{"id":15960,"date":"2026-10-14T08:03:26","date_gmt":"2026-10-14T08:03:26","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/karl-wernicke-1848-1905\/"},"modified":"2026-10-14T08:03:26","modified_gmt":"2026-10-14T08:03:26","slug":"karl-wernicke-1848-1905","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=karl-wernicke-1848-1905","title":{"rendered":"Karl Wernicke &#8211; 1848 1905"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de la neurologie et de la psychiatrie modernes s&rsquo;est articul\u00e9e, au cours de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, autour d&rsquo;une transition conceptuelle d&rsquo;une ampleur in\u00e9dite : le passage d&rsquo;une m\u00e9taphysique de l&rsquo;esprit, largement impr\u00e9gn\u00e9e de sp\u00e9culations philosophiques et de vitalisme, \u00e0 une science empirique r\u00e9solument mat\u00e9rialiste et anatomo-clinique. Au c\u0153ur de ce basculement \u00e9pist\u00e9mologique \u00e9merge la figure magistrale de <strong>Karl Wernicke<\/strong> (1848-1905). M\u00e9decin, neuroanatomiste et ali\u00e9niste sil\u00e9sien, Wernicke a transform\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9versible notre compr\u00e9hension des rapports entre le cerveau et les fonctions cognitives sup\u00e9rieures. En publiant \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt-six ans seulement une monographie qui allait bouleverser l&rsquo;aphasiologie naissante, il a non seulement compl\u00e9t\u00e9 les intuitions s\u00e9minales de Paul Broca, mais il a surtout inaugur\u00e9 un paradigme neurobiologique enti\u00e8rement nouveau : le <em>connexionnisme<\/em> c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Alors que la science m\u00e9dicale de l&rsquo;\u00e9poque oscillait entre un localisationnisme strict h\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une phr\u00e9nologie raffin\u00e9e et un holisme diffus r\u00e9futant l&rsquo;assignation de si\u00e8ges corporels aux facult\u00e9s psychiques, Wernicke a forg\u00e9 une voie tierce d&rsquo;une puissance explicative prodigieuse. Pour lui, le cortex c\u00e9r\u00e9bral ne devait pas \u00eatre envisag\u00e9 comme un agr\u00e9gat de r\u00e9ceptacles autonomes pour des facult\u00e9s abstraites, ni comme une masse fonctionnellement indiff\u00e9renci\u00e9e, mais bien comme une mosa\u00efque rigoureusement organis\u00e9e d&rsquo;engrammes sensoriels et moteurs, reli\u00e9s entre eux par une architecture complexe de faisceaux d&rsquo;association cortico-corticaux. C&rsquo;est \u00e0 travers la dynamique de ces r\u00e9seaux associatifs que s&rsquo;\u00e9laborent la conscience, le langage et la vie psychique tout enti\u00e8re, jetant les bases d&rsquo;une neuropsychiatrie unifi\u00e9e o\u00f9 la maladie mentale s&rsquo;enracine dans la pathologie de la connectivit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale.<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition intellectuelle de Wernicke ne s&rsquo;est pourtant pas born\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des d\u00e9sordres du langage. De la caract\u00e9risation clinique et neuropathologique de la redoutable \u00ab enc\u00e9phalopathie h\u00e9morragique sup\u00e9rieure \u00bb \u2014 qui porte aujourd&rsquo;hui universellement son nom \u2014 \u00e0 sa vaste doctrine des psychoses fond\u00e9e sur la d\u00e9construction s\u00e9miologique des troubles de la conscience et sa th\u00e9orie audacieuse de la <em>s\u00e9jonction<\/em>, le clinicien prussien a tent\u00e9 de b\u00e2tir une nosographie psychiatrique int\u00e9grale arrim\u00e9e \u00e0 la neurophysiologie. Cet article se propose d&rsquo;explorer en profondeur la trajectoire intellectuelle, les d\u00e9couvertes fondamentales, les d\u00e9bats \u00e9pist\u00e9mologiques et l&rsquo;incommensurable h\u00e9ritage de Karl Wernicke, dont la vision r\u00e9sonne aujourd&rsquo;hui avec une extraordinaire modernit\u00e9 au sein des neurosciences cognitives et de la connectomique contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte historico-scientifique (1848-1870)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales et jeunesse en Haute-Sil\u00e9sie<\/h3>\n<p>Karl Wernicke voit le jour le 15 mai 1848 \u00e0 Tarnowitz (aujourd&rsquo;hui Tarnowskie G\u00f3ry), une modeste cit\u00e9 mini\u00e8re situ\u00e9e dans la province prussienne de Haute-Sil\u00e9sie. N\u00e9 au sein d&rsquo;une famille de condition relativement modeste, son p\u00e8re est un fonctionnaire administratif subalterne travaillant pour les services miniers de l&rsquo;\u00c9tat prussien. Cet environnement familial, marqu\u00e9 par la rigueur du devoir bureaucratique et une aust\u00e9rit\u00e9 toute protestante, forge chez le jeune gar\u00e7on une discipline intellectuelle pr\u00e9coce et une propension marqu\u00e9e pour le travail m\u00e9thodique. Tr\u00e8s t\u00f4t, la famille s&rsquo;installe \u00e0 Oppeln puis \u00e0 Breslau (l&rsquo;actuelle Wroc\u0142aw en Pologne), m\u00e9tropole intellectuelle et industrielle de la Sil\u00e9sie, offrant \u00e0 Wernicke un horizon \u00e9ducatif beaucoup plus vaste.<\/p>\n<p>Admis au prestigieux <em>Gymnasium<\/em> Sainte-Marie-Madeleine de Breslau, Wernicke y re\u00e7oit une instruction humaniste et scientifique classique d&rsquo;un tr\u00e8s haut niveau, caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;apprentissage du latin, du grec, des math\u00e9matiques et des sciences physiques. La Sil\u00e9sie de cette seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle est en pleine effervescence : l&rsquo;essor spectaculaire de l&rsquo;extraction houill\u00e8re et de la m\u00e9tallurgie transforme radicalement le tissu socio-\u00e9conomique germanique. Ce triomphe \u00e9clatant de la technique et de l&rsquo;industrie nourrit chez l&rsquo;adolescent une fascination profonde pour les sciences naturelles et les m\u00e9canismes rationnels r\u00e9gissant la mati\u00e8re vivante, le d\u00e9tournant des carri\u00e8res administratives traditionnelles pour l&rsquo;orienter vers la biologie et la m\u00e9decine.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9tudes m\u00e9dicales \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Breslau<\/h3>\n<p>En 1866, Wernicke s&rsquo;immatricule \u00e0 la facult\u00e9 de m\u00e9decine de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_de_Breslau\">Universit\u00e9 de Breslau<\/a>, un p\u00f4le acad\u00e9mique alors en plein rayonnement en Europe centrale. Durant ses ann\u00e9es de formation, il est profond\u00e9ment influenc\u00e9 par des ma\u00eetres aux approches cliniques novatrices, au premier rang desquels figure le psychiatre Heinrich Neumann (1814-1884), m\u00e9decin-chef de la clinique psychiatrique d&rsquo;Allerheiligen. Neumann, pr\u00e9curseur de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une psychiatrie unitaire, inculque \u00e0 Wernicke une d\u00e9fiance salutaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des entit\u00e9s morbides purement verbales et le stimule \u00e0 rechercher sans cesse les corr\u00e9lats corporels des d\u00e9sordres de l&rsquo;esprit. Wernicke se distingue rapidement par sa minutie dans les salles d&rsquo;autopsie et sa rigueur d&rsquo;observation au lit du malade.<\/p>\n<p>Wernicke ach\u00e8ve son cursus m\u00e9dical et obtient son doctorat en m\u00e9decine en 1870, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt-deux ans, en soutenant une dissertation consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;anatomie pathologique. Le d\u00e9clenchement soudain de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Guerre_franco-allemande_de_1870\">guerre franco-prussienne de 1870-1871<\/a> interrompt imm\u00e9diatement ses projets civils : il est mobilis\u00e9 comme chirurgien militaire auxiliaire au sein des services de sant\u00e9 de l&rsquo;arm\u00e9e prussienne. Affect\u00e9 aux ambulances militaires de campagne sur le front de l&rsquo;Est de la France, le jeune m\u00e9decin est brutalement confront\u00e9 \u00e0 la violence destructrice des armes modernes. Cette exp\u00e9rience de guerre se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9terminante : elle constitue pour lui une opportunit\u00e9 d&rsquo;observer de multiples traumatismes cr\u00e2niens ouverts, des l\u00e9sions par balle du tissu c\u00e9r\u00e9bral et des d\u00e9ficits neurologiques aigus survenus chez de jeunes soldats, aiguisant son regard clinique face aux pertes focales de fonctions nerveuses.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;\u00e9mergence de la neuropsychiatrie au XIXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la gen\u00e8se intellectuelle de Wernicke, il est indispensable de replacer ses ann\u00e9es de formation dans le s\u00e9isme \u00e9pist\u00e9mologique qui traverse l&rsquo;Allemagne au milieu du XIXe si\u00e8cle. Le milieu m\u00e9dical germanique est alors en train de solder d\u00e9finitivement l&rsquo;h\u00e9ritage de la <em>Naturphilosophie<\/em> et du vitalisme romantique, incarn\u00e9s nagu\u00e8re par Schelling ou Oken, qui pr\u00e9tendaient d\u00e9duire le fonctionnement des organismes vivants de principes m\u00e9taphysiques et transcendantaux abstraits. Sous l&rsquo;impulsion de physiologistes \u00e9minents tels que Hermann von Helmholtz, Emil du Bois-Reymond, Carl Ludwig et Ernst Br\u00fccke, un mat\u00e9rialisme m\u00e9caniste intransigeant s&rsquo;impose : les lois de la physique et de la chimie doivent suffire \u00e0 expliquer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes biologiques, y compris le fonctionnement psychique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, la querelle des localisations c\u00e9r\u00e9brales conna\u00eet une formidable r\u00e9activation. Si la phr\u00e9nologie de Franz Joseph Gall avait \u00e9t\u00e9 discr\u00e9dit\u00e9e en raison de son caract\u00e8re sp\u00e9culatif et de ses d\u00e9rives cranioscopiques, l&rsquo;ann\u00e9e 1861 marque un tournant d\u00e9cisif : \u00e0 Paris, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Paul_Broca\">Paul Broca<\/a> pr\u00e9sente devant la Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;Anthropologie le cerveau de son patient Leborgne (surnomm\u00e9 \u00ab Tan-Tan \u00bb) et d\u00e9montre qu&rsquo;une l\u00e9sion circonscrite du pied de la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche abolit la facult\u00e9 du langage articul\u00e9 sans paralyser les organes phonatoires. Pour la premi\u00e8re fois, la preuve anatomo-clinique irr\u00e9futable est apport\u00e9e qu&rsquo;une fonction cognitive hautement complexe est subordonn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 d&rsquo;une aire c\u00e9r\u00e9brale sp\u00e9cifique. Cette d\u00e9monstration \u00e9lectrise la communaut\u00e9 m\u00e9dicale europ\u00e9enne et trace la voie dans laquelle le jeune Wernicke va s&rsquo;engouffrer avec \u00e9clat.<\/p>\n<h2>2. La formation m\u00e9dicale et l&rsquo;influence d\u00e9terminante de Theodor Meynert<\/h2>\n<h3>2.1 Le s\u00e9jour formateur \u00e0 Vienne (1870-1872)<\/h3>\n<p>D\u00e9mobilis\u00e9 au lendemain de la victoire prussienne de 1871, Wernicke, conscient des lacunes de la formation anatomique conventionnelle dispens\u00e9e dans la plupart des universit\u00e9s, d\u00e9cide de se rendre en Autriche pour parfaire ses connaissances au sein du sanctuaire de la neuroanatomie europ\u00e9enne : le laboratoire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Theodor_Meynert\">Theodor Meynert<\/a> \u00e0 Vienne. Meynert, titulaire de la chaire de psychiatrie et d&rsquo;anatomie c\u00e9r\u00e9brale \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Vienne, est alors la sommit\u00e9 absolue dans l&rsquo;\u00e9tude architectonique de l&rsquo;enc\u00e9phale. Durant un s\u00e9jour d&rsquo;environ six mois qui marque le v\u00e9ritable tournant de sa trajectoire intellectuelle, Wernicke s&rsquo;initie aux techniques de pointe de la microscopie et de l&rsquo;histologie nerveuse.<\/p>\n<p>Sous la tutelle exigeante de Meynert, Wernicke apprend \u00e0 manipuler les microtomes primitifs, \u00e0 pratiquer des coupes s\u00e9ri\u00e9es de cerveaux durcis au dichromate de potassium et \u00e0 appliquer les nouvelles colorations au carmin pour discerner les corps cellulaires des prolongements axonaux. Il plonge dans l&rsquo;intimit\u00e9 structurelle du manteau cortical, s&rsquo;\u00e9merveillant de la stratification laminaire de l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale et d\u00e9couvrant la complexit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e de la substance blanche sous-jacente. Meynert ne se contente pas d&rsquo;enseigner une technique descriptive ; il transmet \u00e0 son jeune \u00e9l\u00e8ve une vision globale, presque grandiose, de l&rsquo;organisation spatiale et fonctionnelle du n\u00e9vraxe.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;influence conceptuelle de Meynert sur le jeune Wernicke<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport th\u00e9orique de Theodor Meynert sur Wernicke est fondamental et servira de matrice \u00e0 toutes les \u00e9laborations ult\u00e9rieures du m\u00e9decin sil\u00e9sien. Meynert con\u00e7oit l&rsquo;enc\u00e9phale comme un syst\u00e8me hi\u00e9rarchis\u00e9 divis\u00e9 fondamentalement en deux grands appareils : les syst\u00e8mes de projection et les syst\u00e8mes d&rsquo;association. Les faisceaux de projection relient la p\u00e9riph\u00e9rie sensorielle et motrice aux r\u00e9gions corticales primaires, tandis que les faisceaux d&rsquo;association \u2014 courts ou longs \u2014 assurent des communications horizontales denses entre les diverses zones du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Dans cette perspective meynertienne, l&rsquo;\u00e9corce c\u00e9r\u00e9brale n&rsquo;est pas le si\u00e8ge d&rsquo;\u00ab facult\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me \u00bb indivisibles, mais constitue une immense surface r\u00e9ceptrice et \u00e9mettrice, une mosa\u00efque de traces mn\u00e9siques o\u00f9 s&rsquo;enregistrent les perceptions sensorielles \u00e9l\u00e9mentaires (visuelles, auditives, tactiles) et les sch\u00e8mes moteurs. Meynert postule que l&rsquo;activit\u00e9 mentale la plus \u00e9lev\u00e9e \u2014 le jugement, la pens\u00e9e abstraite, la conscience de soi \u2014 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que le produit \u00e9mergeant de la co-activation et de la circulation des influx nerveux \u00e0 travers les fibres d&rsquo;association unissant ces territoires sensoriels et moteurs. Ce mod\u00e8le associationniste et m\u00e9caniste lib\u00e8re d\u00e9finitivement Wernicke du fardeau des entit\u00e9s nosologiques m\u00e9taphysiques : comprendre l&rsquo;esprit exige de cartographier la structure intime des connexions du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>2.3 Retour \u00e0 Breslau et transition vers la clinique neuropsychiatrique<\/h3>\n<p>Fort de cet exceptionnel bagage neuroanatomique acquis dans la capitale austro-hongroise, Wernicke regagne Breslau au printemps 1872. Il est imm\u00e9diatement engag\u00e9 comme m\u00e9decin-assistant au sein de la clinique psychiatrique de l&rsquo;h\u00f4pital d&rsquo;Allerheiligen (H\u00f4pital de Tous-les-Saints), sous l&rsquo;autorit\u00e9 bienveillante de son ancien professeur Heinrich Neumann. L&rsquo;asile d&rsquo;Allerheiligen regorge de patients souffrant de pathologies c\u00e9r\u00e9brales chroniques, de d\u00e9mences organiques, d&rsquo;accidents vasculaires c\u00e9r\u00e9braux et de psychoses s\u00e9v\u00e8res. C&rsquo;est dans ce cadre asilaire aust\u00e8re que Wernicke va op\u00e9rer la synth\u00e8se f\u00e9conde entre les enseignements microscopiques de Meynert et l&rsquo;observation clinique au lit du malade.<\/p>\n<p>Wernicke met en place une m\u00e9thodologie de travail rigoureuse, presque sacerdotale. Il examine quotidiennement les ali\u00e9n\u00e9s et les paralytiques, consignant dans des carnets d&rsquo;observations s\u00e9miologiques la teneur exacte de leurs discours, leurs alt\u00e9rations comportementales et leurs d\u00e9ficits moteurs ou sensitifs. D\u00e8s qu&rsquo;un patient succombe, Wernicke proc\u00e8de lui-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;autopsie cr\u00e2nienne, extrait d\u00e9licatement le cerveau, l&rsquo;examine macroscopiquement pour identifier les zones ramollies ou les h\u00e9morragies, puis soumet les r\u00e9gions d&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00e0 une analyse microscopique serr\u00e9e. Cette discipline anatomo-clinique constante le met rapidement sur la piste d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique singulier que la science m\u00e9dicale de l&rsquo;\u00e9poque n&rsquo;est pas encore parvenue \u00e0 conceptualiser correctement.<\/p>\n<h2>3. La r\u00e9volution de 1874 : La d\u00e9couverte de l&rsquo;aphasie sensorielle<\/h2>\n<h3>3.1 La publication s\u00e9minale : Der aphasische Symptomencomplex<\/h3>\n<p>En 1874, alors qu&rsquo;il n&rsquo;est \u00e2g\u00e9 que de vingt-six ans, Wernicke publie \u00e0 Breslau, chez l&rsquo;\u00e9diteur Max Cohn &#038; Weigert, une monographie d&rsquo;une soixantaine de pages qui va faire l&rsquo;effet d&rsquo;un v\u00e9ritable coup de tonnerre dans le monde scientifique germanique et international : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/deraphasischesy00werngoog\"><em>Der aphasische Symptomencomplex: Eine psychologische Studie auf anatomischer Basis<\/em><\/a> (\u00ab Le complexe de sympt\u00f4mes aphasiques : une \u00e9tude psychologique sur une base anatomique \u00bb). R\u00e9dig\u00e9 avec une concision et une clart\u00e9 logique admirables, cet opuscule propose une refonte totale de l&rsquo;approche neurobiologique du langage.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de son investigation repose sur une poign\u00e9e de cas cliniques minutieusement observ\u00e9s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital d&rsquo;Allerheiligen. Le cas princeps le plus c\u00e9l\u00e8bre est celui d&rsquo;une femme de cinquante-neuf ans, Susanne Adam, admise pour un tableau clinique d\u00e9routant : elle n&rsquo;est pas paralys\u00e9e, elle parle de mani\u00e8re extraordinairement fluide et abondante, mais son discours est truff\u00e9 d&rsquo;erreurs lexicales grossi\u00e8res, de mots d\u00e9form\u00e9s et de n\u00e9ologismes incompr\u00e9hensibles. Plus frappant encore, la patiente se montre totalement incapable de comprendre ce qu&rsquo;on lui dit, bien que son audition primaire soit parfaitement conserv\u00e9e, agissant comme si on lui parlait dans une langue \u00e9trang\u00e8re inconnue. \u00c0 son d\u00e9c\u00e8s cons\u00e9cutif \u00e0 une apoplexie, Wernicke d\u00e9couvre \u00e0 l&rsquo;autopsie une n\u00e9crose circonscrite du lobe temporal gauche, \u00e9pargnant int\u00e9gralement la zone frontale d\u00e9crite par Broca treize ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<h3>3.2 Caract\u00e9risation s\u00e9miologique de l&rsquo;aphasie de compr\u00e9hension<\/h3>\n<p>Dans sa monographie de 1874, Wernicke isole avec une pr\u00e9cision chirurgicale les caract\u00e9ristiques s\u00e9miologiques de cette nouvelle entit\u00e9 nosologique, qu&rsquo;il baptise initialement \u00ab aphasie sensorielle \u00bb (<em>sensorische Aphasie<\/em>) pour la distinguer nettement de l&rsquo;aphasie motrice d\u00e9couverte par Broca. Contrairement au patient de Broca, dont l&rsquo;\u00e9locution est laborieuse, non fluente, t\u00e9l\u00e9graphique et r\u00e9duite \u00e0 quelques syllabes, le patient atteint d&rsquo;aphasie sensorielle pr\u00e9sente une fluence verbale pr\u00e9serv\u00e9e, voire augment\u00e9e, s&rsquo;exprimant souvent sous la forme d&rsquo;une <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Logorrh%C3%A9e\">logorrh\u00e9e<\/a> intarissable qu&rsquo;il est malais\u00e9 d&rsquo;interrompre.<\/p>\n<p>Cependant, ce flot de paroles souffre d&rsquo;alt\u00e9rations qualitatives majeures :<\/p>\n<ul>\n<li>Des <strong>paraphasies phon\u00e9miques<\/strong> : interversions, substitutions ou omissions de sons au sein des mots (par exemple dire \u00ab tavitau \u00bb pour \u00ab couteau \u00bb).<\/li>\n<li>Des <strong>paraphasies s\u00e9mantiques<\/strong> : substitution d&rsquo;un mot par un autre appartenant \u00e0 un champ conceptuel voisin ou distant (comme dire \u00ab table \u00bb pour \u00ab chaise \u00bb).<\/li>\n<li>Une <strong>jargonaphasie<\/strong> : le discours se transforme en un jargon herm\u00e9tique, une \u00ab salade de mots \u00bb inintelligible r\u00e9sultant de la multiplication incontr\u00f4l\u00e9e des n\u00e9ologismes et des d\u00e9formations morphologiques.<\/li>\n<li>Un <strong>d\u00e9ficit massif de compr\u00e9hension auditive<\/strong> : le patient ne parvient plus \u00e0 d\u00e9coder la signification des formes verbales acoustiques qui frappent son tympan.<\/li>\n<li>Une <strong>anosognosie fr\u00e9quente<\/strong> : le sujet ne semble pas conscient de l&rsquo;incoh\u00e9rence de son propre discours ni de son incompr\u00e9hension d&rsquo;autrui, ne manifestant aucune des frustrations d&rsquo;inhibition motrice observ\u00e9es chez l&rsquo;aphasique de Broca.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>3.3 R\u00e9ception initiale et bouleversement de la communaut\u00e9 m\u00e9dicale<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la publication de 1874 est prodigieux. Les sommit\u00e9s de la m\u00e9decine germanique, au premier rang desquelles Carl Westphal \u00e0 Berlin et Adolf Kussmaul \u00e0 Strasbourg, saluent imm\u00e9diatement l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance m\u00e9thodologique et la puissance de la d\u00e9monstration. Wernicke apporte la preuve formelle que le langage articul\u00e9 humain n&rsquo;est pas une fonction c\u00e9r\u00e9brale indivisible cantonn\u00e9e au tiers inf\u00e9rieur du lobe frontal gauche, mais une facult\u00e9 hautement d\u00e9composable r\u00e9sultant de la coop\u00e9ration de multiples centres corticaux sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>En introduisant la dichotomie fondamentale entre composante expressive (motrice, ant\u00e9rieure) et composante r\u00e9ceptive (sensorielle, post\u00e9rieure) du langage, Wernicke fonde la neuropsychologie cognitive moderne. Il d\u00e9montre que la m\u00e9thode anatomo-clinique, loin de se borner \u00e0 la d\u00e9tection de paralysies corporelles ou d&rsquo;h\u00e9mianopsies, permet de diss\u00e9quer les architectures internes de la pens\u00e9e et de la cognition. Gr\u00e2ce \u00e0 cette publication, le nom de Wernicke s&rsquo;impose en quelques mois dans le panth\u00e9on des ma\u00eetres de la neurologie mondiale, lui conf\u00e9rant une autorit\u00e9 acad\u00e9mique pr\u00e9coce et fulgurante.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;aire de Wernicke et la cartographie du lobe temporal<\/h2>\n<h3>4.1 Topographie pr\u00e9cise de la l\u00e9sion<\/h3>\n<p>D\u00e8s sa publication s\u00e9minale de 1874, puis dans les travaux anatomiques compl\u00e9mentaires qu&rsquo;il m\u00e8ne \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1870, Karl Wernicke s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9limiter avec une minutie exemplaire la localisation de la l\u00e9sion responsable de l&rsquo;aphasie sensorielle. Il d\u00e9montre que le foyer pathologique se situe de mani\u00e8re invariable dans le tiers post\u00e9rieur du gyrus temporal sup\u00e9rieur de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re c\u00e9r\u00e9bral gauche, une structure d\u00e9sign\u00e9e dans la nomenclature neuroanatomique germanique sous le sigle de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_1\">$T_1$<\/span> (premi\u00e8re circonvolution temporale, ou <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Gyrus_temporal_sup%C3%A9rieur\">gyrus temporalis superior<\/a>).<\/p>\n<p>Ce territoire cortical est anatomiquement contigu au cortex auditif primaire situ\u00e9 en profondeur, au niveau de la berge sup\u00e9rieure du lobe temporal dans les circonvolutions transverses de Heschl. Wernicke rel\u00e8ve que les l\u00e9sions causales ne d\u00e9truisent g\u00e9n\u00e9ralement pas l&rsquo;audition des bruits familiers ou des sons environnementaux (le chant des oiseaux, le tintement d&rsquo;une cloche, le sifflement du train restent per\u00e7us et reconnus par le patient), mais an\u00e9antissent \u00e9lectivement la capacit\u00e9 d&rsquo;identifier les configurations acoustiques complexes constitutives du code linguistique. Du point de vue vasculaire, ce secteur temporo-pari\u00e9tal correspond aux territoires terminaux irrigu\u00e9s par les branches post\u00e9rieures de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Art%C3%A8re_c%C3%A9r%C3%A9brale_moyenne\">art\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale moyenne<\/a> (art\u00e8re sylvienne gauche), expliquant pourquoi les isch\u00e9mies thromboemboliques ou les h\u00e9morragies sylviennes sont les pourvoyeurs \u00e9tiologiques majeurs de ce tableau clinique spectaculaire.<\/p>\n<h3>4.2 R\u00f4le dans l&rsquo;int\u00e9gration phonologique et acoustique<\/h3>\n<p>Pour rendre compte sur le plan th\u00e9orique de la fonction de cette r\u00e9gion temporale, Wernicke introduit un concept physiologique capital : les <em>Wortklangbilder<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire les \u00ab images acoustiques des mots \u00bb ou \u00ab repr\u00e9sentations verbales auditives \u00bb. Selon son analyse, au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;enfant apprend sa langue maternelle, les sons r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des paroles prononc\u00e9es par l&rsquo;entourage viennent stimuler le cortex auditif primaire et s&rsquo;organisent, au sein du tiers post\u00e9rieur de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_1\">$T_1$<\/span>, sous la forme d&rsquo;engrammes mn\u00e9siques stables et permanents. Cette zone constitue ainsi la biblioth\u00e8que acoustique o\u00f9 sont catalogu\u00e9es les m\u00e9moires auditives de tous les mots appris.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;un individu entend une parole prononc\u00e9e, la vol\u00e9e d&rsquo;influx sensoriels transmise par le nerf cochl\u00e9aire atteint l&rsquo;aire de projection auditive, puis d\u00e9clenche l&rsquo;activation des engrammes correspondants stock\u00e9s dans l&rsquo;aire de Wernicke. C&rsquo;est cette identification acoustico-phonologique pr\u00e9alable qui permet ensuite, par l&rsquo;interm\u00e9diaire des r\u00e9seaux d&rsquo;association corticaux, de r\u00e9veiller le r\u00e9seau conceptuel global du mot (sa couleur, sa forme, son usage, son signifi\u00e9 abstrait). Si cette biblioth\u00e8que temporale est an\u00e9antie par une ramollissement isch\u00e9mique, le patient entend bien une vibration sonore brute (il n&rsquo;est pas sourd), mais il souffre d&rsquo;une v\u00e9ritable agnosie auditive verbale : les mots parl\u00e9s n&rsquo;\u00e9veillent plus aucun \u00e9cho s\u00e9mantique dans son entendement.<\/p>\n<h3>4.3 Divergences et nuances neuroanatomiques au fil des r\u00e9visions<\/h3>\n<p>Si la description princeps circonscrivait le centre sensoriel du langage au tiers post\u00e9rieur de la premi\u00e8re circonvolution temporale gauche, les investigations ult\u00e9rieures men\u00e9es par Wernicke lui-m\u00eame, puis par ses disciples et contemporains, r\u00e9v\u00e8lent rapidement que les fronti\u00e8res fonctionnelles du syst\u00e8me de compr\u00e9hension verbale d\u00e9bordent cette \u00e9troite bande de cortex. Dans les \u00e9ditions ult\u00e9rieures de ses manuels, Wernicke conc\u00e8de volontiers que les l\u00e9sions responsables de tableaux aphasiques complexes s&rsquo;\u00e9tendent fr\u00e9quemment vers la deuxi\u00e8me circonvolution temporale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_2\">$T_2$<\/span>), ainsi que vers les r\u00e9gions pari\u00e9tales adjacentes : le gyrus supramarginalis et le gyrus angularis (le pli courbe).<\/p>\n<p>Plus tard, au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, lorsque Korbinian Brodmann \u00e9tablira sa c\u00e9l\u00e8bre cartographie cytoarchitectonique de l&rsquo;\u00e9corce humaine, l&rsquo;aire de Wernicke sera g\u00e9n\u00e9ralement assimil\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aire 22 de Brodmann, mais avec des prolongements indiscutables vers les aires 39 et 40 du lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur pour les fonctions de lecture et d&rsquo;\u00e9criture associ\u00e9es. Wernicke affine constamment sa taxonomie clinique, introduisant la distinction cruciale entre la \u00ab surdit\u00e9 verbale pure \u00bb (o\u00f9 seule l&rsquo;identification acoustique des mots est l\u00e9s\u00e9e, la lecture et l&rsquo;expression spontan\u00e9e restant remarquablement intactes) et l&rsquo;\u00ab aphasie sensorielle corticale \u00bb compl\u00e8te, o\u00f9 la destruction conjointe de la m\u00e9moire phonologique et des voies d&rsquo;association pari\u00e9to-temporales entra\u00eene un effondrement global de la compr\u00e9hension verbale orale, de la lecture (alexie) et de l&rsquo;\u00e9criture (agraphie).<\/p>\n<h2>5. Le mod\u00e8le connexionniste et la th\u00e9orie de la conduction<\/h2>\n<h3>5.1 Le sch\u00e9ma d&rsquo;association cortico-corticale<\/h3>\n<p>Le coup de g\u00e9nie le plus p\u00e9renne de Wernicke dans son ouvrage de 1874 r\u00e9side dans le d\u00e9passement du concept de \u00ab centres \u00bb c\u00e9r\u00e9braux isol\u00e9s au profit d&rsquo;un mod\u00e8le d&rsquo;organisation en r\u00e9seau fond\u00e9 sur la connectivit\u00e9 axonale. Wernicke postule que la fonction linguistique d\u00e9pend imp\u00e9rativement de la coop\u00e9ration harmonieuse d&rsquo;un circuit c\u00e9r\u00e9bral compos\u00e9 d&rsquo;au moins deux p\u00f4les anatomiques reli\u00e9s par un puissant c\u00e2ble de substance blanche :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>centre sensoriel <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span><\/strong> (aire de Wernicke, p\u00f4le temporal r\u00e9cepteur), si\u00e8ge des repr\u00e9sentations sonores des mots.<\/li>\n<li>Le <strong>centre moteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span><\/strong> (aire de Broca, p\u00f4le frontal expressif), si\u00e8ge des repr\u00e9sentations motrices d&rsquo;articulation kin\u00e9tique des mots.<\/li>\n<li>Une <strong>voie de conduction d&rsquo;association<\/strong> reliant directement <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span> \u00e0 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>, que Wernicke identifie avec une remarquable prescience au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Faisceau_arqu%C3%A9\">faisceau arqu\u00e9<\/a> (<em>fasciculus arcuatus<\/em>), qui serpente autour de la scissure de Sylve sous l&rsquo;opercule insulaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette armature th\u00e9orique, Wernicke r\u00e9ussit un tour de force \u00e9pist\u00e9mologique : pr\u00e9dire l&rsquo;existence d&rsquo;une forme clinique d&rsquo;aphasie encore jamais observ\u00e9e dans les trait\u00e9s m\u00e9dicaux, uniquement par d\u00e9duction logique \u00e0 partir de son mod\u00e8le anatomique. Il affirme que si une l\u00e9sion \u00e9pargne scrupuleusement le centre temporal <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span> et le centre frontal <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span>, mais vient sectionner la voie de communication sous-corticale unissant les deux, le patient comprendra parfaitement le langage (centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"a\">$a$<\/span> intact) et sera capable de s&rsquo;exprimer spontan\u00e9ment de mani\u00e8re fluide (centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"m\">$m$<\/span> intact), mais sera dans l&rsquo;incapacit\u00e9 absolue de transmettre l&rsquo;information auditive d\u00e9cod\u00e9e vers le centre d&rsquo;ex\u00e9cution motrice. Wernicke baptise cette entit\u00e9 th\u00e9orique du nom d&rsquo;\u00ab aphasie de conduction \u00bb (<em>Leitungsaphasie<\/em>), caract\u00e9ris\u00e9e \u00e9lectivement par une alt\u00e9ration massive de la r\u00e9p\u00e9tition et de nombreuses paraphasies phon\u00e9miques en cours d&rsquo;\u00e9locution spontan\u00e9e, pr\u00e9diction qui sera magistralement confirm\u00e9e au lit du malade peu de temps apr\u00e8s.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;\u00e9laboration du mod\u00e8le Wernicke-Lichtheim (1885)<\/h3>\n<p>Onze ans apr\u00e8s la monographie princeps de Wernicke, en 1885, le m\u00e9decin et neurologue Ludwig Lichtheim (1845-1928), exer\u00e7ant \u00e0 Berne, reprend et syst\u00e9matise le mod\u00e8le wernickien en y int\u00e9grant un niveau sup\u00e9rieur d&rsquo;abstraction : le \u00ab centre des concepts \u00bb (not\u00e9 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>, pour <em>Begriffs-Zentrum<\/em>). Lichtheim et Wernicke con\u00e7oivent ce centre des concepts non pas comme une aire anatomique \u00e9troitement localis\u00e9e au sein d&rsquo;une seule circonvolution, mais comme un r\u00e9seau hautement distribu\u00e9 dans l&rsquo;ensemble du manteau cortical associatif, l\u00e0 o\u00f9 convergent les m\u00e9moires visuelles, tactiles, kinesth\u00e9siques et affectives relatives aux objets du monde.<\/p>\n<p>De cette fructueuse collaboration intellectuelle na\u00eet le c\u00e9l\u00e8bre diagramme en forme de pentagone ou de \u00ab petite maison \u00bb (<em>Lichtheim-Schema<\/em> ou mod\u00e8le de Wernicke-Lichtheim), qui fournit \u00e0 la m\u00e9decine de la fin du XIXe si\u00e8cle un puissant instrument heuristique et nosologique. Ce sch\u00e9ma permet de d\u00e9duire rationnellement l&rsquo;existence de sept formes distinctes d&rsquo;aphasie selon l&#8217;emplacement pr\u00e9cis de la rupture fonctionnelle ou de la l\u00e9sion tissulaire :<\/p>\n<ol>\n<li>L&rsquo;aphasie motrice corticale (l\u00e9sion du centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> de Broca).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie sensorielle corticale (l\u00e9sion du centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> de Wernicke).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie de conduction (rupture de la voie d&rsquo;association directe reliant <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> \u00e0 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span>).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie motrice transcorticale (interruption des fibres associatives reliant le centre conceptuel <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> au centre moteur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span>).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie motrice sous-corticale ou anarthrie pure (l\u00e9sion des voies motrices effectrices quittant le centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"M\">$M$<\/span> vers les noyaux bulbaires).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie sensorielle transcorticale (interruption des voies reliant le centre sensoriel <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span> au centre conceptuel <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span>).<\/li>\n<li>L&rsquo;aphasie sensorielle sous-corticale ou surdit\u00e9 verbale pure (l\u00e9sion des voies auditives de projection aff\u00e9rentes menant au centre <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"A\">$A$<\/span>).<\/li>\n<\/ol>\n<h3>5.3 Critiques et limites du diagramme connexionniste<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 sa prodigieuse f\u00e9condit\u00e9 s\u00e9miologique, le diagramme de Wernicke-Lichtheim suscite rapidement de vives r\u00e9sistances th\u00e9oriques au sein de la communaut\u00e9 neurologique internationale. \u00c0 partir des ann\u00e9es 1890, un courant critique de plus en plus vigoureux d\u00e9nonce l&rsquo;artifice de ces repr\u00e9sentations graphiques simplistes. Des cliniciens de r\u00e9putation mondiale raillent avec sarcasme l&rsquo;\u00e9cole allemande, qualifiant Wernicke, Lichtheim et leurs \u00e9mules de \u00ab faiseurs de diagrammes \u00bb (<em>Diagrammmacher<\/em>), leur reprochant de tordre la r\u00e9alit\u00e9 clinique mouvante pour la faire entrer de force dans des bo\u00eetes et des fl\u00e8ches abstraites.<\/p>\n<p>En Grande-Bretagne, le neurologue John Hughlings Jackson (1835-1911) formule des critiques \u00e9pist\u00e9mologiques fondamentales : il rappelle que \u00ab localiser la l\u00e9sion qui d\u00e9truit la parole et localiser la fonction de la parole sont deux choses totalement diff\u00e9rentes \u00bb. En France, Pierre Marie, \u00e9l\u00e8ve iconoclaste de Charcot, publie en 1906 son c\u00e9l\u00e8bre article incendiaire affirmant que \u00ab la troisi\u00e8me circonvolution frontale gauche ne joue aucun r\u00f4le sp\u00e9cial dans la fonction du langage \u00bb, rejetant l&rsquo;aphasie de Broca au rang de simple variante compliqu\u00e9e par de l&rsquo;anarthrie d&rsquo;une seule et unique aphasie fondamentale : l&rsquo;aphasie de Wernicke. De surcro\u00eet, le mod\u00e8le connexionniste primitif \u00e9choue \u00e0 rendre compte des alt\u00e9rations morphosyntaxiques complexes (agrammatisme et dyssyntaxie) et ignore la dynamique de compensation plastique du cerveau vivant.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke : Description clinique et neuropathologie<\/h2>\n<h3>6.1 La d\u00e9couverte de la \u00ab Polioencephalitis haemorrhagica superior \u00bb (1881)<\/h3>\n<p>L&rsquo;immortalit\u00e9 m\u00e9dicale de Karl Wernicke ne repose pas exclusivement sur ses travaux r\u00e9volutionnaires dans le domaine du langage. En 1881, dans le second volume de son monumental trait\u00e9 clinique <em>Lehrbuch der Gehirnkrankheiten<\/em>, il consacre un chapitre m\u00e9morable \u00e0 une affection neurologique aigu\u00eb redoutable et jusqu&rsquo;alors inconnue, qu&rsquo;il baptise du nom de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Enc%C3%A9phalopathie_de_Wernicke\"><em>Polioencephalitis haemorrhagica superior acuta<\/em><\/a>. Cette description clinique magistrale, fruit d&rsquo;une sagacit\u00e9 diagnostique hors pair, est \u00e9tay\u00e9e par l&rsquo;observation d\u00e9taill\u00e9e de trois patients admis dans un \u00e9tat critique \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital de la Charit\u00e9 de Berlin.<\/p>\n<p>Parmi ces trois observations princeps figure le cas d&rsquo;une jeune femme de vingt ans hospitalis\u00e9e \u00e0 la suite d&rsquo;une tentative de suicide par ingestion massive d&rsquo;acide sulfurique ; le caustique avait provoqu\u00e9 une st\u00e9nose cicatricielle compl\u00e8te du pylore, entra\u00eenant des vomissements incoercibles et une d\u00e9nutrition extr\u00eame pendant de longues semaines. Les deux autres patients sont des hommes d&rsquo;\u00e2ge moyen souffrant d&rsquo;un alcoolisme chronique s\u00e9v\u00e8re et inv\u00e9t\u00e9r\u00e9. Dans les trois cas, Wernicke constate une installation brutale d&rsquo;un ensemble de d\u00e9ficits neurologiques conduisant in\u00e9luctablement les malades au coma et \u00e0 la mort en l&rsquo;espace de dix \u00e0 quinze jours, ce qui l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 postuler initialement une nature inflammatoire et vasculaire focale de l&rsquo;affection.<\/p>\n<h3>6.2 La triade symptomatologique classique<\/h3>\n<p>Avec une remarquable acuit\u00e9 s\u00e9miologique, Wernicke isole au lit du malade la constellation de signes qui constitue aujourd&rsquo;hui la triade s\u00e9miologique classique \u2014 ou pathognomonique \u2014 de l&rsquo;enc\u00e9phalopathie portant son nom, m\u00eame si la clinique moderne sait que les trois composantes ne sont pas syst\u00e9matiquement r\u00e9unies au grand complet chez un patient donn\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Une <strong>ophtalmopl\u00e9gie nucl\u00e9aire et internucl\u00e9aire complexe<\/strong> : paralysie bilat\u00e9rale mais souvent asym\u00e9trique des nerfs oculomoteurs, touchant principalement le nerf moteur oculaire externe (abducens ou VI) et les branches du nerf moteur oculaire commun (oculomoteur ou III), accompagn\u00e9e d&rsquo;un nystagmus horizontal et vertical particuli\u00e8rement prononc\u00e9, d&rsquo;une par\u00e9sie du regard conjugu\u00e9 et d&rsquo;anomalies pupillaires vari\u00e9es.<\/li>\n<li>Une <strong>ataxie c\u00e9r\u00e9belleuse statique et cin\u00e9tique<\/strong> : un trouble massif de la coordination motrice se traduisant par une instabilit\u00e9 titubante majeure \u00e0 la station debout et une marche \u00e9brieuse \u00e0 base \u00e9largie, r\u00e9sultant de la dysfonction combin\u00e9e des circuits vestibulaires, c\u00e9r\u00e9belleux et proprioceptifs.<\/li>\n<li>Un <strong>\u00e9tat confusionnel aigu<\/strong> : un syndrome psycho-organique caract\u00e9ris\u00e9 par une d\u00e9sorientation temporo-spatiale globale, des troubles profonds de l&rsquo;attention, un ralentissement psychomoteur intense, une apathie fluctuante entrecoup\u00e9e d&rsquo;agitation anxieuse ou d&rsquo;un mutisme hallucinatoire, \u00e9voluant rapidement vers la stupeur et le coma si aucun traitement n&rsquo;est instaur\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>6.3 Neuropathologie et corr\u00e9lations \u00e9tiologiques modernes<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autopsie des malades d\u00e9c\u00e9d\u00e9s de cette enc\u00e9phalopathie, Wernicke proc\u00e8de \u00e0 une dissection minutieuse du tronc c\u00e9r\u00e9bral et du dienc\u00e9phale. Il observe des anomalies macroscopiques et microscopiques remarquablement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, distribu\u00e9es de fa\u00e7on rigoureusement sym\u00e9trique : des foyers punctiformes de ramollissement gris\u00e2tre et de microh\u00e9morragies p\u00e9t\u00e9chiales diss\u00e9min\u00e9s dans la substance grise p\u00e9riaqueducale (entourant l&rsquo;aqueduc de Sylvius), dans le plancher du quatri\u00e8me ventricule au niveau des noyaux des nerfs cr\u00e2niens oculomoteurs, dans les noyaux m\u00e9diodorsaux du thalamus et, de fa\u00e7on constante et spectaculaire, au niveau des deux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Corps_mamillaire\">corps mamillaires<\/a> situ\u00e9s \u00e0 la base de l&rsquo;hypothalamus.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de Wernicke, la cause sous-jacente exacte \u00e9chappe in\u00e9vitablement au ma\u00eetre sil\u00e9sien, la biochimie et la science nutritionnelle \u00e9tant encore dans l&rsquo;enfance. Il faudra attendre le premier tiers du XXe si\u00e8cle pour que la m\u00e9decine d\u00e9couvre que l&rsquo;enc\u00e9phalopathie de Wernicke ne r\u00e9sulte nullement d&rsquo;une infection inflammatoire primitive (\u00ab polioenc\u00e9phalite \u00bb), mais d&rsquo;une carence s\u00e9v\u00e8re et prolong\u00e9e en vitamine B1 (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Vitamine_B1\">thiamine<\/a>), un cofacteur enzymatique indispensable au m\u00e9tabolisme glucidique c\u00e9r\u00e9bral au sein du cycle de Krebs et de la voie des pentoses phosphates. Si l&rsquo;administration pr\u00e9coce de thiamine injectable permet aujourd&rsquo;hui d&rsquo;inverser spectaculairement l&rsquo;atteinte oculaire et l&rsquo;ataxie, la persistance des l\u00e9sions destructrices des corps mamillaires et des circuits limbiques (circuit de Papez) scelle le passage vers le tableau amn\u00e9sique irr\u00e9versible de fixation d\u00e9crit parall\u00e8lement par le psychiatre russe Sergue\u00ef Korsakoff, formant le redoutable complexe unifi\u00e9 connu en m\u00e9decine sous le nom de <em>syndrome de Wernicke-Korsakoff<\/em>.<\/p>\n<h2>7. La doctrine psychiatrique de Wernicke : Entre anatomie et psychopathologie<\/h2>\n<h3>7.1 Le trait\u00e9 fondamental : Lehrbuch der Gehirnkrankheiten (1881-1883)<\/h3>\n<p>Loin de cantonner ses ambitions \u00e0 la seule neurologie organique focale, Wernicke poursuit un dessein scientifique d\u00e9mesur\u00e9 : refonder l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la psychopathologie clinique sur le roc in\u00e9branlable de l&rsquo;anatomie et de la physiologie c\u00e9r\u00e9brales. Entre 1881 et 1883, il publie son grand chef-d&rsquo;\u0153uvre magistral en trois volumes, le <em>Lehrbuch der Gehirnkrankheiten f\u00fcr Aerzte und Studirende<\/em> (\u00ab Trait\u00e9 des maladies c\u00e9r\u00e9brales pour m\u00e9decins et \u00e9tudiants \u00bb). Dans cet ouvrage colossal de plus de mille pages, il affirme son c\u00e9l\u00e8bre cr\u00e9do mat\u00e9rialiste radical : <em>\u00ab Geisteskrankheiten sind Gehirnkrankheiten \u00bb<\/em> (\u00ab Les maladies mentales sont des maladies du cerveau \u00bb).<\/p>\n<p>Pour Wernicke, la distinction ancestrale entre affections neurologiques (pourvues d&rsquo;une l\u00e9sion macroscopique visible sur la table d&rsquo;autopsie) et affections psychiatriques (consid\u00e9r\u00e9es comme des \u00ab n\u00e9vroses fonctionnelles \u00bb immat\u00e9rielles) n&rsquo;est qu&rsquo;un artefact temporaire refl\u00e9tant la grossi\u00e8ret\u00e9 de nos instruments d&rsquo;investigation histologique. Il postule que chaque alt\u00e9ration de la pens\u00e9e, chaque d\u00e9lire, chaque illusion et chaque hallucination correspond tr\u00e8s exactement \u00e0 une perturbation dynamique au sein de circuits neuronaux corticaux et sous-corticaux d\u00e9finis. Le clinicien ne doit plus se perdre dans des romans psychologiques introspectifs, mais doit analyser le sympt\u00f4me psychiatrique comme un signe focalis\u00e9 de d\u00e9sorganisation de l&rsquo;appareil psychique c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<h3>7.2 La triade somatopsychique, autopsychique et allopsychique<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la psychopathologie wernickienne se trouve une construction conceptuelle originale et hautement sophistiqu\u00e9e destin\u00e9e \u00e0 ordonner la s\u00e9miologie des psychoses : la division de la conscience en trois sph\u00e8res d&rsquo;orientation ph\u00e9nom\u00e9nologique et fonctionnelle, d\u00e9pendantes de l&rsquo;int\u00e9gration continue des informations aff\u00e9rentes :<\/p>\n<ul>\n<li>La <strong>conscience somatopsychique<\/strong> (la <em>Somatopsyche<\/em>) : elle correspond \u00e0 la repr\u00e9sentation interne permanente que le cerveau se forge de sa propre corporalit\u00e9. Elle int\u00e8gre l&rsquo;ensemble des sensations visc\u00e9rales c\u00e9nesth\u00e9siques, proprioceptives et somatosensorielles. Une alt\u00e9ration somatopsychique engendre des tableaux de d\u00e9lire hypocondriaque, des d\u00e9personnalisations corporelles ou des anesth\u00e9sies psychiques bizarres o\u00f9 le patient ressent ses organes internes comme putr\u00e9fi\u00e9s ou transform\u00e9s en verre.<\/li>\n<li>La <strong>conscience autopsychique<\/strong> (l&rsquo;<em>Autopsyche<\/em>) : elle englobe la conscience de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle, l&rsquo;histoire biographique, les valeurs \u00e9thiques, le sentiment de continuit\u00e9 du moi et la volont\u00e9 propre du sujet. Une perturbation autopsychique provoque une d\u00e9sint\u00e9gration de la personnalit\u00e9, le d\u00e9lire de m\u00e9tamorphose, la conviction de possession ou les sentiments profonds de transformation identitaire.<\/li>\n<li>La <strong>conscience allopsychique<\/strong> (l&rsquo;<em>Allopsyche<\/em>) : elle g\u00e8re l&rsquo;orientation, la perception et la relation cognitive du sujet avec le monde ext\u00e9rieur objectif (l&rsquo;espace physique, le temps chronologique et l&rsquo;environnement social). Son alt\u00e9ration conduit aux d\u00e9lires de pers\u00e9cution, \u00e0 la parano\u00efa d&rsquo;interpr\u00e9tation, aux illusions d&rsquo;\u00e9garement et aux fausses reconnaissances des personnes ext\u00e9rieures.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>7.3 Opposition \u00e0 la nosologie kraepelinienne<\/h3>\n<p>Cette approche s\u00e9miologique et analytique met Wernicke en opposition frontale et irr\u00e9conciliable avec son contemporain le plus illustre : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Emil_Kraepelin\">Emil Kraepelin<\/a> (1856-1926). Alors que Kraepelin adopte une m\u00e9thode purement empirique, statistique et longitudinale, fondant sa classification nosologique sur l&rsquo;\u00e9volution temporelle et le pronostic terminal des maladies (isolant ainsi la <em>Dementia Praecox<\/em> vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;incurabilit\u00e9 de la psychose maniaco-d\u00e9pressive cyclique), Wernicke rejette cat\u00e9goriquement cette d\u00e9marche qu&rsquo;il qualifie de t\u00e9l\u00e9ologique et superficielle.<\/p>\n<p>Wernicke refuse d&rsquo;agr\u00e9ger des tableaux cliniques dissemblables sous des \u00e9tiquettes nosologiques vastes et pr\u00e9matur\u00e9es au seul motif qu&rsquo;ils partagent une \u00e9volution terminale d\u00e9ficitaire. Pour le ma\u00eetre de Breslau, le travail de l&rsquo;ali\u00e9niste consiste \u00e0 diss\u00e9quer minutieusement, \u00e0 un instant donn\u00e9 (en coupe transversale), les syst\u00e8mes psychologiques \u00e9l\u00e9mentaires sp\u00e9cifiquement alt\u00e9r\u00e9s au sein du n\u00e9vraxe. Il privil\u00e9gie des entit\u00e9s s\u00e9miologiques pures articul\u00e9es autour de concepts neurophysiologiques \u2014 tels que l&rsquo;hallucinose, la d\u00e9sorientation somatopsychique ou l&rsquo;hyperkin\u00e9sie motrice \u2014, consid\u00e9rant que deux patients \u00e9tiquet\u00e9s comme \u00ab d\u00e9ments pr\u00e9coces \u00bb par Kraepelin pr\u00e9sentent en r\u00e9alit\u00e9 des pathologies fonctionnelles du r\u00e9seau cortical radicalement diff\u00e9rentes r\u00e9clamant une s\u00e9gr\u00e9gation nosologique absolue.<\/p>\n<h2>8. La th\u00e9orie de la s\u00e9jonction et les alt\u00e9rations associatives<\/h2>\n<h3>8.1 Le concept novateur de Sejunktionstheorie<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement le plus audacieux de l&rsquo;effort de Wernicke pour mod\u00e9liser les psychoses est sans conteste son hypoth\u00e8se de la <strong>s\u00e9jonction<\/strong> (<em>Sejunktionstheorie<\/em>), \u00e9labor\u00e9e dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XIXe si\u00e8cle. Conscient que l&rsquo;examen post-mortem des cerveaux d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s chroniques r\u00e9v\u00e8le bien souvent une absence d\u00e9concertante de n\u00e9croses massives, de tumeurs ou de foyers h\u00e9morragiques analogues \u00e0 ceux de l&rsquo;aphasie, Wernicke franchit un pas suppl\u00e9mentaire vers la physiopathologie mol\u00e9culaire et microscopique : il postule que la maladie mentale ne r\u00e9sulte pas d&rsquo;une destruction globale du tissu c\u00e9r\u00e9bral, mais d&rsquo;une interruption r\u00e9versible ou irr\u00e9versible de la continuit\u00e9 fonctionnelle entre les cellules pyramidales de l&rsquo;\u00e9corce.<\/p>\n<p>Le terme de \u00ab s\u00e9jonction \u00bb d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment cette interruption, ce clivage ou ce d\u00e9faut de transmission synaptique le long des voies de conduction associatives intracorticales. S&rsquo;appuyant sur l&rsquo;analogie du r\u00e9flexe spinal d\u00e9gag\u00e9 par les neurophysiologistes, Wernicke affirme que les circuits cortico-psychiques fonctionnent comme des arcs r\u00e9flexes d&rsquo;une complexit\u00e9 vertigineuse. Si la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;\u00e9coulement de l&rsquo;influx nerveux augmente anormalement le long d&rsquo;une cha\u00eene associative, ou si la continuit\u00e9 des fibres de Meynert est rompue au niveau microscopique, le circuit se trouve \u00ab d\u00e9sarticul\u00e9 \u00bb. Les centres corticaux situ\u00e9s en aval sont alors priv\u00e9s de leurs inhibitions r\u00e9ciproques et de leurs r\u00e9gulations physiologiques normales, ouvrant la voie \u00e0 l&rsquo;expression incontr\u00f4l\u00e9e de signaux pathologiques.<\/p>\n<h3>8.2 Application de la s\u00e9jonction aux psychoses hallucinatoires<\/h3>\n<p>Wernicke applique la th\u00e9orie de la s\u00e9jonction avec une remarquable virtuosit\u00e9 pour expliquer la gen\u00e8se des d\u00e9lires parano\u00efaques et des ph\u00e9nom\u00e8nes hallucinatoires acoustico-verbaux chez les patients psychotiques. Pour lui, l&rsquo;hallucination n&rsquo;est pas une cr\u00e9ation myst\u00e9rieuse surgie du n\u00e9ant, mais l&rsquo;activation anormale, isol\u00e9e et compensatoire de traces mn\u00e9siques sensorielles stock\u00e9es dans les centres de perception (notamment dans l&rsquo;aire temporale auditive) devenue totalement d\u00e9connect\u00e9e des m\u00e9canismes r\u00e9gulateurs centraux de l&rsquo;autopsych\u00e9.<\/p>\n<p>En temps normal, lorsqu&rsquo;un individu \u00e9voque une pens\u00e9e int\u00e9rieure, cette pens\u00e9e s&rsquo;accompagne d&rsquo;une inhibition des aires perceptives primaires et d&rsquo;un signal conscient de volition personnelle (\u00ab c&rsquo;est moi qui pense \u00bb). Dans le cerveau s\u00e9jonct\u00e9, le blocage des voies d&rsquo;association emp\u00eache la transmission de ce signal r\u00e9gulateur : la repr\u00e9sentation auditive mn\u00e9sique s&rsquo;enflamme de fa\u00e7on autonome comme un \u00ab foyer d&rsquo;irritation \u00bb p\u00e9riph\u00e9rique isol\u00e9. Le sujet entend donc sa propre pens\u00e9e r\u00e9sonner dans l&rsquo;espace sous la forme d&rsquo;une voix ext\u00e9rieure mena\u00e7ante, et en raison de la rupture des fibres associatives le raccordant \u00e0 l&rsquo;ensemble du cortex rationnel, il devient constitutionnellement incapable de soumettre cette fausse perception \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve de la r\u00e9alit\u00e9, installant un d\u00e9lire in\u00e9branlable par pure faillite de la connectivit\u00e9 corticale.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;influence sur Bleuler et le concept de schizophr\u00e9nie<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie wernickienne de la s\u00e9jonction a exerc\u00e9 une influence souterraine mais d\u00e9cisive sur la gen\u00e8se de l&rsquo;un des concepts les plus capitaux de la psychiatrie du XXe si\u00e8cle : la <strong>schizophr\u00e9nie<\/strong>. Lorsque le psychiatre suisse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Eugen_Bleuler\">Eugen Bleuler<\/a> (1857-1939) entreprend de d\u00e9construire la notion kraepelinienne rigide de d\u00e9mence pr\u00e9coce pour forger en 1908 le terme de schizophr\u00e9nie (litt\u00e9ralement \u00ab esprit cliv\u00e9 ou fendu \u00bb), il puise directement aux sources conceptuelles de Wernicke.<\/p>\n<p>Bleuler reconna\u00eet explicitement dans ses \u00e9crits th\u00e9oriques que sa notion cardinale de <em>Spaltung<\/em> (clivage ou dissociation de la pens\u00e9e, des \u00e9motions et de l&rsquo;action) n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la traduction psychopathologique et psychodynamique de la s\u00e9jonction neuronale postul\u00e9e par Karl Wernicke. L\u00e0 o\u00f9 Wernicke concevait m\u00e9caniquement une rupture axonale de fibres nerveuses sous-corticales, Bleuler d\u00e9crit le rel\u00e2chement des associations d&rsquo;id\u00e9es et la d\u00e9sagr\u00e9gation de la synth\u00e8se psychique. Aujourd&rsquo;hui encore, les mod\u00e8les neurobiologiques contemporains de la schizophr\u00e9nie, fond\u00e9s sur l&rsquo;hypoth\u00e8se de la \u00ab dysconnectivit\u00e9 cortico-corticale \u00bb et de la dysfonction synaptique glutamatergique NMDA, ne font que valider par l&rsquo;imagerie moderne et la g\u00e9n\u00e9tique l&rsquo;intuition fondatrice \u00e9nonc\u00e9e par Wernicke plus d&rsquo;un si\u00e8cle auparavant.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9bats contemporains et rivalit\u00e9s scientifiques<\/h2>\n<h3>9.1 Convergences et frictions avec l&rsquo;\u00e9cole parisienne (Charcot et Dejerine)<\/h3>\n<p>La fin du XIXe si\u00e8cle est marqu\u00e9e par une intense comp\u00e9tition g\u00e9opolitique et scientifique entre les deux grandes puissances m\u00e9dicales continentales : la France de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique et l&rsquo;Empire allemand unifi\u00e9. Dans ce contexte patriotiquement exacerb\u00e9 au lendemain du conflit de 1870, la neurologie devient un champ d&rsquo;affrontement symbolique majeur. \u00c0 Paris, au sein de l&rsquo;immense h\u00f4pital de la Salp\u00eatri\u00e8re, r\u00e8gne Jean-Martin Charcot (1825-1893), entour\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves brillants tels que Fulgence Raymond, Charles F\u00e9r\u00e9 et le neuroanatomiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jules_Dejerine\">Jules Dejerine<\/a>.<\/p>\n<p>Bien que Charcot reconnaisse l&rsquo;importance des d\u00e9couvertes de Wernicke sur l&rsquo;aphasie sensorielle, d&rsquo;\u00e2pres querelles doctrinales \u00e9clatent au sujet de la s\u00e9miologie fine et des localisations pr\u00e9cises des sous-types d&rsquo;aphasie. Un contentieux retentissant oppose Wernicke \u00e0 Jules Dejerine autour de l&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;\u00ab alexie pure sans agraphie \u00bb (la c\u00e9cit\u00e9 verbale pure). Lorsque Dejerine d\u00e9montre magistralement en 1892 qu&rsquo;une l\u00e9sion du cortex occipital gauche combin\u00e9e \u00e0 un ramollissement du spl\u00e9nium du corps calleux emp\u00eache l&rsquo;information visuelle en provenance des deux h\u00e9misph\u00e8res d&rsquo;atteindre le gyrus angulaire gauche (emp\u00eachant la lecture sans perturber l&rsquo;\u00e9criture spontan\u00e9e), Wernicke se montre initialement r\u00e9ticent \u00e0 adopter ce m\u00e9canisme calleux sp\u00e9cifique, pr\u00e9f\u00e9rant d\u00e9fendre des sch\u00e9mas d&rsquo;association sous-corticaux internes au lobe pari\u00e9tal. Ces controverses forcent n\u00e9anmoins les deux \u00e9coles rivales \u00e0 aiguiser leur m\u00e9thodologie anatomique et leurs protocoles d&rsquo;examen au lit du malade.<\/p>\n<h3>9.2 La controverse avec Sigmund Freud sur l&rsquo;aphasie (1891)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des confrontations \u00e9pist\u00e9mologiques les plus stimulantes suscit\u00e9es par l&rsquo;\u0153uvre de Wernicke provient de Vienne, sous la plume d&rsquo;un jeune privat-docent en neurologie encore inconnu du grand public : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Sigmund_Freud\">Sigmund Freud<\/a>. En 1891, plusieurs ann\u00e9es avant d&rsquo;inventer la psychanalyse, Freud publie une monographie remarquablement p\u00e9n\u00e9trante intitul\u00e9e <em>Zur Auffassung der Aphasien: Eine kritische Studie<\/em> (\u00ab Contribution \u00e0 la conception des aphasies : une \u00e9tude critique \u00bb). Cet ouvrage m\u00e9connu est enti\u00e8rement con\u00e7u comme une attaque frontale et m\u00e9thodique contre le mod\u00e8le localisationniste de Wernicke et de Lichtheim.<\/p>\n<p>Freud, s&rsquo;inspirant des conceptions \u00e9volutionnistes et dynamiques du neurologue britannique John Hughlings Jackson, d\u00e9nonce la r\u00e9duction du cortex \u00e0 une juxtaposition m\u00e9canique de petits r\u00e9servoirs d&rsquo;\u00ab images acoustiques \u00bb ou d&rsquo;\u00ab images motrices \u00bb. Il d\u00e9montre avec brio que le langage est un processus fonctionnel continu et unitaire, et que les aphasies ne r\u00e9sultent pas de l&rsquo;an\u00e9antissement de \u00ab morceaux \u00bb de m\u00e9moires stock\u00e9s localement, mais d&rsquo;une d\u00e9gradation r\u00e9gressive globale de l&rsquo;appareil linguistique (invoquant le principe jacksonien de dissolution). Pour Freud, un mot n&rsquo;est pas une simple trace sensorielle, mais un signe psychologique complexe r\u00e9sultant de l&rsquo;association intime entre une \u00ab repr\u00e9sentation de mot \u00bb (<em>Wortvorstellung<\/em>) et une \u00ab repr\u00e9sentation d&rsquo;objet \u00bb (<em>Sachvorstellung<\/em>). Wernicke, absorb\u00e9 par ses travaux psychiatriques \u00e0 Breslau, ne r\u00e9pondra jamais publiquement \u00e0 cette critique freudienne, mais l&rsquo;histoire retiendra la profondeur proph\u00e9tique des arguments du jeune Viennois.<\/p>\n<h3>9.3 Les confrontations m\u00e9thodologiques avec Franz Brentano et Wilhelm Wundt<\/h3>\n<p>L&rsquo;expansionnisme de Wernicke, pr\u00e9tendant coloniser l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du territoire des maladies psychiques au moyen de la neuroanatomie microscopique, suscite \u00e9galement de violentes r\u00e9sistances de la part des fondateurs de la psychologie scientifique et philosophique allemande. Le philosophe Franz Brentano (1838-1917), promoteur de la notion fondamentale d&rsquo;\u00ab intentionnalit\u00e9 \u00bb des \u00e9tats de conscience, r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement la possibilit\u00e9 de d\u00e9composer l&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;esprit en agr\u00e9gats d&rsquo;engrammes sensoriels m\u00e9caniquement reli\u00e9s par des fils axonaux.<\/p>\n<p>De m\u00eame, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Wilhelm_Wundt\">Wilhelm Wundt<\/a> (1832-1920), p\u00e8re de la psychologie exp\u00e9rimentale de Leipzig, ferraille durement contre ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab mat\u00e9rialisme vulgaire \u00bb ou la \u00ab mythologie c\u00e9r\u00e9brale \u00bb des disciples de Meynert et Wernicke. Wundt d\u00e9fend vigoureusement le principe du <em>parall\u00e9lisme psychophysique<\/em> : s&rsquo;il conc\u00e8de volontiers que chaque \u00e9tat de conscience s&rsquo;accompagne d&rsquo;une modification neurophysiologique sous-jacente, il soutient avec force que les lois de la vie psychologique poss\u00e8dent une logique, une dynamique d&rsquo;aperception et une autonomie propres qui demeurent absolument irr\u00e9ductibles \u00e0 des \u00e9quations m\u00e9caniques de fibres de passage. Pour Wundt, pr\u00e9tendre comprendre un d\u00e9lire ou un sentiment moral en diss\u00e9quant des faisceaux de substance blanche constitue une erreur de cat\u00e9gorie \u00e9pist\u00e9mologique impardonnable.<\/p>\n<h2>10. La m\u00e9thode clinique et p\u00e9dagogique : Les Krankenvorstellungen<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;exercice des pr\u00e9sentations cliniques de malades<\/h3>\n<p>Karl Wernicke n&rsquo;\u00e9tait pas seulement un th\u00e9oricien de cabinet et un microscopiste d&rsquo;exception ; il \u00e9tait par excellence un clinicien hors pair et un p\u00e9dagogue magn\u00e9tique au chevet du patient. D\u00e8s son installation \u00e0 la clinique psychiatrique et neurologique de Breslau, il formalise un rituel acad\u00e9mique qui va faire la r\u00e9putation de l&rsquo;universit\u00e9 sil\u00e9sienne dans toute l&rsquo;Europe : les <strong>Krankenvorstellungen<\/strong>, ou pr\u00e9sentations publiques de malades en amphith\u00e9\u00e2tre clinique. Trois volumes monumentaux tir\u00e9s directement de ces s\u00e9ances cliniques vivantes seront publi\u00e9s entre 1899 et 1900 sous le titre de <em>Krankenvorstellungen aus der psychiatrischen Klinik in Breslau<\/em>.<\/p>\n<p>Wernicke fait compara\u00eetre le malade devant les \u00e9tudiants et les praticiens chevronn\u00e9s, refusant obstin\u00e9ment de poser un diagnostic cat\u00e9goriel h\u00e2tif avant d&rsquo;avoir men\u00e9 un interrogatoire s\u00e9miologique exhaustif d&rsquo;une minutie d&rsquo;orf\u00e8vre. Il teste m\u00e9thodiquement chaque composante de l&rsquo;appareil neuropsychologique :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00c9valuation de l&rsquo;audition des bruits usuels, des notes de musique et des sons de la parole.<\/li>\n<li>Test de la compr\u00e9hension des ordres verbaux simples, complexes et m\u00e9taphoriques.<\/li>\n<li>Examen scrupuleux de l&rsquo;expression spontan\u00e9e, de la d\u00e9nomination d&rsquo;images et de la r\u00e9p\u00e9tition s\u00e9rielle de syllabes et de logatomes.<\/li>\n<li>Exploration m\u00e9thodique de la lecture \u00e0 haute voix, de la compr\u00e9hension du texte \u00e9crit et de l&rsquo;\u00e9criture spontan\u00e9e ou sous dict\u00e9e.<\/li>\n<li>Analyse d\u00e9taill\u00e9e des perturbations de la conscience corporelle, des mouvements automatiques versus intentionnels et des r\u00e9actions \u00e9motionnelles.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>10.2 L&rsquo;\u00e9cole de neuropsychiatrie de Breslau et Halle<\/h3>\n<p>L&rsquo;atmosph\u00e8re de rigueur intellectuelle instaur\u00e9e par Wernicke transforme Breslau en une v\u00e9ritable p\u00e9pini\u00e8re de savants d&rsquo;envergure mondiale. C&rsquo;est sous sa direction exigeante que se forment des figures majeures de la neuropsychiatrie du XXe si\u00e8cle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Hugo Liepmann<\/strong> (1863-1925), son assistant le plus g\u00e9nial, qui s&rsquo;inspirera directement des principes connexionnistes de Wernicke pour d\u00e9couvrir et th\u00e9oriser le concept fondamental d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Apraxie\">apraxie<\/a> motrice et id\u00e9omotrice, d\u00e9montrant l&rsquo;existence de troubles des gestes finalis\u00e9s par d\u00e9connexion callosale et pari\u00e9to-frontale.<\/li>\n<li><strong>Karl Heilbronner<\/strong> (1869-1914), clinicien p\u00e9n\u00e9trant qui approfondira la s\u00e9miologie des aphasies d&rsquo;\u00e9volution d\u00e9mentielle et les st\u00e9r\u00e9otypies verbales.<\/li>\n<li><strong>Otfrid Foerster<\/strong> (1873-1941), qui deviendra l&rsquo;un des p\u00e8res fondateurs de la neurochirurgie moderne mondiale, pionnier de la cartographie corticale perop\u00e9ratoire et de la chirurgie de l&rsquo;\u00e9pilepsie, revendiquant constamment l&#8217;empreinte m\u00e9thodologique ind\u00e9l\u00e9bile laiss\u00e9e par Wernicke.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En 1904, au sommet de sa renomm\u00e9e scientifique, Wernicke est officiellement appel\u00e9 \u00e0 la prestigieuse chaire de neurologie et de psychiatrie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Universit%C3%A9_Martin-Luther_de_Halle-Wittemberg\">Universit\u00e9 de Halle-Wittenberg<\/a>, succ\u00e9dant \u00e0 Eduard Hitzig (1838-1907), le co-d\u00e9couvreur du cortex moteur chez le chien. Cette nomination consacre le triomphe institutionnel de son \u00e9cole clinique, lui offrant des infrastructures hospitali\u00e8res modernes pour d\u00e9velopper ses recherches anatomiques et former une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de neurologues.<\/p>\n<h3>10.3 Mort pr\u00e9matur\u00e9e et fin tragique d&rsquo;un pionnier (1905)<\/h3>\n<p>Alors que Karl Wernicke vient \u00e0 peine de prendre possession de sa nouvelle clinique \u00e0 Halle et qu&rsquo;il planifie d&rsquo;immenses travaux de synth\u00e8se nosologique sur la cartographie syst\u00e9matique des psychoses s\u00e9jonctives, le destin fauche brutalement le savant en pleine force de l&rsquo;\u00e2ge. Passionn\u00e9 d&rsquo;exercice physique et de grand air, Wernicke profite des vacances de Pentec\u00f4te pour s&rsquo;adonner \u00e0 sa passion favorite : les randonn\u00e9es \u00e0 bicyclette \u00e0 travers les massifs forestiers d&rsquo;Allemagne centrale.<\/p>\n<p>Le 13 juin 1905, alors qu&rsquo;il circule \u00e0 vive allure sur les routes sinueuses et escarp\u00e9es de la for\u00eat de Thuringe, non loin de la localit\u00e9 de D\u00f6rrberg, Wernicke perd le contr\u00f4le de sa bicyclette et fait une chute catastrophique contre un chariot de transport de bois lourdement charg\u00e9. Le choc est d&rsquo;une extr\u00eame violence : le m\u00e9decin subit un \u00e9crasement thoracique majeur, entra\u00eenant des fractures costales multiples, une contusion pulmonaire bilat\u00e9rale s\u00e9v\u00e8re et un pneumothorax compressif suffocant. Malgr\u00e9 les soins d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s prodigu\u00e9s par les confr\u00e8res accourus \u00e0 son chevet, Karl Wernicke succombe \u00e0 ses blessures deux jours plus tard, le 15 juin 1905, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de seulement cinquante-sept ans, laissant une \u0153uvre monumentale mais tragiquement inachev\u00e9e qui plonge la communaut\u00e9 m\u00e9dicale mondiale dans une stupeur attrist\u00e9e.<\/p>\n<h2>11. Post\u00e9rit\u00e9 et pertinence contemporaine en neurosciences cognitives<\/h2>\n<h3>11.1 L&rsquo;aphasie de Wernicke \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de la neuroimagerie moderne<\/h3>\n<p>Plus d&rsquo;un si\u00e8cle apr\u00e8s la disparition brutale de Karl Wernicke, que reste-t-il de sa topographie l\u00e9sionnelle \u00e0 l&rsquo;aune des technologies sophistiqu\u00e9es de la m\u00e9decine du XXIe si\u00e8cle ? L&rsquo;av\u00e8nement de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Imagerie_par_r%C3%A9sonance_magn%C3%A9tique\">tomodensitom\u00e9trie axiale<\/a>, de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRM) structurelle \u00e0 haute r\u00e9solution et de l&rsquo;IRM fonctionnelle (IRMf) a permis de revisiter avec une pr\u00e9cision microm\u00e9trique les cerveaux des patients aphasiques de leur vivant, validant dans ses grandes lignes l&rsquo;intuition initiale de 1874 tout en lui apportant d&rsquo;importants raffinements anatomiques.<\/p>\n<p>Les neurosciences cognitives actuelles ont d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;une l\u00e9sion rigoureusement confin\u00e9e au seul tiers post\u00e9rieur de la circonvolution temporale sup\u00e9rieure gauche (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_1\">$T_1$<\/span>) n&rsquo;engendre qu&rsquo;une aphasie de compr\u00e9hension transitoire ou une surdit\u00e9 verbale pure d&rsquo;\u00e9volution favorable. Pour qu&rsquo;un tableau d&rsquo;aphasie de Wernicke complet et persistant (avec fluence logorrh\u00e9ique incontr\u00f4l\u00e9e, jargon phon\u00e9mique et s\u00e9mantique, et anosognosie) s&rsquo;installe durablement dans le temps, il est quasi universellement n\u00e9cessaire que la l\u00e9sion isch\u00e9mique s&rsquo;\u00e9tende plus largement en profondeur : d\u00e9truisant la substance blanche sous-jacente, le gyrus temporal moyen (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_2\">$T_2$<\/span>), ainsi que le lobule pari\u00e9tal inf\u00e9rieur (gyrus supramarginal et gyrus angulaire). De plus, les mod\u00e8les contemporains du langage, tel que le c\u00e9l\u00e8bre mod\u00e8le \u00e0 \u00ab double voie \u00bb propos\u00e9 par Gregory Hickok et David Poeppel, ont r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;architecture wernickienne en s\u00e9parant une <em>voie ventrale bilat\u00e9rale<\/em> (reliant le son au sens, pour la compr\u00e9hension s\u00e9mantique) et une <em>voie dorsale fortement lat\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 gauche<\/em> (reliant le son \u00e0 l&rsquo;articulation motrice via le faisceau arqu\u00e9, indispensable \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et au guidage phonologique direct).<\/p>\n<h3>11.2 La th\u00e9orie connexionniste r\u00e9\u00e9valu\u00e9e par le connectome humain<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport conceptuel le plus \u00e9clatant de Wernicke r\u00e9side indiscutablement dans sa vision pr\u00e9monitoire du cerveau comme un vaste r\u00e9seau de communication interconnect\u00e9. \u00c0 la fin du XXe si\u00e8cle, sous l&rsquo;influence \u00e9crasante de la neuropsychologie modulaire de Jerry Fodor, on avait parfois tendance \u00e0 r\u00e9ifier \u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s des \u00ab centres \u00bb corticaux \u00e9tanches. Or, l&rsquo;essor fulgurant de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Tractographie\">tractographie par IRM de diffusion<\/a> (DTI) et le lancement du projet international du <em>Connectome Humain<\/em> (Human Connectome Project) ont op\u00e9r\u00e9 une spectaculaire r\u00e9habilitation de l&rsquo;h\u00e9ritage wernickien.<\/p>\n<p>Les chercheurs contemporains consid\u00e8rent d\u00e9sormais que les d\u00e9ficits cognitifs sup\u00e9rieurs r\u00e9sultent moins de la destruction d&rsquo;un centre c\u00e9r\u00e9bral unique que de l&rsquo;interruption des faisceaux d&rsquo;association de substance blanche qui les maillent (syndromes de d\u00e9connexion d&rsquo;\u00c9ric de Schotten et Catani). L&rsquo;identification pr\u00e9cise des diverses branches du faisceau arqu\u00e9 (segment long ant\u00e9rieur, segment post\u00e9rieur indirect) et des faisceaux longitudinaux sup\u00e9rieurs a pleinement confirm\u00e9 l&rsquo;hypoth\u00e8se wernickienne de l&rsquo;aphasie de conduction : celle-ci traduit \u00e9lectivement une dysconnexion structurelle entre la perception auditive temporale et la boucle d&rsquo;int\u00e9gration motrice frontale. Wernicke est aujourd&rsquo;hui unanimement salu\u00e9 comme le saint patron intellectuel de la <strong>connectomique<\/strong> computationnelle moderne.<\/p>\n<h3>11.3 Influence r\u00e9siduelle en psychiatrie biologique contemporaine<\/h3>\n<p>Si la nosologie kraepelinienne a r\u00e9gn\u00e9 en ma\u00eetre absolu sur la psychiatrie officielle durant presque tout le XXe si\u00e8cle (trouvant son apog\u00e9e statistique dans les \u00e9ditions successives du DSM de l&rsquo;Association Am\u00e9ricaine de Psychiatrie), les apories de cette classification purement syndromique sans fondement \u00e9tiopathog\u00e9nique ont provoqu\u00e9 un puissant retour de balancier en faveur de la d\u00e9marche wernickienne. Le programme am\u00e9ricain des <em>Research Domain Criteria<\/em> (RDoC), initi\u00e9 par le National Institute of Mental Health (NIMH), pr\u00e9conise d\u00e9sormais de d\u00e9laisser les cat\u00e9gories diagnostiques arbitraires pour \u00e9tudier la faillite transversale de circuits neuronaux sp\u00e9cifiques (syst\u00e8mes de valence positive, syst\u00e8mes cognitifs, syst\u00e8mes de l&rsquo;attachement), r\u00e9\u00e9ditant mot pour mot l&rsquo;ambition m\u00e9thodologique que Wernicke d\u00e9fendait contre Kraepelin en 1890.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les d\u00e9couvertes contemporaines en imagerie fonctionnelle c\u00e9r\u00e9brale chez les patients souffrant de schizophr\u00e9nie ont remis au premier plan sa th\u00e9orie de la s\u00e9jonction. Les travaux sur l&rsquo;hyperconnectivit\u00e9 anormale des aires temporales auditives isol\u00e9es du cortex pr\u00e9frontal dorsolat\u00e9ral durant les hallucinations auditives v\u00e9rifient exp\u00e9rimentalement l&rsquo;hypoth\u00e8se de Wernicke : les voix per\u00e7ues r\u00e9sultent de boucles d&rsquo;automatisme sensoriel non contraintes par le r\u00e9tro-contr\u00f4le frontal. Enfin, l&rsquo;investigation des endoph\u00e9notypes cognitifs et des alt\u00e9rations de la conscience corporelle (dans les troubles du spectre autistique ou la catatonie) prolonge directement sa triade somato-, auto- et allopsychique.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique et port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;\u0153uvre de Wernicke<\/h2>\n<h3>12.1 L&rsquo;int\u00e9gration pionni\u00e8re de la neurologie et de la psychiatrie<\/h3>\n<p>Avec le recul historique que conf\u00e8re plus d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;\u00e9volutions m\u00e9dicales, l&rsquo;entreprise intellectuelle de Karl Wernicke appara\u00eet comme l&rsquo;une des tentatives les plus grandioses et coh\u00e9rentes jamais men\u00e9es pour abolir le foss\u00e9 mill\u00e9naire s\u00e9parant le corps et l&rsquo;esprit. En refusant avec une intransigeance absolue le dualisme cart\u00e9sien qui rel\u00e9guait la folie dans le ciel \u00e9th\u00e9r\u00e9 des passions de l&rsquo;\u00e2me tout en cantonnant la m\u00e9decine \u00e0 la dissection des visc\u00e8res, Wernicke a hiss\u00e9 la psychiatrie au rang d&rsquo;une science naturelle rigoureuse adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;architecture du syst\u00e8me nerveux.<\/p>\n<p>Cette volont\u00e9 unificatrice n&rsquo;allait pas sans tensions \u00e9pist\u00e9mologiques redoutables. En cherchant \u00e0 rabattre l&rsquo;ensemble de la complexit\u00e9 subjective d&rsquo;un d\u00e9lire parano\u00efaque ou d&rsquo;une d\u00e9tresse m\u00e9lancolique sur une formule anatomique de d\u00e9connexion axonale, Wernicke courait in\u00e9vitablement le risque d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme m\u00e9caniste parfois sch\u00e9matique. Pourtant, son \u0153uvre a constitu\u00e9 un garde-fou salutaire contre l&rsquo;obscurantisme asilaire de son \u00e9poque, for\u00e7ant les ali\u00e9nistes \u00e0 quitter leurs abstractions nosographiques pour se transformer en observateurs cliniques arm\u00e9s d&rsquo;un marteau \u00e0 r\u00e9flexes et d&rsquo;un microscope.<\/p>\n<h3>12.2 Apports imp\u00e9rissables et faiblesses conceptuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;examen critique du legs scientifique de Wernicke r\u00e9v\u00e8le un contraste saisissant entre la p\u00e9rennit\u00e9 fulgurante de ses d\u00e9couvertes s\u00e9miologiques et les limites intrins\u00e8ques de ses pr\u00e9suppos\u00e9s th\u00e9oriques d&rsquo;\u00e9poque :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les apports imp\u00e9rissables<\/strong> : La d\u00e9couverte de l&rsquo;aire temporale du langage et l&rsquo;individualisation de l&rsquo;aphasie de compr\u00e9hension ; la premi\u00e8re mod\u00e9lisation connexionniste des fonctions cognitives en r\u00e9seau c\u00e9r\u00e9bral ; la description clinique et neuropathologique immortelle de l&rsquo;enc\u00e9phalopathie h\u00e9morragique portant son nom ; la rigueur de la m\u00e9thode anatomo-clinique appliqu\u00e9e \u00e0 la neuropsychologie humaine.<\/li>\n<li><strong>Les faiblesses conceptuelles<\/strong> : Une foi d\u00e9terministe excessive dans le pouvoir des diagrammes m\u00e9canistes statiques, sous-estimant la plasticit\u00e9 synaptique c\u00e9r\u00e9brale, la redondance des voies nerveuses et les capacit\u00e9s spectaculaires de r\u00e9organisation post-l\u00e9sionnelle ; une tendance \u00e0 mod\u00e9liser la m\u00e9moire comme une archive de clich\u00e9s physiques immuables (les <em>Wortklangbilder<\/em>) plut\u00f4t que comme un processus reconstructif dynamique et probabiliste ; un rejet sans doute trop dogmatique de la valeur heuristique des \u00e9volutions longitudinales en psychiatrie.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.3 Conclusion historique sur la trajectoire d&rsquo;un savant d&rsquo;exception<\/h3>\n<p>Dans la constellation \u00e9clatante des pionniers qui ont fa\u00e7onn\u00e9 les sciences du cerveau au XIXe si\u00e8cle, Karl Wernicke occupe une place de tout premier ordre, aux c\u00f4t\u00e9s de g\u00e9ants tels que Paul Broca, John Hughlings Jackson, Santiago Ram\u00f3n y Cajal et Jean-Martin Charcot. En l&rsquo;espace d&rsquo;une carri\u00e8re acad\u00e9mique d&rsquo;\u00e0 peine trois d\u00e9cennies, brutalement bris\u00e9e au moment o\u00f9 son g\u00e9nie atteignait sa pleine maturit\u00e9 institutionnelle, le ma\u00eetre de Sil\u00e9sie aura accompli une r\u00e9volution conceptuelle dont les \u00e9chos ne cessent de f\u00e9conder la recherche contemporaine.<\/p>\n<p>Plus qu&rsquo;un simple anatomiste habile ayant laiss\u00e9 son nom dans les manuels m\u00e9dicaux pour d\u00e9signer une circonvolution c\u00e9r\u00e9brale ou un d\u00e9ficit du langage, Wernicke a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 une mani\u00e8re d&rsquo;interroger la mati\u00e8re pensante. En d\u00e9montrant que la parole humaine, l&rsquo;orientation dans le monde et la continuit\u00e9 de la conscience \u00e9mergent de la circulation harmonieuse de l&rsquo;information le long des r\u00e9seaux d&rsquo;association de l&rsquo;\u00e9corce, il a ouvert le chemin royal qu&#8217;empruntent aujourd&rsquo;hui les neurosciences computationnelles et l&rsquo;intelligence artificielle. Le regard aiguis\u00e9 qu&rsquo;il posait sur ses malades dans l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre de Breslau demeure, pour tout neurologue et psychiatre contemporain, une le\u00e7on imp\u00e9rissable d&rsquo;exigence scientifique, d&rsquo;humanit\u00e9 clinique et de p\u00e9n\u00e9tration philosophique.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Brodmann, K. (1909). <em>Vergleichende Lokalisationslehre der Grosshirnrinde in ihren Prinzipien dargestellt auf Grund des Zellenbaues<\/em>. Johann Ambrosius Barth.<\/li>\n<li>Catani, M., &#038; Ffytche, D. H. (2005). The rises and falls of disconnection syndromes. <em>Brain<\/em>, 128(10), 2224-2239. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/awh622\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/awh622<\/a><\/li>\n<li>Dejerine, J. (1892). Contribution \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude anatomo-pathologique et clinique des diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de c\u00e9cit\u00e9 verbale. <em>M\u00e9moires de la Soci\u00e9t\u00e9 de Biologie<\/em>, 4, 61-90.<\/li>\n<li>Freud, S. (1891). <em>Zur Auffassung der Aphasien: Eine kritische Studie<\/em>. Franz Deuticke.<\/li>\n<li>Geschwind, N. (1965). Disconnexion syndromes in animals and man. <em>Brain<\/em>, 88(2), 237-294. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/88.2.237<\/a><\/li>\n<li>Hickok, G., &#038; Poeppel, D. (2007). The cortical organization of speech processing. <em>Nature Reviews Neuroscience<\/em>, 8(5), 393-402. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2113\">https:\/\/doi.org\/10.1038\/nrn2113<\/a><\/li>\n<li>Lanczik, M. (1988). <em>Der Breslauer Psychiatrie Karl Wernicke: Werkanalytische und wirkungsgeschichtliche Studien zu einer ganzheitlichen Psychiatrie<\/em>. Springer-Verlag.<\/li>\n<li>Lichtheim, L. (1885). On aphasia. <em>Brain<\/em>, 7(4), 433-484. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/7.4.433\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/brain\/7.4.433<\/a><\/li>\n<li>Meynert, T. (1884). <em>Psychiatrie: Klinik der Erkrankungen des Vorderhirns begr\u00fcndet auf dessen Bau, Leistungen und Ern\u00e4hrung<\/em>. Wilhelm Braum\u00fcller.<\/li>\n<li>Pillot, J. (2005). <em>Karl Wernicke (1848-1905) : Un pionnier de la neuropsychiatrie moderne<\/em>. Th\u00e8se de doctorat en m\u00e9decine, Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris.<\/li>\n<li>Wernicke, K. (1874). <em>Der aphasische Symptomencomplex: Eine psychologische Studie auf anatomischer Basis<\/em>. Max Cohn &#038; Weigert. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/deraphasischesy00werngoog\">https:\/\/archive.org\/details\/deraphasischesy00werngoog<\/a><\/li>\n<li>Wernicke, K. (1881-1883). <em>Lehrbuch der Gehirnkrankheiten f\u00fcr Aerzte und Studirende<\/em> (Vols. 1-3). Theodor Fischer.<\/li>\n<li>Wernicke, K. (1899-1900). <em>Krankenvorstellungen aus der psychiatrischen Klinik in Breslau<\/em> (Hefte 1-3). Schletter&rsquo;sche Buchhandlung.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Biographie acad\u00e9mique d\u00e9taill\u00e9e et analyse neuroanatomique de l&rsquo;\u0153uvre pionni\u00e8re de Karl Wernicke, p\u00e8re du mod\u00e8le connexionniste du langage et de la neuropsychiatrie.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,46],"tags":[10389,6449,6461,25331,1434],"class_list":["post-15960","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-neuropsychologie","tag-aire-de-wernicke","tag-aphasie-sensorielle","tag-histoire-des-neurosciences","tag-karl-wernicke","tag-neuropsychiatrie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15960","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15960"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15960\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15960"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15960"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15960"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}