{"id":15855,"date":"2026-10-14T03:44:10","date_gmt":"2026-10-14T03:44:10","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/josef-perner-1948-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-14T03:44:10","modified_gmt":"2026-10-14T03:44:10","slug":"josef-perner-1948-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=josef-perner-1948-a-nos-jours","title":{"rendered":"Josef Perner &#8211; 1948 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences cognitives et de la psychologie du d\u00e9veloppement de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, peu de figures ont imprim\u00e9 une marque aussi profonde et f\u00e9conde que Josef Perner. N\u00e9 en 1948 en Autriche, ce chercheur a fondamentalement renouvel\u00e9 notre compr\u00e9hension de l&rsquo;architecture mentale humaine en s&rsquo;attaquant \u00e0 l&rsquo;une des \u00e9nigmes les plus fascinantes de l&rsquo;ontogen\u00e8se : la mani\u00e8re dont le jeune enfant en vient \u00e0 concevoir autrui, et lui-m\u00eame, comme un \u00eatre dot\u00e9 d&rsquo;\u00e9tats internes, d&rsquo;intentions, de d\u00e9sirs et, par-dessus tout, de croyances qui peuvent \u00eatre en porte-\u00e0-faux avec la r\u00e9alit\u00e9 tangible. En concevant, avec Heinz Wimmer en 1983, l&rsquo;exp\u00e9rience princeps de la fausse croyance, Perner n&rsquo;a pas simplement cr\u00e9\u00e9 un paradigme de laboratoire ; il a offert \u00e0 la psychologie cognitive une cl\u00e9 m\u00e9thodologique universelle et inaugur\u00e9 un champ de recherches mondialement d\u00e9sign\u00e9 sous le terme de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/folkpsych-theory\/\">th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/a> (<em>Theory of Mind<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;ambition intellectuelle de Josef Perner d\u00e9passe toutefois largement la seule d\u00e9monstration empirique d&rsquo;un seuil critique d\u00e9veloppemental autour de l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans. Son \u0153uvre constitue une tentative syst\u00e9matique de b\u00e2tir une th\u00e9orie unifi\u00e9e de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation. \u00c0 la crois\u00e9e de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique h\u00e9rit\u00e9e de Jean Piaget, de la philosophie de l&rsquo;esprit d&rsquo;inspiration analytique et des neurosciences cognitives contemporaines, il a minutieusement diss\u00e9qu\u00e9 la machinerie s\u00e9miotique et logique qui sous-tend la pens\u00e9e infantile. De l&rsquo;analyse rigoureuse des repr\u00e9sentations secondaires dans son ouvrage s\u00e9minal de 1991 \u00e0 l&rsquo;application novatrice de la th\u00e9orie des \u00ab dossiers mentaux \u00bb (<em>mental files<\/em>) au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, Perner s&rsquo;est employ\u00e9 \u00e0 montrer que l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la croyance n&rsquo;est pas un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne, mais l&rsquo;indicateur d&rsquo;une restructuration cognitive globale affectant la m\u00e9moire \u00e9pisodique, le raisonnement contrefactuel et les fonctions ex\u00e9cutives.<\/p>\n<p>Explorer la trajectoire de Josef Perner, de sa formation initiale au c\u0153ur des universit\u00e9s autrichiennes et britanniques jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;animation de p\u00e9pini\u00e8res de recherche de premier plan \u00e0 Salzbourg et Sussex, revient \u00e0 retracer quatre d\u00e9cennies d&rsquo;effervescence scientifique au cours desquelles la vision de l&rsquo;enfant est pass\u00e9e de celle d&rsquo;un organisme \u00e9gocentrique et perceptuel \u00e0 celle d&rsquo;un m\u00e9tath\u00e9oricien en herbe, capable de jongler avec des mondes possibles et d&rsquo;attribuer des repr\u00e9sentations \u00e0 ses semblables. Cette fresque intellectuelle exhaustive, structur\u00e9e selon les jalons biographiques, conceptuels et exp\u00e9rimentaux qui jalonnent son parcours de 1948 \u00e0 nos jours, met en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence et la post\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une pens\u00e9e qui continue d&rsquo;irriguer la philosophie contemporaine, la psychiatrie du d\u00e9veloppement et les mod\u00e9lisations de l&rsquo;intelligence artificielle.<\/p>\n<h2>1. Introduction et rep\u00e8res biographiques fondamentaux (1948 \u00e0 aujourd&rsquo;hui)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines, enfance et formation initiale en Autriche<\/h3>\n<p>Josef Perner voit le jour en 1948 au sein d&rsquo;une Autriche en pleine reconstruction post-seconde guerre mondiale, une p\u00e9riode o\u00f9 les institutions acad\u00e9miques germanophones pansent leurs plaies intellectuelles et s&rsquo;ouvrent prudemment aux courants scientifiques ext\u00e9rieurs. D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;apprentissage, Perner baigne dans un contexte culturel marqu\u00e9 par une tradition philosophique rigoureuse, oscillant entre l&rsquo;h\u00e9ritage ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;Europe centrale et la r\u00e9surgence des id\u00e9aux rationalistes. Tr\u00e8s t\u00f4t attir\u00e9 par les rouages de la pens\u00e9e humaine et la logique interne des processus intellectuels, il choisit de consacrer son cursus universitaire \u00e0 la psychologie \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.plus.ac.at\/\">Universit\u00e9 de Salzbourg<\/a>, un \u00e9tablissement qui allait, des d\u00e9cennies plus tard, devenir l&rsquo;\u00e9picentre de ses plus grandes d\u00e9couvertes.<\/p>\n<p>Durant ses \u00e9tudes initiales \u00e0 Salzbourg, Perner se confronte \u00e0 la psychologie acad\u00e9mique continentale, encore largement domin\u00e9e par les cadres conceptuels de la Gestalt, la psychom\u00e9trie classique et les premi\u00e8res traductions empiriques des th\u00e9ories du d\u00e9veloppement piag\u00e9tiennes. Cependant, le jeune \u00e9tudiant manifeste d\u00e9j\u00e0 une insatisfaction certaine \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des explications purement descriptives des conduites enfantines. Il est particuli\u00e8rement intrigu\u00e9 par les failles explicatives des mod\u00e8les traditionnels lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9clairer le passage d&rsquo;une appr\u00e9hension concr\u00e8te du monde physique \u00e0 des op\u00e9rations mentales abstraites. Cette curiosit\u00e9 pour la formation des concepts et la manipulation des symboles oriente r\u00e9solument ses lectures vers les sciences cognitives naissantes qui, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique et au Royaume-Uni, commencent \u00e0 r\u00e9volutionner l&rsquo;\u00e9tude des processus de traitement de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>Cette sensibilit\u00e9 pr\u00e9coce aux questions de la cognition et de la psychologie du d\u00e9veloppement le pousse \u00e0 concevoir l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant non pas comme un r\u00e9ceptacle passif d&rsquo;impressions sensorielles, mais comme un syst\u00e8me computationnel sophistiqu\u00e9 en qu\u00eate perp\u00e9tuelle de coh\u00e9rence causale. Ses professeurs salzbourgeois d\u00e9c\u00e8lent en lui un esprit d&rsquo;une redoutable pr\u00e9cision logique, capable d&rsquo;isoler les variables exp\u00e9rimentales avec une minutie peu commune. Conscient que les instruments conceptuels n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;approfondissement de ses hypoth\u00e8ses se d\u00e9veloppent alors de mani\u00e8re plus dynamique dans le monde anglo-saxon, Perner prend la d\u00e9cision strat\u00e9gique d&rsquo;effectuer un saut g\u00e9ographique et linguistique qui transformera durablement son identit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h3>1.2 La trajectoire internationale : de Salzbourg au Royaume-Uni<\/h3>\n<p>Le grand tournant de la carri\u00e8re de Josef Perner s&rsquo;op\u00e8re lorsqu&rsquo;il traverse la Manche pour int\u00e9grer l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sussex.ac.uk\/\">Universit\u00e9 de Sussex<\/a>, institution britannique r\u00e9put\u00e9e pour son interdisciplinarit\u00e9 et son avant-gardisme dans les sciences humaines et cognitives. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il entreprend des recherches doctorales et post-doctorales approfondies, sous la houlette bienveillante et stimulante de Peter Lloyd. Cette p\u00e9riode d&rsquo;immersion dans le milieu acad\u00e9mique anglo-saxon lui permet de s&rsquo;affranchir d\u00e9finitivement de certaines lourdeurs herm\u00e9neutiques pour adopter la clart\u00e9 argumentative, l&#8217;empirisme rigoureux et le r\u00e9futabilit\u00e9 popp\u00e9rienne qui caract\u00e9risent les d\u00e9partements britanniques de psychologie exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<p>Au contact de Peter Lloyd et des chercheurs de l&rsquo;\u00e9cole anglaise de psycholinguistique, Perner explore la mani\u00e8re dont les enfants acqui\u00e8rent le langage et, plus sp\u00e9cifiquement, comment les structures linguistiques canalisent et r\u00e9v\u00e8lent l&rsquo;organisation sous-jacente de la pens\u00e9e. Il se plonge dans l&rsquo;\u00e9tude des communications r\u00e9f\u00e9rentielles, s&rsquo;interrogeant sur ce dont l&rsquo;enfant a besoin pour comprendre qu&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 verbal ne renvoie pas seulement \u00e0 un objet physique, mais \u00e0 l&rsquo;intention communicative d&rsquo;un locuteur. Cette articulation \u00e9troite entre s\u00e9mantique, pragmatique et psychologie du traitement de l&rsquo;information le conduit progressivement \u00e0 r\u00e9orienter son objet d&rsquo;\u00e9tude : de la manipulation linguistique des signes, il glisse vers la saisie des \u00e9tats mentaux invisibles qui motivent la parole et l&rsquo;action humaine.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es pass\u00e9es au Royaume-Uni consolident sa r\u00e9putation de chercheur brillant et novateur. Il noue des amiti\u00e9s scientifiques majeures et s&rsquo;int\u00e8gre au r\u00e9seau \u00e9mergent des psychologues qui refusent \u00e0 la fois le r\u00e9ductionnisme comportementaliste (<em>behaviorism<\/em>) et le structuralisme trop rigide de l&rsquo;\u00e9cole de Gen\u00e8ve. Ses allers-retours entre le Royaume-Uni et l&rsquo;Europe continentale fa\u00e7onnent une identit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique unique : une capacit\u00e9 \u00e0 mobiliser une armature th\u00e9orique dense, typique de la philosophie d&rsquo;Europe centrale, tout en d\u00e9ployant des designs exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une redoutable \u00e9l\u00e9gance op\u00e9rationnelle. Ce dialogue permanent avec la psycholinguistique et la philosophie analytique de l&rsquo;esprit pr\u00e9pare directement le terrain aux exp\u00e9rimentations historiques qu&rsquo;il m\u00e8nera \u00e0 son retour temporaire en Autriche au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980.<\/p>\n<h3>1.3 Le retour \u00e0 Salzbourg et l&rsquo;\u00e9tablissement du p\u00f4le de neurocognition<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s de nombreuses ann\u00e9es d&rsquo;itin\u00e9rance et d&rsquo;affirmation scientifique \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger, incluant des collaborations intensives au Royaume-Uni et des s\u00e9jours de recherche marquants aux \u00c9tats-Unis, Josef Perner effectue un retour triomphal au sein de son <em>alma mater<\/em>, l&rsquo;Universit\u00e9 de Salzbourg. Nomm\u00e9 professeur titulaire de psychologie cognitive, il impulse imm\u00e9diatement une dynamique de recherche d&rsquo;envergure internationale. Son ambition est claire : faire de la ville de Mozart un carrefour incontournable pour les chercheurs du monde entier d\u00e9sireux de percer les secrets de l&rsquo;esprit en d\u00e9veloppement et des bases neurales de la cognition sociale.<\/p>\n<p>\u00c0 Salzbourg, Perner s&rsquo;investit corps et \u00e2me dans la modernisation institutionnelle des structures de recherche. Il est l&rsquo;un des membres fondateurs et codirecteurs visionnaires du Centre de Neurocognition Cognitive (<em>Centre for Cognitive Neuroscience<\/em> &#8211; CCNS). Comprenant tr\u00e8s vite que l&rsquo;avenir de la psychologie cognitive r\u00e9side dans l&rsquo;hybridation f\u00e9conde entre protocoles comportementaux comportementaux fins et techniques d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale de pointe, il dote son institut d&rsquo;\u00e9quipements de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, notamment des syst\u00e8mes d&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie \u00e0 haute densit\u00e9 et, plus tard, d&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf). Sous son impulsion, Salzbourg devient un laboratoire d&rsquo;excellence o\u00f9 des cohortes d&rsquo;enfants et d&rsquo;adultes sont invit\u00e9es \u00e0 r\u00e9soudre des \u00e9nigmes mentales sous le regard crois\u00e9 des psychologues et des neuroscientifiques.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette effervescence logistique et technique, Perner tisse un r\u00e9seau de collaborations internationales qui ne cessera de cro\u00eetre jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Il forme des g\u00e9n\u00e9rations enti\u00e8res de doctorants et de post-doctorants, dont beaucoup sont devenus \u00e0 leur tour des figures de proue de la psychologie contemporaine. Son magist\u00e8re acad\u00e9mique se caract\u00e9rise par une exigence sans compromis sur la rigueur logique des d\u00e9ductions exp\u00e9rimentales et une bienveillance proverbiale qui attire de jeunes chercheurs venus des cinq continents. M\u00eame apr\u00e8s son passage \u00e0 l&rsquo;\u00e9m\u00e9ritat, Josef Perner demeure une pr\u00e9sence intellectuelle active au sein du d\u00e9partement, poursuivant ses s\u00e9minaires, publiant des articles th\u00e9oriques majeurs et participant activement aux grands d\u00e9bats contemporains sur la conscience, l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 et la philosophie des sciences de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>2. Cadres th\u00e9oriques initiaux et \u00e9mergence du cognitivisme d\u00e9veloppemental<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;h\u00e9ritage piag\u00e9tien et ses limites conceptuelles<\/h3>\n<p>Pour appr\u00e9hender la port\u00e9e de la r\u00e9volution th\u00e9orique engag\u00e9e par Josef Perner, il est imp\u00e9ratif de situer son \u00e9mergence par rapport au colosse intellectuel qui dominait alors la psychologie de l&rsquo;enfant : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/piaget\/\">Jean Piaget<\/a>. La th\u00e9orie op\u00e9ratoire de Piaget concevait le d\u00e9veloppement cognitif comme une succession de stades universels marqu\u00e9s par l&rsquo;\u00e9quilibration de structures logico-math\u00e9matiques. Au c\u0153ur de la description piag\u00e9tienne de la p\u00e9riode pr\u00e9op\u00e9ratoire (entre deux et sept ans) tr\u00f4nait la notion d&rsquo;\u00ab \u00e9gocentrisme intellectuel \u00bb, postulant que le jeune enfant est constitutionnellement incapable de se d\u00e9centrer de sa propre perspective imm\u00e9diate pour adopter le point de vue d&rsquo;autrui, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la perception spatiale (illustr\u00e9e par la fameuse t\u00e2che des trois montagnes) ou de la conceptualisation des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques.<\/p>\n<p>Tout en reconnaissant la grandeur monumentale du travail de Piaget, Josef Perner per\u00e7oit tr\u00e8s vite les limites intrins\u00e8ques de cette conceptualisation. L&rsquo;\u00e9gocentrisme piag\u00e9tien souffrait d&rsquo;une ambigu\u00eft\u00e9 majeure : il confondait souvent une incapacit\u00e9 ex\u00e9cutive \u00e0 coordonner des rep\u00e8res spatiaux complexes avec une incapacit\u00e9 fondamentale \u00e0 attribuer des \u00e9tats mentaux subjectifs. Perner avance que l&rsquo;enfant de trois ou quatre ans n&rsquo;\u00e9choue pas n\u00e9cessairement aux t\u00e2ches piag\u00e9tiennes par indiff\u00e9renciation absolue entre lui-m\u00eame et autrui, mais parce que les exigences logiques et proc\u00e9durales des protocoles de Gen\u00e8ve saturent ses capacit\u00e9s de traitement de l&rsquo;information. L&rsquo;enjeu n&rsquo;est donc pas simplement de passer d&rsquo;un point de vue \u00e9gocentrique \u00e0 un point de vue d\u00e9centr\u00e9, mais de comprendre comment l&rsquo;esprit humain construit des mod\u00e8les mentaux de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Perner propose ainsi de substituer \u00e0 l&rsquo;\u00e9chafaudage abstrait des stades et des op\u00e9rations logiques une approche r\u00e9solument repr\u00e9sentationnelle, nourrie par la m\u00e9taphore computationnelle de l&rsquo;esprit. Dans cette optique, l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire cesse d&rsquo;\u00eatre vu comme un logicien d\u00e9faillant pour \u00eatre analys\u00e9 comme un processeur de repr\u00e9sentations. La rupture avec l&rsquo;orthodoxie piag\u00e9tienne s&rsquo;op\u00e8re par l&rsquo;introduction d&rsquo;une rigueur exp\u00e9rimentale nouvelle, capable de dissocier les co\u00fbts de traitement attentionnels et mn\u00e9siques de la comp\u00e9tence repr\u00e9sentationnelle intrins\u00e8que. En purgeant le diagnostic exp\u00e9rimental des artefacts m\u00e9thodologiques propres aux t\u00e2ches de conservation et de rotation spatiale, Perner ouvre la voie \u00e0 une red\u00e9finition radicale des v\u00e9ritables comp\u00e9tences cognitives pr\u00e9coces.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;influence de la philosophie de l&rsquo;esprit et de la linguistique<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 fondamentale de Josef Perner dans le champ de la psychologie r\u00e9side dans son ancrage profond et assum\u00e9 au sein de la philosophie analytique. D\u00e8s le d\u00e9but de sa carri\u00e8re, il saisit que les \u00e9nigmes du d\u00e9veloppement psychologique ne sauraient \u00eatre r\u00e9solues par une simple accumulation de donn\u00e9es quantitatives sans une clarification conceptuelle pr\u00e9alable des termes employ\u00e9s. Il se nourrit abondamment des travaux de philosophes de l&rsquo;action et du langage tels que G.E.M. Anscombe, avec son ouvrage classique <em>Intention<\/em>, et Donald Davidson, promoteur du monisme anomal et th\u00e9oricien de l&rsquo;attribution causale des croyances et des d\u00e9sirs pour rendre intelligible l&rsquo;action humaine.<\/p>\n<p>Cette impr\u00e9gnation philosophique l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 se confronter \u00e0 la s\u00e9mantique des \u00ab attitudes propositionnelles \u00bb, concept forg\u00e9 par Bertrand Russell et raffin\u00e9 par Willard Van Orman Quine et Jerry Fodor. Une attitude propositionnelle d\u00e9signe un \u00e9tat mental (croire, d\u00e9sirer, craindre, esp\u00e9rer) articul\u00e9 \u00e0 une proposition descriptive du monde (par exemple, \u00ab Jean croit [attitude] qu&rsquo;il pleut [proposition] \u00bb). L&rsquo;enjeu d\u00e9veloppemental central formul\u00e9 par Perner devient alors le suivant : \u00e0 quel moment et par quel m\u00e9canisme un jeune enfant devient-il capable de traiter non seulement la proposition relative au monde ext\u00e9rieur (\u00ab il pleut \u00bb), mais l&rsquo;attitude psychologique qui lie un agent particulier \u00e0 cette proposition, tout en tenant compte de la valeur de v\u00e9rit\u00e9 de celle-ci ?<\/p>\n<p>Ce questionnement touche directement \u00e0 la question de l&rsquo;\u00ab opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle \u00bb. Dans un \u00e9nonc\u00e9 transparent, les termes cor\u00e9f\u00e9rentiels peuvent \u00eatre substitu\u00e9s sans alt\u00e9rer la valeur de v\u00e9rit\u00e9 de la phrase ; en revanche, dans le cadre d&rsquo;une attitude propositionnelle, cette substituabilit\u00e9 s&rsquo;effondre (Pierre peut croire que l&rsquo;\u00c9toile du matin est brillante sans croire que l&rsquo;\u00c9toile du soir est brillante, bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la m\u00eame plan\u00e8te V\u00e9nus). Josef Perner utilise ces distinctions issues de la logique formelle et de la philosophie analytique pour concevoir des tests empiriques d&rsquo;une nettet\u00e9 chirurgicale. Il montre que la psychologie du d\u00e9veloppement ne peut faire l&rsquo;\u00e9conomie de la rigueur philosophique si elle aspire \u00e0 th\u00e9oriser rigoureusement le passage de la perception brute \u00e0 la m\u00e9tacognition.<\/p>\n<h3>2.3 La transition paradigmatique vers la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Durant la seconde moiti\u00e9 des ann\u00e9es 1970, un glissement fondamental s&rsquo;op\u00e8re au sein des sciences cognitives : l&rsquo;attention se d\u00e9tourne progressivement de la seule cognition physique (la compr\u00e9hension de la gravit\u00e9, de la permanence de l&rsquo;objet, du volume) au profit de la cognition sociale. Ce virage est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re spectaculaire par la publication, en 1978, d&rsquo;un article retentissant dans la revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em> sign\u00e9 par les primatologues David Premack et Guy Woodruff, intitul\u00e9 sans \u00e9quivoque : \u00ab Does the chimpanzee have a theory of mind ? \u00bb.<\/p>\n<p>Premack et Woodruff y avan\u00e7aient qu&rsquo;un individu poss\u00e8de une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit s&rsquo;il est capable d&rsquo;imputer des \u00e9tats mentaux non observables \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 ses cong\u00e9n\u00e8res afin de pr\u00e9dire et d&rsquo;expliquer leurs comportements. Cet article suscita une onde de choc interdisciplinaire imm\u00e9diate. Parmi les commentaires critiques publi\u00e9s en r\u00e9ponse \u00e0 cette \u00e9tude, plusieurs philosophes de premier plan, notamment Daniel Dennett et Gilbert Harman, point\u00e8rent une faiblesse m\u00e9thodologique r\u00e9dhibitoire dans les protocoles utilis\u00e9s avec les primates : tant qu&rsquo;un organisme pr\u00e9dit le comportement d&rsquo;autrui dans une situation o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tat mental attribu\u00e9 (par exemple, le d\u00e9sir d&rsquo;obtenir une banane) co\u00efncide avec la r\u00e9alit\u00e9 physique (la banane est r\u00e9ellement l\u00e0), il est rigoureusement impossible de trancher si l&rsquo;observateur applique une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ou s&rsquo;il se contente d&rsquo;appliquer des r\u00e8gles de contingence comportementale bas\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9tat physique du monde.<\/p>\n<p>Dennett et Harman formul\u00e8rent alors le d\u00e9fi d\u00e9cisif : le seul test irr\u00e9futable attestant de la pr\u00e9sence d&rsquo;un concept authentique de croyance r\u00e9side dans la capacit\u00e9 \u00e0 attribuer une <em>fausse<\/em> croyance. En effet, lorsque l&rsquo;agent agit sur la base d&rsquo;une repr\u00e9sentation discordante par rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 factuelle, le sujet qui pr\u00e9dit son action ne peut en aucun cas s&rsquo;appuyer sur la situation r\u00e9elle pour deviner la trajectoire du comportement ; il est contraint d&rsquo;invoquer la repr\u00e9sentation interne (erron\u00e9e) de l&rsquo;agent. Josef Perner saisit imm\u00e9diatement l&rsquo;ampleur r\u00e9volutionnaire de cette remarque philosophique. Constatant que personne n&rsquo;avait encore op\u00e9rationnalis\u00e9 de mani\u00e8re rigoureuse ce crit\u00e8re chez l&rsquo;enfant humain, il s&rsquo;associe \u00e0 Heinz Wimmer pour concevoir le protocole exp\u00e9rimental qui allait faire basculer la psychologie du d\u00e9veloppement dans une \u00e8re nouvelle.<\/p>\n<h2>3. La r\u00e9volution du paradigme de la fausse croyance (Wimmer et Perner, 1983)<\/h2>\n<h3>3.1 Conception et protocole exp\u00e9rimental initial : Maxi et le chocolat<\/h3>\n<p>C&rsquo;est en 1983 que para\u00eet dans la prestigieuse revue <em>Cognition<\/em> l&rsquo;article fondateur de Heinz Wimmer et Josef Perner : \u00ab Beliefs about beliefs: Representation and constraining function of wrong beliefs in young children&rsquo;s understanding of deception \u00bb. Dans cette contribution historique, les auteurs d\u00e9voilent une m\u00e9thodologie in\u00e9dite baptis\u00e9e le \u00ab paradigme du d\u00e9placement inattendu \u00bb (<em>unexpected transfer task<\/em>), mise en sc\u00e8ne \u00e0 travers une historiette rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre sous le nom de l&rsquo;exp\u00e9rience de Maxi et du chocolat.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario, incarn\u00e9 par de petites figurines et des d\u00e9cors miniatures de cuisine pour captiver l&rsquo;attention des jeunes participants, est d&rsquo;une limpidit\u00e9 exemplaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Maxi, un petit gar\u00e7on, aide sa m\u00e8re \u00e0 ranger les courses et d\u00e9pose une tablette de chocolat dans un placard vert.<\/li>\n<li>Maxi quitte ensuite la pi\u00e8ce pour aller jouer dans le jardin, se trouvant de ce fait priv\u00e9 de tout acc\u00e8s perceptif \u00e0 ce qui va suivre.<\/li>\n<li>En son absence, sa m\u00e8re a besoin d&rsquo;un morceau de chocolat pour pr\u00e9parer un g\u00e2teau ; elle le retire du placard vert, en coupe un fragment, puis range le reste non pas dans son emplacement initial, mais dans un placard bleu situ\u00e9 \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de la pi\u00e8ce.<\/li>\n<li>La m\u00e8re s&rsquo;en va, et Maxi r\u00e9appara\u00eet sur sc\u00e8ne, d\u00e9clarant qu&rsquo;il a tr\u00e8s faim et d\u00e9sire manger son chocolat.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur pose alors \u00e0 l&rsquo;enfant la question critique du test de fausse croyance : \u00ab O\u00f9 Maxi va-t-il chercher son chocolat ? \u00bb.<\/p>\n<p>La subtilit\u00e9 magistrale du dispositif r\u00e9side dans l&rsquo;introduction syst\u00e9matique de questions de contr\u00f4le imp\u00e9ratives avant l&rsquo;analyse de la question critique. L&rsquo;exp\u00e9rimentateur demande \u00e0 l&rsquo;enfant : \u00ab O\u00f9 est le chocolat actuellement ? \u00bb (question de r\u00e9alit\u00e9) et \u00ab O\u00f9 Maxi l&rsquo;avait-il mis au d\u00e9but ? \u00bb (question de m\u00e9moire). Ces contr\u00f4les permettent d&rsquo;exclure cat\u00e9goriquement que l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;enfant \u00e0 la question pr\u00e9dictive d\u00e9coule d&rsquo;un oubli mn\u00e9sique ou d&rsquo;une m\u00e9connaissance de la situation physique pr\u00e9sente. Seuls les enfants r\u00e9pondant correctement aux questions de contr\u00f4le voient leur r\u00e9ponse \u00e0 la question critique prise en compte, isolant ainsi la variable d&rsquo;attribution d&rsquo;\u00e9tat mental de mani\u00e8re chimiquement pure.<\/p>\n<h3>3.2 Analyse empirique de la rupture cognitive \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans<\/h3>\n<p>Les donn\u00e9es recueillies par Wimmer et Perner d\u00e9voilent une c\u00e9sure d\u00e9veloppementale saisissante, d&rsquo;une nettet\u00e9 qui sera qualifi\u00e9e par beaucoup de \u00ab falaise cognitive \u00bb. Les enfants \u00e2g\u00e9s de trois ans \u00e9chouent massivement \u00e0 la t\u00e2che : interrog\u00e9s sur l&rsquo;endroit o\u00f9 Maxi va chercher son chocolat, ils pointent invariablement le placard bleu, c&rsquo;est-\u00e0-dire le lieu o\u00f9 l&rsquo;objet se trouve r\u00e9ellement dans le monde pr\u00e9sent. Ils sont victimes de ce que les psychologues nommeront le \u00ab biais r\u00e9aliste \u00bb : incapables de dissocier la r\u00e9alit\u00e9 objective de l&rsquo;\u00e9tat mental d&rsquo;autrui, ils projettent leur propre savoir omniscient sur l&rsquo;esprit du protagoniste, pr\u00e9disant son action comme si celui-ci avait mystiquement per\u00e7u le d\u00e9placement op\u00e9r\u00e9 en son absence.<\/p>\n<p>En revanche, autour de l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans \u00e0 quatre ans et demi, une mutation radicale s&rsquo;op\u00e8re dans les r\u00e9ponses des sujets test\u00e9s. Les enfants d\u00e9signent d\u00e9sormais avec assurance le placard vert. Ils sont capables d&rsquo;expliquer pourquoi Maxi s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 se tromper : \u00ab Parce qu&rsquo;il croit qu&rsquo;il est encore l\u00e0-bas ! \u00bb, \u00ab Parce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas vu sa maman le changer de place ! \u00bb. Pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire des sciences du d\u00e9veloppement, une exp\u00e9rience d\u00e9montrait avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique le passage d&rsquo;une vision unitaire, o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 dicte universellement l&rsquo;action, \u00e0 une ontologie cognitive duale, o\u00f9 l&rsquo;action humaine est explicitement comprise comme \u00e9tant gouvern\u00e9e par la <em>repr\u00e9sentation subjective<\/em> que l&rsquo;agent se fait du monde, m\u00eame si cette repr\u00e9sentation est contredite par les faits.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte d\u00e9clencha une vague plan\u00e9taire de r\u00e9plications et de raffinements exp\u00e9rimentaux. Des centaines de laboratoires \u00e0 travers le globe ont reproduit le paradigme de Wimmer et Perner, introduisant d&rsquo;innombrables variantes (bo\u00eetes de bonbons contenant en r\u00e9alit\u00e9 des crayons, marionnettes anim\u00e9es, contextes culturels occidentaux, soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles de chasseurs-cueilleurs ou d&rsquo;agriculteurs). Partout, la m\u00eame invariance robuste a \u00e9t\u00e9 document\u00e9e : quels que soient les artifices culturels et les variations mineures de mise en sc\u00e8ne, c&rsquo;est de mani\u00e8re universelle entre le troisi\u00e8me et le cinqui\u00e8me anniversaire que les enfants de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine acc\u00e8dent \u00e0 cette compr\u00e9hension explicite de la fausse croyance, scellant le statut du protocole de 1983 au rang d&rsquo;exp\u00e9rience princeps de la psychologie contemporaine.<\/p>\n<h3>3.3 Implications th\u00e9oriques majeures pour la psychologie cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact de la publication de 1983 sur l&rsquo;\u00e9difice des sciences cognitives fut sismique. En \u00e9tablissant empiriquement ce point de rupture chez l&rsquo;enfant de 4 ans, Perner et Wimmer ont apport\u00e9 la preuve d\u00e9finitive que comprendre la fausse croyance ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une simple extension quantitative de la perception, mais exige la ma\u00eetrise d&rsquo;un syst\u00e8me repr\u00e9sentationnel m\u00e9tacognitif. Pour attribuer une fausse croyance, l&rsquo;esprit doit \u00eatre dot\u00e9 d&rsquo;une machinerie conceptuelle capable de repr\u00e9senter une \u00ab mauvaise repr\u00e9sentation \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de concevoir un \u00e9tat mental qui poss\u00e8de un contenu s\u00e9mantique tout en arborant une valeur de v\u00e9rit\u00e9 nulle par rapport au monde ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p>Cette perc\u00e9e a irr\u00e9m\u00e9diablement discr\u00e9dit\u00e9 les explications comportementalistes ou associationnistes qui postulaient que les enfants inf\u00e8rent le comportement social uniquement sur la base de patterns comportementaux appris (\u00ab les gens vont l\u00e0 o\u00f9 les objets se trouvent \u00bb). Si l&rsquo;enfant n&rsquo;\u00e9tait guid\u00e9 que par des lois de r\u00e9gularit\u00e9 situationnelle, il ne pourrait jamais pr\u00e9dire qu&rsquo;un agent marchera vers un r\u00e9cipient vide. En pr\u00e9disant le succ\u00e8s ou l&rsquo;\u00e9chec de Maxi en fonction exclusive de son histoire informationnelle subjective, l&rsquo;enfant atteste qu&rsquo;il attribue \u00e0 autrui une vie mentale interne autonome, structur\u00e9e sous forme de repr\u00e9sentations m\u00e9diatrices de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, le paradigme de Wimmer et Perner a fix\u00e9 le standard m\u00e9thodologique absolu (\u00ab gold standard \u00bb) pour tout le champ naissant de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit. D\u00e8s lors, aucun chercheur pr\u00e9tendant d\u00e9montrer la pr\u00e9sence d&rsquo;une m\u00e9tacognition sociale chez le b\u00e9b\u00e9, l&rsquo;animal ou l&rsquo;intelligence artificielle ne pouvait plus se contenter de prouver la d\u00e9tection d&rsquo;objectifs, d&rsquo;\u00e9motions ou d&rsquo;orientations du regard ; il \u00e9tait d\u00e9sormais universellement requis de franchir avec succ\u00e8s le crible impitoyable de l&rsquo;erreur repr\u00e9sentationnelle. Josef Perner venait d&rsquo;\u00e9riger la fausse croyance en fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique inaugurale de la pleine humanit\u00e9 cognitive.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;ouvrage s\u00e9minal : Understanding the Representational Mind (1991)<\/h2>\n<h3>4.1 La typologie triadique des syst\u00e8mes de repr\u00e9sentation<\/h3>\n<p>Huit ans apr\u00e8s l&rsquo;exp\u00e9rience fondatrice de 1983, Josef Perner publie aux \u00e9ditions MIT Press un monument de la psychologie th\u00e9orique : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262660822\/understanding-the-representational-mind\/\"><em>Understanding the Representational Mind<\/em><\/a>. Dans cette somme magistrale, le psychologue autrichien ne se borne plus \u00e0 rapporter des r\u00e9sultats empiriques ; il d\u00e9ploie une th\u00e9orie computationnelle et philosophique globale de l&rsquo;\u00e9volution des capacit\u00e9s repr\u00e9sentationnelles au cours de la petite enfance. Pour dissiper les confusions terminologiques qui saturaient les d\u00e9bats, Perner y introduit une typologie triadique devenue classique, distinguant avec une nettet\u00e9 remarquable trois stades fonctionnels d&rsquo;architecture cognitive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les repr\u00e9sentations primaires<\/strong> : C&rsquo;est le niveau qui caract\u00e9rise le nourrisson durant sa premi\u00e8re ann\u00e9e d&rsquo;existence. Une repr\u00e9sentation primaire est un \u00e9tat mental directement coupl\u00e9 \u00e0 la perception imm\u00e9diate et \u00e0 l&rsquo;action motrice. L&rsquo;esprit construit un mod\u00e8le unitaire de son environnement direct pour naviguer dans l&rsquo;ici et maintenant. Bien que ces repr\u00e9sentations soient complexes, elles sont captives de la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente : elles ne permettent aucune distanciation, aucune r\u00e9flexion sur leur propre structure et demeurent transparentes au sens philosophique (le sujet voit \u00e0 travers elles la r\u00e9alit\u00e9 sans jamais les appr\u00e9hender en tant que repr\u00e9sentations).<\/li>\n<li><strong>Les repr\u00e9sentations secondaires<\/strong> : \u00c9mergeant de mani\u00e8re spectaculaire au cours de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e de vie (vers 18-24 mois), ce syst\u00e8me d&rsquo;une puissance consid\u00e9rable permet \u00e0 l&rsquo;enfant de d\u00e9coupler un mod\u00e8le interne du mod\u00e8le de la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente. C&rsquo;est le fondement cognitif du jeu de faire-semblant (<em>pretend play<\/em>) th\u00e9oris\u00e9 notamment par Alan Leslie, de la reconnaissance de soi dans le miroir (t\u00e2che de la tache d&rsquo;am\u00e9thyste) et de l&rsquo;anticipation temporelle d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s ou futurs. L&rsquo;enfant peut d\u00e9sormais contempler des repr\u00e9sentations multiples du monde : une banane peut \u00eatre mentalement trait\u00e9e comme un combin\u00e9 t\u00e9l\u00e9phonique, un objet absent peut \u00eatre imagin\u00e9. Cependant, Perner mart\u00e8le une distinction cruciale : l&rsquo;enfant manipule des mod\u00e8les alternatifs de la situation, mais il ne comprend pas encore que ces mod\u00e8les sont des <em>repr\u00e9sentations produites par un esprit<\/em>. Il traite la situation feinte comme un monde hypoth\u00e9tique parall\u00e8le, sans m\u00e9talangage conceptuel sur la relation repr\u00e9sentationnelle elle-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Les m\u00e9tarepr\u00e9sentations<\/strong> : Culminant autour de l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans, ce troisi\u00e8me niveau marque l&rsquo;apog\u00e9e de la r\u00e9volution cognitive pr\u00e9scolaire. Une m\u00e9tarepr\u00e9sentation n&rsquo;est pas simplement une \u00ab repr\u00e9sentation d&rsquo;une repr\u00e9sentation \u00bb au sens r\u00e9cursif trivial ; c&rsquo;est la capacit\u00e9 explicite de <em>repr\u00e9senter la relation repr\u00e9sentationnelle<\/em> reliant un \u00e9tat mental (ou un m\u00e9dium externe comme une carte ou une photographie) \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;il pr\u00e9tend d\u00e9crire. Le sujet devient alors conscient que l&rsquo;esprit humain est une fabrique de repr\u00e9sentations susceptibles d&rsquo;\u00eatre exactes, floues ou d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment fausses. Ce saut permet enfin de comprendre la fausse croyance en articulant le contenu repr\u00e9sent\u00e9 (ce qui est cru) et le statut de cette repr\u00e9sentation au regard des faits objectifs.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4.2 Diff\u00e9renciation conceptuelle entre situation et repr\u00e9sentation<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports philosophiques les plus subtils de Josef Perner dans son ouvrage de 1991 r\u00e9side dans son analyse m\u00e9ticuleuse de la confusion entretenue par les jeunes enfants entre \u00ab la situation \u00bb et \u00ab la repr\u00e9sentation de la situation \u00bb. L&rsquo;enfant \u00e9quip\u00e9 de repr\u00e9sentations secondaires peut tr\u00e8s bien concevoir deux situations concurrentes : par exemple, la situation r\u00e9elle (la bo\u00eete de pansements est ferm\u00e9e et contient des allumettes) et une situation imaginaire (la bo\u00eete contient des pansements). Pourtant, lorsque l&rsquo;exp\u00e9rimentateur lui demande ce que son ami va penser en voyant la bo\u00eete ferm\u00e9e, l&rsquo;enfant de trois ans bloque : il n&rsquo;arrive pas \u00e0 assigner la situation attendue comme \u00e9tant un \u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique propre \u00e0 autrui.<\/p>\n<p>Pourquoi ? Parce que, soutient Perner, le jeune enfant traite le contenu des repr\u00e9sentations non pas comme des construits subjectifs g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par une perspective individuelle, mais comme des copies objectives ou des reflets directs de la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;esprit est na\u00eff : il fonctionne selon une th\u00e9orie du \u00ab contact direct \u00bb avec le monde. L&rsquo;enfant pr\u00e9sume que pour conna\u00eetre une chose, il suffit d&rsquo;y \u00eatre connect\u00e9 perceptivement ; il ignore le r\u00f4le m\u00e9diateur actif de l&rsquo;appareil cognitif, qui s\u00e9lectionne, filtre et parfois corrompt l&rsquo;information. Comprendre la m\u00e9tarepr\u00e9sentation implique la d\u00e9couverte fondamentale que l&rsquo;esprit ne refl\u00e8te pas le r\u00e9el tel un miroir passif, mais qu&rsquo;il le reconstruit \u00e0 travers des prismes propositionnels faillibles.<\/p>\n<p>En surmontant cette limitation, l&rsquo;enfant r\u00e9sout enfin le redoutable probl\u00e8me de l&rsquo;opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle. Il comprend que les relations causales dans le comportement social ne sont pas r\u00e9gies par la g\u00e9om\u00e9trie objective des objets environnants, mais par le trac\u00e9 cognitif de ces objets dans le th\u00e9\u00e2tre int\u00e9rieur de l&rsquo;agent. Cette dissociation magistrale entre la situation mat\u00e9rielle et son encodage repr\u00e9sentationnel permet \u00e0 Perner de formaliser avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique pourquoi les tentatives d&rsquo;entra\u00eenement empirique chez l&rsquo;enfant de 3 ans \u00e9chouent tant que le seuil de bascule m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 franchi sur le plan de la r\u00e9organisation conceptuelle interne.<\/p>\n<h3>4.3 Positionnement face aux th\u00e9ories rivales contemporaines<\/h3>\n<p>La publication d&rsquo;<em>Understanding the Representational Mind<\/em> a propuls\u00e9 Josef Perner au c\u0153ur des plus intenses controverses th\u00e9oriques des sciences cognitives de la fin du si\u00e8cle. Son mod\u00e8le constructiviste, ax\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une comp\u00e9tence m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle g\u00e9n\u00e9rale par restructuration cognitive, l&rsquo;a imm\u00e9diatement oppos\u00e9 \u00e0 deux camps rivaux majeurs : les modularistes inn\u00e9istes d&rsquo;une part, et les partisans exclusifs de la \u00ab th\u00e9orie-th\u00e9orie \u00bb d&rsquo;autre part, sans oublier les d\u00e9fenseurs de la simulation mentale.<\/p>\n<p>Face \u00e0 Alan Leslie, qui soutenait l&rsquo;existence d&rsquo;un module inn\u00e9 sp\u00e9cifique d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (le <em>Theory of Mind Mechanism<\/em> ou ToMM), d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9form\u00e9 d\u00e8s la petite enfance et dot\u00e9 d&rsquo;un dispositif de d\u00e9couplage automatique bloqu\u00e9 temporairement par des facteurs d&rsquo;ex\u00e9cution, Perner formula une critique impitoyable. Il objecta que le postulat d&rsquo;un module pr\u00eat \u00e0 l&#8217;emploi masquerait l&rsquo;essence m\u00eame de la transition ontog\u00e9n\u00e9tique : l&rsquo;enfant de 3 ans ne manque pas d&rsquo;un d\u00e9bloqueur ex\u00e9cutif pour lib\u00e9rer une m\u00e9tarepr\u00e9sentation inn\u00e9e ; il n&rsquo;a tout simplement pas encore \u00e9labor\u00e9 la th\u00e9orie s\u00e9mantique liant la croyance \u00e0 son ancrage informationnel. Perner reproche \u00e0 Leslie de plaquer sur le nourrisson des concepts mentaux adultes hautement formalis\u00e9s et de n\u00e9gliger le travail d\u00e9veloppemental actif de conceptualisation.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9gard d&rsquo;Henry Wellman et d&rsquo;Alison Gopnik, chantres de la \u00ab th\u00e9orie-th\u00e9orie \u00bb (selon laquelle l&rsquo;enfant progresse comme un petit scientifique en r\u00e9visant ses hypoth\u00e8ses \u00e0 la lumi\u00e8re des donn\u00e9es r\u00e9futatrices), Perner adopte une posture plus conciliante mais n\u00e9anmoins critique sur les nuances architecturales. Si Perner conc\u00e8de que l&rsquo;enfant r\u00e9vise ses cadres conceptuels de mani\u00e8re quasi-scientifique, il insiste sur le fait que cette r\u00e9vision n&rsquo;est pas sectorielle, mais d\u00e9pend de l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;un nouvel outillage repr\u00e9sentationnel transversal qui irrigue simultan\u00e9ment d&rsquo;autres sph\u00e8res cognitives non-sociales, comme la compr\u00e9hension des repr\u00e9sentations externes (cartes g\u00e9ographiques, dessins, photographies p\u00e9rim\u00e9es).<\/p>\n<p>Enfin, contre les th\u00e9ories de la simulation mentale d\u00e9fendues avec vigueur par des philosophes comme Robert Gordon et Alvin Goldman (qui postulaient que nous comprenons autrui non pas via une th\u00e9orie explicite ou des m\u00e9tarepr\u00e9sentations, mais en nous projetant imaginativement \u00e0 sa place et en utilisant nos propres m\u00e9canismes d\u00e9cisionnels en mode \u00ab d\u00e9connect\u00e9 \u00bb), Perner a object\u00e9 avec force que la simulation est incapable d&rsquo;expliquer l&rsquo;attribution d&rsquo;une fausse croyance tant que le simulateur ne dispose pas d\u00e9j\u00e0, conceptuellement, de la notion th\u00e9orique d&rsquo;une perspective \u00e9pist\u00e9mique erron\u00e9e pour calibrer son propre syst\u00e8me d&rsquo;imitation. Pour simuler ad\u00e9quatement l&rsquo;ignorance ou l&rsquo;erreur d&rsquo;un agent, l&rsquo;enfant doit savoir d&#8217;embl\u00e9e ce que cela signifie d&rsquo;\u00eatre dans l&rsquo;erreur, ce qui ram\u00e8ne in\u00e9luctablement \u00e0 l&rsquo;exigence d&rsquo;une m\u00e9tarepr\u00e9sentation formelle.<\/p>\n<h2>5. D\u00e9veloppement des m\u00e9tarepr\u00e9sentations et compr\u00e9hension des \u00e9tats mentaux<\/h2>\n<h3>5.1 La distinction fondamentale entre ignorance et fausse croyance<\/h3>\n<p>Dans sa qu\u00eate minutieuse pour cartographier la trajectoire d\u00e9veloppementale de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, Josef Perner s&rsquo;est attach\u00e9 \u00e0 d\u00e9cortiquer une nuance \u00e9pist\u00e9mologique cruciale : l&rsquo;asym\u00e9trie cognitive magistrale qui s\u00e9pare la simple d\u00e9tection de l&rsquo;\u00ab ignorance \u00bb de la compr\u00e9hension de la \u00ab fausse croyance \u00bb. Trop souvent confondues dans les mod\u00e8les simplificateurs, ces deux notions renvoient pourtant \u00e0 des exigences computationnelles radicalement dissemblables chez le jeune enfant.<\/p>\n<p>\u00c0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9rimentations ing\u00e9nieuses men\u00e9es \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980 et durant les ann\u00e9es 1990, notamment en collaboration avec des chercheurs comme Bradford Pillow et David Pratt, Perner d\u00e9montre que les enfants de trois ans sont tout \u00e0 fait capables de comprendre l&rsquo;ignorance. Si l&rsquo;on demande \u00e0 un enfant de cet \u00e2ge : \u00ab Est-ce que Marion sait ce qu&rsquo;il y a dans cette bo\u00eete ferm\u00e9e ? \u00bb, il r\u00e9pondra sans difficult\u00e9 \u00ab Non, elle ne sait pas parce qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas regard\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur \u00bb. L&rsquo;enfant de 3 ans ma\u00eetrise d\u00e9j\u00e0 le principe du \u00ab voir m\u00e8ne \u00e0 savoir \u00bb (<em>seeing leads to knowing<\/em>). Il comprend le manque d&rsquo;information comme une absence de liaison connective entre l&rsquo;objet et le sujet.<\/p>\n<p>Cependant, Perner met en lumi\u00e8re que comprendre qu&rsquo;autrui ne sait rien (\u00e9tat de vacuit\u00e9 informationnelle) est infiniment plus accessible sur le plan m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel que de comprendre qu&rsquo;autrui <em>sait faux<\/em> (\u00e9tat de distorsion informationnelle). Dans le cas de l&rsquo;ignorance, l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 constater l&rsquo;absence d&rsquo;un lien perceptif ; il n&rsquo;est confront\u00e9 \u00e0 aucun conflit de v\u00e9rit\u00e9s. En revanche, dans le cas de la fausse croyance, l&rsquo;agent poss\u00e8de une conviction positive mais illusoire : l&rsquo;enfant doit alors maintenir en m\u00e9moire simultan\u00e9ment le mod\u00e8le du monde r\u00e9el et le mod\u00e8le du monde selon l&rsquo;agent, tout en attribuant \u00e0 ce dernier un contenu faux. Les exp\u00e9riences de Perner sur les modalit\u00e9s d&rsquo;acquisition du savoir (d\u00e9terminer si l&rsquo;agent sait en ayant touch\u00e9, vu ou \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 verbalement) ont prouv\u00e9 que la cartographie des sources du savoir s&rsquo;affine graduellement, mais que le grand bond vers la mod\u00e9lisation de l&rsquo;erreur \u00e9pist\u00e9mique active ne survient que lorsque l&rsquo;outil m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel est pleinement op\u00e9rationnel.<\/p>\n<h3>5.2 La compr\u00e9hension des perspectives visuelles et cognitives de niveau 2<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation a \u00e9galement conduit Josef Perner \u00e0 revisiter et approfondir de mani\u00e8re spectaculaire les travaux classiques de John Flavell sur la prise de perspective visuelle. Flavell avait \u00e9tabli une distinction essentielle entre :<\/p>\n<ul>\n<li>La perspective visuelle de <strong>Niveau 1<\/strong> : la capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9terminer si un objet est visible ou invisible pour une autre personne (par exemple, savoir si un \u00e9cran opaque bloque ou non la ligne de vis\u00e9e de l&rsquo;interlocuteur).<\/li>\n<li>La perspective visuelle de <strong>Niveau 2<\/strong> : la capacit\u00e9 \u00e0 comprendre qu&rsquo;un objet simultan\u00e9ment visible par deux observateurs peut \u00eatre per\u00e7u sous des apparences diff\u00e9rentes selon l&rsquo;angle spatial o\u00f9 l&rsquo;on se trouve plac\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Perner, en \u00e9troite collaboration avec Susan Leekam, s&rsquo;est empar\u00e9 de cette distinction pour forger un parall\u00e8le th\u00e9orique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 extraordinaire avec la fausse croyance. Dans une exp\u00e9rience classique impliquant une image dessin\u00e9e (par exemple, une tortue pos\u00e9e \u00e0 plat sur une table entre deux personnes), l&rsquo;enfant assis d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 la voit debout sur ses pattes, tandis que l&rsquo;adulte assis en face la voit renvers\u00e9e sur le dos. Perner et Leekam ont document\u00e9 que les enfants de 3 ans \u00e9chouent de mani\u00e8re frappante \u00e0 attribuer la perspective de Niveau 2 : ils admettent bien que l&rsquo;adulte voit la tortue (Niveau 1 r\u00e9ussi), mais ils affirment p\u00e9remptoirement que l&rsquo;adulte la voit debout, projetant leur propre axe d&rsquo;orientation \u00e9gocentrique.<\/p>\n<p>Le coup de ma\u00eetre th\u00e9orique de Perner consiste \u00e0 prouver que le Niveau 2 visuel et la fausse croyance \u00e9mergent en synchronie d\u00e9veloppementale absolue, autour de l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans, car ils reposent sur la m\u00eame m\u00e9canique m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle sous-jacente. Dans les deux cas, le sujet doit comprendre qu&rsquo;une seule et m\u00eame entit\u00e9 ontologique (le chocolat dans la bo\u00eete ou la tortue sur la table) peut faire l&rsquo;objet de deux repr\u00e9sentations contradictoires mais l\u00e9gitimes selon le prisme par lequel l&rsquo;esprit y acc\u00e8de. En unifiant la th\u00e9orie de la vision perspective et la th\u00e9orie des croyances, Perner d\u00e9montre que l&rsquo;\u00e9volution cognitive de l&rsquo;enfant pr\u00e9scolaire n&rsquo;est pas un agr\u00e9gat d&rsquo;astuces sociales disparates, mais l&rsquo;inauguration d&rsquo;une g\u00e9om\u00e9trie globale de la relativit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle.<\/p>\n<h3>5.3 L&rsquo;introspection et l&rsquo;acc\u00e8s r\u00e9flexif \u00e0 ses propres \u00e9tats mentaux<\/h3>\n<p>Depuis Ren\u00e9 Descartes, la tradition philosophique occidentale a largement postul\u00e9 l&rsquo;existence d&rsquo;un privil\u00e8ge introspectif absolu : chacun d&rsquo;entre nous aurait un acc\u00e8s direct, transparent, infaillible et premier \u00e0 ses propres \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me, la saisie de l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui n&rsquo;\u00e9tant ensuite qu&rsquo;une projection d\u00e9riv\u00e9e par analogie. L&rsquo;une des contributions les plus retentissantes de Josef Perner a \u00e9t\u00e9 de pulv\u00e9riser exp\u00e9rimentalement ce dogme cart\u00e9sien en examinant comment le jeune enfant se rem\u00e9more ses propres fausses croyances pass\u00e9es.<\/p>\n<p>Pour explorer cette question r\u00e9volutionnaire, Perner, en collaboration avec Heinz Wimmer et Susan Leekam, s&rsquo;est inspir\u00e9 de la c\u00e9l\u00e8bre t\u00e2che de la bo\u00eete de Smarties (ou t\u00e2che de contenu inattendu), \u00e9galement explor\u00e9e par Alison Gopnik et Janet Astington en 1988 :<\/p>\n<ul>\n<li>On pr\u00e9sente \u00e0 l&rsquo;enfant une bo\u00eete ferm\u00e9e, imm\u00e9diatement identifiable par tous les enfants comme contenant des bonbons \u00ab Smarties \u00bb.<\/li>\n<li>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur demande \u00e0 l&rsquo;enfant ce qu&rsquo;il y a \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, et l&rsquo;enfant r\u00e9pond spontan\u00e9ment et unanimement : \u00ab Des Smarties ! \u00bb.<\/li>\n<li>On ouvre alors la bo\u00eete sous les yeux \u00e9bahis du sujet pour r\u00e9v\u00e9ler qu&rsquo;elle ne contient aucun bonbon, mais un banal crayon \u00e0 papier.<\/li>\n<li>L&rsquo;exp\u00e9rimentateur referme la bo\u00eete et pose la question r\u00e9flexive cruciale : \u00ab Tout \u00e0 l&rsquo;heure, avant que nous ne l&rsquo;ouvrions, quand tu as vu la bo\u00eete ferm\u00e9e, qu&rsquo;est-ce que tu croyais qu&rsquo;il y avait dedans ? \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les r\u00e9sultats furent un choc philosophique majeur. L&rsquo;enfant de 3 ans, bien qu&rsquo;ayant affirm\u00e9 \u00ab des Smarties \u00bb trente secondes auparavant, r\u00e9pond sans sourciller : \u00ab Un crayon ! \u00bb. Il est rigoureusement incapable de se rappeler sa propre croyance erron\u00e9e pass\u00e9e. D\u00e8s lors que sa r\u00e9alit\u00e9 informationnelle pr\u00e9sente a \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 jour par la vision du crayon, son pass\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique est instantan\u00e9ment oblit\u00e9r\u00e9 et r\u00e9\u00e9crit. L&rsquo;enfant de 3 ans \u00e9choue \u00e0 propos de son propre esprit exactement de la m\u00eame mani\u00e8re et au m\u00eame \u00e2ge qu&rsquo;il \u00e9choue \u00e0 propos de l&rsquo;esprit de Maxi.<\/p>\n<p>Josef Perner a tir\u00e9 de ces donn\u00e9es une conclusion th\u00e9orique d&rsquo;une port\u00e9e immense : il n&rsquo;y a aucun privil\u00e8ge introspectif primordial dans l&rsquo;ontogen\u00e8se cognitive. L&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 nos propres \u00e9tats mentaux pass\u00e9s ou complexes n&rsquo;est pas une intuition int\u00e9rieure directe de type mystique ou cart\u00e9sien, mais une reconstruction th\u00e9orique m\u00e9di\u00e9e par les m\u00eames outils m\u00e9tarepr\u00e9sentationnels que ceux employ\u00e9s pour d\u00e9crypter l&rsquo;esprit d&rsquo;autrui. La compr\u00e9hension de Soi et la compr\u00e9hension de l&rsquo;Autre cheminent d&rsquo;un m\u00eame pas sym\u00e9trique, adoss\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification de ce mod\u00e8le unifi\u00e9 de l&rsquo;esprit que Perner a inlassablement d\u00e9cortiqu\u00e9.<\/p>\n<h2>6. Th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et fonctions ex\u00e9cutives : corr\u00e9lations et causalit\u00e9<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;inhibition de la r\u00e9ponse dominante et l&rsquo;erreur r\u00e9aliste<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la robuste synchronie d\u00e9veloppementale qui voit l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire basculer vers le succ\u00e8s aux \u00e9preuves de th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, un vaste champ de recherche s&rsquo;est pench\u00e9 sur les liens intimes qui unissent cette r\u00e9ussite \u00e0 la maturation des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">fonctions ex\u00e9cutives<\/a>, en premier lieu le contr\u00f4le inhibiteur. Josef Perner a jou\u00e9 un r\u00f4le moteur dans l&rsquo;analyse de cette interface hautement complexe entre m\u00e9tacognition et autor\u00e9gulation motrice et attentionnelle.<\/p>\n<p>Pour r\u00e9ussir la t\u00e2che de fausse croyance, l&rsquo;enfant doit imp\u00e9rativement faire taire une r\u00e9ponse puissamment saillante : la r\u00e9alit\u00e9 du monde physique. En effet, dans la t\u00e2che de Maxi, le chocolat se trouve <em>effectivement<\/em> dans le placard bleu sous les yeux ou dans la m\u00e9moire vive du participant. Lorsqu&rsquo;on lui pose la question de l&rsquo;action de Maxi, l&rsquo;enfant est soumis \u00e0 une attraction cognitive presque irr\u00e9sistible le poussant \u00e0 d\u00e9signer l&rsquo;endroit o\u00f9 r\u00e9side l&rsquo;objet attractif. Plusieurs auteurs en ont d\u00e9duit que l&rsquo;\u00e9chec des enfants de 3 ans ne traduisait aucune d\u00e9ficience conceptuelle quant \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, mais relevait simplement d&rsquo;une faillite de leurs freins inhibiteurs frontaux incapables de bloquer la r\u00e9ponse dominante r\u00e9aliste.<\/p>\n<p>Josef Perner a vigoureusement r\u00e9agi \u00e0 cette tentation r\u00e9ductionniste en distinguant ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se de l&rsquo;expression \u00bb de l&rsquo;\u00ab hypoth\u00e8se de l&rsquo;\u00e9mergence \u00bb. Selon l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;expression, les concepts de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit seraient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, intacts, mais \u00e9touff\u00e9s par des limites de performance ex\u00e9cutive. Perner a men\u00e9 des exp\u00e9riences d\u00e9cisives montrant que m\u00eame lorsque l&rsquo;on all\u00e8ge au maximum la pression inhibitrice (en faisant en sorte, par exemple, que le chocolat disparaisse totalement de la sc\u00e8ne ou soit d\u00e9truit, \u00e9vitant ainsi la saillance d&rsquo;un lieu physique rival), les enfants de 3 ans continuent d&rsquo;\u00e9chouer massivement. L&rsquo;inhibition est une condition n\u00e9cessaire mais non suffisante : le contr\u00f4le ex\u00e9cutif permet de suspendre la r\u00e9alit\u00e9, mais il faut encore disposer de la machinerie m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle pour avoir quelque chose \u00e0 mettre \u00e0 la place de la r\u00e9alit\u00e9 suspendue.<\/p>\n<h3>6.2 Flexibilit\u00e9 cognitive et t\u00e2ches de tri de cartes (DCCS)<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de l&rsquo;inhibition brute, l&rsquo;attention de Josef Perner s&rsquo;est port\u00e9e sur une autre composante majeure des fonctions ex\u00e9cutives : la flexibilit\u00e9 cognitive, magistralement op\u00e9rationnalis\u00e9e par la t\u00e2che de tri de cartes \u00e0 changement de dimensions (<em>Dimensional Change Card Sort<\/em> ou DCCS), d\u00e9velopp\u00e9e par Philip Zelazo. Dans cette \u00e9preuve, l&rsquo;enfant doit d&rsquo;abord trier des cartes repr\u00e9sentant des objets color\u00e9s (par exemple, des lapins rouges et des bateaux bleus) selon une premi\u00e8re r\u00e8gle (la couleur), puis, sur consigne de l&rsquo;exp\u00e9rimentateur, basculer vers une seconde r\u00e8gle (la forme).<\/p>\n<p>Le constat d\u00e9veloppemental est saisissant : les enfants de 3 ans pers\u00e9v\u00e8rent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment dans la premi\u00e8re r\u00e8gle. M\u00eame s&rsquo;ils sont capables de r\u00e9p\u00e9ter parfaitement la nouvelle consigne (\u00ab maintenant, on range les lapins avec les lapins ! \u00bb), ils continuent d&rsquo;ins\u00e9rer les cartes selon la couleur initiale. Ce n&rsquo;est que vers l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans et demi qu&rsquo;ils r\u00e9ussissent cette bascule fluide. Josef Perner et son \u00e9quipe, notamment \u00e0 travers les travaux fondateurs de Perner et Lang (1999, 2000), ont mis en \u00e9vidence une corr\u00e9lation statistique ph\u00e9nom\u00e9nale et extraordinairement stable entre la r\u00e9ussite au tri de cartes et la r\u00e9ussite \u00e0 la t\u00e2che de fausse croyance.<\/p>\n<p>Perner s&rsquo;est attach\u00e9 \u00e0 d\u00e9crypter la structure logique commune qui cimente ces deux domaines apparemment si dissemblables :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans la t\u00e2che DCCS, une m\u00eame carte (un lapin rouge) doit \u00eatre successivement con\u00e7ue sous deux descriptions fonctionnelles mutuellement exclusives : comme une entit\u00e9 \u00ab rouge \u00bb dans le syst\u00e8me de tri 1, puis comme une entit\u00e9 \u00ab lapin \u00bb dans le syst\u00e8me de tri 2.<\/li>\n<li>Dans la fausse croyance, un m\u00eame lieu ou un m\u00eame \u00e9v\u00e9nement doit \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 sous deux descriptions concurrentes : la perspective objective (le chocolat est dans le placard bleu) et la perspective subjective de Maxi (le chocolat est dans le placard vert).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Perner a ainsi magistralement d\u00e9montr\u00e9 que la pers\u00e9v\u00e9ration infantile dans les t\u00e2ches ex\u00e9cutives n&rsquo;est pas un simple probl\u00e8me moteur de programmation gestuelle, mais le sympt\u00f4me d&rsquo;une difficult\u00e9 \u00e0 concevoir des r\u00e8gles \u00e9pist\u00e9miques d&rsquo;ordre sup\u00e9rieur gouvernant des perspectives alternatives.<\/p>\n<h3>6.3 Mod\u00e8les causaux int\u00e9gr\u00e9s de la r\u00e9gulation cognitive<\/h3>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;intrication massive entre th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et fonctions ex\u00e9cutives, Josef Perner a d\u00e9velopp\u00e9 des mod\u00e8les th\u00e9oriques causaux hautement novateurs qui inversent la doxa traditionnelle. Alors que la majorit\u00e9 des neuroscientifiques computationnels postulait une causalit\u00e9 unilat\u00e9rale allant du d\u00e9veloppement ex\u00e9cutif pr\u00e9frontal vers la m\u00e9tacognition sociale (l&rsquo;ex\u00e9cutif fa\u00e7onnant la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit), Perner a d\u00e9fendu avec brio l&rsquo;hypoth\u00e8se compl\u00e9mentaire, voire pr\u00e9\u00e9minente : c&rsquo;est l&rsquo;av\u00e8nement des m\u00e9tarepr\u00e9sentations qui permet la mise en place d&rsquo;une v\u00e9ritable autor\u00e9gulation ex\u00e9cutive volontaire.<\/p>\n<p>Pour agir de mani\u00e8re d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et flexible, un agent doit poss\u00e9der une repr\u00e9sentation explicite de sa propre action en tant qu&rsquo;action orient\u00e9e vers un but. L&rsquo;autor\u00e9gulation n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;application de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00e0 sa propre machinerie volitive : c&rsquo;est parce que je peux me m\u00e9tarepr\u00e9senter mon intention d&rsquo;agir (\u00ab je veux trier par la forme \u00bb) que je peux surveiller et r\u00e9primer mon automatisme perceptuel (\u00ab cette carte est rouge \u00bb). En l&rsquo;absence de concepts m\u00e9tarepr\u00e9sentationnels pour \u00e9tiqueter et manipuler mes propres objectifs internes, le comportement reste tyrannis\u00e9 par les affordances de l&rsquo;environnement sensoriel imm\u00e9diat.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes longitudinales coordonn\u00e9es par Perner et ses coll\u00e8gues salzbourgeois ont apport\u00e9 des arguments empiriques de premier ordre en faveur de cette co-\u00e9volution syst\u00e9mique bidirectionnelle. Le d\u00e9veloppement c\u00e9r\u00e9bral pr\u00e9frontal et temporo-pari\u00e9tal fournit le substrat biologique assurant une bande passante computationnelle accrue, mais c&rsquo;est l&rsquo;invention de la structure logique de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation qui dote l&rsquo;enfant de la cl\u00e9 logicielle (<em>software<\/em>) indispensable pour piloter ses fonctions ex\u00e9cutives sup\u00e9rieures, consacrant l&rsquo;interp\u00e9n\u00e9tration indissoluble entre cognition sociale et cognition r\u00e9gulatrice.<\/p>\n<h2>7. M\u00e9moire \u00e9pisodique, conscience autono\u00e9tique et voyage mental temporel<\/h2>\n<h3>7.1 La m\u00e9moire \u00e9pisodique comme rem\u00e9moration d&rsquo;exp\u00e9riences subjectives<\/h3>\n<p>L&rsquo;insatiable curiosit\u00e9 th\u00e9orique de Josef Perner l&rsquo;a conduit, au tournant des ann\u00e9es 2000, \u00e0 investir un champ de recherche voisin mais traditionnellement cloisonn\u00e9 : l&rsquo;\u00e9tude de la m\u00e9moire chez l&rsquo;enfant. S&rsquo;appuyant sur les travaux r\u00e9volutionnaires d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/memory\/\">Endel Tulving<\/a>, Perner a entrepris de repenser de fond en comble la d\u00e9marcation \u00e9pist\u00e9mologique entre la m\u00e9moire s\u00e9mantique (la r\u00e9tention de connaissances factuelles et impersonnelles sur le monde) et la m\u00e9moire \u00e9pisodique authentique (la r\u00e9\u00e9vocation intime d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements v\u00e9cus personnellement et situ\u00e9s dans leur contexte spatiotemporel d&rsquo;origine).<\/p>\n<p>Perner a vigoureusement contest\u00e9 les d\u00e9finitions purement comportementales de la m\u00e9moire \u00e9pisodique chez le tr\u00e8s jeune enfant ou chez l&rsquo;animal, qui se contentaient souvent de prouver qu&rsquo;un sujet retient le triplet \u00ab quoi, o\u00f9 et quand \u00bb d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9. Pour Perner, une telle m\u00e9morisation rel\u00e8ve encore d&rsquo;un traitement propositionnel quasi-s\u00e9mantique. La v\u00e9ritable m\u00e9moire \u00e9pisodique, argumente-t-il, exige une composante m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle incontournable : le souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 n&rsquo;est pas simplement une image r\u00e9activ\u00e9e, c&rsquo;est la conscience subjective expresse que <em>cette image mentale actuelle repr\u00e9sente un \u00e9v\u00e9nement dont j&rsquo;ai fait l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive directe dans le pass\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p>Cette distinction th\u00e9orique a trouv\u00e9 une application empirique magistrale dans l&rsquo;\u00e9tude du contr\u00f4le de la source de l&rsquo;information (<em>source monitoring<\/em>). Josef Perner et Ted Ruffman ont montr\u00e9 que si l&rsquo;on apprend une information nouvelle \u00e0 des enfants de trois ans (par exemple, que tel tiroir secret contient une figurine en caoutchouc), les sujets sont parfaitement capables de restituer l&rsquo;information le lendemain. Mais si on leur demande : \u00ab Comment sais-tu cela ? Est-ce que tu l&rsquo;as vu toi-m\u00eame, est-ce que c&rsquo;est moi qui te l&rsquo;ai dit, ou l&rsquo;as-tu toujours su ? \u00bb, les enfants de 3 ans \u00e9chouent lamentablement, attribuant fr\u00e9quemment leur savoir pr\u00e9sent \u00e0 une r\u00e9v\u00e9lation intemporelle ou pr\u00e9tendant l&rsquo;avoir vu de leurs yeux alors qu&rsquo;on leur a simplement racont\u00e9. L&rsquo;absence d&rsquo;outillage m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel interdit \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;authentifier la source causale de ses propres \u00e9tats de m\u00e9moire.<\/p>\n<h3>7.2 Le lien structurel entre th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et souvenir du pass\u00e9<\/h3>\n<p>Ayant red\u00e9fini la m\u00e9moire \u00e9pisodique \u00e0 travers le prisme de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation, Josef Perner a formul\u00e9 une hypoth\u00e8se audacieuse qui allait r\u00e9volutionner la psychologie de la m\u00e9moire : la m\u00e9moire \u00e9pisodique et la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ne sont pas des facult\u00e9s ind\u00e9pendantes, mais les deux versants d&rsquo;une m\u00eame capacit\u00e9 m\u00e9tacognitive qui \u00e9merge de mani\u00e8re synchronique \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de quatre ans. C&rsquo;est l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 ce que Tulving nommait la \u00ab conscience autono\u00e9tique \u00bb (la capacit\u00e9 r\u00e9flexive \u00e0 revivre le pass\u00e9 comme un \u00e9tat subjectif propre) qui constitue le pont structural entre ces domaines.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette th\u00e8se radicale, Perner et ses collaborateurs (notamment Johannes Steingruber et Thomas Suddendorf) ont multipli\u00e9 les protocoles exp\u00e9rimentaux crois\u00e9s. Ils ont d\u00e9montr\u00e9 de mani\u00e8re irr\u00e9futable que les enfants qui r\u00e9ussissent les t\u00e2ches de fausse croyance sont rigoureusement les m\u00eames qui s&rsquo;av\u00e8rent capables de distinguer une exp\u00e9rience v\u00e9cue d&rsquo;un savoir transmis par un tiers. L&rsquo;attribution d&rsquo;une croyance fausse \u00e0 Maxi et l&rsquo;attribution \u00e0 soi-m\u00eame d&rsquo;un souvenir autobiographique proc\u00e8dent d&rsquo;une seule et m\u00eame architecture logique :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit : je comprends que l&rsquo;\u00e9tat mental actuel de l&rsquo;agent est le produit d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement informationnel pass\u00e9 sp\u00e9cifique (Maxi a vu le chocolat \u00eatre rang\u00e9 dans le placard vert).<\/li>\n<li>Dans la m\u00e9moire \u00e9pisodique : je comprends que mon \u00e9tat mental de rem\u00e9moration pr\u00e9sent est caus\u00e9 par un \u00e9v\u00e9nement exp\u00e9rientiel pass\u00e9 que j&rsquo;ai personnellement travers\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Avant quatre ans, l&rsquo;enfant accumule des masses colossales de connaissances s\u00e9mantiques et de conditionnements proc\u00e9duraux, mais il vit dans ce que Perner qualifie d&rsquo;\u00ab amn\u00e9sie des sources \u00bb. Il est incapable de tisser le fil continu de son identit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique \u00e0 travers le temps. La gen\u00e8se de la m\u00e9moire \u00e9pisodique ne d\u00e9pend donc pas seulement de la my\u00e9linisation des structures hippocampiques, mais de l&rsquo;av\u00e8nement du logiciel m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel dont Perner a d\u00e9montr\u00e9 le caract\u00e8re universel.<\/p>\n<h3>7.3 Projection temporelle vers le futur et planification cognitive<\/h3>\n<p>L&rsquo;ultime d\u00e9ploiement de cette th\u00e9orisation unifi\u00e9e de la conscience temporelle a conduit Josef Perner \u00e0 co-th\u00e9oriser le concept de \u00ab voyage mental dans le temps \u00bb (<em>mental time travel<\/em>) et son corollaire prospectif : la pr\u00e9voyance \u00e9pisodique (<em>episodic foresight<\/em>). Si la m\u00e9moire \u00e9pisodique permet de voyager mentalement vers le pass\u00e9, l&rsquo;esprit humain utilise exactement les m\u00eames m\u00e9canismes pour s&rsquo;\u00e9manciper du pr\u00e9sent et se projeter dans un futur hypoth\u00e9tique non encore advenu.<\/p>\n<p>Perner a mis en \u00e9vidence les d\u00e9faillances fascinantes des enfants d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire lorsqu&rsquo;ils doivent anticiper des \u00e9tats physiologiques ou psychologiques futurs qui divergent de leur \u00e9tat pr\u00e9sent. Par exemple, si l&rsquo;on interroge un enfant de 3 ans qui vient de manger copieusement un go\u00fbter en lui demandant s&rsquo;il aura faim plus tard dans la soir\u00e9e lorsqu&rsquo;il ira se promener dans la for\u00eat, il affirmera avec conviction qu&rsquo;il n&rsquo;aura jamais faim. Incapable de d\u00e9coupler son \u00e9tat motivationnel pr\u00e9sent de son \u00e9tat motivationnel futur, il projette sa sati\u00e9t\u00e9 actuelle sur l&rsquo;horizon temporel de demain.<\/p>\n<p>La capacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rer la gratification (\u00e0 l&rsquo;instar de la classique exp\u00e9rience du marshmallow de Walter Mischel) et \u00e0 choisir des outils pour r\u00e9soudre un probl\u00e8me qui ne se posera que le lendemain franchit un palier qualitatif d\u00e9cisif autour du quatri\u00e8me anniversaire. Josef Perner formalise cette avanc\u00e9e comme une extension magistrale de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation : tout comme l&rsquo;enfant apprend \u00e0 repr\u00e9senter la fausse croyance d&rsquo;autrui ou sa propre croyance pass\u00e9e p\u00e9rim\u00e9e, il apprend \u00e0 m\u00e9tarepr\u00e9senter ses d\u00e9sirs et besoins futurs comme des \u00e9tats mentaux virtuels distincts de ses pulsions actuelles. L&rsquo;enfant s&rsquo;arrache ainsi \u00e0 la tyrannie de l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 pour devenir un strat\u00e8ge temporel naviguant sur l&rsquo;axe chronologique de sa propre existence.<\/p>\n<h2>8. Raisonnement contrefactuel et logique causale selon Perner<\/h2>\n<h3>8.1 La m\u00e9canique du raisonnement conditionnel contrefactuel<\/h3>\n<p>Le g\u00e9nie \u00e9pist\u00e9mologique de Josef Perner s&rsquo;est \u00e9galement illustr\u00e9 dans sa dissection minutieuse du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/counterfactuals\/\">raisonnement contrefactuel<\/a>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 humaine \u00e0 concevoir des alternatives r\u00e9trospectives \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements qui se sont d\u00e9j\u00e0 d\u00e9roul\u00e9s (\u00ab si les choses s&rsquo;\u00e9taient pass\u00e9es autrement, alors&#8230; \u00bb). Dans les ann\u00e9es 1990 et 2000, Perner a identifi\u00e9 le raisonnement contrefactuel comme l&rsquo;un des piliers les plus sophistiqu\u00e9s de la pens\u00e9e rationnelle et de l&rsquo;\u00e9valuation causale du monde physique et social.<\/p>\n<p>Perner prend soin d&rsquo;\u00e9tablir une d\u00e9marcation formelle rigoureuse entre :<\/p>\n<ul>\n<li>Les hypoth\u00e8ses prospectives simples ou indicatives (\u00ab S&rsquo;il pleut demain, nous prendrons un parapluie \u00bb), qui sont orient\u00e9es vers un futur ouvert et ne cr\u00e9ent aucune contradiction logique avec un \u00e9tat de fait av\u00e9r\u00e9.<\/li>\n<li>Le conditionnel contrefactuel pass\u00e9 (\u00ab Si le conducteur n&rsquo;avait pas frein\u00e9, la voiture aurait heurt\u00e9 l&rsquo;obstacle \u00bb), qui exige de poser simultan\u00e9ment deux propositions diam\u00e9tralement incompatibles : le fait r\u00e9el (le conducteur a frein\u00e9 et l&rsquo;obstacle a \u00e9t\u00e9 \u00e9vit\u00e9) et le monde possible alternatif (l&rsquo;absence de freinage et la collision cons\u00e9cutive).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette m\u00e9canique contrefactuelle impose une gymnastique cognitive hercul\u00e9enne \u00e0 l&rsquo;appareil mental. L&rsquo;esprit doit cr\u00e9er un monde contrefactuel clos, modifier chirurgicalement une seule pr\u00e9misse de d\u00e9part (l&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dent), faire tourner la simulation causale en maintenant constantes toutes les autres lois physiques de l&rsquo;univers, observer la cons\u00e9quence dans ce monde fictif, puis revenir au monde r\u00e9el pour \u00e9noncer un jugement de comparaison. Perner d\u00e9montre que cette capacit\u00e9 \u00e0 faire cohabiter dans l&rsquo;esprit deux mod\u00e8les du monde mutuellement exclusifs sans c\u00e9der \u00e0 la confusion mentale constitue la quintessence de la pens\u00e9e formelle adulte.<\/p>\n<h3>8.2 Lien d\u00e9veloppemental entre contrefactuel et fausse croyance<\/h3>\n<p>Ayant cartographi\u00e9 la m\u00e9canique logique du contrefactuel, Josef Perner, entour\u00e9 de collaborateurs comme Michael Sprung et Johannes Steingruber, s&rsquo;est pos\u00e9 la question in\u00e9vitable : existe-t-il une consanguinit\u00e9 d\u00e9veloppementale entre le raisonnement contrefactuel et la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit ? La r\u00e9ponse apport\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole de Salzbourg fut une \u00e9clatante d\u00e9monstration de parent\u00e9 architecturale.<\/p>\n<p>Sur le plan structural, en effet, la parent\u00e9 est absolue :<\/p>\n<ul>\n<li>Pour comprendre la <em>fausse croyance<\/em> de Maxi, l&rsquo;enfant doit comparer ce qui est r\u00e9el (le chocolat est dans le placard bleu) avec ce qui est faussement repr\u00e9sent\u00e9 dans l&rsquo;esprit de Maxi (le chocolat est dans le placard vert).<\/li>\n<li>Pour formuler un <em>jugement contrefactuel<\/em>, l&rsquo;enfant doit comparer ce qui est r\u00e9ellement arriv\u00e9 (la maman a d\u00e9plac\u00e9 le chocolat) avec ce qui serait arriv\u00e9 si elle ne l&rsquo;avait pas touch\u00e9 (le chocolat serait rest\u00e9 dans le placard vert).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans les deux cas, le sujet doit r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;\u00e9crasement de la r\u00e9alit\u00e9 brute pour soutenir un mod\u00e8le alternatif de l&rsquo;\u00e9tat des choses.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes empiriques conduites par Perner ont mis en \u00e9vidence une synchronie temporelle remarquable : c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans que les enfants r\u00e9ussissent \u00e0 la fois les t\u00e2ches de fausse croyance et les questions de causalit\u00e9 contrefactuelle telles que : \u00ab Si Peter avait enlev\u00e9 ses chaussures sales avant d&rsquo;entrer dans la maison, le sol serait-il sale maintenant ? \u00bb. Cette corr\u00e9lation massive a aliment\u00e9 de passionnants d\u00e9bats sur l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 causale de l&rsquo;une sur l&rsquo;autre. Perner a conclu que ces deux comp\u00e9tences ne d\u00e9rivent pas l&rsquo;une de l&rsquo;autre de mani\u00e8re parasitaire, mais tirent leur s\u00e8ve d&rsquo;une capacit\u00e9 m\u00e9tarepr\u00e9sentationnelle matricielle unique : la facult\u00e9 de g\u00e9rer des perspectives dupliqu\u00e9es (<em>dual perspectives<\/em>) sur une seule et m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 \u00e9v\u00e9nementielle.<\/p>\n<h3>8.3 Causalit\u00e9 physique versus intentionnalit\u00e9 psychologique<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie du contrefactuel d\u00e9velopp\u00e9e par Josef Perner d\u00e9bouche tout naturellement sur une analyse approfondie de l&rsquo;\u00e9mergence du jugement causal et moral chez l&rsquo;enfant d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire. En dissociant la cha\u00eene de causalit\u00e9 physique m\u00e9canique de la cha\u00eene d&rsquo;attribution psychologique intentionnelle, Perner a \u00e9clair\u00e9 d&rsquo;un jour nouveau les dilemmes classiques de la philosophie morale et de la responsabilit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons un sc\u00e9nario exp\u00e9rimental con\u00e7u par Perner : un agent manipule un commutateur \u00e9lectrique qui, de mani\u00e8re inattendue et en raison d&rsquo;un court-circuit fortuit, d\u00e9clenche un incendie. Pour un jeune enfant de 3 ans, l&rsquo;agent est coupable et punissable simplement parce qu&rsquo;il est le point de d\u00e9part spatio-temporel physique de la catastrophe (responsabilit\u00e9 objective brute, d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9e par Piaget). Mais d\u00e8s lors que l&rsquo;enfant acc\u00e8de vers 4 ans \u00e0 l&rsquo;outillage m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel et au raisonnement contrefactuel, son analyse morale subit une mutation spectaculaire.<\/p>\n<p>L&rsquo;enfant de quatre ans et demi commence \u00e0 introduire l&rsquo;\u00e9tat \u00e9pist\u00e9mique de l&rsquo;agent comme variable mod\u00e9ratrice de la culpabilit\u00e9 : \u00ab Il ne savait pas que le fil \u00e9tait cass\u00e9, il voulait juste allumer la lumi\u00e8re, donc ce n&rsquo;est pas de sa faute \u00bb. Gr\u00e2ce au contrefactuel, l&rsquo;enfant peut \u00e9valuer ce que l&rsquo;agent <em>aurait pu et d\u00fb pr\u00e9voir<\/em> dans les limites de son horizon informationnel. Le jugement moral s&rsquo;\u00e9mancipe de la simple cons\u00e9quence mat\u00e9rielle des actes pour s&rsquo;ancrer dans une \u00e9thique de l&rsquo;intention et de la croyance. Par cette synth\u00e8se entre logique causale, m\u00e9tarepr\u00e9sentation et contrefactuel, Josef Perner apporte une contribution d\u00e9cisive aux fondements m\u00eames de la psychologie l\u00e9gale et des sciences normatives.<\/p>\n<h2>9. La th\u00e9orie des dossiers mentaux (Mental Files) appliqu\u00e9e au d\u00e9veloppement<\/h2>\n<h3>9.1 Origines philosophiques et transposition psychologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des phases les plus originales et conceptuellement denses de l&rsquo;\u0153uvre tardive de Josef Perner, d\u00e9ploy\u00e9e principalement au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, r\u00e9side dans l&rsquo;application audacieuse de la th\u00e9orie des \u00ab dossiers mentaux \u00bb (<em>mental files<\/em>) \u00e0 l&rsquo;ontogen\u00e8se cognitive. Cherchant constamment \u00e0 affiner sa description des m\u00e9canismes intimes de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation, Perner s&rsquo;est tourn\u00e9 vers les travaux de philosophes contemporains du langage et de l&rsquo;esprit, au premier rang desquels John Perry (auteur de la c\u00e9l\u00e8bre th\u00e9orie de l&rsquo;indexicalit\u00e9) et le philosophe fran\u00e7ais Fran\u00e7ois Recanati.<\/p>\n<p>Dans cette tradition philosophique, un \u00ab dossier mental \u00bb est une m\u00e9taphore architecturale puissante d\u00e9crivant comment l&rsquo;esprit stocke et organise les pr\u00e9dicats concernant une entit\u00e9 singuli\u00e8re du monde. Le dossier fonctionne comme un index cartoth\u00e9caire :<\/p>\n<ul>\n<li>Le dossier porte une \u00e9tiquette r\u00e9f\u00e9rentielle directe, ancr\u00e9e dans une relation contextuelle ou \u00e9pist\u00e9mique avec l&rsquo;objet (par exemple, \u00ab cet homme en face de moi \u00bb ou \u00ab le pr\u00e9sident de la r\u00e9publique \u00bb).<\/li>\n<li>\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur du dossier sont archiv\u00e9es toutes les informations, propri\u00e9t\u00e9s et croyances accumul\u00e9es par le sujet sur cette entit\u00e9 (\u00ab il porte un chapeau \u00bb, \u00ab il est grand \u00bb, \u00ab il parle vite \u00bb).<\/li>\n<li>Le fonctionnement du dossier est non-descriptif : si une propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur s&rsquo;av\u00e8re fausse, le dossier continue n\u00e9anmoins de r\u00e9f\u00e9rer au m\u00eame objet singulier via le lien d&rsquo;ancrage primaire.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le coup de g\u00e9nie de Josef Perner consiste \u00e0 faire descendre ce mod\u00e8le formel des cimes de la philosophie analytique pour en faire un instrument op\u00e9ratoire en psychologie du d\u00e9veloppement. Il pose la question fondamentale : comment et quand l&rsquo;esprit d&rsquo;un jeune enfant acquiert-il la capacit\u00e9 d&rsquo;ouvrir, de mettre \u00e0 jour, de fusionner et de s\u00e9gr\u00e9ger des dossiers mentaux distincts portant sur un m\u00eame objet mat\u00e9riel ? Cette approche offre un cadre analytique unifi\u00e9 d&rsquo;une clart\u00e9 \u00e9blouissante pour revisiter de vieilles \u00e9nigmes d\u00e9veloppementales.<\/p>\n<h3>9.2 R\u00e9solution des probl\u00e8mes d&rsquo;identit\u00e9 et de substitution cor\u00e9f\u00e9rentielle<\/h3>\n<p>Pour illustrer la puissance explicative de la th\u00e9orie des dossiers mentaux, Josef Perner s&rsquo;est attaqu\u00e9 au c\u00e9l\u00e8bre probl\u00e8me fr\u00e9g\u00e9en de l&rsquo;identit\u00e9, pos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par Gottlob Frege : comment deux d\u00e9signations distinctes (\u00ab l&rsquo;\u00c9toile du matin \u00bb et \u00ab l&rsquo;\u00c9toile du soir \u00bb) peuvent-elles avoir des sens (<em>Sinn<\/em>) diff\u00e9rents tout en partageant la m\u00eame r\u00e9f\u00e9rence (<em>Bedeutung<\/em>), \u00e0 savoir la plan\u00e8te V\u00e9nus ? Cette question, r\u00e9put\u00e9e abstraite, se pose quotidiennement au jeune enfant sous une forme extraordinairement concr\u00e8te.<\/p>\n<p>Perner et ses collaboratrices (notamment Charlotte Huemer et Johanna Leahy) ont mis au point des t\u00e2ches d\u00e9veloppementales de cor\u00e9f\u00e9rence singuli\u00e8re. Pr\u00e9sentons \u00e0 un enfant de trois ans un objet multifonctionnel ou dissimul\u00e9 sous un double statut : par exemple, une figurine de Batman dont on lui montre qu&rsquo;elle peut s&rsquo;ins\u00e9rer dans une coque m\u00e9canique pour devenir un robot spatial, ou une personne famili\u00e8re (sa tante) qui enfile un d\u00e9guisement int\u00e9gral de P\u00e8re No\u00ebl. Les jeunes enfants de 3 ans manifestent ce que Perner appelle l&rsquo;\u00ab erreur d&rsquo;identit\u00e9 \u00bb : soit ils consid\u00e8rent que la tante et le P\u00e8re No\u00ebl sont deux personnes physiquement distinctes coexistant dans l&rsquo;univers, soit ils refusent d&rsquo;admettre que le P\u00e8re No\u00ebl puisse \u00eatre tante Jeanne sous un autre v\u00eatement.<\/p>\n<p>Dans les termes de la th\u00e9orie des dossiers mentaux, l&rsquo;enfant de 3 ans souffre d&rsquo;une rigidit\u00e9 architecturale :<\/p>\n<ul>\n<li>Il ne sait pas manipuler <em>deux dossiers mentaux s\u00e9par\u00e9s pour un seul et m\u00eame individu<\/em> sans les confondre ou les scinder mat\u00e9riellement.<\/li>\n<li>Il n&rsquo;arrive pas \u00e0 cr\u00e9er des liens de cor\u00e9f\u00e9rence crois\u00e9s reliant un dossier \u00ab Tante Jeanne \u00bb \u00e0 un dossier contextuel \u00ab Le P\u00e8re No\u00ebl actuel \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La rupture de l&rsquo;\u00e2ge de 4 ans ne concerne donc pas seulement les croyances sociales, mais la logique m\u00eame de l&rsquo;identit\u00e9 : c&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;enfant devient enfin capable de g\u00e9rer la dualit\u00e9 des sens attach\u00e9s \u00e0 une r\u00e9f\u00e9rence singuli\u00e8re unique, r\u00e9solvant avec brio le casse-t\u00eate fr\u00e9g\u00e9en dans sa pratique quotidienne.<\/p>\n<h3>9.3 Int\u00e9gration des dossiers mentaux dans l&rsquo;explication de la fausse croyance<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement magistral de cette ligne de recherche est l&rsquo;application directe de la mod\u00e9lisation des dossiers mentaux \u00e0 la t\u00e2che de fausse croyance de 1983. Josef Perner red\u00e9finit la t\u00e2che de Maxi non plus en termes de repr\u00e9sentations propositionnelles floues, mais \u00e0 travers la dynamique pr\u00e9cise de gestion des \u00ab dossiers mentaux actuels \u00bb et des \u00ab dossiers mentaux vicariants \u00bb (<em>vicarious files<\/em> ou dossiers subordonn\u00e9s).<\/p>\n<p>Voici comment Perner formalise l&rsquo;avanc\u00e9e cognitive de l&rsquo;enfant de 4 ans :<\/p>\n<ul>\n<li>Lorsque le chocolat est d\u00e9plac\u00e9 du placard vert au placard bleu en l&rsquo;absence de Maxi, l&rsquo;enfant doit mettre \u00e0 jour son propre dossier mental r\u00e9gulier : \u00ab Dossier [Chocolat] : Localisation = Placard Bleu \u00bb.<\/li>\n<li>Mais pour comprendre Maxi, l&rsquo;enfant doit accomplir une op\u00e9ration computationnelle in\u00e9dite : ouvrir un dossier vicariant index\u00e9 au point de vue \u00e9pist\u00e9mique de Maxi, c&rsquo;est-\u00e0-dire un sous-dossier non mis \u00e0 jour : \u00ab Dossier [Maxi : Dossier [Chocolat]] : Localisation = Placard Vert \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;enfant de trois ans \u00e9choue parce qu&rsquo;il ne dispose que d&rsquo;un seul syst\u00e8me de fichiers universel : lorsqu&rsquo;une information nouvelle entre (\u00ab le chocolat est dans le placard bleu \u00bb), elle \u00e9crase impitoyablement toute information ant\u00e9rieure dans le dossier primaire unique, rendant impossible la conservation de l&rsquo;\u00e9tat obsol\u00e8te d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cette th\u00e9orisation unifie de fa\u00e7on \u00e9blouissante le langage, la logique de l&rsquo;identit\u00e9, la flexibilit\u00e9 cognitive et la m\u00e9tacognition. Comprendre la fausse croyance revient \u00e0 acqu\u00e9rir la flexibilit\u00e9 logicielle n\u00e9cessaire pour compartimenter des dossiers d&rsquo;information d\u00e9synchronis\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 actuelle. Par cette int\u00e9gration conceptuelle supr\u00eame, Josef Perner offre \u00e0 la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit une assise computationnelle formelle d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance in\u00e9gal\u00e9e, comblant le foss\u00e9 qui s\u00e9parait jadis la psychologie exp\u00e9rimentale des mod\u00e8les les plus raffin\u00e9s de la philosophie analytique du langage.<\/p>\n<h2>10. Bases neurales et approches neuroscientifiques de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>10.1 Localisation fonctionnelle du r\u00e9seau de la cognition sociale<\/h3>\n<p>Avec l&rsquo;av\u00e8nement et la d\u00e9mocratisation des technologies d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/functional-neuroimaging\/\">imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle<\/a> (IRMf) \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990 et durant les ann\u00e9es 2000, le mod\u00e8le th\u00e9orique forg\u00e9 par Josef Perner a trouv\u00e9 un terrain de validation biologique extraordinaire. D\u00e8s la cr\u00e9ation du Centre de Neurocognition Cognitive (CCNS) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Salzbourg, Perner s&rsquo;est r\u00e9solument engag\u00e9 dans l&rsquo;exploration des corr\u00e9lats c\u00e9r\u00e9braux sous-tendant la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit, collaborant avec des figures majeures de la neuro-imagerie cognitive telles que Rebecca Saxe, Chris Frith et Uta Frith.<\/p>\n<p>Ces investigations ont permis d&rsquo;isoler un ensemble de structures c\u00e9r\u00e9brales hautement interconnect\u00e9es, aujourd&rsquo;hui universellement document\u00e9 sous le terme de \u00ab r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb (<em>Mentalizing Network<\/em>). Ce circuit neuronal discret recrute de mani\u00e8re \u00e9lective :<\/p>\n<ul>\n<li>La jonction temporo-pari\u00e9tale droite (rTPJ), qui appara\u00eet comme le v\u00e9ritable carrefour computationnel de la distinction entre les perspectives de Soi et d&rsquo;Autrui et le traitement des croyances transitoires.<\/li>\n<li>Le cortex pr\u00e9frontal m\u00e9dial (mPFC), particuli\u00e8rement engag\u00e9 dans la mentalisation r\u00e9flexive, l&rsquo;attribution de traits de personnalit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9valuation morale des intentions.<\/li>\n<li>Le cortex cingulaire post\u00e9rieur et le pr\u00e9cun\u00e9us, structures ma\u00eetresses de la m\u00e9moire autobiographique et de la conscience autono\u00e9tique.<\/li>\n<li>Le sillon temporal sup\u00e9rieur (STS), sp\u00e9cialis\u00e9 dans la d\u00e9tection des mouvements biologiques intentionnels et l&rsquo;orientation du regard.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Josef Perner a particuli\u00e8rement contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer la sp\u00e9cificit\u00e9 fonctionnelle de la rTPJ. En concevant des protocoles comparant l&rsquo;attribution de fausses croyances mentales \u00e0 des t\u00e2ches non-mentales exigeant pourtant le m\u00eame niveau de complexit\u00e9 logique (comme la c\u00e9l\u00e8bre t\u00e2che de la \u00ab fausse photographie \u00bb o\u00f9 un Polaro\u00efd montre une pomme sur une table, mais o\u00f9 la pomme est retir\u00e9e avant le d\u00e9veloppement du clich\u00e9), Perner et ses coll\u00e8gues ont apport\u00e9 la preuve irr\u00e9futable que la jonction temporo-pari\u00e9tale droite s&rsquo;active s\u00e9lectivement pour traiter des repr\u00e9sentations mentales \u00e9pist\u00e9miques et ne r\u00e9agit pas \u00e0 de simples repr\u00e9sentations physiques obsol\u00e8tes.<\/p>\n<h3>10.2 \u00c9tudes de neuro-imagerie d\u00e9veloppementale chez l&rsquo;enfant<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis scientifiques les plus ardus relev\u00e9s par l&rsquo;\u00e9quipe de Salzbourg a \u00e9t\u00e9 de transposer ces paradigmes de neuro-imagerie aux populations p\u00e9diatriques, afin d&rsquo;observer en direct le cerveau des enfants d&rsquo;\u00e2ge pr\u00e9scolaire en pleine m\u00e9tamorphose cognitive. Adapter l&rsquo;IRMf ou l&rsquo;\u00e9lectroenc\u00e9phalographie (EEG) \u00e0 haute densit\u00e9 \u00e0 des enfants de trois \u00e0 cinq ans r\u00e9clame des tr\u00e9sors de patience, des environnements ludiques sur mesure et des protocoles de soustraction statistique d&rsquo;une rigueur absolue.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes de potentiels \u00e9voqu\u00e9s (ERP) men\u00e9es sous l&rsquo;\u00e9gide de Perner ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des signatures \u00e9lectrophysiologiques distinctives entre trois et cinq ans. Lorsqu&rsquo;on pr\u00e9sente \u00e0 un enfant une violation d&rsquo;attente \u00e9pist\u00e9mique (un personnage qui agit de mani\u00e8re incoh\u00e9rente par rapport \u00e0 sa fausse croyance), une onde c\u00e9r\u00e9brale tardive et lat\u00e9ralis\u00e9e sur les aires temporo-pari\u00e9tales appara\u00eet chez les enfants de quatre ans et demi, signature totalement absente chez les enfants de trois ans. Ces donn\u00e9es d\u00e9montrent que le changement conceptuel document\u00e9 par le comportement n&rsquo;est pas une simple \u00e9volution verbale, mais correspond \u00e0 une r\u00e9organisation neuro-fonctionnelle profonde du traitement de l&rsquo;information sociale.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les \u00e9tudes d&rsquo;imagerie par tenseur de diffusion (DTI) conduites \u00e0 Salzbourg ont mis en lumi\u00e8re le r\u00f4le crucial de la maturation structurelle de la substance blanche. Les faisceaux d&rsquo;axones my\u00e9linis\u00e9s qui relient la rTPJ au mPFC (notamment le faisceau longitudinal sup\u00e9rieur et le faisceau arqu\u00e9) subissent une my\u00e9linisation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment entre le 36e et le 54e mois de vie. Perner a ainsi pu formaliser l&rsquo;id\u00e9e que la m\u00e9tarepr\u00e9sentation n\u00e9cessite l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une autoroute de communication bidirectionnelle rapide entre les modules temporaux de d\u00e9codage des perspectives et les modules frontaux d&rsquo;int\u00e9gration ex\u00e9cutive et contextuelle.<\/p>\n<h3>10.3 Confrontation des donn\u00e9es c\u00e9r\u00e9brales et des architectures cognitives<\/h3>\n<p>L&rsquo;irruption des donn\u00e9es neurobiologiques n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 pour Josef Perner l&rsquo;occasion d&rsquo;abandonner la psychologie th\u00e9orique au profit d&rsquo;un r\u00e9ductionnisme neuronal na\u00eff ; bien au contraire, il a utilis\u00e9 ces donn\u00e9es pour trancher les d\u00e9bats architecturaux les plus disput\u00e9s. L&rsquo;un des r\u00e9sultats les plus spectaculaires issus des travaux du p\u00f4le salzbourgeois concerne la dissociation fonctionnelle nette entre le r\u00e9seau de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit et les circuits ex\u00e9cutifs fronto-striataux.<\/p>\n<p>Alors que certains th\u00e9oriciens cognitivistes soutenaient encore que la r\u00e9ussite \u00e0 la t\u00e2che de fausse croyance n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un sous-produit de l&rsquo;inhibition pr\u00e9frontale, les scans d&rsquo;IRMf ont tranch\u00e9 le litige : bien que les aires pr\u00e9frontales dorso-lat\u00e9rales (associ\u00e9es au contr\u00f4le inhibiteur) soient recrut\u00e9es pour g\u00e9rer l&rsquo;interf\u00e9rence de la r\u00e9alit\u00e9 saillante, la jonction temporo-pari\u00e9tale droite s&rsquo;allume de mani\u00e8re autonome et concomitante pour g\u00e9n\u00e9rer la m\u00e9tarepr\u00e9sentation elle-m\u00eame. Les neurosciences sont ainsi venues confirmer le mod\u00e8le th\u00e9orique \u00e0 deux composantes formalis\u00e9 par Perner : un moteur ex\u00e9cutif charg\u00e9 de faire taire la r\u00e9ponse dominante et un module conceptuel charg\u00e9 d&rsquo;\u00e9laborer le dossier mental d&rsquo;autrui.<\/p>\n<p>Cette confrontation permanente entre la clinique neuro-fonctionnelle et les mod\u00e8les computationnels d&rsquo;inspiration philosophique illustre la trajectoire scientifique compl\u00e8te de Josef Perner. Le Centre de Neurocognition Cognitive de Salzbourg s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9 sous sa direction en mod\u00e8le d&rsquo;int\u00e9gration \u00e9pist\u00e9mologique, prouvant que les sp\u00e9culations les plus abstraites sur l&rsquo;opacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rentielle et les attitudes propositionnelles trouvent leur ancrage physique dans des r\u00e9seaux synaptiques pr\u00e9cis, fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;\u00e9volution biologique pour rendre possible la vie sociale humaine.<\/p>\n<h2>11. Controverses, d\u00e9bats critiques et r\u00e9\u00e9valuations m\u00e9thodologiques<\/h2>\n<h3>11.1 Le d\u00e9fi de la fausse croyance implicite chez le nourrisson<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 2000, le champ de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit a \u00e9t\u00e9 secou\u00e9 par un v\u00e9ritable s\u00e9isme exp\u00e9rimental qui a sembl\u00e9 menacer les fondations m\u00eames de l&rsquo;\u00e9difice b\u00e2ti par Josef Perner. En 2005, Kristine Onishi et Ren\u00e9e Baillargeon publient dans <em>Science<\/em> une \u00e9tude r\u00e9volutionnaire pr\u00e9tendant d\u00e9montrer que des nourrissons \u00e2g\u00e9s d&rsquo;\u00e0 peine 15 mois r\u00e9ussissent des t\u00e2ches de fausse croyance. En utilisant le paradigme de violation de l&rsquo;attente (mesurant la dur\u00e9e de fixation du regard), les auteures affirmaient que les b\u00e9b\u00e9s regardent plus longtemps la sc\u00e8ne lorsque l&rsquo;agent va chercher un objet l\u00e0 o\u00f9 il se trouve r\u00e9ellement plut\u00f4t que l\u00e0 o\u00f9 il croit faussement qu&rsquo;il est.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9couverte d&rsquo;une \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit implicite \u00bb chez le tr\u00e8s jeune enfant a suscit\u00e9 une lev\u00e9e de boucliers et d&rsquo;immenses espoirs th\u00e9oriques chez les partisans du nativisme modulaire (comme Alan Leslie). Si le b\u00e9b\u00e9 de 15 mois poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 le concept de fausse croyance, alors l&rsquo;enfant de 3 ans de Perner n&rsquo;apprend rien de fondamental ; son \u00e9chec \u00e0 la t\u00e2che de Maxi ne serait qu&rsquo;un pur probl\u00e8me de langage ou d&rsquo;articulation motrice. L&rsquo;\u00e9difice m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel pern\u00e9rien paraissait pris en tenaille.<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse de Josef Perner fut magistrale de rigueur, de sang-froid et de pugnacit\u00e9 th\u00e9orique. Dans une s\u00e9rie de publications pol\u00e9miques retentissantes, Perner a r\u00e9fut\u00e9 point par point l&rsquo;interpr\u00e9tation nativiste de ces donn\u00e9es. Il a d\u00e9montr\u00e9 que les temps de regard des b\u00e9b\u00e9s peuvent s&rsquo;expliquer sans faire appel \u00e0 un quelconque concept d&rsquo;\u00e9tat mental subjectif, via ce que Cecilia Heyes qualifie de \u00ab sub-mentalizing \u00bb : des associations perceptives statistiques superficielles reliant des configurations triadique (agent, direction des yeux, pr\u00e9sence de l&rsquo;objet). Perner a martel\u00e9 une d\u00e9marcation \u00e9pist\u00e9mologique infranchissable : manifester une sensibilit\u00e9 comportementale \u00e0 un d\u00e9calage sensoriel ne signifie aucunement <em>m\u00e9tarepr\u00e9senter<\/em> une attitude propositionnelle. Vingt ans plus tard, la crise de reproductibilit\u00e9 frappant de nombreuses \u00e9tudes sur la fausse croyance implicite du nourrisson est venue donner largement raison aux mises en garde proph\u00e9tiques de Perner.<\/p>\n<h3>11.2 Mod\u00e8les \u00e0 deux syst\u00e8mes de la th\u00e9orie de l&rsquo;esprit (Apperly &#038; Butterfill)<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la persistance d&rsquo;indices exp\u00e9rimentaux montrant des formes pr\u00e9coces d&rsquo;anticipation sociale chez le b\u00e9b\u00e9 et l&rsquo;animal, plusieurs chercheurs contemporains, notamment Ian Apperly et Stephen Butterfill, ont cherch\u00e9 une voie moyenne en proposant un mod\u00e8le dit \u00ab \u00e0 deux syst\u00e8mes \u00bb (<em>Two-Systems Account<\/em>), s&rsquo;inspirant des th\u00e9ories duales de Daniel Kahneman :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 1<\/strong> : un syst\u00e8me rapide, automatique, rigide, peu co\u00fbteux en ressources cognitives, fonctionnant d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie sur la base de repr\u00e9sentations minimales et d&rsquo;indices spatio-comportementaux (pr\u00e9sence de barri\u00e8res perceptives, trajectoires visuelles).<\/li>\n<li><strong>Le Syst\u00e8me 2<\/strong> : un syst\u00e8me lent, conscient, flexible, m\u00e9tarepr\u00e9sentationnel et d\u00e9pendant du langage et de la maturation ex\u00e9cutive, \u00e9mergeant vers 4 ans pour g\u00e9rer la v\u00e9ritable th\u00e9orie de l&rsquo;esprit explicite.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Bien que ce compromis ait s\u00e9duit une large frange de la communaut\u00e9 scientifique, Josef Perner a manifest\u00e9 un scepticisme constructif mais intransigeant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de cette formalisation. Pour Perner, qualifier le Syst\u00e8me 1 de composante de la \u00ab th\u00e9orie de l&rsquo;esprit \u00bb rel\u00e8ve d&rsquo;une illusion nominaliste et d&rsquo;un abus de langage. Un syst\u00e8me qui ne comprend pas la relation de repr\u00e9sentation et l&rsquo;erreur propositionnelle n&rsquo;est pas une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit au rabais ; c&rsquo;est un dispositif sophistiqu\u00e9 de traitement perceptif et de contingence comportementale.<\/p>\n<p>Perner reproche au mod\u00e8le dual de masquer la v\u00e9ritable \u00e9nigme sous un paravent terminologique commode. Il insiste sur la discontinuit\u00e9 logique irr\u00e9ductible qui s\u00e9pare le d\u00e9codage d&rsquo;un comportement physique de l&rsquo;attribution d&rsquo;une repr\u00e9sentation mentale fausse. En refusant d&rsquo;\u00e9dulcorer la d\u00e9finition de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation pour accommoder les donn\u00e9es implicites, Perner pr\u00e9serve la puret\u00e9 conceptuelle des sciences cognitives, rappelant inlassablement que l&rsquo;esprit humain ne fait pas que calculer des probabilit\u00e9s de trajectoire corporelle : il th\u00e9orise le tissu invisible des mondes subjectifs d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h3>11.3 Validit\u00e9 \u00e9cologique, langage et facteurs socio-culturels<\/h3>\n<p>Une troisi\u00e8me grande vague de discussions critiques a interrog\u00e9 le format hautement formalis\u00e9 et d\u00e9contextualis\u00e9 des protocoles de fausse croyance standardis\u00e9s de Josef Perner. Divers courants de la psychologie contextuelle et de la linguistique ont questionn\u00e9 la transposabilit\u00e9 de ces t\u00e2ches de laboratoire aux interactions fluides, chaotiques et affectives de la vie quotidienne de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p>Dans cette perspective, les travaux de Jill de Villiers ont attir\u00e9 l&rsquo;attention sur le r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant de la syntaxe de la langue, et plus particuli\u00e8rement des structures de \u00ab compl\u00e9mentation propositionnelle \u00bb (des phrases du type \u00ab Pierre dit que&#8230; \u00bb ou \u00ab Marie croit que&#8230; \u00bb qui ench\u00e2ssent une proposition subordonn\u00e9e pouvant \u00eatre fausse m\u00eame si la proposition principale est vraie). De Villiers a d\u00e9fendu que c&rsquo;est l&rsquo;acquisition de ce format syntaxique sp\u00e9cifique qui sert de tuteur ou de d\u00e9clencheur indispensable \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation. Perner a reconnu l&rsquo;importance cruciale du langage comme amplificateur cognitif, tout en maintenant que la structure conceptuelle sous-jacente prime sur son habillage linguistique formel, comme en t\u00e9moignent les r\u00e9ussites \u00e0 des t\u00e2ches \u00e9quivalentes chez des enfants sourds de parents sourds (qui acqui\u00e8rent ces concepts dans les temps normaux via la langue des signes).<\/p>\n<p>Enfin, Josef Perner lui-m\u00eame a largement contribu\u00e9 \u00e0 explorer l&rsquo;influence des facteurs socio-environnementaux, nuan\u00e7ant ainsi toute vision d&rsquo;un d\u00e9veloppement purement endog\u00e8ne et solipsiste. D\u00e8s 1994, dans une \u00e9tude retentissante men\u00e9e avec Ted Ruffman et Susan Leekam, il a mis en \u00e9vidence le \u00ab sibling effect \u00bb (l&rsquo;effet de la fratrie) : les enfants ayant des fr\u00e8res et s\u0153urs a\u00een\u00e9s r\u00e9ussissent les tests de fausse croyance significativement plus t\u00f4t que les enfants uniques ou les a\u00een\u00e9s. Les conflits, les taquineries, les jeux de tromperie et les conversations familiales autour des causes des comportements constituent des incubateurs sociaux majeurs qui acc\u00e9l\u00e8rent l&rsquo;apprentissage de la m\u00e9tarepr\u00e9sentation. L&rsquo;esprit m\u00e9tarepr\u00e9sentatif ne se d\u00e9ploie pas dans le vide d&rsquo;une tour d&rsquo;ivoire intellectuelle, mais s&rsquo;\u00e9chafaude au c\u0153ur des turbulences relationnelles et affectives de l&rsquo;ar\u00e8ne familiale.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage acad\u00e9mique, r\u00e9percussions cliniques et perspectives contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 Applications directes \u00e0 la psychopathologie du d\u00e9veloppement<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage scientifique de Josef Perner r\u00e9sonne avec une force inou\u00efe au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de la seule psychologie du d\u00e9veloppement typique : il a litt\u00e9ralement refond\u00e9 l&rsquo;approche clinique des troubles neurod\u00e9veloppementaux, au tout premier rang desquels les troubles du spectre de l&rsquo;autisme (TSA). En 1985, s&rsquo;appuyant directement sur le paradigme cr\u00e9\u00e9 par Wimmer et Perner deux ans plus t\u00f4t, Simon Baron-Cohen, Alan Leslie et Uta Frith publiaient l&rsquo;article fondateur : \u00ab Does the autistic child have a &lsquo;theory of mind&rsquo; ? \u00bb.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats de cette \u00e9tude pionni\u00e8re mirent en lumi\u00e8re que les enfants porteurs de troubles autistiques, bien qu&rsquo;ayant un \u00e2ge mental et des capacit\u00e9s logiques g\u00e9n\u00e9rales suffisants pour r\u00e9ussir les \u00e9preuves de contr\u00f4le, \u00e9chouent massivement \u00e0 la t\u00e2che de fausse croyance de Maxi. Cette d\u00e9couverte a donn\u00e9 naissance \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se canonique de la \u00ab c\u00e9cit\u00e9 mentale \u00bb (<em>mindblindness<\/em>), postulant que le c\u0153ur du d\u00e9ficit social et communicationnel de l&rsquo;autisme r\u00e9side dans une incapacit\u00e9 constitutionnelle \u00e0 m\u00e9tarepr\u00e9senter les \u00e9tats mentaux d&rsquo;autrui. Les concepts forg\u00e9s par Perner ont permis de poser un regard radicalement neuf sur des sympt\u00f4mes jadis attribu\u00e9s \u00e0 des traumatismes affectifs ou relationnels, les r\u00e9ancrant dans une alt\u00e9ration computationnelle sp\u00e9cifique du d\u00e9codage m\u00e9tacognitif.<\/p>\n<p>Les mod\u00e8les pern\u00e9riens ont \u00e9galement inspir\u00e9 la cr\u00e9ation d&rsquo;outils d&rsquo;\u00e9valuation diagnostique sophistiqu\u00e9s utilis\u00e9s aujourd&rsquo;hui dans le monde entier en p\u00e9dopsychiatrie, en neuropsychologie et en orthophonie. Bien plus, ces cadres th\u00e9oriques ont guid\u00e9 l&rsquo;\u00e9laboration de th\u00e9rapies cognitives et d&rsquo;interventions socio-\u00e9ducatives cibl\u00e9es : programmes d&rsquo;entra\u00eenement aux comp\u00e9tences sociales, supports visuels pour mat\u00e9rialiser les \u00ab dossiers mentaux \u00bb d&rsquo;autrui, sc\u00e9narios sociaux interactifs visant \u00e0 expliciter verbalement les croyances invisibles des interlocuteurs. L&rsquo;\u00e9difice conceptuel \u00e9rig\u00e9 par Perner est ainsi devenu un instrument d&rsquo;\u00e9mancipation clinique au service de milliers d&rsquo;enfants atypiques.<\/p>\n<h3>12.2 Distinctions acad\u00e9miques, influence internationale et post\u00e9rit\u00e9<\/h3>\n<p>La trajectoire scientifique exemplaire de Josef Perner lui a valu une reconnaissance institutionnelle plan\u00e9taire et les plus prestigieuses distinctions d\u00e9cern\u00e9es par la communaut\u00e9 des sciences du comportement. Membre \u00e9lu d&rsquo;acad\u00e9mies savantes illustres, il a notamment \u00e9t\u00e9 honor\u00e9 par la Soci\u00e9t\u00e9 pour la recherche sur le d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant (<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.srcd.org\/\">Society for Research in Child Development<\/a> &#8211; SRCD), qui lui a attribu\u00e9 ses prix d&rsquo;excellence pour sa contribution exceptionnelle aux th\u00e9ories du d\u00e9veloppement cognitif.<\/p>\n<p>Perner a su b\u00e2tir \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Salzbourg une v\u00e9ritable \u00ab \u00e9cole de pens\u00e9e \u00bb qui rayonne sur toute la sc\u00e8ne europ\u00e9enne et internationale. Ses disciples et collaborateurs directs occupent aujourd&rsquo;hui des chaires professorales de premier plan en Autriche, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suisse et aux \u00c9tats-Unis, perp\u00e9tuant cette signature m\u00e9thodologique inimitable qui fait dialoguer une rigueur logique d&rsquo;inspiration philosophique avec une inventivit\u00e9 exp\u00e9rimentale de chaque instant. Ses \u00e9crits th\u00e9oriques, singuli\u00e8rement l&rsquo;ouvrage de 1991 et l&rsquo;article princeps de 1983, figurent parmi les textes les plus massivement cit\u00e9s de toute la psychologie moderne (cumulant des dizaines de milliers de citations acad\u00e9miques), \u00e9levant leur auteur au panth\u00e9on des psychologues majeurs de notre si\u00e8cle, aux c\u00f4t\u00e9s de Lev Vygotski, Jerome Bruner et Jean Piaget.<\/p>\n<p>L&rsquo;influence de Perner est devenue si omnipr\u00e9sente que le paradigme de la fausse croyance est d\u00e9sormais int\u00e9gr\u00e9 dans les manuels scolaires, enseign\u00e9 dans toutes les prop\u00e9deutiques de psychologie \u00e0 travers le globe et utilis\u00e9 comme m\u00e9taphore culturelle dans les m\u00e9dias pour d\u00e9signer le moment o\u00f9 la conscience humaine prend la mesure de sa propre subjectivit\u00e9 faillible. Josef Perner incarne cette figure rare du savant complet, capable d&rsquo;inventer une exp\u00e9rience universelle et d&rsquo;en assumer l&rsquo;herm\u00e9neutique conceptuelle sur plus de quarante ann\u00e9es de recherche ininterrompue.<\/p>\n<h3>12.3 Les fronti\u00e8res actuelles de la recherche pern\u00e9rienne<\/h3>\n<p>Loin de s&rsquo;enfermer dans la contemplation de ses accomplissements pass\u00e9s, Josef Perner continue de repousser les fronti\u00e8res de l&rsquo;investigation cognitive, portant son regard perspicace sur les d\u00e9fis technologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques du XXIe si\u00e8cle. L&rsquo;un des prolongements contemporains les plus exaltants de ses mod\u00e8les concerne le domaine en pleine explosion de l&rsquo;intelligence artificielle, des agents virtuels et de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">robotique sociale<\/a>.<\/p>\n<p>Les ing\u00e9nieurs et th\u00e9oriciens des sciences de l&rsquo;information se heurtent aujourd&rsquo;hui au m\u00eame d\u00e9fi que celui affront\u00e9 par l&rsquo;enfant de 3 ans : comment programmer un robot ou un agent conversationnel pour qu&rsquo;il ne se contente pas d&rsquo;ex\u00e9cuter des requ\u00eates factuelles sur l&rsquo;\u00e9tat du monde, mais parvienne \u00e0 mod\u00e9liser les \u00ab dossiers mentaux \u00bb d\u00e9synchronis\u00e9s de son utilisateur humain ? L&rsquo;architecture des dossiers mentaux et les protocoles de distinction entre situations et repr\u00e9sentations d\u00e9velopp\u00e9s par Perner sont devenus des mod\u00e8les d&rsquo;inspiration formels de premier choix pour coder des agents artificiels dot\u00e9s d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;esprit fonctionnelle, indispensable \u00e0 une collaboration homme-machine harmonieuse et s\u00e9curis\u00e9e.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Perner poursuit d&rsquo;intenses r\u00e9flexions th\u00e9oriques sur les liens indissolubles entre logique, conscience et philosophie de l&rsquo;action. Il s&rsquo;int\u00e9resse aux fondements \u00e9pist\u00e9mologiques de la subjectivit\u00e9, interrogeant la mani\u00e8re dont le langage naturel structure la conscience r\u00e9flexive et la capacit\u00e9 humaine \u00e0 douter de ses propres savoirs. En explorant comment l&rsquo;enfant et l&rsquo;adulte naviguent entre mondes r\u00e9els, mondes crus et mondes contrefactuels, Josef Perner continue d&rsquo;\u00e9clairer le myst\u00e8re le plus profond de la condition humaine : la capacit\u00e9 de cet \u00e9trange automate de chair \u00e0 se d\u00e9tacher de la terre ferme des perceptions imm\u00e9diates pour contempler, avec vertige et lucidit\u00e9, le th\u00e9\u00e2tre infini de ses propres repr\u00e9sentations mentales.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Apperly, I. A., &#038; Butterfill, S. A. (2009). Do humans have two systems to track beliefs and belief-like states? <em>Psychological Review<\/em>, 116(4), 953\u2013970. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/a0016923<\/a><\/p>\n<p>Baron-Cohen, S., Leslie, A. M., &#038; Frith, U. (1985). Does the autistic child have a \u00ab\u00a0theory of mind\u00a0\u00bb? <em>Cognition<\/em>, 21(1), 37\u201346. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(85)90022-8<\/a><\/p>\n<p>Davidson, D. (1980). <em>Essays on Actions and Events<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246270.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0199246270.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Dennett, D. C. (1978). Beliefs about beliefs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 568\u2013570. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007666X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X0007666X<\/a><\/p>\n<p>Flavell, J. H. (1999). Cognitive development: Children&rsquo;s knowledge about the mind. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 50(1), 21\u201345. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.50.1.21\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.50.1.21<\/a><\/p>\n<p>Gopnik, A., &#038; Astington, J. W. (1988). Children&rsquo;s understanding of representational change and its relation to the understanding of false belief and the appearance-reality distinction. <em>Child Development<\/em>, 59(1), 26\u201337. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130386\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1130386<\/a><\/p>\n<p>Leslie, A. M. (1987). Pretense and representation: The origins of \u00ab\u00a0theory of mind.\u00a0\u00bb <em>Psychological Review<\/em>, 94(4), 412\u2013426. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.4.412\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0033-295X.94.4.412<\/a><\/p>\n<p>Onishi, K. H., &#038; Baillargeon, R. (2005). Do 15-month-old infants understand false beliefs? <em>Science<\/em>, 308(5719), 255\u2013258. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1107621\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.1107621<\/a><\/p>\n<p>Perner, J. (1991). <em>Understanding the Representational Mind<\/em>. MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262660822\/understanding-the-representational-mind\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262660822\/understanding-the-representational-mind\/<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., &#038; Lang, B. (1999). Development of theory of mind and executive control. <em>Trends in Cognitive Sciences<\/em>, 3(9), 337\u2013344. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(99)01362-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1364-6613(99)01362-5<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., &#038; Leekam, S. R. (1986). Belief and quantity: Three-year-olds&rsquo; adaptation to listener&rsquo;s knowledge. <em>Journal of Child Language<\/em>, 13(2), 305\u2013315. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S030500090000806X\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S030500090000806X<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., &#038; Leekam, S. R. (2008). The dual-identity of representations: Direct and indirect access. <em>Cognition<\/em>, 107(2), 652\u2013665. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cognition.2007.11.009\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.cognition.2007.11.009<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., &#038; Ruffman, T. (2005). Episodic memory and autonoetic consciousness: Developmental evidence and a theory of childhood amnesia. <em>Journal of Experimental Child Psychology<\/em>, 90(3), 214\u2013238. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.jecp.2004.10.003\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/j.jecp.2004.10.003<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., Huemer, M., &#038; Leahy, B. (2015). Mental files and belief: A processing approach to theory of mind. <em>Review of Philosophy and Psychology<\/em>, 6(4), 553\u2013572. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/s13164-015-0275-5\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/s13164-015-0275-5<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., Leekam, S. R., &#038; Wimmer, H. (1987). Three-year-olds&rsquo; difficulty with false belief: The case for a conceptual deficit. <em>British Journal of Developmental Psychology<\/em>, 5(2), 125\u2013137. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1987.tb01048.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.2044-835X.1987.tb01048.x<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., Ruffman, T., &#038; Leekam, S. R. (1994). Theory of mind is contagious: You catch it from your sibs. <em>Child Development<\/em>, 65(4), 1228\u20131238. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/1131316\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/1131316<\/a><\/p>\n<p>Perner, J., Sprung, M., &#038; Steingruber, J. (2007). Counterfactual condition and false belief: A developmental test of the dual-model theory. <em>Child Development<\/em>, 78(4), 1362\u20131377. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8624.2007.01071.x\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/j.1467-8624.2007.01071.x<\/a><\/p>\n<p>Perry, J. (2002). <em>Reference and Reflexivity<\/em>. CSLI Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/web.stanford.edu\/group\/cslipublications\/cslipublications\/site\/1575863820.shtml\">https:\/\/web.stanford.edu\/group\/cslipublications\/cslipublications\/site\/1575863820.shtml<\/a><\/p>\n<p>Premack, D., &#038; Woodruff, G. (1978). Does the chimpanzee have a theory of mind? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 1(4), 515\u2013526. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00076512<\/a><\/p>\n<p>Recanati, F. (2012). <em>Mental Files<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199659982.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199659982.001.0001<\/a><\/p>\n<p>Saxe, R., &#038; Kanwisher, N. (2003). People thinking about thinking people: The fMRI investigations of \u00ab\u00a0theory of mind.\u00a0\u00bb <em>NeuroImage<\/em>, 19(4), 1835\u20131842. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1053-8119(03)00230-1\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S1053-8119(03)00230-1<\/a><\/p>\n<p>Suddendorf, T., &#038; Corballis, M. C. (2007). The evolution of foresight: What is mental time travel, and is it unique to humans? <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 30(3), 299\u2013313. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X07001975\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X07001975<\/a><\/p>\n<p>Tulving, E. (2002). Episodic memory: From mind to brain. <em>Annual Review of Psychology<\/em>, 53(1), 1\u201325. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.53.100901.135114\">https:\/\/doi.org\/10.1146\/annurev.psych.53.100901.135114<\/a><\/p>\n<p>Wellman, H. M., Cross, D., &#038; Watson, J. (2001). Meta-analysis of theory-of-mind development: The truth about false belief. <em>Child Development<\/em>, 72(3), 655\u2013684. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00304\">https:\/\/doi.org\/10.1111\/1467-8624.00304<\/a><\/p>\n<p>Wimmer, H., &#038; Perner, J. (1983). Beliefs about beliefs: Representation and constraining function of wrong beliefs in young children&rsquo;s understanding of deception. <em>Cognition<\/em>, 13(1), 103\u2013128. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(83)90004-5<\/a><\/p>\n<p>Zelazo, P. D., Frye, D., &#038; Rapus, T. (1996). 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