{"id":16168,"date":"2026-10-14T15:44:50","date_gmt":"2026-10-14T15:44:50","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/maine-de-biran-1766-1824\/"},"modified":"2026-10-14T15:44:50","modified_gmt":"2026-10-14T15:44:50","slug":"maine-de-biran-1766-1824","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=maine-de-biran-1766-1824","title":{"rendered":"Maine de Biran &#8211; 1766 1824"},"content":{"rendered":"<p>Au croisement des Lumi\u00e8res finissantes, du tumulte r\u00e9volutionnaire et des restaurations monarchiques, la pens\u00e9e de <strong>Marie-Fran\u00e7ois-Pierre Gontier de Biran<\/strong>, universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sous le nom de <strong>Maine de Biran<\/strong> (1766-1824), constitue l\u2019un des tournants les plus radicaux et les plus f\u00e9conds de l\u2019histoire de la philosophie fran\u00e7aise. Longtemps rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 tort au statut de penseur marginal, d\u2019homme d\u2019\u00c9tat vell\u00e9itaire ou d\u2019introducteur discret d\u2019un spiritualisme psychologique, Biran est en r\u00e9alit\u00e9 l\u2019artisan d\u2019une rupture \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9cisive : celle qui arrache la r\u00e9flexion philosophique aux impasses m\u00e9canistes du sensualisme condillacien et aux r\u00e9ductions mat\u00e9rialistes de l&rsquo;Id\u00e9ologie, pour fonder la m\u00e9taphysique sur le roc in\u00e9branlable de l\u2019exp\u00e9rience int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>Tandis que le XVIIIe si\u00e8cle triomphant concevait l\u2019esprit humain comme une r\u00e9ceptivit\u00e9 passive \u2013 une cire molle ou une statue anim\u00e9e par les seules impressions venues du dehors \u2013, Maine de Biran accomplit une r\u00e9volution copernicienne invers\u00e9e. En repla\u00e7ant l&rsquo;<em>effort moteur volontaire<\/em> au c\u0153ur de la subjectivit\u00e9, il d\u00e9montre que l\u2019homme ne commence pas par sentir de fa\u00e7on inerte, mais par agir. Le fait primitif de la conscience n&rsquo;est point une donn\u00e9e sensorielle ext\u00e9rieure, mais une aperception imm\u00e9diate interne o\u00f9 le sujet se saisit lui-m\u00eame dans le dynamisme d&rsquo;une force contrari\u00e9e par une r\u00e9sistance organique. D\u00e8s lors, le \u00ab Je pense \u00bb cart\u00e9sien, jug\u00e9 abstrait et d\u00e9sincarn\u00e9, c\u00e8de la place \u00e0 un \u00ab Je veux \u00bb, indissociable d\u2019un corps propre v\u00e9cu de l&rsquo;int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette red\u00e9couverte magistrale de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 motrice d\u00e9ploie une philosophie compl\u00e8te de l\u2019existence, qui explore successivement les automatismes de l\u2019habitude, les profondeurs t\u00e9n\u00e9breuses de la vie affective inconsciente, les exigences rationnelles de la vie discursive, pour culminer enfin dans une m\u00e9ditation mystique sur la transcendance et la gr\u00e2ce. En pr\u00e9figurant avec une acuit\u00e9 saisissante la ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps chez Merleau-Ponty, l&rsquo;ontologie de la chair chez Michel Henry, l\u2019intuition bergsonienne de la dur\u00e9e et les mod\u00e9lisations contemporaines de la cognition incarn\u00e9e, Maine de Biran s\u2019impose comme le p\u00e8re m\u00e9connu de la modernit\u00e9 philosophique. L&rsquo;exploration de son \u0153uvre monumentale r\u00e9v\u00e8le un itin\u00e9raire intellectuel d&rsquo;une probit\u00e9 exceptionnelle, o\u00f9 la vie publique la plus absorbante n&rsquo;a cess\u00e9 de dialoguer avec le recueillement d&rsquo;une conscience en qu\u00eate d&rsquo;elle-m\u00eame.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte historique (1766-1824)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines aristocratiques et formation intellectuelle sous l&rsquo;Ancien R\u00e9gime<\/h3>\n<p>Marie-Fran\u00e7ois-Pierre Gontier de Biran na\u00eet le 29 novembre 1766 \u00e0 Bergerac, au c\u0153ur du P\u00e9rigord, au sein d\u2019une famille patricienne solidement \u00e9tablie depuis plusieurs g\u00e9n\u00e9rations dans les charges de judicature et l\u2019administration locale. H\u00e9ritier d\u2019une tradition d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 parlementaire et de pi\u00e9t\u00e9 provinciale, le jeune homme grandit dans une atmosph\u00e8re de dignit\u00e9 mesur\u00e9e, impr\u00e9gn\u00e9e des valeurs de l&rsquo;ancienne magistrature. Son p\u00e8re, m\u00e9decin respect\u00e9, lui transmet tr\u00e8s t\u00f4t le go\u00fbt de l\u2019observation m\u00e9thodique et une m\u00e9fiance instinctive envers les sp\u00e9culations purement abstraites, dispositions intellectuelles qui d\u00e9termineront la posture singuli\u00e8re du futur philosophe face aux syst\u00e8mes dogmatiques de son si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Sa formation premi\u00e8re se d\u00e9roule au coll\u00e8ge des Doctrinaires de P\u00e9rigueux, institution r\u00e9put\u00e9e pour l\u2019excellence de son enseignement humaniste et la rigueur de sa prop\u00e9deutique math\u00e9matique. Loin de s&rsquo;enfermer dans une rh\u00e9torique surann\u00e9e, l\u2019adolescent y manifeste un talent pr\u00e9coce pour les sciences exactes, la g\u00e9om\u00e9trie et l&rsquo;analyse, d\u00e9couvrant dans la pr\u00e9cision du calcul un mod\u00e8le de certitude d\u00e9monstrative qui ne cessera de hanter ses travaux ult\u00e9rieurs. Ce passage formateur chez les p\u00e8res doctrinaires dote Biran d&rsquo;un outillage logique remarquable, tout en lui offrant une premi\u00e8re impr\u00e9gnation de la philosophie classique, bien que les doctrines modernes n&rsquo;aient alors que peu franchi les grilles du clo\u00eetre scolaire.<\/p>\n<p>En 1785, c\u00e9dant aux pr\u00e9rogatives de son rang et au d\u00e9sir d&#8217;embrasser la carri\u00e8re des armes, Maine de Biran monte \u00e0 Paris pour entrer au sein du prestigieux r\u00e9giment des gardes du corps du roi <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Louis_XVI\">Louis XVI<\/a>. Affect\u00e9 \u00e0 la compagnie de Noailles, le jeune provincial se trouve brutalement projet\u00e9 au c\u0153ur de la cour de Versailles, assistant aux derni\u00e8res heures d\u2019un monde cr\u00e9pusculaire. T\u00e9moin direct des intrigues palatines, des rivalit\u00e9s d&rsquo;ambition et du raffinement mondain, il d\u00e9veloppe une acuit\u00e9 sociologique et psychologique per\u00e7ante. Cette confrontation pr\u00e9coce avec les passions humaines, le jeu des masques et la vanit\u00e9 des grandeurs terrestres nourrit chez lui un profond sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, aiguisant une propension naturelle \u00e0 l&rsquo;isolement contemplatif et \u00e0 l&rsquo;examen de sa propre sensibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Le d\u00e9clenchement de la R\u00e9volution fran\u00e7aise vient briser net cette trajectoire curiale. Lors des journ\u00e9es insurrectionnelles des 5 et 6 octobre 1789, Biran participe courageusement \u00e0 la d\u00e9fense du ch\u00e2teau royal contre la foule enrag\u00e9e venue de Paris, subissant une blessure au bras qui scellera physiquement son attachement ind\u00e9fectible \u00e0 l&rsquo;ordre l\u00e9gitime. Face \u00e0 la radicalisation terroriste de 1793, le garde du corps cong\u00e9di\u00e9 choisit la prudence et se retire dans son domaine familial de Grateloup, pr\u00e8s de Bergerac. C&rsquo;est dans ce refuge bois\u00e9 du P\u00e9rigord, \u00e0 l&rsquo;abri des proscriptions sanglantes du Comit\u00e9 de salut public, que s&rsquo;amorce la v\u00e9ritable m\u00e9tamorphose intellectuelle de Maine de Biran : clo\u00eetr\u00e9 dans sa biblioth\u00e8que, coup\u00e9 des agitations du si\u00e8cle, il entreprend avec une ardeur farouche la lecture exhaustive de Locke, de Condillac, de Rousseau et des naturalistes, inaugurant dans la solitude provinciale la grande aventure de sa psychologie introspective.<\/p>\n<h3>1.2 Une trajectoire politique tiraill\u00e9e entre id\u00e9aux r\u00e9publicains et fid\u00e9lit\u00e9 monarchique<\/h3>\n<p>L\u2019itin\u00e9raire politique de Maine de Biran illustre de mani\u00e8re exemplaire les apories et les d\u00e9chirements de l&rsquo;\u00e9lite fran\u00e7aise issue de l&rsquo;Ancien R\u00e9gime, contrainte de traverser les r\u00e9gimes successifs sans jamais renier ses exigences fondamentales d&rsquo;ordre et de libert\u00e9 civile. Sorti de sa retraite campagnarde apr\u00e8s la chute de Robespierre, il est \u00e9lu administrateur du d\u00e9partement de la Dordogne sous le Directoire, avant de devenir membre du Conseil des Cinq-Cents en 1797. Toutefois, son \u00e9lection ayant \u00e9t\u00e9 cass\u00e9e lors du coup d&rsquo;\u00c9tat du 18 fructidor en raison de ses sympathies royalistes constitutionnelles, il regagne ses terres p\u00e9rigourdines, faisant l&rsquo;exp\u00e9rience pr\u00e9coce de l&rsquo;inconstance des factions et de la brutalit\u00e9 des m\u00e9canismes r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<p>Sous le Consulat puis le Premier Empire, l&rsquo;\u00c9tat napol\u00e9onien, soucieux de rallier les comp\u00e9tences des anciennes \u00e9lites territoriales pour asseoir sa bureaucratie pacificatrice, fait appel \u00e0 ses talents d&rsquo;administrateur mesur\u00e9 et int\u00e8gre. Maine de Biran accepte en 1806 la charge de sous-pr\u00e9fet de l&rsquo;arrondissement de Bergerac, fonction exigeante qu&rsquo;il occupera avec un d\u00e9vouement scrupuleux durant pr\u00e8s de six ann\u00e9es. Loin de s&rsquo;ab\u00eemer dans les honneurs pr\u00e9fectoraux, le magistrat-philosophe g\u00e8re avec \u00e9quit\u00e9 les affaires locales, la conscription militaire et les ponts et chauss\u00e9es, r\u00e9digeant ses chefs-d\u2019\u0153uvre philosophiques durant les nuits silencieuses d\u00e9rob\u00e9es aux labeurs administratifs. Cette coexistence forc\u00e9e entre la gestion de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et les profondeurs de l&rsquo;abstraction mentale constituera l&rsquo;un des ressorts majeurs de sa r\u00e9flexion sur la dualit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>\u00c9lu au Corps l\u00e9gislatif en 1809, Biran voit son destin public basculer lors de la session parlementaire de 1813. Alors que l&rsquo;Empire chancelant essuie ses premiers d\u00e9sastres militaires et que Napol\u00e9on exige une lev\u00e9e en masse sans contr\u00f4le parlementaire, Biran est nomm\u00e9 au sein de la c\u00e9l\u00e8bre commission extraordinaire pr\u00e9sid\u00e9e par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph-J%C3%A9r%C3%B4me_Sim%C3%A9on\">Laisn\u00e9<\/a>. R\u00e9dacteur courageux du rapport final avec Raynouard et Gallois, il ose r\u00e9clamer publiquement le r\u00e9tablissement de la paix, le respect des libert\u00e9s constitutionnelles et la garantie des droits civils face au despotisme imp\u00e9rial agonisant. Cette audace civique, qui provoque la fureur imm\u00e9diate de Bonaparte et la dissolution abrupte de l&rsquo;assembl\u00e9e, consacre l&rsquo;ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit de Biran et son refus de plier le droit devant la force brute.<\/p>\n<p>La Restauration des Bourbons en 1814 appara\u00eet d\u00e8s lors comme l&rsquo;aboutissement naturel de ses convictions l\u00e9gitimistes mod\u00e9r\u00e9es. Nomm\u00e9 conseiller d&rsquo;\u00c9tat et constamment r\u00e9\u00e9lu d\u00e9put\u00e9 de la Dordogne de 1815 \u00e0 sa mort, il prend place au centre constitutionnel, combattant tour \u00e0 tour les fureurs r\u00e9actionnaires des ultras de la Chambre introuvable et les d\u00e9rives r\u00e9volutionnaires des lib\u00e9raux jacobins. Cependant, cette vie parisienne satur\u00e9e de s\u00e9ances parlementaires, de commissions minist\u00e9rielles et de r\u00e9ceptions mondaines repr\u00e9sente un calvaire intime permanent pour une \u00e2me aspirant \u00e0 la m\u00e9ditation solitaire. Les derni\u00e8res pages de sa correspondance et de son journal t\u00e9moignent du d\u00e9chirement poignant entre un sens aigu du devoir d&rsquo;\u00c9tat et le regret douloureux de son cher Grateloup, o\u00f9 seul il pouvait converser librement avec son \u00eatre int\u00e9rieur.<\/p>\n<h3>1.3 Le Journal intime comme laboratoire d&rsquo;observation de soi<\/h3>\n<p>Inaugur\u00e9 de mani\u00e8re intermittente au lendemain de la Terreur et tenu avec une constance quasi religieuse \u00e0 partir de 1814 jusqu&rsquo;aux derniers jours de sa vie en 1824, le <em>Journal intime<\/em> de Maine de Biran ne constitue point un simple recueil d&rsquo;anecdotes politiques ou d&rsquo;\u00e9panchements sentimentaux dans la veine romantique. Il repr\u00e9sente, au sens le plus rigoureux du terme, un formidable <strong>laboratoire \u00e9pist\u00e9mologique<\/strong>, un instrument de travail exp\u00e9rimental o\u00f9 le philosophe applique \u00e0 sa propre personne la m\u00e9thode d&rsquo;observation la plus d\u00e9pouill\u00e9e et la plus exigeante. Biran s&rsquo;y prend lui-m\u00eame pour sujet d&rsquo;\u00e9tude anatomique et psychologique, traquant les moindres pulsations de son \u00e2me avec une impartialit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>L\u2019objet premier de cette auscultation quotidienne r\u00e9side dans l&rsquo;examen minutieux des variations de l&rsquo;humeur, du sentiment d&rsquo;existence et de l&rsquo;\u00e9nergie mentale sous l&rsquo;impact direct des \u00e9tats physiologiques. M\u00e9t\u00e9orologue scrupuleux de son propre corps, Biran consigne avec une pr\u00e9cision analytique l\u2019influence d\u00e9l\u00e9t\u00e8re d\u2019un ciel brumeux, d&rsquo;un vent d&rsquo;est, d&rsquo;une mauvaise digestion ou d&rsquo;une crise h\u00e9patobiliaire sur la clart\u00e9 de sa pens\u00e9e et la vivacit\u00e9 de sa volont\u00e9. Il constate avec effroi ou m\u00e9lancolie comment l&rsquo;enthousiasme moral peut se dissoudre subitement sous l&rsquo;effet d&rsquo;une simple atonie visc\u00e9rale, d\u00e9montrant ainsi empiriquement l&rsquo;existence d&rsquo;une vie animale purement passive qui enserre insidieusement la libert\u00e9 humaine :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;enregistrement rigoureux des oscillations quotidiennes du tonus vital et de l&rsquo;app\u00e9tit intellectuel ;<\/li>\n<li>La cartographie des \u00e9tats de r\u00e9ceptivit\u00e9 pure o\u00f9 le moi subit sans pouvoir r\u00e9agir les impressions somatiques ;<\/li>\n<li>L&rsquo;analyse de l&rsquo;\u00e9mergence discontinue de l&rsquo;effort volontaire capable de briser la l\u00e9thargie musculaire ;<\/li>\n<li>La saisie descriptive des moments d&rsquo;illumination m\u00e9ditative o\u00f9 l&rsquo;esprit transcende la m\u00e9canique du corps.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette pratique d&rsquo;auto-observation continue, Maine de Biran invente une forme in\u00e9dite d&#8217;empirisme radical, un empirisme interne qui refuse d&rsquo;extrapoler les lois de l&rsquo;esprit \u00e0 partir du monde ext\u00e9rieur pour les d\u00e9duire uniquement des donn\u00e9es v\u00e9rifiables du sens intime. Le journal cesse d&rsquo;\u00eatre un confessionnal litt\u00e9raire pour devenir le creuset d&rsquo;o\u00f9 jaillira toute sa psychologie th\u00e9orique : c&rsquo;est en constatant sa propre impuissance \u00e0 vouloir sous le poids d&rsquo;un corps d\u00e9faillant qu&rsquo;il d\u00e9couvre la v\u00e9ritable nature de la volont\u00e9 comme lutte, et c&rsquo;est en observant le jaillissement int\u00e9rieur de l&rsquo;attention qu&rsquo;il d\u00e9limite les fronti\u00e8res \u00e9tanches s\u00e9parant la passivit\u00e9 animale de l&rsquo;activit\u00e9 du moi spirituel.<\/p>\n<h2>2. La rupture avec le sensualisme condillacien et l&rsquo;Id\u00e9ologie<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;adh\u00e9sion initiale \u00e0 la doctrine de la statue passive de Condillac<\/h3>\n<p>Comme l&rsquo;ensemble des esprits form\u00e9s \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, Maine de Biran commence son aventure intellectuelle sous la tutelle omnipotente de la pens\u00e9e sensualiste, domin\u00e9e par la figure tut\u00e9laire de l&rsquo;abb\u00e9 <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89tienne_Bonnot_de_Condillac\">\u00c9tienne Bonnot de Condillac<\/a> et prolong\u00e9e par l&rsquo;h\u00e9ritage de John Locke. Dans son <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em> (1754), Condillac avait cru r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;esprit humain en forgeant la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9taphore de la statue de marbre, organis\u00e9e int\u00e9rieurement comme un corps humain mais d\u00e9pourvue de toute id\u00e9e : qu&rsquo;on lui accorde le seul sens de l&rsquo;odorat, qu&rsquo;on lui pr\u00e9sente une odeur de rose, et voil\u00e0 cette statue devenue \u00ab odeur de rose \u00bb, la sensation transform\u00e9e produisant successivement l&rsquo;attention, la m\u00e9moire, la comparaison, le jugement et, en d\u00e9finitive, toutes les facult\u00e9s de l&rsquo;entendement.<\/p>\n<p>S\u00e9duit par la s\u00e9duisante \u00e9l\u00e9gance de cette m\u00e9thode g\u00e9n\u00e9tique et d\u00e9ductive, Biran entreprend d&rsquo;abord de l&rsquo;appliquer m\u00e9thodiquement \u00e0 ses propres recherches. La promesse de ramener la complexit\u00e9 n\u00e9buleuse de la vie spirituelle \u00e0 une formule math\u00e9matique simple \u2013 <em>la pens\u00e9e n&rsquo;est que de la sensation transform\u00e9e<\/em> \u2013 flatte le go\u00fbt du jeune P\u00e9rigourdin pour la rigueur analytique. Durant ses ann\u00e9es de retraite forc\u00e9e \u00e0 Grateloup, il s&rsquo;efforce sinc\u00e8rement de d\u00e9river l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du psychisme humain \u00e0 partir du postulat de cette r\u00e9ceptivit\u00e9 originelle, cherchant \u00e0 v\u00e9rifier comment le flux ext\u00e9rieur des impressions sensibles vient d\u00e9poser ses s\u00e9diments dans le r\u00e9ceptacle vierge de la m\u00e9moire.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette perspective qu&rsquo;il noue ses premiers contacts institutionnels avec la c\u00e9l\u00e8bre Soci\u00e9t\u00e9 des <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Id%C3%A9ologie_(philosophie)\">Id\u00e9ologues<\/a>, group\u00e9e autour d&rsquo;Antoine Destutt de Tracy et de Pierre-Jean-Georges Cabanis dans le salon feutr\u00e9 d&rsquo;Auteuil chez Mme Helv\u00e9tius. Les Id\u00e9ologues se veulent les continuateurs rigoureux des Lumi\u00e8res, pr\u00e9tendant hisser la science des id\u00e9es au rang d&rsquo;une physique naturelle. Biran est d&rsquo;abord accueilli par eux comme un brillant disciple provincial prometteur. Cependant, plus il m\u00e9dite sur le texte condillacien, plus un malaise \u00e9pist\u00e9mologique profond le gagne : comment une sensation purement subie, une impression passive qui s&rsquo;\u00e9puise dans son affectation imm\u00e9diate, pourrait-elle jamais se d\u00e9doubler pour dire \u00ab Je \u00bb ? Si la statue n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;odeur qu&rsquo;elle sent, comment peut-elle savoir qu&rsquo;elle sent, se souvenir qu&rsquo;elle a senti, et distinguer son \u00eatre propre de la modification passag\u00e8re de sa mati\u00e8re ?<\/p>\n<h3>2.2 La critique de Cabanis et de la physiologie r\u00e9ductionniste<\/h3>\n<p>L\u2019affranchissement de Maine de Biran \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;Id\u00e9ologie s\u2019acc\u00e9l\u00e8re dramatiquement lors de sa confrontation critique avec les th\u00e8ses de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Pierre_Jean_Georges_Cabanis\">Pierre-Jean-Georges Cabanis<\/a>. Dans son ouvrage retentissant, les <em>Rapports du physique et du moral de l&rsquo;homme<\/em> (1802), le m\u00e9decin et philosophe d&rsquo;Auteuil avait pouss\u00e9 le sensualisme jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes retranchements mat\u00e9rialistes, formulant le c\u00e9l\u00e8bre aphorisme selon lequel le cerveau s\u00e9cr\u00e8te la pens\u00e9e de la m\u00eame mani\u00e8re que le foie s\u00e9cr\u00e8te la bile ou que l&rsquo;estomac accomplit la digestion. Pour Cabanis, le \u00ab moral \u00bb de l&rsquo;homme n&rsquo;est que l&rsquo;expression ph\u00e9nom\u00e9nale de son \u00ab physique \u00bb, les d\u00e9terminations visc\u00e9rales et nerveuses gouvernant de mani\u00e8re absolue les mouvements de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Maine de Biran salue l&rsquo;acuit\u00e9 des observations physiologiques de Cabanis sur l&rsquo;influence de l&rsquo;\u00e2ge, du sexe, du temp\u00e9rament et des maladies sur les dispositions affectives de l&rsquo;individu \u2013 observations que Biran v\u00e9rifie h\u00e9las quotidiennement sur sa propre sant\u00e9 chancelante. Mais il r\u00e9cuse avec une fermet\u00e9 logique absolue le saut m\u00e9taphysique accompli par le physiologiste. Biran d\u00e9montre avec vigueur qu&rsquo;une s\u00e9cr\u00e9tion organique, aussi raffin\u00e9e soit-elle, demeure un ph\u00e9nom\u00e8ne physique observable de l&rsquo;ext\u00e9rieur dans l&rsquo;espace objectif, tandis qu&rsquo;un fait de conscience constitue une r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une nature radicalement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, accessible uniquement de l&rsquo;int\u00e9rieur par le sens intime :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;impossibilit\u00e9 conceptuelle d&rsquo;identifier un mouvement mol\u00e9culaire nerveux \u00e0 l&rsquo;aperception d&rsquo;un sens ou d&rsquo;une signification ;<\/li>\n<li>La confusion d\u00e9l\u00e9t\u00e8re entretenue par Cabanis entre la cause occasionnelle organique et la cause efficiente de la pens\u00e9e ;<\/li>\n<li>La n\u00e9gation ill\u00e9gitime de l&rsquo;autonomie du sujet voulant, raval\u00e9 au rang d&rsquo;illusion \u00e9piph\u00e9nom\u00e9nale ;<\/li>\n<li>L&rsquo;urgence d&rsquo;\u00e9tablir une ligne de d\u00e9marcation \u00e9pist\u00e9mologique stricte entre la physiologie du corps-objet et la psychologie du corps agissant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le r\u00e9ductionnisme c\u00e9r\u00e9bral de Cabanis commet l&rsquo;erreur fondamentale de substituer l&rsquo;objet vu au sujet voyant. En observant les contractions musculaires ou les flux sanguins d&rsquo;un individu sous un scalpel, le physiologiste voit des mouvements mat\u00e9riels, mais il ne verra jamais un \u00ab vouloir \u00bb, un \u00ab projet \u00bb ou une \u00ab d\u00e9lib\u00e9ration \u00bb. Maine de Biran proclame ainsi l&rsquo;ind\u00e9pendance de droit de la psychologie : aucune description anatomique du syst\u00e8me nerveux ne saurait rendre compte de la certitude primitive par laquelle le moi s&rsquo;exp\u00e9rimente lui-m\u00eame comme agent producteur de son action. La physiologie d\u00e9crit le th\u00e9\u00e2tre mat\u00e9riel, mais la conscience seule habite et anime la sc\u00e8ne.<\/p>\n<h3>2.3 Le basculement \u00e9pist\u00e9mologique du M\u00e9moire sur l&rsquo;habitude (1802)<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance officiel du biranisme s&rsquo;accomplit avec \u00e9clat lors du concours ouvert par l&rsquo;Institut national des sciences et des arts pour l&rsquo;ann\u00e9e 1802, dont la question mise au concours s&rsquo;intitulait : \u00ab D\u00e9terminer quelle est l&rsquo;influence de l&rsquo;habitude sur la facult\u00e9 de penser, ou, en d&rsquo;autres termes, faire voir quels sont les effets que produit sur chacune de nos facult\u00e9s intellectuelles la fr\u00e9quente r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames op\u00e9rations \u00bb. Destutt de Tracy et Cabanis, membres du jury, s&rsquo;attendaient \u00e0 un brillant exercice d&rsquo;application des principes condillaciens. \u00c0 leur stup\u00e9faction admirative mais troubl\u00e9e, le jeune sous-pr\u00e9fet de Bergerac leur adresse un volumineux manuscrit qui fait voler en \u00e9clats le postulat unitaire de la sensation transform\u00e9e : le <em>M\u00e9moire sur l&rsquo;habitude<\/em>.<\/p>\n<p>Couronn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9 par l&rsquo;Institut, ce texte monumental marque une date capitale dans l&rsquo;histoire de la philosophie fran\u00e7aise. Maine de Biran y d\u00e9montre avec une rigueur implacable une v\u00e9rit\u00e9 aveuglante que le sensualisme avait \u00e9t\u00e9 structurellement incapable de concevoir : <strong>la r\u00e9p\u00e9tition n&rsquo;agit point de mani\u00e8re uniforme sur nos facult\u00e9s<\/strong>. Si l&rsquo;homme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une p\u00e2te sensible passive, la r\u00e9p\u00e9tition d&rsquo;une impression devrait toujours produire le m\u00eame r\u00e9sultat d&rsquo;accoutumance m\u00e9canique. Or, Biran met en lumi\u00e8re une asym\u00e9trie fondamentale : tandis que la r\u00e9p\u00e9tition fr\u00e9quente affaiblit, \u00e9mousse et finit par an\u00e9antir la sensation passive (l&rsquo;\u0153il ne per\u00e7oit plus l&rsquo;odeur famili\u00e8re, l&rsquo;oreille s&rsquo;accoutume au bruit du moulin jusqu&rsquo;\u00e0 ne plus l&rsquo;entendre), cette m\u00eame r\u00e9p\u00e9tition perfectionne, affine et rend de plus en plus agile et lucide le mouvement actif (le musicien gagne en virtuosit\u00e9 et en pr\u00e9cision digitale).<\/p>\n<p>Cette observation clinique irr\u00e9futable contraint Biran \u00e0 scinder la vie humaine en deux registres irr\u00e9ductibles : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la <em>r\u00e9ceptivit\u00e9 passive<\/em>, o\u00f9 l&rsquo;organisme subit l&rsquo;\u00e9branlement nerveux venu du dehors sans y participer ; de l&rsquo;autre la <em>motricit\u00e9 active<\/em>, o\u00f9 le centre vital d\u00e9ploie une \u00e9nergie motrice d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. L&rsquo;habitude n&rsquo;est pas univoque : elle est passive pour le sentir, elle est active pour l&rsquo;agir. D\u00e8s lors, le sensualisme a v\u00e9cu. En d\u00e9couvrant que l&rsquo;action motrice poss\u00e8de des lois intrins\u00e8ques radicalement oppos\u00e9es \u00e0 celles de la sensation subie, Maine de Biran s&rsquo;\u00e9mancipe d\u00e9finitivement de la coterie d&rsquo;Auteuil et pose la premi\u00e8re pierre d&rsquo;un spiritualisme nouveau, fond\u00e9 non sur des postulats dogmatiques, mais sur l&rsquo;analyse exp\u00e9rimentale du mouvement volontaire.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;aperception imm\u00e9diate interne et la m\u00e9thode psychologique<\/h2>\n<h3>3.1 La fondation du sens intime contre le primat du sens externe<\/h3>\n<p>Ayant d\u00e9masqu\u00e9 l&rsquo;insuffisance du sensualisme, Maine de Biran s&rsquo;attache \u00e0 forger l&rsquo;instrument th\u00e9orique capable d&rsquo;explorer ce domaine de l&rsquo;activit\u00e9 que les philosophes ant\u00e9rieurs avaient laiss\u00e9 en friche : le <strong>sens intime<\/strong> ou l&rsquo;<em>aperception imm\u00e9diate interne<\/em>. Depuis les origines de la pens\u00e9e occidentale et singuli\u00e8rement depuis Galil\u00e9e et Newton, la science s&rsquo;\u00e9tait b\u00e2tie sur le primat exclusif du sens externe, c&rsquo;est-\u00e0-dire sur l&rsquo;observation des objets diss\u00e9min\u00e9s dans l&rsquo;espace g\u00e9om\u00e9trique tridimensionnel, mesurables par la vue et le toucher, quantifiables et r\u00e9ductibles \u00e0 des relations math\u00e9matiques d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p>Biran conteste \u00e9nergiquement que ce mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique physicaliste puisse \u00eatre transpos\u00e9 tel quel \u00e0 la connaissance de l&rsquo;esprit sans d\u00e9naturer irr\u00e9m\u00e9diablement son objet. Regarder vers le dehors produit des <em>perceptions<\/em> d&rsquo;objets ; mais regarder vers le dedans produit l&rsquo;<em>aperception<\/em> du sujet par lui-m\u00eame. Le sens intime n&rsquo;est point un organe sensoriel suppl\u00e9mentaire qui viendrait s&rsquo;ajouter aux cinq sens de la physiologie : il est la r\u00e9flexion vivante de la conscience sur ses propres op\u00e9rations motrices. Lorsque je meuve mon bras pour saisir un livre, mes yeux voient un membre se d\u00e9placer dans l&rsquo;espace comme une branche agit\u00e9e par le vent ; mais mon sens intime m&rsquo;atteste imm\u00e9diatement, sans le secours d&rsquo;aucun regard ext\u00e9rieur, que <em>c&rsquo;est moi qui produis ce mouvement<\/em> par un acte int\u00e9rieur d&rsquo;\u00e9nergie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette distinction entre le sens externe et le sens intime d\u00e9limite deux ordres de r\u00e9alit\u00e9 incommensurables. Le monde externe est le domaine de la spatialit\u00e9, de la divisibilit\u00e9, de la juxtaposition passive et des liaisons causales m\u00e9caniques o\u00f9 une bille de billard en percute une autre sans savoir pourquoi. Le monde interne est l&rsquo;ordre de la temporalit\u00e9 pure, de l&rsquo;indivisibilit\u00e9 subjective, de la spontan\u00e9it\u00e9 vivante et de l&rsquo;efficience intentionnelle. En fondant le sens intime comme tribunal supr\u00eame de la psychologie, Maine de Biran arrache l&rsquo;homme \u00e0 la chosification : le moi n&rsquo;est pas une chose parmi les choses du monde, mais le principe actif et immat\u00e9riel pour lequel seul il existe des choses.<\/p>\n<h3>3.2 Le cogito biranien : Du \u00ab Je pense \u00bb au \u00ab Je veux \u00bb<\/h3>\n<p>Cette primaut\u00e9 du sens intime conduit in\u00e9luctablement Maine de Biran \u00e0 engager un dialogue magistral avec le p\u00e8re de la philosophie moderne, Ren\u00e9 <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Ren%C3%A9_Descartes\">Descartes<\/a>. Tout en saluant le g\u00e9nie du doute m\u00e9thodique cart\u00e9sien qui avait su isoler le sanctuaire de la conscience face aux illusions sensibles, Biran adresse au <em>Cogito<\/em> cart\u00e9sien un reproche fondamental qui touche au c\u0153ur de sa structure logique. Pour Descartes, \u00ab Je pense, donc je suis \u00bb (<em>Cogito, ergo sum<\/em>) d\u00e9duit l&rsquo;existence d&rsquo;une substance pensante \u00e0 partir d&rsquo;une activit\u00e9 intellectuelle pure, universelle et d\u00e9sincarn\u00e9e, assimilant la pens\u00e9e \u00e0 une contemplation th\u00e9orique d&rsquo;id\u00e9es claires et distinctes.<\/p>\n<p>Pour le penseur p\u00e9rigourdin, ce cogito classique p\u00e8che par un exc\u00e8s d&rsquo;abstraction logique. Une pens\u00e9e pure qui n&rsquo;agit pas, une conscience qui douterait sans \u00e9prouver la r\u00e9sistance d&rsquo;un \u00eatre concret ne saurait parvenir \u00e0 la certitude vivante de son individualit\u00e9. Biran r\u00e9cuse l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab substance pensante \u00bb (<em>res cogitans<\/em>) hypostasi\u00e9e comme une chose m\u00e9taphysique cach\u00e9e derri\u00e8re les actes. \u00c0 la d\u00e9duction intellectualiste de Descartes, il substitue une saisie dynamique originaire : <strong>\u00ab Volo, ergo sum \u00bb \u2013 Je veux, donc je suis<\/strong>. Ce n&rsquo;est pas la pens\u00e9e passive qui m&rsquo;assure de mon existence, c&rsquo;est l&rsquo;acte volitif se heurtant \u00e0 une limite corporelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le moi n&rsquo;est point une substance inerte poss\u00e9dant la pens\u00e9e comme un attribut accidentel ;<\/li>\n<li>Le moi s&rsquo;identifie substantiellement \u00e0 l&rsquo;acte m\u00eame par lequel il se d\u00e9ploie comme volont\u00e9 ;<\/li>\n<li>L&rsquo;existence n&rsquo;est pas conclue au terme d&rsquo;un syllogisme formel, mais v\u00e9cue dans l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;action motrice ;<\/li>\n<li>L&rsquo;individualit\u00e9 consciente na\u00eet de la tension irr\u00e9ductible entre une puissance ordonnatrice et une r\u00e9sistance organique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le cogito biranien est donc intrins\u00e8quement moteur, musculaire et incarn\u00e9. Tant que je me contente de recevoir des sensations ou de combiner abstraitement des concepts logiques, je demeure absorb\u00e9 dans le spectacle des id\u00e9es, sans r\u00e9elle conscience de ma libert\u00e9 personnelle. C&rsquo;est uniquement au moment pr\u00e9cis o\u00f9 j&rsquo;\u00e9mets une volition pour mobiliser un muscle et que j&rsquo;\u00e9prouve l&rsquo;inertie de ce muscle que s&rsquo;allume l&rsquo;\u00e9tincelle de l&rsquo;ego. Le \u00ab Je \u00bb n&rsquo;est pas un spectateur d\u00e9sincarn\u00e9 assis au balcon de l&rsquo;entendement ; il est une force agissante engag\u00e9e corps et \u00e2me dans l&rsquo;ar\u00e8ne de l&rsquo;existence.<\/p>\n<h3>3.3 Les exigences m\u00e9thodologiques de l&rsquo;introspection r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>La mise en \u0153uvre d&rsquo;une telle philosophie de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 soul\u00e8ve imm\u00e9diatement de redoutables paradoxes m\u00e9thodologiques, auxquels Maine de Biran consacre des d\u00e9veloppements d&rsquo;une stup\u00e9fiante acuit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. Comment l&rsquo;esprit peut-il s&rsquo;observer lui-m\u00eame sans alt\u00e9rer la nature de l&rsquo;acte qu&rsquo;il pr\u00e9tend contempler ? N&rsquo;y a-t-il point une contradiction insurmontable \u00e0 pr\u00e9tendre \u00eatre simultan\u00e9ment l&rsquo;observateur et l&rsquo;observ\u00e9, le com\u00e9dien sur sc\u00e8ne et le spectateur au parterre ? Cette objection classique, qui sera plus tard brandie par <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Auguste_Comte\">Auguste Comte<\/a> pour condamner la psychologie introspective comme une impossibilit\u00e9 absolue, Biran l&rsquo;affronte et la d\u00e9monte avec une rigueur pr\u00e9monitoire.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9jouer ce pi\u00e8ge, Biran distingue rigoureusement l&rsquo;<em>imagination<\/em> de la <em>r\u00e9flexion<\/em>. L&rsquo;imagination est la facult\u00e9 de se repr\u00e9senter des images spatiales d&rsquo;objets ext\u00e9rieurs ; si le sujet cherche \u00e0 \u00ab imaginer \u00bb son moi, il \u00e9choue fatalement, ne rencontrant que le vide ou forgeant des fant\u00f4mes m\u00e9taphysiques. La r\u00e9flexion interne, au contraire, est une tension de l&rsquo;attention pure, une vigilance de l&rsquo;esprit qui s&rsquo;applique directement \u00e0 l&rsquo;effort au moment m\u00eame o\u00f9 il est produit. L&rsquo;observation biranienne ne consiste pas \u00e0 figer le mouvement pour le diss\u00e9quer apr\u00e8s coup, mais \u00e0 habiter consciemment le mouvement pendant qu&rsquo;il s&rsquo;accomplit. L&rsquo;instrument d&rsquo;investigation n&rsquo;est pas le scalpel du naturaliste, mais la pr\u00e9sence attentive de la volont\u00e9 \u00e0 son propre exercice.<\/p>\n<p>Cette asc\u00e8se intellectuelle impose la cr\u00e9ation d&rsquo;un vocabulaire philosophique enti\u00e8rement r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Biran combat avec acharnement l&rsquo;envahissement du langage psychologique par des m\u00e9taphores m\u00e9canistes ou spatiales (\u00ab empreintes \u00bb, \u00ab flux \u00bb, \u00ab r\u00e9ceptacles \u00bb, \u00ab attractions d&rsquo;id\u00e9es \u00bb). Il dialogue ici de mani\u00e8re critique avec les psychologues de l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise du sens commun, notamment Thomas Reid et Dugald Stewart, dont il appr\u00e9cie la d\u00e9fense de la r\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate de la conscience contre le scepticisme de Hume, tout en leur reprochant de s&rsquo;\u00eatre arr\u00eat\u00e9s au seuil de l&rsquo;analyse fondamentale. L\u00e0 o\u00f9 les \u00c9cossais accumulent des observations descriptives empiriques sur les facult\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me, Maine de Biran veut creuser jusqu&rsquo;au fait primordial, indivisible et g\u00e9n\u00e9rateur d&rsquo;o\u00f9 d\u00e9rivent toutes les manifestations de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;effort moteur volontaire : Le noyau du spiritualisme biranien<\/h2>\n<h3>4.1 La ph\u00e9nom\u00e9nologie du fait primitif de conscience<\/h3>\n<p>Au sommet de l&rsquo;\u00e9difice sp\u00e9culatif de Biran resplendit sa d\u00e9couverte ma\u00eetresse, le concept fondateur qui donne son armature \u00e0 l&rsquo;ensemble de son syst\u00e8me : le <strong>fait primitif de conscience<\/strong>, identifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;<em>effort moteur volontaire<\/em>. Dans ses <em>Recherches sur les rapports du physique et du moral de l&rsquo;homme<\/em> (1811) puis dans son chef-d\u2019\u0153uvre inachev\u00e9, l&rsquo;<em>Essai sur les fondements de la psychologie<\/em> (1812), le philosophe s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9crire la structure interne de ce fait originel avec une minutie ph\u00e9nom\u00e9nologique qui anticipe d&rsquo;un si\u00e8cle les plus belles analyses d&rsquo;Edmund Husserl.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;effort voulu ? Ce n&rsquo;est point un simple d\u00e9sir flou, ni un v\u0153u pieux de l&rsquo;esprit, ni une d\u00e9charge nerveuse purement involontaire telle que le spasme ou la convulsion r\u00e9flexe. L&rsquo;effort biranien est l&rsquo;acte indivisible par lequel une puissance hyper-organique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u00e9cide d&rsquo;imprimer une direction \u00e0 un syst\u00e8me musculaire particulier. Dans cette exp\u00e9rience primordiale, la conscience ne saisit pas deux \u00e9l\u00e9ments s\u00e9par\u00e9s qu&rsquo;une th\u00e9orie ult\u00e9rieure viendrait rabibocher \u2013 une \u00e2me pensante d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et des fibres musculaires de l&rsquo;autre \u2013 : elle \u00e9prouve l&rsquo;union imm\u00e9diate, indissoluble et vivante de la commande motrice et de la corporalit\u00e9 mise en mouvement.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le d\u00e9ploiement de cette \u00e9nergie causale interne que l&rsquo;homme fait l&rsquo;apprentissage originel de sa propre existence en tant que personne singuli\u00e8re. En amont de l&rsquo;effort, il n&rsquo;y a que le\u6df7\u6c8c affectif indiff\u00e9renci\u00e9 de la vie organique, une sorte de sommeil v\u00e9g\u00e9tal o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre se dissout dans des sensations diffuses sans pouvoir dire \u00ab Moi \u00bb. D\u00e8s que l&rsquo;effort est produit, une fronti\u00e8re infranchissable s&rsquo;\u00e9tablit instantan\u00e9ment : le sujet s&rsquo;affirme comme source causale autonome, capable de modifier l&rsquo;\u00e9tat des choses. L&rsquo;effort moteur volontaire est ainsi la source g\u00e9n\u00e9ratrice exclusive de toutes nos id\u00e9es d&rsquo;action, d&rsquo;efficacit\u00e9, de pouvoir, de causalit\u00e9 r\u00e9elle et de libert\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 La dialectique constitutive entre l&rsquo;effort et la r\u00e9sistance organique<\/h3>\n<p>Cependant, l&rsquo;analyse biranienne de l&rsquo;effort rec\u00e8le une profondeur dialectique fondamentale : une force qui ne rencontrerait aucun obstacle ne pourrait jamais se conna\u00eetre elle-m\u00eame comme force. Une volont\u00e9 omnipotente qui d\u00e9placerait l&rsquo;univers par un simple souhait magique sans rencontrer la moindre inertie ignorerait superbement son existence propre ; elle se r\u00e9pandrait \u00e0 l&rsquo;infini sans jamais ricocher sur un obstacle pour faire retour sur soi. Pour qu&rsquo;il y ait effort v\u00e9ritable, il faut imp\u00e9rativement qu&rsquo;il y ait <strong>r\u00e9sistance<\/strong>.<\/p>\n<p>Cette dialectique ind\u00e9passable structure l&rsquo;exp\u00e9rience fondamentale du moi sous la forme d&rsquo;un dualisme irr\u00e9ductible et simultan\u00e9 : le <strong>moi voulant<\/strong> et le <strong>non-moi r\u00e9sistant<\/strong>. Or, quel est le premier obstacle, la r\u00e9sistance imm\u00e9diate et primordiale que rencontre l&rsquo;effort ? Ce n&rsquo;est point encore la table, la pierre ou l&rsquo;arbre ext\u00e9rieur, c&rsquo;est le <em>corps propre<\/em> lui-m\u00eame. Lorsque ma volont\u00e9 commande la flexion de mon bras, le syst\u00e8me musculaire n&rsquo;ob\u00e9it point avec une transparence \u00e9th\u00e9r\u00e9e : il oppose une pesanteur charnelle, une raideur mat\u00e9rielle, une inertie organique qu&rsquo;il faut surmonter de haute lutte. Le corps propre est \u00e0 la fois l&rsquo;instrument docile de l&rsquo;action et le mur charnel contre lequel vient buter l&rsquo;\u00e9nergie motrice :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;effort et la r\u00e9sistance sont donn\u00e9s dans une stricte relation de corr\u00e9lation ins\u00e9parable ;<\/li>\n<li>Supprimer l&rsquo;effort, c&rsquo;est an\u00e9antir le sujet conscient et replonger dans l&rsquo;inconscience animale ;<\/li>\n<li>Supprimer la r\u00e9sistance organique, c&rsquo;est dissoudre la possibilit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;\u00e9preuve de l&rsquo;efficacit\u00e9 motrice ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9mergence de la conscience de soi est consubstantielle \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentation d&rsquo;un conflit agonistique charnel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le non-moi n&rsquo;est donc pas d&rsquo;abord un concept abstrait forg\u00e9 par l&rsquo;entendement pour d\u00e9signer l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;univers physique. Le non-moi originel, c&rsquo;est la chair vivante en tant qu&rsquo;elle r\u00e9siste au d\u00e9cret de la volont\u00e9. Maine de Biran d\u00e9montre avec une force incomparable que la dualit\u00e9 de l&rsquo;esprit et de la mati\u00e8re n&rsquo;est pas un dogme m\u00e9taphysique n\u00e9buleux h\u00e9rit\u00e9 des th\u00e9ologiens, mais une donn\u00e9e d&rsquo;exp\u00e9rience brute, ressentie \u00e0 chaque milliseconde de notre existence d\u00e8s que nous cherchons \u00e0 mobiliser nos membres contre la gravit\u00e9 biologique de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<h3>4.3 La d\u00e9rivation des cat\u00e9gories m\u00e9taphysiques \u00e0 partir du sens musculaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions les plus audacieuses de Maine de Biran r\u00e9side dans sa r\u00e9interpr\u00e9tation g\u00e9n\u00e9tique des grandes cat\u00e9gories de la m\u00e9taphysique occidentale. Tandis qu&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emmanuel_Kant\">Emmanuel Kant<\/a>, dans la <em>Critique de la raison pure<\/em>, postulait que les cat\u00e9gories d&rsquo;espace, de temps, de substance et de cause sont des formes <em>a priori<\/em> de la sensibilit\u00e9 et de l&rsquo;entendement, log\u00e9es myst\u00e9rieusement dans la structure transcendantale de l&rsquo;esprit sans ancrage corporel, Biran accomplit une d\u00e9rivation purement psychophysiologique de ces concepts \u00e0 partir du sens musculaire.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons la cat\u00e9gorie de <em>substance<\/em>. D&rsquo;o\u00f9 tirons-nous l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un substrat permanent demeurant identique sous la variation continue des accidents ? Pour Biran, nous ne la tirons ni de la contemplation des objets mat\u00e9riels, qui changent perp\u00e9tuellement, ni d&rsquo;une intuition intellectuelle pure. Nous la puisons directement dans le sens intime de notre propre moi : au milieu de la diversit\u00e9 mouvante des sensations thermiques, visuelles ou visc\u00e9rales qui se succ\u00e8dent, j&rsquo;exp\u00e9rimente que le \u00ab Je \u00bb qui a voulu tout \u00e0 l&rsquo;heure est le m\u00eame \u00ab Je \u00bb qui veut maintenant. La substance originaire, c&rsquo;est l&rsquo;unit\u00e9 indivisible de la volont\u00e9 pers\u00e9v\u00e9rant dans l&rsquo;effort \u00e0 travers le temps. C&rsquo;est ensuite par une projection analogique que nous attribuons une \u00ab substance \u00bb aux corps inertes du monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Il en va de m\u00eame pour l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;<em>espace<\/em> et d&rsquo;<em>\u00e9tendue<\/em> g\u00e9om\u00e9trique. L&rsquo;espace n&rsquo;est pas une intuition pure donn\u00e9e toute faite \u00e0 un sujet passif. Il se constitue progressivement \u00e0 travers la coordination motrice des mouvements volontaires, singuli\u00e8rement par l&rsquo;exploration tactile et locomotrice du corps propre se d\u00e9pla\u00e7ant au contact des r\u00e9sistances. C&rsquo;est le sens musculaire d\u00e9ploy\u00e9 dans l&rsquo;effort de pr\u00e9hension et de parcours qui tisse la trame de l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 spatiale. Maine de Biran d\u00e9tr\u00f4ne l&rsquo;apriorisme kantien en prouvant que les cat\u00e9gories fondamentales de la raison humaine ne sont point des cadres logiques d\u00e9sincarn\u00e9s, mais les sublimations r\u00e9flexives de notre condition d&rsquo;\u00eatres moteurs enracin\u00e9s dans une chair r\u00e9sistante.<\/p>\n<h2>5. La gen\u00e8se du Moi et la dualit\u00e9 psychophysiologique<\/h2>\n<h3>5.1 L&rsquo;\u00e9mergence de la personnalit\u00e9 psychologique<\/h3>\n<p>Comment l&rsquo;\u00eatre humain passe-t-il du statut d&#8217;embryon biologique immerg\u00e9 dans la vie ut\u00e9rine \u00e0 celui de personne psychologique pleinement constitu\u00e9e, dot\u00e9e d&rsquo;une identit\u00e9 personnelle et morale ? Maine de Biran consacre des pages admirables \u00e0 l&rsquo;ontogen\u00e8se de la subjectivit\u00e9, d\u00e9crivant avec une finesse in\u00e9gal\u00e9e la m\u00e9tamorphose de l&rsquo;enfant au cours de ses premiers mois d&rsquo;existence extra-ut\u00e9rine. Le nourrisson commence par flotter dans ce que le philosophe nomme une \u00ab affectivit\u00e9 indiff\u00e9renci\u00e9e \u00bb, un chaos de sensations thermiques, c\u00e9nesth\u00e9siques et visc\u00e9rales o\u00f9 la douleur et le plaisir se succ\u00e8dent sans qu&rsquo;aucun centre de conscience n&rsquo;\u00e9merge pour les rattacher \u00e0 un \u00ab Moi \u00bb.<\/p>\n<p>Cette aube de la vie psychique est le r\u00e8gne de l&rsquo;irritabilit\u00e9 pure et de l&rsquo;instinct organique. Le b\u00e9b\u00e9 pleure, t\u00e8te ou s&rsquo;agite par des m\u00e9canismes purement r\u00e9flexes, semblables \u00e0 la fermeture d&rsquo;une fleur sous la pluie ou aux contractions d&rsquo;une hydre. La naissance du moi personnel n&rsquo;a lieu que par une rupture motrice graduelle : \u00e0 force de gesticulations al\u00e9atoires, l&rsquo;enfant d\u00e9couvre accidentellement que certains mouvements d\u00e9pendent d&rsquo;une tension int\u00e9rieure obscure qui parvient \u00e0 d\u00e9placer son \u0153il, sa main ou sa langue. D\u00e8s cet instant, l&rsquo;effort commence \u00e0 s&rsquo;isoler de la pure passivit\u00e9 organique :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;apprentissage sensorimoteur d\u00e9limite pas \u00e0 pas la fronti\u00e8re entre les membres mus par la volont\u00e9 et l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur ;<\/li>\n<li>La pr\u00e9hension d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e transforme la main d&rsquo;organe r\u00e9cepteur en instrument exploratoire de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 ;<\/li>\n<li>La m\u00e9moire motrice th\u00e9saurise les succ\u00e8s de l&rsquo;action coordonn\u00e9e pour b\u00e2tir une permanence temporelle ;<\/li>\n<li>L&rsquo;affirmation victorieuse de l&rsquo;agentivit\u00e9 installe la forteresse inviolable de la personnalit\u00e9 psychologique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette reconstitution g\u00e9n\u00e9tique, Maine de Biran r\u00e9fute par avance la c\u00e9l\u00e8bre th\u00e8se de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hume\">David Hume<\/a>, qui dans son <em>Trait\u00e9 de la nature humaine<\/em> affirmait que le moi n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00ab faisceau de perceptions changeantes \u00bb qui se succ\u00e8dent \u00e0 une vitesse inconcevable, sans qu&rsquo;on puisse jamais trouver une substance stable. Hume avait parfaitement raison s&rsquo;il s&rsquo;en tenait aux seules perceptions externes et affectives passives ; mais il est pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;essentiel en n\u00e9gligeant l&rsquo;effort moteur. L&rsquo;unit\u00e9 et la permanence du moi ne se cherchent point parmi les lambeaux mouvants des sensations, mais dans le fil d&rsquo;or ininterrompu de l&rsquo;\u00e9nergie volitive qui soutient l&rsquo;action \u00e0 travers le fleuve du temps.<\/p>\n<h3>5.2 Le corps propre : Ni simple objet \u00e9tendu, ni pur esprit<\/h3>\n<p>L\u2019une des r\u00e9volutions philosophiques les plus p\u00e9rennes de Maine de Biran consiste \u00e0 avoir bris\u00e9 le carcan du dualisme cart\u00e9sien classique des deux substances. Pour Descartes et les cart\u00e9siens orthodoxes comme Malebranche, l\u2019univers se divisait rigoureusement entre la substance pensante inextensible et la substance mat\u00e9rielle \u00e9tendue (<em>res extensa<\/em>), rel\u00e9guant le corps humain au rang d\u2019une simple machine hydraulique, d\u2019un cadavre anim\u00e9 d\u2019engrenages et de tuyaux dont le fonctionnement pouvait \u00eatre enti\u00e8rement \u00e9lucid\u00e9 par les lois de la g\u00e9om\u00e9trie et de la m\u00e9canique.<\/p>\n<p>Biran d\u00e9nonce cette r\u00e9ification du corps comme un contresens psychologique absolu. Pour le sujet conscient, le corps n&rsquo;est point un cadavre ext\u00e9rieur, une montre dont l&rsquo;\u00e2me regarderait tourner les aiguilles, ni une simple machine que l&rsquo;on pilote comme un carrosse. Mon corps m&rsquo;est donn\u00e9 sous deux modes radicalement irr\u00e9ductibles : comme <em>corps ext\u00e9rieur<\/em> vu par les yeux et touch\u00e9 par les mains \u00e9trang\u00e8res, r\u00e9ductible aux lois anatomiques ; mais d&rsquo;abord et surtout comme <strong>corps propre<\/strong> senti de l&rsquo;int\u00e9rieur, v\u00e9cu charnellement comme l&rsquo;organe imm\u00e9diat de mes volitions. Le corps propre biranien est la charni\u00e8re existentielle par laquelle l&rsquo;esprit touche au monde mat\u00e9riel :<\/p>\n<table style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Caract\u00e9ristique<\/th>\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Le corps-objet (Physiologie)<\/th>\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Le corps-propre (Psychologie biranienne)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>Mode d&rsquo;acc\u00e8s<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Sens externe (vue, dissection, toucher objectif)<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Sens intime (aperception interne imm\u00e9diate)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>Nature ontologique<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">\u00c9tendue spatiale, pi\u00e8ces anatomiques juxtapos\u00e9es<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Totalit\u00e9 dynamique, champ d&rsquo;action de la volont\u00e9<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>Rapport au Moi<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Un objet poss\u00e9d\u00e9 (\u00ab J&rsquo;ai un corps \u00bb)<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Une incarnation v\u00e9cue (\u00ab Je suis mon corps \u00bb agissant)<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Cette d\u00e9couverte du corps propre comme <em>subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e<\/em> est grosse d&rsquo;une ambivalence existentielle tragique. Si le corps propre est l&rsquo;instrument glorieux par lequel la volont\u00e9 s&rsquo;actualise dans le r\u00e9el, il demeure simultan\u00e9ment une source in\u00e9puisable de servitude et d&rsquo;inertie. \u00c0 chaque instant, les humeurs visc\u00e9rales, les congestions vasculaires, les spasmes du syst\u00e8me ganglionnaire et l&rsquo;\u00e9puisement des fibres nerveuses viennent alt\u00e9rer insidieusement la libert\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me, jetant sur la pens\u00e9e un voile d&rsquo;obscurit\u00e9 invincible contre lequel l&rsquo;effort le plus h\u00e9ro\u00efque vient parfois se briser avec d\u00e9sespoir.<\/p>\n<h3>5.3 Les alt\u00e9rations de la volont\u00e9 et les pathologies du sens intime<\/h3>\n<p>L\u2019attention minutieuse que Maine de Biran porte aux d\u00e9faillances de sa propre corporalit\u00e9 le conduit \u00e0 explorer avec un si\u00e8cle d&rsquo;avance les territoires t\u00e9n\u00e9breux de la psychopathologie clinique, singuli\u00e8rement les troubles de la volont\u00e9 et de l&rsquo;identit\u00e9 subjective. Lecteur assidu des grands ali\u00e9nistes de son temps, notamment Philippe Pinel et Jean-\u00c9tienne Esquirol, Biran utilise son cadre conceptuel centr\u00e9 sur l&rsquo;effort pour jeter une lumi\u00e8re \u00e9blouissante sur les pathologies de la personnalit\u00e9 que la m\u00e9decine asilaire d&rsquo;alors peinait \u00e0 th\u00e9oriser de mani\u00e8re coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette psychopathologie biranienne figure l&rsquo;analyse de ce que la psychiatrie moderne qualifiera d&rsquo;<strong>aboulie<\/strong> et de <strong>m\u00e9lancolie stuporeuse<\/strong>. Dans ces \u00e9tats d\u00e9pressifs majeurs, le sujet n&rsquo;a point n\u00e9cessairement perdu l&rsquo;usage de sa raison th\u00e9orique ou la vivacit\u00e9 de ses jugements abstraits ; il peut disserter lucidement sur son \u00e9tat, mais il se trouve dans l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue d&rsquo;\u00e9mettre l&rsquo;effort moteur n\u00e9cessaire pour accomplir le geste le plus banal de la vie quotidienne. Le pont intime reliant la commande centrale de la volont\u00e9 au syst\u00e8me musculaire est rompu ou enray\u00e9 par une inertie organique insurmontable :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;asth\u00e9nie psychique profonde v\u00e9cue comme dissolution angoissante du sentiment d&rsquo;efficience motrice ;<\/li>\n<li>Le d\u00e9lire m\u00e9lancolique analys\u00e9 comme envahissement de la conscience par les impressions visc\u00e9rales t\u00e9n\u00e9breuses ;<\/li>\n<li>La d\u00e9personnalisation comprise comme la perte du sens intime de la causalit\u00e9 de ses propres mouvements ;<\/li>\n<li>L&rsquo;ali\u00e9nation mentale envisag\u00e9e comme le triomphe despotique de l&rsquo;automatisme organique sur l&rsquo;initiative du moi.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans ses carnets intimes, Maine de Biran d\u00e9crit ces phases de d\u00e9tresse psychologique o\u00f9 le moi semble assister, en spectateur impuissant et horrifi\u00e9, \u00e0 la paralysie de son propre pouvoir : \u00ab Je sens mon corps peser sur moi de tout le poids d&rsquo;un cadavre que je ne puis soulever \u00bb. La folie et la n\u00e9vrose ne sont pas pour lui des anomalies incompr\u00e9hensibles, mais des ruptures exp\u00e9rimentales dans l&rsquo;\u00e9quilibre pr\u00e9caire de la dualit\u00e9 psychophysiologique, des moments tragiques o\u00f9 la r\u00e9sistance corporelle l&#8217;emporte de mani\u00e8re si absolue sur l&rsquo;effort de la volont\u00e9 que le sujet s&rsquo;ab\u00eeme dans le n\u00e9ant de la passivit\u00e9 animale.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;influence de l&rsquo;habitude sur les facult\u00e9s humaines<\/h2>\n<h3>6.1 La bipolarit\u00e9 fondamentale de l&rsquo;habitude : Active et passive<\/h3>\n<p>Le <em>M\u00e9moire sur l&rsquo;habitude<\/em> de 1802 rec\u00e8le une th\u00e9orie philosophique de la plasticit\u00e9 humaine qui n&rsquo;a rien perdu de sa pertinence conceptuelle. Pour Maine de Biran, l&rsquo;habitude n&rsquo;est point une force aveugle et homog\u00e8ne qui s&rsquo;imprimerait m\u00e9caniquement sur l&rsquo;organisme ; elle est travers\u00e9e de part en part par une <strong>bipolarit\u00e9 fondamentale<\/strong> selon qu&rsquo;elle s&rsquo;exerce sur la r\u00e9ceptivit\u00e9 sensitive ou sur l&rsquo;activit\u00e9 motrice.<\/p>\n<p>Sur le versant passif, l&rsquo;effet universel de l&rsquo;habitude est d&rsquo;\u00e9mousser progressivement l&rsquo;intensit\u00e9 des impressions \u00e9prouv\u00e9es par les organes des sens. Une odeur violente qui nous \u00e9touffe d&rsquo;abord finit par devenir imperceptible si nous y restons expos\u00e9s ; une douleur chronique s&rsquo;att\u00e9nue dans la conscience aigu\u00eb pour devenir une g\u00eane sourde ; les plaisirs les plus vifs s&rsquo;usent par leur r\u00e9p\u00e9tition m\u00eame, engendrant la sati\u00e9t\u00e9 puis le d\u00e9go\u00fbt. Cette loi d&rsquo;\u00e9moussement de la sensibilit\u00e9 passive constitue un m\u00e9canisme de sauvegarde biologique indispensable : si le syst\u00e8me nerveux continuait d&rsquo;enregistrer avec la m\u00eame acuit\u00e9 virginale chaque choc sensoriel, l&rsquo;organisme sombrerait rapidement dans l&rsquo;\u00e9puisement convulsif ou la d\u00e9mence par surstimulation sensorielle.<\/p>\n<p>Sur le versant moteur actif, l&rsquo;habitude produit l&rsquo;effet diam\u00e9tralement inverse : elle n&rsquo;\u00e9mousse pas, elle perfectionne, polit et acc\u00e9l\u00e8re l&rsquo;ex\u00e9cution des mouvements voulus. Lorsque l&rsquo;apprenti artisan ou le jeune musicien aborde son instrument, chaque geste exige une concentration tendue, un effort moteur p\u00e9nible, une succession de corrections laborieuses. Au fur et \u00e0 mesure que les m\u00eames suites musculaires sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9es avec intention, la d\u00e9pense d&rsquo;effort diminue, les mouvements se coordonnent avec une aisance f\u00e9erique, la v\u00e9locit\u00e9 s&rsquo;accro\u00eet et l&rsquo;action s&rsquo;\u00e9mancipe de la surveillance millim\u00e9trique de l&rsquo;attention visuelle :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;habitude passive diminue la sensation jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;anesth\u00e9sie relative ;<\/li>\n<li>L&rsquo;habitude active diminue le sentiment de l&rsquo;effort tout en multipliant l&rsquo;agilit\u00e9 op\u00e9ratoire ;<\/li>\n<li>La lib\u00e9ration de la focalisation attentionnelle permet \u00e0 l&rsquo;esprit de se consacrer \u00e0 des desseins sup\u00e9rieurs ;<\/li>\n<li>Le corps s&rsquo;\u00e9rige en r\u00e9servoir d&rsquo;aptitudes intelligentes incorpor\u00e9es dans la trame motrice.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est ici qu&rsquo;\u00e9clate le paradoxe biranien de la lib\u00e9ration humaine par la m\u00e9canisation corporelle. En automatisant les \u00e9tages inf\u00e9rieurs de la motricit\u00e9, l&rsquo;habitude active permet au g\u00e9nie du virtuose d&rsquo;oublier la m\u00e9canique de ses doigts pour s&rsquo;\u00e9lever jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation expressive de la partition musicale. Ce que le corps prend en charge sous forme de r\u00e9flexes acquis est autant d&rsquo;\u00e9nergie mentale conquise que la conscience souveraine peut r\u00e9investir dans la cr\u00e9ation intellectuelle ou artistique.<\/p>\n<h3>6.2 La transformation des actes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s en automatismes secondaires<\/h3>\n<p>Toutefois, cette admirable dialectique de l&rsquo;habitude rec\u00e8le un p\u00e9ril existentiel sournois que Maine de Biran analyse avec une clairvoyance implacable : le risque permanent de la <strong>scl\u00e9rose psychique<\/strong> et de l&rsquo;engloutissement du sujet dans la pure automaticit\u00e9 m\u00e9canique. Par quel glissement insensible un acte n\u00e9 de la d\u00e9lib\u00e9ration la plus lucide se m\u00e9tamorphose-t-il en un automatisme secondaire \u00e9chappant \u00e0 la juridiction du moi conscient ?<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de l&rsquo;apprentissage de la marche, de l&rsquo;\u00e9criture ou de l&rsquo;\u00e9quitation, chaque fraction de seconde du mouvement requiert une volition distincte et vigoureuse, un acte du sens intime qui s&rsquo;\u00e9prouve lui-m\u00eame comme cause. Mais \u00e0 mesure que les liaisons sensorimotrices se consolident dans l&rsquo;intimit\u00e9 des nerfs et des muscles, l&rsquo;effort volontaire s&rsquo;estompe, c\u00e9dant la place \u00e0 une cha\u00eene d&rsquo;associations motrices o\u00f9 la fin du premier mouvement d\u00e9clenche imm\u00e9diatement le second sans que le centre organisateur de la conscience ait besoin d&rsquo;intervenir. Nous marchons d\u00e9sormais en songeant \u00e0 nos affaires politiques, nous signons un document en conversant avec un ami, nous regagnons notre domicile machinalement sans voir la route parcourue.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9rive vers l&rsquo;automatisme constitue une arme \u00e0 double tranchant. D&rsquo;une part, elle b\u00e2tit un corps d&rsquo;habitudes d&rsquo;une stabilit\u00e9 tut\u00e9laire, v\u00e9ritable m\u00e9moire motrice silencieuse qui \u00e9pargne \u00e0 l&rsquo;esprit la t\u00e2che titanesque de r\u00e9inventer le monde \u00e0 chaque seconde. Mais d&rsquo;autre part, elle guette la subjectivit\u00e9 comme une mar\u00e9e montante d&rsquo;inertie. \u00c0 force de vivre machinalement selon des sch\u00e9mas moteurs et intellectuels pr\u00e9\u00e9tablis, l&rsquo;individu court le risque tragique de s&rsquo;endormir \u00e9veill\u00e9 : la conscience s&rsquo;\u00e9teint au c\u0153ur m\u00eame de son fonctionnement quotidien, l&rsquo;homme devenant l&rsquo;automate somnambulique de ses routines s\u00e9diment\u00e9es. L&rsquo;authentique dignit\u00e9 philosophique consiste d\u00e8s lors \u00e0 r\u00e9veiller p\u00e9riodiquement l&rsquo;effort d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 pour briser l&rsquo;engourdissement des habitudes acquises.<\/p>\n<h3>6.3 L&rsquo;impact de l&rsquo;habitude sur la moralit\u00e9 et le jugement<\/h3>\n<p>L&rsquo;enqu\u00eate biranienne sur l&rsquo;habitude ne se cantonne pas \u00e0 la sph\u00e8re motrice ou physiologique ; elle s&rsquo;\u00e9tend avec une majest\u00e9 \u00e9thique remarquable au domaine de la moralit\u00e9 et des vertus citoyennes. Comment les r\u00e9p\u00e9titions de nos choix forgent-elles le caract\u00e8re moral de l&rsquo;individu ? Biran applique ici sa distinction fondamentale entre le p\u00f4le passif de la r\u00e9ceptivit\u00e9 et le p\u00f4le actif de la volition pour renouveler en profondeur la philosophie morale h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;<a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Aristote\">Aristote<\/a>.<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9motionnel passif, le spectacle r\u00e9it\u00e9r\u00e9 de la souffrance d&rsquo;autrui ou des mis\u00e8res du monde subit la loi universelle de l&rsquo;\u00e9moussement de la sensibilit\u00e9. L&rsquo;homme qui assiste tous les jours \u00e0 des sc\u00e8nes d&rsquo;effroi ou d&rsquo;injustice finit in\u00e9vitablement par s&rsquo;y accoutumer : l&rsquo;\u00e9motion compatissante s&rsquo;affaiblit, les larmes ne coulent plus, le c\u0153ur s&rsquo;endurcit passivement contre le scandale du mal. Si la moralit\u00e9 ne reposait que sur la sympathie sensible passive ch\u00e8re \u00e0 Jean-Jacques Rousseau ou \u00e0 David Hume, elle s&rsquo;effondrerait in\u00e9luctablement sous l&rsquo;effet de l&rsquo;accoutumance au malheur.<\/p>\n<p>Mais la v\u00e9ritable vertu morale, selon Maine de Biran, n&rsquo;est point une \u00e9motion sensitive subie : elle est un <em>exercice moteur de la volont\u00e9<\/em>, un devoir actif accompli contre les r\u00e9sistances de l&rsquo;\u00e9go\u00efsme biologique et de la paresse charnelle. Or, soumise \u00e0 l&rsquo;habitude active, la pratique continue du sacrifice de soi, de la justice et du devoir moral se fortifie et se purifie. Si le sentiment \u00e9motif s&rsquo;\u00e9teint, l&rsquo;efficience pratique de la r\u00e9solution droite s&rsquo;ancre avec une solidit\u00e9 inexpugnable dans la structure motrice de l&rsquo;individu :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;affaiblissement des passions tumultueuses lib\u00e8re le champ pour la constance du jugement moral ;<\/li>\n<li>La r\u00e8gle int\u00e9rieure cesse d&rsquo;\u00eatre une contrainte douloureuse pour devenir une inclination motrice spontan\u00e9e ;<\/li>\n<li>La s\u00e9dimentation \u00e9thique de l&rsquo;effort b\u00e2tit ce monument in\u00e9branlable que l&rsquo;on nomme le \u00ab caract\u00e8re \u00bb ;<\/li>\n<li>L&rsquo;homme moralement accompli est celui dont le corps s&rsquo;est fait le serviteur ob\u00e9issant d&rsquo;une volont\u00e9 sanctifi\u00e9e par l&rsquo;exercice r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du bien.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>7. La th\u00e9orie des trois vies : De l&rsquo;animalit\u00e9 \u00e0 la spiritualit\u00e9<\/h2>\n<h3>7.1 La vie animale ou sensitive : L&rsquo;\u00e9tage affectif passif<\/h3>\n<p>Dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie de son existence, Maine de Biran synth\u00e9tise ses multiples d\u00e9couvertes dans une monumentale architecture anthropologique, expos\u00e9e magistralement dans ses <em>Nouveaux essais d&rsquo;anthropologie<\/em> (r\u00e9dig\u00e9s entre 1823 et 1824 et laiss\u00e9s inachev\u00e9s \u00e0 sa mort). L&rsquo;homme n&rsquo;y est plus con\u00e7u comme un \u00eatre monolithique, mais comme une unit\u00e9 complexe travers\u00e9e par une hi\u00e9rarchie ascendante d&rsquo;\u00e9tats d&rsquo;\u00eatre, connue sous le nom de <strong>th\u00e9orie des trois vies<\/strong> ou des trois ordres de facult\u00e9s.<\/p>\n<p>Le socle inf\u00e9rieur de cette pyramide anthropologique est constitu\u00e9 par la <strong>vie animale ou sensitive<\/strong>. Cet \u00e9tage primitif de l&rsquo;existence est enti\u00e8rement gouvern\u00e9 par les lois de l&rsquo;organisme biologique, les impulsions instinctives, les mouvements r\u00e9flexes et le jeu des impressions c\u00e9nesth\u00e9siques. L&rsquo;homme y vit au niveau de la pure passivit\u00e9 sensitive : il a des sensations de faim, de froid, d&rsquo;irritation, de spasme ou de torpeur, mais il n&rsquo;a ni moi distinct, ni volont\u00e9 libre, ni jugement r\u00e9flexif. L&rsquo;\u00eatre tout entier est immerg\u00e9 dans le flux biologique de sa mati\u00e8re charnelle, agi par des forces aveugles qui le meuvent \u00e0 son insu :<\/p>\n<ul>\n<li>Le r\u00e8gne de la loi d&rsquo;inertie organique et des d\u00e9terminations visc\u00e9rales inconscientes ;<\/li>\n<li>L&rsquo;absence structurelle du sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 et de libert\u00e9 personnelle ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9tat de sommeil, de somnambulisme ou de l\u00e9thargie f\u00e9brile o\u00f9 la conscience s&rsquo;\u00e9teint ;<\/li>\n<li>La base t\u00e9n\u00e9breuse permanente qui continue de sous-tendre l&rsquo;existence de l&rsquo;homme adulte \u00e9veill\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Maine de Biran insiste avec vigueur sur le fait que cette vie animale ne dispara\u00eet jamais totalement, m\u00eame chez le g\u00e9nie ou le saint le plus accompli. Elle constitue l&rsquo;infrastructure biologique indestructible de notre condition mortelle, le sol mouvant sur lequel doit continuellement s&rsquo;\u00e9difier la forteresse de la volont\u00e9. Que la maladie, la fatigue extr\u00eame ou la vieillesse survienne, et l&rsquo;\u00e9tage de la vie animale regagne imm\u00e9diatement du terrain, mena\u00e7ant \u00e0 chaque seconde d&rsquo;engloutir les conqu\u00eates fragiles de la libert\u00e9 humaine.<\/p>\n<h3>7.2 La vie humaine ou active : Le r\u00e8gne de l&rsquo;effort et de la raison<\/h3>\n<p>Au-dessus du gouffre passif de l&rsquo;animalit\u00e9 s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve le second ordre, le plateau interm\u00e9diaire o\u00f9 s&rsquo;\u00e9panouit la v\u00e9ritable grandeur de notre condition terrestre : la <strong>vie humaine ou active<\/strong>. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tage que Maine de Biran a explor\u00e9 durant toute sa maturit\u00e9 philosophique, le r\u00e8gne souverain de l&rsquo;effort moteur volontaire, du sens intime et du \u00ab Je veux \u00bb.<\/p>\n<p>La transition de la vie animale \u00e0 la vie humaine s&rsquo;op\u00e8re au moment pr\u00e9cis o\u00f9 le centre conscient parvient \u00e0 s&rsquo;abstraire de l&rsquo;urgence des impressions organiques pour opposer une r\u00e9sistance active aux impulsions de l&rsquo;instinct. Le moi s&rsquo;affirme par sa capacit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque \u00e0 dire \u00ab Non \u00bb \u00e0 la dictature de la chair. C&rsquo;est dans cet espace de tension agonistique que se d\u00e9ploient toutes les facult\u00e9s sup\u00e9rieures de l&rsquo;esprit : l&rsquo;attention concentr\u00e9e, la pens\u00e9e discursive, la comparaison critique, le langage articul\u00e9, la science rationnelle et l&rsquo;\u00e9laboration des r\u00e8gles de la vie civile et morale. L&rsquo;homme s&rsquo;arrache \u00e0 la nature par le glaive de son effort moteur :<\/p>\n<ul>\n<li>La rupture victorieuse avec l&rsquo;automatisme aveugle des d\u00e9terminismes physiologiques ;<\/li>\n<li>L&rsquo;instauration d&rsquo;une causalit\u00e9 libre et responsable au sein du monde mat\u00e9riel ;<\/li>\n<li>La cr\u00e9ation d&rsquo;un univers de signes conventionnels permettant la communication entre les esprits ;<\/li>\n<li>Le combat perp\u00e9tuel et \u00e9puisant de la volont\u00e9 contre la pesanteur de la r\u00e9sistance corporelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cependant, la vie humaine active porte en elle sa propre trag\u00e9die. Si elle affranchit l&rsquo;homme de la b\u00eate, elle le condamne \u00e0 un \u00e9tat de lutte ininterrompue, d&rsquo;effort d\u00e9chirant et d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 existentielle permanente. Dans la vie active, le repos est impossible : d\u00e8s que la volont\u00e9 baisse la garde, l&rsquo;organisme retombe vers l&rsquo;animalit\u00e9. Le moi biranien de la maturit\u00e9 est un Sisyphe de la psychologie, condamn\u00e9 \u00e0 pousser \u00e9ternellement le rocher de son corps contre la pente de l&rsquo;inertie biologique, sans pouvoir jamais go\u00fbter \u00e0 une paix souveraine.<\/p>\n<h3>7.3 La vie spirituelle ou hyper-intellectuelle : Le renoncement mystique<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment pour d\u00e9passer l&rsquo;impasse tragique de l&rsquo;effort perp\u00e9tuel que Maine de Biran, au soir d&rsquo;une vie us\u00e9e par la maladie et les d\u00e9ceptions politiques, franchit un ultime seuil m\u00e9taphysique en concevant la <strong>vie spirituelle ou hyper-intellectuelle<\/strong>. Cette troisi\u00e8me vie, esquiss\u00e9e avec une ferveur sublime dans les <em>Nouveaux essais d&rsquo;anthropologie<\/em> et son journal de 1820 \u00e0 1824, marque le couronnement mystique de son itin\u00e9raire philosophique.<\/p>\n<p>Dans la vie spirituelle, l&rsquo;\u00e2me s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve au-dessus de la tension d\u00e9chirante de l&rsquo;effort moteur par un mouvement de <strong>renoncement confiant et d&rsquo;abandon mystique<\/strong> \u00e0 l&rsquo;action d&rsquo;une puissance sup\u00e9rieure : la gr\u00e2ce divine. Alors que la vie humaine active reposait tout enti\u00e8re sur l&rsquo;affirmation virile et jalouse de l&rsquo;autonomie du moi (\u00ab C&rsquo;est moi qui veux, c&rsquo;est moi qui fais \u00bb), la vie spirituelle s&rsquo;inaugure lorsque le sujet accepte de d\u00e9poser les armes de son orgueil volontaire pour se laisser mouvoir et r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer par l&rsquo;Esprit de Dieu. Il ne s&rsquo;agit point d&rsquo;une rechute dans la passivit\u00e9 aveugle de l&rsquo;animalit\u00e9 inf\u00e9rieure, mais d&rsquo;une accession glorieuse \u00e0 une <em>passivit\u00e9 sup\u00e9rieure<\/em>, une r\u00e9ceptivit\u00e9 transcendante illumin\u00e9e par l&rsquo;amour divin :<\/p>\n<ul>\n<li>La r\u00e9sorption pacifiante de la dualit\u00e9 d\u00e9chirante entre l&rsquo;effort et la r\u00e9sistance charnelle ;<\/li>\n<li>L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 une b\u00e9atitude contemplative inaccessible aux seules forces de la volont\u00e9 humaine ;<\/li>\n<li>La transfiguration des facult\u00e9s rationnelles par l&rsquo;infusion de la lumi\u00e8re divine int\u00e9rieure ;<\/li>\n<li>La convergence totale entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la conscience et l&rsquo;apolog\u00e9tique chr\u00e9tienne des mystiques (F\u00e9nelon, saint Jean de la Croix).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Maine de Biran accomplit ainsi une trajectoire intellectuelle d&rsquo;une prodigieuse coh\u00e9rence. Parti du sensualisme le plus mat\u00e9rialisant pour en d\u00e9montrer les limites par l&rsquo;analyse de l&rsquo;effort actif, il d\u00e9bouche, par les exigences intrins\u00e8ques de sa ph\u00e9nom\u00e9nologie du c\u0153ur bless\u00e9, sur une m\u00e9taphysique de la saintet\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;\u00e2me humaine trouve enfin son port d&rsquo;attache dans l&rsquo;oc\u00e9an de la divinit\u00e9. Le chemin qui s&rsquo;\u00e9tait ouvert \u00e0 Grateloup par l&rsquo;analyse clinique de l&rsquo;odorat d&rsquo;une rose s&rsquo;ach\u00e8ve \u00e0 Paris dans l&rsquo;adoration silencieuse de l&rsquo;Absolu.<\/p>\n<h2>8. Langage, signes et facult\u00e9s discursives<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;origine motrice et intentionnelle des signes linguistiques<\/h3>\n<p>La question du langage occupe une place centrale dans les d\u00e9bats qui agitent la philosophie fran\u00e7aise au tournant des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles. Face aux th\u00e9ories sensualistes de Condillac, qui concevaient l&rsquo;origine du langage comme une \u00e9volution passive des \u00ab cris de la nature \u00bb sous l&rsquo;effet de l&rsquo;association m\u00e9canique des id\u00e9es, et contre la th\u00e9orie th\u00e9ocratique de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Joseph_de_Maistre\">Joseph de Maistre<\/a> ou de Bonald, qui affirmaient l&rsquo;origine miraculeuse et surnaturelle du langage primitivement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 par Dieu \u00e0 l&rsquo;homme muet, Maine de Biran propose une solution originale, fond\u00e9e sur sa th\u00e9orie de l&rsquo;action motrice.<\/p>\n<p>Pour Biran, l&rsquo;organe vocal humain n&rsquo;est point un simple \u00e9metteur acoustique animal ; il est le premier et le plus parfait des <strong>appareils moteurs de la volont\u00e9<\/strong>. Le cri instinctif de la b\u00eate ou du nourrisson est purement passif : c&rsquo;est un spasme de la gorge provoqu\u00e9 par la souffrance ou la faim, que l&rsquo;animal subit comme il subit sa crampe. Le signe linguistique v\u00e9ritable, le <em>mot articul\u00e9<\/em>, ne na\u00eet qu&rsquo;au moment pr\u00e9cis o\u00f9 la volont\u00e9 s&#8217;empare des muscles du larynx, de la langue et des l\u00e8vres pour moduler d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment une \u00e9mission sonore :<\/p>\n<ul>\n<li>Le mot est un acte moteur avant d&rsquo;\u00eatre une sonorit\u00e9 auditive passively re\u00e7ue ;<\/li>\n<li>La conscience de la production du son par l&rsquo;effort vocal conf\u00e8re au signe son intentionnalit\u00e9 premi\u00e8re ;<\/li>\n<li>La voix est le miroir moteur par excellence o\u00f9 le sujet s&rsquo;entend lui-m\u00eame agir au moment o\u00f9 il parle ;<\/li>\n<li>Le langage s&rsquo;enracine dans la m\u00eame source causale motrice que le mouvement du bras ou de la main.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En d\u00e9montrant que le langage articul\u00e9 est une institution motrice volontaire, Biran \u00e9chappe simultan\u00e9ment au r\u00e9ductionnisme animalier des mat\u00e9rialistes et \u00e0 l&rsquo;autoritarisme transcendant des traditionalistes. L&rsquo;homme n&rsquo;a pas re\u00e7u le langage tout fait d&rsquo;un miracle ext\u00e9rieur, pas plus qu&rsquo;il ne l&rsquo;a s\u00e9cr\u00e9t\u00e9 comme le ver s\u00e9cr\u00e8te son fil de soie : il l&rsquo;a conquis de haute lutte en apprenant \u00e0 dompter la musculature vocale pour imprimer sa libert\u00e9 intentionnelle dans la mati\u00e8re de l&rsquo;air \u00e9branl\u00e9.<\/p>\n<h3>8.2 Le r\u00f4le du langage dans la constitution de la pens\u00e9e r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>L\u2019institution des signes articul\u00e9s bouleverse en retour la structure de la conscience humaine. Tant que le sujet est d\u00e9pourvu de signes conventionnels stables, ses aperceptions internes imm\u00e9diates demeurent des intuitions fugaces, aussit\u00f4t \u00e9vanouies que produites dans le flux ininterrompu du temps int\u00e9rieur. Comment stabiliser une id\u00e9e abstraite, comment retenir une comparaison complexe pour la porter au tribunal de la raison ? Maine de Biran montre avec une lucidit\u00e9 saisissante que <strong>la pens\u00e9e discursive a un besoin absolu du langage comme point d&rsquo;appui mat\u00e9riel<\/strong>.<\/p>\n<p>Le mot prononc\u00e9 ou int\u00e9rioris\u00e9 agit comme une ancre motrice jet\u00e9e dans le fleuve de la conscience. En associant une intuition interne fugitive \u00e0 un geste vocal pr\u00e9cis, le moi peut rappeler \u00e0 volont\u00e9 cette id\u00e9e, la fixer devant le regard de l&rsquo;attention et la manipuler librement sans avoir \u00e0 r\u00e9exp\u00e9rimenter \u00e0 chaque fois l&rsquo;objet originaire. C&rsquo;est le mot qui rend possibles les op\u00e9rations les plus vertigineuses de la logique : la g\u00e9n\u00e9ralisation conceptuelle, l&rsquo;abstraction math\u00e9matique et la d\u00e9duction rationnelle. Le dialogue int\u00e9rieur de la pens\u00e9e r\u00e9flexive n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une duplication silencieuse de cette motricit\u00e9 verbale d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Cependant, Biran met en garde avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 contre les pi\u00e8ges inh\u00e9rents \u00e0 ce qu&rsquo;il nomme les <em>illusions du nominalisme<\/em>. Si les mots sont les b\u00e9quilles indispensables de la pens\u00e9e r\u00e9flexive, ils peuvent se transformer en tombeaux pour l&rsquo;esprit si l&rsquo;homme perd le contact vivant avec l&rsquo;intuition du sens intime qui leur donnait sens. D\u00e8s que le philosophe manipule des vocables abstraits (\u00ab substance \u00bb, \u00ab mati\u00e8re \u00bb, \u00ab infini \u00bb) sans \u00eatre capable de les rattacher \u00e0 une exp\u00e9rience interne effective de l&rsquo;effort ou de la r\u00e9sistance, il s&rsquo;enferme dans une scolastique st\u00e9rile, substituant la monnaie de papier des mots vides \u00e0 l&rsquo;or pur des r\u00e9alit\u00e9s intimes de la conscience.<\/p>\n<h3>8.3 La communication intersubjective et la reconnaissance d&rsquo;autrui<\/h3>\n<p>Comment l&rsquo;individu enferm\u00e9 dans le sanctuaire de son sens intime peut-il jamais sortir de sa solitude solipsiste pour reconna\u00eetre l&rsquo;existence d&rsquo;autres consciences semblables \u00e0 la sienne ? Cette \u00e9nigme de l&rsquo;<strong>intersubjectivit\u00e9<\/strong>, qui deviendra l&rsquo;un des \u00e9cueils majeurs de la ph\u00e9nom\u00e9nologie du XXe si\u00e8cle, est r\u00e9solue par Maine de Biran par une th\u00e9orie de l&rsquo;analogie motrice et de la communication par les signes.<\/p>\n<p>Lorsque mes yeux regardent un corps \u00e9tranger se d\u00e9placer dans l&rsquo;espace, la physiologie externe ne me montre qu&rsquo;un automate biologique fait d&rsquo;os et de chair. Mais l&rsquo;exp\u00e9rience intime que j&rsquo;ai de mon propre corps propre change radicalement la nature de ce spectacle. Je sais de l&rsquo;int\u00e9rieur ce que signifie d\u00e9ployer un effort musculaire pour lever le bras, marcher ou parler. D\u00e8s lors, lorsque je vois les gestes articul\u00e9s d&rsquo;un autre homme et que j&rsquo;entends les sons intentionnels jaillir de ses l\u00e8vres, j&rsquo;accomplis un saut analogique spontan\u00e9 et irr\u00e9sistible :<\/p>\n<ul>\n<li>Je reconnais dans les mouvements expressifs d&rsquo;autrui la trace indubitable d&rsquo;une volont\u00e9 analogue \u00e0 la mienne ;<\/li>\n<li>Le corps de l&rsquo;autre cesse d&rsquo;\u00eatre un obstacle mat\u00e9riel inerte pour m&rsquo;appara\u00eetre comme le temple d&rsquo;un sujet agissant ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9change linguistique scelle la reconnaissance r\u00e9ciproque des libert\u00e9s au sein d&rsquo;un espace public commun ;<\/li>\n<li>La soci\u00e9t\u00e9 humaine s&rsquo;\u00e9difie non sur un contrat m\u00e9canique d&rsquo;\u00e9go\u00efsmes, mais sur la communion fraternelle des esprits moteurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Biran souligne les limites d&rsquo;une pure sympathie \u00e9motionnelle instinctive, telle qu&rsquo;elle existe dans les troupeaux d&rsquo;animaux par contagion affective r\u00e9flexe. La soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cifiquement humaine exige la m\u00e9diation de la parole d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e. C&rsquo;est par le dialogue vocal que les volont\u00e9s s&rsquo;ajustent, d\u00e9battent, s&rsquo;accordent et fondent le monde du droit, de la culture et de la moralit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>9. Les pr\u00e9curseurs de l&rsquo;inconscient et la psychologie des \u00e9tats obscurs<\/h2>\n<h3>9.1 Les perceptions sourdes et l&rsquo;influence leibnizienne<\/h3>\n<p>L\u2019un des titres de gloire les plus \u00e9clatants de Maine de Biran est d\u2019avoir bris\u00e9 l\u2019illusion cart\u00e9sienne selon laquelle la conscience serait coextensive \u00e0 la totalit\u00e9 de la vie psychique de l\u2019homme. Pour Descartes, l\u2019\u00e2me pensant toujours, tout ce qui r\u00e9side en elle est par d\u00e9finition transparent et accessible \u00e0 la clart\u00e9 du cogito. Biran d\u00e9nonce cette vision intellectualiste \u00e9triqu\u00e9e en r\u00e9habilitant et en transformant radicalement l&rsquo;h\u00e9ritage de <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gottfried_Wilhelm_Leibniz\">Gottfried Wilhelm Leibniz<\/a>.<\/p>\n<p>Dans ses <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em>, Leibniz avait g\u00e9nialement soutenu l&rsquo;existence de \u00ab petites perceptions \u00bb inconscientes, ces mille bruits insensibles des vagues de la mer qui \u00e9chappent \u00e0 notre attention imm\u00e9diate mais dont la somme compose le mugissement total de l&rsquo;oc\u00e9an. Maine de Biran r\u00e9interpr\u00e8te cette intuition sous le prisme de la physiologie du <strong>sens organique<\/strong>. Il met en lumi\u00e8re l&rsquo;existence permanente, sous le plancher lumineux de la conscience r\u00e9flexive, d&rsquo;un fond t\u00e9n\u00e9breux d&rsquo;impressions visc\u00e9rales, glandulaires et circulatoires qu&rsquo;il nomme les <em>perceptions sourdes<\/em> ou les <em>sentiments obscurs<\/em> :<\/p>\n<ul>\n<li>Une infinit\u00e9 d&rsquo;\u00e9branlements nerveux affecte notre organisme sans susciter aucun acte d&rsquo;aperception du moi ;<\/li>\n<li>Ces impressions infraconscientes constituent la <strong>c\u00e9nesth\u00e9sie<\/strong>, la conscience obscure et sourde de notre \u00eatre physique global ;<\/li>\n<li>La c\u00e9nesth\u00e9sie d\u00e9termine souterrainement la tonalit\u00e9 affective de base, nos joies inexpliqu\u00e9es comme nos m\u00e9lancolies sans cause ;<\/li>\n<li>Le moi lumineux de la volont\u00e9 flotte comme un \u00eelot minuscule sur l&rsquo;oc\u00e9an immense de la vie psychique inconsciente.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction lumineuse entre le <em>sentiment passif obscur<\/em> (qui appartient \u00e0 la vie animale) et l&rsquo;<em>aperception claire<\/em> (qui na\u00eet de l&rsquo;effort volontaire) fait de Biran l&rsquo;un des pionniers les plus hardis de la psychologie des profondeurs. Il arrache l&rsquo;inconscient \u00e0 la pure m\u00e9taphysique math\u00e9matique de Leibniz pour en faire une r\u00e9alit\u00e9 dynamique v\u00e9cue, explorant avec rigueur les soubassements physiologiques de notre affectivit\u00e9 obscure.<\/p>\n<h3>9.2 L&rsquo;analyse psychologique du sommeil, du r\u00eave et du somnambulisme<\/h3>\n<p>Cette descente dans les r\u00e9gions cr\u00e9pusculaires de l\u2019\u00e2me humaine trouve son champ d\u2019application exp\u00e9rimental privil\u00e9gi\u00e9 dans l\u2019\u00e9tude minutieuse des \u00e9tats modifi\u00e9s de conscience : le <strong>sommeil<\/strong>, l&rsquo;onirisme et surtout le ph\u00e9nom\u00e8ne du <strong>somnambulisme magn\u00e9tique<\/strong>, qui passionnait alors les esprits \u00e9clair\u00e9s depuis les exp\u00e9riences de Franz Anton Mesmer et du marquis de Puys\u00e9gur.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce que le sommeil pour Maine de Biran ? Ce n&rsquo;est point l&rsquo;an\u00e9antissement pur et simple de l&rsquo;\u00e2me, mais l&rsquo;extinction sp\u00e9cifique de l&rsquo;effort volontaire et du sens intime. Dans l&rsquo;assoupissement, le centre r\u00e9gulateur de la volont\u00e9 abdique son commandement moteur sur les muscles. D\u00e8s lors, le cerveau est livr\u00e9 sans frein au jeu anarchique des associations d&rsquo;id\u00e9es passives et des stimulations organiques p\u00e9riph\u00e9riques : c&rsquo;est le <em>r\u00eave<\/em>. Dans le songe onirique, les images fantastiques se succ\u00e8dent sans logique, le dormeur subissant ses fantasmes avec une cr\u00e9dulit\u00e9 totale pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;il n&rsquo;a plus \u00e0 sa disposition le levier moteur de l&rsquo;effort pour interroger le r\u00e9el et comparer ses repr\u00e9sentations :<\/p>\n<ul>\n<li>Le r\u00eave est la preuve vivante de ce que devient l&rsquo;esprit humain lorsqu&rsquo;on lui retire l&rsquo;exercice de la volont\u00e9 motrice ;<\/li>\n<li>L&rsquo;absence de sens de l&rsquo;effort abolit la distinction entre la r\u00e9alit\u00e9 objective et l&rsquo;hallucination int\u00e9rieure ;<\/li>\n<li>Le somnambulisme offre le spectacle fascinant d&rsquo;une motricit\u00e9 coordonn\u00e9e agissant sous le dictat d&rsquo;une id\u00e9e fixe inconsciente ;<\/li>\n<li>La scission exp\u00e9rimentale d\u00e9montre la s\u00e9paration absolue entre les m\u00e9canismes c\u00e9r\u00e9braux automatis\u00e9s et l&rsquo;acte libre du moi souverain.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Maine de Biran assiste lui-m\u00eame \u00e0 des s\u00e9ances de magn\u00e9tisme animal, consignant dans ses carnets des observations cliniques d&rsquo;une saisissante modernit\u00e9. Il comprend que les \u00e9tats somnambuliques r\u00e9v\u00e8lent l&rsquo;existence d&rsquo;une m\u00e9moire corporelle ind\u00e9pendante de la m\u00e9moire r\u00e9flexive habituelle, pr\u00e9figurant avec une force \u00e9tonnante les futures d\u00e9couvertes de Pierre Janet sur les dissociations psychologiques et le subconscient.<\/p>\n<h3>9.3 Les intuitions pr\u00e9-psychanalytiques sur la pulsion et le refoulement<\/h3>\n<p>\u00c0 travers cette auscultation acharn\u00e9e des conflits entre l\u2019\u00e9tage organique animal et l\u2019\u00e9tage volontaire humain, Maine de Biran formule des concepts qui anticipent de mani\u00e8re foudroyante les d\u00e9couvertes fondamentales de la <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychanalyse\">psychanalyse<\/a> freudienne. Bien avant Sigmund Freud, le philosophe de Grateloup th\u00e9orise l\u2019existence d&rsquo;une lutte permanente et sourde au sein de la subjectivit\u00e9 entre les <strong>pulsions affectives instinctives<\/strong> issues de la chair et les imp\u00e9ratifs r\u00e9gulateurs de la volont\u00e9 consciente.<\/p>\n<p>Biran d\u00e9crit avec une p\u00e9n\u00e9tration clinique remarquable le ph\u00e9nom\u00e8ne de la <em>r\u00e9sistance psychique<\/em>. Lorsque la volont\u00e9 tente de chasser une pens\u00e9e obsessionnelle, une convoitise honteuse ou une angoisse sans objet issue d&rsquo;un d\u00e9sordre des visc\u00e8res, cette impulsion obscure ne dispara\u00eet point par enchantement : elle oppose une r\u00e9sistance \u00e9lastique sous-jacente, elle cherche des chemins d\u00e9riv\u00e9s pour tromper la vigilance du moi et resurgit sous la forme d&rsquo;humeurs bizarres, d&rsquo;irritabilit\u00e9s soudaines ou de paralysies motrices inexplicables. C&rsquo;est l&rsquo;essence m\u00eame du concept de <strong>refoulement<\/strong> et de conflit psychique :<\/p>\n<ul>\n<li>La dynamique agonistique entre le principe de plaisir aveugle de l&rsquo;organisme et le principe d&rsquo;action rationnelle de la volont\u00e9 ;<\/li>\n<li>L&rsquo;analyse de l&rsquo;oubli involontaire motiv\u00e9 par la souffrance ou le rejet affectif d&rsquo;une id\u00e9e p\u00e9nible ;<\/li>\n<li>La prise en compte de la plasticit\u00e9 du sympt\u00f4me corporel comme conversion symbolique d&rsquo;une d\u00e9tresse morale ;<\/li>\n<li>La reconnaissance que le moi n&rsquo;est point ma\u00eetre absolu dans sa propre maison charnelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Maine de Biran est ainsi le t\u00e9moin tragique de la pr\u00e9carit\u00e9 de l&rsquo;ego humain. Loin de tout optimisme na\u00eff h\u00e9rit\u00e9 des Lumi\u00e8res, il contemple la conscience humaine comme une conqu\u00eate sans cesse menac\u00e9e par les assauts silencieux de pulsions t\u00e9n\u00e9breuses venues des cryptes de la corporalit\u00e9 animale, exigeant une cure continue d&rsquo;attention r\u00e9flexive pour pr\u00e9server son int\u00e9grit\u00e9 spirituelle.<\/p>\n<h2>10. Les d\u00e9bats m\u00e9taphysiques : Causalit\u00e9, substance et transcendance<\/h2>\n<h3>10.1 La r\u00e9futation du scepticisme humien sur la causalit\u00e9<\/h3>\n<p>Le tremblement de terre \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9clench\u00e9 par le philosophe \u00e9cossais <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/David_Hume\">David Hume<\/a> au milieu du XVIIIe si\u00e8cle avait \u00e9branl\u00e9 les assises m\u00eames de la m\u00e9taphysique et des sciences de la nature. Hume avait d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;en observant les ph\u00e9nom\u00e8nes du monde ext\u00e9rieur, l&rsquo;\u0153il ne saisit jamais qu&rsquo;une succession temporelle de faits contigus (l&rsquo;impact de la bille de billard A est suivi du mouvement de la bille B), mais qu&rsquo;il ne per\u00e7oit nulle part le \u00ab lien n\u00e9cessaire \u00bb ou la \u00ab force causale \u00bb reliant la cause \u00e0 l&rsquo;effet. Pour Hume, la causalit\u00e9 n&rsquo;est point une loi objective du r\u00e9el, mais une simple habitude psychologique associative de l&rsquo;imagination humaine accoutum\u00e9e \u00e0 voir deux \u00e9v\u00e9nements se r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n<p>Maine de Biran rel\u00e8ve le d\u00e9fi humien et accomplit ce que Kant n&rsquo;avait pu r\u00e9aliser qu&rsquo;au prix d&rsquo;un \u00e9chafaudage transcendantal abstrait : <strong>la r\u00e9futation exp\u00e9rimentale du scepticisme de Hume<\/strong>. Biran conc\u00e8de d&#8217;embl\u00e9e \u00e0 Hume que si nous limitons nos investigations au seul sens externe et \u00e0 la contemplation des objets mat\u00e9riels, nous ne trouverons effectivement jamais la moindre id\u00e9e de cause efficiente. La mati\u00e8re ext\u00e9rieure est inerte ; elle ne montre que des mouvements spatiaux, jamais des forces agissantes en soi.<\/p>\n<p>Mais l&rsquo;erreur tragique de David Hume a \u00e9t\u00e9 de fermer les yeux sur le sens intime ! La cause efficiente, le pouvoir moteur cr\u00e9ateur, le lien indissoluble entre un principe agissant et son effet produit, nous ne l&rsquo;inf\u00e9rons point de l&rsquo;ext\u00e9rieur par une conjecture : <strong>nous l&rsquo;exp\u00e9rimentons imm\u00e9diatement dans l&rsquo;effort volontaire<\/strong>. Lorsque je d\u00e9cide de lever mon bras et que mon bras se soul\u00e8ve, mon sens intime m&rsquo;atteste sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un doute que c&rsquo;est ma volition qui est la cause directe, r\u00e9elle, efficace et imm\u00e9diatement saisie du mouvement musculaire produit. La causalit\u00e9 n&rsquo;est pas une association d&rsquo;id\u00e9es trompeuse ; elle est la r\u00e9alit\u00e9 la plus incontestable de notre propre exp\u00e9rience d&rsquo;agents moteurs. En sauvant la causalit\u00e9 par l&rsquo;introspection motrice, Biran r\u00e9tablit le socle in\u00e9branlable sur lequel toute m\u00e9taphysique et toute science physique l\u00e9gitime peuvent s&rsquo;\u00e9difier en toute s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;ontologie du sujet : De la substantialit\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9<\/h3>\n<p>Cette restauration de la causalit\u00e9 transforme radicalement la conception ontologique de la subjectivit\u00e9. Maine de Biran refuse d&rsquo;enfermer l&rsquo;\u00e2me dans le concept scl\u00e9ros\u00e9 de \u00ab substance \u00bb h\u00e9rit\u00e9 de la m\u00e9taphysique scolastique, qui concevait la substance comme un support opaque et inerte cach\u00e9 derri\u00e8re les attributs visibles d&rsquo;une chose. Le sujet biranien n&rsquo;est point une substance au sens d&rsquo;un objet substantiel : il est une <strong>force dynamique pure<\/strong>, un principe vivant d&rsquo;action et d&rsquo;auto-d\u00e9termination.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette dynamique ontologique que s&rsquo;enracine la r\u00e9alit\u00e9 ind\u00e9passable du <strong>libre arbitre<\/strong>. Pour Biran, la libert\u00e9 humaine n&rsquo;est pas un th\u00e9or\u00e8me math\u00e9matique \u00e0 d\u00e9montrer par des syllogismes abstraits, pas plus qu&rsquo;elle n&rsquo;est une libert\u00e9 d&rsquo;indiff\u00e9rence flottant dans le vide. La libert\u00e9 est une donn\u00e9e imm\u00e9diate de l&rsquo;effort : elle consiste dans le pouvoir r\u00e9el, \u00e9prouv\u00e9 int\u00e9rieurement par le moi, de suspendre une impulsion m\u00e9canique issue de l&rsquo;organisme, de d\u00e9lib\u00e9rer entre des motifs contraires et d&rsquo;initier un commencement d&rsquo;action par un d\u00e9cret absolu de la volont\u00e9 motrice :<\/p>\n<ul>\n<li>Le moi s&rsquo;\u00e9prouve comme une cause premi\u00e8re relative au sein de l&rsquo;ordre de la nature mat\u00e9rielle ;<\/li>\n<li>La volont\u00e9 brise le d\u00e9terminisme physique universel en y introduisant la contingence de ses choix moraux ;<\/li>\n<li>L&rsquo;effort continu est le garant ontologique de la dignit\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 de la personne ;<\/li>\n<li>La substantialit\u00e9 du sujet r\u00e9side dans sa fid\u00e9lit\u00e9 active \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans ses r\u00e9solutions libres \u00e0 travers le temps.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Maine de Biran terrasse ainsi le mat\u00e9rialisme d\u00e9terministe des Encyclop\u00e9distes. L&rsquo;homme n&rsquo;est point une marionnette ballott\u00e9e par les vents aveugles de la physiologie et des fatalit\u00e9s du milieu ; il est, dans les limites strictes de sa r\u00e9sistance corporelle, le cr\u00e9ateur responsable de ses actes, porteur d&rsquo;une \u00e9tincelle d&rsquo;absolu qui le rend moralement imputable de son destin terrestre.<\/p>\n<h3>10.3 La transition th\u00e9ologique finale et la tentation de l&rsquo;absolu<\/h3>\n<p>Cependant, plus Maine de Biran approfondit son ontologie de la libert\u00e9 humaine, plus il \u00e9prouve avec acuit\u00e9 les limites inh\u00e9rentes \u00e0 cette causalit\u00e9 finie. Le moi s&rsquo;\u00e9prouve comme cause de ses mouvements corporels, certes, mais il ne s&rsquo;est point cr\u00e9\u00e9 lui-m\u00eame ; il n&rsquo;a point cr\u00e9\u00e9 son corps, ni les lois de la nature au sein desquelles s&rsquo;exerce son effort. L&rsquo;analyse psychologique la plus rigoureuse d\u00e9bouche in\u00e9vitablement sur une interrogation m\u00e9taphysique abyssale : quel est le principe supr\u00eame d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mane cette force hyper-organique qui anime le roseau pensant de notre \u00eatre ?<\/p>\n<p>Dans la derni\u00e8re phase de sa pens\u00e9e, Biran accomplit ce passage n\u00e9cessaire de la psychologie \u00e0 la <strong>th\u00e9ologie m\u00e9taphysique<\/strong>. Le \u00ab Je veux \u00bb de la vie humaine active ne trouve sa justification derni\u00e8re et sa compl\u00e9tude que s&rsquo;il est rattach\u00e9 \u00e0 une Causalit\u00e9 transcendante absolue : Dieu. La contingence m\u00eame de notre volont\u00e9 finie, constamment menac\u00e9e par la d\u00e9faillance physique et la mort, appelle l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00catre n\u00e9cessaire, Source \u00e9ternelle de toute force, de toute vie et de toute illumination spirituelle. La m\u00e9ditation biranienne ne tourne pas le dos \u00e0 la raison pour s&rsquo;ab\u00eemer dans un illuminisme aveugle : elle d\u00e9montre que la soif de transcendance inscrite dans le c\u0153ur humain est le prolongement logique de notre incompl\u00e9tude ontologique :<\/p>\n<p>Le testament intellectuel de Biran se d\u00e9ploie d\u00e8s lors comme un accord grandiose entre la rigueur de la science de l&rsquo;esprit et les v\u00e9rit\u00e9s \u00e9ternelles de la foi chr\u00e9tienne. La m\u00e9taphysique n&rsquo;est plus une scolastique st\u00e9rile de d\u00e9finitions verbales ; elle redevient ce qu&rsquo;elle fut chez saint Augustin et Pascal : un itin\u00e9raire vivant de l&rsquo;\u00e2me bless\u00e9e qui, apr\u00e8s avoir explor\u00e9 toutes les puissances et toutes les mis\u00e8res de sa libert\u00e9 finie dans l&rsquo;ar\u00e8ne du corps terrestre, s&rsquo;agenouille avec v\u00e9n\u00e9ration devant la Gr\u00e2ce infinie qui l&rsquo;attend et la sanctifie.<\/p>\n<h2>11. R\u00e9ception, post\u00e9rit\u00e9 et post\u00e9rit\u00e9s critiques au XIXe et XXe si\u00e8cles<\/h2>\n<h3>11.1 La r\u00e9cup\u00e9ration spiritualiste par Victor Cousin et l&rsquo;\u00e9clectisme universitaire<\/h3>\n<p>\u00c0 la mort pr\u00e9matur\u00e9e de Maine de Biran en 1824, la quasi-totalit\u00e9 de ses grands chefs-d\u2019\u0153uvre \u2013 \u00e0 l&rsquo;exception notable du <em>M\u00e9moire sur l&rsquo;habitude<\/em> et de quelques opuscules acad\u00e9miques \u2013 demeurait enfouie sous forme de manuscrits touffus, de liasses ratur\u00e9es et de cahiers intimes dans les tiroirs de son bureau parisien. Le destin posthume de cette pens\u00e9e singuli\u00e8re va \u00eatre scell\u00e9 par l&rsquo;intervention d&rsquo;un personnage appel\u00e9 \u00e0 r\u00e9genter la philosophie acad\u00e9mique fran\u00e7aise pendant pr\u00e8s de trois d\u00e9cennies : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Victor_Cousin\">Victor Cousin<\/a>.<\/p>\n<p>Cousin, jeune ma\u00eetre de conf\u00e9rences flamboyant et fondateur de l&rsquo;<strong>\u00e9clectisme universitaire<\/strong>, avait c\u00f4toy\u00e9 Biran dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es, le v\u00e9n\u00e9rant comme un ma\u00eetre incontest\u00e9 de l&rsquo;observation int\u00e9rieure. Prenant en charge l&rsquo;\u00e9dition des manuscrits de l&rsquo;illustre d\u00e9funt, Cousin publie en 1834 et 1841 les premi\u00e8res \u00e9ditions collectives des <em>\u0152uvres philosophiques de Maine de Biran<\/em>. Il hisse Biran au rang de p\u00e8re fondateur du <em>spiritualisme fran\u00e7ais<\/em> officiel, c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans tous les lyc\u00e9es et universit\u00e9s de France comme le pourfendeur h\u00e9ro\u00efque du mat\u00e9rialisme des Lumi\u00e8res et le champion immortel de la libert\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<p>Toutefois, cette cons\u00e9cration institutionnelle s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e au prix d&rsquo;une <strong>\u00e9dulcoration doctrinale et d&rsquo;une trahison philosophique majeures<\/strong>. Pour faire entrer le robuste penseur p\u00e9rigourdin dans le moule de sa propre doctrine \u00e9clectique \u2013 fade compromis acad\u00e9mique entre le kantisme, le cart\u00e9sianisme et le spiritualisme moral \u2013, Cousin a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment censur\u00e9 des pans entiers de l&rsquo;\u0153uvre biranienne. Il a minor\u00e9 l&rsquo;ancrage profond\u00e9ment corporel et physiologique de l&rsquo;effort moteur, caviard\u00e9 les passages du <em>Journal intime<\/em> r\u00e9v\u00e9lant les tortures somatiques et les doutes d\u00e9chirants de Biran, et escamot\u00e9 le tournant mystique des <em>Trois vies<\/em>, r\u00e9duisant une ph\u00e9nom\u00e9nologie de la chair v\u00e9cue \u00e0 une doctrine universitaire aseptis\u00e9e enseign\u00e9e pour former les bons citoyens de la monarchie de Juillet.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9cup\u00e9ration cousienne a eu des cons\u00e9quences catastrophiques sur la r\u00e9ception imm\u00e9diate de Biran. Les esprits progressistes et les fondateurs du positivisme scientifique, au premier rang desquels Auguste Comte, ont rejet\u00e9 en bloc l&rsquo;introspection biranienne, la confondant avec l&rsquo;\u00e9clectisme pontifiant de la Sorbonne. Comte d\u00e9non\u00e7a l&rsquo;analyse du sens intime comme une illusion scolastique pr\u00e9tendant s&rsquo;extraire des lois physiologiques, rel\u00e9guant injustement le biranisme authentique dans l&rsquo;oubli pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;h\u00e9ritage bergsonien : De l&rsquo;effort moteur \u00e0 l&rsquo;\u00e9lan vital<\/h3>\n<p>Il fallut attendre la fin du XIXe si\u00e8cle pour que la pens\u00e9e de Maine de Biran retrouve sa radicalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire premi\u00e8re, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une nouvelle \u00e9toile de la philosophie fran\u00e7aise : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Henri_Bergson\">Henri Bergson<\/a>. D\u00e8s sa th\u00e8se de doctorat, l&rsquo;<em>Essai sur les donn\u00e9es imm\u00e9diates de la conscience<\/em> (1889), Bergson salue en Maine de Biran l&rsquo;initiateur g\u00e9nial d&rsquo;une nouvelle mani\u00e8re de philosopher, capable de s&rsquo;affranchir du mod\u00e8le spatial et quantitatif des sciences de la mati\u00e8re pour p\u00e9n\u00e9trer dans le domaine sacr\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 temporelle.<\/p>\n<p>La filiation entre le biranisme et le bergsonisme est profonde et manifeste, m\u00eame si elle s&rsquo;accompagne d&rsquo;un \u00e9largissement ontologique consid\u00e9rable :<\/p>\n<ul>\n<li>La notion biranienne de \u00ab sens intime \u00bb devient chez Bergson l&rsquo;<strong>intuition m\u00e9taphysique<\/strong>, saisie directe de l&rsquo;esprit par lui-m\u00eame ;<\/li>\n<li>Le \u00ab fait primitif \u00bb de l&rsquo;effort int\u00e9rieur est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par Bergson comme l&rsquo;exp\u00e9rience vivante de la <strong>dur\u00e9e pure<\/strong>, jaillissement ininterrompu d&rsquo;une cr\u00e9ation libre ;<\/li>\n<li>La critique biranienne des m\u00e9taphores spatiales appliqu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e2me est reprise et amplifi\u00e9e par Bergson pour d\u00e9noncer l&rsquo;illusion de la spatialisation du temps psychologique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;analyse biranienne de la motricit\u00e9 inspire directement les th\u00e9ories bergsoniennes de <em>Mati\u00e8re et M\u00e9moire<\/em> (1896) sur le r\u00f4le du corps comme filtre moteur tourn\u00e9 vers l&rsquo;action pr\u00e9sente.<\/li>\n<\/ul>\n<p>N\u00e9anmoins, une diff\u00e9rence de paradigme subsiste entre les deux ma\u00eetres de la psychologie fran\u00e7aise. Chez Maine de Biran, la libert\u00e9 s&rsquo;exp\u00e9rimente avant tout dans la <em>tension agonistique<\/em>, dans le combat musculaire et dramatique du moi contre la r\u00e9sistance mat\u00e9rielle d&rsquo;un corps pesant. Chez Bergson, l&rsquo;effort musculaire biranien s&rsquo;\u00e9largit en une cosmologie triomphante, s&rsquo;\u00e9panouissant dans le concept d&rsquo;<em>\u00e9lan vital<\/em> (<em>L&rsquo;\u00c9volution cr\u00e9atrice<\/em>, 1907), o\u00f9 la vie spirituelle est moins une lutte douloureuse contre un obstacle charnel qu&rsquo;un fleuve cr\u00e9ateur irr\u00e9sistible qui traverse et submerge la mati\u00e8re inerte. Bergson m\u00e9tamorphose la trag\u00e9die biranienne en une \u00e9pop\u00e9e cosmique de la cr\u00e9ation continue.<\/p>\n<h3>11.3 La ph\u00e9nom\u00e9nologie de la chair et du corps propre : De Sartre \u00e0 Merleau-Ponty<\/h3>\n<p>Au cours du XXe si\u00e8cle, le raz-de-mar\u00e9e de la ph\u00e9nom\u00e9nologie allemande (Husserl, Heidegger) vient bouleverser la sc\u00e8ne philosophique fran\u00e7aise. C&rsquo;est \u00e0 la lumi\u00e8re de cette m\u00e9thode nouvelle, proclamant le retour \u00ab aux choses m\u00eames \u00bb et la description sans pr\u00e9jug\u00e9s de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue, que la figure de Maine de Biran est red\u00e9couverte avec \u00e9blouissement par les plus grands ma\u00eetres fran\u00e7ais : <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Maurice_Merleau-Ponty\">Maurice Merleau-Ponty<\/a>, <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Ric%C5%93ur\">Paul Ric\u0153ur<\/a> et <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Michel_Henry\">Michel Henry<\/a>.<\/p>\n<p>Merleau-Ponty, dans sa s\u00e9minale <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em> (1945), reconna\u00eet express\u00e9ment en Maine de Biran le premier penseur occidental \u00e0 avoir bris\u00e9 le mod\u00e8le m\u00e9caniste du corps-machine pour forger la notion ph\u00e9nom\u00e9nologique de <strong>corps propre<\/strong> (<em>Leib<\/em> oppos\u00e9 \u00e0 <em>K\u00f6rper<\/em>). Pour Merleau-Ponty comme pour Biran, le sujet n&rsquo;est pas un \u0153il d\u00e9sincarn\u00e9 qui survolerait le paysage du haut d&rsquo;un mirador transcendantal ; il est immerg\u00e9 dans le monde par son ancrage moteur, le mouvement volontaire \u00e9tant la condition fondatrice de toute orientation spatiale et de toute perception signifiante :<\/p>\n<ul>\n<li>La red\u00e9couverte biranienne du corps sentant-senti au c\u0153ur des analyses merleau-pontiennes du sch\u00e9ma corporel ;<\/li>\n<li>L&rsquo;apport de Biran chez Paul Ric\u0153ur dans sa <em>Philosophie de la volont\u00e9 : Le volontaire et l&rsquo;involontaire<\/em> (1950), pour penser la dialectique ind\u00e9passable entre la d\u00e9cision consciente et les d\u00e9terminismes du corps involontaire ;<\/li>\n<li>L&rsquo;hommage magistral de Michel Henry dans son essai monumental <em>Philosophie et ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps chez Maine de Biran<\/em> (1965), sacrant Biran comme le d\u00e9couvreur de l&rsquo;\u00ab ontologie de la chair \u00bb, o\u00f9 l&rsquo;immanence absolue du sentir originel s&rsquo;exp\u00e9rimente sans distance spatiale ;<\/li>\n<li>La rupture d\u00e9finitive avec l&rsquo;illusion d&rsquo;une subjectivit\u00e9 cart\u00e9sienne d\u00e9sincarn\u00e9e au profit d&rsquo;un sujet moteur originellement situ\u00e9 dans le monde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>De marginal incompris sous la Restauration, Maine de Biran s&rsquo;est m\u00e9tamorphos\u00e9, au fil des r\u00e9\u00e9valuations ph\u00e9nom\u00e9nologiques contemporaines, en un classique absolu, un g\u00e9nie pr\u00e9curseur sans lequel la grande tradition de la ph\u00e9nom\u00e9nologie fran\u00e7aise de l&rsquo;incarnation demeurerait tout simplement inintelligible.<\/p>\n<h2>12. R\u00e9sonances contemporaines : Neurosciences, psychologie cognitive et embodied cognition<\/h2>\n<h3>12.1 La cognition incarn\u00e9e (Embodied Cognition) \u00e0 la lumi\u00e8re biranienne<\/h3>\n<p>L\u2019actualit\u00e9 philosophique de Maine de Biran ne se cantonne pas aux biblioth\u00e8ques d&rsquo;histoire de la philosophie continentale ; elle s&rsquo;impose aujourd&rsquo;hui avec une insolente modernit\u00e9 au c\u0153ur des d\u00e9bats les plus avant-gardistes des sciences cognitives contemporaines. Durant la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, le paradigme dominant du computationnalisme cognitiviste (Fodor, Pylyshyn) concevait l&rsquo;esprit humain sur le mod\u00e8le d&rsquo;un logiciel abstrait de traitement de symboles formels logiques, traitant le corps biologique comme un simple p\u00e9riph\u00e9rique d&rsquo;entr\u00e9e-sortie accidentel et m\u00e9prisable.<\/p>\n<p>L&rsquo;effondrement progressif de ce mod\u00e8le cybern\u00e9tique d\u00e9sincarn\u00e9 au profit du paradigme r\u00e9volutionnaire de la <strong>cognition incarn\u00e9e<\/strong> (<em>Embodied Cognition<\/em>) et de l&rsquo;approche \u00e9nactive (Varela, Thompson, Rosch) constitue une \u00e9clatante r\u00e9habilitation posthume des th\u00e8ses fondamentales de Maine de Biran. Les th\u00e9oriciens contemporains de l&rsquo;\u00e9naction et de la perception active, au premier rang desquels le philosophe et neuroscientifique Alva No\u00eb (<em>Action in Perception<\/em>, 2004), d\u00e9montrent exp\u00e9rimentalement ce que Biran affirmait d\u00e9j\u00e0 en 1802 : <strong>percevoir n&rsquo;est pas recevoir passivement une image dans l&rsquo;\u0153il, c&rsquo;est agir corporellement sur le monde<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>La vision spatiale exige la mise en jeu continue de micro-mouvements oculomoteurs saccad\u00e9s et de r\u00e9ajustements posturaux ;<\/li>\n<li>La cognition de l&rsquo;espace g\u00e9om\u00e9trique d\u00e9rive directement de la ma\u00eetrise des contingences sensorimotrices du corps en action ;<\/li>\n<li>L&rsquo;intelligence conceptuelle abstraite r\u00e9investit et recycle les sch\u00e9mas moteurs archa\u00efques forg\u00e9s par l&rsquo;action de la main et de la locomotion ;<\/li>\n<li>L&rsquo;\u00e9quation biranienne affirmant que la conscience est consubstantielle \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;un pouvoir moteur s&rsquo;\u00e9rige en axiome fondamental des sciences de l&rsquo;esprit du XXIe si\u00e8cle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En arrachant la pens\u00e9e humaine au mirage d&rsquo;un cerveau-ordinateur flottant dans une cuve de formol, les sciences cognitives les plus audacieuses retrouvent sans le savoir la grande le\u00e7on du penseur de Grateloup : la pens\u00e9e humaine n&rsquo;a point commenc\u00e9 par des calculs algorithmiques froids, mais par le serrement \u00e9nergique d&rsquo;un poing contre la mati\u00e8re r\u00e9sistante du monde.<\/p>\n<h3>12.2 Neurophysiologie de la volont\u00e9 et sens de l&rsquo;agentivit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la neurophysiologie moderne, les concepts d&rsquo;effort moteur et d&rsquo;aperception interne d\u00e9velopp\u00e9s par Biran trouvent un \u00e9cho saisissant dans les recherches exp\u00e9rimentales sur ce que les neuroscientifiques nomment aujourd&rsquo;hui le <strong>sens de l&rsquo;agentivit\u00e9<\/strong> (<em>sense of agency<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 inh\u00e9rente au cerveau humain de savoir imm\u00e9diatement qu&rsquo;\u00ab il est lui-m\u00eame \u00bb l&rsquo;initiateur d&rsquo;un mouvement particulier.<\/p>\n<p>La neurobiologie contemporaine du syst\u00e8me moteur a mis en \u00e9vidence l&rsquo;existence d&rsquo;un m\u00e9canisme computationnel interne appel\u00e9 la <em>copie d&rsquo;eff\u00e9rence<\/em> (ou d\u00e9charge corollaire). Lorsqu&rsquo;une commande motrice volontaire est \u00e9mise par le cortex moteur primaire vers les muscles effecteurs, une copie pr\u00e9dictive de ce signal est simultan\u00e9ment envoy\u00e9e vers les structures somatosensorielles et le cervelet. Lorsque le retour sensoriel r\u00e9el co\u00efncide exactement avec la pr\u00e9diction motrice \u00e9mise, le cerveau annule la surprise sensitive et g\u00e9n\u00e8re le sentiment visc\u00e9ral d&rsquo;agentivit\u00e9 : le sujet sait qu&rsquo;il a boug\u00e9 de son propre gr\u00e9. Or, qu&rsquo;est-ce que ce m\u00e9canisme c\u00e9r\u00e9bral raffin\u00e9, sinon la traduction neurobiologique exacte de la corr\u00e9lation biranienne entre l&rsquo;effort \u00e9mis et la r\u00e9sistance organique surmont\u00e9e ?<\/p>\n<table style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2; text-align: left;\">\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Concept biranien<\/th>\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">\u00c9quivalent neuroscientifique moderne<\/th>\n<th style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Fonction dans la subjectivit\u00e9<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>Effort moteur volontaire<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Commande motrice eff\u00e9rente (Cortex pr\u00e9frontal\/moteur)<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Initiation intentionnelle du mouvement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>Aperception interne imm\u00e9diate<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">D\u00e9charge corollaire et copie d&rsquo;eff\u00e9rence<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Cr\u00e9ation du sens de l&rsquo;agentivit\u00e9 (\u00ab C&rsquo;est moi qui agis \u00bb)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\"><strong>R\u00e9sistance organique<\/strong><\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">Retour aff\u00e9rent proprioceptif et somatosensoriel<\/td>\n<td style=\"padding: 10px; border: 1px solid #ddd;\">V\u00e9rification de l&rsquo;obstacle et d\u00e9limitation du corps propre<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>De m\u00eame, la lecture biranienne permet d&rsquo;\u00e9clairer d&rsquo;un jour critique salutaire les c\u00e9l\u00e8bres et controvers\u00e9es exp\u00e9riences de Benjamin Libet (1983) sur les potentiels de pr\u00e9paration motrice (<em>readiness potential<\/em>). L\u00e0 o\u00f9 des d\u00e9terministes vulgaires ont cru pouvoir d\u00e9duire de ces exp\u00e9riences que le libre arbitre n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion r\u00e9trospective sous pr\u00e9texte qu&rsquo;une activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale inconsciente pr\u00e9c\u00e8de la d\u00e9cision consciente, le cadre th\u00e9orique biranien rappelle avec force que l&rsquo;\u00e9mergence passive d&rsquo;une impulsion neuronale rel\u00e8ve de la <em>vie animale obscure<\/em>, tandis que la libert\u00e9 r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la capacit\u00e9 r\u00e9flexive du moi d&rsquo;exercer un <strong>pouvoir de veto conscient ou de canalisation motrice d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e<\/strong> de ce flux organique initial.<\/p>\n<h3>12.3 Actualit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique du sens intime dans l&rsquo;\u00e9tude de la subjectivit\u00e9<\/h3>\n<p>Enfin, sur le plan de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;esprit, Maine de Biran appara\u00eet aujourd&rsquo;hui comme le proph\u00e8te incontest\u00e9 de la contestation du physicalisme r\u00e9ductionniste. Dans les d\u00e9bats actuels de la philosophie de l&rsquo;esprit anglo-saxonne, une crise majeure a \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e par des philosophes comme Thomas Nagel (<em>What Is It Like to Be a Bat?<\/em>) et David Chalmers sous l&rsquo;appellation c\u00e9l\u00e8bre de <strong>probl\u00e8me difficile de la conscience<\/strong> (<em>The Hard Problem<\/em>) : comment combler le foss\u00e9 explicatif insurmontable entre des processus physiques neurochimiques objectifs observables \u00e0 la troisi\u00e8me personne (\u00ab Il \u00bb) et l&rsquo;exp\u00e9rience qualitative v\u00e9cue \u00e0 la premi\u00e8re personne (\u00ab Je \u00bb) ?<\/p>\n<p>Deux si\u00e8cles avant ces d\u00e9bats anglo-saxons, Maine de Biran avait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 ce diagnostic avec une clart\u00e9 impeccable en d\u00e9non\u00e7ant l&rsquo;erreur fondamentale de Cabanis et de la physiologie r\u00e9ductionniste. Biran a d\u00e9montr\u00e9 une fois pour toutes qu&rsquo;aucune observation microscopique, aucune imagerie c\u00e9r\u00e9brale par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle ne pourra jamais voir un \u00ab sens \u00bb, un \u00ab vouloir \u00bb ou une \u00ab douleur \u00bb sous un angle ext\u00e9rieur objectif, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la subjectivit\u00e9 est par essence une r\u00e9alit\u00e9 qui ne s&rsquo;ouvre que du dedans par l&rsquo;\u00e9preuve du sens intime.<\/p>\n<p>Cette le\u00e7on biranienne inspire aujourd&rsquo;hui les d\u00e9marches m\u00e9thodologiques les plus prometteuses, comme la <strong>neuro-ph\u00e9nom\u00e9nologie<\/strong> initi\u00e9e par le regrett\u00e9 Francisco Varela. Pour comprendre la conscience humaine, la science ne peut plus se contenter de mesures objectives \u00e0 la troisi\u00e8me personne ; elle doit imp\u00e9rativement int\u00e9grer la m\u00e9thodologie rigoureuse de la recherche \u00e0 la premi\u00e8re personne, r\u00e9habilitant l&rsquo;auscultation du sens intime comme une discipline scientifique \u00e0 part enti\u00e8re. L&rsquo;injonction biranienne r\u00e9sonne avec plus de force que jamais : aucune science int\u00e9grale de l&rsquo;homme ne pourra faire l&rsquo;\u00e9conomie de la description m\u00e9ticuleuse de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de l&rsquo;int\u00e9rieur par le sujet agissant.<\/p>\n<h2>Conclusion : L&rsquo;immortelle pr\u00e9sence de Maine de Biran<\/h2>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e de l&rsquo;univers biranien, la stature intellectuelle de Maine de Biran se d\u00e9gage dans toute sa puret\u00e9 souveraine et son \u00e9clatante originalit\u00e9. Penseur solitaire \u00e9gar\u00e9 dans les temp\u00eates de l&rsquo;Histoire, magistrat scrupuleux partag\u00e9 entre les devoirs de la Cit\u00e9 et le recueillement de son cher P\u00e9rigord, il a accompli l&rsquo;une des r\u00e9volutions les plus d\u00e9cisives et les plus audacieuses de la pens\u00e9e humaine. En arrachant l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;anesth\u00e9sie du sensualisme passif pour le refonder sur le roc vivant de l&rsquo;effort moteur volontaire, il a r\u00e9concili\u00e9 la libert\u00e9 avec le corps, la volont\u00e9 avec la chair, l&rsquo;introspection intime avec la m\u00e9taphysique de l&rsquo;absolu.<\/p>\n<p>De la critique de la statue de Condillac \u00e0 l&rsquo;ontologie de la r\u00e9sistance charnelle, de l&rsquo;exploration des profondeurs inconscientes du sommeil \u00e0 la th\u00e9orie transcendante des trois vies, l&rsquo;\u0153uvre de Biran se d\u00e9ploie comme une immense symphonie de l&rsquo;incarnation humaine. Tour \u00e0 tour pr\u00e9curseur de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de Merleau-Ponty et de Michel Henry, inspirateur de l&rsquo;intuition bergsonienne, proph\u00e8te des d\u00e9couvertes cliniques sur l&rsquo;aboulie et le refoulement, et contemporain capital des neurosciences \u00e9nactives de l&rsquo;esprit incarn\u00e9, Maine de Biran demeure, aujourd&rsquo;hui plus que jamais, l&rsquo;\u00e9veilleur incomparable de notre conscience agissante. Tant qu&rsquo;un \u00eatre humain l\u00e8vera le bras pour affirmer sa libert\u00e9 contre la pesanteur du monde, le \u00ab Volo, ergo sum \u00bb du philosophe de Grateloup continuera de r\u00e9sonner comme le chant de triomphe de la subjectivit\u00e9 vivante.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Azouvi, F. (1995). <em>Maine de Biran : La science de l&rsquo;homme<\/em>. Vrin. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711612482\/maine-de-biran\">https:\/\/www.vrin.fr\/livre\/9782711612482\/maine-de-biran<\/a><\/li>\n<li>Bergson, H. (1889). <em>Essai sur les donn\u00e9es imm\u00e9diates de la conscience<\/em>. F\u00e9lix Alcan. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k290076h\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k290076h<\/a><\/li>\n<li>Cabanis, P.-J.-G. (1802). <em>Rapports du physique et du moral de l&rsquo;homme<\/em>. Crapelet. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76722c\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k76722c<\/a><\/li>\n<li>Condillac, \u00c9. B. de. (1754). <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em>. De Bure l&rsquo;a\u00een\u00e9. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1049216k\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k1049216k<\/a><\/li>\n<li>Cousin, V. (1841). <em>\u0152uvres philosophiques de Maine de Biran<\/em> (Tomes I-IV). Ladrange.<\/li>\n<li>Gouhier, H. (1947). <em>Les conversions de Maine de Biran<\/em>. Vrin.<\/li>\n<li>Henry, M. (1965). <em>Philosophie et ph\u00e9nom\u00e9nologie du corps : Essai sur l&rsquo;ontologie biranienne<\/em>. Presses Universitaires de France. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/content\/Philosophie_et_ph%C3%A9nom%C3%A9nologie_du_corps\">https:\/\/www.puf.com\/content\/Philosophie_et_ph%C3%A9nom%C3%A9nologie_du_corps<\/a><\/li>\n<li>Hume, D. (1739). <em>A Treatise of Human Nature<\/em>. John Noon.<\/li>\n<li>Maine de Biran, P. (1802). <em>Influence de l&rsquo;habitude sur la facult\u00e9 de penser<\/em> (M\u00e9moire couronn\u00e9 par l&rsquo;Institut national). Henrichs.<\/li>\n<li>Maine de Biran, P. (1812). <em>Essai sur les fondements de la psychologie et sur ses rapports avec l&rsquo;\u00e9tude de la nature<\/em>. (\u00c9dition critique par F. C. T. Moore, 2001, Vrin).<\/li>\n<li>Maine de Biran, P. (1824). <em>Nouveaux essais d&rsquo;anthropologie<\/em>. (\u00c9dition posthume par B. Baertschi, 1989, Vrin).<\/li>\n<li>Maine de Biran, P. (1954-1957). <em>Journal intime (1792-1824)<\/em> (\u00c9dition critique int\u00e9grale par H. Gouhier, Tomes I-III). La Baconni\u00e8re.<\/li>\n<li>Merleau-Ponty, M. (1945). <em>Ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception<\/em>. Gallimard. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Phenomenologie-de-la-perception\">https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Bibliotheque-des-Idees\/Phenomenologie-de-la-perception<\/a><\/li>\n<li>Montebello, P. (2000). <em>L&rsquo;autre m\u00e9taphysique : Essai sur Ravaisson, Tarde, Nietzsche et Bergson<\/em>. Descl\u00e9e de Brouwer.<\/li>\n<li>No\u00eb, A. (2004). <em>Action in Perception<\/em>. MIT Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262640633\/action-in-perception\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262640633\/action-in-perception\/<\/a><\/li>\n<li>Ric\u0153ur, P. (1950). <em>Philosophie de la volont\u00e9. Tome 1 : Le volontaire et l&rsquo;involontaire<\/em>. Aubier.<\/li>\n<li>Varela, F. J., Thompson, E., &#038; Rosch, E. (1991). <em>The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience<\/em>. MIT Press. <a target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262720212\/the-embodied-mind\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262720212\/the-embodied-mind\/<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude approfondie de Maine de Biran (1766-1824), pionnier de la psychologie introspective, th\u00e9oricien de l&rsquo;effort moteur voulu et du sens intime.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[25842,25840,25841,25843,25844],"class_list":["post-16168","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-effort-volontaire","tag-maine-de-biran","tag-psychologie-introspective","tag-sens-intime","tag-spiritualisme-francais"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/16168","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=16168"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/16168\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=16168"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=16168"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=16168"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}