{"id":15991,"date":"2026-10-14T09:08:22","date_gmt":"2026-10-14T09:08:22","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/kenneth-gergen-1934-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-14T09:08:22","modified_gmt":"2026-10-14T09:08:22","slug":"kenneth-gergen-1934-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=kenneth-gergen-1934-a-nos-jours","title":{"rendered":"Kenneth Gergen &#8211; 1934 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire des sciences humaines du XXe si\u00e8cle, peu de figures ont suscit\u00e9 un \u00e9branlement th\u00e9orique aussi profond et durable que Kenneth J. Gergen. N\u00e9 en 1934, ce psychologue social am\u00e9ricain a engag\u00e9 une entreprise intellectuelle titanesque visant rien de moins que la refondation \u00e9pist\u00e9mologique de sa discipline d&rsquo;origine. \u00c9duqu\u00e9 au c\u0153ur des bastions exp\u00e9rimentaux du positivisme d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, Gergen a progressivement orchestr\u00e9 une rupture radicale avec le paradigme empiriste dominant. En contestant la pr\u00e9misse selon laquelle la psychologie pourrait d\u00e9couvrir des lois universelles et atemporelles de la conduite humaine sur le mod\u00e8le des sciences de la nature, il a ouvert une br\u00e8che d\u00e9cisive \u00e0 travers laquelle s\u2019est engouffr\u00e9 le courant du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/social-constructionism\/\">constructionnisme social<\/a>. Pour Gergen, le monde social, la psych\u00e9 et les cat\u00e9gories au moyen desquelles nous appr\u00e9hendons notre propre subjectivit\u00e9 ne constituent pas des r\u00e9alit\u00e9s objectives donn\u00e9es, attendant d\u2019\u00eatre cartographi\u00e9es par un observateur neutre, mais sont le produit historiquement situ\u00e9, culturellement contingent et continuellement ren\u00e9goci\u00e9 de l&rsquo;interaction humaine et du discours.<\/p>\n<p>Cette trajectoire critique, amorc\u00e9e avec \u00e9clat au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, s&rsquo;est d\u00e9ploy\u00e9e sur plus de cinq d\u00e9cennies pour former un corpus th\u00e9orique monumental embrassant l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie, la philosophie du langage, la sociologie de la connaissance et les pratiques cliniques et organisationnelles. De la d\u00e9construction du \u00ab moi autonome \u00bb h\u00e9rit\u00e9 des Lumi\u00e8res et du romantisme jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration syst\u00e9matique d&rsquo;une ontologie de \u00ab l&rsquo;\u00eatre relationnel \u00bb, l&rsquo;\u0153uvre de Kenneth Gergen invite \u00e0 un d\u00e9centrement ontologique majeur : ce n&rsquo;est plus l&rsquo;individu isol\u00e9 qui cr\u00e9e la relation, mais la dynamique relationnelle fondamentale qui engendre et soutient ce que nous convenons d&rsquo;appeler l&rsquo;individu. Ce d\u00e9placement m\u00e9tath\u00e9orique n&rsquo;a pas seulement d\u00e9stabilis\u00e9 les certitudes acad\u00e9miques ; il a \u00e9galement nourri une profonde transformation des pratiques appliqu\u00e9es, de la psychoth\u00e9rapie collaborative au d\u00e9veloppement organisationnel appr\u00e9ciatif, trouvant dans la cr\u00e9ation du Taos Institute un vecteur d&rsquo;institutionnalisation et de diss\u00e9mination plan\u00e9taire.<\/p>\n<p>Examiner aujourd&rsquo;hui le parcours intellectuel et l&rsquo;apport th\u00e9orique de Kenneth Gergen, c&rsquo;est plonger au c\u0153ur des d\u00e9bats les plus vifs qui animent la modernit\u00e9 tardive et la pens\u00e9e postmoderne. Alors que l&rsquo;av\u00e8nement des technologies num\u00e9riques et de l&rsquo;intelligence artificielle exacerbe les dynamiques de saturation sociale qu&rsquo;il avait proph\u00e9tis\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, sa pens\u00e9e offre une boussole critique d&rsquo;une extraordinaire acuit\u00e9. Ce texte propose une travers\u00e9e exhaustive de cette \u0153uvre cardinale : depuis sa gen\u00e8se biographique et institutionnelle jusqu&rsquo;\u00e0 ses r\u00e9sonances contemporaines les plus br\u00fblantes, en explorant minutieusement les innovations conceptuelles, les controverses m\u00e9thodologiques et les horizons \u00e9thiques ouverts par l&rsquo;un des penseurs les plus \u00e9mancipateurs et iconoclastes de notre \u00e9poque.<\/p>\n<h2>1. Biographie intellectuelle et trajectoire acad\u00e9mique de Kenneth Gergen<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et influences pr\u00e9coces<\/h3>\n<p>Kenneth J. Gergen na\u00eet en 1934 aux \u00c9tats-Unis au sein d&rsquo;une famille marqu\u00e9e par une haute exigence intellectuelle et un engagement civique notable. Son p\u00e8re, math\u00e9maticien \u00e9minent et directeur du d\u00e9partement de math\u00e9matiques \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Duke, transmet \u00e0 ses enfants une rigueur logique formelle tout en favorisant un climat domestique o\u00f9 la discussion r\u00e9flexive occupe une place centrale. Kenneth grandit aux c\u00f4t\u00e9s de fr\u00e8res qui embrasseront \u00e9galement des carri\u00e8res d&rsquo;envergure, notamment David Gergen, qui deviendra un conseiller politique et analyste influent \u00e0 la Maison-Blanche. Cet environnement familial stimulant, caract\u00e9ris\u00e9 par un m\u00e9lange de rationalisme acad\u00e9mique et de sensibilit\u00e9 aux affaires publiques, constitue le terreau initial sur lequel germe une curiosit\u00e9 insatiable pour les dynamiques de la communication et les forces sous-jacentes de la conduite humaine.<\/p>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1950, Kenneth Gergen rejoint les bancs de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.yale.edu\">Universit\u00e9 de Yale<\/a> pour y accomplir ses \u00e9tudes de premier cycle universitaire. C&rsquo;est durant cette p\u00e9riode formatrice que son int\u00e9r\u00eat pour les sciences du comportement se cristallise v\u00e9ritablement. Yale est alors un \u00e9picentre mondial des recherches sur l&rsquo;apprentissage, la communication de masse et le changement d&rsquo;attitude, sous l&rsquo;influence encore vive des travaux pionniers de Carl Hovland et des th\u00e9oriciens de l&rsquo;apprentissage social. Gergen s&rsquo;impr\u00e8gne avec avidit\u00e9 de cette psychologie exp\u00e9rimentale rigoureuse, s\u00e9duit par la promesse de percer les m\u00e9canismes universels de l&rsquo;esprit par la m\u00e9thode empirique, tout en ressentant d\u00e9j\u00e0 les premi\u00e8res tensions entre les abstractions des mod\u00e8les de laboratoire et la complexit\u00e9 vivante, bruyante et d\u00e9sordonn\u00e9e du monde social concret.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s son passage \u00e0 Yale, Gergen poursuit sa formation doctorale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Duke, o\u00f9 il obtient son Ph.D. en 1962 sous la direction conjointe de figures marquantes de la psychologie sociale exp\u00e9rimentale, dont Edward E. Jones. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or du paradigme cognitiviste naissant et de la th\u00e9orie de l&rsquo;attribution. Les recherches doctorales de Gergen s&rsquo;inscrivent scrupuleusement dans cette tradition positiviste : il con\u00e7oit des protocoles exp\u00e9rimentaux minutieux, manipule des variables en laboratoire et analyse les comportements d&rsquo;auto-pr\u00e9sentation et de conformisme social \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;outils statistiques sophistiqu\u00e9s. Cette assimilation rigoureuse et de premi\u00e8re main des paradigmes dominants lui conf\u00e8re une l\u00e9gitimit\u00e9 acad\u00e9mique incontestable au sein de l&rsquo;orthodoxie disciplinaire. Paradoxalement, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette ma\u00eetrise intime des rouages du positivisme m\u00e9thodologique qui lui permettra, quelques ann\u00e9es plus tard, d&rsquo;en formuler une d\u00e9construction interne d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;ancrage institutionnel au Swarthmore College<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1960, apr\u00e8s un passage comme professeur assistant \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Harvard o\u00f9 il c\u00f4toie l&rsquo;\u00e9lite de la sociologie et de la psychologie acad\u00e9miques, Kenneth Gergen fait un choix institutionnel d\u00e9terminant pour la suite de son \u0153uvre : il s&rsquo;\u00e9tablit durablement au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.swarthmore.edu\">Swarthmore College<\/a>, en Pennsylvanie. Cette institution d&rsquo;arts lib\u00e9raux r\u00e9put\u00e9e pour sa tradition quaker, son exigence intellectuelle et son refus des hi\u00e9rarchies acad\u00e9miques scl\u00e9rosantes offre \u00e0 Gergen un terreau exceptionnel. Loin des imp\u00e9ratifs de rentabilit\u00e9 \u00e9ditoriale imm\u00e9diate et des financements massifs li\u00e9s aux complexes militaro-industriels des grandes universit\u00e9s de recherche, Swarthmore valorise la libert\u00e9 p\u00e9dagogique, l&rsquo;audace conceptuelle et le contact direct et prolong\u00e9 avec des cohortes d&rsquo;\u00e9tudiants particuli\u00e8rement brillants et motiv\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0 Swarthmore, Gergen transforme son d\u00e9partement en un v\u00e9ritable laboratoire de r\u00e9flexion critique. Il encourage ses \u00e9tudiants \u00e0 ne pas accepter passivement les canons th\u00e9oriques de la psychologie empirique, mais \u00e0 en interroger les fondements implicites, les pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques et les r\u00e9percussions id\u00e9ologiques. Ce cadre institutionnel d&rsquo;arts lib\u00e9raux est essentiel : il permet un d\u00e9cloisonnement interdisciplinaire constant. Gergen noue des dialogues r\u00e9guliers avec des coll\u00e8gues philosophes, anthropologues, historiens et sp\u00e9cialistes de la litt\u00e9rature, ce qui nourrit son intuition grandissante que la psychologie sociale ne saurait se confiner \u00e0 l&rsquo;observation na\u00efve des conduites individuelles sans se condamner \u00e0 une c\u00e9cit\u00e9 culturelle et historique dramatique.<\/p>\n<p>Cette \u00e9mancipation \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;orthodoxie am\u00e9ricaine est par ailleurs profond\u00e9ment acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e par plusieurs s\u00e9jours sabbatiques en Europe, notamment \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Paris (Sorbonne), \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Utrecht et \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Heidelberg. Au cours de ces r\u00e9sidences europ\u00e9ennes, Gergen s&rsquo;expose de plein fouet aux courants intellectuels continentaux alors en pleine effervescence : la ph\u00e9nom\u00e9nologie, l&rsquo;herm\u00e9neutique de Hans-Georg Gadamer et Paul Ric\u0153ur, la d\u00e9construction jacques-derridienne et la th\u00e9orie critique de l&rsquo;\u00c9cole de Francfort. Cette confrontation avec des traditions \u00e9pist\u00e9mologiques qui accordent une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 l&rsquo;histoire, au texte et au pouvoir ach\u00e8ve de d\u00e9tacher Gergen du behaviorisme r\u00e9siduel et du cognitivisme r\u00e9ifiant qui continuent de r\u00e9gner sans partage sur la psychologie nord-am\u00e9ricaine.<\/p>\n<h3>1.3 R\u00e9seaux intellectuels et collaborations d\u00e9terminantes<\/h3>\n<p>On ne saurait appr\u00e9hender l&rsquo;\u00e9volution th\u00e9orique de Kenneth Gergen sans \u00e9voquer sa collaboration symbiotique avec Mary McCanny Gergen (1938\u20132020), qui fut tout \u00e0 la fois son \u00e9pouse, sa partenaire de recherche et sa plus proche complice intellectuelle. Psychologue sociale f\u00e9ministe de premier plan, Mary Gergen a jou\u00e9 un r\u00f4le pivot dans l&rsquo;\u00e9largissement de la r\u00e9flexion gergenienne aux questions de genre, \u00e0 la subjectivit\u00e9 incarn\u00e9e et \u00e0 la narrativit\u00e9. Ensemble, ils ont conceptualis\u00e9 l&rsquo;enqu\u00eate narrative et pos\u00e9 les jalons des m\u00e9thodologies performatives, formant un duo intellectuel indissociable au sein duquel la rigueur philosophique de Kenneth s&rsquo;est conjugu\u00e9e \u00e0 la radicalit\u00e9 politique, \u00e0 l&rsquo;inventivit\u00e9 m\u00e9thodologique et \u00e0 la sensibilit\u00e9 humaine de Mary pour former une \u0153uvre commune d&rsquo;une grande coh\u00e9rence.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Gergen tisse des liens \u00e9troits avec les figures majeures du renouveau critique des sciences humaines qui \u00e9merge dans les ann\u00e9es 1970 et 1980. Il \u00e9change avec des sociologues de la connaissance, des anthropologues culturels comme Clifford Geertz, et des s\u00e9mioticiens influents. Ses discussions avec le psychologue britannique Rom Harr\u00e9 contribuent \u00e0 forger une critique commune de l&rsquo;exp\u00e9rimentalisme na\u00eff, tandis que ses lectures assidues de Ludwig Wittgenstein, de Michel Foucault et de Mikha\u00efl Bakhtine lui fournissent l&rsquo;outillage conceptuel indispensable pour repenser le statut du langage et de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 dans la constitution des faits sociaux.<\/p>\n<p>Conscient que la marginalisation guette les chercheurs h\u00e9t\u00e9rodoxes isol\u00e9s dans leurs d\u00e9partements respectifs, Gergen s&#8217;emploie activement \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer une communaut\u00e9 transnationale d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la critique des normes \u00e9pist\u00e9mologiques positivistes. Il organise des symposiums internationaux, suscite des num\u00e9ros sp\u00e9ciaux de revues et suscite des collaborations par-del\u00e0 les fronti\u00e8res nationales et disciplinaires. Ce r\u00e9seau informel de savants insoumis, reliant les \u00c9tats-Unis \u00e0 la Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, \u00e0 la Scandinavie et \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique latine, pose les bases mat\u00e9rielles et relationnelles de ce qui deviendra, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.taosinstitute.net\">Taos Institute<\/a>, p\u00e9rennisant ainsi une infrastructure institutionnelle autonome vou\u00e9e \u00e0 la diffusion du constructionnisme social.<\/p>\n<h2>2. La rupture \u00e9pist\u00e9mologique de 1973 : La psychologie sociale comme histoire<\/h2>\n<h3>2.1 Analyse contextuelle du manifeste de 1973<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1973 marque un tournant sismique dans l&rsquo;histoire de la psychologie sociale moderne avec la publication, par Kenneth Gergen, de l&rsquo;article intitul\u00e9 \u00ab Social Psychology as History \u00bb dans les colonnes du prestigieux <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>. Pour comprendre la d\u00e9flagration provoqu\u00e9e par ce texte, il convient de le resituer dans le contexte g\u00e9n\u00e9ral de ce que les historiens des sciences ont nomm\u00e9 la \u00ab crise de la psychologie sociale \u00bb des ann\u00e9es 1970. \u00c0 cette \u00e9poque, de nombreuses voix critiques commencent \u00e0 d\u00e9noncer la futilit\u00e9 \u00e9thique, l&rsquo;artifice m\u00e9thodologique et le vide th\u00e9orique d&rsquo;une discipline obs\u00e9d\u00e9e par la r\u00e9plication m\u00e9canique de micromod\u00e8les exp\u00e9rimentaux en laboratoire, d\u00e9connect\u00e9s des convulsions politiques majeures de l&rsquo;\u00e9poque telles que la guerre du Vietnam, les luttes pour les droits civiques ou la r\u00e9volution f\u00e9ministe.<\/p>\n<p>Dans son manifeste de 1973, Gergen ne se contente pas d&rsquo;adresser une critique m\u00e9thodologique superficielle ; il s&rsquo;attaque aux fondements ontologiques m\u00eames du projet disciplinaire. Il d\u00e9nonce avec virulence ce qu&rsquo;il identifie comme une illusion naturaliste ruineuse : la pr\u00e9tention de la psychologie sociale \u00e0 se calquer servilement sur le mod\u00e8le des sciences physiques et naturelles fondamentales. L&rsquo;\u00e9difice positiviste repose sur le postulat ind\u00e9montr\u00e9 que la nature humaine rec\u00e8le des r\u00e9gularit\u00e9s invariables, des principes transhistoriques et des m\u00e9canismes universels que le chercheur pourrait isoler et formaliser sous forme de lois g\u00e9n\u00e9rales. Gergen r\u00e9fute cat\u00e9goriquement cette \u00e9quivalence : les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s par la psychologie sociale ne sont pas des atomes, des mol\u00e9cules ou des astres insensibles au temps et au sens, mais des artefacts culturels et discursifs en perp\u00e9tuelle mutation.<\/p>\n<p>Gergen avance la th\u00e8se audacieuse que la psychologie sociale est, par nature et par n\u00e9cessit\u00e9, une forme d&rsquo;enqu\u00eate historique. Les r\u00e9gularit\u00e9s observ\u00e9es \u00e0 un moment donn\u00e9 dans un laboratoire d&rsquo;Atlanta ou de Boston ne d\u00e9crivent pas la \u00ab structure universelle de l&rsquo;esprit \u00bb, mais documentent simplement des conventions de conduite, des accords normatifs et des configurations d&rsquo;habitudes partag\u00e9es propres \u00e0 un groupe socioculturel circonscrit \u00e0 une \u00e9poque pr\u00e9cise de son histoire. D\u00e8s lors qu&rsquo;une discipline \u00e9tudie des ph\u00e9nom\u00e8nes intrins\u00e8quement historiques et mall\u00e9ables, ses pr\u00e9tentions \u00e0 \u00e9laborer des lois universelles pr\u00e9dictives s&rsquo;effondrent d&rsquo;elles-m\u00eames pour c\u00e9der la place \u00e0 une compr\u00e9hension herm\u00e9neutique de la fluidit\u00e9 temporelle du vivre-ensemble.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;effet de boucle et la nature r\u00e9flexive des connaissances<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des arguments les plus d\u00e9vastateurs et novateurs d\u00e9velopp\u00e9s par Gergen dans cet article fondateur repose sur ce qu&rsquo;il th\u00e9orise sous le nom de \u00ab feedback loop \u00bb ou effet de boucle, concept qui anticipe remarquablement la notion d&rsquo;\u00ab effet de boucle des genres humains \u00bb (<em>looping effect of human kinds<\/em>) formalis\u00e9e ult\u00e9rieurement par le philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-realism\/\">Ian Hacking<\/a>. Alors qu&rsquo;une plan\u00e8te demeure totalement indiff\u00e9rente aux \u00e9quations de la physique qui d\u00e9crivent son orbite, les sujets humains, en revanche, ont conscience des th\u00e9ories psychologiques formul\u00e9es \u00e0 leur sujet, en int\u00e8grent le vocabulaire et modifient d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment leur comportement en cons\u00e9quence. Gergen nomme ce ph\u00e9nom\u00e8ne l&rsquo;\u00ab illumination prescriptive \u00bb (<em>prescriptive bias<\/em>) : les th\u00e9ories en sciences sociales ne se contentent jamais de d\u00e9crire le monde social, elles le transforment activement.<\/p>\n<p>\u00c0 travers ce processus de contamination r\u00e9flexive, la neutralit\u00e9 axiologique revendiqu\u00e9e par le chercheur positiviste s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une fiction \u00e9pist\u00e9mologique insoutenable. Par exemple, si une th\u00e9orie psychologique soutient que le conformisme social est le signe d&rsquo;une personnalit\u00e9 faible et d\u00e9ficiente, cette proposition, une fois diffus\u00e9e dans l&rsquo;espace public et vulgaris\u00e9e par le syst\u00e8me \u00e9ducatif ou les m\u00e9dias, engendre chez les individus le d\u00e9sir conscient de r\u00e9sister au conformisme pour pr\u00e9server leur valorisation personnelle. Ainsi, la loi psychologique initialement observ\u00e9e est subvertie et invalid\u00e9e par le simple fait de sa propre diffusion sociale. La connaissance psychologique agit comme une force dynamique au sein de l&rsquo;\u00e9cologie socioculturelle, sapant en permanence sa propre base pr\u00e9dictive.<\/p>\n<p>Gergen met ainsi en lumi\u00e8re l&rsquo;impact politique, \u00e9thique et id\u00e9ologique sous-jacent \u00e0 toute production th\u00e9orique. Les mod\u00e8les scientifiques ne sont jamais des lentilles transparentes enregistrant passivement le r\u00e9el ; ils sont des dispositifs performatifs qui prescrivent des styles d&rsquo;existence, l\u00e9gitiment certains ordres institutionnels et en discr\u00e9ditent d&rsquo;autres. Les pseudo-lois psychologiques ne sont que les s\u00e9diments discursifs de configurations sociohistoriques transitoires. En d\u00e9masquant la circularit\u00e9 constitutive des savoirs psychologiques, Gergen retire \u00e0 la discipline son innocence scientifique pr\u00e9sum\u00e9e pour la placer devant sa pleine responsabilit\u00e9 soci\u00e9tale et politique.<\/p>\n<h3>2.3 R\u00e9actions institutionnelles et controverses imm\u00e9diates<\/h3>\n<p>La d\u00e9flagration provoqu\u00e9e par \u00ab Social Psychology as History \u00bb d\u00e9clenche une onde de choc sans pr\u00e9c\u00e9dent au sein de l&rsquo;establishment acad\u00e9mique am\u00e9ricain. Pour les tenants de l&rsquo;orthodoxie exp\u00e9rimentale et du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme m\u00e9thodologique, l&rsquo;article de Gergen est imm\u00e9diatement per\u00e7u comme un acte de haute trahison \u00e9pist\u00e9mologique, susceptible de discr\u00e9diter la scientificit\u00e9 ch\u00e8rement acquise par la psychologie sociale aupr\u00e8s des agences f\u00e9d\u00e9rales de financement de la recherche. Les r\u00e9actions de rejet, teint\u00e9es d&rsquo;une hostilit\u00e9 visc\u00e9rale, ne se font pas attendre, ouvrant une p\u00e9riode d&rsquo;intenses controverses publiques au sein des revues sp\u00e9cialis\u00e9es.<\/p>\n<p>La joute intellectuelle la plus embl\u00e9matique oppose Kenneth Gergen au psychologue exp\u00e9rimentaliste Barry Schlenker. Dans une r\u00e9ponse publi\u00e9e en 1974, Schlenker tente de sauver les meubles du positivisme en r\u00e9affirmant la foi in\u00e9branlable de la communaut\u00e9 exp\u00e9rimentale dans l&rsquo;existence de lois transcendantes et universelles r\u00e9gissant le comportement humain. Schlenker soutient que les variations historiques et culturelles mises en avant par Gergen ne constituent que des \u00ab bruits de fond \u00bb m\u00e9thodologiques ou des variations de surface n&rsquo;affectant pas les processus fondamentaux de l&rsquo;appareil psychologique, comparables aux frottements de l&rsquo;air qui n&rsquo;invalident en rien les lois de la gravit\u00e9 de Newton. Gergen r\u00e9plique avec verve, d\u00e9montrant que comparer les significations humaines n\u00e9goci\u00e9es en contexte \u00e0 des frottements m\u00e9caniques constitue un contresens ontologique absurde qui r\u00e9duit la conscience et la culture \u00e0 de simples perturbations accidentelles.<\/p>\n<p>Ce d\u00e9bat fondamental scelle le basculement d\u00e9finitif de Gergen d&rsquo;une pratique de recherche conventionnelle vers une posture r\u00e9solument m\u00e9tath\u00e9orique. Refusant de s&rsquo;enliser dans des querelles techniques de laboratoire, il choisit d&rsquo;\u00e9largir son horizon philosophique pour diss\u00e9quer les pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques inconscients qui aveuglent ses pairs. Si une partie importante des caciques de la discipline tente de marginaliser ses propositions en les rel\u00e9guant au rang d&rsquo;\u00e9lucubrations philosophiques \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la \u00ab vraie science \u00bb, une jeune g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs et d&rsquo;\u00e9tudiants, assoiff\u00e9e d&rsquo;\u00e9mancipation th\u00e9orique et d\u00e9\u00e7ue par l&rsquo;\u00e9troitesse du cognitivisme exp\u00e9rimental, trouve au contraire dans le manifeste de Gergen le point de d\u00e9part d&rsquo;une r\u00e9bellion f\u00e9conde qui m\u00e8nera tout droit \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence formelle du constructionnisme social.<\/p>\n<h2>3. Les postulats fondamentaux du constructionnisme social gergenien<\/h2>\n<h3>3.1 Le rejet de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la repr\u00e9sentation<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la refondation conceptuelle op\u00e9r\u00e9e par Kenneth Gergen figure le rejet sans concession de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie traditionnelle de la repr\u00e9sentation, une tradition intellectuelle qui domine la pens\u00e9e occidentale depuis l&rsquo;\u00e9poque moderne. En s&rsquo;inspirant des travaux du philosophe Richard Rorty dans son ouvrage magistral <em>Philosophy and the Mirror of Nature<\/em>, Gergen attaque la m\u00e9taphore fondatrice de l&rsquo;esprit con\u00e7u comme un miroir int\u00e9rieur fid\u00e8le enregistrant passivement la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Dans cette vision cart\u00e9sienne classique, la connaissance est comprise comme une correspondance exacte entre des \u00e9tats mentaux internes (id\u00e9es, perceptions, repr\u00e9sentations cognitives) et un monde ext\u00e9rieur pr\u00e9existant, dot\u00e9 de structures intrins\u00e8ques ind\u00e9pendantes de tout observateur.<\/p>\n<p>Gergen d\u00e9construit m\u00e9ticuleusement ce dualisme cart\u00e9sien qui s\u00e9pare de mani\u00e8re artificielle le sujet connaissant de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur \u00e0 conna\u00eetre. Il d\u00e9montre que cette s\u00e9paration engendre des apories insolubles : comment un esprit d\u00e9sincarn\u00e9 pourrait-il jamais v\u00e9rifier la correspondance exacte entre ses repr\u00e9sentations priv\u00e9es et le r\u00e9el sans recourir \u00e0 d&rsquo;autres repr\u00e9sentations, s&rsquo;enfermant ainsi dans un solipsisme st\u00e9rile ? Gergen soutient avec force que le monde tel que nous le concevons n&rsquo;est pas \u00ab d\u00e9couvert \u00bb par l&rsquo;observation passive, mais \u00ab fabriqu\u00e9 \u00bb \u00e0 travers des conventions partag\u00e9es. Les cat\u00e9gories, les typologies et les classifications \u00e0 travers lesquelles la r\u00e9alit\u00e9 se donne \u00e0 voir ne sont pas dict\u00e9es par la configuration du cosmos mat\u00e9riel, mais sont des artefacts contingents issus d&rsquo;\u00e9changes intersubjectifs historiquement situ\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette critique entra\u00eene l&rsquo;abandon du concept de V\u00e9rit\u00e9 objective avec un grand \u00ab V \u00bb, con\u00e7ue comme ad\u00e9quation absolue de l&rsquo;intellect \u00e0 la chose (<em>adaequatio intellectus et rei<\/em>). Gergen propose de lui substituer la notion pluraliste et dynamique de \u00ab r\u00e9gimes d&rsquo;intelligibilit\u00e9 \u00bb. Les discours scientifiques, tout comme les discours religieux, mythologiques ou artistiques, constituent des syst\u00e8mes linguistiques particuliers invent\u00e9s par des communaut\u00e9s humaines pour rendre le monde intelligible et coordonner leurs activit\u00e9s pratiques. Aucun de ces r\u00e9gimes ne d\u00e9tient un monopole ontologique transcendant sur le r\u00e9el ; leur valeur ne se mesure pas \u00e0 leur degr\u00e9 de fid\u00e9lit\u00e9 mim\u00e9tique par rapport \u00e0 une nature silencieuse, mais \u00e0 leur pertinence pragmatique, \u00e9thique et sociale au sein d&rsquo;une forme de vie donn\u00e9e.<\/p>\n<h3>3.2 Le langage comme action sociale coordonn\u00e9e<\/h3>\n<p>Pour fonder cette \u00e9pist\u00e9mologie non-repr\u00e9sentationnelle, Gergen op\u00e8re une mutation d\u00e9cisive dans la conception m\u00eame du langage, en int\u00e9grant pleinement le tournant linguistique qui a travers\u00e9 la philosophie du XXe si\u00e8cle. Il s&rsquo;approprie les th\u00e9ories pragmatiques des actes de langage formul\u00e9es par John L. Austin et John Searle, tout en s&rsquo;impr\u00e9gnant de la philosophie de la seconde p\u00e9riode de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wittgenstein\/\">Ludwig Wittgenstein<\/a>, consign\u00e9e dans les <em>Recherches philosophiques<\/em>. Gergen r\u00e9cuse l&rsquo;illusion s\u00e9culaire selon laquelle le langage fonctionnerait comme un syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9tiquetage descriptif-r\u00e9f\u00e9rentiel, o\u00f9 les mots serviraient simplement \u00e0 d\u00e9signer des objets pr\u00e9existants dans la nature ou des \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me pr\u00e9verbaux dissimul\u00e9s dans le for int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Wittgenstein ayant magistralement d\u00e9montr\u00e9 que la signification d&rsquo;un terme r\u00e9side dans son usage au sein d&rsquo;un \u00ab jeu de langage \u00bb (<em>Sprachspiel<\/em>) indissociable d&rsquo;une \u00ab forme de vie \u00bb (<em>Lebensform<\/em>), Gergen pousse cette intuition jusqu&rsquo;\u00e0 ses ultimes cons\u00e9quences pour la psychologie. Le langage cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u comme une fen\u00eatre ouverte sur l&rsquo;esprit d&rsquo;un individu ou sur la mati\u00e8re de l&rsquo;univers ; il est r\u00e9affirm\u00e9 comme une forme primordiale d&rsquo;action sociale coordonn\u00e9e. Parler, c&rsquo;est accomplir un acte relationnel : promettre, accuser, c\u00e9l\u00e9brer, gu\u00e9rir, exclure ou aimer. Les mots ne sont pas des symboles abstraits stock\u00e9s dans une m\u00e9moire c\u00e9r\u00e9brale isol\u00e9e, mais des instruments d&rsquo;action interindividuelle comparables aux gestes d&rsquo;une danse collective.<\/p>\n<p>Cette transition du langage comme reflet vers le langage comme performance relationnelle constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte du constructionnisme gergenien. C&rsquo;est \u00e0 travers l&rsquo;interaction verbale et non-verbale que les communaut\u00e9s humaines n\u00e9gocient, stabilisent et transforment continuellement la fabrique de leur r\u00e9alit\u00e9 partag\u00e9e. D\u00e8s lors qu&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 ne tire pas sa validit\u00e9 de sa correspondance avec un objet transcendant mais des accords sociaux qui le rendent compr\u00e9hensible et efficace dans l&rsquo;action conjointe, la s\u00e9mantique devient indissociable de la politique et de la culture. Le langage g\u00e9n\u00e8re les mondes qu&rsquo;il pr\u00e9tend simplement d\u00e9crire ; il est le lieu m\u00eame o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 humaine s&rsquo;institue, se perp\u00e9tue ou se subvertit.<\/p>\n<h3>3.3 La dimension g\u00e9n\u00e9rative de la th\u00e9orisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;abandon de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la repr\u00e9sentation lib\u00e8re la th\u00e9orisation scientifique de sa posture contemplative et servile pour lui restituer une puissance \u00e9mancipatrice in\u00e9dite. Dans son article s\u00e9minal de 1978, \u00ab Toward Generative Theory \u00bb, Kenneth Gergen formule le concept audacieux de \u00ab th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rative \u00bb. Si la th\u00e9orie ne refl\u00e8te pas passivement un monde ext\u00e9rieur statique, sa fonction premi\u00e8re ne saurait consister en la simple accumulation prudente de micro-observations empiriques. Au contraire, une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rative a pour mission d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d&rsquo;interroger, d&rsquo;\u00e9branler et de perturber les certitudes ontologiques dominantes d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e.<\/p>\n<p>Gergen d\u00e9finit la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rative comme une capacit\u00e9 discursive \u00e0 remettre en question les pr\u00e9suppos\u00e9s fondamentaux de la culture, \u00e0 poser des questions \u00e9thiques et politiques in\u00e9dites, et \u00e0 reconfigurer le champ des relations humaines possibles. Loin d&rsquo;\u00eatre un exercice de neutralit\u00e9 aseptis\u00e9e, la conceptualisation th\u00e9orique devient un acte audacieux d&rsquo;imagination prospective. Le th\u00e9oricien est investi d&rsquo;une responsabilit\u00e9 \u00e9thique directe quant aux formes de vie, aux structures de pouvoir et aux sensibilit\u00e9s morales que ses concepts favorisent ou \u00e9touffent dans le corps social. Produire un concept psychologique, c&rsquo;est proposer une mani\u00e8re in\u00e9dite de nous percevoir, de nous juger et d&rsquo;agir les uns envers les autres.<\/p>\n<p>Par cette mise en exergue de la fonction g\u00e9n\u00e9rative de la science, Gergen r\u00e9habilite l&rsquo;utopie intellectuelle et la cr\u00e9ativit\u00e9 discursive au sein d&rsquo;une acad\u00e9mie souvent scl\u00e9ros\u00e9e par le conformisme m\u00e9thodologique. La th\u00e9orie n&rsquo;est plus un constat apr\u00e8s coup sur ce qui a \u00e9t\u00e9, mais un appel cr\u00e9ateur vers de nouveaux futurs possibles. En contestant les \u00e9vidences naturalis\u00e9es du sens commun \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la conception occidentale de l&rsquo;intelligence, du genre, de la maladie mentale ou de la motivation \u2014, la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rative brise les carcans discursifs ali\u00e9nants et rend aux communaut\u00e9s humaines leur agence collective pour r\u00e9inventer leurs modes de cohabitation et de signification.<\/p>\n<h2>4. La d\u00e9construction du sujet moderne : Du moi autonome au soi satur\u00e9<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;arch\u00e9ologie du soi moderne et romantique<\/h3>\n<p>Dans son ouvrage d\u00e9sormais classique paru en 1991, <em>The Saturated Self: Dilemmas of Identity in Contemporary Life<\/em>, Kenneth Gergen se livre \u00e0 une arch\u00e9ologie historico-culturelle minutieuse des figures de la subjectivit\u00e9 qui ont travers\u00e9 et fa\u00e7onn\u00e9 la conscience occidentale au cours des derniers si\u00e8cles. Loin de consid\u00e9rer l&rsquo;identit\u00e9 personnelle comme une structure psychique universelle et immuable, Gergen montre que le sentiment que nous avons d&rsquo;\u00ab \u00eatre un moi \u00bb est le fruit d&rsquo;une construction litt\u00e9raire, philosophique, th\u00e9ologique et institutionnelle contingente, travers\u00e9e par deux strates id\u00e9ologiques majeures : le romantisme et le modernisme.<\/p>\n<p>Le vocabulaire du \u00ab moi romantique \u00bb, qui culmine au XIXe si\u00e8cle, situe le c\u0153ur de la subjectivit\u00e9 humaine dans des profondeurs int\u00e9rieures invisibles, myst\u00e9rieuses et passionn\u00e9es. Dans cette configuration narrative, l&rsquo;identit\u00e9 repose sur l&rsquo;\u00e2me, le g\u00e9nie singulier, l&rsquo;intuition cr\u00e9atrice, la foi ardente et la capacit\u00e9 d&rsquo;\u00e9prouver des \u00e9motions sublimes ou tragiques. Ce registre romantique conf\u00e8re aux relations interpersonnelles une intensit\u00e9 dramatique fond\u00e9e sur la qu\u00eate d&rsquo;\u00e2mes s\u0153urs, la d\u00e9votion totale et l&rsquo;authenticit\u00e9 visc\u00e9rale des sentiments profonds dissimul\u00e9s sous les masques sociaux superficiels.<\/p>\n<p>\u00c0 cette strate romantique s&rsquo;est superpos\u00e9, avec le triomphe de l&rsquo;industrialisation, du capitalisme triomphant et des sciences empiriques, le vocabulaire du \u00ab moi moderne \u00bb h\u00e9rit\u00e9 des Lumi\u00e8res. Ici, l&rsquo;architecture du soi est enti\u00e8rement red\u00e9finie autour des m\u00e9taphores de la machine, de la rationalit\u00e9 instrumentale, de la logique d\u00e9lib\u00e9rative et de l&rsquo;observation objective. Le sujet moderne id\u00e9al est un individu autonome, pr\u00e9visible, dot\u00e9 d&rsquo;une volont\u00e9 directrice et d&rsquo;une boussole morale rationnelle, apte \u00e0 ma\u00eetriser ses pulsions pour s&rsquo;adapter avec efficacit\u00e9 aux exigences des institutions productives. Gergen pointe avec acuit\u00e9 les pathologies inh\u00e9rentes \u00e0 cette vision du moi moderne : un individualisme possessif exacerb\u00e9, le f\u00e9tichisme de l&rsquo;autonomie personnelle, et un sentiment d&rsquo;isolement existentiel profond n\u00e9 de la croyance que chaque conscience est une citadelle assi\u00e9g\u00e9e, enferm\u00e9e dans la solitude de sa bo\u00eete cr\u00e2nienne.<\/p>\n<h3>4.2 Le concept de saturation sociale dans la postmodernit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse gergenienne prend toute sa mesure proph\u00e9tique lorsqu&rsquo;elle d\u00e9crit l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;\u00e8re contemporaine, marqu\u00e9e par l&rsquo;explosion technologique des moyens de communication et de transport. Gergen introduit alors son concept phare de \u00ab saturation sociale \u00bb. Tout au long des d\u00e9cennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, le d\u00e9veloppement fulgurant de la t\u00e9l\u00e9vision, des voyages a\u00e9riens, des t\u00e9l\u00e9communications instantan\u00e9es, de l&rsquo;informatique grand public et, en point d&rsquo;orgue, du r\u00e9seau Internet, a m\u00e9tamorphos\u00e9 l&rsquo;\u00e9cologie relationnelle quotidienne de l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>L&rsquo;individu de l&rsquo;\u00e8re pr\u00e9moderne ou moderne passait sa vie enti\u00e8re ins\u00e9r\u00e9 dans un cercle restreint et stable de relations de proximit\u00e9 g\u00e9ographique : la famille \u00e9largie, le voisinage, le village ou la paroisse. L&rsquo;homme contemporain, en revanche, se trouve expos\u00e9 quotidiennement \u00e0 une multitude \u00e9tourdissante d&rsquo;autres pr\u00e9sences, de voix divergentes, d&rsquo;opinions divergentes, d&rsquo;exigences relationnelles et de mod\u00e8les comportementaux concurrents. Gr\u00e2ce aux technologies de la connectivit\u00e9 permanente, nous h\u00e9bergeons en permanence dans notre conscience les voix fant\u00f4mes de centaines d&rsquo;interlocuteurs, d&rsquo;\u00e9missions m\u00e9diatiques et de perspectives id\u00e9ologiques inconciliables. Gergen qualifie cette condition de \u00ab saturation sociale \u00bb : le moi n&rsquo;est plus un foyer clos et coh\u00e9rent, il est litt\u00e9ralement submerg\u00e9 et colonis\u00e9 par une infinit\u00e9 de bribes discursives venues de l&rsquo;ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette saturation engendre un \u00e9tat psychologique nouveau que Gergen nomme avec perspicacit\u00e9 la \u00ab multiphr\u00e9nie \u00bb (<em>multiphrenia<\/em>). La multiphr\u00e9nie d\u00e9signe la scission, l&rsquo;\u00e9clatement et la dispersion chaotique de l&rsquo;individu entre une profusion d&rsquo;engagements contradictoires, de loyaut\u00e9s multiples et d&rsquo;attentes impossibles \u00e0 satisfaire simultan\u00e9ment. Sollicit\u00e9 de toutes parts par des r\u00e9pertoires de valeurs inconciliables \u2014 \u00eatre \u00e0 la fois un professionnel performant, un parent protecteur, un amant romantique, un consommateur branch\u00e9 et un citoyen engag\u00e9 \u2014, l&rsquo;individu postmoderne voit s&rsquo;\u00e9roder progressivement les grands r\u00e9cits identitaires stables et unifi\u00e9s qui structuraient autrefois l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;\u00e9mergence de la subjectivit\u00e9 postmoderne<\/h3>\n<p>Loin de c\u00e9der \u00e0 une lamentation conservatrice ou nostalgique d\u00e9plorant la dissolution du sujet rationnel autonome classique, Kenneth Gergen accueille les paradoxes de la condition postmoderne comme une prodigieuse opportunit\u00e9 de lib\u00e9ration \u00e9pist\u00e9mologique et existentielle. L&rsquo;effondrement des pr\u00e9tentions \u00e0 une identit\u00e9 unique, ferme et intangible ouvre la voie \u00e0 l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une forme in\u00e9dite de conscience : la subjectivit\u00e9 relationnelle postmoderne. L&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab essence int\u00e9rieure \u00bb fixe c\u00e8de la place \u00e0 la reconnaissance que le soi est une construction \u00e9minemment fluide, prot\u00e9iforme et radicalement contextuelle.<\/p>\n<p>Pour Gergen, l&rsquo;individu postmoderne cesse de rechercher l&rsquo;authenticit\u00e9 dans les profondeurs insondables d&rsquo;une int\u00e9riorit\u00e9 fantasm\u00e9e. Il r\u00e9alise que ce qu&rsquo;il appelait son \u00ab moi \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un agr\u00e9gat dynamique de dialogues int\u00e9rioris\u00e9s, un patchwork de citations discursives emprunt\u00e9es aux relations multiples qui ont jalonn\u00e9 son parcours de vie. Dans les termes de Gergen, \u00ab nous sommes peupl\u00e9s par les autres \u00bb : chaque amiti\u00e9, chaque rupture, chaque lecture, chaque adh\u00e9sion communautaire d\u00e9pose en nous des r\u00e9pertoires de sens qui peuvent \u00eatre mobilis\u00e9s de fa\u00e7on cr\u00e9ative selon les circonstances changeantes de l&rsquo;interaction.<\/p>\n<p>Cette subjectivit\u00e9 fluide permet l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une existence v\u00e9cue sous le mode du jeu, de l&rsquo;ironie r\u00e9flexive et du pluralisme bienveillant. Lib\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;angoisse moderne d&rsquo;avoir \u00e0 \u00ab rester fid\u00e8le \u00e0 une essence immuable \u00bb au risque d&rsquo;\u00eatre tax\u00e9 d&rsquo;hypocrisie ou d&rsquo;incoh\u00e9rence, le sujet postmoderne apprend \u00e0 improviser, \u00e0 moduler ses identit\u00e9s et \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer la plasticit\u00e9 de ses formes d&rsquo;engagement. Bien s\u00fbr, cette plasticit\u00e9 n&rsquo;est pas sans p\u00e9ril : elle expose \u00e0 des crises de vide existentiel et \u00e0 l&rsquo;\u00e9puisement attentionnel. Mais pour Gergen, elle constitue avant tout un formidable rempart contre le dogmatisme, le fanatisme et les certitudes totalisantes qui ont si tragiquement ensanglant\u00e9 l&rsquo;\u00e9poque des id\u00e9ologies modernes rigides.<\/p>\n<h2>5. L&rsquo;\u00catre relationnel : L&rsquo;ontologie relationnelle de Gergen<\/h2>\n<h3>5.1 La primaut\u00e9 ontologique de la relation sur l&rsquo;individu<\/h3>\n<p>Si <em>The Saturated Self<\/em> diagnostiquait la fin du sujet moderne, l&rsquo;ouvrage monumental publi\u00e9 par Gergen en 2009, <em>Relational Being: Beyond Self and Community<\/em>, en constitue l&rsquo;accomplissement programmatique et l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation au rang d&rsquo;ontologie g\u00e9n\u00e9rale. Consid\u00e9r\u00e9 \u00e0 juste titre comme le couronnement philosophique de sa carri\u00e8re, ce livre propose un renversement m\u00e9taphysique spectaculaire : substituer \u00e0 l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique s\u00e9culaire qui emprisonne la pens\u00e9e occidentale une v\u00e9ritable ontologie relationnelle o\u00f9 le primat absolu est accord\u00e9 au lien sur les termes reli\u00e9s.<\/p>\n<p>Gergen y op\u00e8re un renversement direct de l&rsquo;axiome cart\u00e9sien fondateur : au c\u00e9l\u00e8bre \u00ab <em>Cogito, ergo sum<\/em> \u00bb (Je pense, donc je suis), qui postulait la conscience individuelle solipsiste comme point de d\u00e9part indubitable de toute r\u00e9alit\u00e9, Gergen oppose l&rsquo;aphorisme r\u00e9volutionnaire : \u00ab <em>Communicamus, ergo sumus<\/em> \u00bb (Nous communiquons, donc nous sommes), ou plus radicalement encore : \u00ab Dans le commencement est la relation \u00bb. L&rsquo;atome individuel s\u00e9par\u00e9, autonome et pr\u00e9existant \u00e0 ses liens n&rsquo;est pas un fait de nature, mais une fiction philosophique ali\u00e9nante forg\u00e9e par la modernit\u00e9 occidentale. Dans la vision de Gergen, aucun individu ne saurait exister, penser, \u00e9prouver des \u00e9motions ou former des intentions pr\u00e9alablement \u00e0 son inscription dans un champ relationnel.<\/p>\n<p>Tout ce que la psychologie traditionnelle attribuait abusivement \u00e0 l&rsquo;\u00ab esprit int\u00e9rieur \u00bb de l&rsquo;individu \u2014 la m\u00e9moire, la cr\u00e9ativit\u00e9, l&rsquo;\u00e9motion, le jugement moral, la volont\u00e9 \u2014 est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par Gergen comme des processus intrins\u00e8quement relationnels. Ce que nous appelons la \u00ab pens\u00e9e \u00bb n&rsquo;est pas un murmure biologique enferm\u00e9 sous la bo\u00eete cr\u00e2nienne, mais l&rsquo;int\u00e9riorisation silencieuse de dialogues sociaux pr\u00e9alables ; ce que nous nommons une \u00ab \u00e9motion \u00bb n&rsquo;est pas un spasme physiologique visc\u00e9ral priv\u00e9, mais un rituel discursif et corporel accompli en r\u00e9ponse aux injonctions d&rsquo;autrui. Les entit\u00e9s individuelles ne pr\u00e9c\u00e8dent pas la rencontre ; elles sont les pr\u00e9cipit\u00e9s temporaires, les points de condensation \u00e9ph\u00e9m\u00e8res des flux incessants de coordination relationnelle qui tissent le tissu du monde.<\/p>\n<h3>5.2 Le concept de co-action et de r\u00e9activit\u00e9 mutuelle<\/h3>\n<p>Pour donner corps \u00e0 cette ontologie sans retomber dans les m\u00e9taphores substantialistes du pass\u00e9, Kenneth Gergen forge un concept technique fondamental : la \u00ab co-action \u00bb (<em>co-action<\/em>). La co-action d\u00e9signe l&rsquo;unit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire et indivisible de toute r\u00e9alit\u00e9 sociale. Pour Gergen, aucune action humaine, aucun son \u00e9mis, aucun geste esquiss\u00e9 ne poss\u00e8de de signification intrins\u00e8que en soi. Un mot prononc\u00e9 par un individu demeure suspendu dans le vide ontologique, d\u00e9nu\u00e9 de sens, tant qu&rsquo;il n&rsquo;a pas re\u00e7u le compl\u00e9ment d&rsquo;une r\u00e9ponse, l&rsquo;\u00e9cho d&rsquo;un regard ou la r\u00e9activit\u00e9 d&rsquo;un partenaire d&rsquo;interaction.<\/p>\n<p>Gergen th\u00e9orise ce m\u00e9canisme \u00e0 travers la dynamique circulaire de l&rsquo;action et de la \u00ab suppl\u00e9ance \u00bb (<em>supplementation<\/em>). Supposons qu&rsquo;un individu tende la main : ce geste physique brut est polys\u00e9mique et ouvert. Si l&rsquo;autre personne saisit cette main chaleureusement, le geste originel est r\u00e9troactivement constitu\u00e9 comme une \u00ab salutation amicale \u00bb. Si l&rsquo;autre recule avec effroi, ce m\u00eame geste devient une \u00ab tentative d&rsquo;agression \u00bb. Si l&rsquo;autre tend une pi\u00e8ce de monnaie, il devient une \u00ab mendicit\u00e9 \u00bb. Ainsi, le sens d&rsquo;un acte n&rsquo;appartient jamais \u00e0 son initiateur ; il est toujours octroy\u00e9 apr\u00e8s coup par la r\u00e9activit\u00e9 de l&rsquo;autre qui vient compl\u00e9ter l&rsquo;action. L&rsquo;\u00e9metteur et le r\u00e9cepteur ne sont pas deux p\u00f4les autonomes \u00e9changeant des signaux, mais les co-cr\u00e9ateurs indissociables d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement de sens partag\u00e9.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9activit\u00e9 mutuelle permanente tisse une interd\u00e9pendance structurelle radicale reliant les corps, les discours et les contextes mat\u00e9riels. La co-action ne se limite pas \u00e0 des \u00e9changes duels en face \u00e0 face ; elle s&rsquo;\u00e9largit en cha\u00eenes d&rsquo;actions coordonn\u00e9es complexes qui forment les institutions, les coutumes et les cultures humaines. L&rsquo;agence humaine cesse d&rsquo;\u00eatre une pr\u00e9rogative individuelle souveraine pour devenir une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente des dynamiques de co-action. C&rsquo;est dans le rythme partag\u00e9, la coordination continue et l&rsquo;ajustement r\u00e9ciproque des corps et des voix que la vie sociale s&rsquo;engendre et se perp\u00e9tue d&rsquo;instant en instant.<\/p>\n<h3>5.3 La moralit\u00e9 et la responsabilit\u00e9 relationnelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;ontologie relationnelle gergenienne culmine n\u00e9cessairement dans une refondation compl\u00e8te de la philosophie morale et politique. Kenneth Gergen s&rsquo;oppose frontalement aux th\u00e9ories \u00e9thiques universalistes dominantes de la modernit\u00e9, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du d\u00e9ontologisme kantien \u2014 fond\u00e9 sur des imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques abstraits \u00e9dict\u00e9s par une raison individuelle pure \u2014 ou de l&rsquo;utilitarisme anglo-saxon \u2014 fond\u00e9 sur le calcul \u00e9go\u00efste des peines et des plaisirs d&rsquo;individus agr\u00e9g\u00e9s. Gergen d\u00e9nonce ces morales universalistes comme des abstractions d\u00e9sincarn\u00e9es qui, paradoxalement, se r\u00e9v\u00e8lent souvent g\u00e9n\u00e9ratrices d&rsquo;une immense violence d&rsquo;exclusion : l&rsquo;application intransigeante d&rsquo;un principe moral absolu m\u00e8ne invariablement \u00e0 diaboliser et \u00e0 \u00e9craser quiconque souscrit \u00e0 une logique normative diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>Gergen propose de substituer \u00e0 ces dogmatismes moraux le concept de \u00ab moralit\u00e9 relationnelle \u00bb et de \u00ab responsabilit\u00e9 de premier ordre \u00bb. Dans la mesure o\u00f9 notre existence m\u00eame et notre capacit\u00e9 \u00e0 penser d\u00e9coulent int\u00e9gralement des relations qui nous portent, la pr\u00e9servation de la relation elle-m\u00eame devient l&rsquo;imp\u00e9ratif \u00e9thique supr\u00eame. La responsabilit\u00e9 morale ne consiste plus \u00e0 ob\u00e9ir aveugl\u00e9ment \u00e0 des codes juridiques ext\u00e9rieurs ou \u00e0 pr\u00e9server sa puret\u00e9 vertueuse individuelle, mais \u00e0 veiller activement \u00e0 la viabilit\u00e9, \u00e0 la fluidit\u00e9 et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rativit\u00e9 du processus dialogique en cours. Couper le dialogue, c&rsquo;est an\u00e9antir la matrice m\u00eame d&rsquo;o\u00f9 \u00e9merge l&rsquo;humanit\u00e9 de l&rsquo;homme.<\/p>\n<p>Cette approche implique une mutation profonde dans le traitement des conflits humains profonds. Face aux divergences irr\u00e9conciliables d&rsquo;opinions religieuses, politiques ou culturelles, la posture gergenienne ne cherche pas \u00e0 d\u00e9signer un vainqueur rationnel ou moral qui r\u00e9duirait son adversaire au silence. Elle s&rsquo;efforce au contraire de d\u00e9ployer des pratiques de \u00ab communication transformative \u00bb, con\u00e7ues pour maintenir ouverts les canaux de la coordination relationnelle par-del\u00e0 les ab\u00eemes id\u00e9ologiques. La responsabilit\u00e9 relationnelle nous enjoint d&rsquo;honorer la d\u00e9pendance ontologique r\u00e9ciproque qui nous unit \u00e0 ceux-l\u00e0 m\u00eames que nous serions tent\u00e9s de consid\u00e9rer comme nos ennemis les plus irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<h2>6. Narrativit\u00e9, discours et fabrication de l&rsquo;identit\u00e9<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;approche narrative en psychologie sociale<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus f\u00e9conds et les plus internationalement reconnus de Kenneth Gergen, \u00e9labor\u00e9 en \u00e9troite complicit\u00e9 th\u00e9orique avec son \u00e9pouse Mary Gergen, r\u00e9side dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;approche narrative en sciences humaines. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, le couple Gergen prend conscience que la m\u00e9taphore spatiale et m\u00e9canique traditionnellement employ\u00e9e par les psychologues pour cartographier la m\u00e9moire ou le traitement cognitif de l&rsquo;information est d&rsquo;une affligeante pauvret\u00e9 pour rendre compte de l&rsquo;\u00e9paisseur temporelle de la condition humaine. Les \u00eatres humains ne font pas l&rsquo;exp\u00e9rience de leur existence sous la forme de donn\u00e9es quantitatives empil\u00e9es ou de stimuli discontinus ; ils structurent et donnent sens \u00e0 leur devenir \u00e0 travers des histoires.<\/p>\n<p>Kenneth et Mary Gergen posent que le r\u00e9cit constitue la matrice fondamentale au moyen de laquelle les \u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus sont reli\u00e9s les uns aux autres selon un fil temporel dot\u00e9 d&rsquo;une coh\u00e9rence dramatique et d&rsquo;une finalit\u00e9 orient\u00e9e. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple ornement esth\u00e9tique ou un compte-rendu r\u00e9trospectif transparent d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s, la narration est l&rsquo;instrument primordial par lequel l&rsquo;identit\u00e9 individuelle et collective est perform\u00e9e dans l&rsquo;espace public. Raconter une histoire sur soi n&rsquo;est pas ouvrir un tiroir m\u00e9moriel enfoui dans l&rsquo;inconscient c\u00e9r\u00e9bral pour en exhiber le contenu fossilis\u00e9 ; c&rsquo;est accomplir un acte discursif public et adress\u00e9, destin\u00e9 \u00e0 n\u00e9gocier son statut, sa l\u00e9gitimit\u00e9 et sa valeur morale aux yeux d&rsquo;un auditoire concret dans un contexte donn\u00e9.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, Kenneth et Mary Gergen \u00e9laborent une typologie c\u00e9l\u00e8bre des formes arch\u00e9typales du r\u00e9cit de vie, en mod\u00e9lisant les trajectoires dramatiques sur un axe de valence \u00e9valuative. Ils identifient ainsi trois configurations fondamentales de r\u00e9cits :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le r\u00e9cit progressif :<\/strong> dans lequel la trame narrative est orient\u00e9e vers une am\u00e9lioration continue, le d\u00e9passement des obstacles et l&rsquo;atteinte triomphante d&rsquo;un but valoris\u00e9 (arch\u00e9type du self-made-man, du p\u00e8lerinage moral ou de la gu\u00e9rison exemplaire) ;<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9cit r\u00e9gressif :<\/strong> marqu\u00e9 par une trajectoire descendante in\u00e9luctable, documentant le d\u00e9clin, l&rsquo;ali\u00e9nation, la perte d&rsquo;espoir ou la catastrophe tragique (arch\u00e9type de la chute, de la maladie incurable ou de la d\u00e9sillusion) ;<\/li>\n<li><strong>Le r\u00e9cit stable :<\/strong> caract\u00e9ris\u00e9 par une trajectoire horizontale o\u00f9 le protagoniste parvient \u00e0 maintenir une constance identitaire et \u00e9motionnelle in\u00e9branlable malgr\u00e9 les vicissitudes de l&rsquo;environnement (arch\u00e9type de la fid\u00e9lit\u00e9 h\u00e9ro\u00efque ou de l&rsquo;ancrage sto\u00efcien).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.2 Contraintes structurelles et ressources narratives<\/h3>\n<p>Bien que Kenneth Gergen insiste avec ferveur sur la cr\u00e9ativit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la narration, il ne verse jamais dans un ang\u00e9lisme na\u00eff qui ferait de l&rsquo;individu un auteur omnipotent libre de s&rsquo;inventer <em>ex nihilo<\/em> selon son bon vouloir. Au contraire, l&rsquo;approche gergenienne articule avec subtilit\u00e9 l&rsquo;agentivit\u00e9 narrative individuelle et les puissantes contraintes socioculturelles qui encadrent les r\u00e9cits recevables au sein d&rsquo;une collectivit\u00e9 donn\u00e9e. Pour qu&rsquo;une histoire de vie soit accept\u00e9e, crue et valid\u00e9e par les pairs, elle doit imp\u00e9rativement se conformer \u00e0 ce que Gergen appelle les \u00ab canons d&rsquo;intelligibilit\u00e9 narrative \u00bb propres \u00e0 une \u00e9poque et \u00e0 un milieu.<\/p>\n<p>Ces canons constituent de v\u00e9ritables matrices normatives impos\u00e9es aux individus d\u00e8s leur socialisation pr\u00e9coce. Le genre, la classe sociale, la race, l&rsquo;\u00e2ge biologique et l&rsquo;orientation sexuelle dictent des sc\u00e9narios pr\u00e9\u00e9tablis hors desquels la prise de parole risque d&rsquo;\u00eatre disqualifi\u00e9e comme incoh\u00e9rente, folle ou subversive. Mary Gergen a remarquablement montr\u00e9 comment les r\u00e9cits de vie traditionnellement autoris\u00e9s aux femmes dans la culture occidentale classique \u00e9taient confin\u00e9s \u00e0 des trajectoires de d\u00e9vouement domestique, de passivit\u00e9 amoureuse ou de soutien discret aux exploits masculins, interdisant de facto l&rsquo;acc\u00e8s aux formes narratives de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e h\u00e9ro\u00efque ou de l&rsquo;affirmation professionnelle autonome.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, la puissance du constructionnisme social r\u00e9side dans sa mise en \u00e9vidence de la capacit\u00e9 de r\u00e9sistance et d&rsquo;\u00e9mancipation inh\u00e9rente au \u00ab bricolage narratif \u00bb. Les ressources culturelles ne sont jamais parfaitement monolithiques ; elles regorgent de failles, de contradictions et de contre-r\u00e9cits subalternes. Les individus et les groupes marginalis\u00e9s peuvent s&#8217;emparer des formes narratives dominantes pour les parodier, les d\u00e9tourner ou les recombiner afin de cr\u00e9er des r\u00e9cits de soi alternatifs. La multiplicit\u00e9 des r\u00f4les sociaux occup\u00e9s permet en outre \u00e0 chacun d&rsquo;h\u00e9berger plusieurs r\u00e9cits cohabitants qui s&rsquo;hybrident et s&rsquo;enrichissent mutuellement, transformant l&rsquo;identit\u00e9 d&rsquo;un destin subi en une partition narrative ouverte \u00e0 d&rsquo;incessantes r\u00e9\u00e9critures \u00e9mancipatrices.<\/p>\n<h3>6.3 De la narration monologique au dialogue polyphonique<\/h3>\n<p>Poussant plus loin la d\u00e9construction de la subjectivit\u00e9 unitaire, Kenneth Gergen enrichit sa th\u00e9orie narrative par une appropriation f\u00e9conde des concepts de polyphonie, de dialogisme et d&rsquo;h\u00e9t\u00e9roglossie forg\u00e9s par le critique litt\u00e9raire et philosophe russe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/bakhtin\/\">Mikha\u00efl Bakhtine<\/a>. Gergen conteste avec force l&rsquo;illusion moderne de la voix monologique : la croyance que lorsqu&rsquo;un individu s&rsquo;exprime, c&rsquo;est un auteur unique, lucide et souverain qui articule une pens\u00e9e personnelle homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, toute parole individuelle est un carrefour d&rsquo;\u00e9chos, un entrelacement polyphonique o\u00f9 s&rsquo;entrem\u00ealent et se disputent une pluralit\u00e9 de voix int\u00e9rioris\u00e9es tout au long de l&rsquo;histoire relationnelle du sujet. Lorsque nous d\u00e9lib\u00e9rons sur un dilemme moral \u00e9pineux, nous n&rsquo;assistons pas \u00e0 un calcul logique froid, mais \u00e0 une confrontation dramatique entre la voix s\u00e9v\u00e8re d&rsquo;un p\u00e8re exigeant, les encouragements bienveillants d&rsquo;un ancien ma\u00eetre, les injonctions anxiog\u00e8nes des m\u00e9dias contemporains et les protestations \u00e9touff\u00e9es de nos d\u00e9sirs pass\u00e9s. L&rsquo;architecture de la conscience humaine n&rsquo;est pas un monument de marbre d&rsquo;un seul bloc ; elle est une agora bruyante, une assembl\u00e9e contradictoire de personnages discursifs qui dialoguent, s&rsquo;allient ou s&rsquo;affrontent sans tr\u00eave.<\/p>\n<p>Gergen invite \u00e0 abandonner l&rsquo;injonction n\u00e9vrotique \u00e0 la coh\u00e9rence monologique au profit d&rsquo;une tol\u00e9rance assum\u00e9e pour l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9, la polyphonie int\u00e9rieure et l&rsquo;inach\u00e8vement narratif. Cette prise de conscience rec\u00e8le une vertu profond\u00e9ment th\u00e9rapeutique et politique. Elle lib\u00e8re le sujet du sentiment d&rsquo;inad\u00e9quation provoqu\u00e9 par ses contradictions internes et permet de donner droit de cit\u00e9 \u00e0 des voix longtemps r\u00e9prim\u00e9es ou jug\u00e9es marginales par la culture dominante. En ouvrant la narration de soi \u00e0 la pluralit\u00e9 des voix int\u00e9rieures et collectives, l&rsquo;\u00eatre humain r\u00e9apprend \u00e0 habiter le monde non comme un soldat d\u00e9fendant les remparts \u00e9troits d&rsquo;une identit\u00e9 fig\u00e9e, mais comme un participant r\u00e9ceptif \u00e0 la grande symphonie polyphonique de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<h2>7. Critique m\u00e9thodologique et propositions d&rsquo;innovations \u00e9pist\u00e9mologiques<\/h2>\n<h3>7.1 La d\u00e9construction des m\u00e9thodes positivistes traditionnelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;engagement th\u00e9orique de Kenneth Gergen s&rsquo;est continuellement doubl\u00e9 d&rsquo;une offensive frontale contre l&rsquo;arsenal m\u00e9thodologique f\u00e9tichis\u00e9 par la psychologie sociale dominante. Form\u00e9 \u00e0 l&rsquo;artifice sophistiqu\u00e9 des plans factoriels et des dispositifs exp\u00e9rimentaux en double aveugle, Gergen a magistralement mis \u00e0 nu l&rsquo;aveuglement \u00e9pist\u00e9mologique inh\u00e9rent au laboratoire traditionnel. Pour Gergen, isoler artificiellement deux ou trois individus dans un caisson exp\u00e9rimental aseptis\u00e9, les priver de leur histoire relationnelle, leur assigner des t\u00e2ches absurdes et d\u00e9contextualis\u00e9es sous le regard scrutateur d&rsquo;un exp\u00e9rimentateur d\u00e9tenteur d&rsquo;un pouvoir absolu ne permet en aucun cas de d\u00e9couvrir les lois authentiques du monde social. Au contraire, cette mise en sc\u00e8ne ne produit qu&rsquo;une com\u00e9die de laboratoire dont les r\u00e9sultats ne s&rsquo;appliquent qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;environnement hautement contraignant et irr\u00e9el du laboratoire lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Gergen d\u00e9nonce avec une virulence particuli\u00e8re la fr\u00e9n\u00e9sie de quantification qui a envahi les sciences du comportement. Mesurer un comportement au millim\u00e8tre pr\u00e8s ou codifier des \u00e9motions subtiles sur des \u00e9chelles de Likert \u00e0 sept points ne rel\u00e8ve pas de la rigueur scientifique, mais d&rsquo;une r\u00e9ification violente du sens. Les nombres n&rsquo;offrent qu&rsquo;une illusion d&rsquo;objectivit\u00e9 math\u00e9matique qui \u00e9vacue la texture s\u00e9mantique, l&rsquo;ambivalence existentielle et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 contextuelle des conduites humaines. Derri\u00e8re la neutralit\u00e9 feinte des indices statistiques, des coefficients de corr\u00e9lation et des analyses de variance se dissimulent des choix id\u00e9ologiques arbitraires, des pr\u00e9suppos\u00e9s m\u00e9taphysiques naturalis\u00e9s et des biais discursifs massifs.<\/p>\n<p>Plus fondamentalement encore, Gergen cible les relations de pouvoir asym\u00e9triques consubstantielles \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rimentalisme classique. Le dispositif positiviste traditionnel institue une fronti\u00e8re infranchissable entre le \u00ab chercheur expert \u00bb \u2014 \u00e9rig\u00e9 en sujet omniscient, rationnel et d\u00e9sincarn\u00e9 \u2014 et les \u00ab sujets d&rsquo;exp\u00e9rience \u00bb \u2014 raval\u00e9s au rang d&rsquo;objets passifs, d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur voix, fr\u00e9quemment manipul\u00e9s ou tromp\u00e9s par des protocoles mensongers. Gergen fustige cette arrogance technocratique qui transforme la science en un instrument de contr\u00f4le social et de surveillance panoptique, vidant la recherche de toute dimension \u00e9thique de r\u00e9ciprocit\u00e9 et de respect mutuel.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;\u00e9mergence des m\u00e9thodologies qualitatives et participatives<\/h3>\n<p>Refusant de se cantonner \u00e0 une posture de d\u00e9nonciation n\u00e9gative, Kenneth Gergen s&rsquo;est fait le promoteur inlassable d&rsquo;une r\u00e9volution m\u00e9thodologique globale, incitant les sciences humaines \u00e0 embrasser avec enthousiasme les approches qualitatives, interpr\u00e9tatives et dialogiques. D\u00e8s lors que la r\u00e9alit\u00e9 sociale est comprise comme un tissu de significations linguistiquement tiss\u00e9es, les m\u00e9thodes d&rsquo;investigation privil\u00e9gi\u00e9es doivent devenir l&rsquo;ethnographie immersive, l&rsquo;analyse fine des discours en contexte, les histoires de vie approfondies et l&rsquo;autoethnographie r\u00e9flexive.<\/p>\n<p>Dans ce cadre renouvel\u00e9, la relation d&rsquo;enqu\u00eate est radicalement d\u00e9mocratis\u00e9e. Le chercheur renonce \u00e0 sa posture d&rsquo;autorit\u00e9 en surplomb pour s&rsquo;installer dans une position de partenariat \u00e9pist\u00e9mique \u00e9quitable avec les personnes rencontr\u00e9es sur le terrain. Les participants \u00e0 la recherche cessent d&rsquo;\u00eatre des \u00ab cobayes \u00bb dont on extrait des donn\u00e9es pour devenir des \u00ab co-chercheurs \u00bb pleinement associ\u00e9s \u00e0 la formulation des questions de recherche, \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation des r\u00e9cits recueillis et \u00e0 la validation des conclusions th\u00e9oriques. La recherche devient une pratique de co-construction dialogique o\u00f9 le savoir \u00e9merge de la confrontation f\u00e9conde des perspectives situ\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9orientation trouve son incarnation privil\u00e9gi\u00e9e dans l&rsquo;essor de la recherche-action participative et \u00e9mancipatrice. Pour Gergen, le but ultime de la recherche en sciences sociales n&rsquo;est pas de contempler le monde d&rsquo;un \u0153il froid et d\u00e9tach\u00e9, mais de contribuer pragmatiquement \u00e0 la transformation solidaire des milieux de vie et au soulagement des souffrances collectives. Les m\u00e9thodologies constructionnistes int\u00e8grent ainsi une \u00ab r\u00e9flexivit\u00e9 radicale \u00bb : le chercheur est tenu d&rsquo;expliciter sans fard ses propres ancrages culturels, ses affiliations politiques, ses privil\u00e8ges institutionnels et les effets de pouvoir que ses \u00e9crits sont susceptibles de provoquer au sein du corps social \u00e9tudi\u00e9.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;essor de la recherche bas\u00e9e sur les arts et les performances<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions m\u00e9thodologiques les plus iconoclastes et audacieuses de Kenneth Gergen, conduite en synergie \u00e9clatante avec Mary Gergen, consiste en la th\u00e9orisation et la pratique de ce que le monde acad\u00e9mique nomme aujourd&rsquo;hui la \u00ab science sociale performative \u00bb (<em>Performative Social Science<\/em>) et la recherche bas\u00e9e sur les arts (<em>Arts-Based Research<\/em>). Partant du constat lucide que le format rigide de l&rsquo;article scientifique standardis\u00e9 \u2014 avec son jargon pr\u00e9tentieux, sa syntaxe impersonnelle \u00e0 la troisi\u00e8me personne et son aust\u00e9rit\u00e9 d\u00e9sincarn\u00e9e \u2014 anesth\u00e9sie la sensibilit\u00e9 des lecteurs et exclut l&rsquo;immense majorit\u00e9 des citoyens non-initi\u00e9s, les Gergen ont plaid\u00e9 pour un \u00e9clatement total des genres acad\u00e9miques.<\/p>\n<p>Pourquoi les connaissances psychologiques devraient-elles \u00eatre exclusivement consign\u00e9es dans des matrices textuelles dess\u00e9ch\u00e9es ? Kenneth et Mary Gergen ont exp\u00e9riment\u00e9 des formats de restitution alternatifs d&rsquo;une remarquable audace :<\/p>\n<ul>\n<li>La dramaturgie et le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;intervention sociologique pour incarner physiquement les dilemmes subjectifs et les tensions relationnelles ;<\/li>\n<li>La po\u00e9sie discursive permettant de restituer la fragilit\u00e9, l&rsquo;intensit\u00e9 et l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 affective des r\u00e9cits de vie traumatiques ;<\/li>\n<li>L&rsquo;int\u00e9gration de la vid\u00e9o, des arts plastiques, de la performance sc\u00e9nique et de la danse comme vecteurs d&rsquo;\u00e9vocation intellectuelle et sensible.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette approche ne rel\u00e8ve en aucun cas d&rsquo;un caprice esth\u00e9tique ou d&rsquo;une concession au divertissement superficiel. Pour Gergen, la performance artistique poss\u00e8de une puissance \u00e9pist\u00e9mologique singuli\u00e8re : elle interpelle l&rsquo;\u00eatre humain dans la pl\u00e9nitude de sa corporalit\u00e9, de ses \u00e9motions et de son imagination, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;argumentation analytique abstraite ne sollicite que l&rsquo;intellect formel. En mobilisant l&rsquo;art comme instrument d&rsquo;enqu\u00eate et de diss\u00e9mination, le chercheur d\u00e9mocratise radicalement l&rsquo;acc\u00e8s aux savoirs psychologiques, brise la cl\u00f4ture \u00e9litiste des tours d&rsquo;ivoire universitaires et offre aux communaut\u00e9s locales un miroir sensible propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation collective et \u00e0 l&rsquo;action transformatrice concert\u00e9e.<\/p>\n<h2>8. Applications pratiques : La r\u00e9volution collaborative en psychoth\u00e9rapie<\/h2>\n<h3>8.1 La critique du mod\u00e8le m\u00e9dical en sant\u00e9 mentale<\/h3>\n<p>La puissance du constructionnisme social de Kenneth Gergen ne s&rsquo;est pas arr\u00eat\u00e9e aux fronti\u00e8res de la sociologie et de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie ; elle a litt\u00e9ralement r\u00e9volutionn\u00e9 le champ de la sant\u00e9 mentale et de la psychoth\u00e9rapie contemporaines. D\u00e8s les ann\u00e9es 1980, Gergen s&rsquo;associe \u00e0 des praticiens cliniques novateurs pour instruire un proc\u00e8s sans appel contre le \u00ab mod\u00e8le m\u00e9dical \u00bb pr\u00e9valant dans la psychiatrie et la psychologie clinique traditionnelles. Gergen d\u00e9nonce la transposition ill\u00e9gitime des concepts de la m\u00e9decine somatique \u2014 maladie, diagnostic, \u00e9tiologie, pathologie, gu\u00e9rison \u2014 \u00e0 la sph\u00e8re des difficult\u00e9s existentielles, relationnelles et morales des \u00eatres humains.<\/p>\n<p>Dans sa d\u00e9construction cinglante des manuels nosographiques standardis\u00e9s, au premier rang desquels figure le monumental <em>Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux<\/em> (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.psychiatry.org\/psychiatrists\/practice\/dsm\">DSM<\/a>) de l&rsquo;Association am\u00e9ricaine de psychiatrie, Gergen d\u00e9montre que ces taxonomies psychiatriques ne cartographient en rien des entit\u00e9s morbides naturelles ancr\u00e9es dans la biologie c\u00e9r\u00e9brale. Elles constituent de purs artefacts discursifs de pouvoir, forg\u00e9s par des comit\u00e9s d&rsquo;experts sociologiquement homog\u00e8nes et fortement influenc\u00e9s par les int\u00e9r\u00eats financiers titanesques de l&rsquo;industrie pharmaceutique mondiale. La multiplication vertigineuse des \u00ab troubles mentaux \u00bb r\u00e9pertori\u00e9s d&rsquo;une \u00e9dition \u00e0 l&rsquo;autre ne refl\u00e8te pas une \u00e9pid\u00e9mie m\u00e9dicale r\u00e9elle, mais l&rsquo;expansion imp\u00e9rialiste d&rsquo;un vocabulaire du d\u00e9ficit qui transforme chaque d\u00e9viation par rapport aux normes productivistes du capitalisme avanc\u00e9 en une anomalie c\u00e9r\u00e9brale n\u00e9cessitant un traitement technique.<\/p>\n<p>Cette psychiatrisation forcen\u00e9e du mal-\u00eatre engendre des ravages \u00e9thiques majeurs. En \u00e9tiquetant une personne comme \u00ab bipolaire \u00bb, \u00ab d\u00e9pressive majeure \u00bb ou \u00ab d\u00e9ficitaire de l&rsquo;attention \u00bb, la clinique traditionnelle d\u00e9poss\u00e8de le sujet de son agence, individualise et internalise des souffrances qui trouvent le plus souvent leur source dans des dysfonctionnements relationnels, des injustices sociales ou des traumatismes historiques, et enferme les individus dans des proph\u00e9ties autor\u00e9alisatrices ali\u00e9nantes. Gergen fustige \u00e9galement la posture du th\u00e9rapeute classique, \u00e9rig\u00e9 en autorit\u00e9 neutre, distante et omnisciente, qui plaque sur la parole singuli\u00e8re du patient sa grille d&rsquo;interpr\u00e9tation th\u00e9orique pr\u00e9d\u00e9finie, neutralisant ainsi toute possibilit\u00e9 d&rsquo;un v\u00e9ritable \u00e9change d\u00e9mocratique et soignant.<\/p>\n<h3>8.2 La th\u00e9rapie collaborative et narrative<\/h3>\n<p>Face aux impasses du mod\u00e8le m\u00e9dical, Kenneth Gergen noue des alliances intellectuelles et pratiques d\u00e9terminantes avec les pionniers de la r\u00e9volution postmoderne en th\u00e9rapie de famille et en clinique relationnelle. L&rsquo;axe de collaboration le plus f\u00e9cond s&rsquo;\u00e9tablit avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/harleneanderson.org\">Harlene Anderson<\/a> et Harold Goolishian au sein du Houston Galveston Institute au Texas. Ensemble, ils th\u00e9orisent ce qui est aujourd&rsquo;hui universellement enseign\u00e9 sous le nom d&rsquo;\u00ab approche collaborative \u00bb en psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n<p>Dans ce cadre, la th\u00e9rapie n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme un traitement m\u00e9dical administr\u00e9 par un expert \u00e0 un individu malade, mais comme un syst\u00e8me conversationnel ouvert vou\u00e9 \u00e0 la \u00ab dissolution des probl\u00e8mes \u00e0 travers le langage \u00bb. Le th\u00e9rapeute abandonne sa posture d&rsquo;autorit\u00e9 hi\u00e9rarchique pour adopter ce qu&rsquo;Anderson et Goolishian, nourris par l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie gergenienne, nomment une posture de \u00ab non-savoir \u00bb (<em>not-knowing<\/em>). Cette attitude ne signifie pas une incomp\u00e9tence professionnelle, mais une humilit\u00e9 radicale : le clinicien refuse d&rsquo;imposer ses certitudes th\u00e9oriques a priori et s&rsquo;interdit d&rsquo;assumer qu&rsquo;il comprend mieux l&rsquo;exp\u00e9rience du patient que le patient lui-m\u00eame. La consultation devient un atelier de co-exploration o\u00f9 de nouvelles significations, jusqu&rsquo;alors \u00e9touff\u00e9es par le poids du probl\u00e8me, sont patiemment co-invent\u00e9es dans l&rsquo;entrelacement des paroles.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la pens\u00e9e de Gergen irrigue en profondeur les d\u00e9veloppements de la th\u00e9rapie narrative formalis\u00e9e par Michael White en Australie et David Epston en Nouvelle-Z\u00e9lande. En appliquant les principes de la d\u00e9construction gergenienne, White et Epston forgent le concept clinique salvateur d&rsquo;\u00ab externalisation du probl\u00e8me \u00bb : le probl\u00e8me cesse d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme log\u00e9 \u00ab \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur \u00bb de la psych\u00e9 du sujet (\u00ab la personne n&rsquo;est pas le probl\u00e8me, le probl\u00e8me est le probl\u00e8me \u00bb). En modifiant les pratiques langagi\u00e8res, en d\u00e9construisant les r\u00e9cits dominants ali\u00e9nants et en \u00e9paississant les \u00ab exceptions \u00bb oubli\u00e9es de la trajectoire biographique, le th\u00e9rapeute et le consultant s&rsquo;attellent \u00e0 une v\u00e9ritable r\u00e9\u00e9criture collaborative de l&rsquo;histoire de vie, restaurant la dignit\u00e9, l&rsquo;espoir et l&rsquo;agentivit\u00e9 de la personne en souffrance.<\/p>\n<h3>8.3 Pratiques dialogiques et transformationnelles<\/h3>\n<p>Cette f\u00e9condation r\u00e9ciproque entre le constructionnisme social gergenien et la clinique collaborative donne naissance \u00e0 une panoplie de dispositifs d&rsquo;intervention d&rsquo;une remarquable puissance r\u00e9g\u00e9n\u00e9ratrice. L&rsquo;un des plus c\u00e9l\u00e8bres est sans conteste le recours \u00e0 l&rsquo;\u00ab \u00e9quipe r\u00e9flexive \u00bb (<em>reflecting team<\/em>), conceptualis\u00e9e par le psychiatre norv\u00e9gien Tom Andersen sous l&rsquo;influence directe des paradigmes relationnels de Gergen. Dans ce dispositif, l&rsquo;\u00e9quipe de th\u00e9rapeutes qui observait autrefois la famille derri\u00e8re un miroir sans tain pour poser des diagnostics confidentiels sort de son anonymat. Sous les yeux des consultants, les praticiens partagent ouvertement leurs r\u00e9sonances int\u00e9rieures, leurs interrogations h\u00e9sitantes et leurs multiples perspectives, sans jamais imposer de v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9finitive. La famille est ensuite invit\u00e9e \u00e0 commenter les commentaires de l&rsquo;\u00e9quipe, transformant la s\u00e9ance en une dynamique dialogique polyphonique d&rsquo;un respect absolu.<\/p>\n<p>Ces pratiques dialogiques s&rsquo;\u00e9tendent bien au-del\u00e0 du cadre restreint de la th\u00e9rapie duelle pour embrasser des collectifs \u00e9largis, des fratries en conflit, des communaut\u00e9s d\u00e9chir\u00e9es et des r\u00e9seaux de sant\u00e9 publique entiers, \u00e0 l&rsquo;image du c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le de l&rsquo;\u00ab <em>Open Dialogue<\/em> \u00bb d\u00e9velopp\u00e9 en Laponie finlandaise par Jaakko Seikkula pour le traitement sans m\u00e9dication lourde des crises psychotiques aigu\u00ebs. Dans toutes ces approches, le levier th\u00e9rapeutique par excellence ne r\u00e9side pas dans une manipulation technique de l&rsquo;esprit, mais dans la restauration patiente d&rsquo;un espace s\u00e9curis\u00e9 de communication relationnelle.<\/p>\n<p>La clinique d&rsquo;inspiration gergenienne c\u00e9l\u00e8bre et r\u00e9habilite sans cesse les comp\u00e9tences locales, les savoirs informels et la r\u00e9silience propre des personnes et des familles. La souffrance n&rsquo;est pas une tare individuelle \u00e0 \u00e9radiquer, mais un appel bless\u00e9 de la relation n\u00e9cessitant une r\u00e9organisation du ch\u0153ur des voix qui l&rsquo;entourent. En concevant la s\u00e9ance th\u00e9rapeutique comme un microcosme d&rsquo;exp\u00e9rimentation de relations humaines d\u00e9mocratiques, cr\u00e9atives et bienveillantes, Kenneth Gergen et ses compagnons de route ont restitu\u00e9 \u00e0 la psychoth\u00e9rapie sa v\u00e9ritable vocation : une \u00e9thique de l&rsquo;hospitalit\u00e9 inconditionnelle de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 et un art de la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration relationnelle partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>9. Transformations organisationnelles et p\u00e9dagogie relationnelle<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;Appreciative Inquiry et le renouveau organisationnel<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des incarnations pratiques les plus spectaculaires de la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rative de Kenneth Gergen dans le monde contemporain s&rsquo;est manifest\u00e9e dans le champ du management et du d\u00e9veloppement des organisations. C&rsquo;est au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Case Western Reserve, que se produit une rencontre d\u00e9cisive entre Kenneth Gergen et un jeune doctorant particuli\u00e8rement visionnaire nomm\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/weatherhead.case.edu\/faculty\/david-cooperrider\">David Cooperrider<\/a>. Ensemble, ils posent les fondements th\u00e9oriques de l&rsquo;<em>Appreciative Inquiry<\/em> (Enqu\u00eate Appr\u00e9ciative), une m\u00e9thodologie de transformation organisationnelle qui a depuis conquis des milliers d&rsquo;entreprises, d&rsquo;organisations non gouvernementales et d&rsquo;institutions publiques \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<p>L&rsquo;Appreciative Inquiry proc\u00e8de d&rsquo;une rupture \u00e9pist\u00e9mologique totale avec le mod\u00e8le manag\u00e9rial traditionnel fond\u00e9 sur le \u00ab diagnostic de d\u00e9ficit \u00bb et la \u00ab r\u00e9solution de probl\u00e8mes \u00bb (<em>problem-solving<\/em>). Gergen et Cooperrider d\u00e9montrent que lorsqu&rsquo;une organisation se focalise obsessionnellement sur ce qui ne fonctionne pas \u2014 en traquant les failles, en d\u00e9signant les coupables et en diss\u00e9quant les erreurs \u2014, elle g\u00e9n\u00e8re involontairement un climat de d\u00e9fiance, d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, de cynisme et de paralysie relationnelle. Conform\u00e9ment aux postulats constructionnistes, le langage ne d\u00e9crit pas une situation, il la cr\u00e9e : parler sans cesse de probl\u00e8mes fabrique une r\u00e9alit\u00e9 satur\u00e9e de probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>L&rsquo;Enqu\u00eate Appr\u00e9ciative op\u00e8re un basculement radical en fondant sa d\u00e9marche sur l&rsquo;investigation syst\u00e9matique de ce qui donne la vie, l&rsquo;\u00e9nergie et la vitalit\u00e9 \u00e0 un syst\u00e8me humain lorsqu&rsquo;il est \u00e0 son meilleur niveau d&rsquo;\u00e9panouissement. \u00c0 travers le cycle des \u00ab 4D \u00bb (<em>Discovery, Dream, Design, Destiny<\/em>), les membres de l&rsquo;organisation sont invit\u00e9s \u00e0 collecter les r\u00e9cits de leurs plus grandes r\u00e9ussites pass\u00e9es, \u00e0 r\u00eaver collectivement de ce que pourrait \u00eatre leur organisation id\u00e9ale, et \u00e0 co-construire d\u00e9mocratiquement des architectures d&rsquo;action novatrices. L&rsquo;organisation cesse d&rsquo;\u00eatre con\u00e7ue comme une machine bris\u00e9e n\u00e9cessitant un r\u00e9parateur ext\u00e9rieur ; elle est r\u00e9affirm\u00e9e comme un centre de significations humaines partag\u00e9es en perp\u00e9tuelle r\u00e9invention, capable de puiser dans son \u00ab noyau d&rsquo;\u00e9nergie positive \u00bb la force d&rsquo;une transformation collective enthousiaste et durable.<\/p>\n<h3>9.2 Le dialogue g\u00e9n\u00e9ratif face aux conflits sociaux et politiques<\/h3>\n<p>La maturit\u00e9 de la pens\u00e9e de Kenneth Gergen s&rsquo;est \u00e9galement illustr\u00e9e par son engagement courageux dans la m\u00e9diation et la r\u00e9solution des conflits sociopolitiques les plus insolubles de notre temps. Face \u00e0 la polarisation grandissante qui d\u00e9chire les d\u00e9mocraties contemporaines \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des querelles id\u00e9ologiques violentes autour de l&rsquo;avortement, des droits des minorit\u00e9s, de la crise \u00e9cologique ou des fractures ethniques et religieuses \u2014, Gergen a d\u00e9montr\u00e9 que les modes d&rsquo;argumentation rationnels classiques fond\u00e9s sur le d\u00e9bat conflictuel ne font qu&rsquo;exacerber les haines mutuelles.<\/p>\n<p>Dans un d\u00e9bat traditionnel, chaque camp s&rsquo;enferme dans son bunker discursif, brandissant des chiffres et des certitudes absolues pour an\u00e9antir l&rsquo;adversaire, ce qui conduit in\u00e9luctablement \u00e0 un dialogue de sourds et \u00e0 une diabolisation r\u00e9ciproque. Gergen a collabor\u00e9 activement avec des initiatives de m\u00e9diation novatrices telles que le c\u00e9l\u00e8bre <em>Public Conversations Project<\/em> (d\u00e9sormais <em>Essential Partners<\/em>), n\u00e9 \u00e0 Boston au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 \u00e0 la suite de fusillades tragiques dans des cliniques d&rsquo;avortement. Les principes constructionnistes ont permis de forger une m\u00e9thodologie de dialogue radicalement nouvelle :<\/p>\n<ul>\n<li>Le passage imp\u00e9ratif du d\u00e9bat rh\u00e9torique abstrait au partage intime du r\u00e9cit biographique personnel : on ne demande plus aux protagonistes d&rsquo;exposer leur doctrine id\u00e9ologique, mais de raconter les exp\u00e9riences de vie douloureuses qui les ont conduits \u00e0 adopter telle ou telle sensibilit\u00e9 \u00e9thique ;<\/li>\n<li>La suspension des jugements p\u00e9remptoires et l&rsquo;interdiction des interruptions, afin d&rsquo;instaurer une temporalit\u00e9 lente propice \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute authentique ;<\/li>\n<li>L&rsquo;autorisation de verbaliser ses propres doutes, dilemmes et contradictions int\u00e9rieures, brisant ainsi les fa\u00e7ades de certitudes monolithiques qui alimentent l&rsquo;intransigeance politique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En cr\u00e9ant ces espaces s\u00e9curis\u00e9s pour la co-pr\u00e9sence bienveillante de perspectives apparemment inconciliables, ces d\u00e9marches d&rsquo;inspiration gergenienne ne visent pas un consensus mou ou l&rsquo;effacement magique des d\u00e9saccords. Elles accomplissent quelque chose de bien plus fondamental : la restauration de l&rsquo;humanit\u00e9 de l&rsquo;adversaire et la pr\u00e9servation obstin\u00e9e du lien dialogique l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 la guerre civile des discours mena\u00e7ait d&rsquo;\u00e9clater.<\/p>\n<h3>9.3 L&rsquo;\u00e9ducation relationnelle et la p\u00e9dagogie collaborative<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me grand champ d&rsquo;application soci\u00e9tale de la pens\u00e9e gergenienne concerne le domaine de l&rsquo;\u00e9ducation et de la p\u00e9dagogie. Kenneth Gergen y d\u00e9ploie une critique incisive des syst\u00e8mes scolaires et universitaires occidentaux traditionnels, qu&rsquo;il juge fond\u00e9s sur une \u00e9pist\u00e9mologie archa\u00efque de la transmission unilat\u00e9rale du savoir. Gergen reprend et prolonge la c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9nonciation formul\u00e9e par le p\u00e9dagogue br\u00e9silien Paulo Freire concernant la \u00ab conception bancaire \u00bb de l&rsquo;\u00e9ducation : celle o\u00f9 un professeur omniscient d\u00e9pose des paquets de connaissances pr\u00e9\u00e9tablies dans la t\u00eate suppos\u00e9e vide d&rsquo;\u00e9tudiants passifs et r\u00e9ifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour Gergen, cette p\u00e9dagogie individualiste et transmissive mutile l&rsquo;intelligence et pr\u00e9pare mal les jeunes g\u00e9n\u00e9rations aux d\u00e9fis de la complexit\u00e9 contemporaine. Dans la vision constructionniste d&rsquo;une \u00ab \u00e9ducation relationnelle \u00bb, la salle de classe est red\u00e9finie comme une communaut\u00e9 d&rsquo;apprentissage dialogique et de recherche partag\u00e9e. Le ma\u00eetre renonce \u00e0 son magist\u00e8re surplombant pour endosser le r\u00f4le de facilitateur de conversations g\u00e9n\u00e9ratives. L&rsquo;apprentissage cesse d&rsquo;\u00eatre une affaire de r\u00e9tention m\u00e9morielle priv\u00e9e pour devenir une participation vivante et passionn\u00e9e \u00e0 des pratiques culturelles de co-cr\u00e9ation de sens.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9volution \u00e9ducative entra\u00eene un bouleversement complet des modes d&rsquo;\u00e9valuation. Gergen combat farouchement l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie destructrice des examens standardis\u00e9s et des classements individuels, qui ne font qu&rsquo;instiller l&rsquo;angoisse de la performance solitaire, encourager la tricherie et atomiser le tissu social de la jeunesse. \u00c0 ces instruments de mesure r\u00e9ifiants, Gergen substitue la valorisation de l&rsquo;\u00e9valuation formative, des projets de groupe collaboratifs, de l&rsquo;auto-\u00e9valuation r\u00e9flexive et de l&rsquo;apprentissage par le service au sein de la communaut\u00e9 \u00e9largie. L&rsquo;\u00e9cole redevient ainsi le lieu enchant\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;apprend pas \u00e0 rivaliser avec l&rsquo;autre pour obtenir une note abstraite, mais o\u00f9 l&rsquo;on fait l&rsquo;apprentissage sublime de la joie de penser, d&rsquo;inventer et d&rsquo;agir ensemble.<\/p>\n<h2>10. Le Taos Institute : Institutionnalisation et rayonnement global<\/h2>\n<h3>10.1 Gen\u00e8se et mission fondamentale du Taos Institute<\/h3>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, Kenneth Gergen, Mary Gergen et un noyau restreint de coll\u00e8gues et praticiens visionnaires \u2014 parmi lesquels Harlene Anderson, David Cooperrider, Sheila McNamee et Diana Whitney \u2014 tirent un bilan lucide de la situation institutionnelle du monde universitaire. Ils constatent avec gravit\u00e9 le foss\u00e9 abyssal qui continue de s\u00e9parer la haute th\u00e9orie universitaire abstraite, enferm\u00e9e dans des revues confidentielles \u00e0 comit\u00e9 de lecture, et les souffrances r\u00e9elles v\u00e9cues par les praticiens de terrain dans les cliniques, les \u00e9coles, les entreprises et les quartiers d\u00e9favoris\u00e9s. Pour briser cette forteresse acad\u00e9mique et doter le constructionnisme social d&rsquo;un bras op\u00e9rationnel international, ils fondent en 1993 une organisation \u00e0 but non lucratif d&rsquo;un genre r\u00e9solument nouveau : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.taosinstitute.net\">Taos Institute<\/a>.<\/p>\n<p>Le choix du nom s&rsquo;inspire de la petite ville de Taos au Nouveau-Mexique, lieu hautement symbolique de m\u00e9tissage culturel et de cr\u00e9ativit\u00e9 artistique o\u00f9 s&rsquo;\u00e9taient tenues leurs premi\u00e8res rencontres fondatrices informelles. D\u00e8s son origine, le Taos Institute se dote d&rsquo;une mission limpide et r\u00e9volutionnaire : tisser des passerelles p\u00e9rennes et dynamiques entre les id\u00e9es constructionnistes les plus audacieuses et la praxis professionnelle quotidienne des acteurs du changement social. Refusant de s&rsquo;\u00e9riger en une bureaucratie acad\u00e9mique rigide suppl\u00e9mentaire, le Taos Institute choisit de s&rsquo;organiser sous la forme d&rsquo;un r\u00e9seau international fluide, horizontal et profond\u00e9ment d\u00e9centralis\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;une des innovations majeures du Taos Institute a consist\u00e9 en la cr\u00e9ation de programmes doctoraux et post-doctoraux pionniers, d\u00e9velopp\u00e9s en partenariat avec des universit\u00e9s d&rsquo;avant-garde comme l&rsquo;Universit\u00e9 de Tilburg aux Pays-Bas et la <em>Vrije Universiteit Brussel<\/em> en Belgique. Ces programmes de Ph.D., sp\u00e9cifiquement con\u00e7us pour des professionnels aguerris en milieu ou fin de carri\u00e8re (th\u00e9rapeutes, consultants d&rsquo;entreprise, directeurs d&rsquo;h\u00f4pitaux, travailleurs sociaux, \u00e9ducateurs), leur permettent de th\u00e9oriser rigoureusement leurs pratiques d&rsquo;intervention \u00e0 travers le prisme du constructionnisme social, faisant du Taos Institute un incubateur mondial unique d&rsquo;intelligence pratique \u00e9mancipatrice.<\/p>\n<h3>10.2 Publications, diss\u00e9mination et rayonnement international<\/h3>\n<p>Pour assurer la d\u00e9mocratisation des connaissances et court-circuiter le monopole \u00e9crasant des grands conglom\u00e9rats \u00e9ditoriaux universitaires mercantiles, Kenneth Gergen et le directoire du Taos Institute ont mis en place une politique de diffusion scientifique d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 remarquable. L&rsquo;institut a cr\u00e9\u00e9 sa propre maison d&rsquo;\u00e9dition, les <em>Taos Institute Publications<\/em>, d\u00e9clin\u00e9e en plusieurs collections prestigieuses (dont <em>WorldShare Books<\/em>), publiant des dizaines d&rsquo;ouvrages th\u00e9oriques, m\u00e9thodologiques et cliniques mis \u00e0 la disposition du public mondial soit \u00e0 des tarifs d\u00e9fiant toute concurrence, soit int\u00e9gralement en acc\u00e8s libre (Open Access) t\u00e9l\u00e9chargeable gratuitement sur Internet.<\/p>\n<p>Cette strat\u00e9gie de diss\u00e9mination d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment altruiste a permis \u00e0 la pens\u00e9e de Gergen d&rsquo;irriguer le tissu acad\u00e9mique et professionnel bien au-del\u00e0 du monde anglo-saxon traditionnel. Le Taos Institute s&rsquo;est affirm\u00e9 comme une plaque tournante globale, stimulant des \u00e9changes interculturels intenses \u00e0 travers l&rsquo;organisation de conf\u00e9rences mondiales bisannuelles sur tous les continents (des \u00c9tats-Unis \u00e0 l&rsquo;Europe, en passant par le Mexique, le Chili ou le Br\u00e9sil). Ces rassemblements d&rsquo;un genre in\u00e9dit bousculent les codes aust\u00e8res du colloque acad\u00e9mique classique : la parole d&rsquo;un travailleur humanitaire colombien y p\u00e8se d&rsquo;un poids \u00e9quivalent \u00e0 celle d&rsquo;un titulaire de chaire universitaire \u00e9m\u00e9rite.<\/p>\n<p>Cette vitalit\u00e9 a favoris\u00e9 l&rsquo;essaimage de collectifs r\u00e9gionaux autonomes et autog\u00e9r\u00e9s sous la banni\u00e8re des \u00ab Taos Hubs \u00bb. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du dynamique <em>Taos Institute Latin America<\/em>, du <em>Taos Europe<\/em> ou des r\u00e9seaux \u00e9mergents en Asie de l&rsquo;Est et en Afrique, la pens\u00e9e gergenienne a fait l&rsquo;objet d&rsquo;hybridations cr\u00e9atives fascinantes. En Am\u00e9rique latine notamment, le constructionnisme s&rsquo;est fondu harmonieusement avec les traditions locales de la th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration, de l&rsquo;\u00e9ducation populaire et de la sociologie critique d&rsquo;Orlando Fals Borda, attestant de l&rsquo;extraordinaire capacit\u00e9 de la th\u00e9orie relationnelle \u00e0 s&rsquo;adapter aux luttes singuli\u00e8res de chaque peuple pour sa dignit\u00e9.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;interdisciplinarit\u00e9 radicale comme mod\u00e8le op\u00e9ratoire<\/h3>\n<p>Ce qui singularise le Taos Institute au sein du paysage intellectuel mondial contemporain, c&rsquo;est son institutionnalisation r\u00e9ussie d&rsquo;une \u00ab interdisciplinarit\u00e9 radicale \u00bb con\u00e7ue non comme une simple posture cosm\u00e9tique dans un dossier de financement de recherche, mais comme son principe organisateur absolu. Le Taos Institute abolit m\u00e9thodiquement les fronti\u00e8res \u00e9tanches et st\u00e9riles qui s\u00e9parent d&rsquo;ordinaire la psychologie clinique, le travail social, les sciences infirmi\u00e8res, la sant\u00e9 communautaire, l&rsquo;anthropologie visuelle, le management des ressources humaines et la m\u00e9diation de conflit.<\/p>\n<p>Au sein des collectifs de travail et des s\u00e9minaires doctoraux de l&rsquo;institut, un haut responsable d&rsquo;une ONG humanitaire op\u00e9rant dans les camps de r\u00e9fugi\u00e9s de l&rsquo;Afrique des Grands Lacs discute de l&rsquo;\u00e9thique de la sollicitude avec une th\u00e9rapeute familiale milanaise et un consultant en transformation digitale de la Silicon Valley. Cette fertilisation crois\u00e9e permet \u00e0 la pens\u00e9e th\u00e9orique d&rsquo;\u00eatre continuellement mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du feu de la souffrance et de l&rsquo;urgence pratique, pr\u00e9venant ainsi toute d\u00e9rive scolastique ou tout dess\u00e8chement formaliste des concepts gergeniens.<\/p>\n<p>Le Taos Institute apporte un soutien financier, m\u00e9thodologique et moral inestimable \u00e0 des \u00ab praticiens-chercheurs \u00bb qui op\u00e8rent dans les contextes de grande vuln\u00e9rabilit\u00e9 politique et \u00e9conomique : m\u00e9diation de paix post-conflit en Irlande du Nord, accompagnement des victimes de violences d&rsquo;\u00c9tat en Am\u00e9rique centrale, revitalisation des cultures aborig\u00e8nes en Oc\u00e9anie. En p\u00e9rennisant une communaut\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique plurielle, engag\u00e9e et d\u00e9barrass\u00e9e du culte de l&rsquo;ego acad\u00e9mique, l&rsquo;institution fond\u00e9e par Kenneth Gergen a fait la preuve vivante qu&rsquo;une autre mani\u00e8re de produire du savoir \u2014 solidaire, collaborative et tourn\u00e9e vers le soin du lien humain \u2014 est non seulement possible, mais infiniment f\u00e9conde pour relever les d\u00e9fis de notre temps.<\/p>\n<h2>11. Critiques, controverses et d\u00e9bats philosophiques contemporains<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;accusation r\u00e9currente de relativisme et de nihilisme moral<\/h3>\n<p>Une \u0153uvre th\u00e9orique d&rsquo;une radicalit\u00e9 aussi disruptive que celle de Kenneth Gergen ne pouvait manquer de susciter des oppositions philosophiques d&rsquo;une violence proportionnelle \u00e0 son audace. La critique la plus tenace et la plus r\u00e9currente formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encontre du constructionnisme social par les tenants du r\u00e9alisme scientifique et du rationalisme classique consiste en l&rsquo;accusation d&rsquo;un \u00ab relativisme ontologique absolu \u00bb qui ouvrirait tout droit la porte au nihilisme intellectuel et moral. Si toutes les cat\u00e9gories de la r\u00e9alit\u00e9 ne sont que des artefacts d&rsquo;\u00e9changes discursifs contingents et s&rsquo;il n&rsquo;existe aucune v\u00e9rit\u00e9 objective ext\u00e9rieure aux r\u00e9gimes linguistiques n\u00e9goci\u00e9s, sur quoi fonder la distinction essentielle entre le vrai et le faux, la science et la superstition, la justice et la tyrannie ?<\/p>\n<p>Les d\u00e9tracteurs les plus virulents de Gergen ont agit\u00e9 le spectre de l&rsquo;impossibilit\u00e9 morale : dans un cadre constructionniste pur, comment une collectivit\u00e9 pourrait-elle encore condamner moralement des r\u00e9gimes totalitaires, l&rsquo;esclavage ou le g\u00e9nocide sans que cette condamnation ne soit imm\u00e9diatement r\u00e9duite \u00e0 \u00ab une pr\u00e9f\u00e9rence discursive parmi d&rsquo;autres \u00bb, d\u00e9nu\u00e9e de toute sup\u00e9riorit\u00e9 normative transcendante ? Ne risque-t-on pas de priver les opprim\u00e9s de leur arme la plus pr\u00e9cieuse : la capacit\u00e9 d&rsquo;en appeler \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9 des faits mat\u00e9riels pour d\u00e9noncer les mensonges et les violences du pouvoir en place ?<\/p>\n<p>Face \u00e0 ces attaques passionn\u00e9es, Kenneth Gergen a d\u00e9ploy\u00e9 des r\u00e9ponses d&rsquo;une grande rigueur philosophique, synth\u00e9tis\u00e9es notamment dans ses d\u00e9bats avec des penseurs r\u00e9alistes. Gergen distingue soigneusement le \u00ab relativisme nihiliste \u00bb \u2014 qu&rsquo;il r\u00e9fute cat\u00e9goriquement \u2014 d&rsquo;un \u00ab pluralisme r\u00e9flexif et pragmatique \u00bb. Pour Gergen, le fait de reconna\u00eetre que toute v\u00e9rit\u00e9 est historiquement et discursivement situ\u00e9e n&rsquo;implique absolument pas que \u00ab tout se vaut \u00bb dans la pratique (le fameux <em>anything goes<\/em> caricatur\u00e9 par ses adversaires). Au contraire, le constructionnisme oblige chaque communaut\u00e9 \u00e0 assumer la responsabilit\u00e9 int\u00e9grale des valeurs qu&rsquo;elle choisit de faire vivre, sans pouvoir se d\u00e9fausser l\u00e2chement sur une pr\u00e9tendue \u00ab nature objective \u00bb des choses. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;absolutisme moral et le fondamentalisme rationaliste qui ont historiquement l\u00e9gitim\u00e9 les pires massacres imp\u00e9rialistes au nom de la V\u00e9rit\u00e9 majuscule ; la lucidit\u00e9 constructionniste constitue au contraire le plus s\u00fbr rempart \u00e9thique contre tous les fanatismes de la certitude aveugle.<\/p>\n<h3>11.2 La controverse sur la mat\u00e9rialit\u00e9, le r\u00e9alisme critique et le corps<\/h3>\n<p>Le second front philosophique majeur ouvert contre la pens\u00e9e gergenienne \u00e9mane d&rsquo;une tradition beaucoup plus progressiste : celle du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/realism\/\">r\u00e9alisme critique<\/a>, incarn\u00e9 par des penseurs de premier plan comme le philosophe britannique Roy Bhaskar ou le sociologue et psychologue Rom Harr\u00e9. Ces auteurs ont reproch\u00e9 \u00e0 Gergen ce qu&rsquo;ils ont qualifi\u00e9 de d\u00e9rive id\u00e9aliste postmoderne ou d&rsquo;\u00ab imp\u00e9rialisme linguistique \u00bb. En affirmant que tout ce qui a du sens \u00e9merge du discours social, Gergen ne risquait-il pas d&rsquo;effacer la pesanteur obstin\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, la biologie corporelle et les structures mat\u00e9rielles ind\u00e9pendantes de nos conversations ?<\/p>\n<p>Ces critiques soulignent avec pertinence qu&rsquo;une table contre laquelle on se heurte, une tumeur canc\u00e9reuse qui prolif\u00e8re dans un organisme, ou la pauvret\u00e9 \u00e9conomique abjecte qui affame une population ne sont pas de simples \u00ab jeux de langage \u00bb ou des \u00ab constructions narratives \u00bb n\u00e9gociables autour d&rsquo;une tasse de th\u00e9. Le corps souffre, le corps vieillit, le corps meurt au sein d&rsquo;une biosph\u00e8re soumise \u00e0 des contraintes physiques ind\u00e9passables. R\u00e9duire la totalit\u00e9 de l&rsquo;existence humaine \u00e0 des \u00e9changes conversationnels coordonn\u00e9s exposait le constructionnisme au reproche d&rsquo;une surdit\u00e9 insoutenable face \u00e0 l&rsquo;agentivit\u00e9 mat\u00e9rielle du r\u00e9el non-humain.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s attentif \u00e0 ces objections substantielles, Kenneth Gergen s&rsquo;est attel\u00e9, particuli\u00e8rement \u00e0 partir des ann\u00e9es 2000, \u00e0 pr\u00e9ciser et enrichir son ontologie. Il a vigoureusement r\u00e9fut\u00e9 l&rsquo;accusation d&rsquo;id\u00e9alisme : le constructionnisme n&rsquo;a jamais ni\u00e9 l&rsquo;existence de la mati\u00e8re physique ou biologique ; ce qu&rsquo;il affirme, c&rsquo;est que d\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 nous tentons de <em>signifier<\/em> cette mati\u00e8re, de lui donner un sens intelligible et de d\u00e9cider de ce qu&rsquo;il convient d&rsquo;en faire, nous entrons in\u00e9vitablement dans le domaine des conventions discursives et relationnelles de la culture. Dans <em>Relational Being<\/em>, Gergen a explicitement int\u00e9gr\u00e9 la corpor\u00e9it\u00e9, l&rsquo;affectivit\u00e9 somatique et les objets mat\u00e9riels au sein de sa conception \u00e9largie de la co-action. Il a ainsi nou\u00e9 un dialogue critique stimulant avec les courants du nouveau mat\u00e9rialisme et les sciences cognitives \u00e9nactives (Francisco Varela), reconnaissant que le langage n&rsquo;est qu&rsquo;une modalit\u00e9 parmi d&rsquo;autres de l&rsquo;incarnation relationnelle d&rsquo;\u00eatres biologiques indissociables de leur \u00e9cosyst\u00e8me plan\u00e9taire.<\/p>\n<h3>11.3 D\u00e9bats internes au sein du mouvement constructionniste<\/h3>\n<p>Enfin, la f\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;\u0153uvre de Gergen se mesure \u00e0 l&rsquo;intensit\u00e9 des d\u00e9bats suscit\u00e9s au sein m\u00eame de la grande famille de la pens\u00e9e critique et du constructionnisme social international. On a coutume d&rsquo;opposer la sensibilit\u00e9 nord-am\u00e9ricaine incarn\u00e9e par Kenneth Gergen \u2014 souvent qualifi\u00e9e de constructionnisme social herm\u00e9neutique, dialogique et relationnel \u2014 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de la \u00ab psychologie discursive \u00bb et de la critique id\u00e9ologique britannique, port\u00e9e par des figures incontournables telles que Jonathan Potter, Derek Edwards et tout particuli\u00e8rement <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ianparkerresearch.wordpress.com\">Ian Parker<\/a>.<\/p>\n<p>Les critiques formul\u00e9es par les psychologues discursifs d&rsquo;inspiration marxiste et foucaldienne comme Ian Parker ont souvent point\u00e9 une certaine candeur ou un \u00ab optimisme relationnel excessif \u00bb chez Kenneth Gergen. En insistant prioritairement sur la cr\u00e9ativit\u00e9 collaborative, le dialogue harmonieux et la capacit\u00e9 locale des individus \u00e0 r\u00e9\u00e9crire leurs r\u00e9cits, Gergen n&rsquo;a-t-il pas parfois sous-estim\u00e9 l&rsquo;\u00e9paisseur granitique des asym\u00e9tries de pouvoir institutionnelles, la domination de classe capitaliste, et les appareils id\u00e9ologiques d&rsquo;\u00c9tat analys\u00e9s avec tant de lucidit\u00e9 par Michel Foucault ? Un prisonnier dans sa ge\u00f4le, un prol\u00e9taire surexploit\u00e9 ou un demandeur d&rsquo;asile refoul\u00e9 aux fronti\u00e8res ne peuvent pas dissoudre magiquement leur condition tragique par la simple co-cr\u00e9ation d&rsquo;un nouveau jeu de langage avec leur oppresseur.<\/p>\n<p>Gergen a toujours accueilli ces discussions internes avec une \u00e9l\u00e9gance d\u00e9mocratique remarquable, refusant de s&rsquo;\u00e9riger en chef d&rsquo;\u00e9cole dogmatique. S&rsquo;il a reconnu la pertinence absolue des analyses macro-structurelles du pouvoir foucaldien, il a maintenu fermement sa conviction que sans la foi dans la capacit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rative des micro-relations quotidiennes \u00e0 instaurer des espaces d&rsquo;insoumission et d&rsquo;invention collaborative, les th\u00e9ories critiques du pouvoir risquent de sombrer dans un fatalisme d\u00e9sesp\u00e9rant qui paralyse l&rsquo;action \u00e9mancipatrice concr\u00e8te. Ce d\u00e9bat passionn\u00e9 entre l&rsquo;analyse des macro-structures coercitives et la c\u00e9l\u00e9bration des micro-pratiques de lib\u00e9ration relationnelle continue d&rsquo;animer avec une vivacit\u00e9 exemplaire les cercles de la recherche critique contemporaine.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage contemporain et pertinence de Kenneth Gergen au XXIe si\u00e8cle<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;\u00e8re num\u00e9rique et la confirmation du moi satur\u00e9<\/h3>\n<p>Relire aujourd&rsquo;hui <em>The Saturated Self<\/em>, publi\u00e9 par Kenneth Gergen en 1991 \u00e0 l&rsquo;aube balbutiante du Web grand public, procure un v\u00e9ritable vertige proph\u00e9tique. Les ph\u00e9nom\u00e8nes socioculturels et subjectifs que Gergen diagnostiquait alors \u00e0 partir de l&rsquo;essor de la t\u00e9l\u00e9vision par c\u00e2ble et du r\u00e9pondeur t\u00e9l\u00e9phonique ont trouv\u00e9 dans la civilisation num\u00e9rique hyper-connect\u00e9e du XXIe si\u00e8cle leur accomplissement le plus total et le plus hyperbolique. Le \u00ab moi satur\u00e9 \u00bb n&rsquo;est plus une hypoth\u00e8se th\u00e9orique pionni\u00e8re r\u00e9serv\u00e9e aux \u00e9lites urbaines cosmopolites ; il est devenu la condition existentielle banale et universelle de milliards d&rsquo;\u00eatres humains riv\u00e9s \u00e0 leurs \u00e9crans de smartphones.<\/p>\n<p>L&rsquo;omnipr\u00e9sence d\u00e9vorante des plateformes de m\u00e9dias sociaux (de Meta \u00e0 TikTok en passant par X) a pouss\u00e9 les dynamiques de multiphr\u00e9nie et de fragmentation attentionnelle jusqu&rsquo;\u00e0 un paroxysme vertigineux. En chaque instant du jour et de la nuit, l&rsquo;individu contemporain est bombard\u00e9 par une infinit\u00e9 de sollicitations algorithmiques, d&rsquo;injonctions morales concurrentes et d&rsquo;images id\u00e9alis\u00e9es qui fragmentent sa conscience et dissolvent tout ancrage biographique stable. L&rsquo;identit\u00e9 en ligne \u2014 \u00e0 travers la prolif\u00e9ration des profils num\u00e9riques, des avatars m\u00e9taphoriques, des stories \u00e9ph\u00e9m\u00e8res et des pseudonymes multiples \u2014 illustre de mani\u00e8re spectaculaire la th\u00e8se gergenienne de la subjectivit\u00e9 comme performance fluide, modulable et contextuelle, lib\u00e9r\u00e9e du corset d&rsquo;un moi unitaire immuable.<\/p>\n<p>Mais cette confirmation empirique \u00e9clatante s&rsquo;accompagne \u00e9galement des d\u00e9rives tragiques que Gergen avait redout\u00e9es. La saturation sociale non r\u00e9gul\u00e9e a favoris\u00e9 l&rsquo;essor de bulles de filtrage herm\u00e9tiques, de chambres d&rsquo;\u00e9cho algorithmiques hyst\u00e9ris\u00e9es et d&rsquo;une polarisation haineuse qui fracture les nations et gangr\u00e8ne l&rsquo;espace civique mondial. Dans ce contexte de guerre informationnelle permanente, l&rsquo;appel obstin\u00e9 de Kenneth Gergen \u00e0 concevoir des \u00ab pratiques dialogiques r\u00e9paratrices \u00bb et \u00e0 sortir du confort narcissique de ses certitudes discursives pour s&rsquo;exposer \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 de la rencontre avec l&rsquo;autre acquiert une urgence civilisationnelle absolument br\u00fblante.<\/p>\n<h3>12.2 Face \u00e0 l&rsquo;intelligence artificielle et aux agents non-humains<\/h3>\n<p>La formidable actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Kenneth Gergen se mesure enfin \u00e0 sa pertinence d\u00e9cisive pour penser le s\u00e9isme technologique le plus profond de notre si\u00e8cle naissant : le d\u00e9ploiement massif de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/artificial-intelligence\/\">intelligence artificielle<\/a> g\u00e9n\u00e9rative et l&rsquo;irruption des agents conversationnels autonomes (grands mod\u00e8les de langage de type ChatGPT, Claude, etc.) dans l&rsquo;\u00e9cologie relationnelle humaine. Face aux discours technicistes dominants qui s&rsquo;acharnent \u00e0 analyser l&rsquo;IA \u00e0 travers le prisme obsol\u00e8te de l&rsquo;individualisme m\u00e9thodologique cart\u00e9sien \u2014 en se demandant avec anxi\u00e9t\u00e9 si ces algorithmes poss\u00e8dent une \u00ab conscience int\u00e9rieure \u00bb, des \u00ab \u00e9tats mentaux \u00bb secrets ou une \u00ab intelligence autonome \u00bb dissimul\u00e9e dans leurs processeurs \u2014, l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie relationnelle gergenienne apporte un souffle d\u00e9mythificateur salutaire.<\/p>\n<p>Pour un regard gergenien, attribuer une int\u00e9riorit\u00e9 computationnelle isol\u00e9e \u00e0 un mod\u00e8le d&rsquo;IA rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion r\u00e9ifiante comparable \u00e0 celle qui a longtemps aveugl\u00e9 la psychologie cognitive classique. Ces agents algorithmiques ne \u00ab pensent \u00bb pas dans une solitude m\u00e9taphysique ; ils sont de formidables agr\u00e9gateurs statistiques de la polyphonie discursive humaine, aliment\u00e9s par des t\u00e9raoctets de textes historiques \u00e9crits par des milliards d&rsquo;\u00eatres humains en relation. Plus encore, l&rsquo;IA ne prend son sens et son existence sociale que dans la dynamique de \u00ab co-action \u00bb qui se noue en temps r\u00e9el entre l&rsquo;utilisateur humain qui formule un prompt et l&rsquo;algorithme qui y suppl\u00e9mente une r\u00e9ponse textuelle contextuelle.<\/p>\n<p>La question \u00e9thique primordiale n&rsquo;est donc pas de savoir si l&rsquo;IA va \u00ab remplacer l&rsquo;esprit humain \u00bb, mais de comprendre comment l&rsquo;int\u00e9gration de ces nouveaux partenaires conversationnels non-humains transforme en profondeur les jeux de langage, la sensibilit\u00e9 affective et les liens de solidarit\u00e9 au sein de nos communaut\u00e9s. Le risque le plus insidieux r\u00e9side dans la tentation de substituer \u00e0 l&rsquo;impr\u00e9visibilit\u00e9 exigeante et inconfortable de la v\u00e9ritable relation interhumaine la s\u00e9duction servile d&rsquo;une relation artificielle complaisante avec des agents synth\u00e9tiques programm\u00e9s pour flatter notre ego. La responsabilit\u00e9 relationnelle telle que l&rsquo;a th\u00e9oris\u00e9e Gergen constitue l&rsquo;antidote philosophique par excellence \u00e0 cette d\u00e9rive solipsiste technologique : elle nous rappelle qu&rsquo;aucun algorithme ne pourra jamais dispenser l&rsquo;\u00eatre humain du devoir sacr\u00e9 de prendre soin de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 irr\u00e9ductible de son semblable incarn\u00e9.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;une vie intellectuelle et prospective th\u00e9orique<\/h3>\n<p>Parvenu \u00e0 un \u00e2ge v\u00e9n\u00e9rable, Kenneth Gergen contemple aujourd&rsquo;hui le chemin parcouru depuis son manifeste iconoclaste de 1973 avec la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 lumineuse d&rsquo;un savant qui a vu les id\u00e9es autrefois vilipend\u00e9es et jug\u00e9es h\u00e9r\u00e9tiques par l&rsquo;orthodoxie acad\u00e9mique devenir le patrimoine th\u00e9orique partag\u00e9 d&rsquo;une multitude de disciplines \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. Sa contribution historique au d\u00e9verrouillage critique des sciences humaines du XXe et du XXIe si\u00e8cle est tout simplement immense. En lib\u00e9rant la psychologie de sa fascination servile pour le scientisme positiviste, il lui a restitu\u00e9 sa dimension d&rsquo;aventure humaine historique, \u00e9thique, po\u00e9tique et profond\u00e9ment politique.<\/p>\n<p>Ce qui restera sans doute comme la marque la plus admirable et singuli\u00e8re de Kenneth Gergen dans le panth\u00e9on des grands intellectuels de notre modernit\u00e9 tardive, c&rsquo;est son refus absolu de c\u00e9der au cynisme d\u00e9senchant\u00e9, au pessimisme ricanant ou \u00e0 l&rsquo;arrogance destructrice qui ont si souvent empoisonn\u00e9 la post-modernit\u00e9 th\u00e9orique. L&rsquo;\u0153uvre de Gergen n&rsquo;a jamais d\u00e9construit pour le vain plaisir de contempler les ruines du sens ; elle a m\u00e9ticuleusement d\u00e9construit les faux absolus pour mieux lib\u00e9rer l&rsquo;espace n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9rection d&rsquo;un humanisme relationnel profond\u00e9ment bienveillant, g\u00e9n\u00e9reux et inclusif.<\/p>\n<p>Aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs, de praticiens et de citoyens confront\u00e9s aux crises syst\u00e9miques anxiog\u00e8nes de notre \u00e9poque \u2014 d\u00e9sordres climatiques, r\u00e9surgences totalitaires, vertiges technologiques \u2014, Kenneth Gergen l\u00e8gue une boussole \u00e9thique inestimable et un mot d&rsquo;ordre d&rsquo;une esp\u00e9rance in\u00e9branlable. La connaissance n&rsquo;est pas un monument fun\u00e9raire de v\u00e9rit\u00e9s froides \u00e0 subir dans la r\u00e9signation ; elle est un acte permanent, solidaire et joyeux de cr\u00e9ation collective. Tant que deux \u00eatres humains demeurent capables de suspendre leurs certitudes pour s&rsquo;asseoir ensemble, se regarder avec humilit\u00e9 et inventer un mot nouveau dans le souffle partag\u00e9 d&rsquo;un dialogue authentique, l&rsquo;humanit\u00e9 pr\u00e9serve sa capacit\u00e9 infinie \u00e0 r\u00e9enchanter le monde et \u00e0 ouvrir des futurs pleins de gr\u00e2ce et de libert\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Anderson, H., &amp; Goolishian, H. A. (1988). Human systems as linguistic systems: Preliminary and evolving ideas about the implications for clinical theory. <em>Family Process<\/em>, 27(4), 371\u2013393. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1545-5300.1988.00371.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1545-5300.1988.00371.x<\/a><\/li>\n<li>Anderson, H., &amp; Goolishian, H. A. (1992). The client is the expert: A not-knowing approach to therapy. In S. McNamee &amp; K. J. Gergen (Eds.), <em>Therapy as social construction<\/em> (pp. 25\u201339). SAGE Publications.<\/li>\n<li>Austin, J. L. (1962). <em>How to do things with words<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Bakhtin, M. M. (1981). <em>The dialogic imagination: Four essays<\/em> (C. Emerson &amp; M. Holquist, Trans.). University of Texas Press.<\/li>\n<li>Berger, P. L., &amp; Luckmann, T. (1966). <em>The social construction of reality: A treatise in the sociology of knowledge<\/em>. Doubleday.<\/li>\n<li>Bhaskar, R. (1975). <em>A realist theory of science<\/em>. Leeds Books.<\/li>\n<li>Cooperrider, D. L., &amp; Srivastva, S. (1987). Appreciative inquiry in organizational life. <em>Research in Organizational Change and Development<\/em>, 1(1), 129\u2013169.<\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1973). Social psychology as history. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 26(2), 309\u2013320. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034436\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0034436<\/a><\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1978). Toward generative theory. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 36(11), 1344\u20131360. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.36.11.1344\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0022-3514.36.11.1344<\/a><\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1985). The social constructionist movement in modern psychology. <em>American Psychologist<\/em>, 40(3), 266\u2013275. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266<\/a><\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1991). <em>The saturated self: Dilemmas of identity in contemporary life<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1994). <em>Realities and relationships: Soundings in social construction<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Gergen, K. J. (1999). <em>An invitation to social construction<\/em>. SAGE Publications.<\/li>\n<li>Gergen, K. J. (2001). Psychological science in a postmodern context. <em>American Psychologist<\/em>, 56(10), 803\u2013813. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.56.10.803\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.56.10.803<\/a><\/li>\n<li>Gergen, K. J. (2009). <em>Relational being: Beyond self and community<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195305388.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780195305388.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Gergen, K. J. (2015). <em>From mirroring to morphing: An invitation to social construction<\/em> (3rd ed.). SAGE Publications.<\/li>\n<li>Gergen, M. M., &amp; Gergen, K. J. (1984). The social construction of narrative accounts. In K. J. Gergen &amp; M. M. Gergen (Eds.), <em>Historical social psychology<\/em> (pp. 173\u2013189). Lawrence Erlbaum Associates.<\/li>\n<li>Gergen, M. M., &amp; Gergen, K. J. (2003). <em>Social construction: A reader<\/em>. SAGE Publications.<\/li>\n<li>Gergen, M. M., &amp; Gergen, K. J. (2012). <em>Playing with purpose: Adventures in performative social science<\/em>. Left Coast Press.<\/li>\n<li>Hacking, I. (1999). <em>The social construction of what?<\/em> Harvard University Press.<\/li>\n<li>Harr\u00e9, R. (1979). <em>Social being: A theory for social psychology<\/em>. Basil Blackwell.<\/li>\n<li>McNamee, S., &amp; Gergen, K. J. (Eds.). (1992). <em>Therapy as social construction<\/em>. SAGE Publications.<\/li>\n<li>McNamee, S., &amp; Gergen, K. J. (1999). <em>Relational responsibility: Resources for sustainable dialogue<\/em>. SAGE Publications.<\/li>\n<li>Parker, I. (1992). <em>Discourse dynamics: Critical analysis for social and individual psychology<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li>Potter, J., &amp; Wetherell, M. (1987). <em>Discourse and social psychology: Beyond attitudes and behaviour<\/em>. SAGE Publications.<\/li>\n<li>Rorty, R. (1979). <em>Philosophy and the mirror of nature<\/em>. Princeton University Press.<\/li>\n<li>Schlenker, B. R. (1974). Social psychology and science. <em>Journal of Personality and Social Psychology<\/em>, 29(1), 1\u201315. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0035654\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/h0035654<\/a><\/li>\n<li>White, M., &amp; Epston, D. (1990). <em>Narrative means to therapeutic ends<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophical investigations<\/em> (G. E. M. Anscombe, Trans.). Basil Blackwell.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de l&rsquo;h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique de Kenneth Gergen, pionnier majeur du constructionnisme social.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1679,1516,154],"tags":[25416,23147,25417,23660,25418],"class_list":["post-15991","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-epistemologie","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-sociale","tag-constructionnisme-social","tag-kenneth-gergen","tag-psychologie-postmoderne","tag-soi-relationnel","tag-taos-institute"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15991","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15991"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15991\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15991"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15991"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15991"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}