e claire et distincte, mais une pr\u00e9sence charnelle qui m&rsquo;interpelle et s&rsquo;offre \u00e0 mes sens selon des perspectives toujours partielles mais concr\u00e8tes.<\/p>\n<p>Dans cette ontologie du per\u00e7u, un r\u00f4le central est conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la <strong>synesth\u00e9sie<\/strong>. La psychologie empiriste avait scind\u00e9 arbitrairement la perception en cinq sens \u00e9tanches (la vue, l&rsquo;ou\u00efe, le toucher, le go\u00fbt, l&rsquo;odorat), r\u00e9duits \u00e0 des r\u00e9cepteurs sp\u00e9cialis\u00e9s envoyant des signaux disparates que l&rsquo;esprit devait ensuite rassembler par association. Merleau-Ponty r\u00e9tablit la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle : la synesth\u00e9sie n&rsquo;est pas une anomalie neurologique rare, mais la structure primitive de toute perception. Nous voyons la duret\u00e9 du marbre, nous entendons la chaleur d&rsquo;un timbre vocal, nous sentons la fragilit\u00e9 du verre. L&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle est d&#8217;embl\u00e9e intermodale : avant d&rsquo;\u00eatre analys\u00e9e par des organes distincts, elle s&rsquo;adresse \u00e0 la totalit\u00e9 int\u00e9gr\u00e9e de notre corps sentant. Par ailleurs, chaque objet per\u00e7u s&rsquo;enracine dans un <em>horizon<\/em> : nous ne percevons une chose qu&rsquo;en percevant simultan\u00e9ment la possibilit\u00e9 in\u00e9puisable de ses profils cach\u00e9s (l&rsquo;arri\u00e8re de la lampe, l&rsquo;int\u00e9rieur de la bo\u00eete), pr\u00e9sence latente qui conf\u00e8re \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 per\u00e7ue sa densit\u00e9 inalt\u00e9rable.<\/p>\n<h3>4.3 Le sens incarn\u00e9 et la signification immanente<\/h3>\n<p>Comment le sens \u00e9merge-t-il dans l&rsquo;exp\u00e9rience ? L&#8217;empirisme r\u00e9pondait par la th\u00e9orie de la projection des souvenirs : nous ne ferions que reconna\u00eetre dans la sensation pr\u00e9sente ce que notre m\u00e9moire y ajoute de fa\u00e7on m\u00e9canique. Merleau-Ponty r\u00e9cuse vigoureusement cette explication : pour que le souvenir ad\u00e9quat soit rappel\u00e9 par une sensation pr\u00e9sente, il faut pr\u00e9cis\u00e9ment que cette sensation poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 un sens et une structure analogues qui motivent ce rappel. Le sens n&rsquo;est donc pas plaqu\u00e9 du dehors sur une mati\u00e8re brute inerte ; il est immanent \u00e0 l&rsquo;organisation perceptive elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Le percevant n&rsquo;est pas un spectateur passif recevant une empreinte, ni un d\u00e9miurge actif cr\u00e9ant la signification par des d\u00e9crets de la pens\u00e9e : la perception est une <em>r\u00e9ceptivit\u00e9 active<\/em>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une prise de forme imm\u00e9diate o\u00f9 le corps r\u00e9pond aux sollicitations du monde par des ajustements posturaux et kinesth\u00e9siques spontan\u00e9s. La spatialit\u00e9 et la temporalit\u00e9 cessent alors d&rsquo;\u00eatre des formes <em>a priori<\/em> de la sensibilit\u00e9 (au sens de l&rsquo;esth\u00e9tique transcendantale kantienne) ou des coordonn\u00e9es g\u00e9om\u00e9triques objectives dans lesquelles les choses flotteraient. L&rsquo;espace et le temps sont des dimensions v\u00e9cues, rayonnant directement depuis le point z\u00e9ro de notre corpor\u00e9it\u00e9 : c&rsquo;est parce que j&rsquo;ai un corps capable de se mouvoir et d&rsquo;agir qu&rsquo;il y a pour moi un \u00ab pr\u00e8s \u00bb et un \u00ab loin \u00bb, un \u00ab devant \u00bb et un \u00ab derri\u00e8re \u00bb, un \u00ab pr\u00e9sent \u00bb habit\u00e9 par des r\u00e9tentions et des protensions concr\u00e8tes.<\/p>\n<h2>5. Le concept de corps propre (Leib) et le sch\u00e9ma corporel<\/h2>\n<h3>5.1 Distinction entre corps-objet et corps-sujet<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de Merleau-Ponty \u00e0 la philosophie et \u00e0 la psychologie r\u00e9side dans son \u00e9lucidation rigoureuse de la distinction entre le <em>corps-objet<\/em> et le <em>corps-sujet<\/em>, traduisant et approfondissant la tension ph\u00e9nom\u00e9nologique husserlienne entre le <em>K\u00f6rper<\/em> (le corps mat\u00e9riel \u00e9tendu, soumis aux lois causales de la physique et de l&rsquo;anatomie) et le <em>Leib<\/em> (le corps vivant, \u00e9prouv\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur, sentant et anim\u00e9 d&rsquo;intentionnalit\u00e9). Le corps-objet est celui que d\u00e9crit le m\u00e9decin anatomiste \u00e0 travers des planches de dissection : un faisceau de muscles, de nerfs et d&rsquo;organes ext\u00e9rieurs les uns aux autres (<em>partes extra partes<\/em>), mesurable, pesable et comparable \u00e0 un objet quelconque de l&rsquo;espace.<\/p>\n<p>Or, ce corps objectif n&rsquo;est qu&rsquo;une repr\u00e9sentation d\u00e9riv\u00e9e et secondaire. Mon corps v\u00e9cu, le <strong>corps propre<\/strong>, m&rsquo;est donn\u00e9 selon un mode de pr\u00e9sence unique et inali\u00e9nable. Je ne peux jamais m&rsquo;en \u00e9loigner pour l&rsquo;observer de l&rsquo;ext\u00e9rieur comme j&rsquo;observe une chaise ; il m&rsquo;accompagne sans cesse comme la condition primordiale de toute observation. Merleau-Ponty en analyse l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 travers l&rsquo;\u00ab auto-affection corporelle \u00bb ou le contact de la main touchante et de la main touch\u00e9e : lorsque ma main droite touche ma main gauche pendant qu&rsquo;elle palpe un objet, ma main gauche oscille de fa\u00e7on vertigineuse entre le statut d&rsquo;objet touch\u00e9 et celui de sujet sentant. Cette ambigu\u00eft\u00e9 charnelle d\u00e9montre l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 ontologique du corps propre : il n&rsquo;est ni pure mati\u00e8re inerte, ni pur esprit contemplatif, mais une subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e, le \u00ab v\u00e9hicule de l&rsquo;\u00eatre-au-monde \u00bb.<\/p>\n<h3>5.2 La nature et la fonction du sch\u00e9ma corporel en psychologie<\/h3>\n<p>Pour conceptualiser la spatialit\u00e9 interne et la coh\u00e9sion motrice du corps v\u00e9cu, Merleau-Ponty revisite et m\u00e9tamorphose le concept neurologique de <strong>sch\u00e9ma corporel<\/strong>, originellement forg\u00e9 par le neurologue britannique Henry Head et repris par Jean Lhermitte. Chez les neurologues classiques, le sch\u00e9ma corporel \u00e9tait souvent r\u00e9duit \u00e0 une simple image mentale associative, une mosa\u00efque de sensations kinesth\u00e9siques et proprioceptives emmagasin\u00e9es dans le cortex pour informer le cerveau de la position relative des membres.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty d\u00e9nonce cette conception intellectualiste et repr\u00e9sentationnelle du sch\u00e9ma corporel. Pour lui, le sch\u00e9ma corporel n&rsquo;est en rien une \u00ab image \u00bb ou un savoir th\u00e9orique que le sujet poss\u00e9derait sur son corps ; il est un <em>syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9quivalences motrices imm\u00e9diates<\/em>, une conscience pratique et non-th\u00e9orique de la posture globale du corps engag\u00e9 dans une t\u00e2che. Lorsque je veux porter une cigarette \u00e0 ma bouche ou saisir un stylo, je n&rsquo;ai pas besoin d&rsquo;activer une carte mentale de mes coordonn\u00e9es articulaires : mon corps sait imm\u00e9diatement o\u00f9 se trouve ma main par rapport \u00e0 mon visage sans calcul trigonom\u00e9trique pr\u00e9alable. Le sch\u00e9ma corporel est une dynamique praxique pr\u00e9-r\u00e9fl\u00e9chie, l&rsquo;anticipation motrice de mes gestes possibles, assurant l&rsquo;unit\u00e9 synth\u00e9tique de mes membres orient\u00e9s vers des prises concr\u00e8tes dans l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;incorporation des instruments et l&rsquo;extension du soi<\/h3>\n<p>La puissance du sch\u00e9ma corporel r\u00e9side dans son extraordinaire plasticit\u00e9 psychologique et ph\u00e9nom\u00e9nologique, attest\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental de l&rsquo;<strong>incorporation des instruments<\/strong>. L&rsquo;homme ne s&rsquo;arr\u00eate pas aux fronti\u00e8res \u00e9pidermiques de son organisme biologique. Merleau-Ponty prend pour exemple paradigmatique la canne de l&rsquo;aveugle : lorsqu&rsquo;un aveugle utilise quotidiennement une canne pour explorer son environnement, celle-ci cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue par lui comme un corps \u00e9tranger rigide dont il mesurerait intellectuellement la longueur et la r\u00e9sistance. L&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la canne devient un nouveau centre sensoriel ; la canne a \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9e au sch\u00e9ma corporel, elle s&rsquo;est effac\u00e9e comme objet pour devenir un organe amplificateur de la vue tactile.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour la conduite automobile : le conducteur exp\u00e9riment\u00e9 n\u00e9gocie un passage \u00e9troit sans mesurer g\u00e9om\u00e9triquement la largeur du portail et le gabarit de son v\u00e9hicule ; la voiture est devenue une extension vivante de sa motricit\u00e9, un volume d&rsquo;action dilat\u00e9. L&rsquo;habitude motrice n&rsquo;est donc pas un m\u00e9canisme r\u00e9flexe aveugle grav\u00e9 dans les voies nerveuses par la r\u00e9p\u00e9tition, mais la capacit\u00e9 proprement humaine et corporelle de saisir et d&rsquo;assimiler une signification motrice nouvelle, transformant et enrichissant le sch\u00e9ma corporel pour s&rsquo;adapter \u00e0 de nouvelles prises sur le monde mat\u00e9riel et social.<\/p>\n<h2>6. Spatialit\u00e9, motricit\u00e9 et intentionnalit\u00e9 motrice<\/h2>\n<h3>6.1 De l&rsquo;intentionnalit\u00e9 d&rsquo;acte \u00e0 l&rsquo;intentionnalit\u00e9 op\u00e9rante (fungierende)<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des coups de g\u00e9nie th\u00e9oriques de Merleau-Ponty consiste \u00e0 transposer et \u00e0 subvertir la notion husserlienne d&rsquo;<strong>intentionnalit\u00e9<\/strong>. Husserl avait d\u00e9fini l&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme la propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de la conscience d&rsquo;\u00eatre toujours \u00ab conscience de quelque chose \u00bb (<em>intentionnalit\u00e9 d&rsquo;acte<\/em>), consistant en une vis\u00e9e no\u00e9tique orient\u00e9e vers un objet no\u00e9matique. Merleau-Ponty red\u00e9couvre dans les manuscrits tardifs de Husserl une dimension bien plus fondamentale et silencieuse : l&rsquo;<strong>intentionnalit\u00e9 op\u00e9rante<\/strong> (<em>fungierende Intentionalit\u00e4t<\/em>).<\/p>\n<p>Cette intentionnalit\u00e9 op\u00e9rante n&rsquo;est pas un acte th\u00e9orique de la pens\u00e9e r\u00e9flexive ; elle est une intentionnalit\u00e9 visc\u00e9ralement corporelle et motrice. Avant de formuler un \u00ab je pense \u00bb, la conscience est structur\u00e9e par un primitif et souverain <strong>\u00ab je peux \u00bb<\/strong>. Le mouvement du corps n&rsquo;est pas le simple changement de coordonn\u00e9es spatiotemporelles d&rsquo;un solide mat\u00e9riel provoqu\u00e9 par une \u00e9tincelle volitive de l&rsquo;\u00e2me : le mouvement est en lui-m\u00eame une vis\u00e9e intentionnelle, une fa\u00e7on pour le corps de s&rsquo;orienter vers des objets qui r\u00e9clament son action. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 motrice s&rsquo;\u00e9prouve dans l&rsquo;acte spontan\u00e9 de saisir, de tendre la main ou de marcher : mon corps anticipe les formes du relief, calibre ses efforts sans calcul formel et habite la situation dynamique par une compr\u00e9hension gestuelle qui pr\u00e9c\u00e8de tout d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 intellectuel.<\/p>\n<h3>6.2 La spatialit\u00e9 de situation oppos\u00e9e \u00e0 la spatialit\u00e9 de position<\/h3>\n<p>La physique classique et la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne r\u00e9duisent l&rsquo;espace \u00e0 un r\u00e9ceptacle vide, isotrope, homog\u00e8ne et infini : c&rsquo;est la <em>spatialit\u00e9 de position<\/em>. Dans cet espace cart\u00e9sien sans privil\u00e8ge, chaque point est \u00e9quivalent \u00e0 un autre et d\u00e9fini uniquement par des coordonn\u00e9es cart\u00e9siennes abstraites (x, y, z). Merleau-Ponty d\u00e9montre que cet espace objectif n&rsquo;est qu&rsquo;une d\u00e9rivation g\u00e9om\u00e9trique abstraite, construite sur l&rsquo;oubli de la <strong>spatialit\u00e9 de situation<\/strong> ou espace existentiel.<\/p>\n<p>Pour le corps propre, l&rsquo;espace n&rsquo;est jamais neutre ou indiff\u00e9rent. Il est polaris\u00e9 \u00e0 partir de l&rsquo;ancrage incarn\u00e9 du sujet et de son projet d&rsquo;action imm\u00e9diat. Les polarit\u00e9s fondamentales qui structurent le monde perceptif \u2014 le haut et le bas, la droite et la gauche, l&rsquo;avant et l&rsquo;arri\u00e8re, le proche et le lointain \u2014 ne sont pas des donn\u00e9es math\u00e9matiques, mais des axes vitaux et axiologiques indispensables. Le \u00ab haut \u00bb est li\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation, au jour, au redressement du corps dans la station debout ; le \u00ab bas \u00bb \u00e0 la chute, \u00e0 l&rsquo;ab\u00eeme, au repos ou \u00e0 la pesanteur. C&rsquo;est l&rsquo;activit\u00e9 motrice de notre corps incarn\u00e9 qui fait na\u00eetre la <em>profondeur<\/em> : la profondeur n&rsquo;est pas une simple largeur vue de profil comme le soutenait George Berkeley, mais la dimension spatiale la plus existentielle, celle par laquelle les choses m&rsquo;\u00e9chappent, se voilent et s&rsquo;organisent en horizons in\u00e9puisables autour de ma pr\u00e9sence charnelle.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;espace virtuel et la libert\u00e9 motrice<\/h3>\n<p>La spatialit\u00e9 humaine ne se cantonne pas \u00e0 l&rsquo;adaptation rigide aux objets mat\u00e9riels actuellement pr\u00e9sents sous la main. Elle poss\u00e8de une ouverture essentielle vers ce que Merleau-Ponty qualifie d&rsquo;<strong>espace virtuel<\/strong>. Tandis que l&rsquo;animal ou le patient neurologiquement atteint adh\u00e8re \u00e9troitement aux sollicitations imm\u00e9diates de son milieu biologique, l&rsquo;\u00eatre humain sain jouit d&rsquo;une libert\u00e9 motrice fondamentale : la capacit\u00e9 de se projeter dans des situations imaginaires, des espaces possibles et des scenarii non-effectifs.<\/p>\n<p>Cette distinction se v\u00e9rifie de fa\u00e7on frappante dans la gestualit\u00e9 expressive, la danse, le jeu d&rsquo;acteur ou la cr\u00e9ation artistique. L&rsquo;acteur de th\u00e9\u00e2tre ou le mime \u00e9volue avec aisance dans un espace symbolique qu&rsquo;il cr\u00e9e de toutes pi\u00e8ces par le dynamisme de son sch\u00e9ma corporel : il peut faire exister une porte invisible, courir sans avancer ou esquisser une \u00e9motion sans objet r\u00e9el d\u00e9clencheur. Cette libert\u00e9 de mouvement t\u00e9moigne de ce que l&rsquo;intentionnalit\u00e9 corporelle humaine ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un syst\u00e8me de prises pragmatiques : elle est une puissance po\u00e9tique capable de moduler les coordonn\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience et de d\u00e9coller de l&rsquo;adh\u00e9rence brute \u00e0 la situation imm\u00e9diate pour instituer de nouvelles sc\u00e8nes signifiantes.<\/p>\n<h2>7. Neuropsychologie et psychopathologie : L&rsquo;analyse clinique du cas Schneider<\/h2>\n<h3>7.1 La pathologie c\u00e9r\u00e9brale observ\u00e9e par Goldstein et Gelb<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer de fa\u00e7on d\u00e9cisive sa th\u00e8se de l&rsquo;ancrage corporel de l&rsquo;existence et \u00e9prouver ses concepts philosophiques au contact de la pathologie m\u00e9dicale, Merleau-Ponty consacre un chapitre entier et monumental de la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> \u00e0 la r\u00e9\u00e9valuation clinique et th\u00e9orique du c\u00e9l\u00e8bre <strong>cas Schneider<\/strong>. Ce soldat allemand de la Grande Guerre, bless\u00e9 au cerveau par un \u00e9clat d&rsquo;obus dans la r\u00e9gion occipitale, avait \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 et minutieusement d\u00e9crit pendant des ann\u00e9es par les neurologues <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/goldstein\/\">Kurt Goldstein<\/a> et Adh\u00e9mar Gelb.<\/p>\n<p>Le tableau clinique de Schneider pr\u00e9sentait des dissociations motrices et cognitives d&rsquo;une complexit\u00e9 fascinante :<\/p>\n<ul>\n<li>Le patient \u00e9tait totalement capable d&rsquo;ex\u00e9cuter avec aisance des <strong>mouvements concrets<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire des actions habituelles inscrites dans une t\u00e2che utilitaire r\u00e9elle. Schneider pouvait se moucher, allumer sa pipe, couper du cuir \u00e0 son \u00e9tabli de bottier ou marcher dans la rue sans la moindre h\u00e9sitation motrice.<\/li>\n<li>En revanche, il \u00e9tait absolument incapable d&rsquo;accomplir des <strong>mouvements abstraits<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire des mouvements sans finalit\u00e9 pratique imm\u00e9diate ex\u00e9cut\u00e9s sur commande de l&rsquo;examinateur (tels que fl\u00e9chir le bras droit sur ordre, dessiner un cercle dans le vide, ou mimer l&rsquo;action de jouer du piano). Pour y parvenir, il devait pr\u00e9alablement regarder son membre et accomplir toute une s\u00e9rie de petits mouvements exploratoires pr\u00e9liminaires.<\/li>\n<li>De plus, les yeux ferm\u00e9s, Schneider ne pouvait pas d\u00e9signer imm\u00e9diatement du doigt une partie de son corps que l&rsquo;on venait de lui piquer sans se livrer \u00e0 un laborieux t\u00e2tonnement kinesth\u00e9sique g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.2 La perte de l&rsquo;arc intentionnel selon Merleau-Ponty<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse que donne Merleau-Ponty de ce trouble neurologique constitue un tour de force \u00e9pist\u00e9mologique. Les th\u00e9ories classiques \u00e9chouaient \u00e0 expliquer le cas Schneider parce qu&rsquo;elles le divisaient arbitrairement : les atomistes y voyaient la perte m\u00e9canique d&rsquo;images motrices corticales, tandis que les intellectualistes y voyaient un simple effondrement de la fonction intellectuelle du jugement abstrait. Or, Schneider n&rsquo;est ni un simple paralys\u00e9 m\u00e9canique, ni un d\u00e9ment amn\u00e9sique : son intelligence formelle est remarquablement conserv\u00e9e lorsqu&rsquo;il r\u00e9sout des \u00e9quations math\u00e9matiques th\u00e9oriques.<\/p>\n<p>Ce qui fait d\u00e9faut \u00e0 Schneider, diagnostique Merleau-Ponty, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il forge sous le nom d&rsquo;<strong>arc intentionnel<\/strong>. L&rsquo;arc intentionnel est le fil existentiel invisible qui \u00ab projette autour de nous notre pass\u00e9, notre avenir, notre milieu contextuel humain, notre situation physique, notre situation id\u00e9ologique, notre situation morale, ou plut\u00f4t qui fait que nous soyons situ\u00e9s sous tous ces rapports \u00bb. Chez le sujet sain, l&rsquo;arc intentionnel assure la communication fluide et imm\u00e9diate entre la sensibilit\u00e9 et la motricit\u00e9, entre l&rsquo;actuel et le virtuel. Chez Schneider, l&rsquo;arc intentionnel est distendu, rompu : le malade est englu\u00e9 dans l&rsquo;actuel le plus \u00e9triqu\u00e9. Le monde n&rsquo;a plus pour lui d&rsquo;harmoniques de sens, d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9s po\u00e9tiques ou de prises virtuelles ; il ne r\u00e9agit plus qu&rsquo;\u00e0 ce qui sollicite brutalement son corps biologique. La maladie mentale ou neurologique appara\u00eet ainsi comme un r\u00e9tr\u00e9cissement, un aplatissement tragique de l&rsquo;\u00eatre-au-monde.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;\u00e9clairage du ph\u00e9nom\u00e8ne du membre fant\u00f4me<\/h3>\n<p>Un autre carrefour ph\u00e9nom\u00e9nologique et neurologique examin\u00e9 avec minutie par Merleau-Ponty est le trouble \u00e9nigmatique du <strong>membre fant\u00f4me<\/strong>, chez les sujets ayant subi l&rsquo;amputation chirurgicale d&rsquo;un bras ou d&rsquo;une jambe. Le patient amput\u00e9 continue d&rsquo;\u00e9prouver la pr\u00e9sence ph\u00e9nom\u00e9nale vivante, parfois douloureuse ou chatouillante, du membre d\u00e9sormais absent : il tente spontan\u00e9ment de s&rsquo;appuyer sur sa jambe fant\u00f4me pour descendre du lit ou esquisse le geste de saisir un verre avec sa main manquante.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;enfermer ce paradoxe dans le faux dilemme de la physiologie p\u00e9riph\u00e9rique (qui y voyait de simples d\u00e9charges nerveuses m\u00e9caniques issues des n\u00e9vromes d&rsquo;amputation) ou de la psychologie id\u00e9aliste (qui n&rsquo;y voyait qu&rsquo;une illusion mn\u00e9sique subjective ou un d\u00e9ni psychologique n\u00e9vrotique). Le ph\u00e9nom\u00e8ne du membre fant\u00f4me exprime le conflit existentiel entre deux strates temporelles du corps : le <em>corps habituel<\/em> et le <em>corps actuel<\/em>. Le corps habituel garde inscrites dans son sch\u00e9ma corporel les anciennes possibilit\u00e9s motrices s\u00e9diment\u00e9es, tandis que le corps actuel est confront\u00e9 \u00e0 la mutilation physique irr\u00e9versible. L&rsquo;amput\u00e9 continue d&rsquo;habiter un monde structur\u00e9 pour un corps intact : tant que la r\u00e9organisation motrice globale de son sch\u00e9ma corporel n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 n\u00e9goci\u00e9e dans l&rsquo;exp\u00e9rience pratique, le fant\u00f4me persiste comme le refus corporel silencieux d&rsquo;accepter une rupture dans ses prises habituelles sur le monde.<\/p>\n<h2>8. Intersubjectivit\u00e9, empathie et constitution du monde partag\u00e9<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;aporie du solipsisme et sa r\u00e9solution corporelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;id\u00e9alisme philosophique et la psychologie intellectualiste ont toujours but\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9cueil vertigineux du <strong>solipsisme<\/strong> : enferm\u00e9e dans la forteresse int\u00e9rieure de ses propres repr\u00e9sentations, comment une conscience peut-elle \u00eatre assur\u00e9e de l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;autres consciences autonomes ? La philosophie classique tentait d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 cette aporie par le biais du raisonnement par analogie : constatant que le corps physique d&rsquo;autrui bouge d&rsquo;une fa\u00e7on similaire au mien lorsqu&rsquo;il est anim\u00e9 par mon esprit, j&rsquo;en d\u00e9duirais par inf\u00e9rence intellectuelle qu&rsquo;il existe une conscience invisible tapie \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cet autre automate de chair.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty r\u00e9cuse avec v\u00e9h\u00e9mence la th\u00e9orie de l&rsquo;analogie : un b\u00e9b\u00e9 de quelques mois sourit au sourire de sa m\u00e8re ou pleure en voyant la douleur d&rsquo;un autre nourrisson bien avant d&rsquo;avoir pu forger le moindre concept abstrait d&rsquo;\u00ab esprit \u00bb ou d&rsquo;\u00ab int\u00e9riorit\u00e9 psychique \u00bb. La reconnaissance d&rsquo;autrui n&rsquo;est pas une d\u00e9duction logique tardive ; elle est un <em>couplage intercorporel<\/em> imm\u00e9diat et primitif. Mon corps propre et le corps de l&rsquo;autre sont faits de la m\u00eame \u00e9toffe sensible. D\u00e8s lors que j&rsquo;appr\u00e9hende mon propre corps comme un comportement sentant agissant dans le monde, le geste de l&rsquo;autre m&rsquo;appara\u00eet imm\u00e9diatement comme habit\u00e9 d&rsquo;une signification vivante :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Je n&rsquo;ai pas \u00e0 transf\u00e9rer dans l&rsquo;autre une conscience dont je ne poss\u00e9derais la formule que chez moi : je per\u00e7ois autrui directement dans ses gestes, son visage, sa d\u00e9marche, parce que le sens est incarn\u00e9 \u00e0 m\u00eame la mati\u00e8re ph\u00e9nom\u00e9nale de son comportement expressif. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<h3>8.2 L&rsquo;intercorpor\u00e9it\u00e9 et le dialogue intersubjectif<\/h3>\n<p>Cette transitivit\u00e9 motrice originaire fonde ce que Merleau-Ponty d\u00e9signe sous le terme capital d&rsquo;<strong>intercorpor\u00e9it\u00e9<\/strong>. L&rsquo;intercorpor\u00e9it\u00e9 renvoie \u00e0 une appartenance partag\u00e9e \u00e0 un m\u00eame tissu charnel du monde : avant d&rsquo;\u00eatre deux esprits purs s\u00e9par\u00e9s dialoguant par des messages cod\u00e9s, nous sommes des organismes r\u00e9sonnant mutuellement dans un m\u00eame champ perceptif et expressif. Cette porosit\u00e9 primordiale s&rsquo;incarne de fa\u00e7on \u00e9lective dans la <strong>parole vivante<\/strong>.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty distingue la parole parl\u00e9e (le langage institu\u00e9, le syst\u00e8me fig\u00e9 de signes de la grammaire conventionnelle) de la <em>parole parlante<\/em> (l&rsquo;acte cr\u00e9ateur et jaillissant de l&rsquo;expression intersubjective). Dans un dialogue authentique, les interlocuteurs ne s&rsquo;\u00e9changent pas des paquets d&rsquo;id\u00e9es pr\u00e9fabriqu\u00e9es : la parole de l&rsquo;autre suscite en moi des r\u00e9ponses gestuelles et linguistiques que je ne savais pas poss\u00e9der. Il s&rsquo;\u00e9tablit un terrain commun, une co-pens\u00e9e incarn\u00e9e o\u00f9 les fronti\u00e8res de mon moi se diluent momentan\u00e9ment dans la trame vivante d&rsquo;un sens partag\u00e9. Le monde culturel \u2014 les institutions, les \u0153uvres d&rsquo;art, les traditions, les valeurs \u00e9thiques \u2014 \u00e9merge ainsi de cette s\u00e9dimentation historique des actes intercorporels, constituant un monde non pas solipsiste, mais irr\u00e9vocablement pluriel et intersubjectif.<\/p>\n<h3>8.3 Le r\u00f4le du regard et la relation affective<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie merleau-pontienne de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 se d\u00e9marque frontalement de la vision dramatique, agonistique et p\u00e9trifiante d\u00e9velopp\u00e9e par Jean-Paul Sartre dans <em>L&rsquo;\u00catre et le N\u00e9ant<\/em> (1943). Pour Sartre, le regard d&rsquo;autrui est essentiellement une menace ontologique, un vol de mon monde qui me fige au statut d&rsquo;objet honteux (\u00ab l&rsquo;enfer, c&rsquo;est les autres \u00bb) ; les relations humaines y sont condamn\u00e9es \u00e0 une lutte sans merci entre la tentative d&rsquo;asservir la libert\u00e9 de l&rsquo;autre (sadisme) et celle de lui ali\u00e9ner la mienne (masochisme).<\/p>\n<p>Merleau-Ponty r\u00e9cuse ce manich\u00e9isme ontologique du ma\u00eetre et de l&rsquo;esclave. Si le conflit existe ind\u00e9niablement dans l&rsquo;histoire et les passions humaines, il n&rsquo;est rendu possible que parce qu&rsquo;il s&rsquo;enracine sur un fond pr\u00e9alable de <em>coexistence originaire<\/em>. Le regard d&rsquo;autrui ne me p\u00e9trifie que si je refuse moi-m\u00eame le contact expressif et me retranche dans une solitude hautaine. Le regard peut \u00eatre caresse, accueil, complicit\u00e9, encouragement. Dans la rencontre amoureuse et l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9rotique, le regard et le toucher cessent d&rsquo;\u00eatre des agressions chosifiantes pour devenir le lieu d&rsquo;une c\u00e9l\u00e9bration r\u00e9ciproque o\u00f9 chaque corps r\u00e9v\u00e8le \u00e0 l&rsquo;autre sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 et sa profondeur charnelle.<\/p>\n<h2>9. Merleau-Ponty et la psychanalyse : Du refoulement corporel \u00e0 l&rsquo;inconscient ontologique<\/h2>\n<h3>9.1 La relecture ph\u00e9nom\u00e9nologique de Sigmund Freud<\/h3>\n<p>L&rsquo;attitude de Maurice Merleau-Ponty \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la psychanalyse de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/freud\/\">Sigmund Freud<\/a> est empreinte d&rsquo;une extraordinaire lucidit\u00e9 critique et d&rsquo;une f\u00e9conde bienveillance th\u00e9orique. Il refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;appareil m\u00e9tapsychologique freudien classique : son m\u00e9canisme causaliste h\u00e9rit\u00e9 de la thermodynamique du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, son \u00e9nerg\u00e9tique pulsionnelle rigide (quanta d&rsquo;\u00e9nergie, investissements, contre-investissements) et sa topique chosifiante qui traite l&rsquo;inconscient comme un r\u00e9servoir \u00e9tanche de contenus mentaux refoul\u00e9s.<\/p>\n<p>Cependant, Merleau-Ponty salue chez Freud la d\u00e9couverte g\u00e9niale de l&rsquo;inconscient comme modalit\u00e9 existentielle fondamentale de notre rapport au monde. Dans sa magistrale pr\u00e9face r\u00e9dig\u00e9e en 1960 pour l&rsquo;ouvrage du psychanalyste Angelo Hesnard (<em>L&rsquo;\u0152uvre de Freud et son importance pour le monde moderne<\/em>), il souligne la convergence profonde entre ph\u00e9nom\u00e9nologie et psychanalyse :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La ph\u00e9nom\u00e9nologie et la psychanalyse ne s&rsquo;excluent pas ; elles marchent vers le m\u00eame but si l&rsquo;on comprend que l&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas un double de la conscience tapi sous le plancher de l&rsquo;esprit, mais l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 constitutive de notre chair et de notre \u00eatre-au-monde. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>L&rsquo;inconscient est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 non comme une chose invisible et substantielle, mais comme une modalit\u00e9 sp\u00e9cifique de l&rsquo;attention corporelle : une mani\u00e8re d&rsquo;habiter le monde sur le mode de l&rsquo;\u00e9vitement silencieux, de la r\u00e9tention gestuelle ou de la fixation affective ind\u00e9racinable.<\/p>\n<h3>9.2 La libido et la sexualit\u00e9 comme atmosph\u00e8re existentielle<\/h3>\n<p>Cette r\u00e9interpr\u00e9tation ph\u00e9nom\u00e9nologique de la psychanalyse culmine dans l&rsquo;analyse novatrice de la <strong>sexualit\u00e9<\/strong> d\u00e9ploy\u00e9e dans la premi\u00e8re partie de la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Merleau-Ponty refuse tant le pansexualisme biologique r\u00e9ducteur (qui ram\u00e8ne chaque conduite humaine \u00e0 une d\u00e9rivation m\u00e9canique de l&rsquo;instinct g\u00e9nital) que l&rsquo;ang\u00e9lisme spiritualiste (qui isole la sexualit\u00e9 dans un compartiment organique distinct de la haute vie spirituelle).<\/p>\n<p>Pour Merleau-Ponty, la sexualit\u00e9 n&rsquo;est pas un r\u00e9flexe localis\u00e9 dans les organes reproducteurs, mais une <strong>atmosph\u00e8re existentielle<\/strong> diffuse qui colore la totalit\u00e9 de nos perceptions, de nos attitudes et de nos relations humaines. Chaque geste, chaque voix, chaque inflexion du regard est susceptible de porter une charge \u00e9rotique ou libidinale sans qu&rsquo;il soit possible d&rsquo;isoler chimiquement ce qui rel\u00e8ve du \u00ab biologique \u00bb et ce qui rel\u00e8ve du \u00ab psychologique \u00bb. L&rsquo;auteur en propose l&rsquo;illustration clinique \u00e0 travers l&rsquo;analyse de l&rsquo;<em>aphonie hyst\u00e9rique<\/em> observ\u00e9e chez certaines patientes : l&rsquo;aphonie ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;une paralysie anatomique des cordes vocales, ni d&rsquo;un calcul conscient et hypocrite de la malade ; elle est un <em>refus incarn\u00e9<\/em> de communiquer avec un entourage oppressant, une s\u00e9dimentation du corps qui choisit de se taire dans sa chair m\u00eame pour signifier une rupture de coexistence.<\/p>\n<h3>9.3 Le concept d&rsquo;institution (Stiftung) et la temporalit\u00e9 inconsciente<\/h3>\n<p>Dans ses cours ult\u00e9rieurs au Coll\u00e8ge de France (notamment les cours de 1954-1955 consacr\u00e9s \u00e0 <em>L&rsquo;Institution dans l&rsquo;histoire personnelle et publique<\/em>), Merleau-Ponty approfondit son dialogue avec la psychanalyse en mobilisant le concept husserlien de <strong>Stiftung<\/strong> (<em>institution<\/em> ou fondation inaugurale). Il s&rsquo;oppose \u00e0 la conception r\u00e9ductrice d&rsquo;un d\u00e9terminisme inconscient infantile rigide qui encha\u00eenerait m\u00e9caniquement l&rsquo;adulte aux traumatismes de son pass\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;institution est le processus par lequel un \u00e9v\u00e9nement v\u00e9cu singulier (un amour d&rsquo;enfance, un deuil pr\u00e9coce, une rupture traumatique) d\u00e9pose dans l&rsquo;existence un sch\u00e8me d&rsquo;orientation, une matrice de comportement ouverte qui ne d\u00e9termine pas l&rsquo;avenir m\u00e9caniquement, mais lui ouvre une dimension continue de sens. Le pass\u00e9 n&rsquo;agit pas comme une bille de billard heurtant le pr\u00e9sent ; il s&rsquo;est s\u00e9diment\u00e9 dans la texture m\u00eame de notre chair comme une grille de lecture \u00e0 travers laquelle nous abordons les situations nouvelles. L&rsquo;inconscient merleau-pontien est cette m\u00e9moire incarn\u00e9e, cette s\u00e9dimentation vivante de nos institutions d&rsquo;existence ant\u00e9rieures qui continuent d&rsquo;orienter notre pr\u00e9sent sans nous ali\u00e9ner enti\u00e8rement.<\/p>\n<h2>10. La psychologie de l&rsquo;enfant et les cours en Sorbonne (1949-1952)<\/h2>\n<h3>10.1 La chaire de psychologie de l&rsquo;enfant et de p\u00e9dagogie<\/h3>\n<p>De 1949 \u00e0 1952, avant sa cons\u00e9cration au Coll\u00e8ge de France, Maurice Merleau-Ponty occupe la prestigieuse chaire de psychologie de l&rsquo;enfant et de p\u00e9dagogie \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sorbonne-universite.fr\/\">Universit\u00e9 de Paris (Sorbonne)<\/a>, succ\u00e9dant \u00e0 des ma\u00eetres illustres de la psychologie fran\u00e7aise tels qu&rsquo;Henri Wallon. Loin de consid\u00e9rer cette charge acad\u00e9mique comme une t\u00e2che professorale subalterne, Merleau-Ponty s&rsquo;y investit avec une ferveur th\u00e9orique remarquable, dispensant des le\u00e7ons encyclop\u00e9diques sur l&rsquo;acquisition du langage, les relations de l&rsquo;enfant avec autrui, la maturation corporelle et la conscience du temps chez le jeune enfant.<\/p>\n<p>Durant ces trois ann\u00e9es f\u00e9modes, le philosophe confronte syst\u00e9matiquement la ph\u00e9nom\u00e9nologie aux donn\u00e9es les plus rigoureuses de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique, de la psychanalyse d&rsquo;enfants (Melanie Klein, Anna Freud) et de l&rsquo;ethnologie naissante (Margaret Mead, Ruth Benedict). Il y m\u00e8ne une critique constante des pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques inconscients des psychologues empiristes : il leur reproche de projeter r\u00e9trospectivement sur l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant les cat\u00e9gories logiques et analytiques de l&rsquo;adulte occidental civilis\u00e9. Pour comprendre l&rsquo;enfant, insiste-t-il, il ne faut pas mesurer ce qui lui manque pour devenir un adulte rationnel, mais comprendre la logique immanente, globale et po\u00e9tique de son monde v\u00e9cu propre.<\/p>\n<h3>10.2 Dialogue critique avec Jean Piaget<\/h3>\n<p>Ce s\u00e9jour intellectuel \u00e0 la Sorbonne offre \u00e0 Merleau-Ponty l&rsquo;occasion d&rsquo;engager un dialogue critique de haute vol\u00e9e avec l&rsquo;\u0153uvre monumentale du psychologue et \u00e9pist\u00e9mologue genevois <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/piaget\/\">Jean Piaget<\/a>. Merleau-Ponty admire sans r\u00e9serve l&rsquo;ampleur empirique des recherches de Piaget sur les \u00e9tapes du d\u00e9veloppement cognitif (stades sensori-moteur, pr\u00e9op\u00e9ratoire, des op\u00e9rations concr\u00e8tes et des op\u00e9rations formelles), mais il conteste vigoureusement le biais intellectualiste et logiciste qui sous-tend l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9tique piag\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Selon Piaget, la pens\u00e9e de l&rsquo;enfant est d&rsquo;abord marqu\u00e9e par un \u00ab \u00e9gocentrisme \u00bb radical qui l&#8217;emp\u00eacherait de coordonner objectivement les perspectives spatiales et sociales, \u00e9gocentrisme que l&rsquo;enfant ne parviendrait \u00e0 surmonter que par l&rsquo;accession progressive \u00e0 des structures op\u00e9ratoires logico-math\u00e9matiques abstraites et d\u00e9centr\u00e9es. Merleau-Ponty r\u00e9cuse le terme d&rsquo;\u00ab \u00e9gocentrisme \u00bb : le jeune enfant n&rsquo;est pas enferm\u00e9 dans un moi souverain pour la simple raison qu&rsquo;il n&rsquo;a pas encore constitu\u00e9 la s\u00e9paration dualiste entre son \u00ab moi \u00bb et le \u00ab monde \u00bb. L&rsquo;enfant habite une <strong>pens\u00e9e syncr\u00e9tique<\/strong> et affective d&rsquo;une coh\u00e9rence fascinante, o\u00f9 la magie, la m\u00e9taphore et le lien sensible avec les choses pr\u00e9c\u00e8dent la dissociation logique du sujet et de l&rsquo;objet sans constituer une simple d\u00e9ficience cognitive.<\/p>\n<h3>10.3 Le stade du miroir et les relations pr\u00e9coces de l&rsquo;enfant<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des cours les plus c\u00e9l\u00e8bres de Merleau-Ponty en Sorbonne est consacr\u00e9 aux \u00ab Relations de l&rsquo;enfant avec autrui \u00bb (1950-1951), dans lequel il propose une m\u00e9ditation vertigineuse sur le ph\u00e9nom\u00e8ne du <strong>stade du miroir<\/strong>, dialoguant de front avec les th\u00e9orisations pionni\u00e8res d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/lacan\/\">Henri Wallon<\/a> et de Jacques Lacan. Le stade du miroir d\u00e9signe ce moment capital, situ\u00e9 entre six et dix-huit mois, o\u00f9 le jeune enfant commence \u00e0 reconna\u00eetre avec jubilation son image sp\u00e9culaire dans une glace.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty analyse ce franchissement psychologique non pas comme un simple triomphe de la perception visuelle, mais comme un drame ontologique d&rsquo;une profondeur inou\u00efe. Jusqu&rsquo;alors, l&rsquo;enfant vivait son corps de l&rsquo;int\u00e9rieur, comme une masse diffuse de sensations posturales, proprioceptives et int\u00e9roceptives (le <em>corps senti<\/em>). Dans le miroir, il d\u00e9couvre soudain qu&rsquo;il est aussi une forme ext\u00e9rieure, une silhouette close et d\u00e9limit\u00e9e offerte au regard d&rsquo;autrui (le <em>corps visible<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Cette r\u00e9conciliation entre le corps intime et le corps ext\u00e9rieur est le point de d\u00e9part de l&rsquo;<strong>ali\u00e9nation premi\u00e8re<\/strong> : l&rsquo;enfant apprend \u00e0 se regarder de l&rsquo;ext\u00e9rieur, empruntant le regard des autres pour habiter son identit\u00e9 propre.<\/li>\n<li>Le passage du syncr\u00e9tisme affectif originaire (o\u00f9 l&rsquo;enfant vit dans une symbiose corporelle indiff\u00e9renci\u00e9e avec sa m\u00e8re) \u00e0 l&rsquo;individuation psychique passe par cette m\u00e9diation visuelle qui lui permet de concevoir qu&rsquo;il existe d&rsquo;autres corps sentants semblables au sien sans se dissoudre en eux.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>11. L&rsquo;ontologie tardive : La Chair du monde et Le Visible et l&rsquo;Invisible<\/h2>\n<h3>11.1 Le d\u00e9passement du lexique de la conscience et de l&rsquo;objet<\/h3>\n<p>\u00c0 partir du milieu des ann\u00e9es 1950 et jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort subite en 1961, Merleau-Ponty s&rsquo;engage dans une autocritique sans concession des concepts qui avaient fond\u00e9 son propre chef-d&rsquo;\u0153uvre de 1945. Dans les <em>Notes de travail<\/em> de son manuscrit inachev\u00e9 <em>Le Visible et l&rsquo;Invisible<\/em>, il consigne avec une honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle bouleversante que les formulations de la <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> conservaient encore de trop lourds r\u00e9sidus du vocabulaire intellectualiste et cart\u00e9sien : l&rsquo;opposition entre la \u00ab conscience \u00bb et l&rsquo;\u00ab objet \u00bb, entre le \u00ab constituant \u00bb et le \u00ab constitu\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer d\u00e9finitivement cette dualit\u00e9 mortif\u00e8re, Merleau-Ponty forge une terminologie ontologique d&rsquo;une originalit\u00e9 radicale : l&rsquo;<strong>entrelacs<\/strong>, le <strong>chiasme<\/strong>, la <strong>r\u00e9versibilit\u00e9<\/strong> et, au sommet de cette architecture, la <strong>Chair<\/strong>. La chair n&rsquo;est pas la viande biologique, la simple substance corporelle animale d\u00e9crite par les physiologistes. Merleau-Ponty prend soin d&rsquo;avertir :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab La chair n&rsquo;est pas mati\u00e8re, elle n&rsquo;est pas esprit, elle n&rsquo;est pas substance. Il faudrait, pour la d\u00e9signer, le vieux terme d&rsquo;\u00e9l\u00e9ment, au sens o\u00f9 on l&#8217;employait pour l&rsquo;eau, l&rsquo;air, la terre et le feu : une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;\u00eatre, le milieu o\u00f9 le sensible et le sentant se d\u00e9couvrent d&rsquo;un m\u00eame tissu. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>La Chair devient ainsi l&rsquo;\u00e9toffe fondamentale de l&rsquo;\u00catre lui-m\u00eame, la trame unitaire au sein de laquelle la subjectivit\u00e9 et le monde s&rsquo;engendrent mutuellement.<\/p>\n<h3>11.2 Le chiasme et la r\u00e9versibilit\u00e9 sensible<\/h3>\n<p>L&rsquo;op\u00e9ration centrale de cette ontologie charnelle est celle du <strong>chiasme<\/strong> ou de la <strong>r\u00e9versibilit\u00e9<\/strong>. Le sujet percevant n&rsquo;est pas une conscience incorporelle qui planerait au-dessus du sensible ; pour pouvoir voir les choses, il faut que le voyant soit lui-m\u00eame une chose visible. Mes yeux qui contemplent le monde ne pourraient rien voir s&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient pas eux-m\u00eames des globes charnels susceptibles d&rsquo;\u00eatre vus, palp\u00e9s et photographi\u00e9s par un tiers. Ma main qui touche ne peut toucher le monde que parce qu&rsquo;elle est elle-m\u00eame une mati\u00e8re tangible qui s&rsquo;ins\u00e8re parmi les autres corps tangibles.<\/p>\n<p>Cette appartenance r\u00e9ciproque implique que la fronti\u00e8re traditionnelle entre le sujet et le monde s&rsquo;efface au profit d&rsquo;une circulation continue : nous appartenons au monde avant que le monde ne nous appartienne. Cependant, Merleau-Ponty insiste sur un point m\u00e9taphysique crucial : la r\u00e9versibilit\u00e9 n&rsquo;est jamais une identit\u00e9 parfaite, une co\u00efncidence absolue. Ma main droite touchante ne co\u00efncide jamais tout \u00e0 fait avec ma main droite touch\u00e9e ; il subsiste toujours un <strong>\u00e9cart<\/strong> (<em>dihiscence<\/em>), un d\u00e9calage infinitesimal entre les deux \u00e9tats. Cet \u00e9cart incompressible n&rsquo;est pas un \u00e9chec ou un d\u00e9faut ontologique : il est la fente respiratoire \u00e0 travers laquelle le sens, la conscience r\u00e9flexive, le langage et l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 peuvent jaillir. Si la co\u00efncidence \u00e9tait parfaite, le syst\u00e8me se figerait dans une inertie aveugle ; c&rsquo;est par l&rsquo;\u00e9cart que le monde se met \u00e0 signifier.<\/p>\n<h3>11.3 Art, expression et psychologie de la cr\u00e9ation<\/h3>\n<p>Cette ontologie de la chair et du visible trouve son illustration la plus \u00e9blouissante dans les m\u00e9ditations que Merleau-Ponty consacre \u00e0 la peinture et \u00e0 l&rsquo;acte de cr\u00e9ation artistique, depuis son essai c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Le doute de C\u00e9zanne \u00bb (1945) jusqu&rsquo;\u00e0 son ultime texte publi\u00e9 de son vivant, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Folio\/Folio-essais\/L-Oeil-et-l-Esprit\"><em>L&rsquo;\u0152il et l&rsquo;Esprit<\/em><\/a> (1961), r\u00e9dig\u00e9 dans la lumi\u00e8re du Tholonet, face \u00e0 la montagne Sainte-Victoire.<\/p>\n<p>Pour Merleau-Ponty, la peinture n&rsquo;est pas une copie d\u00e9corative ou une transcription m\u00e9canique de la r\u00e9alit\u00e9 objective ; elle est une interrogation m\u00e9taphysique directe de la fabrique charnelle du visible :<\/p>\n<ul>\n<li>Paul C\u00e9zanne cherchait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 peindre \u00ab la nature \u00e0 son origine \u00bb, \u00e0 restituer le monde au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il frappe nos sens sous forme de taches color\u00e9es et d&rsquo;\u00e9quilibres formels bruts, avant toute g\u00e9om\u00e9trisation intellectualiste ou acad\u00e9misme photographique.<\/li>\n<li>Le peintre ne peint pas avec sa seule pens\u00e9e abstraite, mais \u00ab pr\u00eate son corps au monde \u00bb : c&rsquo;est par le jeu de son regard incarn\u00e9, de son souffle, de ses gestes musculaires que les choses visibles demandent \u00e0 na\u00eetre sur la toile.<\/li>\n<li>La cr\u00e9ation plastique r\u00e9v\u00e8le ainsi l&rsquo;inconscient esth\u00e9tique de la vision : le tableau montre comment la lumi\u00e8re, l&rsquo;ombre, la texture et la couleur conspirent silencieusement pour faire advenir le spectacle du monde, d\u00e9voilant la dimension charnelle et po\u00e9tique de toute exp\u00e9rience sensible.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>12. Post\u00e9rit\u00e9 contemporaine : Neuroph\u00e9nom\u00e9nologie, sciences cognitives et clinique<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;av\u00e8nement des sciences cognitives incarn\u00e9es (Embodied Cognition)<\/h3>\n<p>Si la pens\u00e9e de Merleau-Ponty s&rsquo;est \u00e9teinte pr\u00e9matur\u00e9ment en 1961, son h\u00e9ritage conna\u00eet une renaissance spectaculaire depuis la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle au sein des sciences de l&rsquo;esprit. Pendant des d\u00e9cennies, le paradigme dominant des sciences cognitives a \u00e9t\u00e9 le computo-symbolisme issu de la cybern\u00e9tique et de l&rsquo;intelligence artificielle classique, mod\u00e9lisant l&rsquo;esprit humain comme un logiciel abstrait (<em>software<\/em>) manipulant des symboles logiques et impl\u00e9ment\u00e9 de fa\u00e7on accessoire sur un support mat\u00e9riel c\u00e9r\u00e9bral (<em>hardware<\/em>).<\/p>\n<p>Ce mod\u00e8le cart\u00e9sien moderne a \u00e9t\u00e9 puissamment \u00e9branl\u00e9 en 1991 par la parution de l&rsquo;ouvrage r\u00e9volutionnaire <em>L&rsquo;Inscription corporelle de l&rsquo;esprit<\/em> (<em>The Embodied Mind<\/em>), cosign\u00e9 par le neurobiologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">Francisco Varela<\/a>, le philosophe Evan Thompson et la psychologue Eleanor Rosch. Les auteurs s&rsquo;y r\u00e9clament explicitement de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Merleau-Ponty pour fonder le paradigme de l&rsquo;<strong>esprit incarn\u00e9<\/strong> (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/embodied-cognition\/\"><em>embodied cognition<\/em><\/a>) et de l&rsquo;<strong>\u00e9naction<\/strong>. Selon le mod\u00e8le \u00e9nactif, la cognition n&rsquo;est pas le traitement computationnel d&rsquo;une information ext\u00e9rieure pr\u00e9alable par un cerveau isol\u00e9, mais l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;un monde signifiant indissociable des couplages sensori-moteurs r\u00e9ciproques entre un corps vivant situ\u00e9 et son environnement.<\/p>\n<h3>12.2 Neurobiologie contemporaine et r\u00e9sonance motrice<\/h3>\n<p>Les progr\u00e8s les plus r\u00e9cents des neurosciences cognitives contemporaines sont venus confirmer de fa\u00e7on saisissante les intuitions philosophiques les plus audacieuses de Merleau-Ponty sur l&rsquo;intercorpor\u00e9it\u00e9 et le sch\u00e9ma corporel dynamique. L&rsquo;illustration la plus spectaculaire en est apport\u00e9e par la d\u00e9couverte, \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Parme au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 par l&rsquo;\u00e9quipe de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nature.com\/articles\/nrn732\">Giacomo Rizzolatti<\/a> et Vittorio Gallese, des <strong>neurones miroirs<\/strong> dans le cortex pr\u00e9moteur.<\/p>\n<p>Ces neurones ont pour particularit\u00e9 stup\u00e9fiante de s&rsquo;activer aussi bien lorsqu&rsquo;un individu accomplit une action motrice cibl\u00e9e (saisir une tasse de caf\u00e9) que lorsqu&rsquo;il observe un autre individu ex\u00e9cuter la m\u00eame action. Cette activation neurologique confirme exp\u00e9rimentalement l&rsquo;intuition merleau-pontienne selon laquelle nous comprenons le comportement d&rsquo;autrui non par une d\u00e9duction logique abstraite, mais par une r\u00e9sonance motrice directe, \u00e0 m\u00eame la chair de notre propre syst\u00e8me nerveux. Parall\u00e8lement, les recherches neurobiologiques pionni\u00e8res d&rsquo;Alain Berthoz sur la physiologie du mouvement et le \u00ab sens kinesth\u00e9sique \u00bb r\u00e9affirment que le cerveau n&rsquo;est pas une machine contemplative, mais un simulateur d&rsquo;action anticipant les prises corporelles dans l&rsquo;espace, validant magnifiquement le concept de \u00ab je peux \u00bb corporel.<\/p>\n<h3>12.3 Applications en psychiatrie ph\u00e9nom\u00e9nologique et psychoth\u00e9rapie<\/h3>\n<p>Enfin, la ph\u00e9nom\u00e9nologie merleau-pontienne d\u00e9ploie aujourd&rsquo;hui une f\u00e9condit\u00e9 clinique restaur\u00e9e dans le champ de la psychiatrie ph\u00e9nom\u00e9nologique, sous l&rsquo;impulsion de cliniciens et philosophes contemporains de renomm\u00e9e internationale comme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.klinkhardt.de\/verlagsprogramm\/2529.html\">Thomas Fuchs<\/a> \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Heidelberg. Fuchs propose une psychopathologie de la corpor\u00e9it\u00e9 (<em>embodied psychopathology<\/em>) qui renouvelle l&rsquo;approche diagnostique et th\u00e9rapeutique des troubles psychiques majeurs :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>schizophr\u00e9nie<\/strong> est ainsi red\u00e9finie non comme un simple d\u00e9ficit neurochimique ou une alt\u00e9ration cognitive modulaire, mais comme une <em>d\u00e9sincarnation<\/em> (<em>un-embodiment<\/em>), une crise tragique du sens commun corporel o\u00f9 le sujet perd son ancrage pr\u00e9r\u00e9flexif spontan\u00e9 dans le monde sensible et intersubjectif.<\/li>\n<li>La <strong>d\u00e9pression m\u00e9lancolique<\/strong> est comprise comme une r\u00e9ification ou une lourdeur p\u00e9trifiante du corps propre (le corps redevient un pur corps-objet massif, opaque, emp\u00eachant toute projection intentionnelle vers l&rsquo;avenir).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces mod\u00e9lisations th\u00e9oriques nourrissent d\u00e9sormais de nouvelles voies d&rsquo;intervention th\u00e9rapeutique : les psychoth\u00e9rapies psychocorporelles int\u00e9gr\u00e9es, la relaxation ph\u00e9nom\u00e9nologique et l&rsquo;art-th\u00e9rapie, qui visent \u00e0 restaurer l&rsquo;arc intentionnel bris\u00e9 et \u00e0 r\u00e9concilier le patient souffrant avec l&rsquo;\u00e9paisseur vitale et communicative de son \u00eatre-au-monde charnel.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Berthoz, A. (1997). <em>Le sens du mouvement<\/em>. Odile Jacob.<\/p>\n<p>Descartes, R. (1996). <em>M\u00e9ditations m\u00e9taphysiques<\/em> (J.-M. Beyssade, \u00c9d.). Flammarion. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 1641).<\/p>\n<p>Fuchs, T. (2018). <em>Ecology of the brain: The phenomenology and biology of the embodied mind<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/med\/9780199646883.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/med\/9780199646883.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Goldstein, K. (1983). <em>La structure de l&rsquo;organisme : Une approche holistique de la biologie \u00e0 partir des donn\u00e9es de la pathologie humaine<\/em> (E. Burckhardt &amp; J. Kuntz, Trad.). Gallimard. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 1934).<\/p>\n<p>Husserl, E. (1982). <em>Id\u00e9es directrices pour une ph\u00e9nom\u00e9nologie et une philosophie ph\u00e9nom\u00e9nologique pures. Tome second : Recherches ph\u00e9nom\u00e9nologiques pour la constitution<\/em> (E. Escoubas, Trad.). Presses Universitaires de France. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 1952).<\/p>\n<p>Lacan, J. (1966). Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je. Dans <em>\u00c9crits<\/em> (pp. 93-100). \u00c9ditions du Seuil.<\/p>\n<p>Lefort, C. (1978). <em>Sur une colonne absente : \u00c9crits autour de Maurice Merleau-Ponty<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1942). <em>La structure du comportement<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Gallimard. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Phenomenologie-de-la-perception\">https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Phenomenologie-de-la-perception<\/a><\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1947). <em>Humanisme et terreur : Essai sur le probl\u00e8me communiste<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1948). <em>Sens et non-sens<\/em>. Nagel.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1955). <em>Les aventures de la dialectique<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1960). <em>Signes<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1961). <em>L&rsquo;\u0152il et l&rsquo;Esprit<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1964). <em>Le Visible et l&rsquo;Invisible<\/em> (C. Lefort, \u00c9d.). Gallimard. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Le-Visible-et-l-Invisible\">https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Le-Visible-et-l-Invisible<\/a><\/p>\n<p>Merleau-Ponty, M. (1988). <em>Merleau-Ponty \u00e0 la Sorbonne : R\u00e9sum\u00e9 de ses cours 1949-1952<\/em>. Cynara.<\/p>\n<p>Piaget, J. (1936). <em>La naissance de l&rsquo;intelligence chez l&rsquo;enfant<\/em>. Delachaux et Niestl\u00e9.<\/p>\n<p>Rizzolatti, G., &amp; Sinigaglia, C. (2008). <em>Les neurones miroirs<\/em> (M. Fabre, Trad.). Odile Jacob.<\/p>\n<p>Sartre, J.-P. (1943). <em>L&rsquo;\u00catre et le N\u00e9ant : Essai d&rsquo;ontologie ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em>. Gallimard.<\/p>\n<p>Varela, F. J., Thompson, E., &amp; Rosch, E. (1993). <em>L&rsquo;inscription corporelle de l&rsquo;esprit : Sciences cognitives et exp\u00e9rience humaine<\/em> (V. Roy, Trad.). \u00c9ditions du Seuil. (\u0152uvre originale publi\u00e9e en 1991).<\/p>\n<p>Wallon, H. (1949). <em>Les origines du caract\u00e8re chez l&rsquo;enfant<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la pens\u00e9e de Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), pionnier de l&rsquo;incarnation, de la perception et de la psychologie ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,291],"tags":[26204,26203,1542,5216,1808],"class_list":["post-17115","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-psychologie","tag-corps-propre","tag-maurice-merleau-ponty","tag-phenomenologie","tag-psychologie-de-la-forme","tag-sciences-cognitives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17115","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17115"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/17115\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17115"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17115"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17115"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}