{"id":15849,"date":"2026-10-14T03:30:19","date_gmt":"2026-10-14T03:30:19","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/jonathan-potter-1956-a-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-14T03:30:19","modified_gmt":"2026-10-14T03:30:19","slug":"jonathan-potter-1956-a-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=jonathan-potter-1956-a-nos-jours","title":{"rendered":"Jonathan Potter &#8211; 1956 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>Dans l&rsquo;histoire des sciences humaines de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, peu de mouvements intellectuels ont provoqu\u00e9 une secousse tellurique aussi profonde et f\u00e9conde que l&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie discursive. Au c\u0153ur de cette refondation radicale se trouve l&rsquo;\u0153uvre de Jonathan Potter, chercheur britannique n\u00e9 en 1956, dont les travaux ont m\u00e9thodiquement \u00e9branl\u00e9 les pr\u00e9suppos\u00e9s ontologiques et \u00e9pist\u00e9mologiques du cognitivisme orthodoxe. Pendant des d\u00e9cennies, la psychologie dominante s&rsquo;est \u00e9vertu\u00e9e \u00e0 mod\u00e9liser l&rsquo;esprit humain \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;un ordinateur individuel, rel\u00e9guant le langage au statut d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne, de simple canal de transmission neutre destin\u00e9 \u00e0 encoder et d\u00e9coder des \u00e9tats mentaux pr\u00e9existants, des repr\u00e9sentations internes ou des traits de personnalit\u00e9 immuables. Face \u00e0 ce r\u00e9ductionnisme computationnel et solipsiste, Jonathan Potter a d\u00e9ploy\u00e9 une contre-offensive th\u00e9orique et empirique majeure, repla\u00e7ant l&rsquo;interaction sociale, l&rsquo;action verbale situ\u00e9e et la rh\u00e9torique au centre m\u00eame de la vie psychologique.<\/p>\n<p>Puisant \u00e0 la fois dans la philosophie du langage ordinaire inaugur\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/wittgenstein\/\">Ludwig Wittgenstein<\/a> et John L. Austin, l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie de Harold Garfinkel et l&rsquo;analyse conversationnelle de Harvey Sacks, Potter a \u00e9labor\u00e9 une approche o\u00f9 le discours n&rsquo;est plus envisag\u00e9 comme le reflet passif du monde ou de la pens\u00e9e, mais comme une pratique sociale constitutive, dynamique et orient\u00e9e vers l&rsquo;action. Des premi\u00e8res formulations novatrices de <em>Discourse and Social Psychology<\/em> en 1987 jusqu&rsquo;aux analyses s\u00e9quentielles microm\u00e9triques de la d\u00e9tresse humaine sur les lignes d&rsquo;assistance t\u00e9l\u00e9phonique, son parcours incarne un engagement sans faille pour une observation naturaliste et rigoureuse des pratiques communicationnelles. Ce faisant, Potter a transform\u00e9 notre compr\u00e9hension de notions aussi cardinales que la m\u00e9moire, la perception, les attitudes, les \u00e9motions et la factualit\u00e9, d\u00e9montrant que ces ph\u00e9nom\u00e8nes ne r\u00e9sident pas sous la bo\u00eete cr\u00e2nienne, mais s&rsquo;accomplissent publiquement dans l&rsquo;\u00e9cologie complexe des interactions de la vie quotidienne.<\/p>\n<p>Cette monographie intellectuelle retrace le d\u00e9ploiement syst\u00e9matique de cette pens\u00e9e novatrice, de ses origines acad\u00e9miques en Grande-Bretagne \u00e0 sa cons\u00e9cration institutionnelle transatlantique \u00e0 la t\u00eate de la School of Communication and Information de l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers. En examinant successivement la rupture \u00e9pist\u00e9mologique inaugurale avec le paradigme exp\u00e9rimental, la fondation f\u00e9conde du mythique <em>Discourse and Rhetoric Group<\/em> (DARG) de Loughborough, la d\u00e9construction de la factualit\u00e9 dans <em>Representing Reality<\/em> et l&rsquo;assimilation exigeante de l&rsquo;analyse conversationnelle, ce texte analyse en d\u00e9tail l&rsquo;h\u00e9ritage d&rsquo;un penseur qui a su r\u00e9concilier l&rsquo;ambition th\u00e9orique la plus audacieuse avec une m\u00e9ticulosit\u00e9 m\u00e9thodologique sans pr\u00e9c\u00e9dent. Jonathan Potter n&rsquo;a pas seulement offert une critique d\u00e9vastatrice des dogmes psychom\u00e9triques et cognitivistes ; il a dot\u00e9 les sciences sociales d&rsquo;un outillage prax\u00e9ologique capable de saisir l&rsquo;esprit humain l\u00e0 o\u00f9 il se manifeste r\u00e9ellement : dans la texture vivante de nos \u00e9changes ordinaires.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et trajectoire intellectuelle (1956 \u00e0 nos jours)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines, formation universitaire et premi\u00e8res influences<\/h3>\n<p>N\u00e9 au Royaume-Uni en 1956, Jonathan Potter entame son parcours acad\u00e9mique dans un paysage intellectuel britannique profond\u00e9ment marqu\u00e9 par l&rsquo;effervescence de la philosophie analytique et les premiers soubresauts critiques \u00e9branlant l&rsquo;\u00e9difice des sciences sociales positivistes. Initialement form\u00e9 \u00e0 la psychologie exp\u00e9rimentale et \u00e0 la philosophie des sciences, le jeune chercheur manifeste rapidement une insatisfaction intellectuelle grandissante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des protocoles standard de sa discipline d&rsquo;origine. Les laboratoires de psychologie, avec leurs dispositifs artificiels de mesure, leurs t\u00e2ches d\u00e9contextualis\u00e9es et leurs stimuli standardis\u00e9s, lui apparaissent d\u00e9connect\u00e9s des r\u00e9alit\u00e9s empiriques de l&rsquo;existence humaine. D\u00e8s ses \u00e9tudes de premier et deuxi\u00e8me cycles, Potter se tourne vers l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie critique et la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/scientific-knowledge-social\/\">sociologie de la connaissance scientifique<\/a> (SSK), un champ alors en pleine mutation sous l&rsquo;impulsion de l&rsquo;\u00c9cole d&rsquo;\u00c9dimbourg, de David Bloor, ainsi que des enqu\u00eates ethnographiques pionni\u00e8res de Bruno Latour et Steve Woolgar sur la fabrication quotidienne des faits scientifiques.<\/p>\n<p>Cette immersion dans la sociologie constructiviste des sciences constitue un choc intellectuel d\u00e9terminant pour Potter. Elle lui r\u00e9v\u00e8le comment des \u00e9nonc\u00e9s consid\u00e9r\u00e9s comme des v\u00e9rit\u00e9s objectives et ind\u00e9pendantes sont en r\u00e9alit\u00e9 le produit minutieux de n\u00e9gociations rh\u00e9toriques, de controverses textuelles et de pratiques d&rsquo;inscription mat\u00e9rielle au sein des communaut\u00e9s de chercheurs. Parall\u00e8lement, sa d\u00e9couverte de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/topic\/ethnomethodology\">ethnom\u00e9thodologie<\/a> d\u00e9velopp\u00e9e par Harold Garfinkel ach\u00e8ve de sceller sa rupture avec les cadres explicatifs conventionnels. Garfinkel propose d&rsquo;\u00e9tudier les activit\u00e9s pratiques, les circonstances pratiques et le raisonnement sociologique pratique comme des objets d&rsquo;\u00e9tude empirique \u00e0 part enti\u00e8re, incitant \u00e0 observer la mani\u00e8re dont les membres ordinaires de la soci\u00e9t\u00e9 produisent et maintiennent l&rsquo;intelligibilit\u00e9 de leur monde social. Potter saisit alors l&rsquo;immense f\u00e9condit\u00e9 de transposer cette exigence analytique au champ de la psychologie sociale, un domaine englu\u00e9 dans un cognitivisme abstrait qui postule des architectures mentales invisibles sans jamais interroger la mani\u00e8re dont les acteurs sociaux mobilisent eux-m\u00eames les cat\u00e9gories psychologiques dans leur quotidien.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette perspective r\u00e9solument h\u00e9t\u00e9rodoxe que Potter entreprend ses recherches doctorales \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de York. Sous la supervision de figures pionni\u00e8res ouvertes aux approches qualitatives et sociologiques, il consacre sa th\u00e8se \u00e0 l&rsquo;analyse du discours de la communaut\u00e9 scientifique, examinant comment les chercheurs justifient leurs choix th\u00e9oriques, disqualifient leurs rivaux et g\u00e8rent leurs controverses par des dispositifs argumentatifs pr\u00e9cis. En s&rsquo;appuyant notamment sur les travaux de G. Nigel Gilbert et Michael Mulkay relatifs aux r\u00e9pertoires discursifs des scientifiques (distinguant le r\u00e9pertoire \u00ab empiriste \u00bb du r\u00e9pertoire \u00ab contingent \u00bb), Potter d\u00e9montre magistralement que le langage scientifique n&rsquo;est pas un miroir transparent de la nature, mais un outil d&rsquo;action strat\u00e9gique et rh\u00e9torique. L&rsquo;obtention de son doctorat marque ainsi le point de d\u00e9part d&rsquo;un programme de recherche ambitieux : r\u00e9orienter la totalit\u00e9 du regard psychologique des tr\u00e9fonds pr\u00e9sum\u00e9s du cerveau vers les surfaces visibles, audibles et tangibles de l&rsquo;action discursive.<\/p>\n<h3>1.2 Les grandes \u00e9tapes institutionnelles de sa carri\u00e8re<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;ach\u00e8vement de son doctorat et quelques premiers postes universitaires temporaires qui lui permettent de r\u00f4der ses concepts, la carri\u00e8re de Jonathan Potter prend un essor d\u00e9terminant avec sa nomination au D\u00e9partement des Sciences Sociales de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/\">Universit\u00e9 de Loughborough<\/a> au milieu des ann\u00e9es 1980. C&rsquo;est au sein de cette institution des Midlands britanniques, r\u00e9put\u00e9e pour son audace m\u00e9thodologique et son effervescence intellectuelle, que Potter va poser les bases de son rayonnement international. Loughborough devient en l&rsquo;espace d&rsquo;une d\u00e9cennie la capitale mondiale de la psychologie discursive. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il fonde et coanime le l\u00e9gendaire <em>Discourse and Rhetoric Group<\/em> (DARG), un collectif informel mais extraordinairement productif qui rassemble des chercheurs venus de la linguistique, de la sociologie, de la communication et de la psychologie sociale critique. Durant plus de vingt-cinq ans, Potter y occupe successivement les postes de ma\u00eetre de conf\u00e9rences, de professeur titulaire et de directeur de recherche, attirant des cohortes d&rsquo;\u00e9tudiants de troisi\u00e8me cycle et de professeurs invit\u00e9s du monde entier.<\/p>\n<p>La production acad\u00e9mique de Potter durant sa p\u00e9riode \u00e0 Loughborough est prolifique. Ses monographies, ses manuels m\u00e9thodologiques et ses articles publi\u00e9s dans les revues internationales de premier rang s&rsquo;accumulent, red\u00e9finissant les canons de la recherche qualitative. Reconnu comme l&rsquo;un des penseurs les plus influents des sciences sociales contemporaines, il est invit\u00e9 \u00e0 dispenser des s\u00e9minaires intensifs dans les plus grandes institutions europ\u00e9ennes, australiennes et am\u00e9ricaines. Cette stature internationale croissante l&rsquo;am\u00e8ne, au d\u00e9but des ann\u00e9es 2010, \u00e0 franchir une nouvelle \u00e9tape d\u00e9cisive dans son itin\u00e9raire en acceptant des fonctions institutionnelles de tout premier plan sur le continent nord-am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>En 2015, Jonathan Potter est nomm\u00e9 Doyen de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/comminfo.rutgers.edu\/\">School of Communication and Information (SC&amp;I) de l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers<\/a>, dans le New Jersey. Cette transition vers l&rsquo;enseignement sup\u00e9rieur \u00e9tats-unien t\u00e9moigne de l&rsquo;universalit\u00e9 de son autorit\u00e9 intellectuelle et de sa capacit\u00e9 \u00e0 diriger de grands ensembles universitaires complexes. \u00c0 la t\u00eate de cette facult\u00e9 multidisciplinaire, il pilote d&rsquo;importantes r\u00e9formes curriculaires, encourage les synergies entre la science de l&rsquo;information, les \u00e9tudes des m\u00e9dias et l&rsquo;analyse interactionnelle, tout en maintenant une activit\u00e9 d&rsquo;enseignement doctoral et de publication de haut niveau. Son parcours est jalonn\u00e9 de distinctions prestigieuses, parmi lesquelles son \u00e9lection au rang de Fellow de l&rsquo;<em>International Communication Association<\/em> (ICA) et de l&rsquo;<em>Academy of Social Sciences<\/em> britannique, consacrant une carri\u00e8re vou\u00e9e \u00e0 la d\u00e9construction des dogmes \u00e9tablis et \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification de nouveaux horizons \u00e9pist\u00e9mologiques.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement \u00e9pist\u00e9mologique dans le champ des sciences humaines<\/h3>\n<p>Le positionnement \u00e9pist\u00e9mologique de Jonathan Potter se caract\u00e9rise par une rupture intransigeante avec le mod\u00e8le empirico-positiviste qui a historiquement servi de caution scientifique \u00e0 la psychologie g\u00e9n\u00e9rale. Depuis la fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, la psychologie a cherch\u00e9 \u00e0 asseoir sa l\u00e9gitimit\u00e9 acad\u00e9mique en copiant les m\u00e9thodes des sciences naturelles : isolement de variables ind\u00e9pendantes, protocoles de laboratoire contr\u00f4l\u00e9s, quantification statistique et inf\u00e9rence causale lin\u00e9aire. Potter d\u00e9nonce cette posture comme un f\u00e9tichisme m\u00e9thodologique, soulignant que cette qu\u00eate d&rsquo;objectivation a conduit la discipline \u00e0 oblit\u00e9rer la nature fondamentalement s\u00e9mantique, normative et contextuelle des conduites humaines. En traitant les sujets humains comme des r\u00e9cepteurs passifs de stimuli ou des conteneurs d&rsquo;\u00e9tats mentaux internes, la psychologie traditionnelle a commis une faute cat\u00e9gorielle majeure, confondant les propri\u00e9t\u00e9s de ses propres dispositifs exp\u00e9rimentaux avec les propri\u00e9t\u00e9s r\u00e9elles de l&rsquo;action humaine.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9passer cette orni\u00e8re, Potter op\u00e8re une synth\u00e8se originale et f\u00e9conde \u00e0 l&rsquo;intersection de trois courants majeurs de la pens\u00e9e critique du vingti\u00e8me si\u00e8cle : la linguistique interactionnelle, la sociologie de l&rsquo;action et la psychologie sociale anti-essentialiste. Rejetant toute ontologie dualiste qui s\u00e9parerait une r\u00e9alit\u00e9 mentale priv\u00e9e d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 sociale publique, il adopte une posture r\u00e9solument constructionniste. Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence des variantes id\u00e9alistes ou post-modernes radicales du constructionnisme social, qui tendent parfois \u00e0 dissoudre le monde empirique dans un jeu infini de signifiants textuels, le constructionnisme de Potter est strictement empirique, pragmatique et ancr\u00e9 dans les mat\u00e9riaux de l&rsquo;interaction naturelle. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;affirmer que le monde mat\u00e9riel n&rsquo;existe pas, mais d&rsquo;\u00e9tudier comment les versions du monde, des \u00e9v\u00e9nements et des \u00e9tats subjectifs sont construites, stabilis\u00e9es, contest\u00e9es et mobilis\u00e9es par les individus au sein de contextes s\u00e9quentiels d\u00e9termin\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce positionnement implique une red\u00e9finition radicale de la fronti\u00e8re entre sociologie et psychologie. L\u00e0 o\u00f9 les traditions acad\u00e9miques s\u00e9parent le domaine des structures sociales macroscopiques et celui des processus psychiques microscopiques, Potter montre que cette dichotomie est une fiction institutionnelle. Les \u00ab faits psychologiques \u00bb les plus intimes \u2014 tels que la culpabilit\u00e9, le souvenir, le d\u00e9sir, la croyance ou la conviction \u2014 sont des accomplissements s\u00e9miotiques et discursifs produits en public, pour des besoins pratiques, et soumis \u00e0 des normes d&rsquo;intelligibilit\u00e9 partag\u00e9es. En refusant l&rsquo;essentialisme qui fige l&rsquo;esprit dans une substance mentale ou neuronale autonome, Potter r\u00e9inscrit la subjectivit\u00e9 humaine au c\u0153ur de sa matrice primordiale : le commerce dialogique incessant par lequel les \u00eatres humains n\u00e9gocient l&rsquo;ordre social, justifient leurs actions et construisent continuellement leur humanit\u00e9 partag\u00e9e.<\/p>\n<h2>2. Les fondements th\u00e9oriques : Rupture avec la psychologie cognitiviste<\/h2>\n<h3>2.1 La d\u00e9construction de l&rsquo;esprit individualis\u00e9 et int\u00e9rioris\u00e9<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la r\u00e9volution conceptuelle men\u00e9e par Jonathan Potter figure une attaque en r\u00e8gle contre la m\u00e9taphore directrice de la r\u00e9volution cognitiviste des ann\u00e9es 1960 et 1970 : celle de l&rsquo;esprit con\u00e7u comme un syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information, analogue au logiciel d&rsquo;un ordinateur. Dans ce paradigme computationnel dominant, l&rsquo;esprit humain est th\u00e9oris\u00e9 comme une chambre noire int\u00e9rieure, un espace computationnel priv\u00e9 o\u00f9 des repr\u00e9sentations mentales, des sch\u00e9mas, des scripts et des processus de stockage mn\u00e9sique op\u00e8rent en amont du comportement observable. Potter, s&rsquo;appuyant sur les r\u00e9flexions critiques de Ludwig Wittgenstein dans ses <em>Recherches philosophiques<\/em>, d\u00e9montre les impasses logiques et \u00e9pist\u00e9mologiques d&rsquo;une telle conception intellectualiste et d\u00e9sincarn\u00e9e de la vie psychologique.<\/p>\n<p>L&rsquo;argument central de Potter repose sur le constat que la psychologie cognitiviste prend pour des entit\u00e9s naturelles et des causes sous-jacentes ce qui n&rsquo;est en fait qu&rsquo;une mani\u00e8re particuli\u00e8re de parler de soi et d&rsquo;autrui au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 de langage donn\u00e9e. En postulant l&rsquo;existence d&rsquo;\u00e9tats mentaux internes non m\u00e9diatis\u00e9s par le discours pour expliquer la conduite des individus, les cognitivistes s&rsquo;enferment dans une r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini : pour chaque \u00e9tat mental postul\u00e9, il faut un m\u00e9canisme d&rsquo;interpr\u00e9tation sous-jacent, qui requiert lui-m\u00eame un \u00e9tat mental explicatif. Potter propose d&rsquo;inverser radicalement cette perspective : au lieu de chercher les \u00e9tats mentaux cach\u00e9s derri\u00e8re les mots, le psychologue doit examiner comment les termes de l&rsquo;esprit sont utilis\u00e9s par les locuteurs dans leurs interactions effectives. Les concepts d&rsquo;\u00ab intention \u00bb, de \u00ab motivation \u00bb ou de \u00ab m\u00e9moire \u00bb ne renvoient pas \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s neurocognitives closes, mais fonctionnent comme des ressources discursives permettant d&rsquo;attribuer des responsabilit\u00e9s, d&rsquo;excuser des fautes ou de revendiquer des pr\u00e9rogatives morales.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9construction d\u00e9place le foyer de l&rsquo;analyse psychologique du cerveau individuel vers l&rsquo;\u00e9cologie publique des interactions sociales. La psychologie cesse d&rsquo;\u00eatre la science des m\u00e9canismes internes invisibles pour devenir l&rsquo;\u00e9tude des pratiques par lesquelles les membres d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9gocient, rendent visibles et valident les \u00e9tats psychologiques d&rsquo;autrui et les leurs. L&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique n&rsquo;est plus envisag\u00e9e comme une donn\u00e9e primitive et universelle, mais comme une construction culturelle et interactionnelle hautement sophistiqu\u00e9e. En r\u00e9assignant la cognition \u00e0 son milieu \u00e9cologique d&rsquo;\u00e9mergence \u2014 la parole-en-interaction \u2014, Potter lib\u00e8re la discipline du solipsisme m\u00e9thodologique qui la paralysait depuis des g\u00e9n\u00e9rations, ouvrant la voie \u00e0 une exploration r\u00e9solument sociale de l&rsquo;entendement humain.<\/p>\n<h3>2.2 Remise en cause de la th\u00e9orie classique des attitudes<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des interventions critiques les plus retentissantes de Potter concerne le concept d&rsquo;\u00ab attitude \u00bb, pierre angulaire de la psychologie sociale empirique depuis les ann\u00e9es 1930. Dans la tradition issue de chercheurs comme Gordon Allport ou Martin Fishbein, l&rsquo;attitude est d\u00e9finie comme une disposition \u00e9valuative interne, stable et g\u00e9n\u00e9rale, log\u00e9e dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;individu, qui d\u00e9terminerait de mani\u00e8re m\u00e9canique ses r\u00e9actions, jugements et comportements face \u00e0 un objet, une personne ou une institution. Cette th\u00e9orie a donn\u00e9 naissance \u00e0 une industrie florissante d&rsquo;instruments d&rsquo;\u00e9valuation quantitative, au premier rang desquels figurent les c\u00e9l\u00e8bres \u00e9chelles de Likert, administr\u00e9es \u00e0 des millions d&rsquo;individus dans l&rsquo;illusion de mesurer des \u00e9tats mentaux stables.<\/p>\n<p>Potter porte un coup fatal \u00e0 cet \u00e9difice en d\u00e9montrant, donn\u00e9es empiriques \u00e0 l&rsquo;appui, le ph\u00e9nom\u00e8ne omnipr\u00e9sent et in\u00e9liminable de la <em>variabilit\u00e9 discursive<\/em>. Lorsqu&rsquo;on analyse m\u00e9ticuleusement les propos tenus par un m\u00eame individu dans des situations d&rsquo;\u00e9nonciation diff\u00e9rentes \u2014 ou m\u00eame \u00e0 quelques minutes d&rsquo;intervalle au cours d&rsquo;un entretien fluide \u2014, on d\u00e9couvre qu&rsquo;il ne produit jamais une \u00e9valuation univoque et invariable d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne donn\u00e9. Un m\u00eame participant peut, selon la dynamique pragmatique de la conversation, d\u00e9crire un groupe social minoritaire sous des traits positifs lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de projeter une image de tol\u00e9rance, puis mobiliser des st\u00e9r\u00e9otypes d\u00e9pr\u00e9ciatifs lorsqu&rsquo;il justifie des politiques d&rsquo;exclusion. Pour Potter, cette variabilit\u00e9 n&rsquo;est pas un \u00ab bruit statistique \u00bb ou une erreur de mesure qu&rsquo;un questionnaire plus perfectionn\u00e9 parviendrait \u00e0 \u00e9liminer : elle est la caract\u00e9ristique fondamentale et fonctionnelle du langage humain.<\/p>\n<p>En cons\u00e9quence, Potter formule une critique radicale de la validit\u00e9 \u00e9cologique des questionnaires d&rsquo;attitude. Les questionnaires forcent artificiellement les r\u00e9pondants \u00e0 choisir parmi des options binaires ou ordonn\u00e9es, coup\u00e9es de tout enjeu relationnel concret, fabriquant ainsi de toutes pi\u00e8ces l&rsquo;illusion d&rsquo;une opinion fixe l\u00e0 o\u00f9 il n&rsquo;y a en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;une capacit\u00e9 flexible et situ\u00e9e \u00e0 \u00e9valuer le monde en fonction des contraintes de l&rsquo;interaction imm\u00e9diate. L&rsquo;attitude n&rsquo;est pas une entit\u00e9 mentale qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;\u00e9nonciation et la dicte ; l&rsquo;\u00e9valuation verbale est une action situ\u00e9e, con\u00e7ue pour accomplir un travail rh\u00e9torique pr\u00e9cis face \u00e0 un interlocuteur donn\u00e9. En d\u00e9montant le mythe de l&rsquo;attitude int\u00e9rioris\u00e9e, Potter contraint la psychologie sociale \u00e0 abandonner ses abstractions psychom\u00e9triques pour s&rsquo;int\u00e9resser aux dynamiques vivantes de la d\u00e9lib\u00e9ration, de la persuasion et de la controverse.<\/p>\n<h3>2.3 Le langage comme pratique constitutive et non r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>La rupture avec le cognitivisme traditionnel culmine chez Jonathan Potter dans une refonte totale du statut accord\u00e9 au langage. Dans la conception classique de la psychologie, le langage est appr\u00e9hend\u00e9 selon un mod\u00e8le du reflet (dit \u00ab sp\u00e9culaire \u00bb) ou selon une m\u00e9taphore t\u00e9l\u00e9graphique : un locuteur traduirait ses id\u00e9es internes en signaux sonores qui seraient ensuite d\u00e9cod\u00e9s par un auditeur pour reconstruire le message initial. Le langage n&rsquo;aurait pour fonction principale que de repr\u00e9senter passivement le monde ext\u00e9rieur ou d&rsquo;exprimer des \u00e9tats mentaux pr\u00e9alablement form\u00e9s. Potter r\u00e9cuse cat\u00e9goriquement cette perspective passive et repr\u00e9sentationnelle, qu&rsquo;il juge incapable de rendre compte de ce que parler veut dire dans les affaires humaines.<\/p>\n<p>S&rsquo;inspirant de la th\u00e9orie des actes de parole de John L. Austin et de John Searle, mais en la radicalisant dans une optique r\u00e9solument sociologique, Potter pose que le langage est avant tout une <em>pratique performative<\/em> et constitutive. Toute description linguistique n&rsquo;est pas un simple miroir neutre du r\u00e9el, mais une intervention active qui fait advenir une version particuli\u00e8re du monde. Dire d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;il est un \u00ab attentat terroriste \u00bb, une \u00ab action de r\u00e9sistance \u00bb, une \u00ab bavure \u00bb ou un \u00ab accident tragique \u00bb ne consiste pas \u00e0 appliquer des \u00e9tiquettes interchangeables sur une r\u00e9alit\u00e9 brute ; cela d\u00e9termine la nature m\u00eame de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, fixe les responsabilit\u00e9s morales, oriente les r\u00e9actions \u00e9motionnelles l\u00e9gitimes et pr\u00e9figure les sanctions politiques ou judiciaires applicables.<\/p>\n<p>Cette nature constitutive du langage implique que les descriptions ne sont jamais neutres, d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es ou d\u00e9sincarn\u00e9es. Elles sont continuellement satur\u00e9es d&rsquo;int\u00e9r\u00eats pratiques, de vis\u00e9es argumentatives et d&rsquo;orientations normatives. Parler, c&rsquo;est toujours faire quelque chose : accuser, d\u00e9douaner, flatter, contester, \u00e9tablir une autorit\u00e9 ou d\u00e9samorcer un conflit potentiel. En substituant le primat de l&rsquo;action performative \u00e0 l&rsquo;illusion du reflet descriptif, Potter transforme l&rsquo;analyse du discours en une m\u00e9thode d&rsquo;investigation privil\u00e9gi\u00e9e pour comprendre la texture m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 sociale. Les sciences humaines ne peuvent plus se contenter de consid\u00e9rer le texte ou la parole comme un vecteur transparent \u00e0 travers lequel on observerait autre chose ; le discours devient l&rsquo;ar\u00e8ne m\u00eame o\u00f9 le monde social et la subjectivit\u00e9 humaine sont perp\u00e9tuellement forg\u00e9s, consolid\u00e9s et transform\u00e9s.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;ouvrage fondateur de 1987 : &lsquo;Discourse and Social Psychology&rsquo;<\/h2>\n<h3>3.1 Gen\u00e8se et collaboration avec Margaret Wetherell<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1987 marque un tournant historique dans l&rsquo;\u00e9volution de la psychologie sociale contemporaine avec la parution chez Sage Publications de l&rsquo;ouvrage <em>Discourse and Social Psychology: Beyond Attitudes and Behaviour<\/em>, co\u00e9crit par Jonathan Potter et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.open.ac.uk\/\">Margaret Wetherell<\/a>. Les deux auteurs se sont rencontr\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 et partagent un diagnostic clinique similaire sur la faillite de la psychologie sociale dominante de l&rsquo;\u00e9poque. La discipline britannique, largement inf\u00e9od\u00e9e aux canons m\u00e9thodologiques des universit\u00e9s am\u00e9ricaines, s&rsquo;\u00e9tait enlis\u00e9e dans une approche ultra-individualiste et exp\u00e9rimentaliste, incapable de saisir les dynamiques socioculturelles tumultueuses de l&rsquo;\u00e8re thatch\u00e9rienne, les tensions raciales urbaines et les crises politiques qui secouaient le Royaume-Uni. Potter et Wetherell comprennent qu&rsquo;une simple critique \u00e9pist\u00e9mologique ne suffira pas \u00e0 \u00e9branler ce paradigme : il leur faut b\u00e2tir une alternative th\u00e9orique, conceptuelle et m\u00e9thodologique compl\u00e8te, capable d&rsquo;offrir des outils d&rsquo;analyse textuelle rigoureux et applicables aux mat\u00e9riaux du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>Leur collaboration s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;une extraordinaire f\u00e9condit\u00e9 en raison de la compl\u00e9mentarit\u00e9 de leurs trajectoires et de leurs sensibilit\u00e9s acad\u00e9miques. Tandis que Potter apporte sa solide formation en philosophie des sciences, sa fine compr\u00e9hension de l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie et sa familiarit\u00e9 avec les d\u00e9bats internes \u00e0 la sociologie de la connaissance scientifique, Wetherell enrichit leur r\u00e9flexion commune de son expertise des th\u00e9ories sociologiques critiques, de la psychanalyse f\u00e9ministe et de l&rsquo;analyse du racisme institutionnel, d\u00e9velopp\u00e9e notamment lors de ses enqu\u00eates empiriques en Nouvelle-Z\u00e9lande sur les relations interethniques entre P\u0101keh\u0101 et Maoris. Cette symbiose intellectuelle permet \u00e0 l&rsquo;ouvrage de conjuguer une rigueur analytique formelle avec une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux enjeux id\u00e9ologiques et politiques de la production langagi\u00e8re quotidienne.<\/p>\n<p>Leur objectif strat\u00e9gique est explicitement \u00e9nonc\u00e9 d\u00e8s les premi\u00e8res pages de l&rsquo;ouvrage : il ne s&rsquo;agit pas de cr\u00e9er une sous-discipline marginale ou une simple m\u00e9thode qualitative de plus \u00e0 inscrire dans les manuels, mais de proposer une refonte totale de l&rsquo;ensemble de la psychologie sociale. En d\u00e9construisant syst\u00e9matiquement les concepts f\u00e9tiches de la discipline \u2014 l&rsquo;attribution causale, la cat\u00e9gorisation sociale, l&rsquo;identit\u00e9 et les attitudes \u2014, Potter et Wetherell entendent d\u00e9montrer que tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont fondamentalement des questions de discours, et que la discipline doit d\u00e8s lors faire de l&rsquo;analyse discursive son cadre de r\u00e9f\u00e9rence matriciel. L&rsquo;ouvrage se pr\u00e9sente ainsi comme un manifeste r\u00e9volutionnaire, \u00e9crit dans un style vif, accessible et appuy\u00e9 sur des exemples empiriques concrets d\u00e9cortiqu\u00e9s avec une minutie in\u00e9dite.<\/p>\n<h3>3.2 Les r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs : D\u00e9finition et op\u00e9rationalisation<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations th\u00e9oriques les plus retentissantes de l&rsquo;ouvrage de 1987 est sans conteste l&rsquo;introduction et l&rsquo;op\u00e9rationalisation du concept de <em>r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs<\/em> (<em>interpretative repertoires<\/em>). Emprunt\u00e9 et adapt\u00e9 des travaux de sociologie des sciences de Gilbert et Mulkay, ce concept est d\u00e9fini par Potter et Wetherell comme des blocs de langage identifiables, r\u00e9currents et relativement coh\u00e9rents, compos\u00e9s de m\u00e9taphores, de figures de style, de tropes et de jugements de valeur partag\u00e9s, qui sont mobilis\u00e9s par les locuteurs pour d\u00e9crire et \u00e9valuer des \u00e9v\u00e9nements, des personnes ou des processus sociaux. Les r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs constituent en quelque sorte le lexique de base du sens commun, des bo\u00eetes \u00e0 outils culturelles et rh\u00e9toriques dans lesquelles les membres d&rsquo;une communaut\u00e9 puisent spontan\u00e9ment pour conf\u00e9rer une signification \u00e0 leur exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Ce concept se distingue nettement des notions plus rigides et d\u00e9terministes alors en vogue dans les sciences sociales, telles que l&rsquo;id\u00e9ologie h\u00e9g\u00e9monique althuss\u00e9rienne, les repr\u00e9sentations sociales moscoviciennes ou les sch\u00e9mas cognitifs internes. Alors qu&rsquo;un sch\u00e9ma mental est postul\u00e9 comme une structure psychique close dictant le traitement de l&rsquo;information, et qu&rsquo;une id\u00e9ologie monolithique est souvent con\u00e7ue comme un syst\u00e8me clos de fausse conscience impos\u00e9 d&rsquo;en haut, les r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs sont caract\u00e9ris\u00e9s par leur flexibilit\u00e9, leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 et leur disponibilit\u00e9 pragmatique. Un aspect fondamental mis en lumi\u00e8re par Potter et Wetherell est que les locuteurs ne s&rsquo;enferment jamais dans un r\u00e9pertoire unique : ils jonglent en permanence avec des r\u00e9pertoires distincts, voire profond\u00e9ment contradictoires, au gr\u00e9 des n\u00e9cessit\u00e9s de leur argumentation imm\u00e9diate.<\/p>\n<p>Dans leur analyse d\u00e9sormais classique des discours ordinaires sur les minorit\u00e9s raciales, Potter et Wetherell illustrent brillamment cette dynamique en d\u00e9gageant la coexistence de deux r\u00e9pertoires principaux : un r\u00e9pertoire fond\u00e9 sur le \u00ab droit \u00e0 la diff\u00e9rence \u00bb et l&rsquo;affirmation de valeurs lib\u00e9rales universelles de tol\u00e9rance, et un r\u00e9pertoire ax\u00e9 sur la \u00ab pr\u00e9servation des traditions nationales \u00bb ou les contraintes de l&rsquo;assimilation. Les locuteurs passent avec une fluidit\u00e9 d\u00e9concertante de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, utilisant les principes lib\u00e9raux pour d\u00e9samorcer toute accusation de racisme (\u00ab Je n&rsquo;ai rien contre les \u00e9trangers, mais&#8230; \u00bb) avant de basculer vers des arguments pragmatiques justifiant des politiques discriminatoires. L&rsquo;op\u00e9rationalisation des r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs a ainsi offert aux chercheurs une m\u00e9thode pour analyser la texture m\u00eame de l&rsquo;id\u00e9ologie au quotidien, montrant que les contradictions discursives ne sont pas des d\u00e9faillances de la pens\u00e9e individuelle, mais le moteur m\u00eame de la rh\u00e9torique sociale.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9ception critique et bouleversement de la discipline<\/h3>\n<p>La publication de <em>Discourse and Social Psychology<\/em> produit un s\u00e9isme intellectuel dont les r\u00e9pliques vont agiter le champ des sciences humaines pendant plus de deux d\u00e9cennies. L&rsquo;accueil r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;ouvrage par l&rsquo;establishment de la psychologie sociale cognitiviste dominante est d&rsquo;une grande hostilit\u00e9. Les mandarins de la discipline d\u00e9noncent une d\u00e9rive relativiste, accusent Potter et Wetherell de d\u00e9truire la scientificit\u00e9 de la psychologie en renon\u00e7ant \u00e0 la mesure exp\u00e9rimentale et aux m\u00e9thodes quantitatives, et leur reprochent de r\u00e9duire l&rsquo;esprit humain \u00e0 un jeu textuel inconsistant. Les revues traditionnelles publient des recensions acerbes pr\u00e9disant que cette mode qualitative et discursive ne tardera pas \u00e0 s&rsquo;\u00e9teindre faute de rigueur cumulative.<\/p>\n<p>Cependant, loin d&rsquo;\u00e9touffer le mouvement, ces attaques frontales catalysent l&rsquo;enthousiasme d&rsquo;une jeune g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs britanniques, europ\u00e9ens, canadiens et australiens, profond\u00e9ment d\u00e9sabus\u00e9s par l&rsquo;insignifiance soci\u00e9tale des protocoles de laboratoire classiques. Pour ces doctorants et jeunes enseignants-chercheurs, le livre de Potter et Wetherell appara\u00eet comme une v\u00e9ritable bouff\u00e9e d&rsquo;oxyg\u00e8ne intellectuel, fournissant le vocabulaire th\u00e9orique et les protocoles m\u00e9thodologiques qui leur manquaient pour aborder les probl\u00e9matiques urgentes de leur temps : le sexisme, le racisme institutionnel, les dynamiques de pouvoir, la violence symbolique et la construction m\u00e9diatique de la r\u00e9alit\u00e9 politique. Des d\u00e9partements entiers commencent \u00e0 se r\u00e9orienter vers ce que l&rsquo;on appellera bient\u00f4t le \u00ab tournant linguistique \u00bb en psychologie britannique.<\/p>\n<p>Avec le recul historique, l&rsquo;ouvrage de 1987 est universellement reconnu comme un classique ind\u00e9passable de la psychologie contemporaine. Traduit en plusieurs langues, cit\u00e9 des dizaines de milliers de fois, il a profond\u00e9ment red\u00e9fini les standards acad\u00e9miques, contraignant m\u00eame ses d\u00e9tracteurs les plus farouches \u00e0 justifier la validit\u00e9 \u00e9cologique de leurs dispositifs exp\u00e9rimentaux. <em>Discourse and Social Psychology<\/em> a non seulement conf\u00e9r\u00e9 une l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique institutionnelle \u00e0 l&rsquo;analyse qualitative du discours, mais il a \u00e9galement \u00e9tabli que la psychologie sociale ne pouvait plus \u00eatre pens\u00e9e sans une compr\u00e9hension aigu\u00eb de la performativit\u00e9 linguistique et des ressources argumentatives du monde ordinaire.<\/p>\n<h2>4. Le Discourse and Rhetoric Group (DARG) de Loughborough<\/h2>\n<h3>4.1 La cr\u00e9ation d&rsquo;un \u00e9cosyst\u00e8me de recherche interdisciplinaire<\/h3>\n<p>Au lendemain de la parution de l&rsquo;ouvrage fondateur de 1987, Jonathan Potter comprend que la survie et l&rsquo;expansion de cette nouvelle approche n\u00e9cessitent l&rsquo;ancrage dans une structure collective durable, capable de r\u00e9sister aux pressions institutionnelles du conformisme m\u00e9thodologique. C&rsquo;est dans ce contexte qu&rsquo;\u00e9merge au D\u00e9partement des Sciences Sociales de Loughborough le <em>Discourse and Rhetoric Group<\/em>, mondialement connu sous l&rsquo;acronyme <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/departments\/social-sciences\/research\/groups\/darg\/\">DARG<\/a>. Loin d&rsquo;\u00eatre un centre de recherche bureaucratique et hi\u00e9rarchis\u00e9, le DARG fonctionne d\u00e8s ses origines comme un \u00e9cosyst\u00e8me intellectuel d&rsquo;avant-garde, fond\u00e9 sur l&rsquo;horizontalit\u00e9, la confrontation d&rsquo;id\u00e9es audacieuses et la mise en commun passionn\u00e9e de mat\u00e9riaux empiriques bruts.<\/p>\n<p>La force exceptionnelle du DARG r\u00e9side dans le regroupement d&rsquo;un noyau de chercheurs aux comp\u00e9tences \u00e9minentes et singuli\u00e8res. Aux c\u00f4t\u00e9s de Jonathan Potter et de Margaret Wetherell, le groupe compte des figures majeures de la pens\u00e9e critique britannique, notamment <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/\">Derek Edwards<\/a>, dont les travaux pionniers sur la psychologie discursive et les interfaces entre langage et m\u00e9moire bouleversent la psycholinguistique cognitive, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/\">Michael Billig<\/a>, p\u00e8re de l&rsquo;approche rh\u00e9torique et auteur de concepts d\u00e9cisifs sur le nationalisme banal et la pens\u00e9e id\u00e9ologique, ainsi que <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/\">Charles Antaki<\/a>, sp\u00e9cialiste r\u00e9put\u00e9 des attributions ordinaires et des formulations interactionnelles. Cet assemblage de talents cr\u00e9e une dynamique collective sans \u00e9quivalent dans les universit\u00e9s europ\u00e9ennes, faisant de Loughborough un foyer intellectuel incandescent.<\/p>\n<p>Le c\u0153ur battant de la vie du DARG repose sur un rituel hebdomadaire immuable : la <em>Data Session<\/em> (s\u00e9ance d&rsquo;analyse de donn\u00e9es). Durant ces sessions informelles mais d&rsquo;une exigence analytique impitoyable, enseignants chevronn\u00e9s, chercheurs postdoctoraux et doctorants d\u00e9butants s&rsquo;assoient autour d&rsquo;une m\u00eame table pour examiner, ligne par ligne, seconde par seconde, une transcription m\u00e9ticuleuse d&rsquo;un enregistrement audio ou vid\u00e9o issu de la vie quotidienne. Aucun recours \u00e0 des concepts pr\u00e9\u00e9tablis, aucune th\u00e9orie ext\u00e9rieure n&rsquo;est admis : l&rsquo;exercice exige de prouver empiriquement, \u00e0 m\u00eame la structure des \u00e9nonc\u00e9s et l&rsquo;encha\u00eenement temporel des tours de parole, ce que font pr\u00e9cis\u00e9ment les participants. Cette pratique communautaire de la rigueur forge une culture de l&rsquo;observation microscopique qui devient la signature inimitable de l&rsquo;\u00e9cole de Loughborough.<\/p>\n<h3>4.2 Convergence th\u00e9orique : Rh\u00e9torique, ethnom\u00e9thodologie et analyse du discours<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 th\u00e9orique du DARG proc\u00e8de d&rsquo;une synth\u00e8se hautement novatrice entre trois traditions intellectuelles majeures jusqu&rsquo;alors cloisonn\u00e9es : la rh\u00e9torique classique revisit\u00e9e par la psychologie sociale critique, l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie radicale et l&rsquo;analyse du discours post-structuraliste temp\u00e9r\u00e9e par l&rsquo;analyse conversationnelle. Sous l&rsquo;impulsion de Michael Billig et de son ouvrage s\u00e9minal <em>Arguing and Thinking<\/em> (1987), le groupe r\u00e9habilite l&rsquo;ancienne conception protagorienne de la rh\u00e9torique : penser ne consiste pas \u00e0 traiter de l&rsquo;information selon des algorithmes logiques abstraits, mais \u00e0 dialoguer, \u00e0 d\u00e9battre et \u00e0 argumenter contre une th\u00e8se oppos\u00e9e, r\u00e9elle ou virtuelle. Toute pens\u00e9e humaine est intrins\u00e8quement argumentative et pol\u00e9mique, fa\u00e7onn\u00e9e par les dilemmes id\u00e9ologiques qui traversent la culture.<\/p>\n<p>\u00c0 cet apport rh\u00e9torique fondamental, Jonathan Potter et Derek Edwards adjoignent la discipline descriptive de l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie et de l&rsquo;analyse conversationnelle. L&rsquo;ethnom\u00e9thodologie apporte le principe imp\u00e9rieux de l&rsquo;indiff\u00e9rence ethnom\u00e9thodologique et de l&rsquo;ad\u00e9quation prax\u00e9ologique : le chercheur ne doit pas chercher \u00e0 corriger, cat\u00e9goriser ou disqualifier les pratiques des acteurs au nom d&rsquo;un savoir sociologique sup\u00e9rieur, mais doit \u00e9lucider la rationalit\u00e9 propre et les comp\u00e9tences d\u00e9ploy\u00e9es par les membres ordinaires pour produire l&rsquo;intelligibilit\u00e9 de leur existence. De son c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;analyse conversationnelle fournit les outils techniques ultra-pr\u00e9cis pour diss\u00e9quer l&rsquo;ordonnancement s\u00e9quentiel des \u00e9changes, la gestion des silences, les chevauchements et les m\u00e9canismes de r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Cette hybridation th\u00e9orique conf\u00e8re au DARG une identit\u00e9 m\u00e9thodologique unique au monde. Alors que l&rsquo;analyse du discours continentale reste souvent tributaire d&rsquo;enjeux herm\u00e9neutiques abstraits ou de consid\u00e9rations sociologiques globales sur le pouvoir, l&rsquo;\u00e9cole de Loughborough produit une analyse discursive rigoureusement inductive, o\u00f9 la rh\u00e9torique est traqu\u00e9e dans les inflexions prosodiques les plus t\u00e9nues, les choix lexicaux subtils et les ajustements interactionnels imm\u00e9diats. Cette articulation \u00e9troite entre l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance de la critique rh\u00e9torique et la pr\u00e9cision clinique de l&rsquo;analyse conversationnelle assure \u00e0 la psychologie discursive son statut de programme de recherche scientifique alternatif d&rsquo;une redoutable solidit\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 Formation d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs<\/h3>\n<p>Le rayonnement plan\u00e9taire du DARG ne se mesure pas seulement \u00e0 la quantit\u00e9 imposante de ses publications collectives, mais \u00e9galement \u00e0 son r\u00f4le de p\u00e9pini\u00e8re intellectuelle exceptionnelle pour toute une g\u00e9n\u00e9ration de sp\u00e9cialistes de l&rsquo;interaction humaine. Jonathan Potter, par ses qualit\u00e9s de p\u00e9dagogue exigeant, de superviseur bienveillant et de d\u00e9batteur brillant, joue un r\u00f4le personnel central dans la formation de jeunes chercheurs qui allaient \u00e0 leur tour transformer les sciences sociales. Parmi eux, une mention toute particuli\u00e8re doit \u00eatre accord\u00e9e \u00e0 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lboro.ac.uk\/\">Alexa Hepburn<\/a>, avec qui Potter nouera plus tard une collaboration empirique d&rsquo;une rare intensit\u00e9 sur l&rsquo;analyse des interactions institutionnelles et de l&rsquo;expression des affects extr\u00eames.<\/p>\n<p>Loughborough attire des chercheurs venus des cinq continents, d\u00e9sireux d&rsquo;apprendre sur place la m\u00e9thode de transcription fine et les secrets de la psychologie discursive. Des cohortes de doctorants, venus d&rsquo;Espagne, de Finlande, du Danemark, des \u00c9tats-Unis, d&rsquo;Australie ou du Japon, sont form\u00e9es aux standards du DARG. De nombreux universitaires aujourd&rsquo;hui r\u00e9put\u00e9s ont fait leurs premi\u00e8res armes dans ces fameuses <em>Data Sessions<\/em>, apprenant \u00e0 r\u00e9sister aux s\u00e9ductions des interpr\u00e9tations sauvages pour contraindre leur regard aux seules \u00e9vidences observables dans les donn\u00e9es brutes. Les manuels m\u00e9thodologiques r\u00e9dig\u00e9s par les membres du groupe deviennent les lectures obligatoires de toute formation qualitative de pointe.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9multiplier l&rsquo;impact de son mod\u00e8le de recherche, le DARG organise r\u00e9guli\u00e8rement des ateliers internationaux intensifs, des universit\u00e9s d&rsquo;\u00e9t\u00e9 et des conf\u00e9rences sp\u00e9cialis\u00e9es qui irriguent durablement les communaut\u00e9s acad\u00e9miques mondiales. Ce r\u00e9seau d&rsquo;anciens \u00e9l\u00e8ves et de collaborateurs s&rsquo;est diss\u00e9min\u00e9 \u00e0 travers les facult\u00e9s du monde entier, cr\u00e9ant des laboratoires miroirs \u00e0 Londres, \u00c9dimbourg, Helsinki ou Brisbane. En p\u00e9rennisant ainsi l&rsquo;approche discursive bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res britanniques, Jonathan Potter et ses pairs ont garanti que la critique du cognitivisme ne resterait pas un \u00e9pisode passager de l&rsquo;histoire des id\u00e9es, mais s&rsquo;inscrirait comme une transformation durable du paysage \u00e9pist\u00e9mologique mondial.<\/p>\n<h2>5. &lsquo;Representing Reality&rsquo; (1996) et la rh\u00e9torique de la factualit\u00e9<\/h2>\n<h3>5.1 La fabrique discursive des faits scientifiques et quotidiens<\/h3>\n<p>Pr\u00e8s de dix ans apr\u00e8s le manifeste de 1987, Jonathan Potter livre en 1996 ce qui est unanimement consid\u00e9r\u00e9 comme son chef-d&rsquo;\u0153uvre th\u00e9orique en solo : <em>Representing Reality: Discourse, Rhetoric and Social Construction<\/em>, publi\u00e9 chez Sage. Dans cette somme magistrale, Potter s&rsquo;attaque \u00e0 la question \u00e9pist\u00e9mologique supr\u00eame qui hante les sciences humaines depuis leurs d\u00e9buts : qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un \u00ab fait \u00bb ? Comment des descriptions contingentes, produites par des \u00eatres humains faillibles et situ\u00e9s, parviennent-elles \u00e0 acqu\u00e9rir le statut d&rsquo;assertions objectives, d&rsquo;\u00e9vidences incontestables et de repr\u00e9sentations fid\u00e8les de la r\u00e9alit\u00e9 ind\u00e9pendante ? Alors que la philosophie de la connaissance a traditionnellement abord\u00e9 la factualit\u00e9 sous l&rsquo;angle de la logique formelle ou de la correspondance entre la pens\u00e9e et la chose, Potter op\u00e8re un basculement radical en traitant la r\u00e9alit\u00e9 comme un accomplissement pratique et discursif.<\/p>\n<p>En tissant des liens \u00e9troits avec la sociologie de la connaissance scientifique (SSK) et les \u00e9tudes sociales des sciences et des techniques, Potter d\u00e9montre que la \u00ab fabrique des faits \u00bb ob\u00e9it \u00e0 des r\u00e8gles d&rsquo;ing\u00e9nierie rh\u00e9torique rigoureuses, aussi bien dans les laboratoires les plus sophistiqu\u00e9s de la physique des particules que dans les querelles banales de la vie conjugale ou les d\u00e9bats t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s. Les faits ne \u00ab parlent \u00bb jamais d&rsquo;eux-m\u00eames : pour exister socialement en tant que tels, ils doivent \u00eatre formul\u00e9s, \u00e9tay\u00e9s, naturalis\u00e9s et immunis\u00e9s contre le scepticisme d&rsquo;autrui. Potter diss\u00e8que les techniques discursives par lesquelles les \u00e9nonciateurs effacent m\u00e9thodiquement les traces de leur propre subjectivit\u00e9 afin que la description semble \u00e9maner directement de la nature m\u00eame des choses observ\u00e9es.<\/p>\n<p>Parmi ces techniques, l&rsquo;auteur analyse en d\u00e9tail les <em>dispositifs d&rsquo;ext\u00e9riorisation<\/em> (<em>externalizing devices<\/em>). L&rsquo;un des proc\u00e9d\u00e9s les plus r\u00e9pandus consiste \u00e0 utiliser le style empiriste passif (\u00ab Il a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 que&#8230; \u00bb plut\u00f4t que \u00ab J&rsquo;ai remarqu\u00e9 que&#8230; \u00bb), ce qui d\u00e9personnalise l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 et rel\u00e8gue l&rsquo;observateur au rang de t\u00e9moin effac\u00e9 et interchangeable. Potter montre \u00e9galement comment le recours \u00e0 des d\u00e9tails descriptifs m\u00e9ticuleux, apparemment superflus (l&rsquo;indication pr\u00e9cise de l&rsquo;heure, des conditions climatiques, de la configuration spatiale), sert \u00e0 fabriquer un \u00ab effet de r\u00e9el \u00bb puissant, signalant \u00e0 l&rsquo;auditeur que le r\u00e9cit d\u00e9coule d&rsquo;un acc\u00e8s perceptif direct et transparent aux \u00e9v\u00e9nements. La factualit\u00e9 n&rsquo;appara\u00eet plus d\u00e8s lors comme une propri\u00e9t\u00e9 intrins\u00e8que d&rsquo;une proposition logique, mais comme l&rsquo;aboutissement r\u00e9ussi d&rsquo;un travail rh\u00e9torique continu visant \u00e0 neutraliser le doute et \u00e0 clore la controverse.<\/p>\n<h3>5.2 Le dilemme de la gestion des int\u00e9r\u00eats (Stake Management)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions conceptuelles les plus d\u00e9cisives et influentes de <em>Representing Reality<\/em> r\u00e9side dans l&rsquo;\u00e9lucidation de ce que Potter nomme le \u00ab dilemme de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat \u00bb (<em>the dilemma of stake<\/em>) et les m\u00e9canismes sophistiqu\u00e9s de sa r\u00e9gulation, la gestion des int\u00e9r\u00eats (<em>stake management<\/em>). Dans toute interaction sociale, d\u00e8s lors qu&rsquo;un individu formule une all\u00e9gation, \u00e9met une critique ou rapporte un \u00e9v\u00e9nement, il s&rsquo;expose \u00e0 un risque interactionnel fatal : voir sa description disqualifi\u00e9e au motif qu&rsquo;elle serait motiv\u00e9e par un int\u00e9r\u00eat personnel, une ranc\u0153ur cach\u00e9e, un biais id\u00e9ologique ou un avantage mat\u00e9riel direct. Si un coll\u00e8gue critique s\u00e9v\u00e8rement son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique, son jugement risque d&rsquo;\u00eatre imm\u00e9diatement balay\u00e9 d&rsquo;un revers de main : \u00ab Il dit cela uniquement par jalousie professionnelle \u00bb.<\/p>\n<p>Potter montre que ce dilemme p\u00e8se de mani\u00e8re universelle sur toutes les prises de parole publiques. D\u00e8s lors, les acteurs sociaux ne se contentent pas de d\u00e9crire le monde : ils consacrent une part consid\u00e9rable de leur \u00e9nergie discursive \u00e0 concevoir des stratag\u00e8mes d&rsquo;<em>inoculation des int\u00e9r\u00eats<\/em> (<em>stake inoculation<\/em>) pour vacciner pr\u00e9ventivement leurs propos contre toute accusation de partialit\u00e9. L&rsquo;inoculation d&rsquo;int\u00e9r\u00eat consiste \u00e0 ins\u00e9rer dans l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 des clauses ou des tournures de phrases qui d\u00e9montrent explicitement que le locuteur n&rsquo;avait aucun d\u00e9sir initial de porter le jugement qu&rsquo;il formule, ou que ce jugement contredit ses propres inclinations personnelles. Les formules consacr\u00e9es du type \u00ab Je ne dis pas cela de gaiet\u00e9 de c\u0153ur&#8230; \u00bb, \u00ab C&rsquo;est un ami tr\u00e8s cher, mais je dois admettre qu&rsquo;il a commis une faute grave \u00bb, ou \u00ab En tant que lib\u00e9ral convaincu, il m&rsquo;en co\u00fbte de plaider pour cette r\u00e9gulation&#8230; \u00bb sont des outils rh\u00e9toriques pr\u00e9cis destin\u00e9s \u00e0 d\u00e9coupler le locuteur de son int\u00e9r\u00eat propre.<\/p>\n<p>De plus, Potter analyse avec finesse d&rsquo;autres man\u0153uvres, telles que l&rsquo;<em>aveu strat\u00e9gique<\/em> (<em>stake confession<\/em>), par lequel un orateur annonce ostensiblement ses int\u00e9r\u00eats d\u00e8s le d\u00e9but de son discours afin de d\u00e9samorcer leur d\u00e9couverte future par ses adversaires (\u00ab \u00c9videmment, vous allez me dire que je d\u00e9fends ma paroisse, et vous aurez raison&#8230; \u00bb). \u00c0 l&rsquo;inverse, l&rsquo;attribution d&rsquo;int\u00e9r\u00eats ill\u00e9gitimes \u00e0 la partie adverse constitue l&rsquo;arme favorite pour d\u00e9truire la cr\u00e9dibilit\u00e9 d&rsquo;un r\u00e9cit concurrent. En th\u00e9orisant avec une telle pr\u00e9cision la gestion des int\u00e9r\u00eats, Potter offre aux sciences sociales une cl\u00e9 d&rsquo;analyse universelle pour d\u00e9coder les controverses publiques, les d\u00e9positions judiciaires, les entretiens journalistiques et les disputes ordinaires, prouvant une fois encore que l&rsquo;action rh\u00e9torique et la poursuite de la l\u00e9gitimit\u00e9 morale sont indissociables de la factualisation du monde.<\/p>\n<h3>5.3 Rh\u00e9torique d\u00e9fensive et rh\u00e9torique offensive<\/h3>\n<p>Poursuivant son autopsie minutieuse de la factualit\u00e9 dans <em>Representing Reality<\/em>, Jonathan Potter formalise une distinction heuristique devenue canonique entre la <em>rh\u00e9torique d\u00e9fensive<\/em> (<em>defensive rhetoric<\/em>) et la <em>rh\u00e9torique offensive<\/em> (<em>offensive rhetoric<\/em>). Cette dyade conceptuelle permet de cartographier la double dynamique ins\u00e9parable de toute confrontation discursive : d&rsquo;une part, la n\u00e9cessit\u00e9 vitale pour un r\u00e9cit de s&rsquo;immuniser contre les r\u00e9futations et les \u00e9rosions de sa propre cr\u00e9dibilit\u00e9 (d\u00e9fense) ; d&rsquo;autre part, le travail corrosif visant \u00e0 subvertir, d\u00e9cr\u00e9dibiliser et r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant les versions alternatives ou hostiles port\u00e9es par des interlocuteurs rivaux (attaque).<\/p>\n<p>La rh\u00e9torique d\u00e9fensive regroupe l&rsquo;arsenal des techniques discursives destin\u00e9es \u00e0 rendre une description r\u00e9sistante \u00e0 la contestation future. Potter met notamment en exergue l&rsquo;usage du <em>d\u00e9tail corroboratif<\/em> et des <em>titres de cat\u00e9gorisation<\/em> (<em>category entitlement<\/em>). Le concept d&rsquo;habilitation cat\u00e9gorielle d\u00e9signe la fa\u00e7on dont l&rsquo;appartenance \u00e0 une certaine cat\u00e9gorie sociale conf\u00e8re automatiquement \u00e0 un individu l&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique n\u00e9cessaire pour affirmer un fait sans avoir \u00e0 prouver comment il le sait. Un m\u00e9decin l\u00e9giste affirmant la cause d&rsquo;un d\u00e9c\u00e8s, un t\u00e9moin oculaire racontant une collision automobile ou un astronome d\u00e9crivant une com\u00e8te b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un capital de cr\u00e9dibilit\u00e9 institutionnel ou exp\u00e9rientiel qui prot\u00e8ge leur discours contre le scepticisme imm\u00e9diat. Lorsque le locuteur ne dispose pas naturellement de cette habilitation, il organise sa description de mani\u00e8re \u00e0 emprunter discursivement l&rsquo;autorit\u00e9 de ces figures l\u00e9gitimes.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 du spectre, la rh\u00e9torique offensive est con\u00e7ue pour d\u00e9manteler les pr\u00e9tentions \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9 des r\u00e9cits adverses. L&rsquo;une des strat\u00e9gies favorites analys\u00e9es par Potter consiste \u00e0 d\u00e9monter les descriptions des opposants en les ramenant pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 des constructions subjectives, des hallucinations, des mensonges d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s ou des manipulations cyniques. Potter documente la fa\u00e7on dont les acteurs utilisent des indices contextuels discrets, soulignent des omissions rh\u00e9toriques ou rel\u00e8vent des contradictions temporelles pour transformer une \u00ab r\u00e9alit\u00e9 incontestable \u00bb adverse en un simple \u00ab point de vue biais\u00e9 \u00bb. En articulant ces deux volets, Potter d\u00e9montre magistralement que la r\u00e9alit\u00e9 sociale n&rsquo;est jamais un socle g\u00e9ologique immobile sur lequel reposeraient nos repr\u00e9sentations, mais le champ de bataille perp\u00e9tuel o\u00f9 la rh\u00e9torique offensive et d\u00e9fensive s&rsquo;affrontent incessamment pour stabiliser temporairement ce qui sera tenu pour \u00ab vrai \u00bb et ce qui sera rel\u00e9gu\u00e9 au statut d&rsquo;\u00ab illusion \u00bb.<\/p>\n<h2>6. Le tournant vers l&rsquo;analyse conversationnelle et les donn\u00e9es naturelles<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;abandon progressif des entretiens semi-directifs<\/h3>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1990, une inflexion m\u00e9thodologique majeure s&rsquo;op\u00e8re dans l&rsquo;itin\u00e9raire intellectuel de Jonathan Potter. Dans ses travaux fondateurs des ann\u00e9es 1980, en accord avec les canons de la recherche qualitative de l&rsquo;\u00e9poque, il recourait encore abondamment aux entretiens semi-directifs en profondeur pour g\u00e9n\u00e9rer des r\u00e9pertoires interpr\u00e9tatifs. Bien qu&rsquo;utilis\u00e9s de fa\u00e7on novatrice, ces entretiens pr\u00e9sentaient une contradiction latente avec les postulats anti-cognitivistes les plus radicaux de son \u00e9pist\u00e9mologie. Potter prend progressivement la mesure des limites inh\u00e9rentes \u00e0 cette modalit\u00e9 de recueil de donn\u00e9es, finissant par th\u00e9oriser une critique implacable de la m\u00e9thode des entretiens en sciences sociales.<\/p>\n<p>Le reproche fondamental que Potter formule contre l&rsquo;entretien de recherche r\u00e9side dans l&rsquo;artifice fondamental de sa dynamique interactionnelle. L&rsquo;entretien ne capture pas la vie sociale \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat brut ; il constitue un \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;interaction hautement institutionnalis\u00e9, codifi\u00e9 et atypique, o\u00f9 un chercheur pose des questions \u00e9tranges et d\u00e9contextualis\u00e9es \u00e0 un sujet qui se sent contraint de rationaliser r\u00e9trospectivement son comportement. L&rsquo;entretien pousse inexorablement les participants \u00e0 fabriquer des discours r\u00e9flexifs, coh\u00e9rents et orient\u00e9s vers le d\u00e9sir de satisfaire \u2014 ou d&rsquo;impressionner \u2014 l&rsquo;enqu\u00eateur. En traitant les r\u00e9ponses \u00e0 l&rsquo;entretien comme des fen\u00eatres ouvertes sur ce que les gens pensent, font ou ressentent r\u00e9ellement dans leur vie ordinaire, les chercheurs qualitatifs traditionnels commettent la m\u00eame erreur r\u00e9ifiante que les psychologues exp\u00e9rimentalistes avec leurs questionnaires : ils oublient que le discours d&rsquo;entretien n&rsquo;est orient\u00e9 que vers la situation particuli\u00e8re de l&rsquo;entretien lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Face \u00e0 ce constat, Potter prononce un plaidoyer r\u00e9solu en faveur de ce qu&rsquo;il nomme les <em>donn\u00e9es naturelles<\/em> (<em>naturalistic data<\/em>). Les donn\u00e9es naturelles se d\u00e9finissent de mani\u00e8re rigoureuse : il s&rsquo;agit d&rsquo;enregistrements audio ou vid\u00e9o d&rsquo;interactions sociales qui se seraient d\u00e9roul\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re et dans les m\u00eames termes si le chercheur n&rsquo;avait jamais exist\u00e9, si le projet de recherche n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 con\u00e7u, et si la transcription n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 entreprise. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de conversations t\u00e9l\u00e9phoniques priv\u00e9es, de repas de famille, de r\u00e9unions de travail en entreprise, de consultations m\u00e9dicales ou d&rsquo;appels d&rsquo;urgence \u00e0 la police, ces mat\u00e9riaux capturent l&rsquo;action humaine dans sa spontan\u00e9it\u00e9 prax\u00e9ologique, affranchie des sollicitations artificielles du monde acad\u00e9mique. Ce tournant naturaliste marque l&rsquo;entr\u00e9e de la psychologie discursive dans sa phase de pleine maturit\u00e9 empirique.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;adoption de la m\u00e9thode de Harvey Sacks et d&rsquo;Emanuel Schegloff<\/h3>\n<p>Cet imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9tudier les interactions naturelles conduit organiquement Jonathan Potter \u00e0 adopter la m\u00e9thodologie forg\u00e9e par les p\u00e8res fondateurs de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/conversation-analysis\/\">analyse conversationnelle<\/a> (CA), <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Harvey-Sacks\">Harvey Sacks<\/a>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.sscnet.ucla.edu\/soc\/faculty\/schegloff\/\">Emanuel Schegloff<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gail_Jefferson\">Gail Jefferson<\/a>. Potter comprend que pour saisir la psychologie \u00ab dans \u00bb l&rsquo;action sans r\u00e9introduire d&rsquo;abstractions cognitives par la bande, il doit s&rsquo;armer de la bo\u00eete \u00e0 outils analytique la plus m\u00e9ticuleuse jamais con\u00e7ue pour diss\u00e9quer l&rsquo;ordonnancement de la parole humaine. L&rsquo;assimilation de cette m\u00e9thode constitue une exigence technique impitoyable, exigeant des milliers d&rsquo;heures d&rsquo;\u00e9coute attentive et la ma\u00eetrise absolue du syst\u00e8me de transcription d\u00e9velopp\u00e9 par Gail Jefferson.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me Jefferson ne se contente pas de transcrire le contenu lexical des paroles (ce qui est dit) ; il consigne avec une fid\u00e9lit\u00e9 millim\u00e9trique la morphologie sonore et temporelle de l&rsquo;\u00e9change (la mani\u00e8re dont cela est dit). Sont ainsi rigoureusement not\u00e9s :<br \/>\nles micropauvrett\u00e9s et silences mesur\u00e9s au dixi\u00e8me de seconde pr\u00e8s,<br \/>\nles acc\u00e9l\u00e9rations et d\u00e9c\u00e9l\u00e9rations du d\u00e9bit vocal,<br \/>\nles mont\u00e9es et descentes de l&rsquo;intonation,<br \/>\nl&rsquo;intensit\u00e9 acoustique (chuchotements ou \u00e9clats de voix),<br \/>\nles \u00e9tirements vocaliques, les expirations, les rires ins\u00e9r\u00e9s dans les mots,<br \/>\nainsi que les ph\u00e9nom\u00e8nes d&#8217;empi\u00e9tement et de chevauchement de parole entre locuteurs.<br \/>\nPour Potter, cette micro-texture temporelle et prosodique n&rsquo;est pas un vernis esth\u00e9tique n\u00e9gligeable : elle constitue l&rsquo;armature m\u00eame du sens social, l&rsquo;infrastructure par laquelle les participants signalent mutuellement comment leurs \u00e9nonc\u00e9s doivent \u00eatre compris.<\/p>\n<p>En adoptant les principes de l&rsquo;analyse s\u00e9quentielle de Schegloff, Potter fait sienne la r\u00e8gle m\u00e9thodologique d&rsquo;or : le sens d&rsquo;un tour de parole ne r\u00e9side pas dans les intentions cach\u00e9es du locuteur, mais dans la mani\u00e8re dont le r\u00e9cepteur imm\u00e9diat le traite et y r\u00e9agit au tour de parole suivant (<em>next-turn proof procedure<\/em>). Si un locuteur \u00e9met un \u00e9nonc\u00e9 qui ressemble superficiellement \u00e0 une question, mais que l&rsquo;interlocuteur y r\u00e9pond par une excuse imm\u00e9diate, l&rsquo;analyste a la preuve empirique flagrante, d\u00e9montr\u00e9e par les membres eux-m\u00eames, que cet \u00e9nonc\u00e9 accomplissait l&rsquo;action d&rsquo;un reproche. Cette rigueur analytique interdit au chercheur de projeter ses propres cat\u00e9gories th\u00e9oriques sur l&rsquo;interaction : la t\u00e2che consiste exclusivement \u00e0 expliciter les architectures normatives et pratiques que les participants mobilisent pour synchroniser leurs conduites.<\/p>\n<h3>6.3 La red\u00e9finition empirique de la psychologie discursive (DP)<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration profonde de l&rsquo;analyse conversationnelle transforme radicalement le profil de la psychologie discursive (DP &#8211; <em>Discursive Psychology<\/em>), la scindant d\u00e9finitivement des courants post-structuralistes ou textuels h\u00e9rit\u00e9s de Michel Foucault. Potter, en collaboration \u00e9troite avec Derek Edwards, red\u00e9finit la psychologie discursive non plus comme une herm\u00e9neutique g\u00e9n\u00e9rale des grands r\u00e9cits culturels, mais comme l&rsquo;\u00e9tude micro-empirique de la mani\u00e8re dont les th\u00e8mes, les cat\u00e9gories et les processus psychologiques sont <em>invoqu\u00e9s<\/em>, <em>n\u00e9goci\u00e9s<\/em> et <em>g\u00e9r\u00e9s<\/em> par les participants au sein d&rsquo;activit\u00e9s sociales situ\u00e9es.<\/p>\n<p>La psychologie discursive nouvelle mani\u00e8re ne cherche plus \u00e0 percer le myst\u00e8re de l&rsquo;esprit pour en faire la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale ; elle prend pour objet la \u00ab psychologie profane \u00bb ou la \u00ab psychologie populaire \u00bb (<em>folk psychology<\/em>) telle qu&rsquo;elle est pratiqu\u00e9e \u00e0 m\u00eame le terrain de la vie sociale. Les notions qui obs\u00e8dent la psychologie traditionnelle \u2014 telles que l&rsquo;intelligence, la col\u00e8re, l&rsquo;oubli, la perception, la sinc\u00e9rit\u00e9 ou l&rsquo;intentionnalit\u00e9 \u2014 cessent d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des facult\u00e9s r\u00e9elles qu&rsquo;il faudrait mesurer en laboratoire ; elles deviennent des \u00ab cat\u00e9gories de membres \u00bb (<em>member&rsquo;s categories<\/em>). L&rsquo;attention du chercheur se focalise sur les moments pr\u00e9cis de la conversation o\u00f9 quelqu&rsquo;un dit \u00ab Je ne m&rsquo;en souvenais pas \u00bb, \u00ab J&rsquo;ai cru comprendre que&#8230; \u00bb, ou \u00ab Pourquoi es-tu furieux ? \u00bb. Que fait pragmatiquement le locuteur lorsqu&rsquo;il recourt \u00e0 ces formulations ? Quel probl\u00e8me interactionnel imm\u00e9diat tente-t-il de r\u00e9soudre ?<\/p>\n<p>Cette red\u00e9finition consomme le divorce complet d&rsquo;avec l&rsquo;Analyse Critique du Discours (CDA) et les \u00e9tudes textuelles abstraites. Potter r\u00e9cuse l&rsquo;\u00e9tiquetage des textes \u00e0 coup de concepts sociologiques pr\u00e9con\u00e7us sur les structures de domination ou l&rsquo;inconscient collectif. La psychologie discursive se revendique d\u00e9sormais comme une discipline d&rsquo;observation rigoureuse, presque naturaliste au sens biologique du terme, ancr\u00e9e dans la transcription phon\u00e9tique et l&rsquo;analyse s\u00e9quentielle m\u00e9ticuleuse. Elle prouve de mani\u00e8re ind\u00e9niable que la psychologie n&rsquo;a pas besoin de pr\u00e9supposer un automate mental int\u00e9rieur : la machinerie de l&rsquo;esprit humain est \u00e9tal\u00e9e au grand jour, accessible \u00e0 toute personne disposant de la rigueur requise pour analyser la parole dans son contexte d&rsquo;\u00e9mergence r\u00e9el.<\/p>\n<h2>7. Les trois piliers de la psychologie discursive selon Potter<\/h2>\n<h3>7.1 Action-orientation (L&rsquo;orientation vers l&rsquo;action)<\/h3>\n<p>Dans sa syst\u00e9matisation th\u00e9orique la plus accomplie, Jonathan Potter synth\u00e9tise l&rsquo;architecture conceptuelle de la psychologie discursive autour de trois piliers fondamentaux indissociables : l&rsquo;<em>orientation vers l&rsquo;action<\/em> (<em>action-orientation<\/em>), l&rsquo;<em>ancrage situationnel<\/em> (<em>situation<\/em>) et la <em>nature constitutive<\/em> (<em>construction<\/em>). Le premier pilier, l&rsquo;orientation vers l&rsquo;action, constitue le principe moteur de toute l&rsquo;approche. Il stipule sans \u00e9quivoque que toute production discursive humaine \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un monosyllabe \u00e9tir\u00e9, d&rsquo;une h\u00e9sitation vocalique ou d&rsquo;une longue harangue institutionnelle \u2014 n&rsquo;a pas pour fin premi\u00e8re de peindre une image contemplative du monde, mais d&rsquo;accomplir une ou plusieurs actions sociales sp\u00e9cifiques au sein d&rsquo;un \u00e9change interpersonnel.<\/p>\n<p>Pour Potter, la r\u00e9f\u00e9rence s\u00e9mantique du discours est constamment subordonn\u00e9e \u00e0 sa fonction pragmatique imm\u00e9diate. Lorsqu&rsquo;un individu affirme : \u00ab Le tableau est de travers \u00bb, il ne produit pas une simple communication constative sur la g\u00e9om\u00e9trie murale ; selon le contexte de l&rsquo;interaction, il formule une plainte, donne un ordre implicite pour le redresser, critique subtilement l&rsquo;h\u00f4te de maison ou refuse d&rsquo;admirer la pi\u00e8ce pr\u00e9sent\u00e9e. L&rsquo;analyste du discours ne doit jamais demander : \u00ab Cette description est-elle exacte ou vraie par rapport \u00e0 un monde objectif ? \u00bb, mais imp\u00e9rativement : \u00ab Quelle action cette formulation tente-t-elle de mener \u00e0 bien ici et maintenant ? Pourquoi cette description a-t-elle \u00e9t\u00e9 choisie plut\u00f4t qu&rsquo;une autre \u00e0 ce moment pr\u00e9cis ? \u00bb.<\/p>\n<p>Les actions sociales privil\u00e9gi\u00e9es par la psychologie discursive sont innombrables, mais tournent fr\u00e9quemment autour des enjeux cruciaux de la moralit\u00e9 et de la coh\u00e9sion sociale : l&rsquo;attribution et l&rsquo;esquive de la responsabilit\u00e9 morale, la gestion du bl\u00e2me, l&rsquo;offre de justifications et d&rsquo;excuses, la distribution de compliments, la contestation de la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;une requ\u00eate ou la mise en sc\u00e8ne de la rationalit\u00e9 personnelle. Potter d\u00e9montre comment chaque description est taill\u00e9e sur mesure pour l&rsquo;action qu&rsquo;elle accomplit : le choix d&rsquo;un adjectif, le degr\u00e9 de pr\u00e9cision d&rsquo;une narration temporelle ou l&rsquo;incorporation de marques d&rsquo;incertitude \u00e9pist\u00e9mique (\u00ab je crois \u00bb, \u00ab il semblerait \u00bb) sont calibr\u00e9s au millim\u00e8tre pr\u00e8s pour optimiser l&rsquo;efficacit\u00e9 de l&rsquo;acte social en cours et minimiser les sanctions normatives potentielles de l&rsquo;interlocuteur.<\/p>\n<h3>7.2 Situation (L&rsquo;ancrage situationnel)<\/h3>\n<p>Le deuxi\u00e8me pilier th\u00e9orique, la situation, affirme que le discours ne peut jamais \u00eatre compris s&rsquo;il est extrait de son biotope interactionnel d&rsquo;origine. Potter d\u00e9cline cette notion fondamentale d&rsquo;ancrage situationnel selon trois dimensions interd\u00e9pendantes mais analytiquement distinctes : la dimension s\u00e9quentielle, la dimension institutionnelle et la dimension rh\u00e9torique.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re dimension est la <strong>situation s\u00e9quentielle<\/strong>, emprunt\u00e9e directement \u00e0 l&rsquo;analyse conversationnelle. Un \u00e9nonc\u00e9 n&rsquo;existe jamais dans le vide : il est toujours pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par un tour de parole ant\u00e9rieur qui \u00e9tablit des attentes normatives pr\u00e9cises (une paire adjacente comme question\/r\u00e9ponse, invitation\/acceptation ou accusation\/d\u00e9fense), et il est imm\u00e9diatement suivi d&rsquo;un tour subs\u00e9quent qui d\u00e9montre la mani\u00e8re dont il a \u00e9t\u00e9 compris. Le sens d&rsquo;une prise de parole d\u00e9pend enti\u00e8rement de sa place dans ce flux temporel millim\u00e9tr\u00e9. D\u00e9placer une phrase de deux secondes dans le d\u00e9roulement d&rsquo;une conversation peut transformer radicalement un compliment chaleureux en une ironie blessante ou une flatterie suspecte.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me dimension est la <strong>situation institutionnelle<\/strong>. L&rsquo;interaction ne se d\u00e9ploie pas toujours entre pairs informels : elle s&rsquo;inscrit fr\u00e9quemment dans des ar\u00e8nes institutionnelles dot\u00e9es de finalit\u00e9s fonctionnelles sp\u00e9cifiques, de r\u00e8gles d\u00e9ontologiques et de contraintes de r\u00f4les asym\u00e9triques. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un tribunal p\u00e9nal, d&rsquo;un cabinet de psychiatre, d&rsquo;une classe d&rsquo;\u00e9cole primaire ou d&rsquo;un centre d&rsquo;appels d&rsquo;urgence, la dynamique discursive est profond\u00e9ment fa\u00e7onn\u00e9e par les objectifs et les restrictions propres \u00e0 l&rsquo;institution. Les participants y d\u00e9ploient des comp\u00e9tences discursives expertes pour n\u00e9gocier la tension permanente entre leurs objectifs personnels et les exigences formelles des protocoles institutionnels.<\/p>\n<p>La troisi\u00e8me dimension est la <strong>situation rh\u00e9torique<\/strong>. S&rsquo;appuyant sur les travaux de Michael Billig, Potter souligne que tout \u00e9nonc\u00e9 s&rsquo;inscrit dans un dialogue sous-jacent avec des contre-discours r\u00e9els ou anticip\u00e9s. M\u00eame dans un monologue apparemment tranquille, un locuteur formule ses descriptions de mani\u00e8re \u00e0 r\u00e9pondre pr\u00e9ventivement \u00e0 des objections potentielles, \u00e0 r\u00e9futer des interpr\u00e9tations rivales et \u00e0 discr\u00e9diter des versions concurrentes des faits. Le discours est toujours en guerre de tranch\u00e9es rh\u00e9torique, structur\u00e9 de l&rsquo;int\u00e9rieur par les voix adverses qu&rsquo;il tente de museler ou de contourner.<\/p>\n<h3>7.3 Construction (La nature constitutive)<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me et dernier pilier de l&rsquo;\u00e9difice potterien est la construction, qui r\u00e9sume la vision ontologique audacieuse de la psychologie discursive \u00e0 travers une formulation dialectique d\u00e9sormais c\u00e9l\u00e8bre : <em>le discours est \u00e0 la fois construit et constructeur<\/em>. Cette double caract\u00e9risation r\u00e9cuse simultan\u00e9ment l&rsquo;illusion positiviste (selon laquelle le langage n&rsquo;est qu&rsquo;un calque passif de la r\u00e9alit\u00e9) et l&rsquo;illusion subjectiviste ou id\u00e9aliste (selon laquelle l&rsquo;individu serait le cr\u00e9ateur omnipotent et souverain de son propre univers discursif).<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le <strong>discours est construit<\/strong> : cela signifie qu&rsquo;aucun locuteur ne forge sa parole \u00e0 partir de rien. Pour formuler un \u00e9nonc\u00e9 intelligible, les individus sont contraints de puiser dans des r\u00e9pertoires pr\u00e9existants, des idiomes culturels partag\u00e9s, des syst\u00e8mes de cat\u00e9gorisation \u00e9tablis, des m\u00e9taphores conventionnelles et des structures lexicales standardis\u00e9es fournies par leur communaut\u00e9 linguistique. Le discours est assembl\u00e9 \u00e0 partir de pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es linguistiques historiquement disponibles, fa\u00e7onn\u00e9es par les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes et s\u00e9diment\u00e9es dans le sens commun de la culture.<\/p>\n<p>Mais d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, le <strong>discours est constructeur<\/strong> : en assemblant ces ressources linguistiques dans l&rsquo;ar\u00e8ne de l&rsquo;interaction concr\u00e8te, les locuteurs ne se contentent pas de r\u00e9p\u00e9ter des mod\u00e8les fig\u00e9s ; ils fabriquent, n\u00e9gocient et imposent des versions hautement sp\u00e9cifiques, contestables et stabilis\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 sociale et psychologique. Ce travail d&rsquo;\u00e9dification fa\u00e7onne litt\u00e9ralement ce qui comptera pour les participants comme \u00e9tant un \u00ab fait indiscutable \u00bb, un \u00ab souvenir fiable \u00bb, une \u00ab \u00e9motion sinc\u00e8re \u00bb ou une \u00ab identit\u00e9 l\u00e9gitime \u00bb.<\/p>\n<p>Potter insiste sur le fait que la stabilisation de l&rsquo;objectivit\u00e9 ne d\u00e9coule pas d&rsquo;une conformit\u00e9 avec un r\u00e9el m\u00e9taphysique transcendant, mais de l&rsquo;application experte de techniques de formulation hautement minutieuses. Par des proc\u00e9d\u00e9s tels que la corroboration ind\u00e9pendante, la d\u00e9personnalisation narrative ou la dramatisation sc\u00e9nique, le locuteur fabrique une version du monde qui r\u00e9siste \u00e0 l&rsquo;assaut du doute. La \u00ab r\u00e9alit\u00e9 \u00bb telle que nous en faisons l&rsquo;exp\u00e9rience au quotidien n&rsquo;est pas le point de d\u00e9part de nos conversations ; elle en est l&rsquo;aboutissement sans cesse renouvel\u00e9, le produit pr\u00e9caire et miraculeux d&rsquo;un artifice discursif partag\u00e9.<\/p>\n<h2>8. Critique m\u00e9thodologique des paradigmes traditionnels en psychologie<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;illusion de l&rsquo;exp\u00e9rimentation en laboratoire<\/h3>\n<p>Tout au long de sa prolifique trajectoire scientifique, Jonathan Potter a men\u00e9 une critique d\u00e9vastatrice et impitoyable de la m\u00e9thode exp\u00e9rimentale en laboratoire, sacro-saint pilier de la psychologie acad\u00e9mique h\u00e9g\u00e9monique. Pour Potter, le laboratoire de psychologie ne repr\u00e9sente en aucune fa\u00e7on le sanctuaire d&rsquo;une science pure et \u00e9pur\u00e9e des bruits du monde, mais plut\u00f4t un espace d&rsquo;illusion \u00e9pist\u00e9mologique totale. En tentant d&rsquo;isoler des \u00ab variables pures \u00bb et en assujettissant des individus \u00e0 des t\u00e2ches d\u00e9contextualis\u00e9es sous le regard de cam\u00e9ras et de chronom\u00e8tres, les psychologues exp\u00e9rimentalistes ne mesurent pas les lois universelles de l&rsquo;esprit humain : ils mesurent uniquement la capacit\u00e9 extraordinaire des participants \u00e0 donner un sens \u00e0 la situation baroque et absurde dans laquelle le chercheur les a plong\u00e9s.<\/p>\n<p>Potter d\u00e9nonce l&rsquo;incapacit\u00e9 structurelle des protocoles de laboratoire \u00e0 capturer la complexit\u00e9 organique, la richesse s\u00e9mantique et la contingence historique des conduites humaines r\u00e9elles. En for\u00e7ant la r\u00e9alit\u00e9 sociale \u00e0 entrer dans des grilles de cotation binaires, le laboratoire op\u00e8re une violence \u00e9pist\u00e9mologique inou\u00efe qui \u00e9vacue pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui constitue l&rsquo;essence du social : la n\u00e9gociation dialogique, la subtilit\u00e9 normative, l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 f\u00e9conde et la comp\u00e9tence rh\u00e9torique des acteurs. Ce que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur consid\u00e8re avec d\u00e9dain comme des \u00ab variables parasites \u00bb ou des \u00ab biais d&rsquo;\u00e9chantillonnage \u00bb constitue en fait la mati\u00e8re premi\u00e8re vivante de l&rsquo;existence humaine.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Potter formule une critique radicale de ce que la psychologie appelle l&rsquo;<em>effet d&rsquo;exp\u00e9rimentateur<\/em>. Dans la litt\u00e9rature orthodoxe, la relation entre l&rsquo;exp\u00e9rimentateur et le sujet cobaye est trait\u00e9e comme un canal technique neutre qu&rsquo;il suffirait de standardiser par des instructions robotiques pour en \u00e9liminer l&rsquo;influence. Potter d\u00e9montre que cette pr\u00e9tention est une aberration th\u00e9orique : la passation d&rsquo;une consigne exp\u00e9rimentale est elle-m\u00eame un \u00e9v\u00e9nement discursif et interactionnel asym\u00e9trique d&rsquo;une formidable densit\u00e9 institutionnelle. Les sujets de laboratoire passent leur temps \u00e0 tenter de d\u00e9coder ce que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur \u00ab attend \u00bb r\u00e9ellement d&rsquo;eux, adaptant leurs r\u00e9ponses selon des strat\u00e9gies complexes d&rsquo;\u00e9vitement de l&#8217;embarras, de complaisance institutionnelle ou de r\u00e9sistance masqu\u00e9e. L&rsquo;exp\u00e9rimentation standard s&rsquo;av\u00e8re incapable d&rsquo;analyser cette dynamique discursive omnipr\u00e9sente qui sous-tend ses propres r\u00e9sultats.<\/p>\n<h3>8.2 Le biais de circularit\u00e9 des \u00e9chelles psychom\u00e9triques<\/h3>\n<p>L&rsquo;autre cible privil\u00e9gi\u00e9e de la charge critique de Potter est l&rsquo;industrie monumentale des questionnaires d&rsquo;auto-\u00e9valuation et des \u00e9chelles psychom\u00e9triques standardis\u00e9es (\u00e9chelles de personnalit\u00e9 du Big Five, tests de quotient \u00e9motionnel, inventaires de d\u00e9pression de Beck ou \u00e9chelles d&rsquo;attitudes politiques). L&rsquo;analyse discursive d\u00e9montre avec une pr\u00e9cision chirurgicale que ces instruments psychom\u00e9triques reposent sur une <em>tautologie m\u00e9thodologique<\/em> et un biais de circularit\u00e9 destructeur qui invalident leur pr\u00e9tention scientifique \u00e0 mesurer des grandeurs psychologiques objectives.<\/p>\n<p>Le p\u00e9ch\u00e9 originel de la psychom\u00e9trie r\u00e9side dans l&rsquo;imposition a priori et autoritaire des cat\u00e9gories du chercheur sur l&rsquo;univers ph\u00e9nom\u00e9nologique du r\u00e9pondant. L&rsquo;\u00e9chelle de mesure pr\u00e9d\u00e9finit souverainement ce qui constitue un comportement \u00ab extraverti \u00bb, un jugement \u00ab autoritaire \u00bb ou une \u00ab attitude favorable \u00bb. En contraignant l&rsquo;individu \u00e0 cocher une case gradu\u00e9e de 1 \u00e0 7 sur des propositions d\u00e9contextualis\u00e9es (\u00ab Je me sens souvent fatigu\u00e9 sans raison \u00bb, \u00ab Les autorit\u00e9s devraient \u00eatre respect\u00e9es en toutes circonstances \u00bb), l&rsquo;instrument interdit m\u00e9thodologiquement au participant d&rsquo;expliciter le sens qu&rsquo;il attribue \u00e0 ces termes, les r\u00e9serves morales qu&rsquo;il entretient ou les contextes pratiques dans lesquels il appliquerait ou refuserait d&rsquo;appliquer cette maxime.<\/p>\n<p>Par un tour de passe-passe statistique sophistiqu\u00e9 (analyses factorielles, coefficients alpha de Cronbach), le psychom\u00e9tricien agr\u00e8ge ensuite ces r\u00e9ponses artificielles pour fabriquer une entit\u00e9 mentale r\u00e9ifi\u00e9e \u2014 un \u00ab trait latent \u00bb ou une \u00ab attitude sous-jacente \u00bb \u2014 qu&rsquo;il pr\u00e9tend avoir d\u00e9couverte dans l&rsquo;esprit du sujet, alors qu&rsquo;elle n&rsquo;est que la projection directe de la structure m\u00eame de son questionnaire. Potter souligne que cette proc\u00e9dure \u00e9limine de force la <em>variabilit\u00e9 discursive naturelle<\/em> qui constitue le c\u0153ur de la comp\u00e9tence communicationnelle humaine. En gommant l&rsquo;ambivalence, la nuance et la contradiction discursive sous des scores moyens standardis\u00e9s, la psychom\u00e9trie fabrique un simulacre d&rsquo;esprit humain, un artefact statistique totalement d\u00e9nu\u00e9 de validit\u00e9 \u00e9cologique et prax\u00e9ologique.<\/p>\n<h3>8.3 Les crit\u00e8res de validit\u00e9 en recherche discursive<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir syst\u00e9matiquement d\u00e9construit les pr\u00e9tentions de l&rsquo;exp\u00e9rimentalisme et de la psychom\u00e9trie, Jonathan Potter ne s&rsquo;est pas r\u00e9fugi\u00e9 dans un nihilisme relativiste o\u00f9 \u00ab tout se vaudrait \u00bb. Bien au contraire, il a formul\u00e9 un ensemble d&rsquo;exigences et de crit\u00e8res de validit\u00e9 d&rsquo;une rigueur exceptionnelle pour fonder la scientificit\u00e9 de la recherche discursive, crit\u00e8res qui s&rsquo;av\u00e8rent \u00e0 bien des \u00e9gards infiniment plus s\u00e9v\u00e8res, transparents et r\u00e9futables que ceux en usage dans la psychologie quantitative traditionnelle.<\/p>\n<p>Le premier et le plus \u00e9clatant de ces crit\u00e8res est la <strong>transparence absolue des donn\u00e9es primaires<\/strong>. Dans un article exp\u00e9rimental classique, le lecteur ne voit jamais le comportement humain r\u00e9el : il ne lui est pr\u00e9sent\u00e9 que des moyennes agr\u00e9g\u00e9es, des \u00e9carts-types et des tableaux de corr\u00e9lation issus d&rsquo;une bo\u00eete noire computationnelle inaccessible. En psychologie discursive, les donn\u00e9es brutes sont expos\u00e9es sans fard. Tout article scientifique publie l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des transcriptions s\u00e9quentielles d\u00e9taill\u00e9es des \u00e9pisodes interactionnels analys\u00e9s. Chaque lecteur, chaque \u00e9valuateur ou chaque \u00e9tudiant peut ainsi v\u00e9rifier directement, mot \u00e0 mot, pause apr\u00e8s pause, si l&rsquo;affirmation formul\u00e9e par le chercheur est confirm\u00e9e ou d\u00e9mentie par la mat\u00e9rialit\u00e9 acoustique et s\u00e9quentielle des \u00e9nonc\u00e9s des participants.<\/p>\n<p>Le second crit\u00e8re fondamental est le principe de l&rsquo;<strong>orientation d\u00e9montr\u00e9e par les membres<\/strong> (<em>members&rsquo; display<\/em>). L&rsquo;analyste du discours potterien s&rsquo;interdit rigoureusement d&rsquo;affirmer qu&rsquo;un participant \u00ab se sent coupable \u00bb, \u00ab \u00e9prouve de la rancune \u00bb ou \u00ab exerce un pouvoir patriarcal \u00bb si cette r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;est pas activement orient\u00e9e, th\u00e9matis\u00e9e et rendue interactionnellement pertinente par les participants eux-m\u00eames dans le d\u00e9roulement imm\u00e9diat du dialogue. Cette exigence d&rsquo;immanence analytique prot\u00e8ge la psychologie discursive de l&rsquo;arbitraire herm\u00e9neutique et des interpr\u00e9tations sauvages.<\/p>\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me crit\u00e8re repose sur la <strong>falsifiabilit\u00e9 directe et l&rsquo;analyse des cas d\u00e9viants<\/strong> (<em>deviant case analysis<\/em>). Lorsqu&rsquo;un chercheur identifie une r\u00e9gularit\u00e9 interactionnelle r\u00e9currente dans son corpus, il a le devoir imp\u00e9ratif de traquer activement les \u00e9pisodes o\u00f9 cette r\u00e9gularit\u00e9 ne se manifeste pas. Si un cas d\u00e9viant est d\u00e9couvert, le chercheur doit prouver soit que les participants traitent eux-m\u00eames cette anomalie comme une infraction normative m\u00e9ritant r\u00e9paration, soit qu&rsquo;une r\u00e8gle interactionnelle alternative est \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre, contraignant ainsi la th\u00e9orisation \u00e0 s&rsquo;affiner continuellement. Ce standard empirique conf\u00e8re \u00e0 la psychologie discursive une robustesse m\u00e9thodologique sans faille, d\u00e9montrant que la recherche qualitative peut pr\u00e9tendre aux plus hauts sommets de la scientificit\u00e9 sans jamais c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;illusion du quantitativisme aveugle.<\/p>\n<h2>9. Recherches empiriques majeures : De l&rsquo;intimit\u00e9 aux institutions<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;analyse des appels de d\u00e9tresse et des lignes d&rsquo;assistance t\u00e9l\u00e9phonique<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9ploiements empiriques les plus spectaculaires et humainement saisissants de l&rsquo;approche potterienne s&rsquo;incarne dans les recherches \u00e0 grande \u00e9chelle men\u00e9es au tournant des ann\u00e9es 2000 avec Alexa Hepburn sur les enregistrements audio des lignes d&rsquo;assistance t\u00e9l\u00e9phonique pour la protection de l&rsquo;enfance en Grande-Bretagne (notamment la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nspcc.org.uk\/\">NSPCC &#8211; National Society for the Prevention of Cruelty to Children<\/a>). Confront\u00e9s \u00e0 des milliers d&rsquo;heures d&rsquo;appels d&rsquo;urgence dramatiques o\u00f9 des parents au bord du gouffre, des enfants maltrait\u00e9s ou des voisins alert\u00e9s signalent des abus sexuels, des violences physiques et des situations de d\u00e9tresse extr\u00eame, Potter et Hepburn ont d\u00e9montr\u00e9 l&rsquo;immense puissance analytique de la psychologie discursive appliqu\u00e9e aux situations de crise humaine paroxystique.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus novateurs de ces enqu\u00eates concerne la dissection minutieuse de la <em>gestion du pleur et des sanglots<\/em> \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran acoustique du t\u00e9l\u00e9phone. Loin de traiter le pleur comme une simple d\u00e9charge neurov\u00e9g\u00e9tative incontr\u00f4l\u00e9e \u00e9chappant \u00e0 la communication sociale, les auteurs d\u00e9montrent que le pleur poss\u00e8de une structure s\u00e9quentielle millim\u00e9tr\u00e9e. Ils r\u00e9v\u00e8lent comment les sanglots, les aspirations saccad\u00e9es, les interruptions de souffle et les tr\u00e9molos vocaux sont pr\u00e9cis\u00e9ment positionn\u00e9s dans le d\u00e9roulement du r\u00e9cit pour signaler l&rsquo;inacceptabilit\u00e9 morale d&rsquo;une situation ou pour marquer le moment exact o\u00f9 le locuteur ne peut plus continuer sans s&rsquo;effondrer psychologiquement.<\/p>\n<p>Potter et Hepburn analysent \u00e9galement avec une acuit\u00e9 clinique exceptionnelle la fa\u00e7on dont les t\u00e9l\u00e9op\u00e9rateurs professionnels n\u00e9gocient l&#8217;empathie institutionnelle tout en accomplissant leur mission inquisitrice obligatoire : recueillir l&rsquo;identit\u00e9, l&rsquo;adresse et les faits mat\u00e9riels pr\u00e9cis aupr\u00e8s d&rsquo;un interlocuteur terrifi\u00e9 ou honteux. Les auteurs d\u00e9cortiquent l&rsquo;usage de ce qu&rsquo;ils appellent les <em>questions d&#8217;empathie<\/em> et les <em>accus\u00e9s de r\u00e9ception compassionnels<\/em>, d\u00e9montrant comment un mot d&#8217;empathie plac\u00e9 au mauvais moment s\u00e9quentiel peut bloquer la confession d&rsquo;un abus en transformant un t\u00e9moignage factuel en un d\u00e9ferlement \u00e9motionnel ing\u00e9rable, alors qu&rsquo;une r\u00e9ponse calibr\u00e9e permet \u00e0 l&rsquo;appelant de reprendre le contr\u00f4le de sa narration. Cette immersion dans la chair vive des institutions d&rsquo;urgence sociale prouve magistralement que la psychologie discursive ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une linguistique de cabinet, mais d&rsquo;une prax\u00e9ologie essentielle capable d&rsquo;\u00e9clairer les m\u00e9canismes les plus intimes de la survie psychique et morale.<\/p>\n<h3>9.2 La construction discursive de la cognition au quotidien : Savoir et croyance<\/h3>\n<p>Un autre pan monumental des enqu\u00eates empiriques de Jonathan Potter explore la mani\u00e8re dont les concepts cardinaux de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie et de la psychologie cognitive \u2014 tels que \u00ab savoir \u00bb, \u00ab croire \u00bb, \u00ab penser \u00bb, \u00ab imaginer \u00bb ou \u00ab se souvenir \u00bb \u2014 fonctionnent dans le flux des conversations ordinaires. Alors que la tradition philosophique et psychologique postule que ces termes d\u00e9signent des \u00e9tats mentaux internes aux degr\u00e9s de certitude variables, Potter montre qu&rsquo;ils fonctionnent comme des <em>op\u00e9rateurs interactionnels de positionnement \u00e9pist\u00e9mique<\/em>.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles fondamentaux, Potter examine la micro-pragmatique de locutions telles que \u00ab Je pense \u00bb (<em>I think<\/em>) ou \u00ab Je sais \u00bb (<em>I know<\/em>). En analysant des conversations quotidiennes spontan\u00e9es au sein de familles britanniques, il d\u00e9montre que l&rsquo;expression \u00ab Je ne sais pas \u00bb (<em>I don&rsquo;t know<\/em>) n&rsquo;est que tr\u00e8s rarement utilis\u00e9e pour signaler une r\u00e9elle absence d&rsquo;information neuronale en m\u00e9moire. Dans l&rsquo;\u00e9crasante majorit\u00e9 des cas r\u00e9els, \u00ab Je ne sais pas \u00bb sert d&rsquo;op\u00e9rateur d&rsquo;adoucissement rh\u00e9torique (<em>epistemic hedge<\/em>) : il permet de d\u00e9cliner poliment une invitation sans para\u00eetre hostile, d&rsquo;introduire une divergence d&rsquo;opinion avec pr\u00e9caution, de refuser de prendre parti dans une querelle conjugale ou de d\u00e9charger l&rsquo;orateur de la responsabilit\u00e9 morale de porter un jugement d\u00e9finitif sur autrui.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Potter s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la mise en sc\u00e8ne du <em>d\u00e9ficit de m\u00e9moire<\/em> (\u00ab Je ne m&rsquo;en rappelle plus du tout \u00bb, \u00ab Ma m\u00e9moire me joue des tours \u00bb). L&rsquo;oubli n&rsquo;est pas seulement une d\u00e9faillance synaptique ; c&rsquo;est une ressource rh\u00e9torique magistrale mobilis\u00e9e pour \u00e9luder des comptes judiciaires ou institutionnels. Lors des interrogatoires de police ou des commissions d&rsquo;enqu\u00eate parlementaires, pr\u00e9tendre ne pas se souvenir d&rsquo;un d\u00e9tail compromettant constitue la strat\u00e9gie de d\u00e9fense parfaite : elle permet de ne pas mentir effront\u00e9ment (ce qui serait passible de faux t\u00e9moignage) tout en privant l&rsquo;adversaire de toute prise pour \u00e9tablir une complicit\u00e9 active. Potter prouve ainsi que la \u00ab m\u00e9moire \u00bb et la \u00ab connaissance \u00bb sont des territoires perp\u00e9tuellement disput\u00e9s, revendiqu\u00e9s et conc\u00e9d\u00e9s au sein d&rsquo;une \u00e9conomie morale des statuts \u00e9pist\u00e9miques.<\/p>\n<h3>9.3 \u00c9motions et affects comme r\u00e9alisations interactionnelles situ\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des \u00e9motions constitue traditionnellement la forteresse imprenable de la biologie \u00e9volutionniste et des neurosciences affectives. De Paul Ekman \u00e0 Antonio Damasio, la doxa scientifique dominante proclame que les \u00e9motions fondamentales \u2014 la peur, la col\u00e8re, le d\u00e9go\u00fbt, la tristesse, la joie \u2014 sont des programmes biologiques universels inn\u00e9s, inscrits dans le cerveau reptilien et le syst\u00e8me limbique, qui jailliraient sous forme de mimiques faciales automatiques et de d\u00e9charges physiologiques visc\u00e9rales. Fid\u00e8le \u00e0 son audace intellectuelle, Jonathan Potter porte le fer de la d\u00e9construction au c\u0153ur m\u00eame de cette vision naturaliste des affects humains.<\/p>\n<p>Sans nier l&rsquo;existence des soubassements physiologiques de la biologie humaine, Potter soutient que ce que les soci\u00e9t\u00e9s humaines identifient, nomment, \u00e9valuent et r\u00e9gulent sous le vocable d&rsquo;\u00ab \u00e9motions \u00bb rel\u00e8ve d&rsquo;une <em>construction interactionnelle et s\u00e9quentielle normative<\/em>. La col\u00e8re, par exemple, n&rsquo;est pas une simple vapeur physiologique qui d\u00e9borderait soudainement de la marmite mentale d&rsquo;un individu ; elle s&rsquo;exprime selon des trajectoires discursives codifi\u00e9es, r\u00e9pondant \u00e0 des transgressions normatives sp\u00e9cifiques et exigeant des r\u00e9parations imm\u00e9diates. Potter analyse comment un \u00e9clat de col\u00e8re (\u00ab Mais c&rsquo;est inadmissible ! \u00bb) est soigneusement temporis\u00e9, modul\u00e9 dans son intensit\u00e9 prosodique et s\u00e9quenc\u00e9 pour accomplir une action sociale d&rsquo;indignation l\u00e9gitime, disqualifier une injustice et forcer l&rsquo;interlocuteur \u00e0 capituler ou \u00e0 s&rsquo;excuser.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Potter et ses collaborateurs diss\u00e8quent l&rsquo;expression de la <em>compassion<\/em>, de la <em>surprise<\/em> ou du <em>d\u00e9go\u00fbt<\/em> dans des contextes ordinaires et professionnels. Ils d\u00e9montrent que l&rsquo;absence d&rsquo;une d\u00e9monstration \u00e9motionnelle appropri\u00e9e dans un contexte donn\u00e9 (par exemple ne pas marquer vocalement sa stup\u00e9faction \u00e0 l&rsquo;annonce d&rsquo;une catastrophe, ou ne pas manifester de chagrin lors d&rsquo;une condol\u00e9ance) est imm\u00e9diatement remarqu\u00e9e et sanctionn\u00e9e par les pairs comme une faute morale ou relationnelle gravissime. L&rsquo;affect n&rsquo;est pas une pouss\u00e9e visc\u00e9rale brute qui interrompt le langage : l&rsquo;expression \u00e9motionnelle est une comp\u00e9tence s\u00e9miotique de haut vol, un accomplissement discursif public et strat\u00e9gique par lequel les \u00eatres humains ajustent sans cesse la temp\u00e9rature morale de leurs relations mutuelles.<\/p>\n<h2>10. Le leadership institutionnel et l&rsquo;\u00e9tape am\u00e9ricaine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers<\/h2>\n<h3>10.1 Nomination comme Doyen de la School of Communication and Information<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s trois d\u00e9cennies d&rsquo;un magist\u00e8re intellectuel incontest\u00e9 \u00e0 Loughborough et dans le paysage acad\u00e9mique britannique, Jonathan Potter prend en ao\u00fbt 2015 une d\u00e9cision qui surprend et captive la communaut\u00e9 scientifique internationale : il traverse l&rsquo;oc\u00e9an Atlantique pour assumer la charge de Doyen de la <em>School of Communication and Information<\/em> (SC&amp;I) \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Rutgers, prestigieuse institution publique du New Jersey fond\u00e9e en 1766. Ce saut transatlantique marque l&rsquo;accession de l&rsquo;artisan de la psychologie discursive aux plus hautes sph\u00e8res du gouvernement acad\u00e9mique am\u00e9ricain, au sein d&rsquo;une facult\u00e9 regroupant des milliers d&rsquo;\u00e9tudiants, des dizaines de laboratoires et des centaines de professeurs sp\u00e9cialis\u00e9s dans la communication humaine, les \u00e9tudes des m\u00e9dias, le journalisme et les sciences de l&rsquo;information.<\/p>\n<p>L&rsquo;arriv\u00e9e de Potter \u00e0 la t\u00eate de la SC&amp;I ne constitue nullement une sin\u00e9cure administrative de fin de carri\u00e8re, mais le d\u00e9ploiement d&rsquo;une vision strat\u00e9gique audacieuse. D\u00e8s sa prise de fonction, Potter per\u00e7oit le potentiel exceptionnel qu&rsquo;offre la convergence institutionnelle entre la tradition am\u00e9ricaine des <em>Communication Studies<\/em> \u2014 historiquement plus ouverte aux m\u00e9thodologies interactionnelles \u2014 et la radicalit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique de l&rsquo;\u00e9cole de Loughborough. Il s&rsquo;attelle avec \u00e9nergie \u00e0 briser les cloisons disciplinaires obsol\u00e8tes qui s\u00e9paraient traditionnellement l&rsquo;analyse des interactions interpersonnelles en face-\u00e0-face, la sociologie des infrastructures documentaires et l&rsquo;\u00e9tude des technologies num\u00e9riques \u00e9mergentes.<\/p>\n<p>Sous son d\u00e9canat, la facult\u00e9 conna\u00eet un essor remarquable, marqu\u00e9e par le recrutement strat\u00e9gique d&rsquo;enseignants-chercheurs internationaux de tout premier plan dans le domaine de l&rsquo;analyse conversationnelle appliqu\u00e9e, de la multimodalit\u00e9 et de l&rsquo;ethnographie num\u00e9rique. Potter favorise un climat de recherche exigeant, modernise les cursus doctoraux pour y injecter une formation m\u00e9thodologique de pointe et renforce consid\u00e9rablement les financements f\u00e9d\u00e9raux de la recherche. Sa stature intellectuelle permet \u00e0 Rutgers de s&rsquo;imposer rapidement comme l&rsquo;un des bastions nord-am\u00e9ricains les plus respect\u00e9s et influents pour l&rsquo;\u00e9tude micro-analytique de la communication humaine et des interactions sociales situ\u00e9es.<\/p>\n<h3>10.2 \u00c9largissement des fronti\u00e8res de l&rsquo;analyse discursive<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tape am\u00e9ricaine de Jonathan Potter co\u00efncide avec un \u00e9largissement m\u00e9thodologique et technologique spectaculaire des fronti\u00e8res de l&rsquo;analyse discursive, orchestr\u00e9 notamment pour r\u00e9pondre aux d\u00e9fis pos\u00e9s par la prolif\u00e9ration des nouvelles \u00e9cologies communicationnelles du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle. Conscient que la vie sociale contemporaine ne s&rsquo;\u00e9puise plus dans le canal exclusivement acoustique du t\u00e9l\u00e9phone ou de la conversation en face-\u00e0-face non enregistr\u00e9e, Potter encourage activement l&rsquo;int\u00e9gration syst\u00e9matique de la vid\u00e9o haute d\u00e9finition et de l&rsquo;<em>analyse multimodale<\/em> dans les corpus de la psychologie discursive.<\/p>\n<p>En \u00e9troite r\u00e9sonance avec les travaux pionniers de Charles Goodwin et de Christian Heath, l&rsquo;approche d\u00e9velopp\u00e9e sous l&rsquo;\u00e9gide de Potter \u00e0 Rutgers int\u00e8gre l&rsquo;observation m\u00e9ticuleuse des <strong>ressources corporelles et spatiales<\/strong> de l&rsquo;interaction :<br \/>\nl&rsquo;orientation des regards et les trajectoires oculaires,<br \/>\nles micro-mouvements de la t\u00eate et les haussemens de sourcils,<br \/>\nla gesticulation manuelle (qu&rsquo;elle soit iconique, d\u00e9ictique ou m\u00e9taphorique),<br \/>\nla manipulation fine des objets de l&rsquo;environnement mat\u00e9riel,<br \/>\nainsi que la prox\u00e9mique et les r\u00e9ajustements posturaux continus des corps en copr\u00e9sence.<br \/>\nLa psychologie ne s&rsquo;accomplit plus seulement dans la parole ; elle se joue dans l&rsquo;orchestration symphonique et simultan\u00e9e du verbe, de la chair et du milieu physique.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, Potter oriente ses \u00e9quipes vers l&rsquo;analyse des <em>interactions m\u00e9di\u00e9es par le num\u00e9rique<\/em> : messageries instantan\u00e9es, r\u00e9unions virtuelles par visioconf\u00e9rence, flux d&rsquo;\u00e9changes sur les r\u00e9seaux sociaux et forums de soutien en ligne. Loin de consid\u00e9rer ces dispositifs comme de simples d\u00e9gradations techniques de l&rsquo;interaction id\u00e9ale en face-\u00e0-face, Potter d\u00e9montre que les usagers y d\u00e9ploient une cr\u00e9ativit\u00e9 interactionnelle stup\u00e9fiante, adaptant leurs comp\u00e9tences rh\u00e9toriques aux contraintes temporelles des interfaces (gestion des \u00e9mojis, des micro-d\u00e9lais de frappe, de la visibilit\u00e9 asynchrone des statuts de connexion). Cet \u00e9largissement consolide l&rsquo;universalit\u00e9 de la m\u00e9thode, prouvant que les principes de l&rsquo;orientation vers l&rsquo;action, de la factualisation et de la gestion des int\u00e9r\u00eats s&rsquo;appliquent avec la m\u00eame acuit\u00e9 dans les univers virtuels du cyberespace contemporain.<\/p>\n<h3>10.3 P\u00e9dagogie et formation aux m\u00e9thodes qualitatives rigoureuses<\/h3>\n<p>Tout au long de ses ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 Rutgers, Jonathan Potter maintient avec passion une vocation p\u00e9dagogique de premier ordre, \u0153uvrant sans rel\u00e2che \u00e0 inculquer aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;\u00e9tudiants am\u00e9ricains le go\u00fbt de la pr\u00e9cision empirique et le rejet des facilit\u00e9s du pr\u00eat-\u00e0-penser m\u00e9thodologique. Dans un paysage acad\u00e9mique am\u00e9ricain souvent polaris\u00e9 entre une recherche quantitative positiviste h\u00e9g\u00e9monique et des approches qualitatives subjectivistes (telles que l&rsquo;autoethnographie ou les \u00e9tudes culturelles d\u00e9constructivistes non empiriques), Potter incarne une troisi\u00e8me voie r\u00e9solument scientifique : celle d&rsquo;une recherche qualitative d&rsquo;une rigueur d&rsquo;acier, v\u00e9rifiable, collaborative et directement connect\u00e9e aux donn\u00e9es brutes du monde r\u00e9el.<\/p>\n<p>Il implante \u00e0 Rutgers la tradition l\u00e9gendaire des <em>Data Sessions<\/em> hebdomadaires, baptis\u00e9es localement dans un format adapt\u00e9 aux exigences de l&rsquo;enseignement doctoral am\u00e9ricain. Des dizaines de doctorants apprennent sous sa f\u00e9rule bienveillante mais intransigeante l&rsquo;art complexe de la transcription fine selon le syst\u00e8me Jefferson, la d\u00e9tection des amorces de tours de parole et l&rsquo;explicitation des r\u00e9parations interactionnelles. Potter leur enseigne \u00e0 ne jamais projeter sur une donn\u00e9e ce qu&rsquo;ils croient savoir du monde, mais \u00e0 s&rsquo;asseoir patiemment devant le mat\u00e9riau, \u00e0 \u00e9couter cinquante fois le m\u00eame extrait de trois secondes, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la rationalit\u00e9 pratique sous-jacente d\u00e9ploy\u00e9e par les participants devienne lumineuse.<\/p>\n<p>Ce mentorat d&rsquo;excellence a permis l&rsquo;\u00e9closion d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de brillants professeurs et chercheurs qui essaiment aujourd&rsquo;hui dans les d\u00e9partements de communication, de linguistique appliqu\u00e9e et de sociologie \u00e0 travers l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord. Par ses s\u00e9minaires m\u00e9thodologiques, ses cours magistraux inspirants et sa disponibilit\u00e9 constante aupr\u00e8s des jeunes chercheurs, Jonathan Potter a profond\u00e9ment enracin\u00e9 la rigueur de la psychologie discursive sur le sol am\u00e9ricain, garantissant la p\u00e9rennit\u00e9 de son h\u00e9ritage \u00e9pist\u00e9mologique au sein de la communaut\u00e9 acad\u00e9mique la plus comp\u00e9titive et la plus influente du globe.<\/p>\n<h2>11. Controverses th\u00e9oriques et d\u00e9bats avec d&rsquo;autres courants<\/h2>\n<h3>11.1 Le d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique avec l&rsquo;Analyse Critique du Discours (CDA)<\/h3>\n<p>La trajectoire scientifique de Jonathan Potter a \u00e9t\u00e9 scand\u00e9e par des d\u00e9bats intellectuels retentissants qui ont contribu\u00e9 \u00e0 clarifier de mani\u00e8re d\u00e9cisive les enjeux \u00e9pist\u00e9mologiques contemporains des sciences sociales. Le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus passionn\u00e9 de ces affrontements s&rsquo;est nou\u00e9 tout au long des ann\u00e9es 1990 et 2000 avec les t\u00e9nors de l&rsquo;<em>Analyse Critique du Discours<\/em> (CDA &#8211; <em>Critical Discourse Analysis<\/em>), au premier rang desquels figurent <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.lancaster.ac.uk\/linguistics\/\">Norman Fairclough<\/a>, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.discourse-in-society.org\/\">Teun van Dijk<\/a> et Ruth Wodak. Bien que partageant en apparence un rejet commun du positivisme traditionnel et une attention soutenue accord\u00e9e au langage, ces deux \u00e9coles se sont heurt\u00e9es sur la d\u00e9finition m\u00eame de la critique, du pouvoir et de la m\u00e9thode scientifique.<\/p>\n<p>Le reproche fondamental formul\u00e9 par Potter \u00e0 l&rsquo;encontre de la CDA r\u00e9side dans son <em>p\u00e9ch\u00e9 d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 th\u00e9orique<\/em> et son imposition a priori de grilles id\u00e9ologiques pr\u00e9\u00e9tablies. Potter d\u00e9montre que les tenants de la CDA abordent fr\u00e9quemment les textes et les discours en d\u00e9cidant d&rsquo;avance, sur la base d&rsquo;une sociologie n\u00e9o-marxiste ou foucaldienne pr\u00e9con\u00e7ue, o\u00f9 se situent les oppresseurs et les opprim\u00e9s, ce qu&rsquo;est le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral ou comment fonctionne la domination patriarcale. Le texte analys\u00e9 n&rsquo;est alors convoqu\u00e9 que comme une simple illustration passive destin\u00e9e \u00e0 confirmer ce que le chercheur savait d\u00e9j\u00e0 avant m\u00eame d&rsquo;avoir commenc\u00e9 son enqu\u00eate. Pour Potter, cette posture rel\u00e8ve d&rsquo;une forme de ventriloquie th\u00e9orique : le chercheur fait parler les donn\u00e9es \u00e0 la place des participants, imposant sa propre voix militante sur la voix des membres ordinaires.<\/p>\n<p>Contre cette d\u00e9rive, Potter d\u00e9fend le principe imp\u00e9rieux de l&rsquo;<strong>immanence des cat\u00e9gories<\/strong> h\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;analyse conversationnelle et de l&rsquo;ethnom\u00e9thodologie d&rsquo;Emanuel Schegloff. On ne peut pr\u00e9tendre empiriquement que le \u00ab pouvoir \u00bb, la \u00ab race \u00bb ou le \u00ab genre \u00bb structurent une interaction \u00e0 moins de d\u00e9montrer que les participants eux-m\u00eames orientent explicitement et visiblement leurs conduites en fonction de ces cat\u00e9gories au sein de la s\u00e9quence examin\u00e9e. Si un homme interrompt une femme lors d&rsquo;un \u00e9change, l&rsquo;analyste du discours ne peut pas d\u00e9cr\u00e9ter p\u00e9remptoirement qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un acte de \u00ab domination masculine \u00bb si rien dans le mat\u00e9riau sonore ne montre que les acteurs traitent cette interruption sous l&rsquo;angle du genre. Cette pol\u00e9mique fondamentale a trac\u00e9 une fronti\u00e8re infranchissable entre une approche militante appliquant des doctrines sur le texte (CDA) et une science prax\u00e9ologique rigoureuse d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l&rsquo;explicitation minutieuse des comp\u00e9tences normatives des acteurs r\u00e9els (DP).<\/p>\n<h3>11.2 La controverse avec la psychologie cognitive standard<\/h3>\n<p>La relation de Jonathan Potter avec l&rsquo;orthodoxie de la psychologie cognitive standard a toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par une incommensurabilit\u00e9 ontologique radicale. Au fur et \u00e0 mesure que la psychologie discursive gagnait en influence et en visibilit\u00e9 internationale, les repr\u00e9sentants \u00e9minents du cognitivisme ont multipli\u00e9 les attaques d\u00e9fensives, accusant Potter et ses coll\u00e8gues de Loughborough de ressusciter une forme archa\u00efque et d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de <em>b\u00e9haviorisme linguistique<\/em> ou d&rsquo;\u00ab \u00e9liminativisme mentaliste \u00bb qui nierait purement et simplement l&rsquo;existence de la pens\u00e9e, des \u00e9motions et du cerveau humain.<\/p>\n<p>La r\u00e9plique magistrale de Potter \u00e0 ces accusations a consist\u00e9 \u00e0 dissiper le contresens ontologique commis par ses d\u00e9tracteurs. La psychologie discursive n&rsquo;a jamais pr\u00e9tendu que les \u00eatres humains sont des coquilles vides d\u00e9nu\u00e9es de syst\u00e8me nerveux, ni que les processus neurologiques n&rsquo;existent pas. Son objet d&rsquo;\u00e9tude n&rsquo;est pas le substrat organique c\u00e9r\u00e9bral, mais la <em>signification sociale<\/em> de la cognition dans la vie partag\u00e9e. Potter prend une analogie lumineuse : \u00e9tudier les r\u00e8gles du jeu d&rsquo;\u00e9checs, les strat\u00e9gies des grands ma\u00eetres et la rh\u00e9torique du duel sportif ne consiste nullement \u00e0 nier que les pi\u00e8ces soient sculpt\u00e9es dans du bois ou que le bras du joueur ob\u00e9isse \u00e0 des influx neuro-musculaires ; mais la physique du bois ou la neurologie du bras sont incapables d&rsquo;expliquer ce qu&rsquo;est un \u00ab \u00e9chec et mat \u00bb ou un \u00ab sacrifice de la reine \u00bb. De m\u00eame, la neuro-imagerie c\u00e9r\u00e9brale est incapable d&rsquo;expliquer ce qu&rsquo;est une \u00ab insulte \u00bb, un \u00ab remords sinc\u00e8re \u00bb ou une \u00ab excuse l\u00e9gitime \u00bb.<\/p>\n<p>La controverse met en lumi\u00e8re deux conceptions inconciliables de la localisation de l&rsquo;esprit. Pour le cognitiviste standard, la psychologie est confin\u00e9e sous la bo\u00eete cr\u00e2nienne, isol\u00e9e dans les connexions synaptiques de l&rsquo;individu biologique. Pour Jonathan Potter, la psychologie est intrins\u00e8quement relationnelle, prax\u00e9ologique et log\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9cologie publique des interactions de langage. Ce d\u00e9bat a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la psychologie discursive ne constitue pas une m\u00e9thode concurrente au sein du m\u00eame paradigme, mais une r\u00e9volution kuhnienne \u00e0 part enti\u00e8re, red\u00e9finissant de fond en comble le programme de recherche, le vocabulaire ontologique et la finalit\u00e9 scientifique de ce que signifie comprendre la condition humaine.<\/p>\n<h3>11.3 Tensions au sein des courants constructionnistes et post-structuralistes<\/h3>\n<p>Enfin, Jonathan Potter s&rsquo;est continuellement d\u00e9marqu\u00e9 des exc\u00e8s th\u00e9oriques qui ont agit\u00e9 la vaste n\u00e9buleuse du constructionnisme social et des \u00e9tudes post-structuralistes au cours des ann\u00e9es 1990. Bien qu&rsquo;il soit universellement salu\u00e9 comme l&rsquo;une des figures de proue du tournant constructionniste mondial, Potter a entretenu un dialogue critique soutenu avec le <em>constructionnisme social radical<\/em> port\u00e9 notamment par Kenneth Gergen aux \u00c9tats-Unis, ainsi qu&rsquo;avec les courants herm\u00e9neutiques inspir\u00e9s par la d\u00e9construction derridienne ou la psychanalyse lacanienne.<\/p>\n<p>La divergence principale avec Kenneth Gergen porte sur la question du <strong>relativisme \u00e9pist\u00e9mologique absolu<\/strong>. Chez certains \u00e9pigones du constructionnisme radical, l&rsquo;affirmation selon laquelle toute connaissance est socialement construite a d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 en un scepticisme universel paralysant, o\u00f9 toute pr\u00e9tention \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 scientifique est rejet\u00e9e comme une illusion positiviste et o\u00f9 l&rsquo;analyse textuelle se dissout dans un relativisme esth\u00e9tisant. Potter a toujours oppos\u00e9 un refus cat\u00e9gorique \u00e0 cette d\u00e9rive post-moderne. Pour lui, le fait que la r\u00e9alit\u00e9 soit discursivement construite ne signifie aucunement que la recherche doive renoncer \u00e0 la rigueur des preuves, \u00e0 l&#8217;empirisme m\u00e9thodologique et \u00e0 la falsifiabilit\u00e9 des hypoth\u00e8ses. L&rsquo;analyse discursive de Loughborough et de Rutgers se veut une science empirique rigoureuse, soumise \u00e0 des protocoles de transcription universels et \u00e0 une v\u00e9rifiabilit\u00e9 publique permanente.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Potter s&rsquo;est nettement distanc\u00e9 des th\u00e9orisations post-structuralistes de l&rsquo;\u00ab inconscient discursif \u00bb ou des \u00ab id\u00e9ologies invisibles \u00bb qui pr\u00e9tendent d\u00e9celer sous le texte des structures profondes que les locuteurs ignoreraient totalement. Potter d\u00e9nonce dans cette posture une rechute dans l&rsquo;\u00e9litisme m\u00e9thodologique, o\u00f9 le chercheur s&rsquo;\u00e9rige en grand pr\u00eatre de la lucidit\u00e9 capable de d\u00e9crypter les ali\u00e9nations inconscientes des profanes. Pour Potter, rien n&rsquo;est cach\u00e9 sous les mots : tout ce qui a une pertinence psychologique et sociale pour les individus est \u00e9tal\u00e9 \u00e0 m\u00eame la surface de leurs \u00e9changes, pr\u00eat \u00e0 \u00eatre observ\u00e9 pour peu qu&rsquo;on s&rsquo;astreigne \u00e0 regarder l&rsquo;ordre du discours avec la patience et l&rsquo;humilit\u00e9 qu&rsquo;il requiert.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage scientifique et perspectives futures de la psychologie discursive<\/h2>\n<h3>12.1 Synth\u00e8se de l&rsquo;apport conceptuel de Jonathan Potter \u00e0 la psychologie<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;on dresse le bilan d&rsquo;une trajectoire intellectuelle d&rsquo;une exceptionnelle long\u00e9vit\u00e9, l&rsquo;apport de Jonathan Potter \u00e0 l&rsquo;histoire des sciences humaines appara\u00eet comme monumental et irr\u00e9versible. En l&rsquo;espace de quatre d\u00e9cennies, Potter a accompli ce que peu de chercheurs r\u00e9ussissent dans une vie : concevoir une rupture \u00e9pist\u00e9mologique fondamentale, forger un arsenal conceptuel in\u00e9dit, cr\u00e9er un collectif de recherche mondialement influent et fonder une discipline scientifique \u00e0 part enti\u00e8re \u2014 la psychologie discursive \u2014 dot\u00e9e de ses propres canons m\u00e9thodologiques et empiriques.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage conceptuel l\u00e9gu\u00e9 par Jonathan Potter repose sur une refondation totale de la triade liant <strong>le langage, l&rsquo;esprit et la vie sociale<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Le langage n&rsquo;est plus un code neutre ou un miroir passif, mais une action constitutive, dynamique et performative qui fa\u00e7onne continuellement la texture de nos r\u00e9alit\u00e9s.<\/li>\n<li>L&rsquo;esprit n&rsquo;est plus une machine de calcul int\u00e9rioris\u00e9e et solitaire log\u00e9e dans le cerveau, mais un ensemble de ressources et de comp\u00e9tences d\u00e9ploy\u00e9es publiquement dans l&rsquo;\u00e9cologie interactionnelle.<\/li>\n<li>La factualit\u00e9 n&rsquo;est plus une propri\u00e9t\u00e9 m\u00e9taphysique brute, mais l&rsquo;aboutissement pr\u00e9caire et minutieux d&rsquo;un travail rh\u00e9torique incessant visant \u00e0 g\u00e9rer les int\u00e9r\u00eats, \u00e0 d\u00e9jouer le scepticisme et \u00e0 clore les controverses.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En unifiant ces trois dimensions au sein d&rsquo;un cadre d&rsquo;analyse s\u00e9quentiel rigoureux, Potter a lib\u00e9r\u00e9 les sciences sociales de l&#8217;emprise \u00e9touffante des dualismes cart\u00e9siens qui les handicapaient depuis leur fondation.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Jonathan Potter a offert \u00e0 la recherche qualitative une l\u00e9gitimit\u00e9 scientifique institutionnelle d&rsquo;une robustesse inexpugnable. En exigeant la publication int\u00e9grale des transcriptions naturelles, en bannissant les abstractions herm\u00e9neutiques inv\u00e9rifiables et en imposant le respect absolu de l&rsquo;orientation s\u00e9quentielle des participants, il a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;\u00e9tude de la parole humaine peut atteindre un niveau de pr\u00e9cision, de reproductibilit\u00e9 et de rigueur analytique \u00e9gal, voire sup\u00e9rieur, \u00e0 celui des protocoles de laboratoire les plus vant\u00e9s de la psychologie exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h3>12.2 Applications contemporaines : Sant\u00e9, travail social et intelligence artificielle<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre cantonn\u00e9e aux cercles \u00e9troits de la sp\u00e9culation acad\u00e9mique, la psychologie discursive l\u00e9gu\u00e9e par Jonathan Potter d\u00e9ploie aujourd&rsquo;hui une influence pratique d\u00e9cisive dans les secteurs les plus n\u00e9vralgiques de la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, transformant en profondeur les pratiques professionnelles de la sant\u00e9, de l&rsquo;urgence sociale et des technologies de pointe.<\/p>\n<p>Dans le domaine de la <strong>communication m\u00e9dicale et des soins de sant\u00e9<\/strong>, les travaux issus de la tradition potterienne ont r\u00e9volutionn\u00e9 l&rsquo;entra\u00eenement clinique des m\u00e9decins, des infirmiers et des psychiatres. En d\u00e9cortiquant l&rsquo;ordonnancement s\u00e9quentiel des consultations d&rsquo;oncologie, de p\u00e9diatrie ou de m\u00e9decine g\u00e9n\u00e9rale, les chercheurs form\u00e9s \u00e0 la psychologie discursive ont identifi\u00e9 les micro-m\u00e9canismes conversationnels par lesquels les praticiens annoncent de mauvais diagnostics, n\u00e9gocient l&rsquo;adh\u00e9sion th\u00e9rapeutique d&rsquo;un patient r\u00e9calcitrant ou d\u00e9samorcent le d\u00e9ni de la maladie. La compr\u00e9hension des postures \u00e9pist\u00e9miques a permis de concevoir des modules de formation m\u00e9dicale avanc\u00e9s, r\u00e9duisant significativement les malentendus th\u00e9rapeutiques et l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 des usagers.<\/p>\n<p>Dans le champ du <strong>travail social et des services de secours d&rsquo;urgence<\/strong>, l&rsquo;h\u00e9ritage direct des recherches de Potter et d&rsquo;Hepburn continue de structurer les protocoles op\u00e9rationnels des lignes d&rsquo;assistance t\u00e9l\u00e9phonique d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la maltraitance des enfants, \u00e0 la pr\u00e9vention du suicide ou aux violences conjugales. Les t\u00e9l\u00e9op\u00e9rateurs apprennent \u00e0 calibrer leurs silences, \u00e0 moduler l&#8217;empathie institutionnelle et \u00e0 s\u00e9quencer leurs questions d&rsquo;investigation pour extraire des informations vitales sans briser l&rsquo;alliance de confiance pr\u00e9caire avec des appelants en \u00e9tat de d\u00e9tresse psychologique extr\u00eame.<\/p>\n<p>Enfin, une fronti\u00e8re d&rsquo;application d&rsquo;une formidable actualit\u00e9 concerne l&rsquo;univers de l&rsquo;<strong>intelligence artificielle et des mod\u00e8les de traitement automatique du langage<\/strong> (LLMs). Confront\u00e9s aux limites patentes des agents conversationnels synth\u00e9tiques actuels \u2014 souvent per\u00e7us comme rigides, d\u00e9sincarn\u00e9s ou incapables de g\u00e9rer les subtilit\u00e9s implicites du dialogue humain \u2014, les ing\u00e9nieurs en interaction humain-machine (HMI) se tournent de plus en plus vers les corpus et les mod\u00e8les d&rsquo;analyse s\u00e9quentielle de la psychologie discursive. Comprendre comment les humains n\u00e9gocient l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, r\u00e9parent les malentendus en cours de route et ajustent leurs statuts \u00e9pist\u00e9miques offre les cl\u00e9s indispensables pour concevoir les architectures conversationnelles des robots d&rsquo;assistance et des intelligences artificielles de demain.<\/p>\n<h3>12.3 Les chantiers ouverts pour le XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Au seuil du vingt-et-uni\u00e8me si\u00e8cle, alors que Jonathan Potter continue de participer activement aux d\u00e9bats intellectuels mondiaux, la psychologie discursive se trouve confront\u00e9e \u00e0 des d\u00e9fis passionnants et stimulants qui constituent autant de chantiers d&rsquo;avenir pour les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs.<\/p>\n<p>Le premier d\u00e9fi majeur r\u00e9side dans la colonisation croissante du monde v\u00e9cu par les <em>interactions algorithmiques et hybrides<\/em>. Comment les \u00eatres humains n\u00e9gocient-ils la factualit\u00e9, le bl\u00e2me et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 lorsque leurs partenaires d&rsquo;interaction ne sont plus exclusivement d&rsquo;autres humains en chair et en os, mais des interfaces algorithmiques, des agents conversationnels g\u00e9n\u00e9ratifs ou des identit\u00e9s virtuelles synth\u00e9tiques au sein du m\u00e9tavers ? La psychologie discursive est appel\u00e9e \u00e0 appliquer sa loupe prax\u00e9ologique \u00e0 ces nouvelles formes de copr\u00e9sence m\u00e9di\u00e9e, traquant la reconfiguration de la responsabilit\u00e9 morale \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;automatisation cognitive.<\/p>\n<p>Le second chantier imp\u00e9rieux concerne la r\u00e9sistance intellectuelle face au retour en force des <em>neurosciences h\u00e9g\u00e9moniques<\/em>. Port\u00e9es par des investissements financiers colossaux et un enthousiasme m\u00e9diatique sans nuance, les neurosciences contemporaines tentent \u00e0 nouveau de r\u00e9duire la complexit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine, de la d\u00e9linquance \u00e0 l&rsquo;amour en passant par les choix politiques, \u00e0 des flux sanguins observables par imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique (IRMf). Face \u00e0 ce n\u00e9o-localisationnisme c\u00e9r\u00e9bral sophistiqu\u00e9, la psychologie discursive de Potter demeure le rempart critique le plus lucide et le plus aff\u00fbt\u00e9, rappelant sans rel\u00e2che que le cerveau ne pense pas, ne parle pas et ne souffre pas seul : l&rsquo;esprit est et restera toujours un accomplissement public, social, moral et dialogique.<\/p>\n<p>Transmettre cette exigence m\u00e9thodologique intransigeante, cette passion de l&rsquo;observation naturaliste et cette vigilance \u00e9pist\u00e9mologique aux g\u00e9n\u00e9rations futures : tel est le legs fondamental de Jonathan Potter. En nous apprenant \u00e0 \u00e9couter la parole humaine non plus comme le bruit de fond distrait de nos pens\u00e9es secr\u00e8tes, mais comme la matrice vivante et merveilleuse o\u00f9 s&rsquo;invente \u00e0 chaque seconde notre humanit\u00e9 commune, Jonathan Potter s&rsquo;est inscrit \u00e0 jamais parmi les g\u00e9ants de la pens\u00e9e sociale contemporaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Antaki, C. (1994). <em>Explaining and arguing: The social organization of accounts<\/em>. Sage Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446250105\">https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446250105<\/a><\/p>\n<p>Austin, J. L. (1962). <em>How to do things with words<\/em>. Oxford University Press.<\/p>\n<p>Billig, M. (1987). <em>Arguing and thinking: A rhetorical approach to social psychology<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Billig, M. (1995). <em>Banal nationalism<\/em>. Sage Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446221648\">https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446221648<\/a><\/p>\n<p>Edwards, D. (1997). <em>Discourse and cognition<\/em>. Sage Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446221785\">https:\/\/doi.org\/10.4135\/9781446221785<\/a><\/p>\n<p>Edwards, D., &amp; Potter, J. (1992). <em>Discursive psychology<\/em>. Sage Publications.<\/p>\n<p>Fairclough, N. (1992). <em>Discourse and social change<\/em>. Polity Press.<\/p>\n<p>Garfinkel, H. (1967). <em>Studies in ethnomethodology<\/em>. Prentice-Hall.<\/p>\n<p>Gergen, K. J. (1985). The social constructionist movement in modern psychology. <em>American Psychologist<\/em>, 40(3), 266\u2013275. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266\">https:\/\/doi.org\/10.1037\/0003-066X.40.3.266<\/a><\/p>\n<p>Gilbert, G. N., &amp; Mulkay, M. (1984). <em>Opening Pandora&rsquo;s box: A sociological analysis of scientists&rsquo; discourse<\/em>. Cambridge University Press.<\/p>\n<p>Goodwin, C. (2000). Action and embodiment within situated human interaction. <em>Journal of Pragmatics<\/em>, 32(10), 1489\u20131522. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0378-2166(99)00096-X\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/S0378-2166(99)00096-X<\/a><\/p>\n<p>Hepburn, A., &amp; Potter, J. (2007). Crying: Notes on description, transcription, and interaction. <em>Research on Language and Social Interaction<\/em>, 40(1), 89\u2013120. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/08351810701331298\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/08351810701331298<\/a><\/p>\n<p>Hepburn, A., &amp; Potter, J. (2011). Designing the recipient: Managing advice resistance on helplines. In Candlin, C. N., &amp; Sarangi, S. (Eds.), <em>Handbook of communication in organisations and professions<\/em> (pp. 445\u2013468). 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Discursive psychology: Between method and paradigm. <em>Hermes &#8211; Journal of Language and Communication in Business<\/em>, 16(31), 17\u201332. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.7146\/hjlcb.v16i31.25721\">https:\/\/doi.org\/10.7146\/hjlcb.v16i31.25721<\/a><\/p>\n<p>Potter, J. (2010). Contemporary discursive psychology: Issues, prospects, and problems. <em>British Journal of Social Psychology<\/em>, 49(4), 657\u2013678. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1348\/014466610X513470\">https:\/\/doi.org\/10.1348\/014466610X513470<\/a><\/p>\n<p>Potter, J., &amp; Hepburn, A. (2005). Qualitative interviews in psychology: Problems and possibilities. <em>Qualitative Research in Psychology<\/em>, 2(4), 281\u2013307. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1191\/1478088705qp045oa\">https:\/\/doi.org\/10.1191\/1478088705qp045oa<\/a><\/p>\n<p>Potter, J., &amp; Wetherell, M. (1987). <em>Discourse and social psychology: Beyond attitudes and behaviour<\/em>. Sage Publications.<\/p>\n<p>Sacks, H. (1992). <em>Lectures on conversation<\/em> (Vols. 1 &amp; 2, Jefferson, G., Ed.). Blackwell.<\/p>\n<p>Schegloff, E. A. (1997). Whose text? Whose context? <em>Discourse &amp; Society<\/em>, 8(2), 165\u2013187. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0957926597008002002\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0957926597008002002<\/a><\/p>\n<p>van Dijk, T. A. (1993). Principles of critical discourse analysis. <em>Discourse &amp; Society<\/em>, 4(2), 249\u2013283. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1177\/0957926593004002006\">https:\/\/doi.org\/10.1177\/0957926593004002006<\/a><\/p>\n<p>Wetherell, M., &amp; Potter, J. (1992). <em>Mapping the language of racism: Discourse and the legitimation of exploitation<\/em>. Columbia University Press.<\/p>\n<p>Wittgenstein, L. (1953). <em>Philosophical investigations<\/em> (Anscombe, G. E. M., Trans.). Blackwell.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une exploration acad\u00e9mique approfondie de la vie, des travaux et de l&rsquo;impact de Jonathan Potter, pionnier de la psychologie discursive moderne.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,25138],"tags":[25141,25142,25139,25143,25140],"class_list":["post-15849","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-discursive","tag-analyse-conversationnelle","tag-ethnomethodologie","tag-jonathan-potter","tag-loughborough-darg","tag-psychologie-discursive"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15849","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15849"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15849\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15849"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15849"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15849"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}