{"id":16976,"date":"2026-10-14T17:31:06","date_gmt":"2026-10-14T17:31:06","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/donna-haraway-1944-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-14T17:31:06","modified_gmt":"2026-10-14T17:31:06","slug":"donna-haraway-1944-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=donna-haraway-1944-a-nos-jours","title":{"rendered":"Donna Haraway &#8211; De 1944 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans le paysage intellectuel contemporain, rares sont les penseuses dont l&rsquo;\u0153uvre a suscit\u00e9 des mutations aussi profondes et transversales que celle de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Donna_Haraway\">Donna Haraway<\/a>. N\u00e9e au cr\u00e9puscule de la Seconde Guerre mondiale, en 1944, cette biologiste de formation devenue philosophe, historienne des sciences et figure matricielle des \u00e9tudes de genre a patiemment fissur\u00e9 les certitudes m\u00e9taphysiques de l&rsquo;Occident moderne. Loin de s&rsquo;enfermer dans les cloisonnements disciplinaires de l&rsquo;acad\u00e9mie traditionnelle, Haraway a d\u00e9ploy\u00e9 une pens\u00e9e tentaculaire, capable de faire dialoguer l&#8217;embryologie exp\u00e9rimentale, l&rsquo;informatique militaire, la primatologie de terrain, les sciences humaines et la science-fiction. Son ambition fondamentale r\u00e9side dans la d\u00e9construction minutieuse des grands dualismes structurants de la rationalit\u00e9 occidentale : nature et culture, humain et animal, organisme et machine, masculin et f\u00e9minin, soi et non-soi.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette trajectoire philosophique se dessine une reconfiguration radicale de la subjectivit\u00e9 et des affects. Traverser la pens\u00e9e de Haraway, c&rsquo;est assister \u00e0 la dissolution du sujet cart\u00e9sien classique \u2014 cet esprit d\u00e9sincarn\u00e9, souverain, retranch\u00e9 dans sa citadelle rationnelle et contemplant le monde comme un ensemble d&rsquo;objets inertes \u00e0 dominer. En substituant \u00e0 cette fiction masculine et humaniste les figures successives du cyborg, du primate engag\u00e9 dans des r\u00e9seaux de parent\u00e9 complexes, de l&rsquo;esp\u00e8ce compagne co-\u00e9volutive et des cr\u00e9atures symbiotiques du Chthuluc\u00e8ne, Haraway n&rsquo;a pas seulement renouvel\u00e9 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie f\u00e9ministe ; elle a refond\u00e9 les bases d&rsquo;une psychologie relationnelle adapt\u00e9e aux vertiges de la modernit\u00e9 tardive et du p\u00e9ril \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sent essai propose une travers\u00e9e exhaustive de cette \u0153uvre monumentale, de ses fondations biographiques et th\u00e9ologiques au Colorado jusqu&rsquo;\u00e0 ses plus r\u00e9centes interventions face aux ruines \u00e9cologiques du capitalisme mondialis\u00e9. En explorant ses innovations conceptuelles majeures \u2014 du savoir situ\u00e9 \u00e0 la fabulation sp\u00e9culative, de l&rsquo;implosion technoscientifique au \u00ab devenir-avec \u00bb multisp\u00e9cifique \u2014, nous analyserons la mani\u00e8re dont Donna Haraway transforme notre compr\u00e9hension de l&rsquo;esprit, de la corpor\u00e9it\u00e9 et du tissu vivant. Il s&rsquo;agira de comprendre comment son \u0153uvre nous invite \u00e0 habiter le trouble du pr\u00e9sent, non pas dans le renoncement m\u00e9lancolique ou la fuite technocratique, mais dans l&rsquo;invention joyeuse, vuln\u00e9rable et lucide de nouvelles mani\u00e8res de faire monde ensemble.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1944 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et influences religieuses<\/h3>\n<p>Donna Jeanne Haraway voit le jour le 6 septembre 1944 \u00e0 Denver, dans l&rsquo;\u00c9tat du Colorado, au sein d&rsquo;une Am\u00e9rique en pleine effervescence industrielle et militaire. Son p\u00e8re, Frank O. Haraway, est un journaliste sportif reconnu \u00e9crivant pour le <em>Denver Post<\/em>, tandis que sa m\u00e8re, Dorothy McGuire Haraway, incarne une pr\u00e9sence maternelle aimante dont la disparition pr\u00e9coce des suites d&rsquo;une crise cardiaque, alors que Donna n&rsquo;a que seize ans, laissera une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile sur la sensibilit\u00e9 de la future th\u00e9oricienne. Cette disparition confronte tr\u00e8s t\u00f4t la jeune fille \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 intrins\u00e8que des corps biologiques, \u00e0 la finitude et \u00e0 l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 de la perte somatique, th\u00e9matiques qui innerveront plus tard ses r\u00e9flexions sur le deuil \u00e9cologique et les attaches interg\u00e9n\u00e9rationnelles.<\/p>\n<p>L&rsquo;environnement \u00e9ducatif de son enfance est profond\u00e9ment marqu\u00e9 par le catholicisme irlandais transmis par sa m\u00e8re. Haraway re\u00e7oit une \u00e9ducation catholique rigoureuse au sein de l&rsquo;\u00e9cole des s\u0153urs de Sainte-Marie du Colorado. Loin de rejeter cette formation comme une simple ali\u00e9nation dogmatique, la philosophe y puisera une structure symbolique et po\u00e9tique p\u00e9renne. L&rsquo;imaginaire sacramentel catholique, fond\u00e9 sur la transsubstantiation, l&rsquo;incarnation de la divinit\u00e9 dans la chair mortelle et l&rsquo;efficace des m\u00e9taphores mat\u00e9rielles, nourrit chez elle une fascination pour la mat\u00e9rialit\u00e9 s\u00e9miotique. Chez Haraway, la chair n&rsquo;est jamais une mati\u00e8re inerte oppos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;esprit, mais le lieu m\u00eame o\u00f9 le sens s&rsquo;\u00e9prouve, se m\u00e9tamorphose et s&rsquo;articule, pr\u00e9figurant son refus futur de s\u00e9parer le discours de la r\u00e9alit\u00e9 biologique.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;ach\u00e8vement de ses \u00e9tudes secondaires, Donna Haraway int\u00e8gre le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.coloradocollege.edu\/\">Colorado College<\/a> gr\u00e2ce \u00e0 une bourse d&rsquo;\u00e9tudes compl\u00e8te de la Fondation Boettcher. Elle y accomplit un parcours universitaire tridimensionnel particuli\u00e8rement singulier, obtenant en 1966 un dipl\u00f4me de premier cycle combinant la zoologie, la philosophie et la th\u00e9ologie. Cette formation tripolaire refuse d\u00e9j\u00e0 les dichotomies conventionnelles entre la rigueur exp\u00e9rimentale des sciences naturelles et les interrogations existentielles de la philosophie morale. Au cours de cette p\u00e9riode charni\u00e8re, la d\u00e9couverte de l&#8217;embryologie descriptive et de la biologie \u00e9volutive lui permet d&rsquo;appr\u00e9hender le d\u00e9veloppement organique non comme une succession m\u00e9canique d&rsquo;\u00e9tapes pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9es, mais comme une chor\u00e9graphie dynamique de tissus s&rsquo;influen\u00e7ant mutuellement au sein de gradients de champs morphog\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p>B\u00e9n\u00e9ficiaire d&rsquo;une prestigieuse bourse Fulbright, Haraway traverse ensuite l&rsquo;Atlantique pour s&rsquo;\u00e9tablir en France durant une ann\u00e9e acad\u00e9mique (1966-1967). \u00c0 Paris, elle se confronte directement aux bouleversements conceptuels induits par l&rsquo;essor fulgurant de la biologie mol\u00e9culaire et de la g\u00e9n\u00e9tique structurale, tout en poursuivant des \u00e9tudes en embryologie exp\u00e9rimentale. Ce s\u00e9jour parisien s&rsquo;av\u00e8re doublement fondateur : il l&rsquo;expose aux pr\u00e9mices de la d\u00e9construction post-structuraliste et aux fermentations critiques europ\u00e9ennes, tout en lui permettant d&rsquo;observer la mani\u00e8re dont les m\u00e9taphores informationnelles issues de la cybern\u00e9tique \u00e9mergente colonisent la description des processus cellulaires et enzymatiques.<\/p>\n<h3>1.2 Doctorat \u00e0 Yale et articulation entre biologie et philosophie<\/h3>\n<p>De retour aux \u00c9tats-Unis, Donna Haraway s&rsquo;inscrit au d\u00e9partement de biologie de l&rsquo;universit\u00e9 Yale afin d&rsquo;y pr\u00e9parer son doctorat sous la direction conjointe de scientifiques renomm\u00e9s et d&rsquo;historiens de la pens\u00e9e. Sa th\u00e8se de doctorat, soutenue avec succ\u00e8s en 1972, explore de mani\u00e8re pionni\u00e8re l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&#8217;embryologie du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Ce travail donnera naissance \u00e0 son premier ouvrage majeur, publi\u00e9 en 1976 sous le titre <em>Crystals, Fabrics, and Fields: Metaphors of Shape in Embryology<\/em>. Haraway y d\u00e9montre avec brio que la science biologique ne se d\u00e9veloppe pas par une simple accumulation passive de faits empiriques purs, mais par l&rsquo;interm\u00e9diaire de m\u00e9taphores directrices et de mod\u00e8les paradigmatiques emprunt\u00e9s \u00e0 d&rsquo;autres sph\u00e8res culturelles et philosophiques.<\/p>\n<p>\u00c0 travers l&rsquo;\u00e9tude comparative des \u0153uvres de Ross Harrison, Joseph Needham et Paul Weiss, elle retrace comment l&#8217;embryologie a oscill\u00e9 entre le m\u00e9canisme r\u00e9ductionniste \u2014 qui con\u00e7oit l&rsquo;organisme vivant comme une simple horloge complexe d\u00e9montable en pi\u00e8ces isol\u00e9es \u2014 et le vitalisme obscurantiste qui postule l&rsquo;intervention d&rsquo;une force m\u00e9taphysique myst\u00e9rieuse. Haraway valorise la voie m\u00e9diane de l&rsquo;organicisme formel, soulignant l&rsquo;analogie du cristal ou du tissu tiss\u00e9 pour rendre compte de l&rsquo;auto-organisation biologique. Cette recherche doctorale est d\u00e9terminante : elle consacre l&rsquo;id\u00e9e que les sciences de la vie sont intrins\u00e8quement textuelles, tiss\u00e9es d&rsquo;images et de sch\u00e9mas narratifs qui structurent l&rsquo;orientation m\u00eame des investigations en laboratoire.<\/p>\n<p>Durant ces ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Yale, Haraway est \u00e9galement profond\u00e9ment influenc\u00e9e par la cybern\u00e9tique naissante de Norbert Wiener et par la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale des syst\u00e8mes de Ludwig von Bertalanffy. La notion de syst\u00e8me ouvert en r\u00e9troaction permanente avec son milieu devient pour elle un instrument conceptuel d\u00e9cisif, permettant de cong\u00e9dier l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un organisme isol\u00e9 et clos sur lui-m\u00eame. Simultan\u00e9ment, son engagement personnel au sein des mouvements contestataires contre la guerre du Vi\u00eat Nam et des collectifs f\u00e9ministes de la deuxi\u00e8me vague suscite une bifurcation acad\u00e9mique irr\u00e9versible. Constatant que la production du savoir biologique est ins\u00e9parable des structures de pouvoir militaro-industrielles et des dominations patriarcales de l&rsquo;\u00e9poque, Haraway d\u00e9cide d&rsquo;abandonner la paillasse de laboratoire pour se consacrer pleinement \u00e0 l&rsquo;histoire des sciences et aux \u00e9tudes f\u00e9ministes, obtenant ses premiers postes d&rsquo;enseignante \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 Johns Hopkins \u00e0 Baltimore avant de marquer l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e contemporaine en Californie.<\/p>\n<h3>1.3 Le parcours acad\u00e9mique \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Santa Cruz<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1980 marque un tournant institutionnel et intellectuel d\u00e9cisif dans la vie de Donna Haraway, avec son recrutement au sein du c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9partement d&rsquo;Histoire de la Conscience (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/histcon.ucsc.edu\/\">History of Consciousness<\/a>) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Santa Cruz (UCSC). Ce d\u00e9partement exp\u00e9rimental et interdisciplinaire, unique dans le paysage universitaire am\u00e9ricain, constitue le terreau id\u00e9al pour le d\u00e9ploiement d&rsquo;une pens\u00e9e affranchie des fronti\u00e8res acad\u00e9miques conventionnelles. Haraway y rejoint des figures intellectuelles majeures \u00e0 l&rsquo;instar d&rsquo;Angela Davis, Hayden White, James Clifford ou encore Norman O. Brown, cr\u00e9ant un espace de fertilisation crois\u00e9e o\u00f9 s&rsquo;\u00e9laborent les th\u00e9ories critiques les plus novatrices de la fin du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>\u00c0 Santa Cruz, Haraway forge un enseignement d&rsquo;avant-garde associant l&rsquo;histoire critique des sciences, la philosophie politique, les \u00e9tudes de genre, la litt\u00e9rature sp\u00e9culative et la s\u00e9miotique visuelle. Ses s\u00e9minaires deviennent rapidement l\u00e9gendaires pour leur capacit\u00e9 \u00e0 rassembler des doctorants venus d&rsquo;horizons h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, incit\u00e9s \u00e0 interroger les complicit\u00e9s entre savoir scientifique, domination coloniale et asym\u00e9tries de genre, tout en pr\u00e9servant une profonde rigueur analytique envers les d\u00e9tails techniques de la biologie contemporaine. Elle refuse l&rsquo;antiscientisme sommaire d&rsquo;une certaine pens\u00e9e critique pour pr\u00f4ner une immersion amoureuse mais impitoyablement vigilante au sein des discours et des pratiques technoscientifiques.<\/p>\n<p>Cette effervescence professorale \u00e0 UCSC offre \u00e0 Haraway la libert\u00e9 n\u00e9cessaire pour concevoir ses \u00e9crits les plus iconoclastes. C&rsquo;est au cours de cette p\u00e9riode qu&rsquo;elle r\u00e9dige son c\u00e9l\u00e8bre <em>Manifeste cyborg<\/em>, commande \u00e9ditoriale de la <em>Socialist Review<\/em> qui la propulse imm\u00e9diatement sur la sc\u00e8ne philosophique internationale. Jusqu&rsquo;\u00e0 son accession au rang de professeure \u00e9m\u00e9rite, Donna Haraway maintiendra \u00e0 Santa Cruz une communaut\u00e9 d&rsquo;apprentissage intellectuel et affectif, fa\u00e7onnant des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs et faisant de cette enclave c\u00f4ti\u00e8re de Californie l&rsquo;un des phares mondiaux des th\u00e9ories f\u00e9ministes de la science, des approches post-humanistes et des humanit\u00e9s environnementales.<\/p>\n<h2>2. Le Manifeste cyborg : Rupture des dualismes et red\u00e9finition du soi psychique<\/h2>\n<h3>2.1 La d\u00e9construction des fronti\u00e8res occidentales fondamentales<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 initialement en 1985 sous le titre <em>A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century<\/em>, ce texte magistral constitue une onde de choc th\u00e9orique majeure dans le f\u00e9minisme et la philosophie critique. Haraway part d&rsquo;un constat d&rsquo;effondrement : \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle, les trois fronti\u00e8res ontologiques cardinales qui assuraient la stabilit\u00e9 de la m\u00e9taphysique occidentale sont en train de se dissoudre sous l&rsquo;effet conjugu\u00e9 des biotechnologies, de la micro-\u00e9lectronique et de la cybern\u00e9tique militaire et civile. La premi\u00e8re fronti\u00e8re rompue est celle qui s\u00e9pare l&rsquo;humain de l&rsquo;animal non humain, bris\u00e9e par la biologie mol\u00e9culaire et l&rsquo;\u00e9thologie qui r\u00e9v\u00e8lent la continuit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et cognitive entre les esp\u00e8ces. La seconde fronti\u00e8re effondr\u00e9e est celle qui s\u00e9pare les organismes vivants des machines artificielles, dissoute par l&rsquo;int\u00e9gration de puces \u00e9lectroniques, d&rsquo;organes bio-ing\u00e9nier\u00e9s et de dispositifs de r\u00e9gulation hom\u00e9ostatique au sein des corps vivants. La troisi\u00e8me fronti\u00e8re abolie est celle qui s\u00e9pare le physique du non-physique, \u00e9vanouie face \u00e0 l&rsquo;immat\u00e9rialit\u00e9 paradoxale des microprocesseurs, des signaux quantiques et des flux de donn\u00e9es invisibles qui sillonnent l&rsquo;espace contemporain.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette triple crise taxinomique, Haraway n&rsquo;appelle pas \u00e0 un retour nostalgique vers une nature virginale ou un humanisme d&rsquo;essence pr\u00e9moderne. Elle propose au contraire de s&#8217;emparer de la figure mythique du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Cyborg\">cyborg<\/a> \u2014 cet hybride de machine et d&rsquo;organisme, cr\u00e9ature issue des laboratoires de la guerre froide et du capitalisme avanc\u00e9 \u2014 pour en faire un outil de subversion politique et po\u00e9tique radical. L\u00e0 o\u00f9 de nombreux courants f\u00e9ministes essentialistes ou \u00e9cologistes radicaux diabolisaient la technique comme l&rsquo;instrument par excellence de la pr\u00e9dation patriarcale, Haraway invite \u00e0 habiter cette hybridation pour contrer les injonctions \u00e0 la puret\u00e9 biologique ou \u00e0 l&rsquo;essence \u00e9ternelle du f\u00e9minin maternel.<\/p>\n<p>Le cyborg harawayien op\u00e8re un dynamitage en r\u00e8gle des visions unifi\u00e9es, closes et totalisantes de l&rsquo;identit\u00e9 individuelle. En proclamant pr\u00e9f\u00e9rer \u00ab \u00eatre cyborg plut\u00f4t que d\u00e9esse \u00bb, Haraway refuse l&rsquo;appel aux mythes d&rsquo;un matriarcat primitif ou d&rsquo;une communion naturelle originaire. L&rsquo;identit\u00e9 ne saurait plus \u00eatre con\u00e7ue comme une substance stable donn\u00e9e a priori par la naissance ou la biologie, mais comme un agencement proth\u00e9tique, un montage pr\u00e9caire, une coalition contingente toujours pr\u00eate \u00e0 n\u00e9gocier ses affiliations sans jamais r\u00e9clamer une transparence totale \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>2.2 Implications psychologiques de l&rsquo;identit\u00e9 cyborgienne<\/h3>\n<p>Sur le plan de l&rsquo;architecture psychique, le mod\u00e8le cyborgien induit une m\u00e9tamorphose vertigineuse du sujet cart\u00e9sien transcendantal. Le \u00ab Cogito \u00bb solipsiste de la m\u00e9taphysique classique, pr\u00e9tendant s&rsquo;extraire du monde mat\u00e9riel par l&rsquo;exercice d&rsquo;un doute purement int\u00e9rieur, est destitu\u00e9 au profit d&rsquo;un sujet d\u00e9centr\u00e9, distribu\u00e9, poreux et intrins\u00e8quement appareill\u00e9. La psych\u00e9 ne r\u00e9side plus dans une forteresse mentale \u00e9tanche surplombant un corps-machine r\u00e9ifi\u00e9 ; elle se d\u00e9ploie \u00e0 travers des r\u00e9seaux de m\u00e9diation technique, d&rsquo;interfaces computationnelles et de proth\u00e8ses s\u00e9miotiques et mat\u00e9rielles. L&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychologique n&rsquo;est plus un r\u00e9ceptacle clos d&rsquo;affects priv\u00e9s, mais un n\u0153ud d&rsquo;interconnexions perp\u00e9tuellement travers\u00e9 par des flux d&rsquo;informations ext\u00e9rieurs.<\/p>\n<p>Cette reconfiguration modifie en profondeur l&rsquo;\u00e9laboration du sch\u00e9ma corporel et de l&rsquo;image de soi, tels que conceptualis\u00e9s par la psychanalyse et la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception. L&rsquo;incorporation de technologies bio-m\u00e9dicales \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de stimulateurs cardiaques, de contraceptifs hormonaux reprogrammant les cycles endocriniens, de lentilles de contact, d&rsquo;implants cochl\u00e9aires ou de t\u00e9l\u00e9phones intelligents fonctionnant comme des extensions mn\u00e9siques imm\u00e9diates \u2014 ne constitue pas une d\u00e9naturation de l&rsquo;humain, mais la r\u00e9v\u00e9lation de sa condition proth\u00e9tique originaire. Le corps propre se d\u00e9couvre comme un ensemble modulable, un syst\u00e8me ouvert \u00e0 l&rsquo;assemblage technique permanent, modifiant les fronti\u00e8res m\u00eames de la proprioception et du sentiment d&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 somatique.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychodynamique, cette hybridation technobiologique engendre une angoisse existentielle majeure : celle de la dissolution corporelle, de la fragmentation psychique et de la d\u00e9possession de soi au sein d&rsquo;une m\u00e9gamachine cybern\u00e9tique totalitaire. N\u00e9anmoins, l&rsquo;apport clinique et philosophique de Haraway consiste \u00e0 ne pas c\u00e9der \u00e0 cette parano\u00efa de l&rsquo;effraction externe. Elle sugg\u00e8re que cette angoisse de morcellement peut \u00eatre sublim\u00e9e en une puissance affirmative d&rsquo;hybridation psychique. En acceptant de ne plus \u00eatre une totalit\u00e9 organique imperm\u00e9able, le sujet cyborg apprend \u00e0 tol\u00e9rer la contradiction, \u00e0 n\u00e9gocier avec des parties non humaines de lui-m\u00eame, transformant la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la chair appareill\u00e9e en un vecteur d&rsquo;\u00e9mancipation contre les normes corporelles disciplinaires.<\/p>\n<h3>2.3 Le cyborg comme refus de l&rsquo;\u00c9den et du traumatisme originaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des perc\u00e9es les plus d\u00e9stabilisantes du <em>Manifeste cyborg<\/em> concerne sa rupture avec le r\u00e9cit eschatologique jud\u00e9o-chr\u00e9tien et son doublet psychanalytique s\u00e9cularis\u00e9. Dans la pens\u00e9e freudienne et lacanienne classique, la constitution du sujet psychique repose sur la m\u00e9moire inconsciente d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;unit\u00e9 symbiotique primitive avec la m\u00e8re \u2014 un paradis intra-ut\u00e9rin ou pr\u00e9-\u0153dipien fantasm\u00e9 \u2014, irr\u00e9m\u00e9diablement bris\u00e9 par le traumatisme de la s\u00e9paration, de la castration symbolique et de l&rsquo;acc\u00e8s au langage m\u00e9diatis\u00e9 par le Nom-du-P\u00e8re. Toute la dynamique du d\u00e9sir humain est alors pens\u00e9e comme la tentative infinie et m\u00e9lancolique de combler ce manque constitutif, de restaurer une pl\u00e9nitude irr\u00e9m\u00e9diablement perdue.<\/p>\n<p>Le cyborg harawayien, en tant que figure mythique, r\u00e9cuse frontalement cette architecture du manque et de la culpabilit\u00e9 originaire. Comme l&rsquo;affirme Haraway dans une formule rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre : \u00ab Le cyborg n&rsquo;a pas d&rsquo;histoire d&rsquo;origine au sens occidental ; c&rsquo;est un blasph\u00e8me supr\u00eame car le cyborg ne r\u00eave pas d&rsquo;une communaut\u00e9 sur le mod\u00e8le de la famille organique, m\u00eame sans la tyrannie du p\u00e8re \u0153dipien. Le cyborg ne reconna\u00eetrait pas le jardin d&rsquo;\u00c9den ; il n&rsquo;est pas fait de boue et ne peut r\u00eaver de retourner en poussi\u00e8re. \u00bb En se d\u00e9barrassant de l&rsquo;id\u00e9alisme de l&rsquo;Un primitif bris\u00e9 et de l&rsquo;espoir mill\u00e9nariste d&rsquo;une r\u00e9conciliation finale dans l&rsquo;apocalypse r\u00e9demptrice, Haraway lib\u00e8re la subjectivit\u00e9 du carcan de la nostalgie r\u00e9gressive.<\/p>\n<p>Cette \u00e9viction de l&rsquo;\u00c9den engendre une psychologie politique ax\u00e9e sur l&rsquo;ironie, le blasph\u00e8me m\u00e9thodologique et l&rsquo;affinit\u00e9 strat\u00e9gique. Pour les mouvements f\u00e9ministes, queers et anticapitalistes, il ne s&rsquo;agit plus de chercher une identit\u00e9 commune fond\u00e9e sur la victimisation partag\u00e9e, la biologie maternelle ou une essence opprim\u00e9e originelle. L&rsquo;ironie permet de tenir ensemble des perspectives contradictoires sans c\u00e9der au vertige du nihilisme. L&rsquo;affinit\u00e9, quant \u00e0 elle, remplace la consanguinit\u00e9 identitaire : elle constitue une pratique d&rsquo;attachement choisie, consciente de ses failles, un pacte de coalition tiss\u00e9 entre \u00eatres h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes d\u00e9cidant de r\u00e9sister ensemble sans exiger de leurs alli\u00e9s une puret\u00e9 dogmatique illusoire.<\/p>\n<h2>3. Les savoirs situ\u00e9s : \u00c9pist\u00e9mologie f\u00e9ministe et psychologie de la perception<\/h2>\n<h3>3.1 La critique du regard omniscient et du \u00ab tour de passe-passe divin \u00bb<\/h3>\n<p>Trois ans apr\u00e8s le retentissement du manifeste, Haraway publie en 1988 dans la revue <em>Feminist Studies<\/em> un autre essai fondateur : <em>Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective<\/em>. Dans cet article \u00e9pist\u00e9mologique capital, elle s&rsquo;attaque \u00e0 ce qu&rsquo;elle d\u00e9signe sous le vocable caustique de \u00ab tour de passe-passe divin \u00bb (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/God_trick\">god trick<\/a>). Cette expression d\u00e9nonce l&rsquo;illusion fondatrice de la science positiviste moderne, qui postule la possibilit\u00e9 d&rsquo;un regard neutre, objectif, universel et d\u00e9sincarn\u00e9, capable de scruter la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle depuis une position de nulle part pour pr\u00e9tendre voir l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 du r\u00e9el.<\/p>\n<p>Haraway d\u00e9montre que ce regard scientifique pr\u00e9tendu h\u00e9g\u00e9monique n&rsquo;a rien d&rsquo;universel : il s&rsquo;agit d&rsquo;une vue d&rsquo;en haut, historiquement configur\u00e9e par un sujet occidental, blanc, masculin, bourgeois et colonial, qui efface syst\u00e9matiquement les conditions mat\u00e9rielles, technologiques et politiques de son propre point de vue. Ce d\u00e9tachement contemplatif illusoire s&rsquo;apparente \u00e0 une technologie optique militariste \u2014 \u00e0 l&rsquo;instar des satellites de reconnaissance ou des syst\u00e8mes de ciblage balistique \u2014 cherchant \u00e0 dominer la mati\u00e8re tout en dissimulant le lieu pr\u00e9cis d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;exerce le pouvoir de nommer et de classifier. Pour Haraway, pr\u00e9tendre parler au nom d&rsquo;une objectivit\u00e9 absolue sans attache corporelle constitue une imposture \u00e9pist\u00e9mologique et un d\u00e9ni psychique de vuln\u00e9rabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, le g\u00e9nie singulier de Haraway r\u00e9side dans son refus sym\u00e9trique du relativisme postmoderne radical. Face aux pr\u00e9tentions universalistes autoritaires de la technoscience masculine, de nombreux penseurs de la d\u00e9construction ont bascul\u00e9 vers un relativisme int\u00e9gral, affirmant que toutes les connaissances ne sont que des fictions narratives \u00e9quivalentes, de simples jeux de langage sans prise sur le r\u00e9el. Haraway rejette fermement cette d\u00e9rive nihiliste, qualifiant ce relativisme d&rsquo;\u00ab autre versant du tour de passe-passe divin \u00bb. Le relativiste, en d\u00e9clarant que tout se vaut depuis nulle part, pratique lui aussi une vision d\u00e9sincarn\u00e9e qui s&rsquo;exon\u00e8re de toute responsabilit\u00e9 \u00e9thique envers les effets r\u00e9els de ses affirmations mat\u00e9rielles.<\/p>\n<h3>3.2 Objectivit\u00e9 f\u00e9ministe et incarnation sensorielle<\/h3>\n<p>Pour d\u00e9passer l&rsquo;impasse mortif\u00e8re opposant le rationalisme triomphant et le scepticisme d\u00e9sabus\u00e9, Haraway forge le concept r\u00e9volutionnaire d&rsquo;\u00ab objectivit\u00e9 f\u00e9ministe \u00bb, rigoureusement indissociable de la notion de \u00ab savoirs situ\u00e9s \u00bb (<em>situated knowledges<\/em>). L&rsquo;objectivit\u00e9 v\u00e9ritable ne consiste pas \u00e0 tenter vainement de s&rsquo;extraire de sa propre condition somatique, mais \u00e0 expliciter avec la plus grande pr\u00e9cision m\u00e9thodologique la position spatiale, historique, s\u00e9miotique et corporelle d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on per\u00e7oit le monde. L&rsquo;\u0153il n&rsquo;est pas une lentille passive recevant un rayon lumineux abstrait ; c&rsquo;est un organe sensoriel incarn\u00e9, dot\u00e9 d&rsquo;une physiologie sp\u00e9cifique, outill\u00e9 par des lentilles, des pigments, des microscopes ou des \u00e9crans num\u00e9riques qui conditionnent la perception.<\/p>\n<p>Cette approche r\u00e9habilite pleinement le r\u00f4le des affects, des trajectoires biographiques, des traumatismes et des passions dans la production des connaissances scientifiques. Loin de repr\u00e9senter des parasites ou des biais cognitifs n\u00e9fastes qu&rsquo;il conviendrait de purger pour atteindre la v\u00e9rit\u00e9 pure, les \u00e9motions et l&rsquo;ancrage somatique constituent les matrices m\u00eames \u00e0 partir desquelles la curiosit\u00e9 intellectuelle s&rsquo;\u00e9veille et le sens se construit. L&rsquo;objectivit\u00e9 f\u00e9ministe c\u00e9l\u00e8bre la vision partielle et fragmentaire comme la seule posture \u00e9pist\u00e9mologique digne de confiance, car elle ne cache pas sa propre finitude sous le masque d&rsquo;une transcendance fallacieuse.<\/p>\n<p>Il en d\u00e9coule une \u00e9thique rigoureuse de la responsabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique (<em>epistemic responsibility<\/em>). D\u00e8s lors que tout regard scientifique est une pratique perceptive situ\u00e9e et \u00e9quip\u00e9e, le chercheur ne peut plus s&rsquo;abriter derri\u00e8re la neutralit\u00e9 axiologique pour se d\u00e9douaner des cons\u00e9quences sociales et mat\u00e9rielles de son travail. \u00catre responsable d&rsquo;un savoir, c&rsquo;est \u00eatre capable de r\u00e9pondre du lieu d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on parle, de rendre compte des appareillages mat\u00e9riels et conceptuels mobilis\u00e9s pour produire une observation, et de reconna\u00eetre explicitement qui b\u00e9n\u00e9ficie ou p\u00e2tit de la diffusion de cette connaissance.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9sonances psychologiques : Du clivage cognitif \u00e0 la lucidit\u00e9 r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction des savoirs situ\u00e9s produit une onde de choc profonde dans le champ de la psychologie cognitive et de la th\u00e9orie de la subjectivit\u00e9. Elle permet en premier lieu de d\u00e9samorcer le \u00ab complexe d&rsquo;autorit\u00e9 scientifique \u00bb qui habite la psych\u00e9 moderne. Dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es, les individus sont fr\u00e9quemment soumis \u00e0 une scission cognitive d\u00e9vastatrice : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la validation de leurs ressentis intimes, corporels et intuitifs est d\u00e9ni\u00e9e comme irrationnelle ou non mesurable ; de l&rsquo;autre, des discours d&rsquo;experts impersonnels et technocratiques leur dictent les normes du comportement sain, de la sexualit\u00e9 optimale ou de la productivit\u00e9 psychique. La pens\u00e9e de Haraway autorise le sujet \u00e0 r\u00e9concilier son exp\u00e9rience v\u00e9cue avec la rationalit\u00e9 critique, en reconnaissant que son savoir incarn\u00e9 poss\u00e8de une validit\u00e9 testimoniale fondamentale.<\/p>\n<p>Sur le plan m\u00e9tacognitif, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie harawayienne exige une acceptation sereine de la partialit\u00e9 comme condition fondamentale de tout apprentissage psychologique. Renoncer au fantasme de l&rsquo;omniscience et de la ma\u00eetrise totale n&rsquo;est pas une capitulation d\u00e9pressive face \u00e0 l&rsquo;ignorance, mais une lib\u00e9ration psychique. L&rsquo;esprit humain cesse de s&rsquo;\u00e9puiser \u00e0 maintenir la fa\u00e7ade d&rsquo;une certitude absolue pour embrasser une lucidit\u00e9 r\u00e9flexive humble et courageuse. L&rsquo;erreur, la correction de cap et la surprise sensorielle redeviennent des occasions d&rsquo;\u00e9merveillement et de transformation de soi au lieu d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cues comme des blessures narcissiques insupportables.<\/p>\n<p>Cette perspective tisse des passerelles conceptuelles fascinantes avec la psychologie constructiviste (dans le sillage de Lev Vygotski et de Gregory Bateson) et les th\u00e9ories contemporaines de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9. Si la vision est toujours situ\u00e9e et partielle, la construction d&rsquo;une compr\u00e9hension \u00e9largie de la r\u00e9alit\u00e9 ne peut advenir que par la mise en dialogue, la n\u00e9gociation et l&rsquo;ajustement r\u00e9ciproque de points de vue divergents. La sant\u00e9 psychique et la justesse \u00e9pist\u00e9mique ne se mesurent plus \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;une ad\u00e9quation soliste entre un cerveau isol\u00e9 et un objet passif, mais \u00e0 la capacit\u00e9 d&rsquo;entrer en conversation avec d&rsquo;autres subjectivit\u00e9s incarn\u00e9es au sein d&rsquo;une \u00e9cologie relationnelle vivante.<\/p>\n<h2>4. Primatologie et d\u00e9construction des biais anthropologiques de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>4.1 \u00ab Primate Visions \u00bb : Analyse critique de la science des primates<\/h3>\n<p>En 1989, Donna Haraway publie un imposant chef-d&rsquo;\u0153uvre de sociologie et d&rsquo;histoire des sciences : <em>Primate Visions: Gender, Race, and Nature in the World of Modern Science<\/em>. Cet ouvrage colossal proc\u00e8de \u00e0 une dissection minutieuse de la primatologie occidentale tout au long du XXe si\u00e8cle, examinant les pratiques de terrain, les publications scientifiques, les dioramas des mus\u00e9es d&rsquo;histoire naturelle (notamment ceux de l&rsquo;American Museum of Natural History \u00e0 New York) et les r\u00e9cits m\u00e9diatiques populaires de la National Geographic Society. Haraway y soutient une th\u00e8se centrale retentissante : la science des singes ne constitue pas une simple description biologique neutre de nos plus proches cousins \u00e9volutifs, mais fonctionne comme un vaste roman d&rsquo;apprentissage de l&rsquo;humanit\u00e9 blanche et patriarcale, un th\u00e9\u00e2tre all\u00e9gorique o\u00f9 l&rsquo;Occident projette et naturalise ses propres angoisses existentielles et ses structures de domination.<\/p>\n<p>Elle met au jour la mani\u00e8re dont les premiers grands primatologues du d\u00e9but du si\u00e8cle, tels que Robert Yerkes, ont con\u00e7u leurs \u00e9tudes exp\u00e9rimentales sur les chimpanz\u00e9s et les gorilles en y appliquant les paradigmes de la rationalit\u00e9 industrielle fordienne, de la s\u00e9lection eug\u00e9niste et de la hi\u00e9rarchie manag\u00e9riale. Le comportement simien \u00e9tait scrut\u00e9 pour y d\u00e9celer la justification pr\u00e9tendument naturelle de la division sexuelle du travail, de la supr\u00e9matie de l&rsquo;autorit\u00e9 masculine et de l&rsquo;assujettissement des classes laborieuses ou des populations colonis\u00e9es, ces derni\u00e8res \u00e9tant implicitement ou explicitement rapproch\u00e9es des grands singes dans la taxinomie imp\u00e9riale de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Cependant, <em>Primate Visions<\/em> ne se contente pas d&rsquo;un r\u00e9quisitoire n\u00e9gatif ; l&rsquo;ouvrage documente la v\u00e9ritable r\u00e9volution \u00e9pist\u00e9mologique et m\u00e9thodologique op\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir des ann\u00e9es 1960 et 1970 par l&rsquo;irruption des femmes scientifiques sur le terrain de la primatologie. Des chercheuses pionni\u00e8res telles que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jane_Goodall\">Jane Goodall<\/a>, Dian Fossey, Birut\u0117 Galdikas, Shirley Strum, Thelma Rowell ou Sarah Blaffer Hrdy ont profond\u00e9ment subverti les protocoles d&rsquo;observation traditionnels. En passant des milliers d&rsquo;heures aupr\u00e8s des babouins, chimpanz\u00e9s ou langurs, ces scientifiques ont refus\u00e9 de focaliser leur attention exclusivement sur les m\u00e2les dominants pour regarder enfin ce que faisaient les femelles, les juv\u00e9niles et les individus \u00e2g\u00e9s, transformant radicalement le paysage th\u00e9orique de la discipline.<\/p>\n<h3>4.2 Psychologie \u00e9volutionniste et r\u00e9cits de domination naturelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports critiques majeurs de cette travers\u00e9e de la primatologie concerne le d\u00e9montage syst\u00e9matique de la th\u00e8se du \u00ab m\u00e2le chasseur \u00bb (<em>Man the Hunter<\/em>), popularis\u00e9e au milieu du XXe si\u00e8cle par des anthropologues comme Raymond Dart ou Sherwood Washburn, et reprise avidement par la psychologie \u00e9volutionniste naissante. Selon cette narration dominante, l&rsquo;\u00e9mergence de la conscience humaine, du langage articul\u00e9, de la fabrication d&rsquo;outils et de la coop\u00e9ration sociale r\u00e9sulterait principalement de la violence comp\u00e9titive et pr\u00e9datrice des m\u00e2les ancestraux chassant le gros gibier dans la savane, rel\u00e9guant les femelles \u00e0 un r\u00f4le d&rsquo;incubatrices passives confin\u00e9es \u00e0 la d\u00e9pendance alimentaire.<\/p>\n<p>Haraway expose comment cette mythologie scientifique refl\u00e8te l&rsquo;angoisse parano\u00efaque de la guerre froide et la l\u00e9gitimation d&rsquo;une agressivit\u00e9 constitutive de la psych\u00e9 masculine. En s&rsquo;appuyant sur les travaux f\u00e9ministes de la primatologie et de l&rsquo;anthropologie biologique, elle r\u00e9habilite l&rsquo;hypoth\u00e8se alternative de la \u00ab femme cueilleuse \u00bb (<em>Woman the Gatherer<\/em>), insistant sur le fait que la majorit\u00e9 des apports caloriques et de la stabilit\u00e9 nutritionnelle des groupes de primates et d&rsquo;hominid\u00e9s primitifs reposait sur la cueillette v\u00e9g\u00e9tale et la capture de petits animaux assur\u00e9es par les femelles et leurs prog\u00e9nitures. L&rsquo;intelligence adaptative, la m\u00e9moire topographique et les premi\u00e8res technologies (telles que les r\u00e9cipients en \u00e9corce ou les frondes de portage des nourrissons) se r\u00e9v\u00e8lent ainsi \u00eatre des cr\u00e9ations maternelles et coop\u00e9ratives plut\u00f4t que des sous-produits de l&rsquo;agression meurtri\u00e8re.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Haraway montre comment l&rsquo;observation scrupuleuse des primates non humains d\u00e9mant\u00e8le l&rsquo;universalit\u00e9 des st\u00e9r\u00e9otypes sexuels victoriens. Les \u00e9tudes de Sarah Blaffer Hrdy sur la sexualit\u00e9 active des femelles langurs, cherchant d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des accouplements multiples pour brouiller la paternit\u00e9 et \u00e9viter l&rsquo;infanticide par les nouveaux m\u00e2les dominants, ou encore les travaux sur les structures matriarcales et la fluidit\u00e9 homosexuelle des bonobos mettent fin au mythe de la femelle naturellement passive, chaste et monogame attendant docilement la protection du m\u00e2le fort. La psychologie \u00e9volutionniste se trouve somm\u00e9e de renoncer \u00e0 ses simplifications id\u00e9ologiques pour embrasser la plasticit\u00e9 comportementale et l&rsquo;infinie variabilit\u00e9 strat\u00e9gique des relations de genre dans le r\u00e8gne vivant.<\/p>\n<h3>4.3 Nature, culture et fronti\u00e8res de l&rsquo;animalit\u00e9 humaine<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse men\u00e9e dans <em>Primate Visions<\/em> \u00e9claire d&rsquo;un jour singulier l&rsquo;illusion psychologique d&rsquo;une rupture ontologique radicale entre l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et le reste du monde animal. Depuis la r\u00e9volution cart\u00e9sienne fondant l&rsquo;identit\u00e9 humaine sur l&rsquo;exclusivit\u00e9 d&rsquo;une \u00e2me raisonnable immat\u00e9rielle et r\u00e9duisant les b\u00eates au rang d&rsquo;automates r\u00e9flexes (l&rsquo;animal-machine), la culture occidentale vit sous la hantise constante de sa propre d\u00e9ch\u00e9ance biologique. L&rsquo;animal repr\u00e9sente l&rsquo;ombre refoul\u00e9e de l&rsquo;humain, le miroir obscur dans lequel la rationalit\u00e9 civilis\u00e9e craint en permanence de voir resurgir la sauvagerie, la pulsion brute et la finitude corporelle abjecte.<\/p>\n<p>Ce miroir simien provoque une angoisse anthropologique sp\u00e9cifique : le singe ressemble trop \u00e0 l&rsquo;homme pour \u00eatre rel\u00e9gu\u00e9 sans scrupule au rang de simple objet, mais il \u00e9chappe encore aux codes stricts de l&rsquo;humanit\u00e9 bourgeoise. Les dispositifs mus\u00e9ographiques et les exp\u00e9ditions coloniales de capture ont pr\u00e9cis\u00e9ment servi \u00e0 conjurer cette angoisse en pla\u00e7ant les grands singes sous le contr\u00f4le d&rsquo;une taxinomie imp\u00e9riale et rassurante. En montrant que les primates sont dot\u00e9s de cultures locales transmises par apprentissage, de capacit\u00e9s s\u00e9miotiques complexes, d&rsquo;\u00e9tats de deuil prolong\u00e9s et d&rsquo;une conscience intersubjective de leurs pairs, Haraway contribue \u00e0 fissurer l&rsquo;orgueil de l&rsquo;exceptionnalisme humain.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9construction ouvre la voie \u00e0 une reconstruction profonde de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 animale au-del\u00e0 du m\u00e9canisme b\u00e9havioriste traditionnel. L&rsquo;animal n&rsquo;est plus une ardoise biologique passive soumise aux imp\u00e9ratifs aveugles de ses g\u00e8nes, mais un agent historique et psychologique participant activement \u00e0 la co-production de son \u00e9cosyst\u00e8me social. Pour Haraway, regarder un grand singe dans les yeux ne doit pas \u00eatre l&rsquo;occasion de fantasmer une innocence sauvage perdue, mais une invitation \u00e0 reconna\u00eetre un semblable radicalement autre, avec lequel nous partageons une vuln\u00e9rabilit\u00e9 mat\u00e9rielle et une histoire \u00e9volutive commune.<\/p>\n<h2>5. Les esp\u00e8ces compagnes et la psychologie relationnelle inter-esp\u00e8ces<\/h2>\n<h3>5.1 Du cyborg au chien : Une bifurcation vers le biologique intime<\/h3>\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 2000, Donna Haraway op\u00e8re un d\u00e9placement th\u00e9orique remarquable qui surprend une partie de son lectorat : elle d\u00e9laisse temporairement la quincaillerie technologique et les m\u00e9taphores cybern\u00e9tiques du cyborg pour se consacrer corps et \u00e2me \u00e0 la sph\u00e8re des relations inter-esp\u00e8ces concr\u00e8tes, publiant en 2003 <em>The Companion Species Manifesto: Dogs, People, and Significant Otherness<\/em>. Loin de repr\u00e9senter une r\u00e9tractation conservatrice ou un abandon de ses engagements critiques ant\u00e9rieurs, cette bifurcation vers l&rsquo;intimit\u00e9 biologique constitue l&rsquo;approfondissement logique de sa lutte contre l&rsquo;abstraction universaliste. Haraway s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la chair vivante, aux poils, \u00e0 la salive et aux odeurs de la cohabitation domestique quotidienne.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de cette recherche n&rsquo;est pas une sp\u00e9culation th\u00e9orique en chambre, mais une pratique corporelle et affective intense : la pratique assidue de l&rsquo;agilit\u00e9 canine (<em>agility<\/em>) aux c\u00f4t\u00e9s de sa chienne de berger australien nomm\u00e9e Cayenne Pepper. Sur les terrains de dressage et de comp\u00e9tition sportive, Haraway exp\u00e9rimente une s\u00e9miotique cin\u00e9tique et corporelle o\u00f9 la communication verbale humaine devient secondaire face aux ajustements microm\u00e9triques du regard, de la posture des \u00e9paules, de la tension musculaire et de la vitesse de course. Cayenne Pepper n&rsquo;est ni un enfant de substitution d\u00e9guis\u00e9 en animal, ni une simple machine \u00e0 ob\u00e9ir, mais une partenaire de travail sportive exigeante, dou\u00e9e d&rsquo;une volont\u00e9 propre et d&rsquo;une intelligence kinesth\u00e9sique remarquable.<\/p>\n<p>Dans son manifeste, Haraway forge le concept d&rsquo;\u00ab esp\u00e8ces compagnes \u00bb (<em>companion species<\/em>), qu&rsquo;elle prend soin de distinguer de la notion r\u00e9ductrice d&rsquo;animal de compagnie (<em>pet<\/em>). Le compagnonnage inter-esp\u00e8ces renvoie \u00e0 une histoire mat\u00e9rielle longue, faite de domestication mutuelle, de violences historiques, d&rsquo;hybridations g\u00e9n\u00e9tiques et de cohabitations concr\u00e8tes. Surtout, Haraway combat sans rel\u00e2che l&rsquo;anthropomorphisme na\u00eff qui projette des sentiments humains infantilisants sur l&rsquo;animal. Aimer v\u00e9ritablement un chien, ce n&rsquo;est pas le traiter comme un \u00eatre humain \u00e0 quatre pattes qui conforterait notre propre ego narcissique, mais apprendre \u00e0 respecter son alt\u00e9rit\u00e9 radicale et significative (<em>significant otherness<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire une mani\u00e8re sp\u00e9cifiquement canine d&rsquo;\u00e9prouver et de structurer le monde sensoriel.<\/p>\n<h3>5.2 Co-\u00e9volution, symbiog\u00e9n\u00e8se et co-constitution psychologique<\/h3>\n<p>Pour \u00e9tayer cette th\u00e9orisation du compagnonnage inter-esp\u00e8ces, Haraway puise massivement dans les travaux r\u00e9volutionnaires de la biologiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lynn_Margulis\">Lynn Margulis<\/a> sur la symbiog\u00e9n\u00e8se et l&rsquo;endosymbiose cellulaire. Margulis a d\u00e9montr\u00e9 que les cellules eucaryotes complexes ne sont pas le fruit d&rsquo;une comp\u00e9tition impitoyable entre organismes isol\u00e9s, mais r\u00e9sultent de l&rsquo;absorption et de la coop\u00e9ration symbiotique p\u00e9renne d&rsquo;anciennes bact\u00e9ries autonomes devenues des mitochondries ou des chloroplastes. En adoptant ce paradigme symbiotique, Haraway proclame un aphorisme ontologique d\u00e9terminant : \u00ab Nous n&rsquo;avons jamais \u00e9t\u00e9 un \u00bb. L&rsquo;organisme individuel clos est une illusion moderne ; tout corps vivant est un consortium \u00e9cologique compos\u00e9 de milliards de bact\u00e9ries, de virus, de champignons et de cellules coop\u00e9rantes sans lesquelles la survie est impossible.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9v\u00e9lation biologique s&rsquo;\u00e9tend de mani\u00e8re spectaculaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution conjointe de l&rsquo;humain et du chien. S&rsquo;appuyant sur les recherches en pal\u00e9ontologie et en g\u00e9n\u00e9tique des populations, Haraway rappelle que les loups ne se sont pas content\u00e9s d&rsquo;\u00eatre passivement asservis par les chasseurs-cueilleurs humains : des canid\u00e9s opportunistes ont choisi de se rapprocher des campements humains pour consommer les restes de nourriture, modifiant progressivement leur morphologie cranio-faciale, leur taux d&rsquo;adr\u00e9naline et leur r\u00e9ceptivit\u00e9 s\u00e9miotique aux signaux visuels humains. En retour, la pr\u00e9sence nocturne des chiens, leur ou\u00efe ac\u00e9r\u00e9e et leur odorat surpuissant ont permis aux humains d&rsquo;all\u00e9ger leur propre vigilance sensorielle, favorisant le d\u00e9veloppement d&rsquo;autres facult\u00e9s cognitives et modifiant la structure des communaut\u00e9s tribales.<\/p>\n<p>Cette co-\u00e9volution mill\u00e9naire d\u00e9bouche sur le concept ontologique et psychologique de \u00ab devenir-avec \u00bb (<em>becoming-with<\/em>). Aucun des deux partenaires ne pr\u00e9existe \u00e0 la relation qui les unit ; ils se co-constituent mutuellement dans et par la rencontre mat\u00e9rielle. Sur le plan affectif et comportemental, un humain qui vit \u00e9troitement avec un chien voit son r\u00e9pertoire moteur, ses seuils de tol\u00e9rance tactile, ses routines journali\u00e8res et sa r\u00e9activit\u00e9 \u00e9motionnelle modifi\u00e9s en profondeur par son compagnon animal, tout comme le chien ajuste sa psychologie canine aux idiosyncrasies de son partenaire humain. Le moi psychologique n&rsquo;est pas une entit\u00e9 pr\u00e9\u00e9tablie qui \u00ab poss\u00e8derait \u00bb un chien : il advient dans la danse relationnelle du compagnonnage.<\/p>\n<h3>5.3 Affect, confiance et dressage : Une psychodynamique de l&rsquo;attention<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse que consacre Haraway \u00e0 la dynamique du dressage canin constitue un apport ph\u00e9nom\u00e9nologique et clinique exceptionnel \u00e0 la psychologie de l&rsquo;attention. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple conditionnement pavlovien ou une coercition comportementale unilat\u00e9rale, le dressage de haut niveau est envisag\u00e9 comme un laboratoire d&rsquo;accordage intersubjectif et de s\u00e9miotique trans-sp\u00e9cifique. Pour guider un chien \u00e0 pleine vitesse sur un parcours d&rsquo;obstacles complexe en une fraction de seconde, l&rsquo;humain doit d\u00e9velopper une attention flottante mais hyper-vigilante, synchronisant sa respiration, son orientation corporelle et ses signaux vocaux avec l&rsquo;\u00e9lan de l&rsquo;animal. Le moindre doute int\u00e9rieur, la moindre crispation musculaire se transmettent instantan\u00e9ment au chien, induisant une h\u00e9sitation ou une erreur de trajectoire.<\/p>\n<p>Cette pratique exige l&rsquo;\u00e9tablissement laborieux d&rsquo;une confiance r\u00e9ciproque face au risque permanent de violence ou d&rsquo;asym\u00e9trie dominatrice. Haraway n&rsquo;occulte jamais le fait que la relation humain-chien est profond\u00e9ment in\u00e9gale : l&rsquo;humain contr\u00f4le l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la nourriture, la reproduction, l&rsquo;espace physique et d\u00e9tient le pouvoir l\u00e9gal d&rsquo;euthanasier son compagnon. D\u00e8s lors, l&rsquo;\u00e9thique de cette relation consiste \u00e0 ne pas abuser de ce pouvoir structurel et \u00e0 instaurer un espace de jeu o\u00f9 le chien poss\u00e8de un droit de veto s\u00e9miotique, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 d&rsquo;exprimer son d\u00e9saccord, sa fatigue ou son refus sans encourir de punition punitive. La relation devient alors une n\u00e9gociation diplomatique continue entre deux corps anim\u00e9s d&rsquo;intentions propres.<\/p>\n<p>Ce travail d&rsquo;attention conjointe modifie profond\u00e9ment les m\u00e9canismes psychiques de l&#8217;empathie. Dans la tradition philosophique occidentale, l&#8217;empathie a souvent \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue comme une projection narcissique o\u00f9 l&rsquo;on cherche \u00e0 retrouver chez autrui le reflet de sa propre humanit\u00e9. Face au chien, cette projection \u00e9choue in\u00e9vitablement et peut devenir mortif\u00e8re pour l&rsquo;animal. L&rsquo;agilit\u00e9 canine oblige l&rsquo;humain \u00e0 d\u00e9centrer radicalement son appareil perceptif pour imaginer ce que sent et voit un pr\u00e9dateur semi-domestique \u00e0 ras du sol, guid\u00e9 par les turbulences olfactives du vent. L&rsquo;apprentissage de ce regard d\u00e9centr\u00e9 \u00e9largit la capacit\u00e9 psychique de sollicitude envers des formes de vie qui ne nous ressemblent pas, constituant un entra\u00eenement affectif pr\u00e9cieux pour habiter un monde pluri-sp\u00e9cifique.<\/p>\n<h2>6. Le Chthuluc\u00e8ne et les affects \u00e9cologiques : Traverser l&rsquo;\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9<\/h2>\n<h3>6.1 D\u00e9passement de l&rsquo;Anthropoc\u00e8ne et du Capitaloc\u00e8ne<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;aggravation spectaculaire de la crise biosph\u00e9rique globale au XXIe si\u00e8cle, Donna Haraway franchit une nouvelle \u00e9tape conceptuelle majeure avec la publication en 2016 de son ouvrage magistral <em>Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene<\/em>. Elle y examine d&rsquo;un \u0153il critique la popularisation foudroyante du terme \u00ab Anthropoc\u00e8ne \u00bb, introduit au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000 par Paul Crutzen et Eugene Stoermer pour d\u00e9signer la nouvelle \u00e9poque g\u00e9ologique marqu\u00e9e par l&rsquo;impact pr\u00e9pond\u00e9rant de l&rsquo;humanit\u00e9 sur les \u00e9quilibres terrestres. Tout en reconnaissant la valeur diagnostique du terme, Haraway en pointe les failles id\u00e9ologiques majeures : le concept d&rsquo;Anthropoc\u00e8ne commet l&rsquo;erreur de r\u00e9habiliter une fois de plus la figure universelle et abstraite de l&rsquo;<em>Anthropos<\/em> \u2014 cet homme occidental conqu\u00e9rant \u2014 comme l&rsquo;acteur unique et h\u00e9ro\u00efque de l&rsquo;histoire g\u00e9ologique, m\u00eame s&rsquo;il est d\u00e9sormais d\u00e9peint comme une force destructrice.<\/p>\n<p>Pour corriger cette myopie historique qui masque les responsabilit\u00e9s politiques r\u00e9elles, Haraway s&rsquo;associe aux analyses d&rsquo;historiens et d&rsquo;\u00e9cologistes critiques tels qu&rsquo;Andreas Malm et Jason W. Moore pour soutenir que cette \u00e9poque devrait plus rigoureusement \u00eatre baptis\u00e9e \u00ab Capitaloc\u00e8ne \u00bb. Ce n\u00e9ologisme indispensable rappelle que ce n&rsquo;est pas l&rsquo;esp\u00e8ce humaine en tant que totalit\u00e9 biologique uniforme qui d\u00e9truit la biosph\u00e8re, mais des syst\u00e8mes historiques et \u00e9conomiques bien particuliers : le capitalisme mondialis\u00e9, l&rsquo;imp\u00e9rialisme extractiviste, le colonialisme de plantation et l&rsquo;exploitation sans limites des ressources fossiles et du travail vivant, dont les b\u00e9n\u00e9fices ont \u00e9t\u00e9 capt\u00e9s par une minorit\u00e9 occidentale tandis que les d\u00e9sastres s&rsquo;abattaient en premier lieu sur les populations subalternes du Sud global.<\/p>\n<p>Cependant, Haraway refuse d&rsquo;enfermer l&rsquo;imaginaire terrestre dans ces d\u00e9signations catastrophistes d&rsquo;effondrement terminal qui paralysent la pens\u00e9e. Elle propose un troisi\u00e8me terme, po\u00e9tique et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment subversif : le \u00ab Chthuluc\u00e8ne \u00bb. Pr\u00e9cisant imm\u00e9diatement qu&rsquo;elle n&#8217;emprunte pas ce terme au monstre spatial misanthrope de Howard Phillips Lovecraft (le fameux Cthulhu), mais aux puissances telluriques primitives et aux d\u00e9it\u00e9s chthoniennes grecques (<em>khth\u00f4n<\/em>, la terre profonde), Haraway d\u00e9finit le Chthuluc\u00e8ne comme l&rsquo;\u00e9poque des enchev\u00eatrements symbiotiques, des forces tentaculaires, des racines, des myc\u00e9liums et des processus vivants souterrains qui continuent obstin\u00e9ment de recomposer la mati\u00e8re terrestre en d\u00e9pit des ravages industriels. Le Chthuluc\u00e8ne n&rsquo;est pas une \u00e8re future \u00e0 attendre passivement, mais un ensemble de pratiques terrestres actives ici et maintenant pour r\u00e9animer les alliances vitales avec le sol vivant.<\/p>\n<h3>6.2 \u00ab Rester avec le trouble \u00bb : R\u00e9silience face au d\u00e9sespoir environnemental<\/h3>\n<p>Le sous-titre et le leitmotiv de cette philosophie harawayienne tardive s&rsquo;incarnent dans une formule devenue culte au sein des humanit\u00e9s \u00e9cologiques : \u00ab Rester avec le trouble \u00bb (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Staying_with_the_Trouble\">staying with the trouble<\/a>). Le mot anglais <em>trouble<\/em>, d\u00e9riv\u00e9 du verbe fran\u00e7ais du XIIIe si\u00e8cle \u00ab troubler \u00bb (agiter, rendre trouble, perturber la clart\u00e9 d&rsquo;un liquide), d\u00e9signe une situation instable, complexe, troublante et confuse. Dans un contexte de catastrophes \u00e9cologiques en cha\u00eene \u2014 sixi\u00e8me extinction de masse, acidification des oc\u00e9ans, d\u00e9r\u00e8glement climatique \u2014, la tentation psychologique imm\u00e9diate consiste \u00e0 chercher des \u00e9chappatoires mentales pour ne pas affronter la douleur de ce monde ab\u00eem\u00e9.<\/p>\n<p>Haraway identifie et combat avec virulence deux pi\u00e8ges sym\u00e9triques qui menacent la sant\u00e9 mentale et politique de notre \u00e9poque. Le premier est l&rsquo;optimisme technologique b\u00e9at (le techno-solutionnisme promoted by Silicon Valley and geo-engineering advocates), cette croyance aveugle que des technologies miraculeuses (capture artificielle du carbone, intelligence artificielle souveraine, colonisation martienne) vont r\u00e9parer la plan\u00e8te sans obliger \u00e0 changer de mode de production \u00e9conomique ou de style de vie. Le second pi\u00e8ge, encore plus pernicieux, est le nihilisme apocalyptique paralysant \u2014 l&rsquo;\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 d\u00e9pressive qui proclame qu&rsquo;il est d\u00e9j\u00e0 trop tard, que l&rsquo;effondrement de la civilisation est in\u00e9vitable et qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus rien d&rsquo;autre \u00e0 faire que de contempler l&rsquo;apocalypse avec un d\u00e9tachement cynique.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette double d\u00e9mission, \u00ab rester avec le trouble \u00bb exige un courage psychologique profond : celui d&rsquo;habiter le pr\u00e9sent ab\u00eem\u00e9 sans d\u00e9ni, sans recours aux facilit\u00e9s de l&rsquo;utopie technocratique et sans capituler devant la terreur eschatologique. Cela implique d&rsquo;accomplir un rigoureux travail de deuil \u00e9cologique (solastalgie). Accepter de regarder en face la disparition irr\u00e9versible de milliers d&rsquo;esp\u00e8ces d&rsquo;oiseaux, d&rsquo;insectes et d&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8mes coralliens brise le d\u00e9ni narcissique moderne. Pour Haraway, ce n&rsquo;est qu&rsquo;en \u00e9prouvant collectivement la tristesse de ces pertes que la psych\u00e9 humaine peut se lib\u00e9rer de son engourdissement \u00e9motionnel et redevenir disponible pour des attachements vivants et des actions de soin concr\u00e8tes dans les ruines du monde.<\/p>\n<h3>6.3 Le d\u00e9veloppement de l&rsquo;\u00ab habilit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00bb (Response-ability)<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de cette travers\u00e9e \u00e9thique des traumatismes environnementaux, Donna Haraway refonde la notion de responsabilit\u00e9 en la d\u00e9composant en un concept novateur : la \u00ab capacit\u00e9 ou habilit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00bb (<em>response-ability<\/em>). Dans la philosophie morale traditionnelle, la responsabilit\u00e9 est le plus souvent con\u00e7ue sous un angle juridique, r\u00e9trospectif et culpabilisant : il s&rsquo;agit de d\u00e9signer un sujet souverain coupable d&rsquo;une faute ant\u00e9rieure et devant subir un ch\u00e2timent ou payer une r\u00e9paration. Face \u00e0 l&rsquo;immensit\u00e9 syst\u00e9mique des ravages du Capitaloc\u00e8ne, cette conception classique s&rsquo;av\u00e8re inop\u00e9rante ; elle plonge les individus ordinaires dans une culpabilit\u00e9 \u00e9cologique \u00e9crasante et st\u00e9rile, o\u00f9 chaque acte du quotidien (consommer de la viande, allumer le chauffage, utiliser du plastique) devient la source d&rsquo;un reproche moral insurmontable menant \u00e0 l&rsquo;impuissance politique.<\/p>\n<p>En reformulant la responsabilit\u00e9 comme une <em>response-ability<\/em>, Haraway en fait une posture prospective, cr\u00e9ative et r\u00e9solument collective. Il s&rsquo;agit litt\u00e9ralement de cultiver notre aptitude sensorielle, politique et affective \u00e0 r\u00e9pondre aux sollicitations du monde vivant, \u00e0 rendre nos sens poreux aux appels de d\u00e9tresse ou de vitalit\u00e9 des autres cr\u00e9atures terrestres. L&rsquo;habilet\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre n&rsquo;est pas un fardeau impos\u00e9 par une loi morale ext\u00e9rieure, mais un entra\u00eenement psychologique \u00e0 l&rsquo;attention, un apprentissage partag\u00e9 de la r\u00e9ciprocit\u00e9 qui nous permet de nous engager dans des pratiques de soin mutuel.<\/p>\n<p>Cette approche place l&rsquo;\u00e9thique du <em>care<\/em> (le soin, la sollicitude) au fondement de l&rsquo;adaptation psychique aux crises contemporaines. R\u00e9pondre, c&rsquo;est concevoir des projets de restauration de zones humides pollu\u00e9es, c&rsquo;est lutter contre les empoisonnements industriels aux c\u00f4t\u00e9s de communaut\u00e9s autochtones marginalis\u00e9es, c&rsquo;est cr\u00e9er des refuges urbains pour les pollinisateurs menac\u00e9s. En transformant l&rsquo;angoisse paralysante en une pratique de r\u00e9paration active et situ\u00e9e, Haraway redonne \u00e0 la psych\u00e9 humaine un ancrage mat\u00e9riel s\u00e9curisant, restaurant le sentiment d&rsquo;utilit\u00e9 et de connexion vitale avec le tissu de la terre.<\/p>\n<h2>7. La parent\u00e9 r\u00e9invent\u00e9e : \u00ab Faites des parents, pas des enfants \u00bb<\/h2>\n<h3>7.1 La d\u00e9nucl\u00e9arisation de la famille et la critique pronataliste<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des interventions les plus audacieuses et controvers\u00e9es de Donna Haraway au sein de <em>Staying with the Trouble<\/em> r\u00e9side dans son slogan choc : \u00ab Faites des parents, pas des enfants \u00bb (<em>Make Kin, Not Babies!<\/em>). \u00c0 travers cette formule d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment provocatrice, la philosophe entend briser le dogme nataliste et la centralit\u00e9 exclusive de la consanguinit\u00e9 biologique qui r\u00e9gissent l&rsquo;organisation sociale et familiale des soci\u00e9t\u00e9s contemporaines. Haraway part d&rsquo;un constat \u00e9cologique tabou dans certains cercles de gauche : la pression d\u00e9mesur\u00e9e exerc\u00e9e sur les \u00e9cosyst\u00e8mes mondiaux par une population humaine ayant d\u00e9pass\u00e9 le cap des huit milliards d&rsquo;individus, coupl\u00e9e aux modes de consommation fr\u00e9n\u00e9tiques exig\u00e9s par le capitalisme de march\u00e9.<\/p>\n<p>La critique harawayienne s&rsquo;attaque \u00e0 la cellule familiale bourgeoise nucl\u00e9aire \u2014 le mod\u00e8le h\u00e9t\u00e9ronormatif compos\u00e9 du p\u00e8re, de la m\u00e8re et des enfants g\u00e9n\u00e9tiquement issus de leur union \u2014 qu&rsquo;elle per\u00e7oit comme un puissant dispositif de privatisation des affects, de transmission patrimoniale capitaliste et d&rsquo;isolement psychologique. Ce mod\u00e8le familial traditionnel repose sur l&rsquo;illusion g\u00e9n\u00e9alogique que les seuls liens d&rsquo;amour, de solidarit\u00e9 inconditionnelle et de responsabilit\u00e9 l\u00e9gitime doivent \u00eatre gag\u00e9s sur le partage de mat\u00e9riel g\u00e9n\u00e9tique commun, rejetant l&rsquo;\u00e9tranger biologique dans une alt\u00e9rit\u00e9 distante.<\/p>\n<p>Les r\u00e9percussions psychologiques de cette dissociation entre filiation biologique et parent\u00e9 affective sont immenses. Haraway invite \u00e0 d\u00e9culpabiliser le choix de la non-parentalit\u00e9 biologique, particuli\u00e8rement pour les femmes sur lesquelles p\u00e8se encore une injonction soci\u00e9tale patriarcale \u00e9crasante liant la f\u00e9minit\u00e9 accomplie \u00e0 la maternit\u00e9 gestationnelle. Elle propose de dissoudre l&rsquo;angoisse de la transmission narcissique \u2014 ce d\u00e9sir d&rsquo;immortalit\u00e9 consistant \u00e0 vouloir perp\u00e9tuer sa propre image \u00e0 travers ses g\u00e8nes \u2014 au profit d&rsquo;un \u00e9largissement sans pr\u00e9c\u00e9dent des cercles de l&rsquo;amour et de la sollicitude interg\u00e9n\u00e9rationnelle au-del\u00e0 du sang.<\/p>\n<h3>7.2 Parent\u00e9s queers et communaut\u00e9s multisp\u00e9cifiques de soin<\/h3>\n<p>En invitant \u00e0 \u00ab faire des parents \u00bb (<em>make kin<\/em>), Haraway emploie le terme anglais <em>kin<\/em> dans un sens tr\u00e8s large inspir\u00e9 des cosmologies autochtones et des pratiques d&rsquo;alliance queers. Pour les communaut\u00e9s LGBTQ+, historiquement rejet\u00e9es par leurs familles biologiques d&rsquo;origine en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identit\u00e9 de genre, l&rsquo;invention de \u00ab familles choisies \u00bb (<em>chosen families<\/em>) a longtemps constitu\u00e9 une condition sine qua non de survie psychologique et mat\u00e9rielle. Ces r\u00e9seaux d&rsquo;affinit\u00e9 \u00e9lective, fond\u00e9s sur la solidarit\u00e9 mutuelle, l&rsquo;entraide financi\u00e8re et la cohabitation communautaire lors d&rsquo;\u00e9pid\u00e9mies comme celle du VIH\/sida, pr\u00e9figurent pour Haraway les formes de parent\u00e9 \u00e9mancip\u00e9es dont notre \u00e9poque a un besoin urgent.<\/p>\n<p>Cette fabrique de la parent\u00e9 ne s&rsquo;arr\u00eate pas aux fronti\u00e8res de l&rsquo;humanit\u00e9 : elle int\u00e8gre pleinement des entit\u00e9s non humaines au sein du foyer et des dynamiques psychologiques d&rsquo;attachement. Faire des parents, c&rsquo;est consid\u00e9rer que les animaux avec lesquels nous partageons nos existences, les arbres que nous plantons et d\u00e9fendons, ou les rivi\u00e8res dont nous prot\u00e9geons les cours ne sont pas de simples d\u00e9cors paysagers ou des propri\u00e9t\u00e9s marchandes, mais de v\u00e9ritables membres de notre parent\u00e8le \u00e9largie. Cette perspective d\u00e9place les th\u00e9ories classiques de l&rsquo;attachement (d\u00e9velopp\u00e9es initialement par John Bowlby) d&rsquo;une matrice exclusivement dyadique m\u00e8re-nourrisson vers une matrice relationnelle ouverte, polyphonique et \u00e9cologique.<\/p>\n<p>Au sein de ces communaut\u00e9s multisp\u00e9cifiques de soin, la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle ne consiste plus \u00e0 l\u00e9guer un capital g\u00e9n\u00e9tique ou financier \u00e0 ses propres enfants biologiques, mais \u00e0 transmettre un monde habitable, des savoir-faire r\u00e9parateurs et une m\u00e9moire sensible aux g\u00e9n\u00e9rations montantes d&rsquo;humains et de non-humains. Le travail \u00e9ducatif et affectif est ainsi redistribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de collectifs \u00e9tendus, all\u00e9geant la charge mentale \u00e9puisante qui p\u00e8se sur les parents isol\u00e9s au sein de la famille nucl\u00e9aire moderne.<\/p>\n<h3>7.3 D\u00e9bats \u00e9thiques, tensions f\u00e9ministes et lectures critiques<\/h3>\n<p>La diffusion du slogan <em>Make Kin, Not Babies<\/em> a d\u00e9clench\u00e9 de vifs d\u00e9bats \u00e9thiques et politiques, y compris parmi les th\u00e9oriciens f\u00e9ministes les plus proches d&rsquo;Haraway. De nombreuses f\u00e9ministes d\u00e9coloniales, antiracistes et militantes pour la justice reproductive (notamment au sein du mouvement Black Feminist et des collectifs indig\u00e8nes nord-am\u00e9ricains) ont alert\u00e9 sur les r\u00e9sonances historiques potentiellement dangereuses d&rsquo;un tel discours. Elles ont rappel\u00e9 avec gravit\u00e9 que les populations non blanches ont \u00e9t\u00e9, et continuent d&rsquo;\u00eatre, les cibles historiques de politiques de st\u00e9rilisation forc\u00e9e, de contr\u00f4le d\u00e9mographique coercitif et de violences eug\u00e9nistes orchestr\u00e9es par des institutions \u00e9tatiques blanches sous pr\u00e9texte de \u00ab surpopulation \u00bb.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres critiques ont soulign\u00e9 le risque d&rsquo;une culpabilisation individualiste malvenue : faire porter le poids de la crise environnementale sur la procr\u00e9ation individuelle risque de masquer la surconsommation ph\u00e9nom\u00e9nale des classes les plus fortun\u00e9es de la plan\u00e8te, dont l&#8217;empreinte carbone et mat\u00e9rielle par individu est sans commune mesure avec celle d&rsquo;une famille nombreuse dans les pays du Sud global. L&rsquo;imp\u00e9ratif \u00e9cologique de limitation des naissances a ainsi pu \u00eatre per\u00e7u par certaines th\u00e9oriciennes comme un glissement vers des formes insidieuses de n\u00e9omalthusianisme environnemental.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces objections fondamentales, Donna Haraway s&rsquo;est attach\u00e9e \u00e0 expliciter sa posture sans d\u00e9savouer sa proposition. Elle a vigoureusement r\u00e9affirm\u00e9 son soutien inconditionnel aux combats pour la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Reproductive_justice\">justice reproductive<\/a> (le droit inali\u00e9nable d&rsquo;avoir des enfants, de ne pas en avoir, et d&rsquo;\u00e9lever les enfants existants dans des conditions s\u00e9curis\u00e9es et saines). Pour Haraway, <em>Make Kin, Not Babies<\/em> ne vise en aucun cas la mise en place de politiques autoritaires de contr\u00f4le \u00e9tatique des ventres f\u00e9minins, mais appelle au contraire \u00e0 une lib\u00e9ration f\u00e9ministe totale garantissant aux femmes l&rsquo;acc\u00e8s universel \u00e0 la contraception, \u00e0 l&rsquo;avortement et \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation, tout en incitant les soci\u00e9t\u00e9s occidentales surconsommatrices \u00e0 d\u00e9construire le narcissisme g\u00e9n\u00e9alogique qui continue d&rsquo;alimenter la spirale extractiviste.<\/p>\n<h2>8. Fabulation sp\u00e9culative et psychologie narrative : La m\u00e9thode SF<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;acronyme polymorphe : SF comme moteur \u00e9pist\u00e9mologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des traits les plus distinctifs de la d\u00e9marche philosophique de Donna Haraway est son recours constant \u00e0 un acronyme devenu embl\u00e9matique de son \u00e9criture : \u00ab SF \u00bb. Loin de se limiter \u00e0 sa signification canonique la plus courante (la science-fiction), cet acronyme polymorphe d\u00e9ploie un faisceau de r\u00e9sonances th\u00e9oriques crois\u00e9es : <em>Science Fiction<\/em>, <em>Speculative Fabulation<\/em> (fabulation sp\u00e9culative), <em>String Figures<\/em> (jeux de ficelle), <em>Speculative Feminism<\/em> (f\u00e9minisme sp\u00e9culatif) et <em>Science Fact<\/em> (faits scientifiques). Pour Haraway, ces diff\u00e9rentes modalit\u00e9s ne s&rsquo;excluent pas ; elles constituent les torons ins\u00e9parables d&rsquo;une m\u00eame corde de pens\u00e9e, d&rsquo;une m\u00e9thode \u00e9pist\u00e9mologique globale con\u00e7ue pour reconfigurer nos mani\u00e8res d&rsquo;imaginer et d&rsquo;agir dans le monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>La m\u00e9taphore des jeux de ficelle (<em>string figures<\/em>) \u2014 cette pratique universelle tr\u00e8s ancienne consistant \u00e0 fabriquer des figures g\u00e9om\u00e9triques complexes entre ses doigts avec une boucle de fil, observ\u00e9e notamment chez les peuples navajos et inuits \u2014 sert \u00e0 Haraway de mod\u00e8le conceptuel fondamental. Dans un jeu de ficelle, le joueur ne conserve jamais la forme pour lui-m\u00eame : il doit tendre ses mains vers un partenaire qui, en ins\u00e9rant ses propres doigts, r\u00e9cup\u00e8re le motif, le d\u00e9noue et le transforme en une nouvelle figure avant de le relayer \u00e0 un troisi\u00e8me joueur. Cette pratique collective illustre parfaitement l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Haraway : penser n&rsquo;est pas un exploit solitaire de cr\u00e9ation g\u00e9niale ex nihilo, mais un passage de relais continu, un tissage r\u00e9ciproque de motifs o\u00f9 l&rsquo;on re\u00e7oit des id\u00e9es pour les transformer et les offrir \u00e0 d&rsquo;autres esprits pensants.<\/p>\n<p>La fabulation narrative devient ainsi une technologie cognitive de premier ordre. En psychologie cognitive et narrative, il est d\u00e9sormais largement reconnu que l&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit pas le r\u00e9el comme une suite brute de donn\u00e9es statistiques, mais l&rsquo;organise sous la forme de r\u00e9cits structur\u00e9s dot\u00e9s de protagonistes, d&rsquo;obstacles et de finalit\u00e9s morales. Si les r\u00e9cits dominants de notre culture sont exclusivement fa\u00e7onn\u00e9s par des intrigues de conqu\u00eate virile, d&rsquo;exploitation extractiviste et de fatalit\u00e9 apocalyptique, la psych\u00e9 collective est condamn\u00e9e \u00e0 rejouer ind\u00e9finiment la m\u00eame trag\u00e9die biosph\u00e9rique. La m\u00e9thode SF harawayienne a pour vocation explicite de fissurer ces r\u00e9cits h\u00e9g\u00e9moniques pour installer de nouveaux imaginaires de coop\u00e9ration et de cohabitation symbiotique.<\/p>\n<h3>8.2 Les Histoires de Camille : Exp\u00e9rimenter les identit\u00e9s futures<\/h3>\n<p>Pour mettre en acte cette m\u00e9thode de fabulation sp\u00e9culative, Haraway conclut <em>Staying with the Trouble<\/em> par un texte litt\u00e9raire et philosophique singulier : \u00ab Les Histoires de Camille \u00bb (<em>The Camille Stories: Children of Compost<\/em>). Ce r\u00e9cit de fiction prospective retrace l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de cinq g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;une lign\u00e9e d&rsquo;humains \u2014 tous pr\u00e9nomm\u00e9s Camille \u2014 s&rsquo;\u00e9tendant du XXIe jusqu&rsquo;au XXIVe si\u00e8cle, vivant au sein de communaut\u00e9s exp\u00e9rimentales \u00e9cologistes baptis\u00e9es les \u00ab Enfants du Compost \u00bb. Dans ces communaut\u00e9s d&rsquo;un genre nouveau, chaque enfant qui vient au monde re\u00e7oit d\u00e8s sa naissance la d\u00e9signation d&rsquo;un symbiote non humain appartenant \u00e0 une esp\u00e8ce en danger critique d&rsquo;extinction, instaurant un pacte d&rsquo;interd\u00e9pendance existentielle absolue entre la vie de l&rsquo;enfant et la sauvegarde de cette esp\u00e8ce.<\/p>\n<p>Camille 1 est li\u00e9e symbiotiquement au c\u00e9l\u00e8bre papillon monarque (<em>Danaus plexippus<\/em>), dont les spectaculaires migrations transcontinentales entre le Canada, les \u00c9tats-Unis et le Mexique sont dramatiquement menac\u00e9es par l&rsquo;utilisation massive de pesticides et la disparition des ascl\u00e9piades. Gr\u00e2ce \u00e0 des modifications g\u00e9n\u00e9tiques librement consenties et r\u00e9versibles, Camille int\u00e8gre des g\u00e8nes du papillon, se dotant de bandes sensorielles cutan\u00e9es et d&rsquo;\u00e9cailles mim\u00e9tiques, tandis que son \u00e9ducation tout enti\u00e8re est tourn\u00e9e vers la compr\u00e9hension intime de l&rsquo;\u00e9cologie du l\u00e9pidopt\u00e8re et la restauration de ses corridors migratoires. Les g\u00e9n\u00e9rations suivantes, de Camille 2 \u00e0 Camille 5, traversent les si\u00e8cles en adaptant leur identit\u00e9 somatique et culturelle aux vicissitudes \u00e9cologiques, exp\u00e9rimentant le deuil d\u00e9chirant des esp\u00e8ces perdues mais aussi la joie de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rations r\u00e9ussies.<\/p>\n<p>D&rsquo;un point de vue psychologique, cette fiction sp\u00e9culative constitue une puissante matrice de d\u00e9sensibilisation \u00e0 l&rsquo;angoisse de l&rsquo;extinction. En mat\u00e9rialisant dans la chair imaginaire de Camille l&rsquo;alliance intime avec un \u00eatre aussi fragile qu&rsquo;un insecte migrateur, Haraway fait de l&rsquo;hybridation corporelle non pas un cauchemar transhumaniste de perfection m\u00e9canique, mais un sacrifice d&rsquo;amour et de solidarit\u00e9 envers le vivant vuln\u00e9rable. Le lecteur est convi\u00e9 \u00e0 s&rsquo;identifier \u00e0 un sujet qui n&rsquo;est plus simplement humain, mais dont le sentiment d&rsquo;accomplissement existentiel est suspendu \u00e0 la survie d&rsquo;une autre forme de vie, fissurant radicalement le narcissisme anthropocentrique moderne.<\/p>\n<h3>8.3 La th\u00e9rapie du r\u00e9cit : D\u00e9coloniser les imaginaires mentaux<\/h3>\n<p>L&rsquo;approche narrative de Haraway s&rsquo;enracine explicitement dans les propositions visionnaires de la romanci\u00e8re de science-fiction <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ursula_K._Le_Guin\">Ursula K. Le Guin<\/a>, et singuli\u00e8rement dans son essai culte de 1986 intitul\u00e9 <em>The Carrier Bag Theory of Fiction<\/em> (La th\u00e9orie de la besace appliqu\u00e9e \u00e0 la fiction). Le Guin y d\u00e9nonce avec force l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie historique du r\u00e9cit h\u00e9ro\u00efque occidental, cette dramaturgie lin\u00e9aire universellement enseign\u00e9e qui requiert un \u00ab h\u00e9ros \u00bb solitaire muni d&rsquo;une lance, d&rsquo;une \u00e9p\u00e9e ou d&rsquo;une arme \u00e0 feu, dont la qu\u00eate consiste \u00e0 terrasser un monstre, vaincre un rival ou dompter une nature sauvage pour ramener son troph\u00e9e triomphal au village.<\/p>\n<p>Le Guin et Haraway rappellent que, bien avant la lance du chasseur pr\u00e9dateur, la premi\u00e8re technologie invent\u00e9e par les premiers hominid\u00e9s fut le panier, le sac, la besace, le filet ou le r\u00e9cipient en feuilles tress\u00e9es destin\u00e9 \u00e0 ramasser et \u00e0 transporter des graines, des baies, des racines et des tubercules. Transpos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;art du r\u00e9cit, cette red\u00e9couverte est r\u00e9volutionnaire : le roman ne doit plus \u00eatre un javelot qui tue et tranche, mais une besace qui accueille, recueille, pr\u00e9serve et relie entre eux des fragments h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes de r\u00e9el. Le h\u00e9ros conquerant laisse place \u00e0 une multitude d&rsquo;acteurs humbles engag\u00e9s dans des t\u00e2ches quotidiennes de subsistance, de conversation et de r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orie de la besace agit comme une v\u00e9ritable th\u00e9rapie psychologique contre la d\u00e9pression culturelle contemporaine. En \u00e9vacuant l&rsquo;obligation mythique du sacrifice spectaculaire et de la victoire h\u00e9ro\u00efque solitaire \u2014 deux imp\u00e9ratifs qui nourrissent le burn-out militant et le sentiment d&rsquo;impuissance individuelle face au gigantisme des catastrophes plan\u00e9taires \u2014, Haraway r\u00e9habilite les gestes minuscules, modestes et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s du soin quotidien. La narration redevient une ressource de plasticit\u00e9 psychologique, permettant aux esprits contemporains de d\u00e9coloniser leurs sch\u00e9mas de pens\u00e9e pr\u00e9con\u00e7us pour cultiver un espoir actif, ancr\u00e9 dans la beaut\u00e9 discr\u00e8te des r\u00e9sistances locales et des alliances inattendues.<\/p>\n<h2>9. Technoscience, mat\u00e9rialit\u00e9 corporelle et transformations psychiques<\/h2>\n<h3>9.1 Modest_Witness et OncoMouse : L&rsquo;\u00e8re de la brevetabilit\u00e9 du vivant<\/h3>\n<p>En 1997, Donna Haraway publie l&rsquo;un de ses livres les plus denses et s\u00e9miotiquement vertigineux, au titre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cryptique : <em>Modest_Witness@Second_Millennium.FemaleMan\u00a9_Meets_OncoMouse\u2122: Feminism and Technoscience<\/em>. Cet ouvrage propose une dissection sans concession de l&rsquo;\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale des biotechnologies triomphantes, symbolis\u00e9e par la naissance et la commercialisation de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/OncoMouse\">OncoMouse<\/a> (l&rsquo;oncouris). Cr\u00e9\u00e9e par manipulation g\u00e9n\u00e9tique par des chercheurs de l&rsquo;universit\u00e9 Harvard et brevet\u00e9e par la multinationale chimique DuPont \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, l&rsquo;OncoMouse est une souris de laboratoire modifi\u00e9e par l&rsquo;insertion d&rsquo;un oncog\u00e8ne humain la pr\u00e9disposant fatalement au d\u00e9veloppement rapide de tumeurs mammaires, devenant ainsi le tout premier mammif\u00e8re transg\u00e9nique brevet\u00e9 au monde \u00e0 titre d&rsquo;\u00ab invention industrielle \u00bb.<\/p>\n<p>Haraway consacre des pages bouleversantes et lucides \u00e0 cet animal martyr de la biom\u00e9decine moderne. L&rsquo;OncoMouse est une cr\u00e9ature tragiquement hybride : elle est biologiquement notre s\u0153ur de souffrance, sacrifi\u00e9e sur l&rsquo;autel de la recherche contre le cancer humain, tout en \u00e9tant juridiquement r\u00e9ifi\u00e9e en tant que marchandise brevet\u00e9e, propri\u00e9t\u00e9 exclusive d&rsquo;une corporation transnationale. \u00c0 travers cette souris reprogramm\u00e9e pour mourir du cancer afin d&rsquo;offrir des donn\u00e9es pharmacologiques aux laboratoires, Haraway montre comment les fronti\u00e8res entre la vie naturelle sacr\u00e9e et l&rsquo;artefact technologique commercialisable ont d\u00e9finitivement implos\u00e9 au tournant du troisi\u00e8me mill\u00e9naire.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Haraway r\u00e9active et subvertit la figure historique du \u00ab t\u00e9moin modeste \u00bb (<em>modest witness<\/em>), forg\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle par le philosophe naturel Robert Boyle lors de l&rsquo;instauration de la m\u00e9thode scientifique exp\u00e9rimentale moderne. Le t\u00e9moin modeste boylien \u00e9tait un gentilhomme anglais de la bonne soci\u00e9t\u00e9, dont la parole scientifique \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e fiable et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment parce que son statut social \u00e9lev\u00e9 le pr\u00e9servait suppos\u00e9ment des passions mercantiles ou partisanes, tandis que les femmes, les esclaves et les ouvriers \u00e9taient structurellement exclus de cette fonction testimoniale. Haraway appelle \u00e0 forger un \u00ab t\u00e9moin modeste f\u00e9ministe et dissident \u00bb, un observateur qui refuse d&rsquo;\u00eatre le complice silencieux de la marchandisation du vivant et qui documente courageusement les ravages somatiques et psychiques induits par la course aux brevets g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;implosion des fronti\u00e8res s\u00e9miotiques et mat\u00e9rielles<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse de la technoscience contemporaine conduit Donna Haraway \u00e0 forger un concept linguistique indissociable de son \u0153uvre : la \u00ab natureculture \u00bb. En fusionnant ces deux termes traditionnellement antith\u00e9tiques en un seul vocable sans trait d&rsquo;union ni tiret d&rsquo;espacement, Haraway entend signifier l&rsquo;impossibilit\u00e9 th\u00e9orique et pratique absolue de s\u00e9parer d\u00e9sormais les faits de nature brute des significations et des appareillages de la culture humaine. Toute entit\u00e9 biologique qui nous entoure \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une c\u00e9r\u00e9ale g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9e, d&rsquo;un embryon cryoconserv\u00e9, d&rsquo;une race de chien de berger s\u00e9lectionn\u00e9e par l&rsquo;eug\u00e9nisme victorien ou de l&rsquo;atmosph\u00e8re terrestre charg\u00e9e de CO2 fossile \u2014 est simultan\u00e9ment un fait physique mat\u00e9riel et un artefact culturel, politique et \u00e9conomique.<\/p>\n<p>Sous ce r\u00e9gime de natureculture, le corps biologique lui-m\u00eame cesse d&rsquo;\u00eatre une chair passive donn\u00e9e par la cr\u00e9ation divine ou l&rsquo;\u00e9volution darwinienne aveugle pour devenir un r\u00e9seau d&rsquo;information dense, un syst\u00e8me de communication mol\u00e9culaire et une plateforme de biosous-traitance globale. Les cellules souches, les cordons ombilicaux congel\u00e9s, les tissus r\u00e9naux transplantables et les banques de sperme circulent d\u00e9sormais au sein de circuits d&rsquo;\u00e9change mondialis\u00e9s, soumis \u00e0 la logique de la valeur d&rsquo;\u00e9change et de la sp\u00e9culation financi\u00e8re. La corpor\u00e9it\u00e9 est d\u00e9membr\u00e9e en composants informationnels r\u00e9assemblables \u00e0 volont\u00e9.<\/p>\n<p>Cette transformation biotechnologique suscite des vertiges identitaires sans pr\u00e9c\u00e9dent dans la psych\u00e9 contemporaine. Les techniques de procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e (PMA), la gestation pour autrui transnationale, le d\u00e9pistage g\u00e9n\u00e9tique pr\u00e9implantatoire et les promesses d\u00e9miurgiques du clonage ou de l&rsquo;\u00e9dition g\u00e9nomique par CRISPR-Cas9 d\u00e9stabilisent les rep\u00e8res anthropologiques les plus anciens concernant la maternit\u00e9, la paternit\u00e9 et la filiation. L&rsquo;esprit humain se retrouve confront\u00e9 \u00e0 une d\u00e9naturalisation int\u00e9grale de ses origines biologiques, devant apprendre \u00e0 se penser non plus comme le fruit d&rsquo;un destin naturel lin\u00e9aire, mais comme le r\u00e9sultat contingent d&rsquo;agencements sociotechniques modulables.<\/p>\n<h3>9.3 Le corps comme champ de bataille et lieu d&rsquo;\u00e9mancipation<\/h3>\n<p>Cette colonisation biotechnologique de l&rsquo;intimit\u00e9 corporelle ne doit pas pour autant conduire \u00e0 une d\u00e9ploration impuissante. Pour Haraway, le corps contemporain constitue le champ de bataille par excellence o\u00f9 s&rsquo;affrontent les forces de la standardisation disciplinaire et les puissances de l&rsquo;insoumission cr\u00e9atrice. Face aux normes biom\u00e9dicales standardis\u00e9es \u2014 qui classifient impitoyablement les corps selon des crit\u00e8res de rentabilit\u00e9 productive, de conformit\u00e9 pond\u00e9rale, d&rsquo;ad\u00e9quation h\u00e9t\u00e9ronormative ou de perfection g\u00e9n\u00e9tique suppos\u00e9e \u2014, Haraway promeut une r\u00e9sistance f\u00e9ministe et queer fond\u00e9e sur l&rsquo;appropriation profane des savoirs technoscientifiques.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;instar des collectifs f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1970 pratiquant l&rsquo;auto-examen gyn\u00e9cologique avec un sp\u00e9culum en plastique et publiant le manuel \u00e9mancipateur <em>Our Bodies, Ourselves<\/em>, ou des malades du sida au sein d&rsquo;ACT UP apprenant la virologie pour n\u00e9gocier pied \u00e0 pied avec les laboratoires pharmaceutiques et les agences gouvernementales, les sujets subalternes peuvent se r\u00e9approprier les outils de la technoscience. Le corps n&rsquo;a pas \u00e0 \u00eatre sanctuaris\u00e9 comme une forteresse biologique immacul\u00e9e ; il peut \u00eatre exp\u00e9riment\u00e9 comme un n\u0153ud relationnel ouvert, un site exp\u00e9rimental de r\u00e9inventions somatiques o\u00f9 s&rsquo;inventent de nouveaux modes de plaisir, de transition et d&rsquo;entraide affective.<\/p>\n<p>Cette politique somatique transforme radicalement le sens de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 physique. Dans la culture masculine et militariste de l&rsquo;Occident moderne, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 somatique \u2014 la maladie, le vieillissement, la fragilit\u00e9 tissulaire \u2014 est v\u00e9cue comme une insupportable d\u00e9faite narcissique qu&rsquo;il conviendrait d&rsquo;\u00e9radiquer par des proth\u00e8ses d&rsquo;invuln\u00e9rabilit\u00e9 transhumanistes. Pour Haraway, la reconnaissance assum\u00e9e de notre vuln\u00e9rabilit\u00e9 charnelle constitue au contraire la ressource psychologique fondamentale d&rsquo;interconnexion avec autrui. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que nos corps sont fragiles, mortels, d\u00e9pendants des soins d&rsquo;autres vivants et perm\u00e9ables aux poisons et aux beaut\u00e9s de l&rsquo;environnement que nous sommes contraints de faire alliance et d&rsquo;inventer des politiques de compassion concr\u00e8te.<\/p>\n<h2>10. Dialogues \u00e9pist\u00e9mologiques et controverses avec la psychanalyse<\/h2>\n<h3>10.1 La confrontation avec les th\u00e9ories lacaniennes et freudiennes<\/h3>\n<p>La trajectoire th\u00e9orique de Donna Haraway s&rsquo;est constamment heurt\u00e9e aux postulats fondateurs de la psychanalyse continentale, singuli\u00e8rement dans ses d\u00e9clinaisons freudienne et lacanienne qui ont exerc\u00e9 une h\u00e9g\u00e9monie intellectuelle \u00e9crasante sur le f\u00e9minisme des ann\u00e9es 1970 et 1980. La critique harawayienne s&rsquo;attaque en premier lieu au primat accord\u00e9 au Phallus comme signifiant transcendantal de la diff\u00e9rence sexuelle et au mod\u00e8le ontologique du manque constitutif chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jacques_Lacan\">Jacques Lacan<\/a>. Dans la m\u00e9tapsychologie lacanienne, l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la culture, \u00e0 l&rsquo;ordre symbolique et au langage articul\u00e9 exige imp\u00e9rativement la m\u00e9diation de la fonction paternelle (le Nom-du-P\u00e8re), coupant l&rsquo;enfant de la jouissance maternelle originaire sous la menace de la castration.<\/p>\n<p>Pour Haraway, cette armature th\u00e9orique constitue une formidable machine de l\u00e9gitimation r\u00e9trospective de la domination patriarcale et de la famille nucl\u00e9aire bourgeoise. En \u00e9rigeant un drame familial historiquement situ\u00e9 au XIXe si\u00e8cle europ\u00e9en en structure universelle et atemporelle de la psych\u00e9 humaine, la psychanalyse naturalise le clivage entre la nature (identifi\u00e9e \u00e0 la m\u00e8re informe, archa\u00efque et muette) et la culture (d\u00e9tenue par le p\u00e8re civilisateur porteur de la Loi et du verbe). Haraway rejette vigoureusement cette mythologie du manque et de la castration, refusant de penser le d\u00e9sir comme la qu\u00eate m\u00e9lancolique et perp\u00e9tuellement inassouvie d&rsquo;un objet perdu (l&rsquo;Objet <em>a<\/em> lacanien).<\/p>\n<p>Elle invite \u00e0 subvertir le carcan du complexe d&rsquo;\u0152dipe pour concevoir l&rsquo;inconscient non pas comme un th\u00e9\u00e2tre familial capitonn\u00e9 o\u00f9 ne dialoguent que des repr\u00e9sentations du p\u00e8re, de la m\u00e8re et du fils castr\u00e9, mais comme une assembl\u00e9e hybride, un r\u00e9seau grouillant et prolif\u00e9rant d&rsquo;attachements extracorporels, d&rsquo;affinit\u00e9s machiniques, d&rsquo;alliances animales et de transductions mat\u00e9rielles. Le d\u00e9sir harawayien n&rsquo;est pas guid\u00e9 par le vide ou la nostalgie d&rsquo;une compl\u00e9tude \u00e9d\u00e9nique perdue ; c&rsquo;est une force affirmative, productive et connectique (proche de la dynamique spinoziste du <em>conatus<\/em>), cherchant en permanence \u00e0 forger de nouveaux agencements de vie avec des partenaires h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.<\/p>\n<h3>10.2 Convergences avec Deleuze, Guattari et le post-structuralisme<\/h3>\n<p>Il existe d&rsquo;ind\u00e9niables parent\u00e9s conceptuelles entre les propositions subversives de Donna Haraway et la philosophie du d\u00e9sir d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gilles_Deleuze\">Gilles Deleuze<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/F%C3%A9lix_Guattari\">F\u00e9lix Guattari<\/a> dans <em>L&rsquo;Anti-\u0152dipe<\/em> et <em>Mille Plateaux<\/em>. La critique radicale men\u00e9e par Deleuze et Guattari contre le familialisme psychanalytique et leur promotion de l&rsquo;agencement machinique r\u00e9sonnent puissamment avec la figure du cyborg harawayien. De m\u00eame, le concept deleuzien de \u00ab corps sans organes \u00bb \u2014 ce corps lib\u00e9r\u00e9 des organisations fonctionnelles rigides et des assignations disciplinaires du pouvoir \u2014 pr\u00e9sente des analogies frappantes avec la corpor\u00e9it\u00e9 poreuse et r\u00e9ticulaire th\u00e9oris\u00e9e par l&rsquo;historienne des sciences de Santa Cruz.<\/p>\n<p>Toutefois, Donna Haraway s&rsquo;est toujours montr\u00e9e singuli\u00e8rement circonspecte et critique envers l&rsquo;un des concepts deleuzo-guattariens les plus c\u00e9l\u00e8bres : le \u00ab devenir-animal \u00bb (<em>becoming-animal<\/em>). Dans <em>The Companion Species Manifesto<\/em> et dans <em>When Species Meet<\/em> (2008), elle formule un reproche incisif \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la mani\u00e8re dont Deleuze et Guattari mobilisent les figures animales. Ces derniers manifestent une aversion explicite et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e envers les animaux domestiques \u2014 les chiens et les chats de salon, m\u00e9pris\u00e9s comme des cr\u00e9atures bourgeoises embourb\u00e9es dans le sentimentalisme familial \u0153dipien \u2014, leur pr\u00e9f\u00e9rant la meute de loups sauvages, pr\u00e9datrice, fascinante et sublime, traversant la steppe \u00e0 toute allure.<\/p>\n<p>Haraway d\u00e9nonce dans ce m\u00e9pris du chien domestique un reliquat d&rsquo;\u00e9litisme philosophique aristocratique et masculin. Pour elle, le devenir-animal deleuzien demeure une abstraction romantique et sublime, qui s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 l&rsquo;animal comme pur vecteur m\u00e9taphorique de d\u00e9territorialisation philosophique plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 biologique, comportementale et \u00e9thique des b\u00eates concr\u00e8tes. Contrairement \u00e0 la meute de loups fantasm\u00e9e par des philosophes parisiens n&rsquo;ayant jamais pos\u00e9 le pied sur un terrain d&rsquo;\u00e9thologie de leur vie, les chiens domestiques r\u00e9els imposent une politique de l&rsquo;attention quotidienne, une confrontation avec la boue, l&rsquo;apprentissage du dressage, la maladie et le travail partag\u00e9. Haraway oppose ainsi au nomadisme abstrait deleuzien une v\u00e9ritable \u00e9thique de la domesticit\u00e9 mat\u00e9rielle et du soin ordinaire.<\/p>\n<h3>10.3 Critiques et limites soulev\u00e9es par les courants mat\u00e9rialistes et d\u00e9coloniaux<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;immense f\u00e9condit\u00e9 de son \u0153uvre, la pens\u00e9e de Donna Haraway a suscit\u00e9 des objections substantielles \u00e9manant de deux courants critiques majeurs : le f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste classique et les th\u00e9ories d\u00e9coloniales et autochtones. Du c\u00f4t\u00e9 du f\u00e9minisme mat\u00e9rialiste (port\u00e9 par des th\u00e9oriciennes telles que Nancy Hartsock, Christine Delphy ou Rosemary Hennessy), on a reproch\u00e9 \u00e0 Haraway son enthousiasme technoscientifique per\u00e7u comme excessif et sa fascination pour le langage post-structuraliste. Ces critiques soulignent le danger de dissoudre la r\u00e9alit\u00e9 brutale des rapports d&rsquo;exploitation \u00e9conomique, de la division internationale du travail et de l&rsquo;oppression mat\u00e9rielle des ouvri\u00e8res du tiers-monde au sein d&rsquo;une po\u00e9tique de l&rsquo;hybridation s\u00e9miotique et d&rsquo;une c\u00e9l\u00e9bration ludique du cyborg.<\/p>\n<p>Sur un autre versant critique, les chercheuses d\u00e9coloniales et autochtones (telles que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Kim_TallBear\">Kim TallBear<\/a> ou Zoe Todd) ont vigoureusement interpell\u00e9 Donna Haraway sur son utilisation de concepts relationnels qu&rsquo;elle pr\u00e9sente comme des innovations th\u00e9oriques d&rsquo;avant-garde. TallBear et Todd rappellent que l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle les animaux, les plantes et les rivi\u00e8res sont des personnes non humaines dot\u00e9es d&rsquo;agentivit\u00e9, formant des r\u00e9seaux de parent\u00e9 \u00e9largie avec lesquels les humains doivent n\u00e9gocier diplomatiquement, constitue le fondement m\u00eame des cosmologies et des philosophies des peuples autochtones d&rsquo;Am\u00e9rique du Nord et d&rsquo;ailleurs depuis des mill\u00e9naires. En omettant parfois de cr\u00e9diter explicitement ces traditions de pens\u00e9e ancestrales au profit de m\u00e9taphores occidentales complexes, Haraway a pu \u00eatre accus\u00e9e de perp\u00e9tuer involontairement une forme d&rsquo;extractivisme \u00e9pist\u00e9mique acad\u00e9mique.<\/p>\n<p>Il convient n\u00e9anmoins de souligner l&rsquo;extr\u00eame \u00e9l\u00e9gance intellectuelle et la remarquable r\u00e9ceptivit\u00e9 avec lesquelles Donna Haraway a r\u00e9pondu \u00e0 ces interpellations critiques tout au long de sa carri\u00e8re. Loin de s&rsquo;enfermer dans une posture d\u00e9fensive autoritaire, elle a constamment affin\u00e9, amend\u00e9 et complexifi\u00e9 son vocabulaire conceptuel au fil de ses publications ult\u00e9rieures. Dans <em>Staying with the Trouble<\/em>, elle cite abondamment les chercheuses autochtones contemporaines, reconna\u00eet explicitement la dette intellectuelle que sa pens\u00e9e entretient avec les savoirs \u00e9cologiques traditionnels et r\u00e9affirme son engagement sans faille aux c\u00f4t\u00e9s des luttes mat\u00e9rialistes et d\u00e9coloniales concr\u00e8tes, prouvant ainsi la fid\u00e9lit\u00e9 vivante de son \u00e9criture \u00e0 sa propre \u00e9thique des savoirs situ\u00e9s.<\/p>\n<h2>11. L&rsquo;influence de Donna Haraway sur la psychologie post-humaniste et queer<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;impact direct sur Judith Butler et la th\u00e9orie de la performativit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc produite par les premiers \u00e9crits de Donna Haraway s&rsquo;est r\u00e9percut\u00e9e avec une puissance in\u00e9gal\u00e9e sur l&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie queer au tournant des ann\u00e9es 1990, trouvant chez <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Judith_Butler\">Judith Butler<\/a> une interlocutrice et une continuatrice philosophique majeure. D\u00e8s la publication de son ouvrage s\u00e9minal <em>Gender Trouble<\/em> (Trouble dans le genre) en 1990, Butler s&rsquo;appuie explicitement sur la br\u00e8che ouverte par le <em>Manifeste cyborg<\/em> pour accomplir la d\u00e9naturalisation radicale de la bicat\u00e9gorisation sexuelle. L\u00e0 o\u00f9 le f\u00e9minisme de la deuxi\u00e8me vague distinguait classiquement le \u00ab sexe \u00bb (consid\u00e9r\u00e9 comme un substrat biologique anatomique universel) du \u00ab genre \u00bb (la construction socioculturelle variable greff\u00e9e sur ce corps biologique), Haraway avait d\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9 que la biologie elle-m\u00eame est une construction historique satur\u00e9e de discours normatifs.<\/p>\n<p>Sous l&rsquo;influence directe de cette \u00e9pist\u00e9mologie cyborgienne, Butler formule sa c\u00e9l\u00e8bre th\u00e8se de la \u00ab performativit\u00e9 du genre \u00bb : le sexe biologique n&rsquo;est pas une v\u00e9rit\u00e9 pr\u00e9discursive ant\u00e9rieure \u00e0 la culture, mais l&rsquo;effet r\u00e9trospectif d&rsquo;actes corporels, de gestes codifi\u00e9s et de citations discursives continuellement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s sous la contrainte h\u00e9t\u00e9ronormative. Le corps sexu\u00e9 n&rsquo;est pas une essence naturelle passive qui s&rsquo;exprimerait \u00e0 travers des r\u00f4les sociaux ; il est activement produit, sculpt\u00e9 et mat\u00e9rialis\u00e9 par des technologies de pouvoir qui d\u00e9limitent le champ des corps intelligibles et des corps abjects.<\/p>\n<p>Cette alliance th\u00e9orique f\u00e9conde ouvre la voie \u00e0 un renouvellement complet de la psychologie queer et de la clinique de la sexuation. En lib\u00e9rant la subjectivit\u00e9 des carcans de la binarit\u00e9 masculine\/f\u00e9minine et de l&rsquo;injonction h\u00e9t\u00e9rosexuelle obligatoire, la pens\u00e9e harawayo-butl\u00e9rienne permet d&rsquo;appr\u00e9hender les identit\u00e9s transgenres, non-binaires et queers non plus sous l&rsquo;angle psychiatrique de la pathologie ou de la dysphorie individuelle, mais comme des pratiques courageuses d&rsquo;invention somatique et de r\u00e9appropriation proth\u00e9tique de soi. Le genre redevient un jeu de formes plastique, une libert\u00e9 stylistique et politique de performer des mani\u00e8res singuli\u00e8res d&rsquo;habiter la chair.<\/p>\n<h3>11.2 Le nouveau mat\u00e9rialisme et la psychologie \u00e9cologique<\/h3>\n<p>Dans le champ de la philosophie des sciences et de l&rsquo;ontologie contemporaine, les travaux de Donna Haraway ont constitu\u00e9 l&rsquo;un des affluents majeurs de l&rsquo;\u00e9mergence du courant philosophique d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de \u00ab nouveau mat\u00e9rialisme \u00bb (<em>New Materialism<\/em>). Cette filiation s&rsquo;incarne de mani\u00e8re exemplaire dans le dialogue th\u00e9orique et l&rsquo;amiti\u00e9 intellectuelle unissant Haraway \u00e0 la physicienne et philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Karen_Barad\">Karen Barad<\/a>. En forgeant son concept d&rsquo;\u00ab intra-action \u00bb au sein du \u00ab r\u00e9alisme agentiel \u00bb, Barad radicalise l&rsquo;h\u00e9ritage harawayien : les entit\u00e9s du monde n&rsquo;existent pas pr\u00e9alablement \u00e0 leurs rencontres pour ensuite \u00ab interagir \u00bb de l&rsquo;ext\u00e9rieur ; elles sont perp\u00e9tuellement engendr\u00e9es par des intra-actions mat\u00e9rielles et discursives ins\u00e9parables, confirmant de mani\u00e8re quantique l&rsquo;intuition de Haraway selon laquelle la mati\u00e8re est intrins\u00e8quement anim\u00e9e d&rsquo;agentivit\u00e9 et de sens.<\/p>\n<p>Cette ontologie relationnelle r\u00e9volutionne les fondements de la psychologie environnementale et de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89copsychologie\">\u00e9copsychologie<\/a> contemporaine. Dans les mod\u00e8les psychiatriques et psychologiques conventionnels, la sant\u00e9 mentale est invariablement mesur\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un cerveau individuel encapsul\u00e9 sous une bo\u00eete cr\u00e2nienne, l&rsquo;environnement physique et vivant n&rsquo;\u00e9tant trait\u00e9 que comme un simple d\u00e9cor contextuel externe. En int\u00e9grant le r\u00e9alisme agentiel et les savoirs situ\u00e9s, l&rsquo;\u00e9copsychologie harawayienne d\u00e9montre que la sant\u00e9 psychique humaine est un fait relationnel et \u00e9cologique \u00e9tendu : l&rsquo;\u00e9quilibre mental d&rsquo;un individu est intimement corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la vitalit\u00e9 des \u00e9cosyst\u00e8mes qu&rsquo;il habite, \u00e0 la qualit\u00e9 de l&rsquo;air qu&rsquo;il respire et \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de ses liens avec les autres esp\u00e8ces vivantes.<\/p>\n<p>L&rsquo;agentivit\u00e9 distribu\u00e9e des organismes non humains, mais \u00e9galement des objets technologiques et des paysages g\u00e9ologiques, cesse d\u00e8s lors d&rsquo;\u00eatre rel\u00e9gu\u00e9e \u00e0 une passivit\u00e9 inerte. L&rsquo;esprit humain d\u00e9couvre qu&rsquo;il ne d\u00e9tient aucun monopole sur le sens et la r\u00e9sonance affective du monde. Traverser une for\u00eat, nager dans un fleuve ou prendre soin d&rsquo;un sol de compost deviennent des actes psychoth\u00e9rapeutiques majeurs de recalibration sensorielle, o\u00f9 le sujet accepte de se laisser affecter, r\u00e9parer et reconfigurer par l&rsquo;agentivit\u00e9 mat\u00e9rielle et vivante de ce qui l&rsquo;entoure.<\/p>\n<h3>11.3 La psychologie du post-humain : Soin, proth\u00e8ses et neuro-diversit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9largissement post-humaniste initi\u00e9 par Haraway propose un cadre d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 clinique exceptionnelle pour repenser la cognition humaine sous l&rsquo;angle de la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00ab esprit \u00e9tendu \u00bb (<em>extended mind thesis<\/em>), popularis\u00e9e par les philosophes de l&rsquo;esprit Andy Clark et David Chalmers. Si le cyborg harawayien a fait voler en \u00e9clats l&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 du sujet cart\u00e9sien, c&rsquo;est pour r\u00e9v\u00e9ler que l&rsquo;esprit n&rsquo;a jamais r\u00e9sid\u00e9 exclusivement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cr\u00e2ne : la pens\u00e9e humaine fonctionne depuis toujours comme un syst\u00e8me cybern\u00e9tique distribu\u00e9, coupl\u00e9 \u00e0 des m\u00e9moires externes, des carnets d&rsquo;\u00e9criture, des logiciels de calcul, des architectures mat\u00e9rielles et des compagnons de travail vivants sans lesquels l&rsquo;intelligence ne pourrait tout simplement pas s&rsquo;exercer.<\/p>\n<p>Ce paradigme s&rsquo;av\u00e8re \u00e9mancipateur pour r\u00e9\u00e9valuer la question du handicap, de la proth\u00e8se m\u00e9dicale et de la neuro-diversit\u00e9 en dehors des grilles d&rsquo;analyse normatives et validistes de la biom\u00e9decine classique. Loin d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue comme un manque ou une anomalie tragique qu&rsquo;il faudrait co\u00fbteusement normaliser pour restaurer une compl\u00e9tude humaine abstraite, la condition handicap\u00e9e ou neuro-atypique (autisme, troubles de l&rsquo;attention, sensorialit\u00e9s divergentes) est reconnue comme une variation singuli\u00e8re de l&rsquo;assemblage cyborgien. La proth\u00e8se \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un fauteuil roulant m\u00e9canique, d&rsquo;une canne blanche, d&rsquo;un logiciel de synth\u00e8se vocale ou d&rsquo;un algorithme d&rsquo;assistance cognitive \u2014 n&rsquo;est pas un palliatif honteux, mais la mat\u00e9rialisation sublime de l&rsquo;interd\u00e9pendance constitutive de toute existence vivante.<\/p>\n<p>Dans les pratiques th\u00e9rapeutiques de pointe, ces intuitions harawayiennes irriguent aujourd&rsquo;hui le d\u00e9veloppement des th\u00e9rapies facilit\u00e9es par l&rsquo;animal (zooth\u00e9rapie, m\u00e9diation \u00e9quine et canine) et les interventions utilisant la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle ou les avatars num\u00e9riques immersifs. En mettant en jeu des interactions trans-sp\u00e9cifiques et des interfaces technologiques de fa\u00e7on conjointe, ces approches cliniques novatrices permettent \u00e0 des patients traumatis\u00e9s, souffrant de dissociation grave ou de mutisme s\u00e9v\u00e8re, de r\u00e9apprendre la confiance, de reconstruire un sch\u00e9ma corporel s\u00e9curisant et de renouer des relations d&rsquo;attachement vivifiantes par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;un tiers non humain ou d&rsquo;une proth\u00e8se s\u00e9miotique bienveillante.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage durable et port\u00e9e prospective d&rsquo;une pens\u00e9e vivante (1944 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>12.1 Une trajectoire intellectuelle coh\u00e9rente \u00e0 travers les mutations du si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Lorsqu&rsquo;on contemple r\u00e9trospectivement l&rsquo;immense trajectoire intellectuelle d\u00e9ploy\u00e9e par Donna Haraway depuis sa naissance en 1944 jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, ce qui frappe d&#8217;embl\u00e9e l&rsquo;esprit est l&rsquo;\u00e9tonnante et profonde coh\u00e9rence interne qui sous-tend ses m\u00e9tamorphoses conceptuelles successives. De l&rsquo;analyse \u00e9pist\u00e9mologique de l&#8217;embryologie des ann\u00e9es 1970 \u00e0 la th\u00e9orisation de l&rsquo;OncoMouse \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du nouveau mill\u00e9naire, de la figure subversive du cyborg forg\u00e9e au c\u0153ur des tensions parano\u00efaques de la guerre froide jusqu&rsquo;aux chim\u00e8res du Chthuluc\u00e8ne imagin\u00e9es face \u00e0 l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration brutale du d\u00e9r\u00e8glement climatique contemporain, Haraway a poursuivi sans d\u00e9vier le m\u00eame projet fondamental : d\u00e9sar\u00e7onner l&rsquo;hubris conqu\u00e9rante de l&rsquo;humanisme moderne pour r\u00e9inscrire la destin\u00e9e humaine au c\u0153ur d&rsquo;une \u00e9cologie terrestre partag\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9rennit\u00e9 philosophique s&rsquo;explique par son aptitude hors du commun \u00e0 forger des concepts matriciels au moment pr\u00e9cis o\u00f9 les mutations sociotechnologiques \u00e9mergentes rendaient caducs les anciens sch\u00e9mas d&rsquo;interpr\u00e9tation. \u00c0 l&rsquo;\u00e8re balbutiante de l&rsquo;informatisation mondiale, elle offre le <em>Cyborg<\/em> ; \u00e0 l&rsquo;heure du triomphe des biotechnologies, elle invente la <em>Natureculture<\/em> ; face aux aveuglements du scientisme autoritaire, elle pose les <em>Savoirs situ\u00e9s<\/em> ; au seuil de l&rsquo;\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 plan\u00e9taire, elle enseigne \u00e0 <em>Rester avec le trouble<\/em>. Loin de suivre les modes intellectuelles \u00e9ph\u00e9m\u00e8res du march\u00e9 acad\u00e9mique, Haraway a patiemment sculpt\u00e9 les outils critiques indispensables pour penser les vertiges de notre pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Cette f\u00e9condit\u00e9 th\u00e9orique est port\u00e9e par un style d&rsquo;\u00e9criture absolument inimitable au sein de la production universitaire contemporaine. M\u00ealant avec une virtuosit\u00e9 stup\u00e9fiante la rigueur philologique la plus aff\u00fbt\u00e9e, l&rsquo;\u00e9rudition biologique pointue, l&rsquo;humour ironique le plus f\u00e9roce, la passion po\u00e9tique et une auto-d\u00e9rision salvatrice, la prose harawayienne est vivante, vibrante et charnelle. Refusant le jargon intimidant pour cultiver une langue savoureuse rythm\u00e9e de n\u00e9ologismes \u00e9tincelants, elle incarne exemplairement dans sa propre \u00e9criture l&rsquo;enchev\u00eatrement indissoluble de la mati\u00e8re et du signe qu&rsquo;elle ne cesse de th\u00e9oriser.<\/p>\n<h3>12.2 L&rsquo;enseignement p\u00e9dagogique et la post\u00e9rit\u00e9 de Santa Cruz<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Donna Haraway ne saurait se mesurer exclusivement au nombre monumental de ses citations bibliographiques ou \u00e0 l&rsquo;influence plan\u00e9taire de ses livres : il s&rsquo;incarne avec une \u00e9gale intensit\u00e9 dans son magist\u00e8re p\u00e9dagogique exerc\u00e9 pendant plus de trois d\u00e9cennies au sein du d\u00e9partement d&rsquo;Histoire de la Conscience \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Santa Cruz. Haraway n&rsquo;a jamais envisag\u00e9 l&rsquo;enseignement universitaire comme un simple d\u00e9versement magistral et unilat\u00e9ral de connaissances certifi\u00e9es sur des \u00e9tudiants r\u00e9cepteurs passifs. Elle a fait de ses s\u00e9minaires doctoraux des espaces communautaires d&rsquo;exp\u00e9rimentation collective, o\u00f9 la pens\u00e9e se risquait \u00e0 voix haute dans l&rsquo;\u00e9coute mutuelle, la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle et le respect passionn\u00e9 des singularit\u00e9s intellectuelles.<\/p>\n<p>Sous sa direction stimulante, c&rsquo;est toute une g\u00e9n\u00e9ration majeure d&rsquo;intellectuelles, de th\u00e9oriciennes des sciences, de philosophes f\u00e9ministes et de critiques d&rsquo;art contemporains qui a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e, irriguant ensuite les plus prestigieuses universit\u00e9s mondiales. Des chercheuses internationalement reconnues telles que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Caren_Kaplan\">Caren Kaplan<\/a>, Jenny Reardon, Katie King ou Eva Hayward se r\u00e9clament explicitement de cette filiation f\u00e9ministe critique, prolongeant et r\u00e9inventant les outils forg\u00e9s \u00e0 Santa Cruz au sein des nouveaux d\u00e9fis pos\u00e9s par la g\u00e9nomique de population, les \u00e9tudes environnementales et la th\u00e9orie transgenre.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de l&rsquo;enceinte universitaire, le rayonnement de la pens\u00e9e harawayienne s&rsquo;est diffus\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire dans le champ de la cr\u00e9ation artistique contemporaine, du bio-art, du design sp\u00e9culatif, de la danse et du cin\u00e9ma d&rsquo;avant-garde. De nombreuses plasticiennes, chor\u00e9graphes et \u00e9crivaines de science-fiction puisent directement dans ses figures mythiques pour concevoir des installations immersives et des fables visuelles d\u00e9stabilisant l&rsquo;anthropocentrisme visuel. Cette aura culturelle a \u00e9t\u00e9 magnifiquement immortalis\u00e9e sur le plan cin\u00e9matographique par le r\u00e9alisateur belge Fabrizio Terranova dans son long-m\u00e9trage documentaire sorti en 2016, <em>Donna Haraway: Story Telling for Earthly Survival<\/em>. Tourn\u00e9 dans l&rsquo;intimit\u00e9 lumineuse de sa maison californienne de Santa Cruz, entour\u00e9e de ses chiens et de ses jardins vivaces, le film offre le portrait vibrant d&rsquo;une philosophe au travail, o\u00f9 la th\u00e9orie pure se tisse sans cesse avec l&rsquo;amour des b\u00eates, le compostage v\u00e9g\u00e9tal et la joie simple de la conversation amicale.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan philosophique : Une invitation \u00e0 habiter le monde autrement<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 du XXIe si\u00e8cle est confront\u00e9e \u00e0 des d\u00e9fis existentiels vertigineux \u2014 emballement climatique, prolif\u00e9ration incontr\u00f4l\u00e9e d&rsquo;intelligences artificielles g\u00e9n\u00e9ratives transformant l&rsquo;\u00e9cologie de l&rsquo;attention, guerres extractivistes pour le contr\u00f4le des terres rares et des \u00e9nergies fossiles, mont\u00e9e en fl\u00e8che des tentations fascisantes et des replis identitaires parano\u00efaques \u2014, l&rsquo;\u0153uvre de Donna Haraway se dresse comme un phare d&rsquo;une indispensable n\u00e9cessit\u00e9. Elle a reconfigur\u00e9 pour toujours ce que signifie \u00ab \u00eatre humain \u00bb, en montrant que notre humanit\u00e9 n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 une essence pure retranch\u00e9e dans une citadelle d&rsquo;exception, mais une composition baroque, un entrelacement permanent de proth\u00e8ses technologiques, de flux microbiens, d&rsquo;alliances animales et de narrations collectives.<\/p>\n<p>Son \u0153uvre d\u00e9livre un appel ind\u00e9fectible \u00e0 l&rsquo;alliance, au courage intellectuel et \u00e0 la responsabilit\u00e9 mutuelle. Contre les sir\u00e8nes mortif\u00e8res du d\u00e9couragement nihiliste qui nous intiment de baisser les bras face \u00e0 l&rsquo;ampleur du d\u00e9sastre \u00e9cologique, Haraway nous transmet une m\u00e9thodologie de la joie terrestre : une joie non pas na\u00efve ou aveugle, mais une joie combative, enracin\u00e9e dans l&rsquo;action de proximit\u00e9, la c\u00e9l\u00e9bration des parent\u00e9s inattendues et le refus cat\u00e9gorique d&rsquo;abandonner le monde vivant aux forces de la pr\u00e9dation n\u00e9olib\u00e9rale.<\/p>\n<p>Plus qu&rsquo;un syst\u00e8me philosophique fig\u00e9 destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre mus\u00e9ifi\u00e9 dans l&rsquo;histoire des id\u00e9es, l&rsquo;\u0153uvre de Donna Haraway est une formidable bo\u00eete \u00e0 outils pragmatique et vivante, transmise de main en main comme les ficelles d&rsquo;un jeu infini. Elle nous convie imp\u00e9rieusement \u00e0 habiter autrement les ruines de notre terre bless\u00e9e : non pas en ma\u00eetres et possesseurs d&rsquo;une nature asservie, non pas en spectateurs d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s d&rsquo;une catastrophe programm\u00e9e, mais en composteurs \u00e9merveill\u00e9s, en tisseurs de liens, en cr\u00e9atures terrestres r\u00e9solues \u00e0 cultiver sans rel\u00e2che la capacit\u00e9 de r\u00e9pondre de notre monde et \u00e0 rendre ses lendemains \u00e0 nouveau respirables pour tous les vivants.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Barad, K. (2007). <em>Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning<\/em>. Duke University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/j.ctv12101zq\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/j.ctv12101zq<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Butler, J. (1990). <em>Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Clark, A., &#038; Chalmers, D. (1998). The extended mind. <em>Analysis<\/em>, 58(1), 7\u201319. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/analys\/58.1.7\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/analys\/58.1.7<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1976). <em>Crystals, Fabrics, and Fields: Metaphors of Shape in Embryology<\/em>. Yale University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1985). A cyborg manifesto: Science, technology, and socialist-feminism in the late twentieth century. <em>Socialist Review<\/em>, 15(2), 65\u2013107.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1988). Situated knowledges: The science question in feminism and the privilege of partial perspective. <em>Feminist Studies<\/em>, 14(3), 575\u2013599. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178066\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/3178066<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1989). <em>Primate Visions: Gender, Race, and Nature in the World of Modern Science<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1991). <em>Simians, Cyborgs, and Women: The Reinvention of Nature<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (1997). <em>Modest_Witness@Second_Millennium.FemaleMan\u00a9_Meets_OncoMouse\u2122: Feminism and Technoscience<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (2003). <em>The Companion Species Manifesto: Dogs, People, and Significant Otherness<\/em>. Prickly Paradigm Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (2008). <em>When Species Meet<\/em>. University of Minnesota Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Haraway, D. J. (2016). <em>Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene<\/em>. Duke University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/j.ctv11cw25q\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/j.ctv11cw25q<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Le Guin, U. K. (1986). The carrier bag theory of fiction. In <em>Dancing at the Edge of the World: Thoughts on Words, Women, Places<\/em> (pp. 165\u2013170). Grove Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Margulis, L. (1998). <em>Symbiotic Planet: A New Look at Evolution<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Moore, J. W. (Ed.). (2016). <em>Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism<\/em>. PM Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">TallBear, K. (2014). Standing with and speaking as faith: A feminist-indigenous approach to inquiry. <em>Journal of Research Practice<\/em>, 10(2), Article N17.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 1em;\">Terranova, F. (R\u00e9alisateur). (2016). <em>Donna Haraway: Story Telling for Earthly Survival<\/em> [Film documentaire]. Icarus Films.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique exhaustive de la pens\u00e9e de Donna Haraway, de la th\u00e9orie cyborg aux savoirs situ\u00e9s et \u00e0 la psychologie des relations inter-esp\u00e8ces.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[24133,25918],"tags":[25922,25919,25923,25920,25921],"class_list":["post-16976","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-des-sciences","category-psychologie-post-humaniste","tag-chthulucene","tag-donna-haraway","tag-ecofeminisme","tag-manifeste-cyborg","tag-savoirs-situes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/16976","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=16976"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/16976\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=16976"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=16976"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=16976"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}