{"id":15811,"date":"2026-10-09T17:10:33","date_gmt":"2026-10-09T17:10:33","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/john-steiner-1934-nos-jours\/"},"modified":"2026-10-09T17:10:33","modified_gmt":"2026-10-09T17:10:33","slug":"john-steiner-1934-nos-jours","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=john-steiner-1934-nos-jours","title":{"rendered":"John Steiner &#8211; 1934 \u00e0 nos jours"},"content":{"rendered":"<p>La psychanalyse contemporaine doit \u00e0 John Steiner l&rsquo;une de ses explorations topiques et cliniques les plus profondes et f\u00e9condes du tournant du XXIe si\u00e8cle. H\u00e9ritier rigoureux de la tradition post-kleinienne britannique, ce psychiatre et psychanalyste d&rsquo;origine centre-europ\u00e9enne a su d\u00e9ployer une cartographie in\u00e9dite des zones d&rsquo;ombre de la vie psychique, l\u00e0 o\u00f9 la dynamique analytique traditionnelle butait historiquement sur l&rsquo;\u00e9cueil de la chronicit\u00e9, du mutisme d\u00e9fensif et des r\u00e9actions th\u00e9rapeutiques n\u00e9gatives. \u00c0 travers des concepts majeurs devenus des jalons incontournables de la psychopathologie analytique &mdash; tels que les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/theory\/psychic-retreats\/\">retraits psychiques<\/a> (<em>psychic retreats<\/em>), les organisations pathologiques de la personnalit\u00e9 et l&rsquo;aveuglement volontaire (<em>turning a blind eye<\/em>) &mdash;, John Steiner a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la compr\u00e9hension des \u00e9quilibres narcissiques et des d\u00e9fenses primitives.<\/p>\n<p>Loin de se cantonner \u00e0 une simple r\u00e9it\u00e9ration des th\u00e9orisations de Melanie Klein ou de Wilfred Bion, l&rsquo;\u0153uvre de Steiner plonge au c\u0153ur de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la souffrance des patients dits \u00ab difficiles \u00bb ou \u00ab limites \u00bb. Son regard aiguis\u00e9, d&rsquo;abord forg\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de la neurophysiologie exp\u00e9rimentale avant de s&rsquo;enraciner dans la clinique adulte de la prestigieuse Clinique Tavistock de Londres, a permis de d\u00e9construire patiemment les m\u00e9canismes par lesquels un moi assi\u00e9g\u00e9 \u00e9rige des forteresses mentales pour \u00e9chapper au conflit psychique. Ces sanctuaires, tout en prot\u00e9geant le sujet contre une angoisse catastrophique d&rsquo;an\u00e9antissement ou d&rsquo;effondrement d\u00e9pressif, finissent par se transformer en prisons int\u00e9rieures r\u00e9gies par des instances despotiques et tyranniques.<\/p>\n<p>Le parcours intellectuel et humain de John Steiner, s&rsquo;\u00e9tendant de sa naissance \u00e0 Prague en 1934 jusqu&rsquo;\u00e0 ses \u00e9laborations les plus r\u00e9centes sur la honte, la vision et l&rsquo;humiliation collective, incarne une \u00e9thique de l&rsquo;\u00e9coute clinique d&rsquo;une exceptionnelle lucidit\u00e9. Ce travail magistral \u00e9claire non seulement le drame de la s\u00e9ance psychanalytique, o\u00f9 s&rsquo;affrontent le d\u00e9sir de v\u00e9rit\u00e9 et la terreur d&rsquo;\u00eatre vu, mais fournit \u00e9galement des cl\u00e9s de lecture m\u00e9tapsychologiques indispensables pour d\u00e9crypter les crises soci\u00e9tales et institutionnelles de notre modernit\u00e9. Le pr\u00e9sent article propose une travers\u00e9e exhaustive et d\u00e9taill\u00e9e de la gen\u00e8se biographique, des fondements m\u00e9tapsychologiques, des innovations techniques et de la post\u00e9rit\u00e9 internationale de cette pens\u00e9e monumentale.<\/p>\n<h2>1. 1. Contexte biographique et gen\u00e8se de la pens\u00e9e de John Steiner<\/h2>\n<h3>1.1 1.1 Origines, exil pr\u00e9coce et formation m\u00e9dicale<\/h3>\n<p>N\u00e9 \u00e0 Prague en 1934 au sein d&rsquo;une famille de la bourgeoisie juive intellectuelle, John Steiner traverse d\u00e8s sa petite enfance les tourments g\u00e9opolitiques de l&rsquo;Europe centrale. Menac\u00e9e directement par la mont\u00e9e irr\u00e9sistible du national-socialisme et le d\u00e9mant\u00e8lement imminent de la Tch\u00e9coslovaquie \u00e0 la suite des accords de Munich, sa famille est contrainte \u00e0 un exil pr\u00e9coce pour \u00e9chapper aux pers\u00e9cutions antis\u00e9mites. Cette rupture g\u00e9ographique et culturelle fondamentale conduit le jeune gar\u00e7on et ses proches \u00e0 trouver asile en Nouvelle-Z\u00e9lande. Ce d\u00e9racinement fondateur, marqu\u00e9 par le sentiment d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 et la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de reconstruire un cadre de survie dans un environnement g\u00e9ographique et linguistique totalement \u00e9tranger, exercera une influence silencieuse mais d\u00e9cisive sur sa future sensibilit\u00e9 clinique aux th\u00e9matiques de l&rsquo;asile, de l&rsquo;exil int\u00e9rieur et des m\u00e9canismes d\u00e9fensifs de protection face \u00e0 un environnement per\u00e7u comme mena\u00e7ant.<\/p>\n<p>Brillant \u00e9tudiant, John Steiner s&rsquo;oriente initialement vers le domaine des sciences fondamentales et de la m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Otago, en Nouvelle-Z\u00e9lande, avant de poursuivre un cursus universitaire d&rsquo;excellence au Royaume-Uni. Il se consacre d&rsquo;abord \u00e0 la neurophysiologie au sein de laboratoires de recherche britanniques de premier plan, participant aux paradigmes exp\u00e9rimentaux qui explorent les m\u00e9canismes biophysiques de la transmission synaptique et de l&rsquo;excitabilit\u00e9 neuronale. Cette immersion prolong\u00e9e dans la recherche exp\u00e9rimentale et les sciences dures dote Steiner d&rsquo;une rigueur m\u00e9thodologique implacable, d&rsquo;une grande m\u00e9fiance envers les constructions dogmatiques inv\u00e9rifiables et d&rsquo;un sens aigu de l&rsquo;observation minutieuse des ph\u00e9nom\u00e8nes dynamiques.<\/p>\n<p>Toutefois, la dimension purement m\u00e9caniste de la physiologie c\u00e9r\u00e9brale ne parvient pas \u00e0 combler son aspiration \u00e0 appr\u00e9hender la complexit\u00e9 subjective des conflits humains et des souffrances de l&rsquo;\u00e2me. Steiner op\u00e8re alors un tournant d\u00e9cisif vers la psychiatrie clinique au tournant des ann\u00e9es 1960. Il int\u00e8gre le syst\u00e8me de soins psychiatriques britannique au sein du prestigieux <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.nhs.uk\/\">National Health Service<\/a> (NHS), o\u00f9 il est imm\u00e9diatement confront\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 brute de la psychose hospitali\u00e8re, aux m\u00e9lancolies incurables et aux d\u00e9compensations graves. Cette rencontre avec la clinique lourde ach\u00e8ve de le convaincre que seule la psychanalyse offre un mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique et th\u00e9rapeutique capable de rendre compte de la profondeur du drame psychique et de ses organisations inconscientes.<\/p>\n<h3>1.2 1.2 L&rsquo;ancrage au sein de la Clinique Tavistock<\/h3>\n<p>L&rsquo;int\u00e9gration de John Steiner au d\u00e9partement pour adultes de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/tavistockandportman.nhs.uk\/\">Clinique Tavistock<\/a> de Londres constitue un tournant structural dans sa trajectoire intellectuelle et clinique. \u00c9tablissement pionnier dans l&rsquo;application de la th\u00e9orie psychanalytique au sein des structures publiques et communautaires, la Tavistock Clinic offre \u00e0 Steiner un terrain d&rsquo;investigation unique o\u00f9 la rigueur th\u00e9orique s&rsquo;articule quotidiennement \u00e0 la confrontation avec les \u00e9tats psychopathologiques les plus s\u00e9v\u00e8res. Nomm\u00e9 consultant psychiatre et psychanalyste au sein de cette institution embl\u00e9matique, il s&rsquo;y voit confier la prise en charge de patients adultes chroniques, marqu\u00e9s par de lourdes histoires d&rsquo;\u00e9checs th\u00e9rapeutiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, de ruptures r\u00e9p\u00e9titives du lien de soin et d&rsquo;impasses institutionnelles majeures.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans ce creuset institutionnel exigeant que Steiner prend la mesure des limites des interventions psychanalytiques classiques lorsqu&rsquo;elles s&rsquo;adressent \u00e0 des patients r\u00e9fractaires au changement, enkyst\u00e9s dans un refus obstin\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Loin de rejeter ces \u00e9checs sur le compte d&rsquo;une incurabilit\u00e9 intrins\u00e8que, il s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9chiffrer la logique sous-jacente \u00e0 ces r\u00e9sistances massives. La Tavistock devient le laboratoire vivant o\u00f9 s&rsquo;\u00e9labore sa pens\u00e9e : il y anime pendant plusieurs d\u00e9cennies des s\u00e9minaires cliniques l\u00e9gendaires et des s\u00e9ances de supervision institutionnelle r\u00e9guli\u00e8res, attirant des praticiens venus du monde entier pour apprendre \u00e0 d\u00e9coder les manifestations les plus cryptiques du transfert n\u00e9gatif.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;angoisse de d\u00e9sorganisation que suscite chez les soignants le contact avec des patients hautement perturb\u00e9s, Steiner d\u00e9veloppe une culture clinique du travail d&rsquo;\u00e9quipe rigoureuse, fond\u00e9e sur le partage \u00e9laboratif des mouvements contre-transf\u00e9rentiels. Il d\u00e9montre comment les \u00e9quipes soignantes sont elles-m\u00eames la proie d&rsquo;enr\u00f4lements inconscients, reproduisant fid\u00e8lement les clivages et les dynamiques d\u00e9fensives des patients. Cette approche novatrice de la dynamique institutionnelle permet d&rsquo;\u00e9viter les pi\u00e8ges de l&rsquo;abandon th\u00e9rapeutique ou de la d\u00e9rive m\u00e9dicamenteuse exclusive, en transformant le cadre institutionnel en un contenant psychique suffisamment solide pour h\u00e9berger les tensions primitives sans se briser.<\/p>\n<h3>1.3 1.3 Rencontres d\u00e9terminantes et affiliation psychanalytique<\/h3>\n<p>La formation psychanalytique proprement dite de John Steiner s&rsquo;effectue au c\u0153ur du courant kleinien de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/psychoanalysis.org.uk\/\">Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse<\/a>, \u00e0 une \u00e9poque marqu\u00e9e par une intense effervescence m\u00e9tapsychologique. Son analyse personnelle et son compagnonnage intellectuel prolong\u00e9 avec <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/writers\/herbert-rosenfeld\/\">Herbert Rosenfeld<\/a> constituent une influence fondatrice ind\u00e9l\u00e9bile. Rosenfeld, explorateur pionnier de la psychoth\u00e9rapie psychanalytique des schizophr\u00e8nes et concepteur du concept de narcissisme destructeur, transmet \u00e0 Steiner une audace clinique incomparable doubl\u00e9e d&rsquo;une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb au d\u00e9cryptage des syst\u00e8mes de toute-puissance d\u00e9lirante et perverse au sein de la cure.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, ses \u00e9changes constants avec Hanna Segal, figure tut\u00e9laire de l&rsquo;orthodoxie kleinienne et th\u00e9oricienne magistrale de la fonction symbolique et de l&rsquo;\u00e9quation symbolique, consolident sa compr\u00e9hension des impasses de la sublimation et de la dynamique pulsionnelle de mort. Steiner s&rsquo;inscrit r\u00e9solument dans la filiation des travaux de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/writers\/wilfred-bion\/\">Wilfred Bion<\/a>, dont les avanc\u00e9es th\u00e9oriques sur les processus de pens\u00e9e, la fonction alpha, la r\u00eaverie maternelle et les attaques contre les liens viennent bouleverser la m\u00e9tapsychologie contemporaine. Steiner retient de Bion une exigence \u00e9pist\u00e9mologique absolue : l&rsquo;observation psychanalytique doit s&rsquo;attacher aux micro-ph\u00e9nom\u00e8nes de la rencontre \u00e9motionnelle hic et nunc.<\/p>\n<p>Cependant, tout en s&rsquo;ancrant fermement dans le groupe kleinien contemporain, Steiner commence \u00e0 faire entendre une voix singuli\u00e8re, remarquable par sa clart\u00e9 conceptuelle, sa limpidit\u00e9 stylistique et son refus de tout dogmatisme jargonnant. L\u00e0 o\u00f9 certains post-kleiniens risquaient de s&rsquo;enfermer dans des interpr\u00e9tations de transfert pr\u00e9matur\u00e9es, centr\u00e9es exclusivement sur l&rsquo;agressivit\u00e9 archa\u00efque et l&rsquo;envie destructrice au risque de majorer la pers\u00e9cution du patient, Steiner privil\u00e9gie une approche clinique d&rsquo;une infinie d\u00e9licatesse. Il d\u00e9montre que l&rsquo;urgence n&rsquo;est pas d&rsquo;attaquer frontalement les d\u00e9fenses du patient, mais d&rsquo;en cartographier patiemment l&rsquo;architecture pour comprendre la fonction d&rsquo;ultime rempart vital qu&rsquo;elles exercent contre l&rsquo;an\u00e9antissement.<\/p>\n<h2>2. 2. Les fondements kleiniens et post-kleiniens revisit\u00e9s<\/h2>\n<h3>2.1 2.1 L&rsquo;h\u00e9ritage de Melanie Klein comme point de d\u00e9part<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice conceptuel \u00e9labor\u00e9 par John Steiner s&rsquo;enracine directement dans les fondations m\u00e9tapsychologiques pos\u00e9es par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/\">Melanie Klein<\/a>, qu&rsquo;il r\u00e9actualise avec une remarquable acuit\u00e9 clinique. Au c\u0153ur de cette architecture th\u00e9orique se trouve l&rsquo;articulation dynamique entre la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/vocabulaire-de-la-psychanalyse--9782130560579-page-341.htm\">position schizo-parano\u00efde<\/a> et la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-5-page-1549.htm\">position d\u00e9pressive<\/a>. Pour Klein, la position schizo-parano\u00efde, dominant les premiers mois de la vie, est caract\u00e9ris\u00e9e par des angoisses d&rsquo;an\u00e9antissement et de pers\u00e9cution, un clivage binaire du moi et de l&rsquo;objet (bon objet nourricier contre mauvais objet pers\u00e9cuteur) et le recours massif \u00e0 l&rsquo;identification projective. L&rsquo;av\u00e8nement de la position d\u00e9pressive marque l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;objet total, \u00e0 la reconnaissance de l&rsquo;ambivalence, \u00e0 l&rsquo;angoisse de culpabilit\u00e9 devant les dommages inflig\u00e9s \u00e0 l&rsquo;objet aim\u00e9 et au d\u00e9sir imp\u00e9rieux de r\u00e9paration.<\/p>\n<p>Steiner int\u00e8gre pleinement ce paradigme kleinien tout en refusant d&rsquo;en faire une simple s\u00e9quence d\u00e9veloppementale lin\u00e9aire et chronologique. Il con\u00e7oit, \u00e0 l&rsquo;instar de Bion, ces deux positions comme une oscillation permanente et dialectique (not\u00e9e Ps &harr; D) qui caract\u00e9rise l&rsquo;ensemble du fonctionnement psychique humain tout au long de l&rsquo;existence. Dans cette perspective, l&rsquo;angoisse d&rsquo;an\u00e9antissement &mdash; cette terreur visc\u00e9rale d&rsquo;un effondrement interne o\u00f9 le moi menace de se disloquer en mille fragments sous l&rsquo;assaut pulsionnel &mdash; demeure une pr\u00e9occupation centrale chez les patients s\u00e9v\u00e8rement perturb\u00e9s. Steiner souligne que l&rsquo;identification projective ne constitue pas seulement un m\u00e9canisme d&rsquo;expulsion fantasmatique de parties ind\u00e9sirables du moi dans le corps de l&rsquo;objet, mais repr\u00e9sente la toute premi\u00e8re forme de communication \u00e9motionnelle primitive, un appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 adress\u00e9 \u00e0 autrui pour contenir l&rsquo;inassimilable.<\/p>\n<p>De plus, Steiner revisite en profondeur la dialectique kleinienne fondamentale qui oppose l&rsquo;envie destructrice \u00e0 la gratitude r\u00e9paratrice. L&rsquo;envie, d\u00e9finie par Klein dans son texte classique <em>Envie et gratitude<\/em> (1957) comme l&rsquo;attaque haineuse dirig\u00e9e contre la source m\u00eame de la bont\u00e9 pour la d\u00e9pouiller et la g\u00e2ter, constitue le poison majeur qui sabote le processus analytique. Steiner d\u00e9montre comment cette envie, lorsqu&rsquo;elle est active, emp\u00eache le patient d&rsquo;int\u00e9rioriser un bon objet secourable. Chaque interpr\u00e9tation b\u00e9n\u00e9fique d\u00e9livr\u00e9e par l&rsquo;analyste risque alors d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue comme une preuve insupportable de la sup\u00e9riorit\u00e9 de ce dernier, d\u00e9clenchant une compulsion imm\u00e9diate \u00e0 d\u00e9valoriser le contenu offert afin de pr\u00e9server l&rsquo;illusion de l&rsquo;autosuffisance narcissique.<\/p>\n<h3>2.2 2.2 L&rsquo;apport d&rsquo;Herbert Rosenfeld sur le narcissisme destructeur<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport d&rsquo;Herbert Rosenfeld constitue le socle direct sur lequel Steiner b\u00e2tit sa th\u00e9orie des organisations d\u00e9fensives. Rosenfeld a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 formuler, dans une s\u00e9rie d&rsquo;articles cliniques r\u00e9volutionnaires, l&rsquo;existence d&rsquo;une forme clinique sp\u00e9cifique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2002-3-page-775.htm\">narcissisme destructeur<\/a> qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un simple repli de la libido sur le moi. Rosenfeld d\u00e9crit comment la pulsion de mort peut s&rsquo;organiser en un syst\u00e8me d\u00e9fensif hautement structur\u00e9 et coh\u00e9rent, dont le but exclusif est de maintenir l&rsquo;omnipotence et de d\u00e9truire tout lien de d\u00e9pendance \u00e9motionnelle positive envers un objet r\u00e9el per\u00e7u comme s\u00e9par\u00e9 et diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Pour illustrer ce fonctionnement mortif\u00e8re, Rosenfeld a introduit la c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9taphore du \u00ab gang interne \u00bb ou de la mafia psychique. Dans ce mod\u00e8le, une partie de la personnalit\u00e9, s\u00e9duisante et impitoyable, s&rsquo;\u00e9rige en bande criminelle interne qui prend en otage les parties saines, d\u00e9pendantes et vuln\u00e9rables du moi. Le gang promet au sujet une invuln\u00e9rabilit\u00e9 absolue, une anesth\u00e9sie de la souffrance psychique et une protection sans faille contre les humiliations de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, \u00e0 la condition expresse que le patient lui jure une fid\u00e9lit\u00e9 exclusive et coupe tout lien affectif authentique avec l&rsquo;analyste. Si le sujet tente de faire confiance \u00e0 l&rsquo;analyste, le gang interne se retourne violemment contre lui, le mena\u00e7ant de folie, d&rsquo;an\u00e9antissement ou de punitions corporelles s\u00e9v\u00e8res.<\/p>\n<p>Steiner reprend cette conceptualisation en insistant sur la distinction fondamentale introduite par Rosenfeld entre le narcissisme libidinal &mdash; o\u00f9 le moi s&rsquo;aime et surinvestit ses propres attributs sur un mode m\u00e9galomaniaque mais constructif &mdash; et le narcissisme de mort, caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9alisation perverse de la destructivit\u00e9, du cynisme et du n\u00e9ant. Steiner analyse avec une pr\u00e9cision clinique remarquable la mani\u00e8re dont ce syst\u00e8me de toute-puissance op\u00e8re au sein du cadre th\u00e9rapeutique : le patient utilise le cadre analytique pour y d\u00e9ployer un contr\u00f4le omnipotent sur l&rsquo;analyste, transformant chaque s\u00e9ance en un champ de man\u0153uvres destin\u00e9 \u00e0 neutraliser toute \u00e9tincelle de vie et tout d\u00e9sir de transformation r\u00e9elle.<\/p>\n<h3>2.3 2.3 L&rsquo;assimilation critique du mod\u00e8le transformationnel de Wilfred Bion<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice conceptuel de John Steiner s&rsquo;enrichit consid\u00e9rablement de l&rsquo;assimilation critique du mod\u00e8le \u00e9pist\u00e9mologique et clinique d\u00e9velopp\u00e9 par Wilfred R. Bion. Les concepts bioniens fondamentaux &mdash; en premier lieu les <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2013-1-page-37.htm\">\u00e9l\u00e9ments b\u00eata<\/a> (impressions sensorielles et v\u00e9cus \u00e9motionnels bruts, non m\u00e9tabolis\u00e9s), la fonction alpha (capacit\u00e9 de l&rsquo;appareil psychique \u00e0 transformer ces stimuli bruts en \u00e9l\u00e9ments assimilables pour la pens\u00e9e et le r\u00eave) et la r\u00eaverie maternelle (contenant \u00e9motionnel accueillant et dig\u00e9rant les projections de l&rsquo;enfant) &mdash; constituent pour Steiner les coordonn\u00e9es structurales indispensables \u00e0 l&rsquo;analyse des \u00e9tats de stagnation psychique.<\/p>\n<p>Steiner accorde une attention particuli\u00e8re au concept bionien des \u00ab attaques contre les liens \u00bb (<em>attacks on linking<\/em>). Bion a magistralement montr\u00e9 comment le patient en d\u00e9tresse pr\u00e9coce, confront\u00e9 \u00e0 un objet primaire incapable de remplir sa fonction de pare-excitations et de contenance, int\u00e9riorise un \u00ab objet d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;\u00e9motion \u00bb qui d\u00e9truit activement les liaisons associatives, les passerelles de sens et la reconnaissance perceptive de la r\u00e9alit\u00e9. Steiner r\u00e9interpr\u00e8te cette haine de la r\u00e9alit\u00e9 psychique en montrant qu&rsquo;elle ne rel\u00e8ve pas d&rsquo;une folie informe, mais qu&rsquo;elle est minutieusement orchestr\u00e9e par le sujet pour saboter toute prise de conscience des conflits int\u00e9rieurs intol\u00e9rables.<\/p>\n<p>Dans sa pratique clinique aupr\u00e8s des patients chroniques, Steiner r\u00e9examine \u00e9galement l&rsquo;injonction c\u00e9l\u00e8bre de Bion d&rsquo;aborder chaque s\u00e9ance psychanalytique \u00ab sans m\u00e9moire et sans d\u00e9sir \u00bb. Si cette posture d&rsquo;ouverture absolue \u00e0 l&rsquo;inconnu est essentielle pour accueillir l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;O (la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9motionnelle brute de la s\u00e9ance), Steiner observe que face aux patients solidement ancr\u00e9s dans un refuge d\u00e9fensif, cette recommandation doit \u00eatre modul\u00e9e. Ces patients se sentent imm\u00e9diatement pers\u00e9cut\u00e9s par le vide ou par une neutralit\u00e9 per\u00e7ue comme un abandon cruel. Steiner int\u00e8gre alors l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab transformation dans l&rsquo;espace analytique \u00bb, d\u00e9crivant comment l&rsquo;analyste doit d&rsquo;abord pr\u00eater son propre appareil psychique pour ressentir l&rsquo;impact sensoriel du retrait avant de pouvoir op\u00e9rer la moindre transformation interpr\u00e9tative f\u00e9conde.<\/p>\n<h2>3. 3. La conceptualisation majeure : Les retraits psychiques (Psychic Retreats)<\/h2>\n<h3>3.1 3.1 Gen\u00e8se conceptuelle et formulation clinique initiale<\/h3>\n<p>La publication en 1993 de l&rsquo;ouvrage princeps de John Steiner, <em>Psychic Retreats: Pathological Organizations in Psychotic, Neurotic and Borderline Patients<\/em> (traduit en fran\u00e7ais sous le titre <em>Les retraits psychiques : organisations pathologiques chez les patients psychotiques, n\u00e9vrotiques et borderline<\/em>), repr\u00e9sente un \u00e9v\u00e9nement th\u00e9orico-clinique majeur pour la psychanalyse contemporaine. Fruit de plus de deux d\u00e9cennies d&rsquo;investigations cliniques intensives au sein du NHS et de la pratique lib\u00e9rale, ce livre r\u00e9pond \u00e0 une question clinique r\u00e9currente et angoissante : pourquoi tant de patients, tout en poursuivant scrupuleusement une analyse sur plusieurs ann\u00e9es, semblent-ils totalement immunis\u00e9s contre tout effet mutatif de l&rsquo;interpr\u00e9tation, maintenant leur fonctionnement psychique dans une fixit\u00e9 immuable ?<\/p>\n<p>Steiner r\u00e9pond \u00e0 cette aporie en forgeant le concept de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2007-4-page-1133.htm\">retrait psychique<\/a> (<em>psychic retreat<\/em>). Il identifie un territoire mental d&rsquo;un genre nouveau, une zone d&rsquo;exil int\u00e9rieur situ\u00e9e d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment hors de la r\u00e9alit\u00e9 psychique et intersubjective partag\u00e9e. Ce n&rsquo;est ni une r\u00e9gression temporaire au service du moi, ni une simple r\u00e9sistance n\u00e9vrotique au sens freudien classique, mais une formation d\u00e9fensive complexe et stable dans laquelle le sujet s&rsquo;abrite pour \u00e9chapper \u00e0 des tensions \u00e9motionnelles devenues absolument insupportables pour son moi pr\u00e9caire.<\/p>\n<p>La fonction primaire de ce refuge est d&rsquo;assurer une protection absolue et inconditionnelle contre deux formes distinctes d&rsquo;angoisses intol\u00e9rables : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les angoisses pers\u00e9cutives et de morcellement de la position schizo-parano\u00efde ; de l&rsquo;autre, les angoisses de culpabilit\u00e9, de deuil et de perte de la position d\u00e9pressive. Menac\u00e9 de destruction violente d&rsquo;une part, et de d\u00e9vastation m\u00e9lancolique de l&rsquo;autre, le patient trouve dans le retrait une solution d&rsquo;auto-pr\u00e9servation narcissique. En se r\u00e9fugiant dans cette enceinte close, le moi pr\u00e9serve une illusion de coh\u00e9rence et de s\u00e9curit\u00e9 vitale, mais au prix exorbitant d&rsquo;une d\u00e9saffection \u00e9motionnelle g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et d&rsquo;une rupture silencieuse avec le flux vivant du monde relationnel.<\/p>\n<h3>3.2 3.2 Topique spatiale et dynamique du sanctuaire psychique<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 de l&rsquo;apport de John Steiner r\u00e9side dans sa description ph\u00e9nom\u00e9nologique et spatiale pr\u00e9cise de ces \u00e9tats de retrait. Dans l&rsquo;inconscient du patient, le refuge mental prend fr\u00e9quemment la forme d&rsquo;un lieu concret et spatialis\u00e9, projet\u00e9 dans les r\u00e9cits de r\u00eaves, les fantasmes diurnes ou les associations libres : une citadelle imprenable, une forteresse m\u00e9di\u00e9vale entour\u00e9e de douves profondes, un bunker souterrain herm\u00e9tique, une \u00eele d\u00e9serte, un labyrinthe sans issue ou encore une clinique psychiatrique asilaire protectrice. Ce sanctuaire psychique offre un abri mat\u00e9riellement figur\u00e9 contre les intrusions du monde ext\u00e9rieur et les exigences du monde pulsionnel interne.<\/p>\n<p>Du point de vue m\u00e9tapsychologique, Steiner situe ce retrait dans un espace interm\u00e9diaire, un no man&rsquo;s land th\u00e9orique et dynamique log\u00e9 entre la position schizo-parano\u00efde et la position d\u00e9pressive :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une neutralisation du conflit psychique :<\/strong> Le refuge suspend la dialectique vivante entre Ps et D, emp\u00eachant la dialectique du conflit de s&rsquo;accomplir.<\/li>\n<li><strong>La suspension du temps historique :<\/strong> Le temps \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du retrait est un temps gel\u00e9, circulaire et anesth\u00e9si\u00e9, o\u00f9 la finitude humaine, le vieillissement biologique et la mortalit\u00e9 sont magiquement annul\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Le d\u00e9samor\u00e7age de l&rsquo;ambivalence :<\/strong> Ni la haine ni l&rsquo;amour ne peuvent s&rsquo;y exprimer avec force, neutralisant ainsi toute possibilit\u00e9 de blessure narcissique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette topique asilaire pr\u00e9sente un caract\u00e8re hautement paradoxal que Steiner met en lumi\u00e8re avec insistance. Si le sanctuaire \u00e9vite au sujet l&rsquo;exp\u00e9rience terrifiante de la folie ou de la catastrophe d\u00e9pressive imminente, cette protection s&rsquo;av\u00e8re enti\u00e8rement illusoire et mortif\u00e8re. Le sujet est sauv\u00e9 du d\u00e9sastre au prix d&rsquo;une v\u00e9ritable p\u00e9trification vitale. En se retirant du contact avec ses objets r\u00e9els et internes, le patient s&rsquo;enferme dans une tombe vivante o\u00f9 la cr\u00e9ativit\u00e9, la sexualit\u00e9, le d\u00e9sir et l&rsquo;authenticit\u00e9 sont scell\u00e9s et neutralis\u00e9s, r\u00e9duisant son existence \u00e0 une caricature d&rsquo;adaptation m\u00e9canique.<\/p>\n<h3>3.3 3.3 Les pi\u00e8ges de la chronicit\u00e9 et de la stagnation transf\u00e9rentielle<\/h3>\n<p>Sur le plan de la clinique de la cure, le retrait psychique est la matrice m\u00eame de la chronicit\u00e9 et de l&rsquo;enlisement th\u00e9rapeutique prolong\u00e9. John Steiner d\u00e9montre comment les patients install\u00e9s dans un tel dispositif d\u00e9fensif parviennent \u00e0 neutraliser m\u00e9thodiquement le travail analytique tout en maintenant l&rsquo;apparence ext\u00e9rieure d&rsquo;une collaboration exemplaire. Le patient peut venir \u00e0 ses s\u00e9ances avec une ponctualit\u00e9 sans faille pendant des ann\u00e9es, associer avec une r\u00e9gularit\u00e9 de m\u00e9tronome et s&rsquo;exprimer dans un langage analytique averti, alors m\u00eame qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un fonctionnement en <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/le-soi-et-la-personnalite--9782130541738-page-185.htm\">faux self<\/a> adaptatif destin\u00e9 \u00e0 maintenir l&rsquo;analyste \u00e0 une distance \u00e9motionnelle de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans d&rsquo;autres configurations cliniques, le retrait s&rsquo;incarne dans un silence lourd, \u00e9pais, imp\u00e9n\u00e9trable, qui s&rsquo;abat sur la pi\u00e8ce d\u00e8s le d\u00e9but de la s\u00e9ance. L&rsquo;analyste se trouve alors confront\u00e9 \u00e0 des sentiments chroniques d&rsquo;inutilit\u00e9, d&rsquo;impuissance, d&rsquo;engourdissement ou d&rsquo;ennui d\u00e9vastateur. Toute tentative de sa part pour formuler une interpr\u00e9tation mutative &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire une interpr\u00e9tation susceptible de faire bouger les lignes psychiques en r\u00e9v\u00e9lant les fantasmes inconscients sous-jacents &mdash; est accueillie par une r\u00e9sistance f\u00e9roce et silencieuse. L&rsquo;interpr\u00e9tation est imm\u00e9diatement vid\u00e9e de sa substance affective, intellectuellement rationalis\u00e9e ou ressentie comme une agression insupportable contre la paix du sanctuaire.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;op\u00e8re alors une perversion insidieuse du contrat analytique fondamental. Le patient, au lieu d&rsquo;utiliser le cadre pour explorer son inconscient et traverser ses zones de souffrance afin d&rsquo;en gu\u00e9rir, d\u00e9tourne le cadre analytique pour en faire un prolongement direct de son refuge psychique. L&rsquo;analyse ne sert plus \u00e0 changer, mais \u00e0 certifier que rien ne changera jamais. Le cadre devient le garant institutionnel de l&rsquo;immobilisme, un lieu o\u00f9 le sujet s&rsquo;ach\u00e8te une respectabilit\u00e9 th\u00e9rapeutique tout en maintenant soigneusement scell\u00e9es les portes de sa prison int\u00e9rieure.<\/p>\n<h2>4. 4. Les organisations pathologiques de la personnalit\u00e9<\/h2>\n<h3>4.1 4.1 Architecture et fonctionnement interne des syst\u00e8mes pathologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration approfondie des retraits psychiques conduit n\u00e9cessairement John Steiner \u00e0 th\u00e9oriser l&rsquo;infrastructure qui les produit et les maintient : les \u00ab organisations pathologiques de la personnalit\u00e9 \u00bb (<em>pathological organizations of the personality<\/em>). Loin d&rsquo;\u00eatre de simples agr\u00e9gats de d\u00e9fenses disparates, ces organisations constituent des ensembles m\u00e9tapsychologiques extr\u00eamement sophistiqu\u00e9s, coh\u00e9rents et stables. Elles fonctionnent comme un syst\u00e8me ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, poss\u00e9dant sa propre l\u00e9gislation tyrannique, sa hi\u00e9rarchie interne et sa morale invers\u00e9e, op\u00e9rant en totale autonomie par rapport au reste de la personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>Le fondement de cette architecture repose sur ce que Steiner qualifie de v\u00e9ritable <strong>pacte faustien inconscient<\/strong>. Face \u00e0 l&rsquo;imminence d&rsquo;une terreur intol\u00e9rable, le moi conscient ali\u00e8ne sa libert\u00e9 et remet sa souverainet\u00e9 \u00e0 cette organisation tyrannique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La promesse de s\u00e9curit\u00e9 absolue :<\/strong> Le syst\u00e8me d\u00e9fensif garantit au moi qu&rsquo;il ne souffrira plus jamais, qu&rsquo;il ne sera plus jamais abandonn\u00e9, rejet\u00e9, humili\u00e9 ou d\u00e9truit.<\/li>\n<li><strong>Le prix de la servitude :<\/strong> En contrepartie de cette anesth\u00e9sie affective, le moi doit renoncer \u00e0 toute vell\u00e9it\u00e9 d&rsquo;autonomie \u00e9motionnelle, \u00e0 toute relation d&rsquo;amour authentique et \u00e0 tout \u00e9panouissement pulsionnel.<\/li>\n<li><strong>Le clivage radical :<\/strong> Toute trace de vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9motionnelle, de faiblesse infantile ou de besoin de d\u00e9pendance est impitoyablement cliv\u00e9e, m\u00e9pris\u00e9e et projet\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces syst\u00e8mes s&rsquo;apparentent \u00e0 des forteresses autarciques qui d\u00e9tournent l&rsquo;ensemble des investissements d&rsquo;objet. Dans un fonctionnement psychique sain, le sujet investit des objets ext\u00e9rieurs pour grandir, apprendre, aimer et \u00e9changer. Dans l&rsquo;organisation pathologique, ces investissements sont siphonn\u00e9s et redirig\u00e9s vers l&rsquo;alimentation du syst\u00e8me d\u00e9fensif lui-m\u00eame. Ce r\u00e9seau pathologique se nourrit de l&rsquo;\u00e9nergie vitale du patient, cr\u00e9ant une illusion d&rsquo;autosuffisance omnipotente o\u00f9 le sujet croit n&rsquo;avoir besoin de personne, se suffisant \u00e0 lui-m\u00eame dans un monde mental enti\u00e8rement clos.<\/p>\n<h3>4.2 4.2 Typologie des organisations : perverses, narcissiques et psychotiques<\/h3>\n<p>John Steiner \u00e9tablit une clinique diff\u00e9rentielle fine de ces organisations pathologiques en les classant selon la nature pr\u00e9valente des angoisses archa\u00efques auxquelles elles tentent d&rsquo;apporter une r\u00e9ponse, ainsi que selon la tonalit\u00e9 libidinale et agressive qui teinte leurs m\u00e9canismes :<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;organisation narcissique :<\/strong> Elle se caract\u00e9rise par une m\u00e9galomanie froide et distanci\u00e9e. Ici, le syst\u00e8me pathologique vise prioritairement \u00e0 conjurer l&rsquo;effondrement m\u00e9lancolique et la prise de conscience des manques abyssaux du moi. L&rsquo;organisation narcissique s&rsquo;\u00e9rige comme un monument de perfection illusoire, d\u00e9niant tout sentiment d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9, toute gratitude envers autrui et toute dette g\u00e9n\u00e9rationnelle. Le monde ext\u00e9rieur est trait\u00e9 avec un d\u00e9dain condescendant ou une indiff\u00e9rence souveraine, emp\u00eachant l&rsquo;\u00e9mergence de la d\u00e9pression.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;organisation perverse :<\/strong> Elle repose sur l&rsquo;\u00e9rotisation de la destructivit\u00e9, du m\u00e9pris et de la manipulation relationnelle. Dans cette configuration, le sanctuaire n&rsquo;est pas seulement un lieu de protection, c&rsquo;est un th\u00e9\u00e2tre de cruaut\u00e9 o\u00f9 le sujet \u00e9prouve un triomphe sadique \u00e0 soumettre, s\u00e9duire et tromper autrui. Le patient pervertit d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment le sens des mots, inverse la v\u00e9rit\u00e9 et le mensonge, le bien et le mal, et prend un plaisir inconscient exquis \u00e0 mystifier l&rsquo;analyste, transformant l&rsquo;espace th\u00e9rapeutique en un jeu d&#8217;emprise cynique o\u00f9 la d\u00e9pendance affective est bafou\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;organisation psychotique :<\/strong> Elle repr\u00e9sente le degr\u00e9 le plus extr\u00eame de rupture avec le r\u00e9el. Elle se pr\u00e9sente sous la forme d&rsquo;un bastion d\u00e9lirant hautement \u00e9labor\u00e9 qui sert \u00e0 reconstruire un univers de substitution pour colmater une br\u00e8che psychotique b\u00e9ante. Chez ces patients schizophr\u00e9niques ou parano\u00efaques, le syst\u00e8me pathologique d\u00e9ploie une cosmologie d\u00e9lirante ou une forteresse parano\u00efde imprenable, o\u00f9 chaque tentative de l&rsquo;analyste d&rsquo;introduire une parcelle de r\u00e9alit\u00e9 commune est interpr\u00e9t\u00e9e comme une man\u0153uvre malveillante visant \u00e0 empoisonner ou disloquer le patient.<\/p>\n<h3>4.3 4.3 La fonction hom\u00e9ostatique paradoxale<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des enseignements les plus majeurs de John Steiner, d&rsquo;une port\u00e9e capitale pour la pratique clinique, consiste \u00e0 reconna\u00eetre la fonction hom\u00e9ostatique paradoxale exerc\u00e9e par ces organisations pathologiques. Malgr\u00e9 leur caract\u00e8re ali\u00e9nant, tyrannique et destructeur, ces structures ne sont pas de simples tumeurs psychiques qu&rsquo;il suffirait d&rsquo;extirper brutalement au moyen d&rsquo;interpr\u00e9tations incisives. Elles constituent avant tout une solution de survie, un compromis \u00e9conomique d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 mais efficace visant \u00e0 maintenir une hom\u00e9ostasie psychique minimale.<\/p>\n<p>Steiner insiste sur le fait que l&rsquo;organisation pathologique pr\u00e9vient la survenue d&rsquo;une d\u00e9compensation psychotique aigu\u00eb irr\u00e9versible ou d&rsquo;un suicide m\u00e9lancolique foudroyant. En gelant le fonctionnement \u00e9motionnel du patient, elle stabilise les tensions internes insupportables et emp\u00eache la survenue de ce que Donald Winnicott nommait \u00ab l&rsquo;agonie primitive \u00bb ou la crainte de l&rsquo;effondrement. L&rsquo;organisation pathologique r\u00e9gule l&rsquo;\u00e9conomie pulsionnelle \u00e0 un niveau de basse intensit\u00e9, offrant une pseudo-stabilit\u00e9 qui permet au patient de fonctionner au quotidien sans sombrer dans le chaos mental.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, le clinicien doit comprendre que le patient ch\u00e9rit son organisation d\u00e9fensive autant qu&rsquo;il en est la victime. Ce compromis pathologique pr\u00e9sente un co\u00fbt existentiel colossal &mdash; l&rsquo;amputation de la vie affective, relationnelle et cr\u00e9ative &mdash;, mais le patient le pr\u00e9f\u00e8re mille fois \u00e0 l&rsquo;alternative de l&rsquo;an\u00e9antissement. Cette stabilit\u00e9 repose sur l&rsquo;illusion d&rsquo;un contr\u00f4le omnipotent et magique exerc\u00e9 sur les pulsions internes de vie et de mort. L&rsquo;analyste qui ignorerait cette fonction salvatrice et s&rsquo;attaquerait trop t\u00f4t ou trop violemment \u00e0 cette forteresse se verrait imm\u00e9diatement rejet\u00e9 par le patient comme un pers\u00e9cuteur dangereux, provoquant une aggravation de l&rsquo;impasse ou une fuite imm\u00e9diate de la cure.<\/p>\n<h2>5. 5. Voir et \u00eatre vu : Les dynamiques de la honte et de l&rsquo;exposition<\/h2>\n<h3>5.1 5.1 La m\u00e9tapsychologie du regard chez John Steiner<\/h3>\n<p>Au fil de ses recherches, John Steiner en est venu \u00e0 identifier une dimension centrale, souvent sous-\u00e9valu\u00e9e dans la tradition kleinienne classique : la ph\u00e9nom\u00e9nologie du regard et la dynamique de la vision dans la relation transf\u00e9rentielle. Ces travaux culminent en 2011 avec la publication de son ouvrage majeur <em>Seeing and Being Seen: Emerging from a Psychic Retreat<\/em>. Steiner y d\u00e9montre avec brio que le drame de la sortie du refuge psychique est indissociable de la terreur panique d&rsquo;\u00eatre expos\u00e9 au regard de l&rsquo;autre et de la prise de conscience angoissante de ce que l&rsquo;on voit soi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Dans la situation analytique, la dynamique de la visibilit\u00e9 rev\u00eat une acuit\u00e9 m\u00e9tapsychologique singuli\u00e8re. Steiner souligne que pour le patient retranch\u00e9 dans sa citadelle int\u00e9rieure, le cadre analytique n&rsquo;est pas v\u00e9cu comme un havre de parole neutre, mais comme une ar\u00e8ne visuelle hautement pers\u00e9cutrice. L&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;\u00eatre regard\u00e9 par l&rsquo;analyste, ou m\u00eame simplement d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u et interpr\u00e9t\u00e9 dans sa v\u00e9rit\u00e9 int\u00e9rieure, est imm\u00e9diatement assimil\u00e9e \u00e0 une intrusion scopique violente, un viol psychique par le regard. Le patient a le sentiment insupportable d&rsquo;\u00eatre mis \u00e0 nu, radiographi\u00e9 et d\u00e9pouill\u00e9 de son enveloppe protectrice.<\/p>\n<p>Cette terreur plonge ses racines dans les d\u00e9faillances du regard de l&rsquo;objet maternel primaire. Reprenant et prolongeant les conceptualisations de Donald Winnicott sur le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-4-page-1123.htm\">r\u00f4le de miroir<\/a> de la m\u00e8re, Steiner montre que lorsque le regard maternel n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 capable de refl\u00e9ter avec bienveillance et contenance les \u00e9tats \u00e9motionnels du b\u00e9b\u00e9, mais a \u00e9t\u00e9 au contraire un miroir destructeur, froid, d\u00e9daigneux ou pers\u00e9cuteur, l&rsquo;enfant int\u00e9riorise une m\u00e9fiance radicale envers la visibilit\u00e9. \u00catre vu devient le synonyme absolu de la condamnation, du ridicule et de la mise \u00e0 mort psychique.<\/p>\n<h3>5.2 5.2 La ph\u00e9nom\u00e9nologie clinique de la honte versus la culpabilit\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports majeurs de Steiner r\u00e9side dans sa distinction conceptuelle rigoureuse entre la honte narcissique et la culpabilit\u00e9 d\u00e9pressive, deux affects trop souvent confondus dans la litt\u00e9rature psychanalytique :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"border-collapse:collapse; width:100%; margin: 20px 0;\">\n<thead>\n<tr style=\"background-color: #f2f2f2;\">\n<th style=\"width: 50%;\">Culpabilit\u00e9 d\u00e9pressive (Guilt)<\/th>\n<th style=\"width: 50%;\">Honte narcissique (Shame)<\/th>\n<\/tr>\n<\/thead>\n<tbody>\n<tr>\n<td><strong>Objet :<\/strong> Centr\u00e9e sur l&rsquo;objet d&rsquo;amour.<\/td>\n<td><strong>Objet :<\/strong> Centr\u00e9e exclusivement sur le moi (Self).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Question fondamentale :<\/strong> \u00ab Qu&rsquo;ai-je fait \u00e0 l&rsquo;autre ? L&rsquo;ai-je bless\u00e9 ou d\u00e9truit ? \u00bb<\/td>\n<td><strong>Question fondamentale :<\/strong> \u00ab Que suis-je aux yeux de l&rsquo;autre ? De quoi ai-je l&rsquo;air ? \u00bb<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Affect sous-jacent :<\/strong> Regret, souci pour l&rsquo;objet, d\u00e9sir de r\u00e9parer le dommage inflig\u00e9.<\/td>\n<td><strong>Affect sous-jacent :<\/strong> Humiliation, indignit\u00e9, sensation d&rsquo;exposition corporelle et morale insoutenable.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Action vis\u00e9e :<\/strong> R\u00e9paration constructive, demande de pardon, r\u00e9conciliation.<\/td>\n<td><strong>Action vis\u00e9e :<\/strong> Vouloir dispara\u00eetre sous terre, s&rsquo;annihiler, s&rsquo;\u00e9vaporer instantan\u00e9ment.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>La honte surgit avec une violence inou\u00efe lorsque l&rsquo;Id\u00e9al du moi du patient s&rsquo;effondre sous le regard d&rsquo;un tiers. Alors que la culpabilit\u00e9 permet le maintien du lien \u00e0 l&rsquo;objet \u00e0 travers la sollicitude et la r\u00e9paration, la honte dissout le lien dans un sentiment d&rsquo;inad\u00e9quation radicale. Le sujet honteux ne supporte pas sa propre finitude, sa laideur ou sa d\u00e9pendance d\u00e9couverte au grand jour. Steiner montre que d\u00e8s qu&rsquo;un patient fait face \u00e0 une blessure de honte aigu\u00eb &mdash; par exemple lorsqu&rsquo;une interpr\u00e9tation met en lumi\u00e8re une mesquinerie inconsciente ou un \u00e9chec dans sa vie &mdash;, il se pr\u00e9cipite instantan\u00e9ment dans son retrait psychique pour refermer la porte blind\u00e9e sur cette exposition insoutenable.<\/p>\n<h3>5.3 5.3 Le mythe de M\u00e9duse et la terreur de la p\u00e9trification<\/h3>\n<p>Pour donner corps \u00e0 cette m\u00e9tapsychologie de la honte et de la vision, John Steiner mobilise le mythe antique de M\u00e9duse et de Pers\u00e9e. M\u00e9duse, cette Gorgone dont la t\u00eate chevelue de serpents p\u00e9trifie quiconque croise directement son regard, devient la m\u00e9taphore clinique par excellence de la paralysie narcissique qui frappe le patient face \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de sa propre r\u00e9alit\u00e9 interne. Le regard m\u00e9dus\u00e9en repr\u00e9sente la terreur absolue d&rsquo;\u00eatre transform\u00e9 en pierre par le regard critique et jugeant de l&rsquo;analyste, ou \u00e0 l&rsquo;inverse, la terreur du patient de p\u00e9trifier l&rsquo;analyste par sa propre haine destructrice.<\/p>\n<p>Dans cette dynamique, Steiner met en lumi\u00e8re les man\u0153uvres voyeuristes et exhibitionnistes qui s&rsquo;articulent au sein de l&rsquo;organisation pathologique. Pour \u00e9chapper \u00e0 la honte passive d&rsquo;\u00eatre vu et jug\u00e9, le patient renverse fr\u00e9quemment la situation : il se fait exhibitionniste arrogant, \u00e9talant une toute-puissance perverse pour captiver et t\u00e9taniser l&rsquo;analyste, ou bien il adopte une posture de voyeur froid, scrutant les moindres failles, h\u00e9sitations et lapsus de l&rsquo;analyste afin de le prendre en d\u00e9faut et de neutraliser son autorit\u00e9 clinique.<\/p>\n<p>L&rsquo;effroi ressenti par le patient lorsqu&rsquo;il se per\u00e7oit \u00e0 travers le regard de l&rsquo;analyste constitue le point critique de la cure. Pour d\u00e9samorcer cet effroi visuel dans l&rsquo;interaction transf\u00e9rentielle, Steiner propose une technique psychanalytique d&rsquo;une grande rigueur. L&rsquo;analyste doit imp\u00e9rativement \u00e9viter de poser un regard omniscient ou p\u00e9n\u00e9trant sur le patient. Il doit au contraire apprendre \u00e0 utiliser le \u00ab bouclier de Pers\u00e9e \u00bb &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire faire office de miroir r\u00e9fl\u00e9chissant indirect &mdash;, en verbalisant avec tact la fa\u00e7on dont le patient redoute d&rsquo;\u00eatre per\u00e7u, plut\u00f4t qu&rsquo;en lui ass\u00e9nant brutalement une v\u00e9rit\u00e9 sur ce qu&rsquo;il est, d\u00e9samor\u00e7ant ainsi la dynamique de p\u00e9trification.<\/p>\n<h2>6. 6. Le mythe d&rsquo;\u0152dipe relu par Steiner : Le concept de \u00ab Turning a Blind Eye \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 6.1 D\u00e9finition et m\u00e9canismes de l&rsquo;aveuglement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des concepts les plus novateurs et universellement salu\u00e9s forg\u00e9s par John Steiner est celui de \u00ab turning a blind eye \u00bb, expression idiomatique anglaise consacr\u00e9e par l&rsquo;exploit naval de l&rsquo;amiral Nelson qui, portant sa longue-vue \u00e0 son \u0153il de verre pour ignorer d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment l&rsquo;ordre de retraite de son sup\u00e9rieur, d\u00e9clara ne rien voir. Dans son article fondateur de 1985 r\u00e9\u00e9labor\u00e9 dans ses ouvrages ult\u00e9rieurs, Steiner th\u00e9orise cet <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2016-5-page-1579.htm\">aveuglement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9<\/a> comme un m\u00e9canisme psychique hautement sp\u00e9cifique, fondamentalement distinct tant du refoulement n\u00e9vrotique freudien que du d\u00e9ni psychotique (<em>Verleugnung<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Diff\u00e9rence avec le refoulement :<\/strong> Dans le refoulement n\u00e9vrotique, la repr\u00e9sentation insupportable est rejet\u00e9e hors de la conscience et bascule dans l&rsquo;inconscient ; le sujet ne sait r\u00e9ellement plus consciemment.<\/li>\n<li><strong>Diff\u00e9rence avec le d\u00e9ni psychotique :<\/strong> Dans le d\u00e9ni psychotique pur, la r\u00e9alit\u00e9 est radicalement abolie et forclose du champ psychique, remplac\u00e9e par une production d\u00e9lirante.<\/li>\n<li><strong>La nature de l&rsquo;aveuglement volontaire :<\/strong> Dans le \u00ab turning a blind eye \u00bb, le sujet <em>sait et ne sait pas en m\u00eame temps<\/em>. L&rsquo;information est disponible, per\u00e7ue et parfaitement accessible \u00e0 la conscience, mais le moi prend la d\u00e9cision inconsciente ou semi-consciente de regarder ailleurs, de ne pas tenir compte de ce qu&rsquo;il a sous les yeux.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce m\u00e9canisme repose sur la coexistence lucide et sciemment maintenue de deux v\u00e9rit\u00e9s mutuellement contradictoires. Le sujet proc\u00e8de \u00e0 une tromperie active envers lui-m\u00eame, doubl\u00e9e d&rsquo;une complicit\u00e9 tacite avec son entourage. Il ferme volontairement les yeux pour \u00e9viter les cons\u00e9quences catastrophiques, d\u00e9stabilisantes ou insupportables qu&rsquo;impliquerait la pleine reconnaissance de la v\u00e9rit\u00e9. Ce processus prot\u00e8ge le moi contre l&rsquo;angoisse intol\u00e9rable que provoquerait la mise en cause de ses croyances narcissiques ou de ses loyaut\u00e9s relationnelles fondamentales.<\/p>\n<h3>6.2 6.2 Relecture tragique des pi\u00e8ces de Sophocle<\/h3>\n<p>Pour fonder m\u00e9tapsychologiquement ce concept, John Steiner entreprend une relecture litt\u00e9raire et clinique vertigineuse des trag\u00e9dies th\u00e9baines de Sophocle, singuli\u00e8rement <em>\u0152dipe Roi<\/em> et <em>\u0152dipe \u00e0 Colone<\/em>. Loin de s&rsquo;en tenir \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation freudienne classique centr\u00e9e sur les d\u00e9sirs parricides et incestueux refoul\u00e9s, Steiner pose une question clinique r\u00e9volutionnaire : comment se peut-il qu&rsquo;\u0152dipe, r\u00e9put\u00e9 pour sa sagacit\u00e9 exceptionnelle capable de d\u00e9chiffrer l&rsquo;\u00e9nigme du Sphinx, n&rsquo;ait jamais fait le rapprochement entre le roi La\u00efos qu&rsquo;il a assassin\u00e9 au carrefour et son propre p\u00e8re, ou entre la reine Jocaste et sa m\u00e8re ?<\/p>\n<p>Steiner d\u00e9montre que la trag\u00e9die ne repose pas sur une ignorance innocente, mais sur une collusion collective monumentale pour fermer les yeux sur une v\u00e9rit\u00e9 connue au fond de chacun :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La collusion d&rsquo;\u0152dipe et Jocaste :<\/strong> Jocaste savait qu&rsquo;\u0152dipe portait des cicatrices aux chevilles et qu&rsquo;il avait l&rsquo;\u00e2ge exact de son enfant abandonn\u00e9. \u0152dipe connaissait la proph\u00e9tie de Delphes l&rsquo;avertissant qu&rsquo;il tuerait son p\u00e8re et \u00e9pouserait sa m\u00e8re. Tous deux ont choisi d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d&rsquo;ignorer ces faits accablants pour pr\u00e9server la qui\u00e9tude de leur royaume et de leur union.<\/li>\n<li><strong>Le refus d&rsquo;entendre Tir\u00e9sias :<\/strong> Lorsque le devin aveugle Tir\u00e9sias prononce la v\u00e9rit\u00e9 nue (\u00ab C&rsquo;est toi le criminel que tu cherches \u00bb), \u0152dipe n&rsquo;est pas soulag\u00e9 d&rsquo;apprendre la v\u00e9rit\u00e9 : il entre dans une rage parano\u00efaque furieuse, accusant Tir\u00e9sias de complot et de forfaiture, illustrant le rejet violent de toute parole porteuse de r\u00e9alit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La collusion de la cit\u00e9 th\u00e9baine :<\/strong> L&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 de Th\u00e8bes a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 d\u00e9tourner le regard pendant des d\u00e9cennies, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la peste vienne rendre intenable le maintien de ce secret partag\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans <em>\u0152dipe \u00e0 Colone<\/em>, Steiner analyse la phase ultime du drame : le vieil \u0152dipe, d\u00e9sormais physiquement aveugle apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre crev\u00e9 les yeux &mdash; acte d&rsquo;auto-ch\u00e2timent qui consacre litt\u00e9ralement le fait d&rsquo;avoir refus\u00e9 de voir &mdash;, cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment une absolution et un lieu de s\u00e9pulture digne. Steiner y d\u00e9chiffre l&rsquo;\u00e9tape p\u00e9nible o\u00f9 le sujet, ayant enfin renonc\u00e9 \u00e0 son aveuglement volontaire, doit assumer le travail d\u00e9pressif de deuil, de r\u00e9paration tragique et de reconnaissance de la responsabilit\u00e9 de ses actes destructeurs pass\u00e9s.<\/p>\n<h3>6.3 6.3 Applications cliniques de la collusion dans la cure<\/h3>\n<p>La d\u00e9couverte de la dynamique de l&rsquo;aveuglement volontaire s&rsquo;av\u00e8re d&rsquo;une rentabilit\u00e9 clinique exceptionnelle pour la conduite de la cure psychanalytique. John Steiner avertit avec insistance les praticiens contre le pi\u00e8ge le plus redoutable de leur m\u00e9tier : la s\u00e9duction du silence et l&rsquo;accord inconscient scell\u00e9 entre le patient et l&rsquo;analyste pour \u00e9viter syst\u00e9matiquement d&rsquo;aborder les th\u00e8mes br\u00fblants, traumatiques ou embarrassants qui menaceraient l&rsquo;\u00e9quilibre factice de la th\u00e9rapie.<\/p>\n<p>Cette collusion s&rsquo;immisce dans les micro-actes quotidiens de l&rsquo;\u00e9coute analytique. Face \u00e0 un patient hautement narcissique, fragile ou violent, l&rsquo;analyste peut ressentir une peur diffuse &mdash; peur de d\u00e9clencher une crise suicidaire, un passage \u00e0 l&rsquo;acte h\u00e9t\u00e9ro-agressif ou une rupture brutale du traitement. Inconsciemment, l&rsquo;analyste commence alors \u00e0 son tour \u00e0 \u00ab fermer les yeux \u00bb : il ignore opportun\u00e9ment un retard significatif, passe sous silence une remarque manipulatrice du patient, esquive l&rsquo;interpr\u00e9tation du transfert n\u00e9gatif et s&rsquo;\u00e9vite ainsi d&rsquo;\u00e9prouver la tension du conflit en direct. La r\u00e9sistance n&rsquo;est plus seulement celle du patient, elle devient une r\u00e9sistance partag\u00e9e par les deux protagonistes de la cure.<\/p>\n<p>Steiner en appelle donc \u00e0 un v\u00e9ritable courage analytique. Pour rompre ce cercle vicieux d&rsquo;aveuglement mutuel, le praticien doit cultiver une vigilance constante envers ses propres zones d&rsquo;\u00e9vitement \u00e9motionnel. Il s&rsquo;agit pour l&rsquo;analyste de trouver le moment opportun et le ton affectif ad\u00e9quat pour nommer avec rigueur ces \u00e9vidences criantes que le patient et lui-m\u00eame conspirent silencieusement \u00e0 ignorer. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en bravant le risque de la turbulence psychique que l&rsquo;analyste permet au patient de sortir de sa complicit\u00e9 d\u00e9fensive et d&rsquo;affronter enfin sa r\u00e9alit\u00e9 psychique.<\/p>\n<h2>7. 7. La technique analytique face aux refuges psychiques<\/h2>\n<h3>7.1 7.1 Le dilemme de l&rsquo;interpr\u00e9tation du retrait<\/h3>\n<p>La pr\u00e9sence d&rsquo;un retrait psychique profond\u00e9ment structur\u00e9 confronte le psychanalyste \u00e0 un redoutable dilemme technique quant \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;interpr\u00e9ter le mat\u00e9riel clinique. La r\u00e8gle d&rsquo;or l\u00e9gu\u00e9e par John Steiner consiste \u00e0 comprendre que toute interpr\u00e9tation &mdash; m\u00eame th\u00e9oriquement irr\u00e9prochable et brillamment formul\u00e9e &mdash; risque d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue par le patient r\u00e9fugi\u00e9 non pas comme un \u00e9clairage th\u00e9rapeutique bienveillant, mais comme une agression pers\u00e9cutrice brutale, une tentative d&rsquo;effraction ou un viol psychique visant \u00e0 le d\u00e9loger de force de son sanctuaire de survie.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;analyste s&rsquo;impatiente face \u00e0 la stagnation prolong\u00e9e de la cure et commet l&rsquo;erreur d&rsquo;adresser une injonction morale au patient, lui sommant de sortir de sa passivit\u00e9 ou soulignant avec insistance son absence de progr\u00e8s, il ne fait que redoubler la r\u00e9sistance. Le patient se sent alors incompris, m\u00e9pris\u00e9 et condamn\u00e9 dans son incapacit\u00e9 \u00e0 faire face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. En r\u00e9action, il n&rsquo;a d&rsquo;autre choix que de se barricader plus profond\u00e9ment encore au fond de sa forteresse, renfor\u00e7ant la tyrannie de son organisation pathologique interne.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re exigence technique formul\u00e9e par Steiner impose donc la reconnaissance pr\u00e9alable et explicite de la fonction salvatrice temporaire du refuge psychique. L&rsquo;analyste doit formuler int\u00e9rieurement et parfois verbalement au patient qu&rsquo;il comprend parfaitement pourquoi ce dernier a d\u00fb s&rsquo;abriter dans un tel lieu de repli, compte tenu de l&rsquo;immensit\u00e9 de la d\u00e9tresse qui l&rsquo;assaillait. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une fois cette fonction d&rsquo;auto-pr\u00e9servation pleinement reconnue et valid\u00e9e que le patient peut envisager de regarder l&rsquo;analyste sans terreur. Le timing et le ton \u00e9motionnel de la parole interpr\u00e9tative deviennent ici infiniment plus d\u00e9cisifs que le contenu intellectuel de l&rsquo;interpr\u00e9tation elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3>7.2 7.2 Interpr\u00e9tations centr\u00e9es sur le patient versus centr\u00e9es sur l&rsquo;analyste<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations techniques les plus fondamentales et les plus p\u00e9rennes de John Steiner r\u00e9side dans sa distinction conceptuelle entre deux modalit\u00e9s d&rsquo;intervention verbale : les \u00ab interpr\u00e9tations centr\u00e9es sur le patient \u00bb (<em>patient-centred interpretations<\/em>) et les \u00ab interpr\u00e9tations centr\u00e9es sur l&rsquo;analyste \u00bb (<em>analyst-centred interpretations<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Interpr\u00e9tations centr\u00e9es sur le patient :<\/strong> Elles prennent la forme classique : \u00ab <em>Vous ressentez ceci&#8230; vous m&rsquo;attaquez parce que vous \u00e9prouvez de l&rsquo;envie envers ma capacit\u00e9 \u00e0 penser&#8230;<\/em> \u00bb Ce type d&rsquo;intervention pr\u00e9suppose que le patient dispose d&rsquo;un moi suffisamment solide, mature et r\u00e9flexif pour s&rsquo;observer lui-m\u00eame et reconna\u00eetre la propri\u00e9t\u00e9 de ses propres impulsions et fantasmes inconscients.<\/li>\n<li><strong>Interpr\u00e9tations centr\u00e9es sur l&rsquo;analyste :<\/strong> Elles adoptent une perspective invers\u00e9e : \u00ab <em>Vous me voyez comme quelqu&rsquo;un de froid, d&rsquo;exigeant et de mena\u00e7ant, pr\u00eat \u00e0 vous forcer \u00e0 parler&#8230;<\/em> \u00bb L&rsquo;analyste se contente ici de d\u00e9crire avec pr\u00e9cision la mani\u00e8re dont le patient <em>le per\u00e7oit<\/em> lui, sans chercher \u00e0 renvoyer imm\u00e9diatement cette perception au monde interne du patient sous forme de projection.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Steiner d\u00e9montre que face \u00e0 des patients enferm\u00e9s dans un refuge psychique et domin\u00e9s par des angoisses de la position schizo-parano\u00efde, l&rsquo;interpr\u00e9tation centr\u00e9e sur le patient est presque toujours v\u00e9cue comme une pers\u00e9cution inquisitrice insupportable. Dire au patient \u00ab c&rsquo;est votre propre hostilit\u00e9 que vous projetez sur moi \u00bb ne fait qu&rsquo;accro\u00eetre sa honte et son angoisse de morcellement. En revanche, l&rsquo;interpr\u00e9tation centr\u00e9e sur l&rsquo;analyste permet de d\u00e9samorcer instantan\u00e9ment l&rsquo;angoisse parano\u00efde. En acceptant de porter temporairement le costume du pers\u00e9cuteur ou de l&rsquo;inquisiteur dans le transfert, l&rsquo;analyste valide la r\u00e9alit\u00e9 subjective du v\u00e9cu du patient, cr\u00e9e un espace de s\u00e9curit\u00e9 respirable et permet au sujet d&rsquo;observer ce qui se joue dans la relation sans se sentir accus\u00e9 ni accul\u00e9.<\/p>\n<h3>7.3 7.3 L&rsquo;accueil de la passivit\u00e9 et le respect du rythme d\u00e9fensif<\/h3>\n<p>La gestion clinique de la temporalit\u00e9 constitue un autre pilier essentiel de la technique \u00e9labor\u00e9e par John Steiner. Face aux longs silences et \u00e0 l&rsquo;apparente inertie de la s\u00e9ance, le praticien doit \u00eatre dot\u00e9 d&rsquo;une capacit\u00e9 clinique hautement raffin\u00e9e : savoir diff\u00e9rencier une pause int\u00e9grative f\u00e9conde d&rsquo;un silence d&rsquo;\u00e9vitement mortif\u00e8re. Tous les silences ne sont pas \u00e9quivalents. Certains traduisent le travail discret d&rsquo;un moi qui m\u00e9tabolise une prise de conscience difficile, tandis que d&rsquo;autres signalent la retraite imm\u00e9diate derri\u00e8re la herse d\u00e9fensive de l&rsquo;organisation pathologique.<\/p>\n<p>Cette distinction impose \u00e0 l&rsquo;analyste une tol\u00e9rance \u00e9motionnelle consid\u00e9rable envers ses propres sentiments d&rsquo;impuissance, d&rsquo;incomp\u00e9tence et d&rsquo;exclusion. Confront\u00e9 \u00e0 la passivit\u00e9 du patient, l&rsquo;analyste est violemment tent\u00e9 de succomber \u00e0 un activisme th\u00e9rapeutique salvateur et narcissique, multipliant les interpr\u00e9tations, relan\u00e7ant artificiellement la parole ou tentant de \u00ab s\u00e9duire \u00bb le patient pour le ramener \u00e0 la vie. Steiner met formellement en garde contre cet activisme, qui n&rsquo;est bien souvent qu&rsquo;une d\u00e9fense de l&rsquo;analyste contre sa propre d\u00e9tresse d&rsquo;\u00eatre r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;inutilit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;attitude analytique correcte consiste \u00e0 accompagner patiemment et avec une neutralit\u00e9 bienveillante les in\u00e9vitables mouvements de va-et-vient entre le sanctuaire et le contact relationnel. La sortie d&rsquo;un retrait psychique ne s&rsquo;effectue jamais sur un mode continu et triomphal. Elle proc\u00e8de par micro-avanc\u00e9es h\u00e9sitantes suivies de replis d\u00e9fensifs massifs : le patient s&rsquo;aventure \u00e0 un contact \u00e9motionnel vrai pendant deux minutes, puis, affol\u00e9 par sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, replonge pour trois s\u00e9ances au c\u0153ur de sa forteresse. L&rsquo;analyste doit accueillir ces allers-retours avec constance, sans manifester ni d\u00e9ception face au repli, ni triomphe d\u00e9plac\u00e9 face \u00e0 l&rsquo;avanc\u00e9e.<\/p>\n<h2>8. 8. Les mouvements transf\u00e9rentiels et contre-transf\u00e9rentiels<\/h2>\n<h3>8.1 8.1 L&rsquo;enr\u00f4lement transf\u00e9rentiel de l&rsquo;analyste<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des manifestations les plus p\u00e9rilleuses de l&rsquo;organisation pathologique au cours de la cure psychanalytique r\u00e9side dans la tentative constante d&rsquo;enr\u00f4lement transf\u00e9rentiel (<em>enactment<\/em>) exerc\u00e9e sur l&rsquo;analyste. Le patient retranch\u00e9 ne se contente pas d&rsquo;observer passivement le clinicien depuis son sanctuaire ; il exerce sur lui des pressions projectives et inconscientes consid\u00e9rables pour le contraindre \u00e0 int\u00e9grer le syst\u00e8me d\u00e9fensif et \u00e0 s&rsquo;y soumettre, faisant de lui une pi\u00e8ce ma\u00eetresse de sa m\u00e9canique asilaire.<\/p>\n<p>Cet enr\u00f4lement prend des visages cliniques divers mais redoutablement efficaces :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La transformation en complice silencieux :<\/strong> Le patient s\u00e9duit l&rsquo;analyste par un discours faussement coop\u00e9ratif, poussant le praticien \u00e0 renoncer \u00e0 toute intervention d\u00e9rangeante pour maintenir une paix factice dans le cabinet.<\/li>\n<li><strong>La transformation en ge\u00f4lier sadique :<\/strong> Par ses provocations passives, ses silences d\u00e9lib\u00e9r\u00e9s ou ses attaques sournoises contre le cadre, le patient pousse l&rsquo;analyste \u00e0 bout jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ce dernier finisse par exprimer de l&rsquo;agacement, de la froideur ou des exigences dures, confirmant ainsi le fantasme du patient que l&rsquo;analyste est un gardien impitoyable.<\/li>\n<li><strong>La provocation sadomasochiste :<\/strong> La relation de soin est pervertie en une lutte d&#8217;emprise o\u00f9 l&rsquo;analyste est invit\u00e9 \u00e0 devenir soit le bourreau omniscient, soit la victime impuissante et humili\u00e9e de la tyrannie du patient.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Steiner met en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont ces dynamiques cherchent \u00e0 corrompre l&rsquo;asym\u00e9trie naturelle de la relation analytique. Le patient s&rsquo;efforce de neutraliser la diff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rationnelle et fonctionnelle entre lui et son analyste en imposant un pacte pervers o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 est mise au ban. L&rsquo;analyste doit rep\u00e9rer avec une extr\u00eame finesse ces man\u0153uvres d&rsquo;instrumentalisation pour \u00e9viter de jouer dans la r\u00e9alit\u00e9 le r\u00f4le archa\u00efque et destructeur dans lequel le monde interne du patient cherche \u00e0 l&rsquo;enfermer.<\/p>\n<h3>8.2 8.2 Le contre-transfert comme outil diagnostic de haute pr\u00e9cision<\/h3>\n<p>Dans la lign\u00e9e des avanc\u00e9es post-kleiniennes inaugur\u00e9es par Paula Heimann et d\u00e9velopp\u00e9es par Heinrich Racker, John Steiner \u00e9rige le contre-transfert en un instrument d&rsquo;investigation m\u00e9tapsychologique d&rsquo;une pr\u00e9cision microscopique. Loin d&rsquo;\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un obstacle ou une impuret\u00e9 r\u00e9v\u00e9lant uniquement la n\u00e9vrose personnelle du th\u00e9rapeute, le contre-transfert est pour Steiner le r\u00e9cepteur imm\u00e9diat et sensible par lequel se manifestent les identifications projectives massives expuls\u00e9es par le patient en retrait.<\/p>\n<p>Steiner invite l&rsquo;analyste \u00e0 pr\u00eater une attention rigoureuse \u00e0 ses sensations corporelles, visc\u00e9rales et affectives les plus triviales durant la s\u00e9ance :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;engourdissement et la torpeur :<\/strong> Une somnolence subite et inexplicable chez l&rsquo;analyste signale fr\u00e9quemment que le patient est en train de se d\u00e9connecter affectivement et d&rsquo;anesth\u00e9sier la pi\u00e8ce pour couper court \u00e0 une angoisse \u00e9mergente.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;ennui paralysant :<\/strong> La sensation d&rsquo;un vide assommant refl\u00e8te la projection par le patient de parties mortifi\u00e9es ou abandonn\u00e9es de son propre moi, qu&rsquo;il force l&rsquo;analyste \u00e0 \u00e9prouver \u00e0 sa place.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;agacement aigu ou la col\u00e8re sourde :<\/strong> Ces sentiments traduisent l&rsquo;impact de l&rsquo;envie destructrice ou du m\u00e9pris pervers que l&rsquo;organisation pathologique distille silencieusement pour humilier l&rsquo;effort th\u00e9rapeutique de l&rsquo;analyste.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutefois, Steiner rappelle l&rsquo;exigence d&rsquo;une diff\u00e9renciation critique permanente : l&rsquo;analyste doit \u00eatre capable de discriminer ce qui appartient \u00e0 ses propres zones d&rsquo;ombre psychologiques (sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 narcissique, ses complexes n\u00e9vrotiques) et ce qui est induit chez lui par l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2009-1-page-65.htm\">identification projective<\/a> du patient. Cela exige un travail d&rsquo;\u00e9laboration int\u00e9rieure silencieuse prolong\u00e9 : avant d&rsquo;ouvrir la bouche pour interpr\u00e9ter, l&rsquo;analyste doit d&rsquo;abord contenir en lui la charge \u00e9motionnelle, la dig\u00e9rer par sa propre fonction alpha, et transformer ce ressenti brut en une hypoth\u00e8se clinique claire et partageable.<\/p>\n<h3>8.3 8.3 L&rsquo;acting-out et les ruptures d&rsquo;alliance th\u00e9rapeutique<\/h3>\n<p>Lorsque le processus psychanalytique commence enfin \u00e0 \u00e9branler les fondations du retrait psychique et que le patient se sent sur le point d&rsquo;\u00e9merger de sa forteresse, la cure traverse presque in\u00e9vitablement des zones de turbulence aigu\u00eb. John Steiner analyse comment cette menace de d\u00e9stabilisation du syst\u00e8me d\u00e9fensif entra\u00eene une recrudescence massive d&rsquo;agirs ext\u00e9rieurs (<em>acting-out<\/em>) et d&rsquo;attaques directes dirig\u00e9es contre le cadre th\u00e9rapeutique.<\/p>\n<p>Le patient peut alors multiplier les retards inexpliqu\u00e9s, oublier d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment de r\u00e9gler ses s\u00e9ances, annuler brusquement des rendez-vous sans motif valable ou s&rsquo;engager dans des comportements auto-destructeurs dans sa vie personnelle (conduites \u00e0 risque, ruptures conjugales brutales, d\u00e9missions professionnelles impulsives). Ces agirs ont une fonction m\u00e9tapsychologique pr\u00e9cise : \u00e9vacuer hors de l&rsquo;espace de la s\u00e9ance l&rsquo;angoisse intol\u00e9rable provoqu\u00e9e par le contact \u00e9motionnel naissant avec l&rsquo;analyste, et tenter de forcer ce dernier \u00e0 abandonner la cure.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e9galement au cours de ces phases d\u00e9licates que survient la redoutable <strong>r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative<\/strong> th\u00e9oris\u00e9e par Freud et revisit\u00e9e par Klein et Riviere. Paradoxalement, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment apr\u00e8s une s\u00e9ance particuli\u00e8rement f\u00e9conde, o\u00f9 le patient a fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une compr\u00e9hension mutative profonde et d&rsquo;un apaisement authentique, qu&rsquo;il revient le lendemain dans un \u00e9tat de d\u00e9gradation spectaculaire ou de fureur destructrice. L&rsquo;organisation pathologique se r\u00e9veille pour ch\u00e2tier le patient d&rsquo;avoir fait alliance avec l&rsquo;analyste. Face \u00e0 ces crises aigu\u00ebs, o\u00f9 la tentation de rompre d\u00e9finitivement le traitement est omnipr\u00e9sente, Steiner recommande une fermet\u00e9 in\u00e9branlable dans le maintien du cadre, seule digue capable de restaurer la fonction r\u00e9flexive au c\u0153ur de la temp\u00eate transf\u00e9rentielle.<\/p>\n<h2>9. 9. Deuil, perte et passage \u00e0 la position d\u00e9pressive<\/h2>\n<h3>9.1 9.1 L&rsquo;effondrement n\u00e9cessaire de l&rsquo;illusion de toute-puissance<\/h3>\n<p>La sortie progressive d&rsquo;un retrait psychique confronte le patient \u00e0 une \u00e9preuve existentielle et m\u00e9tapsychologique d&rsquo;une immense douleur : la confrontation avec la r\u00e9alit\u00e9 du temps, de la s\u00e9paration et des limites du moi. Pour quitter la citadelle protectrice, le patient doit accepter l&rsquo;effondrement n\u00e9cessaire de son illusion de toute-puissance narcissique. Cette d\u00e9sillusion, indispensable \u00e0 la reprise du d\u00e9veloppement psychique, s&rsquo;accompagne d&rsquo;une sensation aigu\u00eb de d\u00e9pouillement, de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de petitesse.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur du refuge, le patient b\u00e9n\u00e9ficiait de privil\u00e8ges fantasmatiques consid\u00e9rables. Qu&rsquo;il y r\u00e8gne en tyran absolu r\u00e9gentant son univers autarcique, ou qu&rsquo;il s&rsquo;y complaise dans une posture de victime innocente et pers\u00e9cut\u00e9e par un monde ext\u00e9rieur cruel, il tirait de ces positions des b\u00e9n\u00e9fices secondaires massifs. Abandonner l&rsquo;organisation pathologique signifie renoncer \u00e0 l&rsquo;aur\u00e9ole du martyre h\u00e9ro\u00efque ou au tr\u00f4ne de la m\u00e9galomanie. Le patient d\u00e9couvre brutalement qu&rsquo;il n&rsquo;est ni un dieu invuln\u00e9rable, ni la victime unique d&rsquo;un destin exceptionnel, mais un \u00eatre humain ordinaire, d\u00e9pendant d&rsquo;autrui et soumis aux contingences de l&rsquo;existence.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des aspects les plus poignants de cette \u00e9tape clinique, soulign\u00e9 avec force par Steiner, r\u00e9side dans la prise de conscience vertigineuse du <strong>temps perdu<\/strong>. En \u00e9mergeant de l&rsquo;anesth\u00e9sie temporelle de son sanctuaire, le sujet regarde en arri\u00e8re et mesure avec effroi les ann\u00e9es &mdash; parfois les d\u00e9cennies &mdash; pass\u00e9es reclus dans cette forteresse st\u00e9rile. Il r\u00e9alise les opportunit\u00e9s amoureuses manqu\u00e9es, les amiti\u00e9s g\u00e2ch\u00e9es, la jeunesse \u00e9vapor\u00e9e, la cr\u00e9ativit\u00e9 \u00e9touff\u00e9e dans l&rsquo;\u0153uf. Cette d\u00e9couverte provoque une douleur morale abyssale qui, si elle n&rsquo;est pas rigoureusement contenue par l&rsquo;analyste, peut inciter le patient \u00e0 un repli d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 vers son anesth\u00e9sie initiale.<\/p>\n<h3>9.2 9.2 Le travail de deuil des objets internes endommag\u00e9s<\/h3>\n<p>Ce renoncement \u00e0 l&rsquo;omnipotence ouvre directement la voie \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s authentique aux angoisses de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2001-5-page-1549.htm\">position d\u00e9pressive<\/a> kleinienne. Le patient passe alors de l&rsquo;angoisse parano\u00efde de pers\u00e9cution (la peur pour sa propre survie physique et psychique) \u00e0 l&rsquo;angoisse d\u00e9pressive pour autrui (le souci pour l&rsquo;objet). Il commence \u00e0 \u00e9prouver une tristesse r\u00e9paratrice en d\u00e9couvrant l&rsquo;\u00e9tat de d\u00e9vastation de son monde relationnel et interne.<\/p>\n<p>Le patient est d\u00e9sormais en mesure de reconna\u00eetre que ses propres attaques envieuses, son m\u00e9pris, ses ricanements cyniques et ses retraits prolong\u00e9s n&rsquo;ont pas seulement pr\u00e9serv\u00e9 son sanctuaire : ils ont \u00e9galement attaqu\u00e9, bless\u00e9 et d\u00e9truit les objets d&rsquo;amour r\u00e9els et int\u00e9rioris\u00e9s. Il prend conscience des souffrances qu&rsquo;il a inflig\u00e9es \u00e0 ses parents r\u00e9els, \u00e0 ses partenaires, \u00e0 ses enfants et \u00e0 l&rsquo;analyste lui-m\u00eame par son refus obstin\u00e9 de s&rsquo;engager dans la vie relationnelle :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Assomption de la responsabilit\u00e9 subjective :<\/strong> Le patient cesse d&rsquo;imputer syst\u00e9matiquement ses malheurs \u00e0 la malveillance d&rsquo;autrui pour reconna\u00eetre sa propre part active dans la destructivit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>\u00c9mergence de la v\u00e9ritable tristesse :<\/strong> Les larmes qui coulent ne sont plus des larmes de rage narcissique ou de victimisation, mais des larmes de chagrin authentique pour les dommages caus\u00e9s aux \u00eatres aim\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>Acceptation de la d\u00e9pendance affective :<\/strong> Le sujet renonce \u00e0 l&rsquo;autosuffisance st\u00e9rile pour reconna\u00eetre avec humilit\u00e9 qu&rsquo;il a besoin d&rsquo;objets s\u00e9par\u00e9s de lui, qu&rsquo;il ne contr\u00f4le pas totalement, pour vivre et \u00eatre heureux.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 9.3 La v\u00e9ritable r\u00e9paration psychique versus la r\u00e9paration maniaque<\/h3>\n<p>Au terme de ce cheminement d\u00e9pressif, John Steiner porte une attention toute particuli\u00e8re \u00e0 la nature des processus de r\u00e9paration mis en \u0153uvre par le moi. La m\u00e9tapsychologie kleinienne a toujours \u00e9tabli une ligne de d\u00e9marcation essentielle entre deux types oppos\u00e9s de r\u00e9paration, que Steiner affine \u00e0 la lumi\u00e8re de sa clinique des refuges :<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9paration maniaque :<\/strong> Elle s&rsquo;apparente \u00e0 un leurre d\u00e9fensif destin\u00e9 \u00e0 court-circuiter la douleur de la culpabilit\u00e9 d\u00e9pressive. Le patient utilise alors des m\u00e9canismes de triomphe, de ma\u00eetrise omnipotente et de m\u00e9pris pour clamer haut et fort que tout est d\u00e9j\u00e0 r\u00e9par\u00e9, pardonn\u00e9 et r\u00e9gl\u00e9 par magie. C&rsquo;est une fa\u00e7ade superficielle qui ne reconna\u00eet pas la profondeur du dommage caus\u00e9 et qui d\u00e9nie l&rsquo;irr\u00e9versibilit\u00e9 du temps.<\/p>\n<p><strong>La r\u00e9paration authentique :<\/strong> Elle s&rsquo;enracine \u00e0 l&rsquo;inverse dans la reconnaissance douloureuse mais mature des limites du pouvoir r\u00e9parateur du sujet. Le patient accepte que certaines pertes sont d\u00e9finitives, que certaines blessures ne s&rsquo;effaceront jamais compl\u00e8tement, et que le pass\u00e9 ne peut pas \u00eatre r\u00e9\u00e9crit. C&rsquo;est sur cette base de lucidit\u00e9 que s&rsquo;accomplit le v\u00e9ritable travail de r\u00e9paration psychologique.<\/p>\n<p>Cette v\u00e9ritable r\u00e9paration permet la r\u00e9int\u00e9gration progressive dans le moi des fragments qui avaient \u00e9t\u00e9 cliv\u00e9s, rejet\u00e9s et enferm\u00e9s dans l&rsquo;organisation pathologique. En reprenant possession de sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, de sa tendresse et de sa capacit\u00e9 d&rsquo;attachement, le sujet voit rena\u00eetre en lui le sentiment de la gratitude envers ses bons objets secourables. La cr\u00e9ativit\u00e9 relationnelle, sexuelle et intellectuelle, autrefois musel\u00e9e par la terreur de l&rsquo;exposition, peut enfin refleurir, permettant au sujet de r\u00e9habiter le monde partag\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 commune avec authenticit\u00e9.<\/p>\n<h2>10. 10. Clinique diff\u00e9rentielle : \u00c9tats limites, traumatismes et perversions<\/h2>\n<h3>10.1 10.1 Sp\u00e9cificit\u00e9 structurelle des \u00e9tats limites (Borderline)<\/h3>\n<p>Les \u00e9laborations th\u00e9orico-cliniques de John Steiner trouvent un champ d&rsquo;application privil\u00e9gi\u00e9 dans la clinique complexe et d\u00e9routante des patients dits \u00ab <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/les-etats-limites--9782130594376.htm\">borderline<\/a> \u00bb ou \u00e9tats limites. Ces personnalit\u00e9s se distinguent par une instabilit\u00e9 chronique touchant l&rsquo;ensemble de leurs investissements affectifs, une identit\u00e9 floue et fluctuante, et une fragilit\u00e9 structurelle de leurs fronti\u00e8res psychiques (la diff\u00e9renciation dedans\/dehors, moi\/non-moi demeurant poreuse et incertaine).<\/p>\n<p>Chez ces patients, Steiner met en \u00e9vidence le recours syst\u00e9matique et massif au clivage horizontal et vertical. L&rsquo;\u00e9tat limite est perp\u00e9tuellement d\u00e9chir\u00e9 entre deux terreurs existentielles sym\u00e9triques et inconciliables : d&rsquo;une part, une panique d&rsquo;abandon vertigineuse d\u00e8s que l&rsquo;objet s&rsquo;\u00e9loigne, v\u00e9cue comme une condamnation \u00e0 mourir de froid ; d&rsquo;autre part, une terreur d&rsquo;engloutissement fusionnel et d&rsquo;\u00e9touffement d\u00e8s que l&rsquo;objet se rapproche avec amour et intimit\u00e9. Incapable de tol\u00e9rer la distance relationnelle, le moi borderline utilise l&rsquo;organisation pathologique et le retrait psychique comme une solution d&rsquo;\u00e9quilibriste.<\/p>\n<p>Le refuge mental fonctionne alors chez l&rsquo;\u00e9tat limite comme un substitut d&rsquo;objet transitionnel totalement f\u00e9tichis\u00e9 et contr\u00f4lable. Le patient s&rsquo;y retranche pour tenir l&rsquo;analyste \u00e0 une distance constante : ni trop pr\u00e8s pour \u00e9viter d&rsquo;\u00eatre d\u00e9vor\u00e9, ni trop loin pour ne pas \u00eatre abandonn\u00e9. Face \u00e0 ces configurations o\u00f9 les d\u00e9charges motrices, les somatisations et les agirs impulsifs menacent en permanence de disloquer la cure, Steiner pr\u00e9conise une adaptation rigoureuse du cadre analytique. Le cadre doit offrir une contenance in\u00e9branlable et pr\u00e9visible, capable d&rsquo;absorber ces temp\u00eates sans c\u00e9der \u00e0 la s\u00e9duction ni \u00e0 la r\u00e9torsion disciplinaire.<\/p>\n<h3>10.2 10.2 Traumatisme pr\u00e9coce et constitution des bastions d\u00e9fensifs<\/h3>\n<p>Bien que John Steiner appartienne \u00e0 une tradition psychanalytique kleinienne qui accorde traditionnellement une primaut\u00e9 th\u00e9orique aux pulsions inn\u00e9es et au monde fantasmatique interne, il a su d\u00e9velopper une compr\u00e9hension aigu\u00eb du r\u00f4le d\u00e9terminant des traumatismes r\u00e9els et pr\u00e9coces dans la gen\u00e8se des bastions d\u00e9fensifs. Face aux patients ayant subi des carences environnementales graves, des d\u00e9faillances massives de la contenance parentale pr\u00e9coce ou des abus physiques, sexuels et psychologiques r\u00e9els durant l&rsquo;enfance, le refuge psychique prend une signification dramatique singuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans ces circonstances extr\u00eames, la constitution de l&rsquo;organisation pathologique n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un simple choix narcissique pervers, mais l&rsquo;ultime et unique rempart de survie psychique \u00e0 la disposition de l&rsquo;enfant pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration mentale pure et simple sous le coup de la terreur. Le bunker mental s&rsquo;est \u00e9difi\u00e9 pour abriter ce qui restait de vie face \u00e0 un environnement r\u00e9el violent, impr\u00e9visible ou incestuel. L&rsquo;enfant a d\u00fb se dissocier et construire une chambre forte int\u00e9rieure pour y enfermer ses parties saines et pr\u00e9server un sanctuaire inviolable.<\/p>\n<p>Cliniquement, Steiner souligne l&rsquo;extr\u00eame difficult\u00e9 \u00e0 d\u00e9m\u00ealer, dans le mat\u00e9riel de ces patients traumatis\u00e9s, ce qui rel\u00e8ve de la trace mn\u00e9sique traumatique r\u00e9elle et ce qui rel\u00e8ve du remaniement fantasmatique destructeur et envieux surajout\u00e9. L&rsquo;analyste se trouve sur une ligne de cr\u00eate technique particuli\u00e8rement \u00e9troite :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le danger de la complaisance r\u00e9paratrice :<\/strong> Si l&rsquo;analyste adopte une posture de s\u00e9duction r\u00e9paratrice complaisante en voulant \u00ab consoler \u00bb le patient et r\u00e9parer activement les traumatismes du pass\u00e9, il renforce son statut de victime passive et l&rsquo;enferme dans son impuissance.<\/li>\n<li><strong>Le danger de la froideur dogmatique :<\/strong> Si l&rsquo;analyste interpr\u00e8te de fa\u00e7on rigide toute r\u00e9f\u00e9rence au traumatisme r\u00e9el comme une projection de l&rsquo;agressivit\u00e9 interne du sujet, il r\u00e9\u00e9dite la violence environnementale initiale par une surdit\u00e9 pers\u00e9cutrice.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La neutralit\u00e9 analytique rigoureuse d\u00e9fendue par Steiner consiste \u00e0 reconna\u00eetre avec v\u00e9rit\u00e9 et respect la r\u00e9alit\u00e9 brute du d\u00e9sastre environnemental pr\u00e9coce, tout en analysant patiemment comment le patient adulte utilise aujourd&rsquo;hui cette m\u00e9moire traumatique pour alimenter son organisation pathologique et refuser tout nouvel engagement vivant.<\/p>\n<h3>10.3 10.3 Perversion des liens et pactes narcissiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration clinique diff\u00e9rentielle de John Steiner aborde avec une rigueur implacable la dimension des organisations perverses des liens et des pactes narcissiques destructeurs. Dans ces tableaux psychopathologiques, le retrait psychique n&rsquo;est pas seulement un asile passif o\u00f9 l&rsquo;on se cache pour dormir ; il constitue un quartier g\u00e9n\u00e9ral offensif depuis lequel le sujet organise la mise en sc\u00e8ne de relations d&rsquo;objet enti\u00e8rement bas\u00e9es sur la domination, l&rsquo;asservissement, l&rsquo;humiliation et le m\u00e9pris de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, le travail de liaison psychique &mdash; la recherche du sens, le respect de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9motionnelle, la reconnaissance de la d\u00e9pendance et de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 humaine &mdash; fait l&rsquo;objet d&rsquo;un d\u00e9nigrement syst\u00e9matique et jubilatoire. L&rsquo;organisation perverse retourne le langage psychanalytique contre lui-m\u00eame : les concepts de la cure sont vid\u00e9s de leur affect, subvertis et utilis\u00e9s pour mystifier l&rsquo;analyste. Le patient prend un plaisir cynique \u00e0 d\u00e9montrer la vanit\u00e9 du soin, transformant chaque tentative d&rsquo;aide en une preuve de l&rsquo;impuissance du th\u00e9rapeute, c\u00e9l\u00e9brant ainsi le triomphe absolu de la pulsion de mort sur la libido.<\/p>\n<p>Steiner met \u00e9galement en lumi\u00e8re la mani\u00e8re dont ces dynamiques perverses ne se cantonnent pas au divan individuel, mais colonisent fr\u00e9quemment les institutions de soin, les \u00e9quipes psychiatriques et les universit\u00e9s psychanalytiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;instauration de pactes pervers institutionnels :<\/strong> Des \u00e9quipes enti\u00e8res peuvent inconsciemment sceller des accords secrets pour maintenir l&rsquo;illusion d&rsquo;une efficacit\u00e9 th\u00e9rapeutique tout en s&rsquo;abstenant de confronter les dysfonctionnements mortif\u00e8res des patients hospitalis\u00e9s.<\/li>\n<li><strong>La complaisance des soignants :<\/strong> Les soignants peuvent \u00eatre s\u00e9duits par la toute-puissance perverse d&rsquo;un patient leader et adopter ses lois tyranniques, au d\u00e9triment des patients plus fragiles.<\/li>\n<li><strong>Modalit\u00e9s d&rsquo;intervention de l&rsquo;analyste :<\/strong> Face \u00e0 ces manifestations envahissant la cure, Steiner affirme que l&rsquo;analyste doit imp\u00e9rativement refuser d&rsquo;entrer dans le jeu de la s\u00e9duction et nommer avec une fermet\u00e9 calme le m\u00e9pris et la manipulation du lien, brisant ainsi le pacte de silence avant que la cure ne soit irr\u00e9m\u00e9diablement vid\u00e9e de toute substance vitale.<\/li>\n<\/ul>\n<h2>11. 11. R\u00e9ception internationale, d\u00e9bats et confrontations th\u00e9oriques<\/h2>\n<h3>11.1 11.1 Discussions internes au mouvement psychanalytique britannique<\/h3>\n<p>Au sein de la Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse, l&rsquo;\u0153uvre de John Steiner a suscit\u00e9 d&rsquo;intenses d\u00e9bats m\u00e9tapsychologiques et techniques, venant dynamiser et enrichir la vitalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole post-kleinienne. L&rsquo;un des dialogues les plus f\u00e9conds s&rsquo;est nou\u00e9 avec les travaux d&rsquo;Anne Alvarez, pionni\u00e8re de la psychanalyse des enfants autistes et des \u00e9tats limites pr\u00e9coces. Alvarez, tout en saluant la pr\u00e9cision de la cartographie de Steiner, a soulign\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une technique de \u00ab r\u00e9clamation \u00bb (<em>reclamation<\/em>) ou de revitalisation active du moi lorsque le retrait psychique n&rsquo;est pas le fruit d&rsquo;une tyrannie perverse, mais r\u00e9sulte d&rsquo;un \u00e9tat de d\u00e9vitalisation extr\u00eame et de d\u00e9sespoir blanc. Pour Alvarez, certains patients ne demandent pas qu&rsquo;on interpr\u00e8te leur organisation d\u00e9fensive, mais qu&rsquo;on aille les \u00ab r\u00e9veiller \u00bb activement dans leur tombeau \u00e9motionnel.<\/p>\n<p>Une autre confrontation th\u00e9orique majeure oppose John Steiner \u00e0 son contemporain <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychanalyse-2015-1-page-211.htm\">Donald Meltzer<\/a>, auteur de la c\u00e9l\u00e8bre \u00e9tude sur <em>Le Claustrum<\/em> (1992). Si Meltzer et Steiner s&rsquo;accordent sur l&rsquo;existence d&rsquo;espaces mentaux clos r\u00e9gis par des lois archa\u00efques, leur conceptualisation de cet espace diverge sensiblement :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le Claustrum de Meltzer :<\/strong> Meltzer con\u00e7oit le claustrum comme une intrusion fantasmatique et claustrophobique du moi \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du corps de la m\u00e8re (dans le rectum, le vagin ou la t\u00eate), espace investi par une identification projective massive et perverse o\u00f9 le sujet vit clo\u00eetr\u00e9 dans les excr\u00e9ments ou la toute-puissance f\u00e9cale.<\/li>\n<li><strong>Le Retrait Psychique de Steiner :<\/strong> Steiner propose une conception plus architecturale, plus fonctionnelle et moins exclusivement corporelle du refuge mental. Pour Steiner, le retrait est un territoire transitoire am\u00e9nag\u00e9 entre deux positions structurales (Ps &harr; D), un amortisseur de chocs contre l&rsquo;angoisse plut\u00f4t qu&rsquo;une intrusion anatomique dans le corps maternel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ailleurs, la pens\u00e9e de Steiner a permis d&rsquo;\u00e9tablir des passerelles indispensables avec le Groupe des Ind\u00e9pendants britanniques (les h\u00e9ritiers de Winnicott, Fairbairn et Balint). Les Ind\u00e9pendants ont souvent reproch\u00e9 aux kleiniens traditionnels de surinterpr\u00e9ter l&rsquo;agressivit\u00e9 et de n\u00e9gliger la dimension du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/le-soi-et-la-personnalite--9782130541738-page-185.htm\">vrai self \/ faux self<\/a>. Steiner a su d\u00e9samorcer cette critique historique en int\u00e9grant la notion de faux self au c\u0153ur m\u00eame du fonctionnement de l&rsquo;organisation pathologique, incarnant ainsi une voix kleinienne moderne, sensible \u00e0 la fragilit\u00e9 environnementale sans jamais sacrifier la profondeur de la dialectique pulsionnelle interne.<\/p>\n<h3>11.2 11.2 Diffusion et r\u00e9sonance dans la psychanalyse fran\u00e7aise et internationale<\/h3>\n<p>La r\u00e9ception des travaux de John Steiner en France a constitu\u00e9 une \u00e9tape d\u00e9cisive dans le dialogue intellectuel entre la psychanalyse anglo-saxonne et le mod\u00e8le m\u00e9tapsychologique fran\u00e7ais. Si la France psychanalytique a longtemps entretenu une m\u00e9fiance r\u00e9flexe envers les formulations kleiniennes accus\u00e9es de concr\u00e9tisme ou de n\u00e9gligence du primat du p\u00e8re et de la castration symbolique, l&rsquo;\u0153uvre de Steiner a trouv\u00e9 un \u00e9cho enthousiaste aupr\u00e8s de figures majeures telles qu&rsquo;Andr\u00e9 Green, Ren\u00e9 Roussillon et Jean-Luc Donnet.<\/p>\n<p>Les cliniciens fran\u00e7ais ont imm\u00e9diatement reconnu dans le concept de retrait psychique une r\u00e9sonance profonde avec le concept freudien de <em>clivage du moi<\/em> (<em>Ichspaltung<\/em>) pouss\u00e9 \u00e0 ses limites absolues, ainsi qu&rsquo;avec les th\u00e9orisations d&rsquo;Andr\u00e9 Green sur le d\u00e9sinvestissement, le \u00ab travail du n\u00e9gatif \u00bb et la n\u00e9vrose blanche. La subtilit\u00e9 clinique de Steiner &mdash; son attention accord\u00e9e au silence, \u00e0 la honte, au tact interpr\u00e9tatif et \u00e0 l&rsquo;aveuglement volontaire &mdash; a s\u00e9duit les praticiens francophones, fournissant un pont clinique solide entre la m\u00e9tapsychologie freudienne du cadre et l&rsquo;approche relationnelle britannique des pathologies de la limite.<\/p>\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle internationale, l&rsquo;impact de John Steiner a \u00e9t\u00e9 prodigieux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>En Am\u00e9rique latine :<\/strong> En Argentine et au Br\u00e9sil, pays profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9s par la tradition kleinienne et bionienne historique (via des figures comme Arminda Aberastury, Heinrich Racker ou Horacio Etchegoyen), les ouvrages de Steiner ont \u00e9t\u00e9 accueillis comme des classiques instantan\u00e9s. Ils sont devenus la grille de lecture de r\u00e9f\u00e9rence pour analyser la stagnation transf\u00e9rentielle et les r\u00e9actions th\u00e9rapeutiques n\u00e9gatives dans les cures d&rsquo;adultes et d&rsquo;adolescents.<\/li>\n<li><strong>Aux \u00c9tats-Unis :<\/strong> La pens\u00e9e de Steiner a suscit\u00e9 un int\u00e9r\u00eat majeur au sein du courant relationnel contemporain (notamment chez des th\u00e9oriciens comme Thomas Ogden et James Grotstein). Ces auteurs ont salu\u00e9 sa description de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9 de la honte et son mod\u00e8le de l&rsquo;enr\u00f4lement mutuel de l&rsquo;analyste et de l&rsquo;analysant dans la dynamique transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>11.3 11.3 Passerelles contemporaines avec les neurosciences et la psychopathologie cognitive<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du champ psychanalytique institutionnel, les th\u00e9orisations de John Steiner offrent aujourd&rsquo;hui des convergences \u00e9pist\u00e9mologiques saisissantes avec les avanc\u00e9es r\u00e9centes des neurosciences affectives, de la th\u00e9orie de l&rsquo;attachement et de la psychopathologie cognitive moderne. Bien que formul\u00e9e dans le vocabulaire rigoureux de la m\u00e9tapsychologie, la description ph\u00e9nom\u00e9nologique du retrait psychique correspond fid\u00e8lement aux mod\u00e8les neurobiologiques contemporains de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-francaise-de-psychosomatique-2012-1-page-47.htm\">dissociation traumatique<\/a> et des r\u00e9actions d&rsquo;inhibition comportementale de haut niveau.<\/p>\n<p>Les sp\u00e9cialistes des neurosciences cognitives (comme Stephen Porges avec la th\u00e9orie polyvagale) d\u00e9crivent comment le syst\u00e8me nerveux autonome, confront\u00e9 \u00e0 une menace per\u00e7ue comme insurmontable et \u00e9chappant aux m\u00e9canismes de combat ou de fuite, d\u00e9clenche une r\u00e9ponse d&rsquo;immobilisation dorsale et de sid\u00e9ration biologique (le \u00ab freeze \u00bb ou l&rsquo;hypoarousal). Le retrait psychique th\u00e9oris\u00e9 par Steiner constitue pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9quivalent psychologique subjectif de cet \u00e9tat neurov\u00e9g\u00e9tatif de cong\u00e9lation : l&rsquo;organisme psychique se met en \u00e9tat d&rsquo;hibernation affective et anesth\u00e9sie ses r\u00e9seaux synaptiques \u00e9motionnels pour \u00e9viter l&rsquo;explosion sous l&rsquo;impact de la d\u00e9tresse.<\/p>\n<p>De m\u00eame, les th\u00e9oriciens contemporains de l&rsquo;attachement (dans la filiation de John Bowlby et de Peter Fonagy) trouvent dans l&rsquo;\u0153uvre de Steiner une illustration magistrale des strat\u00e9gies de l&rsquo;<strong>attachement d\u00e9sorganis\u00e9<\/strong>. L&rsquo;enfant d\u00e9sorganis\u00e9, pris dans un paradoxe insoluble o\u00f9 la figure d&rsquo;attachement est simultan\u00e9ment la source de la terreur et le seul havre de s\u00e9curit\u00e9 potentiel, met en place des micro-retraits d\u00e9fensifs et des m\u00e9canismes d&rsquo;inhibition r\u00e9flexive qui pr\u00e9figurent trait pour trait le \u00ab turning a blind eye \u00bb. Enfin, les recherches actuelles en neuropsychiatrie sur les circuits c\u00e9r\u00e9braux de la honte &mdash; impliquant le cortex cingulaire ant\u00e9rieur et l&rsquo;insula &mdash; corroborent avec \u00e9clat les intuitions cliniques de Steiner sur le potentiel de paralysie scopique et d&rsquo;effondrement visc\u00e9ral provoqu\u00e9 par l&rsquo;exposition au regard d&rsquo;autrui.<\/p>\n<h2>12. 12. H\u00e9ritage contemporain et actualit\u00e9 de la pens\u00e9e de John Steiner<\/h2>\n<h3>12.1 12.1 Applications de l&rsquo;\u0153uvre aux dynamiques sociales, collectives et politiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de John Steiner d\u00e9passe de tr\u00e8s loin les murs feutr\u00e9s du cabinet de consultation pour s&rsquo;imposer comme un outil analytique indispensable \u00e0 la compr\u00e9hension des d\u00e9rives soci\u00e9tales, \u00e9cologiques et politiques du monde contemporain. Ses concepts majeurs, initialement forg\u00e9s pour rendre compte de la d\u00e9tresse individuelle, poss\u00e8dent une puissance heuristique remarquable lorsqu&rsquo;ils sont appliqu\u00e9s \u00e0 la clinique du lien social et aux pathologies collectives.<\/p>\n<p>Le concept d&rsquo;aveuglement volontaire (\u00ab turning a blind eye \u00bb) est ainsi devenu la cl\u00e9 de vo\u00fbte m\u00e9tapsychologique pour analyser les ph\u00e9nom\u00e8nes contemporains de d\u00e9ni collectif, au premier rang desquels figure le <strong>d\u00e9ni climatique mondial<\/strong>. L&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re dispose aujourd&rsquo;hui de l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es scientifiques, pr\u00e9cises et irr\u00e9futables, attestant de l&rsquo;effondrement de la biodiversit\u00e9 et du r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te ; pourtant, les gouvernements, les corporations et les citoyens continuent de vaquer \u00e0 leurs occupations quotidiennes comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait. Steiner fournit le mod\u00e8le parfait de cette scission mentale : nous savons pertinemment ce qui advient, mais nous choisissons collectivement de porter notre longue-vue sur notre \u0153il de verre pour ne pas avoir \u00e0 affronter l&rsquo;angoisse intol\u00e9rable et le renoncement radical \u00e0 nos modes de vie qu&rsquo;imposerait la pleine prise en compte de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>De m\u00eame, Steiner \u00e9claire le fonctionnement des groupuscules extr\u00e9mistes, des sectes autoritaires et des mouvements complotistes modernes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le fonctionnement en organisation pathologique de groupe :<\/strong> Ces structures collectives s&rsquo;\u00e9rigent comme des forteresses immunitaires contre la complexit\u00e9 d&rsquo;un monde per\u00e7u comme anxiog\u00e8ne. Elles fonctionnent selon des lois mafieuses de pens\u00e9e unique, d\u00e9signant un ennemi ext\u00e9rieur pers\u00e9cuteur et promettant une invuln\u00e9rabilit\u00e9 magique \u00e0 leurs adeptes en \u00e9change d&rsquo;une soumission intellectuelle totale.<\/li>\n<li><strong>La fabrique du repli soci\u00e9tal :<\/strong> Face aux angoisses de la mondialisation, des populations enti\u00e8res se r\u00e9fugient dans des sanctuaires identitaires frileux et nostalgiques, pr\u00e9f\u00e9rant la stagnation d&rsquo;un pass\u00e9 mythifi\u00e9 au contact vivant avec l&rsquo;alt\u00e9rit\u00e9.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;instrumentalisation de l&rsquo;humiliation collective :<\/strong> Steiner a analys\u00e9 avec profondeur la mani\u00e8re dont les conflits internationaux et les guerres d\u00e9vastatrices sont presque toujours aliment\u00e9s par la honte narcissique non \u00e9labor\u00e9e de peuples humili\u00e9s, qui transforment leur sentiment d&rsquo;indignit\u00e9 en fureur guerri\u00e8re pour r\u00e9tablir une illusion de toute-puissance par la destruction d&rsquo;autrui.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>12.2 12.2 Transmission clinique et formation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;analystes<\/h3>\n<p>Dans le domaine de la transmission et de la formation des jeunes psychanalystes, John Steiner a laiss\u00e9 une empreinte p\u00e9dagogique incomparable. Tout au long de sa carri\u00e8re, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de ses s\u00e9minaires cliniques \u00e0 la Tavistock Clinic, de ses supervisions \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 britannique de psychanalyse ou de ses conf\u00e9rences dispens\u00e9es sur les cinq continents, Steiner a incarn\u00e9 un style d&rsquo;enseignement d&rsquo;une exigence intellectuelle rare, doubl\u00e9 d&rsquo;une bienveillance sans faille envers les angoisses des analystes d\u00e9butants.<\/p>\n<p>La marque distinctive de la transmission de Steiner r\u00e9side dans sa m\u00e9fiance absolue envers le jargon th\u00e9orique pr\u00e9tentieux, \u00e9sot\u00e9rique ou obscur qui gangr\u00e8ne trop souvent la litt\u00e9rature psychanalytique. Pour Steiner, si une pens\u00e9e ne peut pas \u00eatre formul\u00e9e dans des mots simples, pr\u00e9cis et directement intelligibles pour d\u00e9crire l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue de la s\u00e9ance, c&rsquo;est qu&rsquo;elle rel\u00e8ve de l&rsquo;id\u00e9ologie et non de la clinique. Il a form\u00e9 plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de praticiens \u00e0 l&rsquo;art rigoureux de l&rsquo;\u00e9criture psychanalytique : relater fid\u00e8lement les \u00e9changes verbaux, documenter sans fard ses propres doutes contre-transf\u00e9rentiels et exposer avec une honn\u00eatet\u00e9 d\u00e9sarmante ses propres erreurs techniques en cours de s\u00e9ance.<\/p>\n<p>Par-dessus tout, Steiner a transmis aux nouvelles g\u00e9n\u00e9rations une \u00e9thique de l&rsquo;<strong>humilit\u00e9 th\u00e9rapeutique<\/strong> et de la lucidit\u00e9 clinique. Face aux nouvelles formes de souffrance contemporaine &mdash; addictions s\u00e9v\u00e8res, conduites d&rsquo;automutilation, d\u00e9pressions anaclitiques, d\u00e9sordres du genre et pathologies du vide narcissique &mdash;, les mod\u00e8les de Steiner apprennent aux jeunes th\u00e9rapeutes \u00e0 ne pas c\u00e9der \u00e0 la panique ni \u00e0 l&rsquo;activisme. Il enseigne la capacit\u00e9 n\u00e9gative (ch\u00e8re \u00e0 Keats et Bion), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;aptitude fondamentale de l&rsquo;analyste \u00e0 endurer de rester dans l&rsquo;obscurit\u00e9, l&rsquo;incertitude et le doute sans courir apr\u00e8s des certitudes pr\u00e9fabriqu\u00e9es, permettant au temps psychique de faire son \u0153uvre de maturation.<\/p>\n<h3>12.3 12.3 Bilan r\u00e9trospectif : John Steiner, un ma\u00eetre de la clinique de la r\u00e9sistance<\/h3>\n<p>Arriv\u00e9 au terme de cette exploration panoramique de l&rsquo;\u0153uvre et de la trajectoire de John Steiner, depuis sa naissance \u00e0 Prague en 1934 jusqu&rsquo;\u00e0 notre \u00e9poque contemporaine, il appara\u00eet avec \u00e9clat que ce clinicien d&rsquo;exception s&rsquo;impose comme le plus grand ma\u00eetre contemporain de la <strong>clinique de la r\u00e9sistance et de l&rsquo;impasse psychique<\/strong>. L\u00e0 o\u00f9 d&rsquo;autres ont explor\u00e9 avec brio les sommets de la cr\u00e9ativit\u00e9 symbolique ou les fondations de l&rsquo;amour primitif, Steiner a courageusement consacr\u00e9 l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de son existence de chercheur \u00e0 cartographier les bas-fonds de l&rsquo;appareil psychique : les forteresses o\u00f9 l&rsquo;esprit humain s&rsquo;enterre vivant par terreur d&rsquo;exister.<\/p>\n<p>Le bilan structural de ses avanc\u00e9es conceptuelles &mdash; les retraits psychiques, les organisations pathologiques de la personnalit\u00e9, l&rsquo;aveuglement volontaire, la m\u00e9tapsychologie de la honte et du regard p\u00e9trifiant, l&rsquo;interpr\u00e9tation centr\u00e9e sur l&rsquo;analyste &mdash; a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 la bo\u00eete \u00e0 outils th\u00e9orico-clinique du monde analytique. Ses d\u00e9couvertes ont op\u00e9r\u00e9 une d\u00e9culpabilisation salutaire et majeure du praticien confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec ou \u00e0 la stagnation prolong\u00e9e de ses patients. Steiner a d\u00e9montr\u00e9 que l&rsquo;impasse th\u00e9rapeutique n&rsquo;est pas le signe d&rsquo;une insuffisance technique de l&rsquo;analyste ou d&rsquo;une mauvaise volont\u00e9 du patient, mais la manifestation rigoureuse d&rsquo;un \u00e9quilibre d\u00e9fensif sophistiqu\u00e9 qu&rsquo;il convient de d\u00e9chiffrer avec respect plut\u00f4t que d&rsquo;attaquer avec rage.<\/p>\n<p>\u00c0 la charni\u00e8re des XXe et XXIe si\u00e8cles, l&rsquo;\u0153uvre monumentale de John Steiner demeure plus vivante, plus tranchante et plus n\u00e9cessaire que jamais. Par son alliance ind\u00e9fectible entre une rigueur \u00e9pist\u00e9mologique sans concession et une infinie compassion pour la fragilit\u00e9 humaine, John Steiner s&rsquo;est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 inscrit de son vivant au panth\u00e9on des classiques intemporels de la psychanalyse mondiale, offrant un phare clinique indispensable \u00e0 quiconque s&rsquo;aventure dans l&rsquo;exploration des labyrinthes les plus obscurs et les plus souffrants de la subjectivit\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Alvarez, A. (1992). <em>Live Company: Psychoanalytic Psychotherapy with Autistic, Borderline, Deprived and Abused Children<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Live-Company-Psychoanalytic-Psychotherapy-with-Autistic-Borderline-Deprived\/Alvarez\/p\/book\/9780415065092\">https:\/\/www.routledge.com\/Live-Company-Psychoanalytic-Psychotherapy-with-Autistic-Borderline-Deprived\/Alvarez\/p\/book\/9780415065092<\/a><\/li>\n<li>Bion, W. R. (1962). <em>Learning from Experience<\/em>. Heinemann. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/learning-from-experience\/2052\/\">https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/learning-from-experience\/2052\/<\/a><\/li>\n<li>Bion, W. R. (1967). <em>Second Thoughts: Selected Papers on Psycho-Analysis<\/em>. Heinemann. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/second-thoughts-selected-papers-on-psycho-analysis\/2054\/\">https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/second-thoughts-selected-papers-on-psycho-analysis\/2054\/<\/a><\/li>\n<li>Green, A. (1993). <em>Le travail du n\u00e9gatif<\/em>. \u00c9ditions de Minuit. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-Le_Travail_du_n%C3%A9gatif-1520-1-1-0-1.html\">https:\/\/www.leseditionsdeminuit.fr\/livre-Le_Travail_du_n%C3%A9gatif-1520-1-1-0-1.html<\/a><\/li>\n<li>Klein, M. (1946). Notes on some schizoid mechanisms. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 27, 99-110. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.027.0099A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.027.0099A<\/a><\/li>\n<li>Klein, M. (1957). <em>Envy and Gratitude: A Study of Unconscious Sources<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/theory\/envy-and-gratitude\/\">https:\/\/www.melanie-klein-trust.org.uk\/theory\/envy-and-gratitude\/<\/a><\/li>\n<li>Meltzer, D. (1992). <em>The Claustrum: An Investigation of Claustrophobic Phenomena<\/em>. Clunie Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/the-claustrum-an-investigation-of-claustrophobic-phenomena\/3028\/\">https:\/\/www.karnacbooks.com\/product\/the-claustrum-an-investigation-of-claustrophobic-phenomena\/3028\/<\/a><\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1971). A clinical approach to the psychoanalytic theory of the life and death instincts: An investigation into the aggressive aspects of narcissism. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 52, 169-178. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.052.0169A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.052.0169A<\/a><\/li>\n<li>Rosenfeld, H. (1987). <em>Impasse and Interpretation: Therapeutic and Anti-Therapeutic Factors in the Psycho-Analytic Treatment of Psychotic, Borderline, and Neurotic Patients<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Impasse-and-Interpretation-Therapeutic-and-Anti-Therapeutic-Factors-in-the\/Rosenfeld\/p\/book\/9780415010375\">https:\/\/www.routledge.com\/Impasse-and-Interpretation-Therapeutic-and-Anti-Therapeutic-Factors-in-the\/Rosenfeld\/p\/book\/9780415010375<\/a><\/li>\n<li>Roussillon, R. (1999). <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Presses Universitaires de France. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.puf.com\/agonie-clivage-et-symbolisation\">https:\/\/www.puf.com\/agonie-clivage-et-symbolisation<\/a><\/li>\n<li>Segal, H. (1957). Notes on symbol formation. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 38, 391-397. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.038.0391A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.038.0391A<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (1982). Perverse relationships between parts of the self: A clinical illustration. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 63, 241-251. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.063.0241A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IJP.063.0241A<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (1985). Turning a blind eye: The cover up for Oedipus. <em>International Review of Psycho-Analysis<\/em>, 12, 161-172. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IRP.012.0161A\">https:\/\/pep-web.org\/browse\/document\/IRP.012.0161A<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (1993). <em>Psychic Retreats: Pathological Organizations in Psychotic, Neurotic and Borderline Patients<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Psychic-Retreats-Pathological-Organizations-in-Psychotic-Neurotic-and-Borderline\/Steiner\/p\/book\/9780415083553\">https:\/\/www.routledge.com\/Psychic-Retreats-Pathological-Organizations-in-Psychotic-Neurotic-and-Borderline\/Steiner\/p\/book\/9780415083553<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (1994). Patient-centred and analyst-centred interpretations: Some implications of containment and countertransference. <em>Psychoanalytic Inquiry<\/em>, 14(3), 406-422. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1080\/07351690.1994.9961652\">https:\/\/doi.org\/10.1080\/07351690.1994.9961652<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (2000). Containment, need and wish in the transference. <em>The Psychoanalytic Quarterly<\/em>, 69(2), 245-263. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.2167-4086.2000.tb00563.x\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/j.2167-4086.2000.tb00563.x<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (2006). Seeing and being seen: Narcissistic pride and narcissistic humiliation. <em>International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, 87(4), 939-951. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1516\/4bcf-6k6r-0c8y-1v2n\">https:\/\/doi.org\/10.1516\/4bcf-6k6r-0c8y-1v2n<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (2011). <em>Seeing and Being Seen: Emerging from a Psychic Retreat<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Seeing-and-Being-Seen-Emerging-from-a-Psychic-Retreat\/Steiner\/p\/book\/9780415619233\">https:\/\/www.routledge.com\/Seeing-and-Being-Seen-Emerging-from-a-Psychic-Retreat\/Steiner\/p\/book\/9780415619233<\/a><\/li>\n<li>Steiner, J. (2018). <em>Illusion, Disillusion, and Irony in Psychoanalysis<\/em>. Routledge. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Illusion-Disillusion-and-Irony-in-Psychoanalysis\/Steiner\/p\/book\/9780367355227\">https:\/\/www.routledge.com\/Illusion-Disillusion-and-Irony-in-Psychoanalysis\/Steiner\/p\/book\/9780367355227<\/a><\/li>\n<li>Winnicott, D. W. (1971). <em>Playing and Reality<\/em>. Tavistock Publications. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.routledge.com\/Playing-and-Reality\/Winnicott\/p\/book\/9780415345460\">https:\/\/www.routledge.com\/Playing-and-Reality\/Winnicott\/p\/book\/9780415345460<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plan d&rsquo;\u00e9tude acad\u00e9mique approfondi sur l&rsquo;\u0153uvre et la vie du psychanalyste post-kleinien John Steiner, th\u00e9oricien des retraits psychiques.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1772,3],"tags":[25077,25080,25081,25079,25078],"class_list":["post-15811","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-psychanalyse","category-psychologie-clinique","tag-john-steiner","tag-organisations-pathologiques","tag-position-depressive","tag-post-kleinien","tag-retraits-psychiques"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15811","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15811"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15811\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15811"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15811"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15811"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}