{"id":15903,"date":"2026-10-14T05:40:44","date_gmt":"2026-10-14T05:40:44","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/juliet-mitchell-1940-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-14T05:40:44","modified_gmt":"2026-10-14T05:40:44","slug":"juliet-mitchell-1940-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=juliet-mitchell-1940-a-nos-jours","title":{"rendered":"Juliet Mitchell &#8211; De 1940 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire des id\u00e9es du second XXe si\u00e8cle retiendra la trajectoire de Juliet Mitchell comme l&rsquo;une des aventures intellectuelles les plus audacieuses, singuli\u00e8res et d\u00e9cisives de la pens\u00e9e critique contemporaine. N\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aube de la Seconde Guerre mondiale au c\u0153ur de l&rsquo;Empire britannique, cette th\u00e9oricienne hors norme a su accomplir une synth\u00e8se \u00e9pist\u00e9mologique que beaucoup jugeaient alors rigoureusement impossible : nouer ensemble les exigences r\u00e9volutionnaires du mat\u00e9rialisme historique, la radicalit\u00e9 \u00e9mancipatrice du mouvement de lib\u00e9ration des femmes et la rigueur m\u00e9tapsychologique de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Psychanalyse\">psychanalyse<\/a> freudienne et lacanienne. Alors que le f\u00e9minisme de la deuxi\u00e8me vague s&rsquo;\u00e9difiait en grande partie contre l&rsquo;h\u00e9ritage m\u00e9dical et patriarcal pr\u00eat\u00e9 \u00e0 Sigmund Freud, Juliet Mitchell a op\u00e9r\u00e9 un renversement copernicien en soutenant que la psychanalyse ne constituait en rien une apologie prescriptive de la domination masculine, mais bien l&rsquo;instrument d&rsquo;investigation le plus ac\u00e9r\u00e9 pour comprendre la mani\u00e8re dont l&rsquo;ordre phallocratique s&rsquo;imprime dans l&rsquo;intimit\u00e9 psychique de chaque individu.<\/p>\n<p>De son manifeste s\u00e9minal publi\u00e9 en 1966, <em>Women: The Longest Revolution<\/em>, jusqu&rsquo;\u00e0 ses refondations audacieuses de la th\u00e9orie des pulsions \u00e0 travers la clinique de l&rsquo;hyst\u00e9rie et la th\u00e9orisation novatrice de la fratrie dans <em>Mad Men and Medusas<\/em> (2000) et <em>Siblings<\/em> (2003), Mitchell n&rsquo;a cess\u00e9 de d\u00e9jouer les orthodoxies r\u00e9ductrices. Son travail s&rsquo;impose comme une m\u00e9ditation ininterrompue sur les conditions mat\u00e9rielles, symboliques et inconscientes de la suj\u00e9tion humaine. En refusant de dissocier les structures \u00e9conomiques du capitalisme tardif des dynamiques profondes de l&rsquo;inconscient sexu\u00e9, elle a forg\u00e9 une m\u00e9thode transdisciplinaire sans \u00e9quivalent, au croisement de la th\u00e9orie litt\u00e9raire, de la philosophie politique marxiste, de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anthropologie_structurale\">anthropologie structurale<\/a> et de la pratique analytique de divan.<\/p>\n<p>Ce parcours intellectuel s&rsquo;\u00e9tend sur plus de six d\u00e9cennies de recherches acharn\u00e9es, d&rsquo;engagements militants au sein de la New Left britannique et d&rsquo;enseignement universitaire de haut vol \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge. Retracer l&rsquo;\u0153uvre et la vie de Juliet Mitchell de 1940 \u00e0 nos jours, c&rsquo;est explorer l&rsquo;histoire m\u00eame de la modernit\u00e9 critique, marqu\u00e9e par la lutte constante contre l&rsquo;essentialisme biologique et le moralisme th\u00e9orique. \u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 les questions de genre, de parent\u00e9 et de sant\u00e9 mentale connaissent d&rsquo;incessants bouleversements sous la pouss\u00e9e des mutations biotechnologiques et culturelles, la pens\u00e9e de Mitchell offre des rep\u00e8res in\u00e9branlables pour quiconque souhaite penser la libert\u00e9 sans n\u00e9gliger l&rsquo;incontournable opacit\u00e9 du sujet de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle (1940-1960)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines, enfance coloniale et formation acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Juliet Mitchell voit le jour en 1940 \u00e0 Christchurch, en Nouvelle-Z\u00e9lande, au sein d&rsquo;une famille marqu\u00e9e par les ramifications et les tensions de l&rsquo;Empire britannique en pleine mutation. D\u00e8s sa prime enfance, le contexte de la Seconde Guerre mondiale bouleverse les rep\u00e8res g\u00e9ographiques et familiaux. Ses parents d\u00e9cident de regagner le Royaume-Uni peu apr\u00e8s la fin du conflit mondial, l&rsquo;installant durablement dans une Angleterre d&rsquo;apr\u00e8s-guerre en proie \u00e0 une reconstruction urbaine, \u00e9conomique et morale majeure. Cette trajectoire migratoire initiale, depuis la p\u00e9riph\u00e9rie insulaire du Commonwealth vers le centre n\u00e9vralgique m\u00e9tropolitain, conf\u00e8re pr\u00e9cocement \u00e0 la jeune Mitchell un regard d\u00e9centr\u00e9, une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux disparit\u00e9s spatiales, aux hi\u00e9rarchies de classe et aux crispations identitaires de la soci\u00e9t\u00e9 britannique.<\/p>\n<p>Admise au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.st-annes.ox.ac.uk\/\">St Anne&rsquo;s College de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford<\/a> pour y poursuivre des \u00e9tudes sup\u00e9rieures en langue et litt\u00e9rature anglaises, Juliet Mitchell s&rsquo;immerge dans un milieu acad\u00e9mique \u00e0 la fois exigeant et conservateur. Elle y d\u00e9veloppe une passion m\u00e9thodique pour l&rsquo;analyse textuelle, la philologie et l&rsquo;herm\u00e9neutique litt\u00e9raire, s&rsquo;int\u00e9ressant particuli\u00e8rement au roman des XVIIIe et XIXe si\u00e8cles. C&rsquo;est \u00e0 travers l&rsquo;\u00e9tude approfondie des structures narratives et de la construction des personnages f\u00e9minins dans la litt\u00e9rature victorienne qu&rsquo;elle commence \u00e0 percevoir les m\u00e9canismes subtils par lesquels le langage v\u00e9hicule et reproduit l&rsquo;id\u00e9ologie bourgeoise. Oxford lui fournit les armes de la rigueur philologique, mais l&rsquo;atmosph\u00e8re feutr\u00e9e des coll\u00e8ges universitaires s&rsquo;av\u00e8re vite trop \u00e9troite pour son temp\u00e9rament intellectuel combatif.<\/p>\n<p>Durant ces ann\u00e9es de formation, Mitchell s&rsquo;impr\u00e8gne avec avidit\u00e9 du marxisme britannique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, incarn\u00e9 par des historiens majeurs tels qu&rsquo;Edward Palmer Thompson, Christopher Hill ou Eric Hobsbawm. Le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Mat%C3%A9rialisme_historique\">mat\u00e9rialisme historique<\/a> devient pour elle une grille de lecture fondamentale, lui permettant de d\u00e9passer l&rsquo;id\u00e9alisme moraliste dominant pour interroger la base \u00e9conomique des productions culturelles. Cette immersion th\u00e9orique ne demeure pas d\u00e9sincarn\u00e9e : d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, Mitchell dispense ses premiers cours universitaires \u00e0 Leeds puis \u00e0 Reading, tout en participant activement aux mobilisations sociales naissantes. Elle y enseigne la litt\u00e9rature anglaise non comme un monument fig\u00e9, mais comme le th\u00e9\u00e2tre vivant de conflits id\u00e9ologiques et mat\u00e9riels ininterrompus, amor\u00e7ant ainsi une p\u00e9dagogie r\u00e9solument engag\u00e9e.<\/p>\n<p>Ces premi\u00e8res exp\u00e9riences d&rsquo;enseignement r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 Mitchell le d\u00e9calage abyssal qui subsiste entre les analyses socio-\u00e9conomiques classiques et la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue par les femmes de la classe ouvri\u00e8re et des classes moyennes. Bien que le marxisme fournisse un appareil analytique formidable pour conceptualiser l&rsquo;ali\u00e9nation du travailleur \u00e0 l&rsquo;usine, il demeure tragiquement muet quant \u00e0 la division sexuelle du travail au sein de l&rsquo;espace domestique. Cette prise de conscience visc\u00e9rale ne la conduit pas \u00e0 renier le socialisme, mais l&rsquo;incite au contraire \u00e0 radicaliser l&rsquo;exigence mat\u00e9rialiste en exigeant qu&rsquo;elle prenne en compte la totalit\u00e9 de l&rsquo;existence concr\u00e8te, posant ainsi les germes de ses futures \u00e9laborations r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9mergence au sein de la New Left britannique<\/h3>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e de Juliet Mitchell dans le paysage intellectuel londonien des ann\u00e9es 1960 co\u00efncide avec l&rsquo;\u00e9panouissement flamboyant de la New Left britannique. Loin du dogmatisme scl\u00e9ros\u00e9 du Parti communiste britannique marqu\u00e9 par les r\u00e9v\u00e9lations du XXe Congr\u00e8s sovi\u00e9tique et l&rsquo;invasion de la Hongrie en 1956, la New Left cherche \u00e0 r\u00e9inventer un socialisme d\u00e9mocratique, ouvert aux sciences humaines \u00e9mergentes, \u00e0 la critique de la culture de masse et aux mouvements tiers-mondistes. Mitchell s&rsquo;engage activement dans cette effervescence et rejoint rapidement le comit\u00e9 de r\u00e9daction de la prestigieuse revue <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/newleftreview.org\/\">New Left Review<\/a>, dirig\u00e9e alors par Perry Anderson. Au sein de ce cercle intellectuel d&rsquo;avant-garde, elle c\u00f4toie des figures de premier plan telles que Tom Nairn, Stuart Hall ou Tariq Ali, contribuant \u00e0 fa\u00e7onner une gauche th\u00e9orique hautement sophistiqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Toutefois, cette participation stimulante ne tarde pas \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler d&rsquo;\u00e9crasantes limites \u00e9pist\u00e9mologiques et pratiques. Mitchell fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un sexisme ordinaire profond\u00e9ment enracin\u00e9 chez ses camarades masculins, par ailleurs d\u00e9vou\u00e9s \u00e0 la cause du prol\u00e9tariat international. Les questions relatives \u00e0 la sph\u00e8re domestique, \u00e0 la maternit\u00e9, \u00e0 la sexualit\u00e9 et aux in\u00e9galit\u00e9s entre les sexes sont syst\u00e9matiquement rel\u00e9gu\u00e9es au rang de ph\u00e9nom\u00e8nes secondaires, accessoires ou secondaires au conflit premier entre le Capital et le Travail. La gauche traditionnelle postule implicitement que l&rsquo;abolition de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e des moyens de production entra\u00eenera de fa\u00e7on m\u00e9canique et spontan\u00e9e la disparition des hi\u00e9rarchies de genre, une affirmation p\u00e9remptoire que Mitchell r\u00e9cuse avec la plus grande fermet\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n<p>Engageant un dialogue \u00e0 la fois fraternel et sans concession avec les intellectuels majeurs du socialisme britannique, Mitchell entreprend de d\u00e9montrer que l&rsquo;exploitation des femmes ne constitue pas une simple retomb\u00e9e collat\u00e9rale du mode de production capitaliste, mais qu&rsquo;elle poss\u00e8de une coh\u00e9rence structurelle autonome qui plonge ses racines dans une histoire bien plus ancienne que celle de l&rsquo;industrie moderne. Elle critique vigoureusement la c\u00e9cit\u00e9 th\u00e9orique de ses contemporains qui ne voient pas que l&rsquo;infrastructure \u00e9conomique repose sur un travail invisible, reproductif et affectif, largement assum\u00e9 par la population f\u00e9minine sans aucune r\u00e9mun\u00e9ration ni reconnaissance symbolique.<\/p>\n<p>Ce positionnement strat\u00e9gique au sein de la New Left Review permet \u00e0 Juliet Mitchell d&rsquo;op\u00e9rer un travail d&rsquo;articulation pionnier entre les luttes de classe et l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine. Refusant de choisir entre la loyaut\u00e9 envers le socialisme et l&rsquo;affirmation de la cause des femmes, elle s&rsquo;efforce de refonder les coordonn\u00e9es de la pens\u00e9e r\u00e9volutionnaire. Elle milite pour que le combat des femmes ne soit plus appr\u00e9hend\u00e9 comme une revendication sectorielle ou une pr\u00e9occupation bourgeoise, mais devienne le pivot central de toute critique globale des soci\u00e9t\u00e9s occidentales avanc\u00e9es. C&rsquo;est dans ce creuset th\u00e9orique incandescent que va m\u00fbrir le texte fondateur qui changera la face du f\u00e9minisme contemporain.<\/p>\n<h2>2. \u00ab Women: The Longest Revolution \u00bb (1966) et les fondations conceptuelles<\/h2>\n<h3>2.1 D\u00e9construction des structures mat\u00e9rielles de l&rsquo;oppression<\/h3>\n<p>En novembre-d\u00e9cembre 1966, la revue <em>New Left Review<\/em> publie un essai qui fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle imm\u00e9diate : \u00ab Women: The Longest Revolution \u00bb. Dans ce texte dense et rigoureusement charpent\u00e9, Juliet Mitchell rompt d&#8217;embl\u00e9e avec les j\u00e9r\u00e9miades moralisatrices et le volontarisme incantatoire pour livrer une analyse anatomique magistrale de l&rsquo;oppression des femmes. S&rsquo;inspirant de la rigueur d&rsquo;un marxisme renouvel\u00e9 et des concepts althuss\u00e9riens qui commencent \u00e0 circuler outre-Manche, Mitchell pose que la condition f\u00e9minine ne saurait \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une entit\u00e9 monolithique ou \u00e0 une cause univoque. Elle d\u00e9montre que l&rsquo;oppression patriarcale est le produit complexe d&rsquo;une combinatoire historique articulant quatre structures cardinales distinctes : la production, la reproduction, la sexualit\u00e9 et la socialisation des enfants.<\/p>\n<p>L&rsquo;innovation conceptuelle majeure de Mitchell consiste \u00e0 d\u00e9coupler ces quatre sph\u00e8res pour examiner leurs logiques propres et la mani\u00e8re dont elles se surd\u00e9terminent mutuellement. Alors que la pens\u00e9e bourgeoise comme le mat\u00e9rialisme vulgaire ont constamment amalgam\u00e9 la reproduction biologique, l&rsquo;exercice de la sexualit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9ducation des enfants sous la banni\u00e8re mystificatrice de la \u00ab maternit\u00e9 naturelle \u00bb, Mitchell diss\u00e8que m\u00e9thodiquement chaque niveau :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La production :<\/strong> l&rsquo;exclusion historique des femmes de la sph\u00e8re productive directe ou leur rel\u00e9gation \u00e0 une arm\u00e9e de r\u00e9serve industrielle sous-pay\u00e9e et pr\u00e9caire.<\/li>\n<li><strong>La reproduction :<\/strong> l&rsquo;assujettissement biologique du corps f\u00e9minin \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce, situation transform\u00e9e par l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9thodes contraceptives modernes comme la pilule.<\/li>\n<li><strong>La sexualit\u00e9 :<\/strong> la s\u00e9paration progressive du plaisir \u00e9rotique d&rsquo;avec la fonction reproductive, ouvrant une crise majeure dans l&rsquo;ordre moral h\u00e9t\u00e9ronormatif traditionnel.<\/li>\n<li><strong>La socialisation des enfants :<\/strong> le travail psychique et affectif \u00e9crasant impos\u00e9 aux m\u00e8res pour formater les futures g\u00e9n\u00e9rations conform\u00e9ment aux exigences de la division du travail.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette grille quadripartite permet \u00e0 Mitchell de porter une critique d\u00e9vastatrice contre le r\u00e9ductionnisme \u00e9conomique strict qui s\u00e9vissait alors dans les rangs de la gauche internationale. Elle d\u00e9montre que m\u00eame si l&rsquo;on modifiait radicalement les rapports de production par une redistribution socialiste des richesses, les structures de la reproduction, de la sexualit\u00e9 et de la socialisation pourraient demeurer parfaitement intactes, p\u00e9rennisant ainsi la domination masculine sous des oripeaux collectivistes. L&rsquo;institution de la famille nucl\u00e9aire bourgeoise est analys\u00e9e par Mitchell non comme un simple refuge priv\u00e9 sentimental, mais comme l&rsquo;appareil id\u00e9ologique supr\u00eame o\u00f9 ces quatre structures convergent pour maintenir la femme dans un \u00e9tat d&rsquo;ali\u00e9nation permanente.<\/p>\n<p>La r\u00e9ception de cet article est fulgurante. Traduit en de multiples langues, pirat\u00e9 par des collectifs militants, lu et d\u00e9battu passionn\u00e9ment des campus am\u00e9ricains aux assembl\u00e9es f\u00e9ministes italiennes, fran\u00e7aises et scandinaves, \u00ab Women: The Longest Revolution \u00bb conf\u00e8re instantan\u00e9ment \u00e0 Mitchell une renomm\u00e9e internationale. L&rsquo;essai est unanimement salu\u00e9 comme le premier texte de th\u00e9orie f\u00e9ministe mat\u00e9rialiste capable de rivaliser en ampleur avec <em>Le Deuxi\u00e8me Sexe<\/em> de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Simone_de_Beauvoir\">Simone de Beauvoir<\/a>, tout en offrant un ancrage sociologique et structural beaucoup plus rigoureux que la perspective existentialiste beauvoirienne.<\/p>\n<h3>2.2 Transition vers la critique psychanalytique<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 l&rsquo;immense triomphe critique de son article de 1966, Juliet Mitchell est rapidement hant\u00e9e par un sentiment aigu d&rsquo;incompl\u00e9tude \u00e9pist\u00e9mologique. Si sa mod\u00e9lisation des quatre structures permet de cartographier avec brio l&rsquo;organisation sociologique objective de l&rsquo;oppression, elle s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;\u00e9lucider un myst\u00e8re bien plus profond et troublant : pourquoi les femmes consentent-elles si massivement \u00e0 leur propre soumission ? Pourquoi les normes patriarcales continuent-elles d&rsquo;op\u00e9rer avec une efficacit\u00e9 redoutable au c\u0153ur m\u00eame de la subjectivit\u00e9 f\u00e9minine, y compris chez celles qui adh\u00e8rent consciemment aux id\u00e9aux d&rsquo;\u00e9mancipation politique ? Mitchell se heurte ici aux bornes infranchissables de la sociologie empiriste et du marxisme m\u00e9caniste.<\/p>\n<p>Elle prend la pleine mesure du fait que le mat\u00e9rialisme historique est aveugle aux processus de constitution de la psych\u00e9 sex\u00e9e. La conscience humaine ne se r\u00e9duit pas \u00e0 une feuille blanche o\u00f9 s&rsquo;inscriraient passivement les d\u00e9crets \u00e9conomiques du mode de production dominant. Il existe une \u00e9paisseur psychologique, une r\u00e9sistance souterraine, un royaume nocturne fait de pulsions refoul\u00e9es, d&rsquo;identifications pr\u00e9coces, de culpabilit\u00e9s inconscientes et de terreurs fantasmatiques qui \u00e9chappent int\u00e9gralement aux cat\u00e9gories de l&rsquo;analyse marxienne. Pour Mitchell, comprendre la perp\u00e9tuation de l&rsquo;ordre patriarcal \u00e0 travers les mill\u00e9naires exige imp\u00e9rativement une th\u00e9orie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inconscient\">inconscient<\/a> comme instance productrice de la r\u00e9alit\u00e9 subjective.<\/p>\n<p>Dans cette qu\u00eate d&rsquo;une m\u00e9thode capable de sonder l&rsquo;int\u00e9riorisation de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie masculine, Mitchell se tourne vers le continent maudit de la pens\u00e9e contemporaine : la m\u00e9tapsychologie freudienne. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le Women&rsquo;s Liberation Movement conspue Sigmund Freud comme l&rsquo;ap\u00f4tre supr\u00eame de la misogynie victorienne, Mitchell entreprend une relecture solitaire et m\u00e9ticuleuse de ses textes cliniques et th\u00e9oriques. Elle y d\u00e9couvre non pas une id\u00e9ologie normative visant \u00e0 \u00e9craser la femme sous le poids du dogme biologique, mais une th\u00e9orie scientifique descriptive sans \u00e9gale des d\u00e9sastres, des blessures et des acrobaties psychiques n\u00e9cessaires pour fabriquer des hommes et des femmes conformes aux attentes de la civilisation.<\/p>\n<p>Cette transition amorce un tournant sans retour dans la trajectoire de Mitchell. Elle comprend que la r\u00e9volution des structures mat\u00e9rielles restera lettre morte si elle ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;une analyse clinique des lois inconscientes qui r\u00e9gissent la filiation, la diff\u00e9rence sexuelle et le d\u00e9sir humain. Loin d&rsquo;\u00eatre un d\u00e9saveu de ses premiers engagements, ce recours \u00e0 la psychanalyse repr\u00e9sente pour elle la radicalisation absolue du mat\u00e9rialisme : int\u00e9grer la r\u00e9alit\u00e9 psychique comme une composante mat\u00e9rielle indissociable de la totalit\u00e9 sociale. Le programme intellectuel qui occupera la d\u00e9cennie suivante est ainsi scell\u00e9 : il s&rsquo;agira de r\u00e9habiliter Freud contre ses contempteurs pour armer th\u00e9oriquement le combat f\u00e9ministe.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;articulation th\u00e9orique entre marxisme et f\u00e9minisme<\/h2>\n<h3>3.1 D\u00e9passement du mat\u00e9rialisme vulgaire<\/h3>\n<p>Au tournant des ann\u00e9es 1970, le champ intellectuel progressiste est satur\u00e9 par les d\u00e9bats autour de ce qu&rsquo;on appelle commun\u00e9ment le \u00ab mat\u00e9rialisme vulgaire \u00bb. Cette variante dogmatique du marxisme postule une causalit\u00e9 lin\u00e9aire m\u00e9canique entre la base \u00e9conomique (l&rsquo;infrastructure) et les repr\u00e9sentations id\u00e9ologiques, juridiques et culturelles (la superstructure). Dans cette perspective r\u00e9ductrice, le statut inf\u00e9rioris\u00e9 de la femme n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne transitoire, directement caus\u00e9 par l&rsquo;\u00e9mergence de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, tel que semblait l&rsquo;\u00e9noncer Friedrich Engels dans <em>L&rsquo;Origine de la famille, de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e et de l&rsquo;\u00c9tat<\/em>. La cons\u00e9quence politique tir\u00e9e de ce raisonnement est aussi limpide que d\u00e9sastreuse : les femmes doivent subordonner leurs revendications sp\u00e9cifiques \u00e0 la lutte prol\u00e9tarienne globale, leur d\u00e9livrance devant advenir par surcro\u00eet au lendemain de la victoire r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>Juliet Mitchell oppose une fin de non-recevoir cat\u00e9gorique \u00e0 cette vulgate \u00e9conomiciste. Elle souligne qu&rsquo;une telle vision repose sur une confusion \u00e9pist\u00e9mologique majeure entre la division sexuelle du travail et l&rsquo;exploitation \u00e9conomique au sens marxien. La domination masculine ne s&rsquo;est pas constitu\u00e9e avec l&rsquo;apparition du mode de production capitaliste ; elle le pr\u00e9c\u00e8de de plusieurs mill\u00e9naires, ayant coexist\u00e9 avec le mode de production esclavagiste, le f\u00e9odalisme et le communisme primitif. Vouloir dissoudre la question du patriarcat dans l&rsquo;analyse du capitalisme rel\u00e8ve d&rsquo;une myopie th\u00e9orique qui emp\u00eache de saisir la sp\u00e9cificit\u00e9 des lois qui r\u00e9gissent l&rsquo;ordre symbolique des sexes.<\/p>\n<p>Pour forger un marxisme v\u00e9ritablement dialectique et \u00e9mancip\u00e9 de ses scories m\u00e9canistes, Mitchell mobilise avec virtuosit\u00e9 le concept de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Surd%C3%A9termination\">surd\u00e9termination<\/a> forg\u00e9 par le philosophe fran\u00e7ais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Louis_Althusser\">Louis Althusser<\/a>. Selon cette approche, la totalit\u00e9 sociale n&rsquo;est pas une pyramide dont la base \u00e9conomique commanderait unilat\u00e9ralement le sommet, mais un ensemble complexe d&rsquo;instances dot\u00e9es d&rsquo;une \u00ab efficacit\u00e9 sp\u00e9cifique \u00bb et d&rsquo;une \u00ab autonomie relative \u00bb. Appliqu\u00e9e aux dynamiques familiales, sexuelles et parentales, cette notion permet \u00e0 Mitchell de prouver que l&rsquo;id\u00e9ologie patriarcale poss\u00e8de son historicit\u00e9 propre, ses rythmes temporels sp\u00e9cifiques et sa propre inertie mat\u00e9rielle. La famille bourgeoise moderne est le produit surd\u00e9termin\u00e9 d&rsquo;une rencontre historique entre les imp\u00e9ratifs d&rsquo;accumulation du capital et des structures archa\u00efques de parent\u00e9 patriarcale.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, Mitchell affirme avec v\u00e9h\u00e9mence qu&rsquo;une r\u00e9volution politique et \u00e9conomique, aussi radicale soit-elle, est condamn\u00e9e \u00e0 reconduire les hi\u00e9rarchies de genre les plus abjectes si elle ne s&rsquo;accompagne pas d&rsquo;une r\u00e9volution culturelle et id\u00e9ologique simultan\u00e9e. Cette derni\u00e8re doit s&rsquo;attaquer frontalement aux modes d&rsquo;individuation psychique, aux fantasmes inconscients de toute-puissance masculine et \u00e0 la naturalisation des assignations de genre. L&rsquo;\u00e9mancipation des femmes ne saurait \u00eatre la cons\u00e9quence passive d&rsquo;un d\u00e9cret d&rsquo;\u00c9tat ; elle exige un d\u00e9mant\u00e8lement m\u00e9thodologique des fondements symboliques de l&rsquo;ordre familial.<\/p>\n<h3>3.2 Dialectique de la lib\u00e9ration des femmes (Woman&rsquo;s Estate, 1971)<\/h3>\n<p>En 1971, Juliet Mitchell publie son premier ouvrage d&rsquo;envergure, <em>Woman&rsquo;s Estate<\/em> (publi\u00e9 par Penguin Books et traduit ult\u00e9rieurement sous le titre <em>L&rsquo;\u00c2ge des femmes<\/em>). Ce livre majeur constitue \u00e0 la fois un bilan critique d&rsquo;une lucidit\u00e9 implacable sur la naissance des mouvements f\u00e9ministes \u00e0 la fin des ann\u00e9es soixante et une refonte th\u00e9orique de ses th\u00e8ses inaugur\u00e9es en 1966. Mitchell y d\u00e9ploie une comparaison syst\u00e9matique et passionnante entre les deux grands \u00e9picentres de la r\u00e9volte des femmes : le Women&rsquo;s Liberation Movement nord-am\u00e9ricain et les mouvements europ\u00e9ens naissants, notamment en Grande-Bretagne, en France et en Italie. Elle analyse avec acuit\u00e9 la gen\u00e8se de ces collectifs, n\u00e9s au sein de la contestation \u00e9tudiante, des luttes pour les droits civiques et du mouvement anti-guerre du Vietnam.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage met en lumi\u00e8re les contradictions internes et explosives qui d\u00e9chirent le capitalisme avanc\u00e9 quant au statut sociopolitique des femmes. Mitchell d\u00e9montre que les soci\u00e9t\u00e9s industrielles d&rsquo;apr\u00e8s-guerre ont un besoin vital d&rsquo;int\u00e9grer massivement la main-d&rsquo;\u0153uvre f\u00e9minine sur le march\u00e9 du travail tertiaire et de s&rsquo;adresser aux femmes en tant que consommatrices souveraines de biens marchands. Cependant, ces m\u00eames soci\u00e9t\u00e9s demeurent visc\u00e9ralement d\u00e9pendantes du maintien de l&rsquo;institution familiale traditionnelle, seule capable d&rsquo;assurer \u00e0 moindre co\u00fbt l&rsquo;entretien quotidien de la force de travail et l&rsquo;encadrement normatif des g\u00e9n\u00e9rations montantes. Cette contradiction structurelle place les femmes dans un \u00e9tat de d\u00e9chirement permanent, somm\u00e9es d&rsquo;\u00eatre simultan\u00e9ment des citoyennes actives et des reproductrices d\u00e9vou\u00e9es \u00e0 l&rsquo;espace clos du foyer.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans <em>Woman&rsquo;s Estate<\/em> que Mitchell approfondit sa th\u00e9orisation du travail reproductif non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, anticipant de plusieurs ann\u00e9es les grands d\u00e9bats sur le travail domestique qui animeront le f\u00e9minisme marxiste des ann\u00e9es 1970 avec des th\u00e9oriciennes comme Mariarosa Dalla Costa ou Silvia Federici. Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence de ces derni\u00e8res qui revendiquent souvent un salaire pour le travail m\u00e9nager, Mitchell met en garde contre le risque d&rsquo;institutionnaliser et d&rsquo;enfermer d\u00e9finitivement les femmes dans ce r\u00f4le domestique. Elle insiste sur l&rsquo;impact subjectif d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de cette t\u00e2che r\u00e9p\u00e9titive, marqu\u00e9e par la solitude, la fragmentation temporelle et l&rsquo;absence totale de valorisation symbolique, g\u00e9n\u00e9rant un terreau n\u00e9vrotique fertile o\u00f9 prolif\u00e8rent angoisse, d\u00e9pression et sentiment d&rsquo;inutilit\u00e9 sociale.<\/p>\n<p>En publiant <em>Woman&rsquo;s Estate<\/em>, Juliet Mitchell assoit d\u00e9finitivement les bases d&rsquo;une \u00e9pist\u00e9mologie f\u00e9ministe mat\u00e9rialiste d&rsquo;une rigueur absolue. Elle offre aux militantes un outillage th\u00e9orique qui refuse les facilit\u00e9s du s\u00e9paratisme utopique sans jamais capituler devant le chauvinisme masculin des partis de gauche. Le livre devient instantan\u00e9ment un classique international, un manuel d&rsquo;auto-\u00e9mancipation intellectuelle pour des dizaines de milliers de femmes. Mais pour Mitchell, ce succ\u00e8s marque surtout la fin d&rsquo;une \u00e9tape : l&rsquo;analyse sociologique et \u00e9conomique ayant atteint ses fronti\u00e8res ultimes, il lui faut d\u00e9sormais p\u00e9n\u00e9trer au c\u0153ur des m\u00e9canismes inconscients de la domination.<\/p>\n<h2>4. \u00ab Psychoanalysis and Feminism \u00bb (1974) : Le tournant paradigmatique<\/h2>\n<h3>4.1 Contexte de rupture avec le f\u00e9minisme de la deuxi\u00e8me vague<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1974 marque le v\u00e9ritable s\u00e9isme intellectuel de la carri\u00e8re de Juliet Mitchell avec la parution de son chef-d&rsquo;\u0153uvre incontest\u00e9 : <em>Psychoanalysis and Feminism: Freud, Reich, Laing and Women<\/em>. Pour comprendre la d\u00e9flagration provoqu\u00e9e par cet ouvrage monumental, il est indispensable de rappeler le consensus anti-freudien quasi unanime qui r\u00e9gnait alors au sein de la deuxi\u00e8me vague f\u00e9ministe. Depuis la publication du <em>Deuxi\u00e8me Sexe<\/em> en 1949, o\u00f9 Simone de Beauvoir reprochait \u00e0 Freud de poser l&rsquo;homme comme le type souverain et de penser la femme comme un \u00eatre amput\u00e9, la psychanalyse \u00e9tait per\u00e7ue comme l&rsquo;ennemie jur\u00e9e de l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine.<\/p>\n<p>Cette hostilit\u00e9 avait atteint son paroxysme avec des textes fondateurs du f\u00e9minisme contemporain :<\/p>\n<ul>\n<li><em>The Feminine Mystique<\/em> (1963) de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Betty_Friedan\">Betty Friedan<\/a>, qui accusait la psychanalyse vulgaris\u00e9e d&rsquo;avoir anesth\u00e9si\u00e9 les femmes am\u00e9ricaines des banlieues pavillonnaires en \u00e9rigeant l&rsquo;adaptation passive au statut d&rsquo;\u00e9pouse au rang d&rsquo;id\u00e9al de sant\u00e9 mentale ;<\/li>\n<li><em>Sexual Politics<\/em> (1970) de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Kate_Millett\">Kate Millett<\/a>, qui d\u00e9non\u00e7ait avec une f\u00e9rocit\u00e9 pamphl\u00e9taire Sigmund Freud comme le ma\u00eetre \u00e0 penser de la contre-r\u00e9volution patriarcale, r\u00e9duisant ses th\u00e9ories \u00e0 une sanctification r\u00e9actionnaire de la supr\u00e9matie phallique et du destin biologique ;<\/li>\n<li>Les \u00e9crits de Shulamith Firestone et de Germaine Greer, qui voyaient dans la cure analytique un dispositif d&rsquo;assujettissement policier destin\u00e9 \u00e0 contraindre les femmes rebelles \u00e0 la normalit\u00e9 h\u00e9t\u00e9rosexuelle et \u00e0 la maternit\u00e9 obligatoire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est avec une audace intellectuelle inou\u00efe que Juliet Mitchell prend l&rsquo;exact contre-pied de ce consensus militant. Elle accuse les f\u00e9ministes d&rsquo;op\u00e9rer un contresens tragique sur l&rsquo;appareil conceptuel freudien, fruit d&rsquo;une lecture superficielle et d&rsquo;une confusion funeste entre la psychanalyse authentique et ses d\u00e9rives adaptatives issues de l&rsquo;<em>Ego Psychology<\/em> am\u00e9ricaine. Mitchell ass\u00e8ne une th\u00e8se scandaleuse pour son camp politique : loin d&rsquo;\u00eatre une c\u00e9l\u00e9bration du patriarcat, la psychanalyse de Freud constitue en v\u00e9rit\u00e9 la d\u00e9nonciation critique et la description clinique la plus rigoureuse jamais formul\u00e9e sur la fa\u00e7on dont la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale fa\u00e7onne, violente et ali\u00e8ne l&rsquo;humanit\u00e9 pour lui imposer l&rsquo;ordre du genre.<\/p>\n<p>Le scandale th\u00e9orique est imm\u00e9diat. Les assembl\u00e9es du Women&rsquo;s Liberation Movement se d\u00e9chirent. Mitchell est accus\u00e9e par certaines militantes de trahison de classe et de soumission aux ma\u00eetres de la pens\u00e9e bourgeoise blanche et masculine. Pourtant, la solidit\u00e9 textuelle de sa d\u00e9monstration laisse les contempteurs sans voix. Mitchell prouve, textes originaux \u00e0 l&rsquo;appui, que Freud n&rsquo;a jamais dit que l&rsquo;anatomie \u00e9tait un destin moral, mais qu&rsquo;elle \u00e9tait investie par une histoire signifiante et fantasmatique. En affirmant que la psychanalyse est une analyse scientifique de la soci\u00e9t\u00e9 patriarcale et non sa recommandation normative, Mitchell ouvre une br\u00e8che \u00e9pist\u00e9mologique sans pr\u00e9c\u00e9dent qui va bouleverser durablement la trajectoire intellectuelle du f\u00e9minisme mondial.<\/p>\n<h3>4.2 L&rsquo;inconscient comme archive de la culture patriarcale<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la d\u00e9monstration de <em>Psychoanalysis and Feminism<\/em> r\u00e9side l&rsquo;id\u00e9e fondamentale que l&rsquo;inconscient n&rsquo;est pas un r\u00e9servoir informe de pulsions animales et sauvages, mais une v\u00e9ritable archive vivante des lois fondatrices de la culture humaine, lois qui se trouvent \u00eatre, historiquement et structurellement, des lois patriarcales. Juliet Mitchell d\u00e9montre avec une virtuosit\u00e9 \u00e9blouissante que la f\u00e9minit\u00e9 et la masculinit\u00e9 ne sont en aucun cas des donn\u00e9es biologiques naturelles, pr\u00e9existantes ou harmonieuses. Au contraire, elles sont des constructions psychiques extr\u00eamement pr\u00e9caires, tortur\u00e9es et perp\u00e9tuellement instables, acquises au terme d&rsquo;un processus de socialisation violent et douloureux.<\/p>\n<p>Mitchell met en lumi\u00e8re le r\u00f4le central et indispensable du refoulement dans l&rsquo;apprentissage de la conformit\u00e9 sociale de genre. L&rsquo;enfant, quelle que soit son anatomie de d\u00e9part, commence sa vie dans un univers pulsionnel ouvert, chaotique et polymorphe. Pour devenir un adulte \u00ab normal \u00bb au regard des normes sociales en vigueur, le sujet humain est contraint d&rsquo;\u00e9riger des digues psychiques massives, de sacrifier d&rsquo;immenses pans de son potentiel \u00e9rotique et identificatoire primitif. La f\u00e9minit\u00e9 normative \u2014 caract\u00e9ris\u00e9e par la passivit\u00e9 relative, l&rsquo;h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9 obligatoire et l&rsquo;investissement privil\u00e9gi\u00e9 de la sph\u00e8re affective \u2014 n&rsquo;a rien de naturel : elle est le produit artificiel et ch\u00e8rement acquis du refoulement de la bisexualit\u00e9 originaire et des pulsions d&#8217;emprise pr\u00e9coces.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orisation constitue le rempart le plus puissant qui soit contre l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Essentialisme\">essentialisme biologique<\/a>, pi\u00e8ge dans lequel tombaient si souvent les th\u00e9ories f\u00e9ministes diff\u00e9rentialistes de l&rsquo;\u00e9poque. En s&rsquo;appuyant sur Freud, Mitchell pulv\u00e9rise la croyance en une \u00ab essence f\u00e9minine \u00bb \u00e9ternelle, qu&rsquo;elle soit d\u00e9valoris\u00e9e par les misogynes ou c\u00e9l\u00e9br\u00e9e mystiquement par certaines f\u00e9ministes radicales. Le genre n&rsquo;est pas un attribut biologique de la chair, mais une assignation symbolique et relationnelle acquise par la m\u00e9diation du langage et de la loi culturelle. L&rsquo;h\u00e9t\u00e9ronormativit\u00e9 cesse d&rsquo;appara\u00eetre comme une fatalit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique pour \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e comme une imposition normative fragile, constamment menac\u00e9e de s&rsquo;effondrer sous le retour du refoul\u00e9.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences d&rsquo;une telle d\u00e9couverte sont vertigineuses, tant pour la pratique th\u00e9rapeutique que pour l&rsquo;action politique. Si l&rsquo;assujettissement des femmes est grav\u00e9 dans l&rsquo;inconscient sous la forme de traces mn\u00e9siques et de complexes structurants, aucun changement l\u00e9gislatif superficiel, aucune r\u00e9forme constitutionnelle, aucune mesure \u00e9conomique redistributive ne suffira \u00e0 l&rsquo;\u00e9radiquer d\u00e9finitivement. L&rsquo;\u00e9mancipation politique exige une transformation radicale des modalit\u00e9s m\u00eames selon lesquelles les sujets humains int\u00e9riorisent la loi symbolique. La clinique psychanalytique cesse d\u00e8s lors d&rsquo;\u00eatre un instrument de normalisation conformiste pour devenir un espace privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;\u00e9lucidation critique des ali\u00e9nations subjectives les plus archa\u00efques.<\/p>\n<h2>5. R\u00e9\u00e9valuation clinique et th\u00e9orique de Sigmund Freud<\/h2>\n<h3>5.1 Le complexe d&rsquo;\u0152dipe et l&rsquo;angoisse de castration revisit\u00e9s<\/h3>\n<p>Pour mener \u00e0 bien sa r\u00e9habilitation de Sigmund Freud aupr\u00e8s du public intellectuel progressiste, Juliet Mitchell s&rsquo;attaque frontalement aux concepts m\u00e9tapsychologiques les plus honnis du f\u00e9minisme canonique : le complexe d&rsquo;\u0152dipe, l&rsquo;angoisse de castration et la notion d&rsquo;\u00ab envie du p\u00e9nis \u00bb (<em>Penisneid<\/em>). Mitchell engage une d\u00e9fense m\u00e9thodique de l&rsquo;universalit\u00e9 structurelle du complexe d&rsquo;\u0152dipe, non comme un id\u00e9al familial moral victorien, mais comme la matrice universelle par laquelle l&rsquo;infans humain s&rsquo;arrache \u00e0 la symbiose maternelle premi\u00e8re pour acc\u00e9der \u00e0 la culture, \u00e0 l&rsquo;interdit de l&rsquo;inceste et \u00e0 l&rsquo;ordre de la loi symbolique.<\/p>\n<p>Mitchell op\u00e8re une relecture radicale de la castration chez Freud, montrant qu&rsquo;elle ne doit sous aucun pr\u00e9texte \u00eatre confondue avec une ablation chirurgicale empirique ou une inf\u00e9riorit\u00e9 somatique objective. Dans l&rsquo;\u00e9conomie psychique inconsciente, la castration fonctionne comme une m\u00e9taphore fondamentale de la finitude humaine, de l&rsquo;incompl\u00e9tude du sujet et de son assujettissement in\u00e9vitable \u00e0 l&rsquo;ordre du langage. Tant le gar\u00e7on que la fille doivent passer par l&rsquo;\u00e9preuve de la castration symbolique, qui signifie le renoncement douloureux \u00e0 la possession absolue de la m\u00e8re et la reconnaissance qu&rsquo;aucun individu ne poss\u00e8de en propre l&rsquo;attribut de la toute-puissance.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 travers ce prisme herm\u00e9neutique d\u00e9capant que Mitchell d\u00e9construit de fond en comble le concept hautement controvers\u00e9 d&rsquo;envie du p\u00e9nis (<em>Penisneid<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>Le p\u00e9nis fantasm\u00e9 par la petite fille n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec l&rsquo;organe urinaire ou \u00e9rectile r\u00e9el de son homologue masculin ;<\/li>\n<li>Il fonctionne exclusivement comme le support mat\u00e9riel et imaginaire privil\u00e9gi\u00e9 d&rsquo;un signifiant symbolique supr\u00eame : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Phallus\">phallus<\/a>, embl\u00e8me culturel de la souverainet\u00e9, du droit, de la visibilit\u00e9 et du pouvoir social dans l&rsquo;ordre patriarcal ;<\/li>\n<li>L&rsquo;envie du p\u00e9nis exprim\u00e9e par la patiente en analyse ne traduit aucunement une d\u00e9ploration honteuse de son propre corps ou une inf\u00e9riorit\u00e9 cong\u00e9nitale de ses organes g\u00e9nitaux ;<\/li>\n<li>Elle verbalise la prise de conscience angoiss\u00e9e de son exclusion programm\u00e9e des pr\u00e9rogatives de la puissance et de l&rsquo;autonomie dans une soci\u00e9t\u00e9 gouvern\u00e9e par les p\u00e8res.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction m\u00e9thodologique absolue entre la r\u00e9alit\u00e9 anatomique et la signification fantasmatique inconsciente pulv\u00e9rise d&rsquo;un seul coup les accusations de biologisme port\u00e9es contre Freud. Mitchell prouve que le g\u00e9nie freudien a pr\u00e9cis\u00e9ment consist\u00e9 \u00e0 cartographier la mani\u00e8re dont une donn\u00e9e anatomique triviale est investie de significations culturelles \u00e9crasantes. Ce n&rsquo;est pas le corps f\u00e9minin qui est d\u00e9faillant, c&rsquo;est la grille symbolique patriarcale qui le marque du sceau du manque pour justifier l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie masculine. En r\u00e9tablissant cette v\u00e9rit\u00e9 m\u00e9tapsychologique, Mitchell offre au f\u00e9minisme une arme conceptuelle redoutable pour dissocier le sexe biologique du genre socialement et psychiquement construit.<\/p>\n<h3>5.2 Bisexualit\u00e9 psychique et polymorphisme infantile<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre versant fondamental de la r\u00e9\u00e9valuation freudienne men\u00e9e par Juliet Mitchell r\u00e9side dans la r\u00e9habilitation \u00e9clatante de la doctrine de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Bisexualit%C3%A9_psychique\">bisexualit\u00e9 psychique<\/a> originaire et du polymorphisme pervers de l&rsquo;enfance, expos\u00e9e initialement par Freud dans ses <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em> (1905). Mitchell insiste avec force sur le fait que, pour la psychanalyse orthodoxe authentique, aucun \u00eatre humain n&rsquo;est pr\u00e9programm\u00e9 pour \u00eatre univoquement masculin ou f\u00e9minin. Tout individu commence sa vie psychique dans un \u00e9tat d&rsquo;ind\u00e9termination fonci\u00e8re o\u00f9 coexistent pacifiquement des pulsions actives et passives, s&rsquo;orientant indiff\u00e9remment vers des objets d&rsquo;amour des deux sexes.<\/p>\n<p>Mitchell d\u00e9taille la trajectoire hautement chaotique, tortueuse et sem\u00e9e d&#8217;emb\u00fbches qui conduit l&rsquo;enfant vers l&rsquo;assignation de la f\u00e9minit\u00e9 ou de la masculinit\u00e9 adulte. Loin d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;accomplissement d&rsquo;un programme g\u00e9n\u00e9tique sans accroc, l&rsquo;acquisition de la conformit\u00e9 de genre s&rsquo;apparente \u00e0 une suite d&rsquo;amputations, de n\u00e9gociations anxieuses et de renoncements majeurs. La f\u00e9minit\u00e9 adulte, telle qu&rsquo;elle est codifi\u00e9e par les normes patriarcales, s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une construction singuli\u00e8rement fragile, constamment hant\u00e9e par la r\u00e9surgence de d\u00e9sirs actifs et homosexuels refoul\u00e9s. Mitchell met en lumi\u00e8re ce que Freud lui-m\u00eame reconnaissait dans ses \u00e9crits tardifs sur la f\u00e9minit\u00e9 : l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;une ad\u00e9quation parfaite entre le sujet singulier et l&rsquo;id\u00e9al normatif de son sexe assign\u00e9.<\/p>\n<p>Cette perspective d\u00e9bouche sur une subversion totale des pr\u00e9tentions h\u00e9t\u00e9ronormatives de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. En d\u00e9montrant le caract\u00e8re universellement imparfait et instable de la normalisation h\u00e9t\u00e9rosexuelle, Mitchell fait de la m\u00e9tapsychologie freudienne une formidable machine de guerre contre les essentialismes r\u00e9actionnaires. Loin de condamner les d\u00e9viations par rapport \u00e0 la norme, la psychanalyse prouve au contraire que la n\u00e9vrose est le tribut in\u00e9vitable pay\u00e9 par tout individu pour tenter de se plier \u00e0 des normes de genre intrins\u00e8quement intenables et violentes pour la plasticit\u00e9 pulsionnelle du sujet.<\/p>\n<p>Les implications th\u00e9oriques de cette lecture sont colossales pour les \u00e9tudes de genre naissantes. Juliet Mitchell anticipe avec vingt ans d&rsquo;avance nombre de th\u00e8ses du f\u00e9minisme d\u00e9constructionniste en affirmant que le genre est une fiction symbolique impos\u00e9e \u00e0 un corps dont les pulsions originelles ignorent les fronti\u00e8res rigides de la diff\u00e9rence anatomique. La psychanalyse freudienne, d\u00e9barrass\u00e9e de ses trahisons moralisatrices et positivistes, s&rsquo;impose d\u00e8s lors sous la plume de Mitchell comme l&rsquo;une des pens\u00e9es les plus profond\u00e9ment subversives et \u00e9mancipatrices du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;int\u00e9gration critique du structuralisme lacanien<\/h2>\n<h3>6.1 Le Nom-du-P\u00e8re et l&rsquo;ordre symbolique<\/h3>\n<p>Si la r\u00e9habilitation de Freud constitue le socle de l&rsquo;entreprise de Juliet Mitchell, son outillage th\u00e9orique franchit un palier d&rsquo;abstraction d\u00e9cisif gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;int\u00e9gration critique de la pens\u00e9e de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Jacques_Lacan\">Jacques Lacan<\/a>. Dans les ann\u00e9es 1970, l&rsquo;enseignement du psychanalyste fran\u00e7ais commence \u00e0 franchir la Manche, bouleversant les milieux de la th\u00e9orie critique britannique encore largement domin\u00e9s par l&#8217;empirisme insulaire. Mitchell est l&rsquo;une des toutes premi\u00e8res th\u00e9oriciennes anglophones \u00e0 saisir la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire du \u00ab retour \u00e0 Freud \u00bb op\u00e9r\u00e9 par Lacan et son articulation \u00e9troite avec les th\u00e8ses de la linguistique saussurienne et de l&rsquo;anthropologie structurale.<\/p>\n<p>Mitchell s&rsquo;approprie avec rigueur l&rsquo;axiome fondamental selon lequel l&rsquo;inconscient est structur\u00e9 comme un langage. Cette proposition lui permet d&rsquo;extirper d\u00e9finitivement la psychanalyse du biologisme m\u00e9dical r\u00e9siduel. Ce ne sont pas des organes de chair qui d\u00e9terminent le destin de l&rsquo;individu, mais la mani\u00e8re dont le sujet prend place au sein d&rsquo;un ordre du langage pr\u00e9existant, structur\u00e9 par des cha\u00eenes signifiantes autonomes. Dans ce cadre \u00e9pist\u00e9mologique, le p\u00e8re r\u00e9el, empirique et biologique, s&rsquo;efface au profit de sa dimension purement m\u00e9taphorique : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Nom-du-P%C3%A8re\">Nom-du-P\u00e8re<\/a>, garant symbolique de la loi, de la s\u00e9paration d&rsquo;avec la m\u00e8re et de la prohibition de l&rsquo;inceste.<\/p>\n<p>Mitchell proc\u00e8de \u00e0 une critique impitoyable de la confusion r\u00e9currente, observ\u00e9e tant chez les d\u00e9fenseurs r\u00e9actionnaires de la famille que chez de nombreuses militantes f\u00e9ministes, entre le p\u00e8re g\u00e9niteur en chair et en os et la fonction paternelle symbolique. La fonction paternelle n&rsquo;a nul besoin d&rsquo;\u00eatre incarn\u00e9e par un homme biologique autoritaire pour op\u00e9rer ; elle est l&rsquo;instance tierce qui vient briser le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate fusionnel et mortif\u00e8re entre la m\u00e8re et l&rsquo;enfant, ouvrant ce dernier \u00e0 l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9, au d\u00e9sir et \u00e0 l&rsquo;\u00e9change social :<\/p>\n<ul>\n<li>Le p\u00e8re symbolique n&rsquo;est pas un individu tout-puissant, mais une m\u00e9taphore de la loi de la culture ;<\/li>\n<li>Le phallus n&rsquo;est pas l&rsquo;organe p\u00e9nien, mais le signifiant du manque autour duquel s&rsquo;organise l&rsquo;ordre symbolique tout entier ;<\/li>\n<li>Personne ne poss\u00e8de le phallus : les hommes ne peuvent que s&rsquo;y identifier au prix d&rsquo;une imposture imaginaire permanente, tandis que les femmes sont assign\u00e9es \u00e0 en \u00eatre le signifiant pour l&rsquo;autre ;<\/li>\n<li>La domination masculine est la captation illusoire de l&rsquo;ordre signifiant par la figure patriarcale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette distinction conceptuelle cardinale permet \u00e0 Mitchell d&rsquo;analyser le lien structurel indestructible qui unit l&rsquo;ordre phallique \u00e0 la transmission de la culture humaine telle que nous l&rsquo;avons connue jusqu&rsquo;ici. En d\u00e9montrant que la r\u00e8gle du langage et la prohibition de l&rsquo;inceste sont historiquement scell\u00e9es sous le sceau de la loi phallique, Mitchell invite le f\u00e9minisme \u00e0 ne plus penser l&rsquo;oppression comme un complot machiste empirique, mais comme un agencement structural mill\u00e9naire inscrit dans les r\u00e8gles m\u00eames du pacte civilisateur et de la nomination.<\/p>\n<h3>6.2 F\u00e9minine Sexuality : Juliet Mitchell et Jacques Lacan<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement de ce compagnonnage intellectuel avec le structuralisme psychanalytique se cristallise en 1982 avec la publication de l&rsquo;ouvrage s\u00e9minal <em>Feminine Sexuality: Jacques Lacan and the \u00c9cole Freudienne<\/em>, co-\u00e9dit\u00e9 et pr\u00e9fac\u00e9 avec la critique et th\u00e9oricienne <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Jacqueline_Rose\">Jacqueline Rose<\/a>. Ce livre constitue un \u00e9v\u00e9nement majeur dans l&rsquo;histoire des transferts culturels transmanche : il s&rsquo;agit de la toute premi\u00e8re anthologie rigoureuse traduisant et commentant pour le monde anglophone les s\u00e9minaires et \u00e9crits de Lacan sp\u00e9cifiquement consacr\u00e9s \u00e0 la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, en particulier le tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre et complexe <em>S\u00e9minaire XX : Encore<\/em> (1972-1973).<\/p>\n<p>L&rsquo;introduction magistrale r\u00e9dig\u00e9e par Mitchell s&rsquo;impose d&#8217;embl\u00e9e comme un mod\u00e8le d&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se philosophique et psychanalytique. Elle y d\u00e9cortique avec une clart\u00e9 limpide les formules lacaniennes les plus \u00e9nigmatiques et les plus sulfureuses, \u00e0 commencer par le fameux \u00ab La femme n&rsquo;existe pas \u00bb. Mitchell explique patiemment au public f\u00e9ministe anglo-saxon que Lacan n&rsquo;entend nullement nier l&rsquo;existence empirique des \u00eatres de sexe f\u00e9minin, mais affirme au contraire qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucun signifiant universel dans l&rsquo;inconscient capable de d\u00e9finir l&rsquo;essence de \u00ab La \u00bb femme. La femme est structuralement \u00ab pas-toute \u00bb inscrite dans la fonction phallique, ce qui la situe \u00e0 la fois dans l&rsquo;ordre symbolique du langage et au-del\u00e0, dans un rapport singulier \u00e0 une jouissance suppl\u00e9mentaire qui \u00e9chappe aux cl\u00f4tures du discours masculin.<\/p>\n<p>Ce travail \u00e9ditorial sans pr\u00e9c\u00e9dent permet \u00e0 Mitchell d&rsquo;\u00e9valuer avec une grande lucidit\u00e9 critique les convergences et les divergences avec l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89cole_freudienne_de_Paris\">\u00c9cole freudienne de Paris<\/a>. Tout en saluant le g\u00e9nie d\u00e9constructeur de Lacan qui a su arracher la m\u00e9tapsychologie au pi\u00e8ge fonctionnaliste et biologique, Mitchell maintient une vigilance politique constante. Elle refuse que la th\u00e9orisation du \u00ab pas-toute \u00bb et de la jouissance f\u00e9minine ne soit r\u00e9investie par un mysticisme po\u00e9tique n\u00e9o-romantique, tentation \u00e0 laquelle succomb\u00e8rent certaines repr\u00e9sentantes fran\u00e7aises du \u00ab f\u00e9minisme de l&rsquo;\u00e9criture \u00bb ou de la \u00ab diff\u00e9rence sexuelle \u00bb comme H\u00e9l\u00e8ne Cixous ou Luce Irigaray.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 cette m\u00e9diation audacieuse, Mitchell installe la pens\u00e9e lacanienne au c\u0153ur des d\u00e9partements de litt\u00e9rature, d&rsquo;\u00e9tudes culturelles et de th\u00e9orie critique de tout le monde anglophone. <em>Feminine Sexuality<\/em> devient le viatique indispensable pour toute une g\u00e9n\u00e9ration de chercheuses qui d\u00e9couvrent, sous la houlette de Mitchell et Rose, que l&rsquo;on peut penser la radicalit\u00e9 f\u00e9ministe au plus pr\u00e8s des impasses du signifiant, de la castration symbolique et des \u00e9nigmes de la division subjective.<\/p>\n<h2>7. La loi patriarcale, l&rsquo;anthropologie et la parent\u00e9<\/h2>\n<h3>7.1 Conjonction entre L\u00e9vi-Strauss et la m\u00e9tapsychologie<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition \u00e9pist\u00e9mologique de Juliet Mitchell ne se borne pas \u00e0 faire dialoguer le marxisme et la psychanalyse ; elle entreprend d&rsquo;\u00e9largir son \u00e9chafaudage th\u00e9orique en y int\u00e9grant un troisi\u00e8me pilier fondamental : l&rsquo;anthropologie structurale d\u00e9velopp\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Claude_L%C3%A9vi-Strauss\">Claude L\u00e9vi-Strauss<\/a>. Dans <em>Psychoanalysis and Feminism<\/em>, Mitchell d\u00e9montre que la m\u00e9tapsychologie freudienne trouve son pendant ethnologique exact et indispensable dans <em>Les Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em> (1949). Elle op\u00e8re un rapprochement conceptuel vertigineux entre la d\u00e9couverte l\u00e9vi-straussienne de la r\u00e8gle universelle de la prohibition de l&rsquo;inceste et le sc\u00e9nario \u0153dipien freudien.<\/p>\n<p>Mitchell reprend \u00e0 son compte la th\u00e8se l\u00e9vi-straussienne fondatrice selon laquelle le passage de la nature \u00e0 la culture s&rsquo;op\u00e8re par l&rsquo;instauration d&rsquo;une r\u00e8gle primordiale : le refus de la consanguinit\u00e9 obligeant les groupes humains \u00e0 pratiquer l&rsquo;exogamie. Or, ce passage fondateur repose sur un m\u00e9canisme anthropologique invariable : l&rsquo;\u00e9change des femmes. Ce sont les hommes qui \u00e9changent les femmes entre clans distincts pour sceller des alliances politiques et cr\u00e9er le lien social, et non l&rsquo;inverse. Les femmes se trouvent ainsi institu\u00e9es, d\u00e8s l&rsquo;aube de l&rsquo;humanit\u00e9 sociale, non comme des partenaires autonomes de l&rsquo;\u00e9change, mais comme les signes, les objets et les v\u00e9hicules mat\u00e9riels et symboliques par lesquels les hommes communiquent et nouent la paix entre eux :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th>Domaine th\u00e9orique<\/th>\n<th>Concept cl\u00e9<\/th>\n<th>Fonction dans la th\u00e9orie de Juliet Mitchell<\/th>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Mat\u00e9rialisme historique<\/strong><\/td>\n<td>Surd\u00e9termination et division sexuelle du travail<\/td>\n<td>Penser l&rsquo;autonomie relative du travail reproductif au sein du mode de production capitaliste.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Psychanalyse freudienne<\/strong><\/td>\n<td>Complexe d&rsquo;\u0152dipe et refoulement<\/td>\n<td>Analyser la construction psychique inconsciente de la diff\u00e9rence des sexes et des r\u00f4les de genre.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Structuralisme lacanien<\/strong><\/td>\n<td>Le Nom-du-P\u00e8re et l&rsquo;ordre symbolique<\/td>\n<td>D\u00e9montrer que le patriarcat est structur\u00e9 par le langage et les m\u00e9taphores phalliques de la culture.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Anthropologie structurale<\/strong><\/td>\n<td>Prohibition de l&rsquo;inceste et \u00e9change des femmes<\/td>\n<td>D\u00e9voiler le fondement universel de la culture humaine bas\u00e9 sur la r\u00e9ification circulatoire des femmes.<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>En croisant L\u00e9vi-Strauss et Freud, Mitchell r\u00e9alise un travail de d\u00e9montage m\u00e9thodique de la naturalisation des r\u00f4les de parent\u00e9. La famille n&rsquo;est en rien une donn\u00e9e de la biologie animale ; elle est une institution purement culturelle, fond\u00e9e sur une transaction violente qui asservit les femmes au b\u00e9n\u00e9fice de la coh\u00e9sion du groupe masculin. Le complexe d&rsquo;\u0152dipe appara\u00eet ainsi comme la trace psychique int\u00e9rioris\u00e9e de cette loi anthropologique de l&rsquo;\u00e9change : la petite fille comprend qu&rsquo;elle doit \u00eatre donn\u00e9e \u00e0 un homme ext\u00e9rieur au clan, tandis que le petit gar\u00e7on apprend qu&rsquo;il aura droit, en \u00e9change de son ob\u00e9issance \u00e0 la loi du p\u00e8re, \u00e0 une femme de substitution. Cette synth\u00e8se magistrale permet \u00e0 Mitchell de situer la gen\u00e8se du patriarcat \u00e0 la racine m\u00eame de la constitution du lien social humain.<\/p>\n<h3>7.2 La persistance transculturelle du patriarcat<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport conjoint de l&rsquo;anthropologie structurale et de la m\u00e9tapsychologie permet \u00e0 Juliet Mitchell de r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;une des interrogations les plus angoissantes de la philosophie politique contemporaine : pourquoi l&rsquo;ordre patriarcal fait-il preuve d&rsquo;une persistance transculturelle si tenace ? Pourquoi survit-il avec une insolente aisance aux bouleversements \u00e9conomiques les plus spectaculaires, aux chutes d&#8217;empires et m\u00eame aux r\u00e9volutions socialistes les plus radicales, comme en Union sovi\u00e9tique ou en Chine mao\u00efste, o\u00f9 le mod\u00e8le patriarcal et familial traditionnel a tr\u00e8s rapidement r\u00e9investi l&rsquo;appareil d&rsquo;\u00c9tat ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse apport\u00e9e par Mitchell est sans concession : le patriarcat survit parce qu&rsquo;il b\u00e9n\u00e9ficie de l&rsquo;immense <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Inertie\">inertie<\/a> de l&rsquo;ordre symbolique et des structures inconscientes. Alors que les rapports \u00e9conomiques de production et les constitutions juridiques peuvent \u00eatre renvers\u00e9s en quelques jours d&rsquo;insurrection ou par une poign\u00e9e de d\u00e9crets l\u00e9gislatifs, les lois inconscientes de la parent\u00e9, de l&rsquo;alliance et du d\u00e9sir s&rsquo;enracinent dans un temps infiniment plus long, imm\u00e9morial, quasi g\u00e9ologique. Les individus r\u00e9investissent spontan\u00e9ment et inconsciemment les sch\u00e8mes s\u00e9culaires du Nom-du-P\u00e8re et de l&rsquo;\u00e9change asym\u00e9trique des corps, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils pr\u00e9tendent b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle.<\/p>\n<p>Mitchell expose avec une grande rigueur les conditions requises pour une transformation radicale des structures de parent\u00e9. Aucune lib\u00e9ration authentique ne sera envisageable tant que l&rsquo;on se contentera de r\u00e9former la surface contractuelle sans toucher au noyau anthropologique dur : il faut dissocier radicalement la fonction parentale de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie phallique, r\u00e9inventer les modalit\u00e9s de circulation des individus hors de la logique de possession marchande ou clanique, et faire advenir un ordre symbolique o\u00f9 les femmes sont des sujets d&rsquo;\u00e9nonciation souverains et non plus les monnaies d&rsquo;\u00e9change de la paix entre les hommes.<\/p>\n<p>Toutefois, Mitchell ne sombre jamais dans le dogmatisme structuraliste aveugle. Elle a l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle de pointer les limites inh\u00e9rentes au mod\u00e8le l\u00e9vi-straussien, accus\u00e9 \u00e0 juste titre par certaines f\u00e9ministes de verser dans un universalisme anhistorique et abstrait face \u00e0 la foisonnante multiplicit\u00e9 des cultures et des modes d&rsquo;organisation sociale non occidentaux. Mitchell insiste sur le fait que la structure n&rsquo;est pas un destin immuable, mais un syst\u00e8me de contraintes historiques. En identifiant avec pr\u00e9cision les rouages symboliques universels qui ont b\u00e2ti l&rsquo;oppression patriarcale, l&rsquo;humanit\u00e9 se donne enfin les moyens scientifiques de les d\u00e9construire consciemment au lieu de les r\u00e9p\u00e9ter ind\u00e9finiment \u00e0 son insu.<\/p>\n<h2>8. \u00ab Mad Men and Medusas \u00bb (2000) : Reconfiguration de l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/h2>\n<h3>8.1 G\u00e9n\u00e9alogie et m\u00e9tamorphose de l&rsquo;affection hyst\u00e9rique<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;aube du nouveau mill\u00e9naire, apr\u00e8s plusieurs d\u00e9cennies d&rsquo;exercice de la cure psychanalytique et de recherche clinique, Juliet Mitchell prend de court la communaut\u00e9 psychanalytique et f\u00e9ministe internationale en publiant un ouvrage magistral : <em>Mad Men and Medusas: Reclaiming Hysteria<\/em> (2000). Dans cette somme monumentale, Mitchell accomplit un geste th\u00e9orique d&rsquo;une souveraine audace : r\u00e9habiliter le diagnostic honni et r\u00e9put\u00e9 obsol\u00e8te d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Hyst%C3%A9rie\">hyst\u00e9rie<\/a>. Depuis la fin du XIXe si\u00e8cle et les th\u00e9\u00e2tres cliniques de Jean-Martin Charcot \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;inauguration de la psychanalyse par Freud et Breuer dans les <em>\u00c9tudes sur l&rsquo;hyst\u00e9rie<\/em> (1895), l&rsquo;hyst\u00e9rie avait \u00e9t\u00e9 stigmatis\u00e9e comme la caricature supr\u00eame de la d\u00e9raison f\u00e9minine, une mascarade corporelle th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e par des femmes frustr\u00e9es.<\/p>\n<p>Mitchell entreprend une vaste g\u00e9n\u00e9alogie de cette affection depuis l&rsquo;Antiquit\u00e9 grecque et la m\u00e9taphore ut\u00e9rine d&rsquo;Hippocrate jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque victorienne. Mais son coup de tonnerre th\u00e9orique r\u00e9side dans la d\u00e9nonciation de la disparition pr\u00e9tendue de l&rsquo;hyst\u00e9rie des manuels modernes de psychiatrie. En 1980, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Manuel_diagnostique_et_statistique_des_troubles_mentaux\">DSM-III<\/a>) avait officiellement ray\u00e9 le terme \u00ab hyst\u00e9rie \u00bb de sa nomenclature, fragmentant l&rsquo;affection en une multitude de cat\u00e9gories disparates : troubles somatoformes, troubles dissociatifs, personnalit\u00e9 histrionique ou attaques de panique. Pour Mitchell, cette \u00e9viction officielle n&rsquo;est qu&rsquo;un d\u00e9ni th\u00e9orique hypocrite, une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de la m\u00e9decine positiviste d&rsquo;effacer une \u00e9nigme subjective et relationnelle qu&rsquo;elle s&rsquo;est montr\u00e9e incapable de ma\u00eetriser chimiquement.<\/p>\n<p>Mitchell red\u00e9finit fondamentalement l&rsquo;hyst\u00e9rie : loin d&rsquo;\u00eatre un caprice th\u00e9\u00e2tral r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 des femmes en mal de s\u00e9duction, elle s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une r\u00e9ponse psychique humaine universelle face au traumatisme \u00e9crasant, \u00e0 la d\u00e9possession radicale et \u00e0 la menace d&rsquo;annihilation subjective. Lorsque l&rsquo;individu \u2014 qu&rsquo;il soit homme ou femme \u2014 se heurte \u00e0 une situation intenable o\u00f9 sa parole est d\u00e9ni\u00e9e, o\u00f9 son agentivit\u00e9 est d\u00e9truite et o\u00f9 aucun recours symbolique par le langage n&rsquo;est accessible, le corps prend le relais de l&rsquo;appareil psychique d\u00e9faillant :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;hyst\u00e9rie est une somatisation corporelle r\u00e9sultant directement de la d\u00e9faillance de la fonction symbolisante ;<\/li>\n<li>Le sympt\u00f4me de conversion hyst\u00e9rique (paralysies, c\u00e9cit\u00e9s, convulsions, douleurs chroniques inexpliqu\u00e9es) est un hi\u00e9roglyphe corporel qu&rsquo;il convient de d\u00e9chiffrer comme une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de communication ;<\/li>\n<li>Elle signe l&rsquo;effondrement du sujet devant un traumatisme que les mots ne parviennent plus \u00e0 m\u00e9diatiser ;<\/li>\n<li>L&rsquo;hyst\u00e9rique se fait le miroir vivant des contradictions refoul\u00e9es et de la folie latente de l&rsquo;ordre social environnant.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En restituant \u00e0 l&rsquo;hyst\u00e9rie son statut de prototype de la souffrance n\u00e9vrotique universelle face \u00e0 la sid\u00e9ration traumatique, Mitchell lib\u00e8re ce tableau clinique du carcan sexiste dans lequel l&rsquo;histoire m\u00e9dicale l&rsquo;avait enferm\u00e9. L&rsquo;hyst\u00e9rie n&rsquo;est plus la maladie de l&rsquo;ut\u00e9rus errant des Grecs ; elle devient le cri d&rsquo;alarme corporel de l&rsquo;\u00eatre humain broy\u00e9 par la violence de la loi symbolique ou par le d\u00e9chirement de ses liens fondamentaux.<\/p>\n<h3>8.2 La d\u00e9sexualisation de l&rsquo;hyst\u00e9rie et ses expressions actuelles<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre tournant paradigmatique op\u00e9r\u00e9 par Mitchell dans <em>Mad Men and Medusas<\/em> r\u00e9side dans la d\u00e9sexualisation conceptuelle de l&rsquo;hyst\u00e9rie. La vulgate analytique et psychiatrique avait fini par r\u00e9duire l&rsquo;hyst\u00e9rie \u00e0 une pathologie de l&rsquo;hypersexualisation, \u00e0 un conflit non r\u00e9solu autour de la s\u00e9duction paternelle et de la frigidit\u00e9 g\u00e9nitale. Mitchell bat en br\u00e8che cette vision \u00e9troite pour affirmer que le noyau fondamental de l&rsquo;hyst\u00e9rie n&rsquo;est pas sexuel, mais narcissique et identitaire : il concerne la lutte \u00e0 mort pour la survie du Moi face au risque d&rsquo;an\u00e9antissement psychique.<\/p>\n<p>Cette requalification permet \u00e0 Mitchell de reconna\u00eetre et de diagnostiquer les m\u00e9tamorphoses contemporaines de l&rsquo;affection hyst\u00e9rique au sein des soci\u00e9t\u00e9s occidentales tardives. Les grands tableaux convulsifs spectaculaires du XIXe si\u00e8cle ont laiss\u00e9 place \u00e0 de nouvelles \u00e9pid\u00e9mies psychopathologiques qui hantent le monde contemporain :<\/p>\n<ul>\n<li>Les troubles s\u00e9v\u00e8res des conduites alimentaires, tels que l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Anorexie_mentale\">anorexie mentale<\/a> et la boulimie, o\u00f9 le corps f\u00e9minin se m\u00e9tamorphose en champ de bataille g\u00e9om\u00e9trique pour affirmer un contr\u00f4le sur l&rsquo;insupportable ;<\/li>\n<li>Les comportements d&rsquo;automutilation \u00e9pid\u00e9mique chez les adolescents, incision de la peau traduisant l&rsquo;urgence de faire couler le sang r\u00e9el pour circonscrire une douleur psychique non nommable ;<\/li>\n<li>Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) et le syndrome de fatigue chronique, o\u00f9 la sid\u00e9ration musculaire et cognitive r\u00e9p\u00e8te la sc\u00e8ne de l&rsquo;agression originelle ;<\/li>\n<li>Les d\u00e9pressions narcissiques graves cons\u00e9cutives aux exclusions sociales et professionnelles brutales de l&rsquo;\u00e8re n\u00e9olib\u00e9rale.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans un chapitre \u00e9blouissant de l&rsquo;ouvrage, Mitchell explore avec une minutie exemplaire la question refoul\u00e9e de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/N%C3%A9vrose_de_guerre\">hyst\u00e9rie masculine<\/a>. Alors que la tradition m\u00e9dicale a tout fait pour effacer les hommes de ce champ diagnostic en inventant des \u00e9tiquettes viriles comme le \u00ab choc de guerre \u00bb (<em>shell shock<\/em>) lors de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, Mitchell prouve que les soldats traumatis\u00e9s des tranch\u00e9es de 1914-1918 pr\u00e9sentaient rigoureusement les m\u00eames sympt\u00f4mes de conversion (perte de la voix, contractures, tremblements convulsifs) que les patientes de Charcot. Plong\u00e9 dans l&rsquo;impuissance absolue sous un d\u00e9luge de feu industriel, l&rsquo;homme perd ses privil\u00e8ges symboliques de genre et sombre dans l&rsquo;hyst\u00e9rie la plus brute.<\/p>\n<p>Cette relecture bouleverse en profondeur le maniement de la clinique psychanalytique et la gestion du transfert. Mitchell met en garde les praticiens contre le pi\u00e8ge d&rsquo;interpr\u00e9ter syst\u00e9matiquement les sympt\u00f4mes du patient sous l&rsquo;angle exclusif du d\u00e9sir \u00e9rotique ou de la revendication g\u00e9nitale \u0153dipienne. Face au patient hyst\u00e9rique \u2014 homme ou femme \u2014, l&rsquo;analyste doit imp\u00e9rativement identifier le traumatisme premier de d\u00e9personnalisation, accueillir l&rsquo;effondrement narcissique sous-jacent et offrir une contenance symbolique \u00e0 cette souffrance corporelle mutique avant de pouvoir envisager un quelconque travail d&rsquo;interpr\u00e9tation pulsionnelle classique.<\/p>\n<h2>9. \u00ab Siblings \u00bb (2003) : Th\u00e9orisation de l&rsquo;axe lat\u00e9ral et de la fratrie<\/h2>\n<h3>9.1 Rupture avec le verticalisme \u0153dipien exclusif<\/h3>\n<p>En 2003, Juliet Mitchell publie ce que beaucoup de commentateurs consid\u00e8rent comme sa contribution la plus originale et r\u00e9volutionnaire \u00e0 l&rsquo;histoire de la m\u00e9tapsychologie : <em>Siblings: Sex and Violence<\/em>. Dans cet ouvrage visionnaire, Mitchell s&rsquo;attaque avec une lucidit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent au biais le plus enracin\u00e9, le plus implicite et le plus persistant de toute la tradition psychanalytique depuis ses origines freudiennes : le \u00ab verticalisme \u00bb exclusif de sa mod\u00e9lisation psychique. Jusqu&rsquo;alors, la psychanalyse fondait l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du d\u00e9veloppement subjectif, de la constitution du Moi et de la gen\u00e8se des n\u00e9vroses sur la relation verticale et hi\u00e9rarchique unissant l&rsquo;enfant \u00e0 ses parents (la transmission de la loi paternelle, le lien nourricier \u00e0 la m\u00e8re, le meurtre symbolique du p\u00e8re).<\/p>\n<p>Mitchell th\u00e9orise avec une formidable audace conceptuelle la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;introduire un \u00ab axe lat\u00e9ral \u00bb dans la m\u00e9tapsychologie. Elle soutient que les relations horizontales \u2014 celles unissant le sujet \u00e0 ses fr\u00e8res, ses s\u0153urs, ses pairs, ses adelphes et ses contemporains \u2014 ne sont pas de simples ramifications secondaires d\u00e9pendantes du drame \u0153dipien parental, mais constituent un axe psychique autonome, primitif et structurellement d\u00e9terminant dans l&rsquo;architecture du sujet humain. En n\u00e9gligeant la fratrie au profit du seul couple parental, la psychanalyse s&rsquo;est rendue aveugle \u00e0 la moiti\u00e9 de la vie psychique.<\/p>\n<p>Le point d&rsquo;ancrage m\u00e9tapsychologique de cette th\u00e9orie r\u00e9side dans l&rsquo;analyse magistrale du traumatisme primordial provoqu\u00e9 par l&rsquo;arriv\u00e9e d&rsquo;un pu\u00een\u00e9 au sein de l&rsquo;espace familial. Mitchell d\u00e9crit le choc existentiel cataclysmique \u00e9prouv\u00e9 par le premier enfant lors de la naissance d&rsquo;un fr\u00e8re ou d&rsquo;une s\u0153ur. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une simple \u00ab jalousie \u00bb infantile passag\u00e8re, mais d&rsquo;une v\u00e9ritable menace de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/D%C3%A9tr%C3%B4nement\">d\u00e9tr\u00f4nement<\/a> et d&rsquo;annihilation narcissique absolue. Le sujet se d\u00e9couvre brusquement rempla\u00e7able, jetable, d\u00e9chu de son statut d&rsquo;objet unique de l&rsquo;amour de l&rsquo;Autre. La vue du nouveau-n\u00e9 au sein maternel est v\u00e9cue comme le meurtre symbolique de son propre Moi :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width: 100%; border-collapse: collapse; margin: 20px 0;\">\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th>Caract\u00e9ristique<\/th>\n<th>Axe Vertical (\u0152dipien classique)<\/th>\n<th>Axe Lat\u00e9ral (Mod\u00e8le mitchellien des <em>Siblings<\/em>)<\/th>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Relation dominante<\/strong><\/td>\n<td>Parent &#8211; Enfant (G\u00e9n\u00e9rationnelle, hi\u00e9rarchique)<\/td>\n<td>Fr\u00e8re &#8211; S\u0153ur \/ Pairs \/ Adelphes (Intra-g\u00e9n\u00e9rationnelle, \u00e9galitaire)<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Traumatisme central<\/strong><\/td>\n<td>Angoisse de castration par la loi paternelle<\/td>\n<td>D\u00e9tr\u00f4nement et annihilation narcissique par le nouveau venu<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Affects primitifs<\/strong><\/td>\n<td>Culpabilit\u00e9, terreur \u0153dipienne, soumission amoureuse<\/td>\n<td>Haine fratricide, terreur d&rsquo;\u00eatre substitu\u00e9, rage narcissique<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>R\u00e9solution structurante<\/strong><\/td>\n<td>Entr\u00e9e dans le symbolique par le Nom-du-P\u00e8re<\/td>\n<td>Pacte fraternel, reconnaissance de l&rsquo;\u00e9gal, socialisation d\u00e9mocratique<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Destin pathologique<\/strong><\/td>\n<td>N\u00e9vrose de culpabilit\u00e9, perversion, fixation incestueuse<\/td>\n<td>Hyst\u00e9rie lat\u00e9rale, parano\u00efa pers\u00e9cutive, x\u00e9nophobie, violence fratricide<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>Mitchell forge ici une dialectique fascinante de la haine fraternelle et de la socialisation. Face \u00e0 cette violence homicide originaire \u2014 dont les mythes de Ca\u00efn et Abel ou d&rsquo;\u00c9t\u00e9ocle et Polynice sont les archives culturelles \u2014, le sujet doit op\u00e9rer une mutation psychique d\u00e9cisive pour survivre : transformer la pulsion de meurtre fratricide en reconnaissance mutuelle de l&rsquo;\u00e9gal. Si le fr\u00e8re ne peut \u00eatre abattu, il doit devenir un semblable avec lequel partager le monde. L&rsquo;axe lat\u00e9ral appara\u00eet d\u00e8s lors comme le berceau authentique de la d\u00e9mocratie, de la justice distributive et de la socialit\u00e9 civile, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;axe vertical ne produit que de la v\u00e9n\u00e9ration autoritaire pour le chef ou le patriarche.<\/p>\n<h3>9.2 Cons\u00e9quences cliniques et th\u00e9oriques du mod\u00e8le fraternel<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du mod\u00e8le de l&rsquo;axe lat\u00e9ral entra\u00eene des r\u00e9percussions cliniques et m\u00e9tapsychologiques consid\u00e9rables. Sur le plan de la compr\u00e9hension sociopolitique, Juliet Mitchell offre une cl\u00e9 de lecture saisissante pour \u00e9lucider les dynamiques de groupe contemporaines, les explosions de violence communautaire, le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Racisme\">racisme<\/a> et la guerre civile. Lorsque le pacte fraternel de reconnaissance mutuelle d\u00e9faille ou que la peur d&rsquo;\u00eatre d\u00e9tr\u00f4n\u00e9 et remplac\u00e9 est instrumentalis\u00e9e par des entrepreneurs de haine, l&rsquo;\u00e9tranger, l&rsquo;immigr\u00e9 ou le voisin d&rsquo;une autre ethnie devient instantan\u00e9ment ce \u00ab fr\u00e8re rival insupportable \u00bb qu&rsquo;il faut \u00e9liminer pour pr\u00e9server sa propre survie narcissique. Le concept mitchellien d&rsquo;hyst\u00e9rie lat\u00e9rale \u00e9claire magistralement la violence mim\u00e9tique qui s&#8217;empare des collectifs humains en temps de crise \u00e9conomique ou territoriale aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Sur le divan de la cure psychanalytique, la th\u00e9orie de Mitchell bouleverse l&rsquo;\u00e9coute de l&rsquo;analyste. Trop souvent, les cures s&rsquo;enlisent dans des impasses interminables parce que les praticiens s&rsquo;obstinent \u00e0 ramener l&rsquo;ensemble des transferts, des haines et des blocages de l&rsquo;analysant \u00e0 la figure des parents. Mitchell invite les cliniciens \u00e0 \u00eatre attentifs aux rivalit\u00e9s fraternelles pr\u00e9coces et enkyst\u00e9es, aux avortements survenus dans la fratrie, aux morts infantiles d&rsquo;adelphes non pleur\u00e9s et aux traumatismes de d\u00e9tr\u00f4nement qui n&rsquo;ont jamais pu s&rsquo;\u00e9laborer par la parole. Le clinicien n&rsquo;incarne pas seulement le p\u00e8re de la loi ou la m\u00e8re archa\u00efque ; il est tr\u00e8s fr\u00e9quemment investi dans le transfert comme ce fr\u00e8re intrusif qui vient usurper la place du patient.<\/p>\n<p>Mitchell se livre par ailleurs \u00e0 une relecture stup\u00e9fiante des grands cas cliniques freudiens \u00e0 la lumi\u00e8re de cette nouvelle grille conceptuelle. Elle revisite notamment :<\/p>\n<ul>\n<li>Le cas du <em>Petit Hans<\/em> (1909), en montrant que la phobie des chevaux du gar\u00e7onnet n&rsquo;\u00e9tait pas seulement la terreur du p\u00e8re ch\u00e2trateur, mais la panique violente provoqu\u00e9e par la naissance de sa petite s\u0153ur Hanna, \u00e9v\u00e9nement d\u00e9clencheur de son effondrement ;<\/li>\n<li>Le cas <em>Dora<\/em> (1905), en r\u00e9\u00e9valuant le r\u00f4le d\u00e9cisif jou\u00e9 par son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 dans ses identifications et ses impasses affectives ;<\/li>\n<li>Le cas de <em>L&rsquo;Homme aux loups<\/em> (1918), en mettant en exergue l&rsquo;ombre \u00e9crasante de la s\u0153ur a\u00een\u00e9e s\u00e9ductrice et rivale, Anna, dont le suicide marqua irr\u00e9m\u00e9diablement la trajectoire psychique du patient.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En enrichissant l&rsquo;\u00e9difice psychanalytique de ce complexe fraternel indissociable du complexe d&rsquo;\u0152dipe, Juliet Mitchell ne d\u00e9truit pas la m\u00e9tapsychologie : elle la d\u00e9ploie dans une bidimensionnalit\u00e9 salvatrice. Le sujet humain se tient d\u00e9sormais au croisement d&rsquo;une croix structurelle : un axe vertical qui le relie \u00e0 l&rsquo;histoire ancestrale, aux g\u00e9n\u00e9rations pass\u00e9es et \u00e0 la loi de la filiation, et un axe lat\u00e9ral qui l&rsquo;ancre dans le collectif contemporain, le combat avec ses pairs et la solidarit\u00e9 partag\u00e9e. C&rsquo;est \u00e0 ce carrefour exact que se joue la libert\u00e9 du sujet.<\/p>\n<h2>10. Parcours institutionnel et pratique analytique<\/h2>\n<h3>10.1 Entr\u00e9e en formation analytique et pratique clinique<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire de Juliet Mitchell pr\u00e9sente une singularit\u00e9 absolue au sein de l&rsquo;intelligentsia europ\u00e9enne : apr\u00e8s avoir acquis une renomm\u00e9e mondiale comme th\u00e9oricienne critique, professeure de litt\u00e9rature et essayiste politique, elle prend la d\u00e9cision radicale, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, de se soumettre elle-m\u00eame aux exigences aust\u00e8res de la formation psychanalytique clinique. Refusant de demeurer une \u00ab th\u00e9oricienne de cabinet \u00bb sp\u00e9culant \u00e0 distance sur la psych\u00e9, elle veut \u00e9prouver la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;inconscient dans l&rsquo;ar\u00e8ne concr\u00e8te de la cure de divan, l\u00e0 o\u00f9 s&rsquo;expriment la douleur nue du sympt\u00f4me, la r\u00e9sistance du transfert et la r\u00e9p\u00e9tition silencieuse de la pulsion.<\/p>\n<p>Mitchell entreprend ainsi sa formation au sein de l&rsquo;une des institutions les plus renomm\u00e9es et rigoureuses de la plan\u00e8te : l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychoanalysis.org.uk\/\">Institute of Psychoanalysis<\/a> de Londres, affili\u00e9 \u00e0 la British Psychoanalytical Society. Ce choix la plonge au c\u0153ur des grands d\u00e9bats historiques qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la psychanalyse britannique depuis les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab Controverses scientifiques \u00bb (<em>Freud-Klein Controversies<\/em>) des ann\u00e9es 1940 entre Anna Freud et Melanie Klein. Loin de s&rsquo;enfermer dans un dogmatisme chapelle, Mitchell se montre particuli\u00e8rement r\u00e9ceptive \u00e0 la richesse du mod\u00e8le kleino-freudien centr\u00e9 sur les angoisses pers\u00e9cutives pr\u00e9coces, l&rsquo;objet partiel et l&rsquo;envie primitive, tout en s&rsquo;inspirant largement de la libert\u00e9 clinique du \u00ab Middle Group \u00bb (le groupe des Ind\u00e9pendants), marqu\u00e9 par l&rsquo;h\u00e9ritage de Donald Winnicott, Michael Balint et Ronald Fairbairn.<\/p>\n<p>Devenue psychanalyste \u00e0 part enti\u00e8re, Mitchell exerce quotidiennement en cabinet priv\u00e9 \u00e0 Londres pendant plus de deux d\u00e9cennies. Elle re\u00e7oit des patients confront\u00e9s \u00e0 la panoplie des n\u00e9vroses modernes, aux traumatismes de guerre, aux d\u00e9pressions profondes et aux troubles borderline. Cette confrontation intime et quotidienne avec la d\u00e9tresse psychique r\u00e9elle affine consid\u00e9rablement son outillage th\u00e9orique, temp\u00e9rant l&rsquo;abstraction structuraliste par une profonde compr\u00e9hension de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine et de l&rsquo;interd\u00e9pendance affective pr\u00e9coce.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis majeurs relev\u00e9s par Mitchell au cours de cette p\u00e9riode clinique est la recherche constante d&rsquo;un \u00e9quilibre \u00e9thique entre sa posture publique de militante f\u00e9ministe et la rigoureuse neutralit\u00e9 bienveillante exig\u00e9e par le cadre analytique. Elle refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;instrumentaliser la cure pour en faire un espace d&rsquo;endoctrinement id\u00e9ologique ou de r\u00e9\u00e9ducation f\u00e9ministe de ses patientes et patients. Pour Mitchell, la cure analytique n&rsquo;a pas pour but de dicter au sujet ce qu&rsquo;il doit d\u00e9sirer, mais d&rsquo;ouvrir un espace de v\u00e9rit\u00e9 in\u00e9dit o\u00f9 l&rsquo;individu peut enfin d\u00e9chiffrer les d\u00e9terminations inconscientes qui l&rsquo;entravent pour acc\u00e9der \u00e0 son d\u00e9sir propre, f\u00fbt-il en contradiction avec les normes politiques de son temps.<\/p>\n<h3>10.2 Enseignement universitaire et fondation de programmes<\/h3>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 son activit\u00e9 clinique exigeante, Juliet Mitchell poursuit une carri\u00e8re acad\u00e9mique de tr\u00e8s haut vol au sein de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge, l&rsquo;un des bastions traditionnels de l&rsquo;excellence universitaire britannique. D&rsquo;abord nomm\u00e9e <em>Lecturer<\/em>, elle gravit tous les \u00e9chelons professoraux pour devenir Professeure de psychanalyse et d&rsquo;\u00e9tudes de genre, rattach\u00e9e au prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.jesus.cam.ac.uk\/\">Jesus College<\/a>. Son retour triomphal dans le syst\u00e8me d&rsquo;Oxbridge, qu&rsquo;elle avait quitt\u00e9 des d\u00e9cennies plus t\u00f4t comme jeune \u00e9tudiante r\u00e9volt\u00e9e, t\u00e9moigne de la reconnaissance institutionnelle unanime de son autorit\u00e9 intellectuelle.<\/p>\n<p>Le couronnement de son action institutionnelle se concr\u00e9tise par la fondation, sous son impulsion directe, du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gender.cam.ac.uk\/\">Centre for Gender Studies de l&rsquo;Universit\u00e9 de Cambridge<\/a> au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Mitchell ne con\u00e7oit pas ce centre comme un simple d\u00e9partement administratif suppl\u00e9mentaire, mais comme un laboratoire \u00e9pist\u00e9mologique transdisciplinaire d&rsquo;avant-garde. Elle veille personnellement \u00e0 ce que le cursus ne coupe jamais le genre de ses soubassements mat\u00e9riels, \u00e9conomiques et m\u00e9tapsychologiques, r\u00e9sistant activement aux modes universitaires qui tendent \u00e0 transformer les \u00e9tudes de genre en purs exercices de d\u00e9construction textuelle d\u00e9sincarn\u00e9e.<\/p>\n<p>Durant ses d\u00e9cennies d&rsquo;enseignement \u00e0 Cambridge, Mitchell dirige des dizaines de th\u00e8ses de doctorat reliant avec audace la litt\u00e9rature compar\u00e9e, la psychanalyse freudo-lacanienne, la philosophie politique et les sciences sociales. Elle forme toute une g\u00e9n\u00e9ration de chercheuses et de th\u00e9oriciens qui occupent aujourd&rsquo;hui des chaires prestigieuses \u00e0 travers le monde. Son enseignement se distingue par une libert\u00e9 de pens\u00e9e absolue, une exigence de rigueur conceptuelle implacable et un refus constant des simplifications militantes \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce :<\/p>\n<ul>\n<li>\u00c9lection comme Fellow de la prestigieuse <em>British Academy<\/em>, saluant sa contribution extraordinaire \u00e0 la th\u00e9orie sociale et aux humanit\u00e9s ;<\/li>\n<li>Professeure invit\u00e9e dans les plus grandes institutions mondiales, de l&rsquo;Universit\u00e9 Columbia et Princeton aux universit\u00e9s d&rsquo;Australie, d&rsquo;Afrique du Sud et d&rsquo;Europe continentale ;<\/li>\n<li>Direction de programmes de recherche conjoints entre la facult\u00e9 de m\u00e9decine, les d\u00e9partements de psychiatrie et les facult\u00e9s de lettres humaines ;<\/li>\n<li>Accession au statut de Professeure \u00e9m\u00e9rite \u00e0 Cambridge et nomination \u00e0 l&rsquo;<em>University College London<\/em> (UCL) au sein des \u00e9tudes psychanalytiques doctorales.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette trajectoire institutionnelle \u00e9clatante consacre Juliet Mitchell comme une figure magistrale et respect\u00e9e du paysage intellectuel mondial. Loin de s&rsquo;assagir dans les honneurs acad\u00e9miques de la vieillesse, elle continue d&rsquo;utiliser ses tribunes institutionnelles pour interpeller le monde universitaire sur ses frilosit\u00e9s, d\u00e9fendant inlassablement la psychanalyse contre les offensives gestionnaires des neurosciences cognitives et le f\u00e9minisme contre ses d\u00e9rives moralisatrices ou lib\u00e9rales marchandes.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats critiques, controverses et r\u00e9ceptions internationales<\/h2>\n<h3>11.1 Confrontations avec les th\u00e9ories queer et poststructuralistes<\/h3>\n<p>L&rsquo;immense stature intellectuelle de Juliet Mitchell n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter d&rsquo;intenses controverses th\u00e9oriques, particuli\u00e8rement \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990 avec l&rsquo;essor fulgurant des th\u00e9ories queer et du poststructuralisme nord-am\u00e9ricain. La confrontation la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus f\u00e9conde s&rsquo;est engag\u00e9e avec la philosophe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Judith_Butler\">Judith Butler<\/a>. Dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Gender Trouble<\/em> (1990), Butler consacre des pages tr\u00e8s aiguis\u00e9es \u00e0 <em>Psychoanalysis and Feminism<\/em>. Tout en reconnaissant l&rsquo;importance matricielle du travail de Mitchell, Butler lui reproche d&rsquo;avoir hypostasi\u00e9 la loi symbolique et la triangulation \u0153dipienne universelle, figeant la diff\u00e9rence sexuelle dans un mod\u00e8le structural invariant qui reconduirait, malgr\u00e9 lui, la matrice h\u00e9t\u00e9rosexuelle obligatoire.<\/p>\n<p>Pour Judith Butler et la g\u00e9n\u00e9ration f\u00e9ministe d\u00e9constructionniste, le syst\u00e8me symbolique adoss\u00e9 au complexe d&rsquo;\u0152dipe et au Nom-du-P\u00e8re lacanien risque de sacraliser le patriarcat comme une condition ind\u00e9passable de l&rsquo;acc\u00e8s au langage et \u00e0 la culture humaine. Butler conteste l&rsquo;id\u00e9e que le sujet doive n\u00e9cessairement en passer par l&rsquo;\u00e9preuve \u0153dipienne de la castration pour devenir un \u00eatre parlant, sugg\u00e9rant que les identit\u00e9s de genre sont le produit purement contingent de performances discursives r\u00e9it\u00e9r\u00e9es, de parodies corporelles sans origine ontologique fixe, plaidant pour une subversion fluide et subversive des cat\u00e9gories de sexe et de genre.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Juliet Mitchell aux approches queer et performatives radicales est d&rsquo;une grande fermet\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique. Mitchell refuse avec vigueur ce qu&rsquo;elle diagnostique comme une rechute dans l&rsquo;id\u00e9alisme linguistique et le \u00ab discursivisme pur \u00bb. Elle rappelle que l&rsquo;inconscient poss\u00e8de une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle propre, faite de traces mn\u00e9siques corporelles, de pulsions d&rsquo;incorporation et de lois de structuration qui ne se dissolvent pas par la simple d\u00e9cision politique de performer son genre autrement :<\/p>\n<ul>\n<li>Le genre n&rsquo;est pas un v\u00eatement discursif que l&rsquo;on peut changer \u00e0 loisir au gr\u00e9 d&rsquo;une performance th\u00e9\u00e2trale de subversion stylistique ;<\/li>\n<li>La triangulation \u0153dipienne n&rsquo;est pas une injonction morale bourgeoise, mais la description clinique du passage universel de l&rsquo;incompl\u00e9tude narcissique \u00e0 la reconnaissance de l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9 ;<\/li>\n<li>Nier la violence structurante de la diff\u00e9rence sexuelle dans l&rsquo;inconscient revient \u00e0 basculer dans un d\u00e9ni psychotique de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de la finitude ;<\/li>\n<li>L&rsquo;inconscient oppose une r\u00e9sistance massive aux utopies volontaristes de l&rsquo;auto-cr\u00e9ation absolue de soi.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce dialogue de haut vol entre Mitchell et Butler a permis d&rsquo;approfondir consid\u00e9rablement la pens\u00e9e f\u00e9ministe contemporaine. Loin d&rsquo;un rejet dogmatique, Mitchell a su accueillir la l\u00e9gitimit\u00e9 des combats des minorit\u00e9s sexuelles tout en maintenant avec intransigeance que la subversion des normes sociales ne fait jamais dispara\u00eetre les lois fondamentales de la structuration psychique inconsciente, mettant en garde les th\u00e9ories queers contre l&rsquo;illusion n\u00e9olib\u00e9rale d&rsquo;une plasticit\u00e9 infinie du sujet sans entraves.<\/p>\n<h3>11.2 R\u00e9ception compar\u00e9e : France, Royaume-Uni et \u00c9tats-Unis<\/h3>\n<p>L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 aux \u0153uvres de Juliet Mitchell offre un tableau contrast\u00e9 et passionnant de la g\u00e9ographie des id\u00e9es du second XXe si\u00e8cle. En France, patrie de Lacan, de L\u00e9vi-Strauss et d&rsquo;Althusser \u2014 les auteurs m\u00eames dont Mitchell s&rsquo;est inspir\u00e9e \u2014, la r\u00e9ception de ses \u00e9crits fut paradoxalement timide, r\u00e9serv\u00e9e, bien que teint\u00e9e d&rsquo;un profond respect dans les cercles sp\u00e9cialis\u00e9s. Le milieu psychanalytique parisien, souvent nombriliste et domin\u00e9 par des querelles de chapelles internes apr\u00e8s les scissions lacaniennes, voyait d&rsquo;un \u0153il circonspect cette th\u00e9oricienne venue de Grande-Bretagne pour leur expliquer la subversion politique contenue dans l&rsquo;enseignement de leurs propres ma\u00eetres.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le paysage f\u00e9ministe fran\u00e7ais \u00e9tait alors profond\u00e9ment divis\u00e9 entre le courant \u00ab F\u00e9minisme et R\u00e9volution \u00bb et le groupe \u00ab Psychanalyse et Politique \u00bb d&rsquo;Antoinette Fouque, ce dernier pr\u00f4nant un diff\u00e9rentialisme f\u00e9minin ax\u00e9 sur la m\u00e9taphore de la gestation et de la jouissance maternelle. Mitchell, farouchement universaliste et mat\u00e9rialiste, rejetait cat\u00e9goriquement ces d\u00e9rives n\u00e9o-essentialistes, ce qui lui valut des relations complexes avec une frange du MLF fran\u00e7ais. N\u00e9anmoins, des philosophes comme Mich\u00e8le Le D\u0153uff et des sociologues de la famille ont largement reconnu la lucidit\u00e9 proph\u00e9tique de ses analyses sur l&rsquo;institution patriarcale.<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, \u00e0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;impact de Mitchell fut imm\u00e9diat, retentissant et quasi canonique. <em>Psychoanalysis and Feminism<\/em> est instantan\u00e9ment devenu le texte fondateur sans lequel l&rsquo;essor des \u00ab French Feminisms \u00bb dans les universit\u00e9s de l&rsquo;Ivy League n&rsquo;aurait jamais pu avoir lieu. Des th\u00e9oriciennes majeures comme Gayatri Chakravorty Spivak, Jane Gallop ou Shoshana Felman se sont form\u00e9es dans le sillage ouvert par Mitchell, utilisant son travail pour d\u00e9verrouiller la critique litt\u00e9raire, les <em>film studies<\/em> et la th\u00e9orie de la d\u00e9construction. Mitchell a acquis outre-Atlantique le statut d&rsquo;une g\u00e9ante de la pens\u00e9e critique, dont chaque nouvelle publication suscite des colloques internationaux entiers.<\/p>\n<p>Au Royaume-Uni, Mitchell a incarn\u00e9 pendant un demi-si\u00e8cle la mauvaise conscience de l&rsquo;acad\u00e9misme conservateur et la boussole de la gauche intellectuelle. Longtemps marginalis\u00e9e par l&#8217;empirisme des d\u00e9partements de sociologie et la m\u00e9fiance de la gauche travailliste envers la psychanalyse, elle a fini par imposer ses vues gr\u00e2ce \u00e0 la rigueur inattaquable de son \u0153uvre clinique et universitaire. Aujourd&rsquo;hui, les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de sociologues de la famille, d&rsquo;anthropologues et d&rsquo;historiens de la culture red\u00e9couvrent avec \u00e9merveillement ses th\u00e8ses sur l&rsquo;axe lat\u00e9ral et la d\u00e9construction des liens de sang, trouvant chez Mitchell des outils incomparables pour penser les transformations de la parent\u00e9 contemporaine.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage intellectuel et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de Juliet Mitchell<\/h2>\n<h3>12.1 P\u00e9rennit\u00e9 du mod\u00e8le mitchellien au XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 le XXIe si\u00e8cle s&rsquo;enfonce dans des mutations anthropologiques sans pr\u00e9c\u00e9dent, l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Juliet Mitchell brille d&rsquo;une actualit\u00e9 \u00e9clatante et indispensable. Son mod\u00e8le de l&rsquo;axe lat\u00e9ral d\u00e9velopp\u00e9 dans <em>Siblings<\/em> appara\u00eet aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une pertinence proph\u00e9tique pour penser les bouleversements spectaculaires qui affectent la structure familiale traditionnelle. L&rsquo;essor massif des familles recompos\u00e9es, de l&rsquo;homoparentalit\u00e9, des d\u00e9marches d&rsquo;adoption internationale et des techniques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Procr%C3%A9ation_m%C3%A9dicalement_assist%C3%A9e\">procr\u00e9ation m\u00e9dicalement assist\u00e9e<\/a> (PMA) a fait voler en \u00e9clats le mod\u00e8le bourgeois monolithique de la famille nucl\u00e9aire du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Dans ce paysage familial in\u00e9dit, o\u00f9 la filiation biologique n&rsquo;est plus le garant unique de l&rsquo;apparentement, les relations horizontales entre enfants n\u00e9s de lits diff\u00e9rents, demi-fr\u00e8res, s\u0153urs d&rsquo;adoption ou fratries issues de dons de gam\u00e8tes deviennent des zones de structuration identitaire primordiales. La th\u00e9orie mitchellienne de la socialisation fraternelle, fond\u00e9e sur la m\u00e9tamorphose de la terreur du d\u00e9tr\u00f4nement en reconnaissance de l&rsquo;\u00e9gal, fournit aux cliniciens d&rsquo;enfants et aux sociologues de la famille une grille de lecture infiniment plus f\u00e9conde que le mod\u00e8le \u0153dipien classique pour accompagner ces nouvelles configurations familiales sans sombrer dans des paniques morales r\u00e9trogrades.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la r\u00e9habilitation mitchellienne de l&rsquo;hyst\u00e9rie dans <em>Mad Men and Medusas<\/em> r\u00e9sonne avec une acuit\u00e9 br\u00fblante au c\u0153ur de la clinique contemporaine. Face \u00e0 la multiplication inqui\u00e9tante des effondrements d\u00e9pressifs, des d\u00e9r\u00e8glements somatoformes chroniques, des automutilations adolescentes et des syndromes post-traumatiques li\u00e9s aux violences de masse ou aux solitudes urbaines n\u00e9olib\u00e9rales, Mitchell nous rappelle que le corps continue de parler le langage de l&rsquo;hyst\u00e9rie lorsque les liens symboliques et communautaires se d\u00e9font :<\/p>\n<ul>\n<li>Elle offre un rempart th\u00e9orique magistral contre la biom\u00e9dicalisation aveugle et la surprescription m\u00e9dicamenteuse des souffrances de l&rsquo;\u00e2me orchestr\u00e9e par les multinationales de l&rsquo;industrie pharmaceutique ;<\/li>\n<li>Elle rappelle avec force que tout trouble psychosomatique est un appel relationnel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 exigeant une \u00e9coute transf\u00e9rentielle de l&rsquo;inconscient et non une simple normalisation neurochimique du comportement ;<\/li>\n<li>Elle constitue la matrice intellectuelle d&rsquo;o\u00f9 sont issues les th\u00e9ories contemporaines les plus f\u00e9condes sur l&rsquo;intersectionnalit\u00e9 du genre, de la race et de la classe sociale ;<\/li>\n<li>Elle offre un mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique exemplaire capable de concilier la plus intraitable rigueur sp\u00e9culative avec une lucidit\u00e9 politique militante sans complaisance.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Mitchell a r\u00e9ussi le tour de force de prouver que la psychanalyse n&rsquo;est pas un monument poussi\u00e9reux r\u00e9serv\u00e9 aux \u00e9lites bourgeoises du si\u00e8cle pass\u00e9, mais une pratique d&rsquo;une plasticit\u00e9 et d&rsquo;une modernit\u00e9 radicales, indispensable pour naviguer dans les tourmentes de la subjectivit\u00e9 contemporaine. Son \u0153uvre constitue un antidote pr\u00e9cieux tant contre le cynisme postmoderne qui proclame la fin des grands r\u00e9cits \u00e9mancipateurs que contre les r\u00e9gressions fondamentalistes qui cherchent \u00e0 r\u00e9imposer l&rsquo;ordre patriarcal d&rsquo;antan.<\/p>\n<h3>12.2 Synth\u00e8se conclusive sur une \u0153uvre transdisciplinaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Juliet Mitchell, d\u00e9roul\u00e9 avec une constance souveraine de 1940 jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, trace la courbe h\u00e9ro\u00efque d&rsquo;une pens\u00e9e vivante qui n&rsquo;a jamais c\u00e9d\u00e9 sur son exigence de libert\u00e9 et de lucidit\u00e9. En partant des cercles de la New Left britannique et des barricades f\u00e9ministes des ann\u00e9es 1960 pour p\u00e9n\u00e9trer dans les arcanes de la m\u00e9tapsychologie freudo-lacanienne, de l&rsquo;anthropologie de la parent\u00e9 et de la pratique de la cure analytique, Mitchell a accompli l&rsquo;une des \u0153uvres th\u00e9oriques les plus compl\u00e8tes, polyphoniques et transdisciplinaires du monde contemporain.<\/p>\n<p>Son legs intellectuel le plus pr\u00e9cieux r\u00e9side dans sa d\u00e9monstration in\u00e9branlable que la psychanalyse est un instrument inali\u00e9nable de d\u00e9chiffrement de l&rsquo;oppression humaine. En r\u00e9v\u00e9lant que la loi patriarcale n&rsquo;est pas une simple superstructure id\u00e9ologique de surface, mais la trame m\u00eame par laquelle le sujet entre dans le langage, le d\u00e9sir et la diff\u00e9rence, Mitchell a appris au f\u00e9minisme \u00e0 mesurer l&rsquo;immensit\u00e9 de la t\u00e2che r\u00e9volutionnaire. On ne renverse pas un ordre symbolique mill\u00e9naire par des slogans d&rsquo;estrade ou de simples r\u00e9formes juridiques de fa\u00e7ade ; l&rsquo;\u00e9mancipation exige un travail souterrain permanent de transformation des structures psychiques et des pactes relationnels fondamentaux.<\/p>\n<p>Face aux mutations vertigineuses du capitalisme patriarcal et technologique du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;\u0153uvre de Juliet Mitchell r\u00e9sonne comme un appel solennel \u00e0 une cr\u00e9ativit\u00e9 th\u00e9orique permanente. Elle nous enjoint de refuser cat\u00e9goriquement le confort mortif\u00e8re des orthodoxies intellectuelles, qu&rsquo;elles soient issues du marxisme doctrinaire, de la psychanalyse dogmatique ou du militantisme identitaire superficiel. Mitchell nous l\u00e8gue la m\u00e9thode d&rsquo;une critique dialectique sans fin, qui sonde inlassablement les contradictions du monde pour y d\u00e9couvrir les failles par o\u00f9 peut s&rsquo;engouffrer la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Jusqu&rsquo;au bout, cette pionni\u00e8re aura incarn\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une pens\u00e9e subversive, rigoureuse et visc\u00e9ralement habit\u00e9e par le souci de la dignit\u00e9 humaine. En unissant la clinique de l&rsquo;inconscient \u00e0 l&rsquo;horizon r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;\u00e9mancipation des femmes et des hommes, Juliet Mitchell a profond\u00e9ment redessin\u00e9 la carte des possibles intellectuels. Son \u0153uvre continue d&rsquo;\u00e9clairer, telle une flamme inextinguible, la longue et magnifique r\u00e9volution de l&rsquo;esprit humain en marche vers sa propre v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0; line-height: 1.8;\">\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Althusser, L. (1970). Id\u00e9ologie et appareils id\u00e9ologiques d&rsquo;\u00c9tat (Notes pour une recherche). <em>La Pens\u00e9e<\/em>, (151), 3-38. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.persee.fr\/doc\/pense_0031-4773_1970_num_151_1_1807\">https:\/\/www.persee.fr\/doc\/pense_0031-4773_1970_num_151_1_1807<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Beauvoir, S. de. (1949). <em>Le Deuxi\u00e8me Sexe<\/em> (Tomes 1 et 2). Gallimard.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Butler, J. (1990). <em>Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity<\/em>. Routledge.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Freud, S. (1905). <em>Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie<\/em> [Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle]. Franz Deuticke.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Freud, S. (1973). Nouvelles conf\u00e9rences d&rsquo;introduction \u00e0 la psychanalyse (R. M. F\u00e9rec, trad.). Gallimard. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1933).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Friedan, B. (1963). <em>The Feminine Mystique<\/em>. W. W. Norton &amp; Company.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Lacan, J. (1975). <em>Le S\u00e9minaire, livre XX : Encore<\/em> (texte \u00e9tabli par J.-A. Miller). \u00c9ditions du Seuil.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">L\u00e9vi-Strauss, C. (1949). <em>Les Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em>. Presses Universitaires de France.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Millett, K. (1970). <em>Sexual Politics<\/em>. Doubleday.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J. (1966). Women: The Longest Revolution. <em>New Left Review<\/em>, I(40), 11-37. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/newleftreview.org\/issues\/i40\/articles\/juliet-mitchell-women-the-longest-revolution\">https:\/\/newleftreview.org\/issues\/i40\/articles\/juliet-mitchell-women-the-longest-revolution<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J. (1971). <em>Woman&rsquo;s Estate<\/em>. Penguin Books. (Traduction fran\u00e7aise : <em>L&rsquo;\u00c2ge des femmes<\/em>, \u00c9ditions Des Femmes, 1974).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J. (1974). <em>Psychoanalysis and Feminism: Freud, Reich, Laing and Women<\/em>. Allen Lane \/ Pantheon Books. (Traduction fran\u00e7aise : <em>Psychanalyse et f\u00e9minisme<\/em>, \u00c9ditions Des Femmes, 1975).<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J. (2000). <em>Mad Men and Medusas: Reclaiming Hysteria<\/em>. Basic Books \/ Allen Lane.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J. (2003). <em>Siblings: Sex and Violence<\/em>. Polity Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Mitchell, J., &amp; Rose, J. (\u00c9ds.). (1982). <em>Feminine Sexuality: Jacques Lacan and the \u00c9cole Freudienne<\/em>. W. W. Norton &amp; Company \/ Pantheon Books.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Rose, J. (1986). <em>Sexuality in the Field of Vision<\/em>. Verso.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Rowbotham, S., Segal, L., &amp; Wainwright, H. (1979). <em>Beyond the Fragments: Feminism and the Making of Socialism<\/em>. Merlin Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 12px;\">Segal, L. (1999). <em>Why Feminism? Gender, Psychology, Politics<\/em>. Polity Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie et de la pens\u00e9e de Juliet Mitchell, pionni\u00e8re de la convergence entre psychanalyse freudienne et th\u00e9orie f\u00e9ministe.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1772,24864],"tags":[25241,25240,12181,25238,25239],"class_list":["post-15903","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-theorie-feministe","tag-axe-lateral","tag-feminisme-socialiste","tag-jacques-lacan","tag-juliet-mitchell","tag-psychanalyse-freudienne"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15903"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15903\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}