{"id":15805,"date":"2026-10-09T16:53:55","date_gmt":"2026-10-09T16:53:55","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/john-searle-1932-present-philosophie-esprit\/"},"modified":"2026-10-09T16:53:55","modified_gmt":"2026-10-09T16:53:55","slug":"john-searle-1932-present-philosophie-esprit","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=john-searle-1932-present-philosophie-esprit","title":{"rendered":"John Searle &#8211; 1932 Pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"<p>Au confluent de la philosophie analytique du langage ordinaire et des sciences contemporaines du cerveau, l&rsquo;\u0153uvre de John Rogers Searle (n\u00e9 en 1932) constitue un monument th\u00e9orique singulier dans le paysage intellectuel de la seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle et des premi\u00e8res d\u00e9cennies du vingt-et-uni\u00e8me. Form\u00e9 \u00e0 Oxford au contact direct des initiateurs de la philosophie pragmatique, puis \u00e9tabli durant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley, Searle a fa\u00e7onn\u00e9 une pens\u00e9e syst\u00e9matique dont l&rsquo;ambition centrale r\u00e9side dans la r\u00e9conciliation de la condition humaine &mdash; dot\u00e9e de conscience, d&rsquo;intentionnalit\u00e9, de rationalit\u00e9, de libre arbitre et d&rsquo;institutions sociopolitiques normatives &mdash; avec un univers exclusivement constitu\u00e9 de particules physiques \u00e9l\u00e9mentaires soumises \u00e0 des champs de forces causales aveugles.<\/p>\n<p>Loin d&rsquo;adopter le r\u00e9ductionnisme mat\u00e9rialiste dogmatique qui a souvent caract\u00e9ris\u00e9 le courant dominant des sciences cognitives de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, Searle a sans cesse d\u00e9fendu le caract\u00e8re brut, irr\u00e9ductible et intrins\u00e8quement subjectif des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux, tout en refusant cat\u00e9goriquement les \u00e9cueils m\u00e9taphysiques du dualisme des substances h\u00e9rit\u00e9 de Ren\u00e9 Descartes. Cette posture \u00e9pist\u00e9mologique originale, formalis\u00e9e sous la d\u00e9signation de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/consciousness\/\">naturalisme biologique<\/a>, postule que la conscience et les \u00e9tats intentionnels sont des manifestations biologiques de niveau sup\u00e9rieur, caus\u00e9es par des processus neurophysiologiques sous-jacents et r\u00e9alis\u00e9es au sein m\u00eame des structures c\u00e9r\u00e9brales, exactement comme la fluidit\u00e9 de l&rsquo;eau est une propri\u00e9t\u00e9 macroscopique caus\u00e9e par le comportement microscopique des mol\u00e9cules de H<sub>2<\/sub>O.<\/p>\n<p>Le rayonnement de John Searle d\u00e9passe largement le cadre strict de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;esprit. D\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1960, sa formalisation rigoureuse de la th\u00e9orie des actes de parole a r\u00e9volutionn\u00e9 la linguistique pragmatique et la philosophie du langage. Plus tard, sa c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience de pens\u00e9e de la \u00ab Chambre chinoise \u00bb a \u00e9branl\u00e9 les fondements du computationnalisme et de l&rsquo;intelligence artificielle forte, suscitant des d\u00e9bats passionn\u00e9s qui conservent une acuit\u00e9 frappante \u00e0 l&rsquo;\u00e8re des r\u00e9seaux de neurones artificiels et des mod\u00e8les de langage massifs. Enfin, sa th\u00e9orisation de la r\u00e9alit\u00e9 sociale et institutionnelle a pos\u00e9 les jalons d&rsquo;une nouvelle ontologie collective, d\u00e9montrant comment des actes de parole performatifs parviennent \u00e0 cr\u00e9er des r\u00e9alit\u00e9s d\u00e9ontiques objectives telles que l&rsquo;argent, les gouvernements ou le mariage. Le pr\u00e9sent essai propose une travers\u00e9e exhaustive et critique de ce syst\u00e8me philosophique aux multiples ramifications conceptuelles.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle de John Searle<\/h2>\n<h3>1.1 Les ann\u00e9es de formation et l&#8217;empreinte d&rsquo;Oxford<\/h3>\n<p>N\u00e9 le 31 juillet 1932 \u00e0 Denver, dans le Colorado, John Rogers Searle entame son parcours acad\u00e9mique sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 du Wisconsin \u00e0 Madison. Son \u00e9clat intellectuel pr\u00e9coce lui vaut rapidement l&rsquo;obtention d&rsquo;une prestigieuse bourse Rhodes en 1952, lui ouvrant les portes de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford. Au cours des ann\u00e9es 1950, l&rsquo;institution britannique traverse une p\u00e9riode d&rsquo;effervescence intellectuelle sans pr\u00e9c\u00e9dent, souvent d\u00e9sign\u00e9e sous l&rsquo;appellation d&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/ordinary-language\/\">philosophie du langage ordinaire<\/a>. Searle y c\u00f4toie les figures tut\u00e9laires de cette r\u00e9volution analytique, au premier rang desquelles figurent John Langshaw Austin, Gilbert Ryle, Peter Strawson et Herbert Paul Grice. L&rsquo;influence d&rsquo;Austin se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9cisive sur la trajectoire du jeune philosophe am\u00e9ricain : elle lui insuffle une m\u00e9fiance permanente envers les abstractions m\u00e9taphysiques d\u00e9sincarn\u00e9es et un profond respect pour la pr\u00e9cision s\u00e9mantique du langage naturel.<\/p>\n<p>Aupr\u00e8s d&rsquo;Austin, Searle apprend \u00e0 appr\u00e9hender le langage non pas simplement comme un syst\u00e8me symbolique formel servant \u00e0 d\u00e9crire passivement une r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9existante &mdash; selon le paradigme alors dominant issu du positivisme logique et du premier Ludwig Wittgenstein &mdash;, mais avant tout comme une modalit\u00e9 de l&rsquo;action humaine soumise \u00e0 des normes conventionnelles. Cette transition conceptuelle vers l&rsquo;analyse rigoureuse des structures de la communication humaine le conduit \u00e0 r\u00e9diger sa th\u00e8se de doctorat, achev\u00e9e en 1959, consacr\u00e9e aux actes de langage et aux conditions de possibilit\u00e9 de la r\u00e9f\u00e9rence linguistique. La rigueur de ses analyses et sa verve dialectique attirent l&rsquo;attention de la communaut\u00e9 internationale.<\/p>\n<p>D\u00e8s l&rsquo;obtention de son doctorat en 1959, Searle est recrut\u00e9 par le prestigieux d\u00e9partement de philosophie de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie \u00e0 Berkeley. Ce rattachement institutionnel, exceptionnellement pr\u00e9coce pour un jeune universitaire de vingt-sept ans, marquera l&rsquo;ancrage d\u00e9finitif de sa carri\u00e8re. D\u00e8s ses premi\u00e8res ann\u00e9es en Californie, Searle ne se cantonne pas \u00e0 la sph\u00e8re acad\u00e9mique : il s&rsquo;engage activement dans les d\u00e9bats sociopolitiques de son temps, devenant notamment l&rsquo;une des figures professorales marquantes du <em>Free Speech Movement<\/em> de Berkeley au milieu des ann\u00e9es 1960. Cette exp\u00e9rience directe des luttes institutionnelles, de la contestation de l&rsquo;autorit\u00e9 et du pouvoir performatif du discours politique nourrira souterrainement ses r\u00e9flexions ult\u00e9rieures sur la nature des institutions sociales et l&rsquo;autorit\u00e9 d\u00e9ontique du langage.<\/p>\n<h3>1.2 \u00c9volution vers la philosophie de l&rsquo;esprit et les sciences cognitives<\/h3>\n<p>Tout au long de ses deux premi\u00e8res d\u00e9cennies \u00e0 Berkeley, Searle consolide sa r\u00e9putation internationale gr\u00e2ce \u00e0 ses travaux pionniers en philosophie du langage. Toutefois, d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1970, il op\u00e8re un glissement m\u00e9thodologique fondamental de la philosophie du langage vers l&rsquo;architecture de la conscience et la philosophie de l&rsquo;esprit. Ce d\u00e9placement th\u00e9matique ne constitue nullement une rupture dans son parcours, mais plut\u00f4t l&rsquo;approfondissement logique de ses recherches ant\u00e9rieures : Searle prend conscience que le pouvoir de signification des mots et la force pragmatique des \u00e9nonc\u00e9s verbaux d\u00e9rivent ultimement d&rsquo;une facult\u00e9 plus fondamentale et biologiquement enracin\u00e9e de l&rsquo;organisme pensant, \u00e0 savoir l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intentionality\/\">intentionnalit\u00e9<\/a> biologique.<\/p>\n<p>Ce tournant co\u00efncide avec l&rsquo;institutionnalisation des sciences cognitives modernes, alors port\u00e9es par un enthousiasme cybern\u00e9tique et logiciste triomphant. Searle se retrouve imm\u00e9diatement en confrontation directe avec les dogmes dominants de l&rsquo;\u00e9poque, notamment le b\u00e9haviorisme logique h\u00e9rit\u00e9 de Gilbert Ryle et le mat\u00e9rialisme fonctionnaliste \u00e9mergent soutenu par Hilary Putnam et Jerry Fodor. Ces paradigmes dominants visaient, par des biais distincts mais convergents, \u00e0 \u00e9liminer la dimension intrins\u00e8quement ph\u00e9nom\u00e9nologique et subjective des \u00e9tats mentaux au profit de relations d&rsquo;entr\u00e9es-sorties comportementales ou de traitements syntaxiques de symboles formels computationnels. Pour Searle, une telle orientation repr\u00e9sentait un contresens \u00e9pist\u00e9mologique tragique : sous couvert de rigorisme m\u00e9thodologique, les sciences de l&rsquo;esprit pr\u00e9tendaient expliquer la psych\u00e9 en niant l&rsquo;existence m\u00eame de ce qui fait son essence constitutive, \u00e0 savoir l&rsquo;exp\u00e9rience subjective consciente.<\/p>\n<p>Searle choisit d\u00e8s lors un positionnement strat\u00e9gique singulier, \u00e0 l&rsquo;intersection critique de la psychologie philosophique, des neurosciences exp\u00e9rimentales et de la logique s\u00e9mantique. Il refuse tout autant l&rsquo;id\u00e9alisme n\u00e9ocart\u00e9sien qui d\u00e9tache l&rsquo;esprit de l&rsquo;organique que le mat\u00e9rialisme r\u00e9ductionniste \u00e9liminativiste de Daniel Dennett ou des \u00e9poux Churchland qui dissout l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure dans de purs m\u00e9canismes m\u00e9caniques. Il \u00e9merge ainsi comme le critique le plus acerbe, le plus audible et le plus intransigeant des sciences cognitives orthodoxes de l&rsquo;\u00e8re GOFAI (<em>Good Old-Fashioned Artificial Intelligence<\/em>), inaugurant un programme de recherche audacieux visant \u00e0 naturaliser l&rsquo;esprit sans jamais cong\u00e9dier la subjectivit\u00e9 ontologique.<\/p>\n<h2>2. La th\u00e9orie des actes de langage : Fondations pragmatiques et psychologiques<\/h2>\n<h3>2.1 Taxonomie et structure des actes de parole<\/h3>\n<p>Publi\u00e9 en 1969, l&rsquo;ouvrage <em>Speech Acts: An Essay in the Philosophy of Language<\/em> constitue la premi\u00e8re refondation majeure du programme austinien. Tout en conservant la tripartition princeps \u00e9tablie par Austin entre acte locutoire (l&rsquo;acte de dire quelque chose), acte illocutoire (l&rsquo;acte accompli <em>en disant<\/em> quelque chose, tel que promettre, affirmer, ordonner) et acte perlocutoire (l&rsquo;effet produit sur l&rsquo;interlocuteur <em>par le fait<\/em> de dire quelque chose, tel que persuader, effrayer ou consoler), Searle formalise et syst\u00e9matise la composante illocutoire pour en faire l&rsquo;unit\u00e9 fondamentale de la communication humaine. Dans l&rsquo;analyse searlienne, la forme logique g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;un acte illocutoire s&rsquo;\u00e9crit de mani\u00e8re canonique sous la forme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F(p)\">$F(p)$<\/span>, o\u00f9 la variable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"F\">$F$<\/span> symbolise la force illocutoire et la variable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"p\">$p$<\/span> repr\u00e9sente le contenu propositionnel de l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9.<\/p>\n<p>Pour rendre compte de la texture normative du discours, Searle introduit une distinction op\u00e9ratoire capitale entre les \u00ab r\u00e8gles r\u00e9gulatrices \u00bb et les \u00ab r\u00e8gles constitutives \u00bb. Les r\u00e8gles r\u00e9gulatrices coordonnent des formes de comportement qui existent ind\u00e9pendamment de ces r\u00e8gles elles-m\u00eames (par exemple, les r\u00e8gles de la circulation routi\u00e8re r\u00e9gissent une activit\u00e9 &mdash; la conduite automobile &mdash; dont la possibilit\u00e9 mat\u00e9rielle existe en dehors du code de la route). En revanche, les r\u00e8gles constitutives ne se contentent pas de r\u00e9guler un comportement pr\u00e9existant : elles cr\u00e9ent litt\u00e9ralement la possibilit\u00e9 m\u00eame de l&rsquo;activit\u00e9 en question. Les r\u00e8gles des \u00e9checs, par exemple, ne r\u00e9gissent pas un jeu autonome ; elles <em>constituent<\/em> la d\u00e9finition m\u00eame du jeu d&rsquo;\u00e9checs. Searle d\u00e9montre brillamment que le langage humain est un comportement guid\u00e9 par des r\u00e8gles constitutives de type ontologique.<\/p>\n<p>Cette armature permet \u00e0 Searle de th\u00e9oriser les \u00ab conditions de f\u00e9licit\u00e9 \u00bb qui r\u00e9gissent la r\u00e9alisation r\u00e9ussie et sans faille d&rsquo;un acte illocutoire. Prenant l&rsquo;exemple paradigmatique de la promesse, il articule quatre types fondamentaux de conditions psycho-linguistiques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les conditions de contenu propositionnel :<\/strong> l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 doit sp\u00e9cifier un acte futur accompli par le locuteur lui-m\u00eame.<\/li>\n<li><strong>Les conditions pr\u00e9paratoires :<\/strong> l&rsquo;interlocuteur doit pr\u00e9f\u00e9rer l&rsquo;accomplissement de cet acte futur \u00e0 son non-accomplissement, et le locuteur doit croire que cette pr\u00e9f\u00e9rence existe et que l&rsquo;acte n&rsquo;aurait pas eu lieu dans le cours normal des \u00e9v\u00e9nements sans cette promesse.<\/li>\n<li><strong>Les conditions de sinc\u00e9rit\u00e9 :<\/strong> le locuteur doit nourrir l&rsquo;intention psychologique authentique d&rsquo;accomplir l&rsquo;action promise, condition qui distingue la promesse sinc\u00e8re du mensonge perfide.<\/li>\n<li><strong>La condition essentielle :<\/strong> l&rsquo;\u00e9nonciation de la formule doit valoir comme l&rsquo;obligation morale contract\u00e9e d&rsquo;accomplir l&rsquo;acte sp\u00e9cifi\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette analyse rigoureuse aboutit dans son ouvrage ult\u00e9rieur, <em>Expression and Meaning<\/em> (1979), \u00e0 une typologie universelle en cinq cat\u00e9gories majeures des actes illocutoires fond\u00e9e sur la direction d&rsquo;ajustement et les attitudes psychologiques : les <em>assertifs<\/em> (engager la croyance du locuteur sur la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un fait), les <em>directifs<\/em> (tenter de faire accomplir une action par l&rsquo;auditeur), les <em>promissifs<\/em> (engager le locuteur \u00e0 adopter un comportement futur), les <em>expressifs<\/em> (manifester un \u00e9tat psychologique int\u00e9rieur) et les <em>d\u00e9claratifs<\/em> (modifier le statut de la r\u00e9alit\u00e9 par le simple acte \u00e9nonciatif, comme dans \u00ab Je vous d\u00e9clare mari et femme \u00bb).<\/p>\n<h3>2.2 Les actes de langage indirects et la psychologie communicative<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis empiriques et philosophiques majeurs pos\u00e9s \u00e0 la th\u00e9orie des actes de parole r\u00e9side dans le ph\u00e9nom\u00e8ne omnipr\u00e9sent des \u00ab actes de langage indirects \u00bb. Dans la pratique discursive quotidienne, les locuteurs expriment rarement leurs intentions communicatives de fa\u00e7on strictement transparente et litt\u00e9rale. Lorsqu&rsquo;un individu assis \u00e0 une table de banquet demande \u00e0 son voisin : \u00ab Pouvez-vous me passer le sel ? \u00bb, la forme grammaticale et la force illocutoire litt\u00e9rale correspondent \u00e0 une assertion interrogative portant sur la capacit\u00e9 physique du destinataire \u00e0 saisir la sali\u00e8re. Or, dans l&rsquo;immense majorit\u00e9 des contextes socioculturels, cette \u00e9nonciation est instantan\u00e9ment comprise comme une requ\u00eate imperative polie : \u00ab Passez-moi le sel \u00bb.<\/p>\n<p>Searle mobilise l&rsquo;outillage de l&rsquo;inf\u00e9rence pragmatique et s&rsquo;appuie sur la th\u00e9orie des maximes conversationnelles de Paul Grice pour d\u00e9monter les rouages cognitifs de ce d\u00e9codage communicatif. La compr\u00e9hension d&rsquo;un acte indirect exige de l&rsquo;auditeur une op\u00e9ration d&rsquo;inf\u00e9rence en plusieurs \u00e9tapes, articul\u00e9e autour de la d\u00e9tection d&rsquo;une anomalie conversationnelle. Si l&rsquo;interlocuteur suppose que le locuteur respecte le principe g\u00e9n\u00e9ral de coop\u00e9ration, la question purement litt\u00e9rale sur ses aptitudes motrices appara\u00eet pragmatiquement non pertinente ou triviale. D\u00e8s lors, l&rsquo;auditeur postule que l&rsquo;intention communicative r\u00e9elle du locuteur &mdash; le sens du locuteur &mdash; diverge du sens conventionnel et litt\u00e9ral de la phrase \u00e9nonc\u00e9e. Par une inf\u00e9rence rapide s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;arri\u00e8re-plan contextuel, les conditions pr\u00e9paratoires du directif et le partage d&rsquo;un savoir implicite, l&rsquo;interlocuteur d\u00e9duit le message illocutoire sous-jacent.<\/p>\n<p>Cette conceptualisation des actes indirects op\u00e8re un pont m\u00e9thodologique capital entre la s\u00e9mantique formelle et la psychologie cognitive. Elle atteste que la communication humaine ne repose pas sur un simple algorithme de d\u00e9codage cryptographique de symboles phon\u00e9tiques, mais requiert une attribution permanente et sophistiqu\u00e9e d&rsquo;\u00e9tats intentionnels d&rsquo;esprit \u00e0 esprit. Elle met en lumi\u00e8re la centralit\u00e9 de l&rsquo;intersubjectivit\u00e9, sans laquelle le langage se r\u00e9duirait \u00e0 un bruit mat\u00e9riel priv\u00e9 de signification op\u00e9rationnelle.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;intentionnalit\u00e9 comme propri\u00e9t\u00e9 fondamentale des \u00e9tats mentaux<\/h2>\n<h3>3.1 Nature et architecture de l&rsquo;intentionnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Dans son ouvrage s\u00e9minal <em>Intentionality: An Essay in the Philosophy of Mind<\/em> (1983), John Searle red\u00e9finit et naturalise un concept jadis r\u00e9introduit dans la scolastique tardive puis r\u00e9activ\u00e9 en ph\u00e9nom\u00e9nologie par Franz Brentano et Edmund Husserl : l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Pour Searle, l&rsquo;intentionnalit\u00e9 n&rsquo;est nullement restreinte \u00e0 la simple volition humaine d&rsquo;agir (vouloir faire quelque chose), mais d\u00e9signe au sens large la propri\u00e9t\u00e9 architecturale par laquelle l&rsquo;esprit est dirig\u00e9 vers, orient\u00e9 sur, ou repr\u00e9sente des entit\u00e9s, des propri\u00e9t\u00e9s, ou des \u00e9tats de choses existant dans le monde ext\u00e9rieur. Avoir une croyance, ressentir une peur, nourrir une esp\u00e9rance, \u00e9prouver du d\u00e9go\u00fbt ou entretenir une rancune constituent autant d&rsquo;\u00e9tats mentaux intrins\u00e8quement intentionnels, car ils portent consubstantiellement sur un objet (la croyance qu&rsquo;il pleut, la peur de l&rsquo;orage, l&rsquo;esp\u00e9rance d&rsquo;une victoire).<\/p>\n<p>Pour clarifier la m\u00e9canique logique interne de cette disposition mentale, Searle emprunte et affine la notion de \u00ab direction d&rsquo;ajustement \u00bb (<em>direction of fit<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La direction d&rsquo;ajustement esprit-\u00e0-monde (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"downarrow\">$downarrow$<\/span>) :<\/strong> caract\u00e9ristique des croyances et des perceptions sensorielles. L&rsquo;\u00e9tat mental a pour vocation de s&rsquo;ajuster fid\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat r\u00e9el du monde physique. En cas d&rsquo;incongruit\u00e9 entre le contenu mental et la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle (si je crois qu&rsquo;il neige alors qu&rsquo;un soleil radieux brille), c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tat mental qui est en faute, qualifi\u00e9 de faux ou d&rsquo;erron\u00e9, et qui doit \u00eatre modifi\u00e9 pour retrouver sa rectitude.<\/li>\n<li><strong>La direction d&rsquo;ajustement monde-\u00e0-esprit (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"uparrow\">$uparrow$<\/span>) :<\/strong> caract\u00e9ristique des d\u00e9sirs, des volont\u00e9s et des intentions motrices. L&rsquo;\u00e9tat mental ne vise pas \u00e0 refl\u00e9ter le monde tel qu&rsquo;il est, mais prescrit comment le monde physique <em>devrait \u00eatre<\/em> transform\u00e9 pour satisfaire le mandat psychologique. Si mon d\u00e9sir d&rsquo;\u00e9tudier \u00e0 la biblioth\u00e8que n&rsquo;est pas r\u00e9alis\u00e9 parce que le b\u00e2timent est ferm\u00e9, ce n&rsquo;est pas le d\u00e9sir qui est \u00ab faux \u00bb, mais le monde ext\u00e9rieur qui se trouve en d\u00e9faut de conformit\u00e9 vis-\u00e0-vis de l&rsquo;\u00e9tat mental.<\/li>\n<li><strong>La direction d&rsquo;ajustement nulle (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"emptyset\">$emptyset$<\/span>) :<\/strong> typique des \u00e9tats expressifs tels que le regret ou la r\u00e9jouissance, o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat du monde est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9suppos\u00e9e comme un donn\u00e9 inalt\u00e9rable (regretter un accident pass\u00e9).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Chaque \u00e9tat intentionnel s&rsquo;accompagne obligatoirement de \u00ab conditions de satisfaction \u00bb qui sp\u00e9cifient pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui doit se produire dans le monde mat\u00e9riel pour que l&rsquo;\u00e9tat mental soit valid\u00e9, r\u00e9alis\u00e9 ou accompli. Par cette mod\u00e9lisation, Searle d\u00e9molit le paradigme b\u00e9havioriste qui tentait de r\u00e9duire l&rsquo;esprit \u00e0 des dispositions comportementales observables : l&rsquo;intentionnalit\u00e9 est une r\u00e9alit\u00e9 interne et causale, poss\u00e9dant un contenu repr\u00e9sentatif autonome, dont la dynamique structurelle est irr\u00e9ductible aux simples stimuli physiologiques de l&rsquo;environnement.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;Arri\u00e8re-plan et le R\u00e9seau mental<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse searlienne de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 d\u00e9voile rapidement un paradoxe structural : aucun \u00e9tat intentionnel singulier ne peut exister ni fonctionner isol\u00e9ment. Une croyance quelconque, par exemple la croyance que \u00ab mon v\u00e9hicule automobile a besoin de carburant \u00bb, ne prend sens que si elle est ins\u00e9r\u00e9e dans un ensemble holistique ind\u00e9fini d&rsquo;autres \u00e9tats intentionnels. Pour que cette conviction mentale op\u00e8re, je dois \u00e9galement croire qu&rsquo;il existe des voitures, que le carburant est un liquide inflammable distill\u00e9 \u00e0 partir du p\u00e9trole, que les stations-service commercialisent cette substance, et que l&rsquo;essence s&rsquo;ach\u00e8te avec de la monnaie l\u00e9gale. Cet enchev\u00eatrement r\u00e9ticulaire est ce que Searle baptise le \u00ab R\u00e9seau \u00bb (<em>The Network<\/em>) des \u00e9tats intentionnels.<\/p>\n<p>Toutefois, ce R\u00e9seau ne saurait r\u00e9gresser \u00e0 l&rsquo;infini en une s\u00e9rie ininterrompue de croyances cognitives explicites. Au fondement de cette trame repr\u00e9sentationnelle se trouve une r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9-intentionnelle et non-repr\u00e9sentationnelle indispensable, d\u00e9sign\u00e9e par Searle sous le vocable d&rsquo;\u00ab Arri\u00e8re-plan \u00bb (<em>The Background<\/em>). L&rsquo;Arri\u00e8re-plan se compose d&rsquo;un ensemble vaste de savoir-faire corporels, d&rsquo;aptitudes physiques, d&rsquo;habitudes motrices, de postures neurobiologiques et de pr\u00e9-orientations instinctives qui rendent possible le fonctionnement de l&rsquo;intentionnalit\u00e9 sans \u00eatre eux-m\u00eames des \u00e9tats mentaux dot\u00e9s de conditions de satisfaction ou de contenu propositionnel explicite.<\/p>\n<p>L&rsquo;Arri\u00e8re-plan englobe des comp\u00e9tences biologiques aussi fondamentales que la capacit\u00e9 de marcher en \u00e9quilibre sur deux jambes, de percevoir l&rsquo;espace en trois dimensions, ou encore de saisir des objets solides, mais aussi des dispositions culturelles profond\u00e9ment int\u00e9rioris\u00e9es, comme la fa\u00e7on de s&rsquo;asseoir \u00e0 table ou de tenir une conversation. Lorsque j&rsquo;ordonne \u00e0 quelqu&rsquo;un dans un restaurant de \u00ab couper le pain \u00bb, cette personne ne se demande pas si elle doit utiliser une tron\u00e7onneuse thermique ou un sabre laser ; elle mobilise imm\u00e9diatement l&rsquo;Arri\u00e8re-plan pratique d&rsquo;un repas civilis\u00e9 pour s\u00e9lectionner mentalement un couteau de table. Par cette notion cardinale, qui dialogue en sourdine avec l&rsquo;analyse heidegg\u00e9rienne de l&rsquo;\u00eatre-au-monde et la corpor\u00e9it\u00e9 de Maurice Merleau-Ponty, Searle ass\u00e8ne un coup th\u00e9orique fatal \u00e0 l&rsquo;illusion cognitiviste d&rsquo;une mod\u00e9lisation purement informatique et propositionnelle de l&rsquo;intelligence : tout savoir symbolique repose fondamentalement sur un socle silencieux de capacit\u00e9s sensorimotrices et corporelles non formalisables sous forme de r\u00e8gles de calcul abstrait.<\/p>\n<h3>3.3 Intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que contre intentionnalit\u00e9 d\u00e9riv\u00e9e<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des distinctions les plus tranchantes et les plus controvers\u00e9es introduites par Searle dans l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de l&rsquo;esprit concerne les diff\u00e9rents r\u00e9gimes de r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;intentionnalit\u00e9. Searle identifie rigoureusement trois cat\u00e9gories distinctes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que (ou originelle) :<\/strong> propre exclusivement aux organismes vivants dou\u00e9s de conscience. Lorsque j&rsquo;ai soif ou que je redoute un \u00e9v\u00e9nement futur, mon \u00e9tat mental poss\u00e8de un pouvoir repr\u00e9sentatif inh\u00e9rent, qui ne d\u00e9pend du bon vouloir, de l&rsquo;interpr\u00e9tation ou de la convention d&rsquo;aucun autre observateur ext\u00e9rieur. C&rsquo;est l&rsquo;intentionnalit\u00e9 biologique par excellence.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 d\u00e9riv\u00e9e :<\/strong> observable dans les symboles linguistiques, les textes \u00e9crits, les peintures ou les cartes g\u00e9ographiques. Une s\u00e9rie de marques d&rsquo;encre sur une page de papier &mdash; par exemple les lettres composant la phrase \u00ab le chat dort sur le paillasson \u00bb &mdash; ne poss\u00e8de aucune intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que. Ces marques physiques ne sont que des pigments chimiques inertes. Elles n&rsquo;acqui\u00e8rent un pouvoir de r\u00e9f\u00e9rence que de mani\u00e8re parasitaire et d\u00e9riv\u00e9e, par l&rsquo;attribution conventionnelle d&rsquo;un sens op\u00e9r\u00e9e par des esprits humains poss\u00e9dant pr\u00e9alablement une intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;intentionnalit\u00e9 m\u00e9taphorique (ou \u00ab comme si \u00bb) :<\/strong> simple figure de style projet\u00e9e anthropomorphiquement sur des m\u00e9canismes artificiels ou inanim\u00e9s. Lorsqu&rsquo;un ing\u00e9nieur affirme que \u00ab le thermostat sait qu&rsquo;il fait froid \u00bb ou que \u00ab mon ordinateur croit que le document n&rsquo;est pas sauvegard\u00e9 \u00bb, il s&rsquo;agit d&rsquo;une convention de langage commode mais ontologiquement d\u00e9nu\u00e9e de fondement. Le thermostat n&rsquo;entretient aucune croyance, ne formule aucun jugement et ne dispose d&rsquo;aucun contenu mental interne ; il n&rsquo;est qu&rsquo;un commutateur bilame r\u00e9pondant \u00e0 une d\u00e9formation physique purement m\u00e9canique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette taxonomie est d\u00e9cisive pour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences cognitives contemporaines. Elle implique que la tentative d&rsquo;attribuer une vie mentale authentique \u00e0 des art\u00e9facts computationnels repose sur une confusion syst\u00e9matique et d\u00e9sastreuse entre l&rsquo;intentionnalit\u00e9 d\u00e9riv\u00e9e &mdash; ou l&rsquo;intentionnalit\u00e9 m\u00e9taphorique &mdash; et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que, seule constitutive de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<h2>4. La Chambre chinoise et la contestation de l&rsquo;intelligence artificielle forte<\/h2>\n<h3>4.1 Structure logique de l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de 1980<\/h3>\n<p>En 1980, John Searle publie dans la prestigieuse revue <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em> un article fondateur intitul\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.cambridge.org\/core\/journals\/behavioral-and-brain-sciences\/article\/abs\/minds-brains-and-programs\/DC644342555A206018DF9A0171B3E08F\">\u00ab Minds, Brains, and Programs \u00bb<\/a>. Cet \u00e9crit contient l&rsquo;une des exp\u00e9riences de pens\u00e9e les plus comment\u00e9es, les plus d\u00e9battues et les plus influentes de toute l&rsquo;histoire de la philosophie analytique et de la science informatique : l&rsquo;argument de la \u00ab Chambre chinoise \u00bb (<em>The Chinese Room Argument<\/em>). La cible philosophique vis\u00e9e par Searle est sans ambigu\u00eft\u00e9 : il entend terrasser les pr\u00e9tentions th\u00e9oriques de l&rsquo;intelligence artificielle \u00ab forte \u00bb (<em>Strong AI<\/em>), paradigme fonctionnaliste selon lequel un ordinateur convenablement programm\u00e9 ne se borne pas \u00e0 simuler l&rsquo;esprit humain, mais <em>est<\/em> litt\u00e9ralement un esprit, poss\u00e9dant des \u00e9tats cognitifs r\u00e9els et une v\u00e9ritable facult\u00e9 de compr\u00e9hension.<\/p>\n<p>Le sc\u00e9nario imagin\u00e9 par Searle est d&rsquo;une clart\u00e9 d\u00e9vastatrice. Supposons qu&rsquo;un individu anglophone, ne comprenant pas le moindre id\u00e9ogramme de la langue chinoise, soit enferm\u00e9 \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une pi\u00e8ce herm\u00e9tiquement close. Cet individu dispose d&rsquo;un imposant manuel de r\u00e8gles \u00e9crites en langue anglaise. Ces r\u00e8gles \u00e9tablissent des instructions purement syntaxiques et combinatoires : \u00ab Si vous recevez par une fente de la porte un symbole ayant la forme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span>, cherchez dans le panier de symboles le caract\u00e8re de forme <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span> et renvoyez-le par la fente oppos\u00e9e \u00bb. \u00c0 l&rsquo;ext\u00e9rieur de la chambre, des locuteurs natifs sinophones glissent par la fente des feuilles couvertes de sinogrammes (qu&rsquo;ils consid\u00e8rent comme des questions profondes sur l&rsquo;histoire ou la vie quotidienne). L&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, ex\u00e9cutant aveugl\u00e9ment les r\u00e8gles du manuel sans la moindre id\u00e9e de ce que ces formes bizarres peuvent d\u00e9signer, manipule les symboles selon leur simple g\u00e9om\u00e9trie et fait ressortir d&rsquo;autres s\u00e9ries de caract\u00e8res (que les exp\u00e9rimentateurs ext\u00e9rieurs lisent avec \u00e9merveillement comme des r\u00e9ponses fluides, intelligentes et parfaitement congruentes).<\/p>\n<p>Dans ce protocole, l&rsquo;homme satisfait rigoureusement aux crit\u00e8res du c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/turing-test\/\">Test de Turing<\/a> : pour tout observateur ext\u00e9rieur situ\u00e9 hors de la pi\u00e8ce, il est strictement impossible de distinguer ses r\u00e9ponses de celles fournies par un \u00eatre humain sinophone cultiv\u00e9. Et pourtant, rappelle Searle avec une \u00e9vidence aveuglante, l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la chambre ne comprend absolument rien au chinois. Il ne sait m\u00eame pas que ces symboles constituent un langage naturel porteur de significations sur le monde mat\u00e9riel. Or, affirme Searle, l&rsquo;homme dans la pi\u00e8ce n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;incarnation vivante de l&rsquo;unit\u00e9 centrale de traitement d&rsquo;un ordinateur num\u00e9rique traditionnel, le manuel d&rsquo;instructions symbolisant le programme logiciel d&rsquo;intelligence artificielle, et les paniers de symboles incarnant la m\u00e9moire de stockage de donn\u00e9es.<\/p>\n<p>Searle formalise la conclusion implacable de cette exp\u00e9rience \u00e0 travers un syllogisme logique d&rsquo;une redoutable concision :<\/p>\n<ol>\n<li>Les programmes informatiques sont purement formels et syntaxiques (<em>Programs are formal\/syntactic<\/em>).<\/li>\n<li>L&rsquo;esprit humain dispose de contenus s\u00e9mantiques r\u00e9els et d&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que (<em>Minds have contents\/semantics<\/em>).<\/li>\n<li>La syntaxe, par elle-m\u00eame, n&rsquo;est ni constitutive de, ni suffisante pour engendrer la s\u00e9mantique (<em>Syntax by itself is neither constitutive of nor sufficient for semantics<\/em>).<\/li>\n<\/ol>\n<p>Par cons\u00e9quent, aucun programme informatique purement computationnel ne pourra jamais, en vertu de sa seule ex\u00e9cution logicielle, g\u00e9n\u00e9rer un esprit conscient ou une authentique compr\u00e9hension du monde.<\/p>\n<h3>4.2 R\u00e9ponses critiques aux objections classiques<\/h3>\n<p>La publication de cet article d\u00e9clencha une temp\u00eate pol\u00e9mique au sein de la communaut\u00e9 mondiale de l&rsquo;intelligence artificielle, des neurosciences et de la logique computationnelle. Des dizaines de contre-arguments furent avanc\u00e9s par les partisans du fonctionnalisme, que Searle a syst\u00e9matiquement diss\u00e9qu\u00e9s et r\u00e9fut\u00e9s dans des interventions ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>La critique la plus c\u00e9l\u00e8bre est connue sous le nom de \u00ab R\u00e9ponse du Syst\u00e8me \u00bb (<em>The Systems Reply<\/em>), d\u00e9fendue notamment par Ned Block et des th\u00e9oriciens du Massachusetts Institute of Technology. Selon cette objection, il est trivial d&rsquo;admettre que l&rsquo;homme isol\u00e9 dans la chambre ne comprend pas le chinois ; n\u00e9anmoins, l&rsquo;homme n&rsquo;est qu&rsquo;un simple sous-composant du dispositif. C&rsquo;est le <em>syst\u00e8me global<\/em> &mdash; incluant l&rsquo;individu, le manuel d&rsquo;instructions, les feuilles de papier, les symboles et l&rsquo;architecture mat\u00e9rielle de la pi\u00e8ce &mdash; qui comprend collectivement le chinois. Searle balaie cette th\u00e8se par une simple extension de son sc\u00e9nario : imaginons que l&rsquo;individu m\u00e9morise int\u00e9gralement l&rsquo;ensemble des r\u00e8gles du manuel et apprenne \u00e0 jongler mentalement avec les formes graphiques des symboles, se d\u00e9barrassant de la pi\u00e8ce physique et des classeurs de papier. Cet individu op\u00e8re d\u00e9sormais la totalit\u00e9 des fonctions du syst\u00e8me au sein de son propre corps ; pourtant, confront\u00e9 \u00e0 un sinophone dans la rue, il demeurera incapable de comprendre le moindre mot articul\u00e9 par ce dernier. Si le syst\u00e8me entier est int\u00e9rioris\u00e9 par un sujet qui ne comprend rien, alors le syst\u00e8me n&rsquo;a jamais rien compris non plus.<\/p>\n<p>Une seconde tentative de sauvetage fonctionnaliste fut la \u00ab R\u00e9ponse du Robot \u00bb (<em>The Robot Reply<\/em>), affirmant que le d\u00e9ficit s\u00e9mantique d\u00e9coule de l&rsquo;absence d&rsquo;interactions physiques de la chambre avec l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur. Si l&rsquo;on pla\u00e7ait le programme dans un robot mobile \u00e9quip\u00e9 de cam\u00e9ras optiques, de bras pr\u00e9hensiles et de capteurs sensorimoteurs, le syst\u00e8me ancrerait ses symboles dans la r\u00e9alit\u00e9 physique causale. Searle r\u00e9pond qu&rsquo;il suffit d&rsquo;imaginer le m\u00eame individu enferm\u00e9 dans le cr\u00e2ne du robot : l&rsquo;homme ne recevrait toujours que des suites abstraites de z\u00e9ros et de uns \u00e9mises par les cam\u00e9ras et renverrait d&rsquo;autres suites de chiffres activant les moteurs. L&rsquo;individu ignore absolument que telle s\u00e9quence num\u00e9rique provient d&rsquo;une perception visuelle d&rsquo;un arbre ou active la pince m\u00e9canique vers une pomme. L&rsquo;ancrage causal externe ne transfigure en rien la syntaxe computationnelle interne en exp\u00e9rience s\u00e9mantique ph\u00e9nom\u00e9nale pour le sujet.<\/p>\n<p>Enfin, la \u00ab R\u00e9ponse du Simulateur C\u00e9r\u00e9bral \u00bb (<em>The Brain Simulator Reply<\/em>) postulait un programme qui ne manipulerait pas des r\u00e8gles conceptuelles abstraites, mais simulerait fid\u00e8lement, neurone par neurone et synapse par synapse, l&rsquo;ensemble des micro-d\u00e9charges bio\u00e9lectriques d&rsquo;un cerveau chinois authentique. Searle d\u00e9monte cette objection en observant qu&rsquo;un tel mod\u00e8le confond tragiquement la <em>simulation formelle<\/em> d&rsquo;un processus causal et sa <em>duplication physique<\/em>. Si l&rsquo;on remplace l&rsquo;ordinateur par un r\u00e9seau labyrinthique de tuyaux d&rsquo;eau munis de vannes contr\u00f4l\u00e9es par l&rsquo;homme, o\u00f9 le passage de chaque goutte d&rsquo;eau simule l&rsquo;activation d&rsquo;une synapse c\u00e9r\u00e9brale, ce syst\u00e8me hydraulique ne deviendra pas davantage conscient de la langue chinoise qu&rsquo;une simulation m\u00e9t\u00e9orologique d&rsquo;un ouragan violent ne provoque l&rsquo;inondation mat\u00e9rielle de la salle de serveurs informatiques.<\/p>\n<h3>4.3 Port\u00e9e contemporaine face \u00e0 l&rsquo;apprentissage profond et aux mod\u00e8les linguistiques<\/h3>\n<p>Plus de quatre d\u00e9cennies apr\u00e8s sa formulation initiale, l&rsquo;argument de la Chambre chinoise conna\u00eet un regain de pertinence spectaculaire \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>) et de l&rsquo;av\u00e8nement des grands mod\u00e8les de langage (LLM tels que GPT-4 ou Claude). Face \u00e0 des syst\u00e8mes artificiels capables de r\u00e9diger des dissertations complexes, de r\u00e9soudre des probl\u00e8mes juridiques et de dialoguer dans une multitude de langues avec une \u00e9loquence vertigineuse, une part importante du grand public et certains ing\u00e9nieurs r\u00e9activent la th\u00e8se b\u00e9havioriste selon laquelle ces machines feraient preuve d&rsquo;une intelligence consciente ou d&rsquo;une v\u00e9ritable compr\u00e9hension du langage.<\/p>\n<p>L&rsquo;analyse conceptuelle searlienne offre l&rsquo;antidote philosophique le plus rigoureux contre ces illusions cognitives anthropomorphiques contemporaines. Un mod\u00e8le de langage massif, fond\u00e9 sur l&rsquo;architecture des transformeurs \u00e0 m\u00e9canismes d&rsquo;attention, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une gigantesque Chambre chinoise statistique hyper-dimensionnelle. Le syst\u00e8me op\u00e8re exclusivement sur des repr\u00e9sentations num\u00e9riques de <em>tokens<\/em> (sous-mots ou caract\u00e8res encod\u00e9s sous forme de vecteurs vectoriels), calculant \u00e0 l&rsquo;aide de milliards de poids synaptiques matriciels optimis\u00e9s la distribution de probabilit\u00e9 conditionnelle du token textuel suivant.<\/p>\n<p>Le syst\u00e8me ne poss\u00e8de aucune direction d&rsquo;ajustement, aucune condition de satisfaction, et n&rsquo;entretient aucun contact ontologique avec le monde mat\u00e9riel : il ne \u00ab sait \u00bb pas ce qu&rsquo;est un chat, ce que procure la douleur physique, ni ce que signifie la v\u00e9rit\u00e9 historique. L&rsquo;impression troublante d&rsquo;intelligence ressentie par l&rsquo;utilisateur humain n&rsquo;est que le r\u00e9sultat d&rsquo;une projection projective de son propre Arri\u00e8re-plan s\u00e9mantique sur une r\u00e9gularit\u00e9 syntaxique hautement optimis\u00e9e. La machine excelle dans la manipulation formelle de symboles syntaxiques &mdash; ce qui constitue pr\u00e9cis\u00e9ment le c\u0153ur de l&rsquo;analyse searlienne &mdash; tout en demeurant intrins\u00e8quement et irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9pourvue de s\u00e9mantique, de conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et d&rsquo;intentionnalit\u00e9 authentique.<\/p>\n<h2>5. Le naturalisme biologique : R\u00e9solution du dualisme corps-esprit<\/h2>\n<h3>5.1 Principes cardinaux du naturalisme biologique<\/h3>\n<p>Face au champ de ruines conceptuel engendr\u00e9 par l&rsquo;opposition s\u00e9culaire entre le dualisme m\u00e9taphysique et le mat\u00e9rialisme r\u00e9ducteur, John Searle a forg\u00e9 sa propre th\u00e9orie positive de la relation psycho-physique : le <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/consciousness\/\">naturalisme biologique<\/a> (<em>Biological Naturalism<\/em>). Expos\u00e9e en d\u00e9tail dans son ouvrage majeur de 1992, <em>The Rediscovery of the Mind<\/em>, cette approche se veut un d\u00e9passement radical d&rsquo;un vocabulaire h\u00e9rit\u00e9 du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle, devenu obsol\u00e8te et trompeur.<\/p>\n<p>Le naturalisme biologique repose sur deux propositions cardinales apparemment antinomiques selon la logique classique, mais que Searle affirme \u00eatre parfaitement coh\u00e9rentes et conjointement vraies :<\/p>\n<ol>\n<li>Tous les ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse des sensations conscientes, des \u00e9tats d&rsquo;humeur ou des pens\u00e9es abstraites, sont enti\u00e8rement caus\u00e9s par des processus neurobiologiques de niveau inf\u00e9rieur s&rsquo;op\u00e9rant dans le syst\u00e8me nerveux central et le cerveau.<\/li>\n<li>La conscience et les \u00e9tats mentaux ne sont pas des substances s\u00e9par\u00e9es flottant au-dessus du cerveau : ils sont des caract\u00e9ristiques ou des propri\u00e9t\u00e9s syst\u00e9miques de niveau sup\u00e9rieur (macro-propri\u00e9t\u00e9s) du syst\u00e8me c\u00e9r\u00e9bral lui-m\u00eame.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Pour dissiper tout soup\u00e7on de dualisme, Searle recourt \u00e0 des analogies issues des sciences de la nature standard. Consid\u00e9rons la liquidit\u00e9 ou la solidit\u00e9 de l&rsquo;eau. Si l&rsquo;on examine les mol\u00e9cules isol\u00e9es de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"H_2O\">$H_2O$<\/span>, aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;est liquide ni solide : ces mol\u00e9cules poss\u00e8dent des masses atomiques, des liaisons covalentes et des forces de van der Waals. La liquidit\u00e9 est une propri\u00e9t\u00e9 macroscopique caus\u00e9e par le comportement microscopique des interactions mol\u00e9culaires \u00e0 temp\u00e9rature ambiante, et r\u00e9alis\u00e9e simultan\u00e9ment au sein du syst\u00e8me constitu\u00e9 par ces mol\u00e9cules. Il serait absurde de pr\u00e9tendre qu&rsquo;il y a d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 les mol\u00e9cules d&rsquo;eau et d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9 une entit\u00e9 distincte appel\u00e9e \u00ab liquidit\u00e9 \u00bb (dualisme), tout comme il serait fallacieux d&rsquo;affirmer que la liquidit\u00e9 est une simple illusion qui n&rsquo;existe pas mat\u00e9riellement (\u00e9liminativisme). La liquidit\u00e9 est un fait biologique et physique r\u00e9el, mais c&rsquo;est une propri\u00e9t\u00e9 de syst\u00e8me.<\/p>\n<p>Il en va rigoureusement de m\u00eame pour la conscience humaine. Elle est un ph\u00e9nom\u00e8ne biologique ordinaire, caus\u00e9 par les micro-d\u00e9charges synaptiques, les flux d&rsquo;ions calcium et sodium \u00e0 travers les membranes neuronales, et r\u00e9alis\u00e9e comme un macro-\u00e9tat qualitatif de l&rsquo;ensemble du tissu c\u00e9r\u00e9bral. La conscience est \u00e0 l&rsquo;architecture du cerveau ce que la digestion est aux mouvements p\u00e9ristaltiques et aux s\u00e9cr\u00e9tions enzymatiques de l&rsquo;estomac, ou ce que la respiration est \u00e0 la dynamique alv\u00e9olaire des poumons. Par ce tour de force conceptuel, Searle cong\u00e9die \u00e0 la fois le dualisme cart\u00e9sien des substances &mdash; qui fait de l&rsquo;esprit une chose immat\u00e9rielle inconnaissable par la m\u00e9thode scientifique &mdash; et le r\u00e9ductionnisme \u00e9liminativiste des physicalistes, qui sacrifie l&rsquo;\u00e9vidence de notre propre subjectivit\u00e9 sur l&rsquo;autel d&rsquo;un objectivisme dogmatique mal compris.<\/p>\n<h3>5.2 \u00c9mergence et non-r\u00e9ductibilit\u00e9 ontologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;affirmation que la conscience est une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente exige de la part de Searle une pr\u00e9cision analytique rigoureuse, afin d&rsquo;\u00e9viter les \u00e9cueils de l&rsquo;\u00ab \u00e9mergentisme mystique \u00bb qui postule l&rsquo;apparition miraculeuse de lois physiques totalement in\u00e9dites. Searle distingue minutieusement deux formes d&rsquo;\u00e9mergence causale : l&rsquo;\u00e9mergence ordinaire (dite causale), o\u00f9 les caract\u00e9ristiques globales du macro-syst\u00e8me s&rsquo;expliquent int\u00e9gralement par les interactions locales de ses composants (comme la transparence du verre ou la fluidit\u00e9 d&rsquo;un liquide), et une \u00e9mergence radicale illusoire qui violerait le principe de cl\u00f4ture causale du monde physique. Le naturalisme biologique ne souscrit qu&rsquo;\u00e0 la premi\u00e8re forme.<\/p>\n<p>Cependant, une question philosophique fondamentale surgit imm\u00e9diatement : si la conscience est enti\u00e8rement explicable causalement par la neurobiologie mol\u00e9culaire, pourquoi ne peut-elle pas \u00eatre ontologiquement r\u00e9duite \u00e0 celle-ci, de la m\u00eame mani\u00e8re que la chaleur a \u00e9t\u00e9 ontologiquement r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie cin\u00e9tique moyenne des mol\u00e9cules ? Dans l&rsquo;histoire de la physique, la sensation subjective de chaleur a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e de la d\u00e9finition scientifique de la chaleur au profit exclusif de la mesure objective de l&rsquo;agitation thermodynamique. Pourquoi ne pourrions-nous pas accomplir la m\u00eame translation r\u00e9ductionniste pour les \u00e9tats mentaux et d\u00e9cr\u00e9ter que la douleur <em>n&rsquo;est rien d&rsquo;autre<\/em> que la d\u00e9charge des fibres C du tronc c\u00e9r\u00e9bral ?<\/p>\n<p>La r\u00e9ponse apport\u00e9e par Searle constitue l&rsquo;un des piliers de son ontologie : la distinction cardinale entre la <em>r\u00e9duction causale<\/em> et la <em>r\u00e9duction ontologique<\/em>. Dans le cas de la physique classique, la r\u00e9duction ontologique a \u00e9t\u00e9 rendue possible et f\u00e9conde parce que l&rsquo;objectif m\u00e9thodologique de la science \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;extraire la composante subjective humaine de la description des ph\u00e9nom\u00e8nes mat\u00e9riels objectifs du monde. Mais dans le cas de la conscience, un tel proc\u00e9d\u00e9 r\u00e9ductionniste est logiquement inapplicable et autodestructeur, parce que le ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00eame que nous cherchons \u00e0 th\u00e9oriser et \u00e0 comprendre <em>est<\/em> l&rsquo;exp\u00e9rience subjective en premi\u00e8re personne. Si vous red\u00e9finissez la douleur comme une simple vol\u00e9e de potentiels d&rsquo;action neurochimiques en \u00e9liminant le sentiment d\u00e9sagr\u00e9able et \u00e9prouvant de souffrance ressentie, vous laissez de c\u00f4t\u00e9 la nature m\u00eame de ce qu&rsquo;est la douleur. La conscience r\u00e9siste par essence \u00e0 toute r\u00e9duction ontologique sans que cette irr\u00e9ductibilit\u00e9 n&rsquo;ait la moindre implication m\u00e9taphysique dualiste.<\/p>\n<h2>6. L&rsquo;ontologie de la conscience et la dimension qualitative subjective<\/h2>\n<h3>6.1 Subjectivit\u00e9 ontologique contre objectivit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique<\/h3>\n<p>La confusion intellectuelle qui paralyse les sciences cognitives prend sa source, selon Searle, dans une incapacit\u00e9 syst\u00e9matique \u00e0 distinguer l&rsquo;ordre de la r\u00e9alit\u00e9 (l&rsquo;ontologie) de l&rsquo;ordre de la connaissance (l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie). Dans <em>The Mystery of Consciousness<\/em> (1997) et <em>Mind: A Brief Introduction<\/em> (2004), Searle introduit un tableau conceptuel crois\u00e9 d&rsquo;une clart\u00e9 exemplaire entre ce qui est subjectif et ce qui est objectif selon ces deux dimensions distinctes :<\/p>\n<p>Sur le plan <strong>\u00e9pist\u00e9mique<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Une proposition est <em>\u00e9pist\u00e9miquement objective<\/em> lorsque sa valeur de v\u00e9rit\u00e9 peut \u00eatre \u00e9tablie ind\u00e9pendamment des pr\u00e9f\u00e9rences, des pr\u00e9jug\u00e9s, des croyances personnelles ou des inclinations de l&rsquo;observateur. Par exemple : \u00ab La cath\u00e9drale Notre-Dame de Paris est situ\u00e9e sur l&rsquo;\u00eele de la Cit\u00e9 \u00bb ou \u00ab Le cerveau humain moyen p\u00e8se environ 1 400 grammes \u00bb.<\/li>\n<li>Une proposition est <em>\u00e9pist\u00e9miquement subjective<\/em> lorsque sa validit\u00e9 d\u00e9pend intimement de l&rsquo;\u00e9valuation, du go\u00fbt ou de la sensibilit\u00e9 individuelle d&rsquo;un sujet. Par exemple : \u00ab Le vin de Bordeaux est bien sup\u00e9rieur au vin de Bourgogne \u00bb ou \u00ab Cette peinture moderne est d&rsquo;une beaut\u00e9 captivante \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan <strong>ontologique<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Une entit\u00e9 est <em>ontologiquement objective<\/em> si son mode d&rsquo;existence mat\u00e9riel ne d\u00e9pend en rien de l&rsquo;existence d&rsquo;une conscience pour subsister. Les montagnes de l&rsquo;Himalaya, les mol\u00e9cules d&rsquo;hydrog\u00e8ne, les plaques tectoniques ou les orbites plan\u00e9taires sont ontologiquement objectives : elles continueraient d&rsquo;exister m\u00eame si l&rsquo;humanit\u00e9 enti\u00e8re et toute vie consciente venaient \u00e0 dispara\u00eetre de l&rsquo;univers.<\/li>\n<li>Une entit\u00e9 est <em>ontologiquement subjective<\/em> si son mode d&rsquo;existence d\u00e9pend de mani\u00e8re absolue et constitutive du fait d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue, \u00e9prouv\u00e9e ou ressentie par un sujet conscient en premi\u00e8re personne. Une douleur dentaire aigu\u00eb, une angoisse existentielle, ou l&rsquo;\u00e9motion esth\u00e9tique sont ontologiquement subjectives : elles n&rsquo;existent qu&rsquo;en tant qu&rsquo;elles sont \u00e9prouv\u00e9es par un \u00ab Je \u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;erreur fatale du scientisme r\u00e9ductionniste consiste \u00e0 postuler que pour qu&rsquo;une science soit <em>\u00e9pist\u00e9miquement objective<\/em>, elle doit imp\u00e9rativement porter sur des entit\u00e9s qui sont <em>ontologiquement objectives<\/em>. C&rsquo;est cette illusion objectiviste qui a conduit le b\u00e9haviorisme et le computationnalisme \u00e0 disqualifier l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure comme un r\u00e9sidu suspect d&rsquo;introspection pr\u00e9-scientifique. Searle r\u00e9affirme avec force qu&rsquo;une v\u00e9ritable science de l&rsquo;esprit est parfaitement capable de formuler des lois \u00e9pist\u00e9miquement objectives \u00e0 propos d&rsquo;entit\u00e9s dont le mode d&rsquo;existence demeure in\u00e9branlablement ontologiquement subjectif. L&rsquo;investigation m\u00e9dicale de la douleur humaine ne requiert nullement la n\u00e9gation du fait que la douleur n&rsquo;existe que dans le v\u00e9cu subjectif du patient.<\/p>\n<h3>6.2 L&rsquo;unit\u00e9 du champ de conscience (Qualia et holisme)<\/h3>\n<p>Refusant l&rsquo;approche atomiste h\u00e9rit\u00e9e de David Hume et r\u00e9activ\u00e9e par les neurosciences modulaires, Searle s&rsquo;oppose \u00e0 la conception fragment\u00e9e qui d\u00e9compose la conscience en une myriade d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments autonomes &mdash; les c\u00e9l\u00e8bres \u00ab briques de construction \u00bb (<em>building blocks<\/em>). Dans cette perspective r\u00e9ductionniste dominante au sein de nombreux laboratoires exp\u00e9rimentaux, on cherche \u00e0 identifier le corr\u00e9lat neural pr\u00e9cis de la perception consciente de la couleur rouge, puis celui de l&rsquo;audition d&rsquo;un do majeur, en postulant que la somme de ces briques finira par reconstituer l&rsquo;esprit global.<\/p>\n<p>Pour Searle, cette d\u00e9marche est profond\u00e9ment erron\u00e9e sur le plan ph\u00e9nom\u00e9nologique et neurologique. La conscience humaine ne se pr\u00e9sente jamais comme une mosa\u00efque d&rsquo;impressions sensorielles disparates cousues entre elles. Elle est, de mani\u00e8re primordiale et constitutive, un \u00ab champ unifi\u00e9 de conscience \u00bb (<em>unified conscious field<\/em>). \u00c0 n&rsquo;importe quel instant de ma vie d&rsquo;\u00e9veil, je ne fais pas simplement l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;un point lumineux rouge de fa\u00e7on isol\u00e9e : j&rsquo;\u00e9prouve ce rouge au sein d&rsquo;une exp\u00e9rience globale unifi\u00e9e qui comprend simultan\u00e9ment le contact de mes pieds sur le plancher, le bourdonnement lointain de la circulation urbaine, la rem\u00e9moration d&rsquo;un souvenir d&rsquo;enfance, et l&rsquo;arri\u00e8re-plan sourd de mon \u00e9tat \u00e9motionnel pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Dans cette perspective unifi\u00e9e, tout \u00e9tat de conscience est intrins\u00e8quement qualitatif et ph\u00e9nom\u00e9nal. Searle r\u00e9fute la dichotomie artificielle introduite par certains philosophes analytiques entre des \u00e9tats mentaux dot\u00e9s de \u00ab qualia \u00bb (les sensations pures, comme la douleur ou la saveur du chocolat) et des \u00e9tats mentaux purement cognitifs ou propositionnels (croire que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"2+2=4\">$2+2=4$<\/span>) qui en seraient d\u00e9pourvus. Pour Searle, l&rsquo;exp\u00e9rience de penser que le th\u00e9or\u00e8me de Pythagore est valide poss\u00e8de sa propre dimension qualitative ph\u00e9nom\u00e9nale, sa propre texture consciente distincte, sans laquelle cette pens\u00e9e ne serait qu&rsquo;une formule syntaxique morte. En cons\u00e9quence, les neurosciences de la conscience ne doivent pas focaliser leurs efforts sur la recherche de corr\u00e9lats neuronaux microscopiques locaux d&rsquo;exp\u00e9riences atomis\u00e9es (<em>local NCCs<\/em>), mais doivent s&rsquo;atteler \u00e0 comprendre comment le cerveau global bascule d&rsquo;un \u00e9tat non conscient (sommeil profond, anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9rale) \u00e0 cet \u00e9tat macroscopique unifi\u00e9 et qualitatif qu&rsquo;est le champ d&rsquo;\u00e9veil.<\/p>\n<h2>7. La construction de la r\u00e9alit\u00e9 sociale et institutionnelle<\/h2>\n<h3>7.1 Faits bruts contre faits institutionnels<\/h3>\n<p>Au milieu des ann\u00e9es 1990, Searle \u00e9largit de fa\u00e7on magistrale le champ d&rsquo;application de sa philosophie de l&rsquo;esprit en publiant <em>The Construction of Social Reality<\/em> (1995), compl\u00e9t\u00e9 quinze ans plus tard par <em>Making the Social World: The Structure of Human Civilization<\/em> (2010). Son ambition intellectuelle consiste \u00e0 explorer la mani\u00e8re dont les cr\u00e9atures biologiques que nous sommes parviennent \u00e0 \u00e9difier un univers invisible mais colossal de r\u00e9alit\u00e9s institutionnelles, morales, juridiques et \u00e9conomiques qui structurent l&rsquo;ensemble de notre existence quotidienne.<\/p>\n<p>Pour poser les fondations de son ontologie sociale, Searle op\u00e8re une distinction conceptuelle fondamentale entre deux classes de faits :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les faits bruts (<em>brute facts<\/em>) :<\/strong> faits qui existent ind\u00e9pendamment de toute intervention humaine, de tout accord intersubjectif ou de toute institution sociale. La structure atomique du carbone, la masse gravitationnelle du mont Everest ou la trajectoire orbitale de la Lune sont des faits bruts. M\u00eame si la totalit\u00e9 de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine venait \u00e0 dispara\u00eetre, ces r\u00e9alit\u00e9s physiques continueraient d&rsquo;exister sans alt\u00e9ration.<\/li>\n<li><strong>Les faits institutionnels (<em>institutional facts<\/em>) :<\/strong> faits dont l&rsquo;existence m\u00eame est conditionn\u00e9e par l&rsquo;accord, la reconnaissance et l&rsquo;acceptation collective des \u00eatres humains. Qu&rsquo;un morceau de papier vert sp\u00e9cifique soit consid\u00e9r\u00e9 comme un billet de dix dollars, que deux individus soient engag\u00e9s dans les liens juridiques du mariage, que telle personne soit le pr\u00e9sident en exercice d&rsquo;une r\u00e9publique ou qu&rsquo;une ligne g\u00e9ographique trac\u00e9e sur une carte constitue une fronti\u00e8re nationale souveraine repr\u00e9sentent des faits institutionnels majeurs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le m\u00e9canisme op\u00e9ratoire central permettant la gen\u00e8se de tout fait institutionnel se r\u00e9sume selon Searle \u00e0 une formule constitutive universelle d&rsquo;une puissance redoutable :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>\u00ab X compte comme Y dans le contexte C \u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Dans cette architecture logique, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span> repr\u00e9sente une entit\u00e9 physique brute (un morceau de papier, une s\u00e9quence de bruits vocaux, un geste physique), tandis que <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span> incarne une \u00ab fonction de statut \u00bb (<em>status function<\/em>) attribu\u00e9e \u00e0 <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span>, et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span> sp\u00e9cifie les conditions contextuelles ou institutionnelles de validit\u00e9. Un rectangle de cellulose imprim\u00e9 d&rsquo;encre (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span>) <em>compte comme<\/em> un moyen l\u00e9gal de paiement d&rsquo;une valeur de cent euros (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span>) <em>dans l&rsquo;espace \u00e9conomique de l&rsquo;Union europ\u00e9enne<\/em> (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span>). L&rsquo;attribution de la fonction de statut <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span> conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;objet brut des pouvoirs causaux et normatifs absolument invisibles dans ses propri\u00e9t\u00e9s physiques ou chimiques microscopiques.<\/p>\n<p>Searle d\u00e9montre que le langage humain joue un r\u00f4le primordial et constitutif dans ce processus. Contrairement aux artefacts physiques simples (comme un couteau ou une chaise, dont la fonction instrumentale peut \u00eatre comprise par simple interaction mat\u00e9rielle), les faits institutionnels ne peuvent exister ni op\u00e9rer sans l&rsquo;appareil symbolique du langage. La fonction de statut ne r\u00e9sidant dans aucune propri\u00e9t\u00e9 physique intrins\u00e8que de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"X\">$X$<\/span>, elle ne peut \u00eatre soutenue dans l&rsquo;\u00eatre que parce que nous poss\u00e9dons des dispositifs linguistiques &mdash; au premier rang desquels les d\u00e9clarations performatives &mdash; qui d\u00e9clarent et maintiennent collectivement son existence ontologique.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;intentionnalit\u00e9 collective et les pouvoirs d\u00e9ontiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9dification de la r\u00e9alit\u00e9 institutionnelle ne saurait \u00eatre le fruit d&rsquo;une simple intentionnalit\u00e9 individuelle isol\u00e9e. Elle requiert imp\u00e9rativement ce que Searle qualifie d&rsquo;\u00ab intentionnalit\u00e9 collective \u00bb (<em>collective intentionality<\/em> ou <em>We-intentionality<\/em>). Searle rejette express\u00e9ment les th\u00e9ories individualistes m\u00e9thodologiques strictes qui tentent de r\u00e9duire l&rsquo;intentionnalit\u00e9 collective \u00e0 une constellation d&rsquo;intentions individuelles de type \u00ab Je fais ceci et je crois que tu fais cela \u00bb. Lorsqu&rsquo;un orchestre symphonique interpr\u00e8te une symphonie de Beethoven ou qu&rsquo;une \u00e9quipe de football ex\u00e9cute une combinaison offensive \u00e9labor\u00e9e, la structure psychologique premi\u00e8re de l&rsquo;action est irr\u00e9ductiblement collective : \u00ab Nous jouons ensemble cette \u0153uvre \u00bb ou \u00ab Nous attaquons le camp adverse \u00bb.<\/p>\n<p>Cette intentionnalit\u00e9 collective s&rsquo;exprime et se p\u00e9rennise \u00e0 travers l&rsquo;imposition continue et l&rsquo;acceptation partag\u00e9e de ce que Searle nomme les \u00ab pouvoirs d\u00e9ontiques \u00bb (<em>deontic powers<\/em>). Les fonctions de statut ne sont jamais de simples \u00e9tiquettes descriptives neutres ; elles cr\u00e9ent, distribuent et r\u00e9gulent un r\u00e9seau dense de droits, de devoirs, d&rsquo;obligations, d&rsquo;autorisations, de permissions et de pr\u00e9rogatives morales ou juridiques. Poss\u00e9der la fonction de statut de propri\u00e9taire d&rsquo;un bien immobilier, de magistrat ou de m\u00e9decin praticien conf\u00e8re des pouvoirs d\u00e9ontiques stricts que les autres membres du corps social sont tenus de respecter sous peine de sanctions.<\/p>\n<p>Ce point est capital pour la psychologie de l&rsquo;action humaine : les pouvoirs d\u00e9ontiques fournissent aux agents des \u00ab raisons d&rsquo;agir ind\u00e9pendantes du d\u00e9sir \u00bb (<em>desire-independent reasons for action<\/em>). Si j&rsquo;ai promis de rembourser une somme d&rsquo;argent \u00e0 un cr\u00e9ancier \u00e0 une date pr\u00e9cise, le fait d&rsquo;avoir cette obligation d\u00e9ontique constitue pour moi une raison rationnelle contraignante de payer, m\u00eame si, au moment pr\u00e9cis de l&rsquo;\u00e9ch\u00e9ance, je n&rsquo;\u00e9prouve aucun d\u00e9sir subjectif, aucune pulsion ni aucun penchant \u00e9motionnel \u00e0 me d\u00e9partir de mes \u00e9conomies. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette armature d\u00e9ontique, rendue possible par l&rsquo;intentionnalit\u00e9 collective et le langage symbolique, qui permet \u00e0 la civilisation humaine de s&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;ordre brutal du simple rapport de force animal pour s&rsquo;inscrire dans un ordre social institutionnalis\u00e9, pr\u00e9visible et coop\u00e9ratif.<\/p>\n<h2>8. Rationalit\u00e9, causalit\u00e9 mentale et le probl\u00e8me du libre arbitre<\/h2>\n<h3>8.1 La notion de hiatus causal (The Gap)<\/h3>\n<p>Dans ses investigations sur la psychologie de l&rsquo;action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, formalis\u00e9es notamment dans son essai <em>Rationality in Action<\/em> (2001), John Searle s&rsquo;attaque \u00e0 la conception standard de la causalit\u00e9 intentionnelle. Dans le mod\u00e8le m\u00e9caniste classique &mdash; souvent endoss\u00e9 par Donald Davidson et la psychologie rationaliste &mdash;, si un agent poss\u00e8de une croyance et un d\u00e9sir appropri\u00e9s, ces \u00e9tats mentaux sont suppos\u00e9s causer l&rsquo;action de fa\u00e7on causalement suffisante, tout comme la collision d&rsquo;une bille de billard en mouvement entra\u00eene in\u00e9luctablement le d\u00e9placement de la bille heurt\u00e9e.<\/p>\n<p>Searle soutient que cette approche m\u00e9conna\u00eet fondamentalement la ph\u00e9nom\u00e9nologie v\u00e9cue de la d\u00e9lib\u00e9ration humaine. Dans l&rsquo;exp\u00e9rience consciente de l&rsquo;action volontaire, l&rsquo;agent ne fait jamais l&rsquo;exp\u00e9rience de ses ant\u00e9c\u00e9dents psychologiques (ses d\u00e9sirs, ses croyances, ses peurs) comme de causes n\u00e9cessaires et suffisantes qui le contraindraient m\u00e9caniquement \u00e0 agir. Bien au contraire, le sujet conscient fait l&rsquo;exp\u00e9rience universelle et continue d&rsquo;un \u00ab hiatus causal \u00bb (<em>The Gap<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une discontinuit\u00e9 psychologique radicale entre les raisons pr\u00e9alables d&rsquo;agir et l&rsquo;accomplissement effectif de l&rsquo;action.<\/p>\n<p>Searle d\u00e9compose m\u00e9ticuleusement ce hiatus psychologique en trois moments structuraux distincts de l&rsquo;agir :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le premier hiatus :<\/strong> se situe entre les raisons d&rsquo;agir (l&rsquo;ensemble des d\u00e9lib\u00e9rations, des d\u00e9sirs conflictuels et des imp\u00e9ratifs moraux) et la formation de la <em>d\u00e9cision<\/em> consciente (l&rsquo;intention pr\u00e9alable de faire quelque chose). L&rsquo;examen de mes raisons ne d\u00e9termine pas automatiquement mon choix ; il me revient de trancher.<\/li>\n<li><strong>Le deuxi\u00e8me hiatus :<\/strong> intervient entre la d\u00e9cision pr\u00e9alablement arr\u00eat\u00e9e et l&rsquo;<em>initiation motrice effective<\/em> de l&rsquo;action (l&rsquo;intention-en-action). Nombreux sont les cas d&rsquo;akrasia (faiblesse de la volont\u00e9) o\u00f9, bien qu&rsquo;ayant fermement r\u00e9solu de me lever \u00e0 l&rsquo;aube pour travailler, je reste au lit lorsque le r\u00e9veil retentit.<\/li>\n<li><strong>Le troisi\u00e8me hiatus :<\/strong> s&rsquo;\u00e9tend entre le commencement d&rsquo;une action complexe \u00e9tal\u00e9e dans le temps et sa <em>poursuite pers\u00e9v\u00e9rante<\/em> jusqu&rsquo;\u00e0 son complet ach\u00e8vement. L&rsquo;initiation d&rsquo;un travail d&rsquo;\u00e9criture n&rsquo;entra\u00eene pas m\u00e9caniquement sa continuation : l&rsquo;effort conscient doit \u00eatre constamment renouvel\u00e9 face \u00e0 la fatigue et aux distractions.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce sentiment du hiatus n&rsquo;est pas une simple illusion cognitive passag\u00e8re : il constitue la condition transcendantale de possibilit\u00e9 de l&rsquo;exercice de la rationalit\u00e9 humaine. D\u00e9lib\u00e9rer n&rsquo;a de sens que si l&rsquo;agent pr\u00e9suppose authentiquement qu&rsquo;un ensemble de choix r\u00e9els lui est ouvert. L&rsquo;impossibilit\u00e9 pragmatique d&rsquo;\u00e9liminer le sentiment d&rsquo;agentivit\u00e9 libre de la vie psychique fait du libre arbitre une pr\u00e9supposition ind\u00e9racinable de notre existence.<\/p>\n<h3>8.2 Les hypoth\u00e8ses neurobiologiques face au libre arbitre<\/h3>\n<p>Toutefois, la fid\u00e9lit\u00e9 de Searle au naturalisme biologique l&#8217;emp\u00eache de s&rsquo;en tenir \u00e0 une ph\u00e9nom\u00e9nologie complaisante de la libert\u00e9 subjective. Si les macro-\u00e9tats conscients sont enti\u00e8rement caus\u00e9s par des micro-processus neurophysiologiques sous-jacents, comment ce sentiment ph\u00e9nom\u00e9nologique d&rsquo;ouverture et d&rsquo;ind\u00e9termination peut-il s&rsquo;articuler avec la causalit\u00e9 mat\u00e9rielle du cerveau ? Dans son essai percutant <em>Libert\u00e9 et neurobiologie<\/em> (2004), Searle refuse cat\u00e9goriquement les facilit\u00e9s du compatibilisme classique &mdash; qui red\u00e9finit trivialement la libert\u00e9 comme l&rsquo;absence de contrainte externe tout en admettant un d\u00e9terminisme causal physique universel &mdash; et formule le probl\u00e8me en termes de neurophysiologie stricte.<\/p>\n<p>Searle expose le dilemme sous la forme de deux hypoth\u00e8ses neurobiologiques incompatibles :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;Hypoth\u00e8se 1 (Le d\u00e9terminisme neurobiologique strict) :<\/strong> \u00c0 l&rsquo;\u00e9chelle microscopique des neurones, des canaux ioniques et des transmetteurs synaptiques, le cerveau est un syst\u00e8me physique enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9. Chaque \u00e9tat neurochimique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_2\">$T_2$<\/span> est la cons\u00e9quence m\u00e9canique in\u00e9luctable de l&rsquo;\u00e9tat neurochimique <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"T_1\">$T_1$<\/span>. Dans ce sc\u00e9nario, le hiatus psychologique conscient n&rsquo;a aucune efficience causale propre : le sentiment de libre arbitre n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne illusoire, comparable au mouvement d&rsquo;une girouette qui croirait d\u00e9cider librement de la direction du vent. Searle souligne le co\u00fbt \u00e9pist\u00e9mologique d\u00e9sastreux de cette hypoth\u00e8se : elle rendrait la machinerie c\u00e9r\u00e9brale \u00e9volutive de la d\u00e9lib\u00e9ration rationnelle totalement absurde du point de vue de la s\u00e9lection naturelle.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;Hypoth\u00e8se 2 (L&rsquo;ind\u00e9termination quantique macroscopique) :<\/strong> Pour que le hiatus psychologique corresponde \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 causale effective, il faudrait que l&rsquo;absence de suffisance causale au niveau conscient se traduise par une absence r\u00e9elle de suffisance causale au niveau neurobiologique sous-jacent. Searle sp\u00e9cule alors sur la possibilit\u00e9 que l&rsquo;ind\u00e9termination quantique (issue du principe de Werner Heisenberg) soit amplifi\u00e9e au niveau macroscopique des structures neuronales pour ouvrir un espace de contingence physique r\u00e9el au sein du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral unifi\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Avec une honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle rare dans le monde philosophique, Searle conc\u00e8de qu&rsquo;aucune des deux options n&rsquo;est pleinement satisfaisante : l&rsquo;Hypoth\u00e8se 1 bafoue notre sentiment le plus intime d&rsquo;agentivit\u00e9, tandis que l&rsquo;Hypoth\u00e8se 2 peine \u00e0 expliquer comment un al\u00e9a quantique fondamental &mdash; qui est par d\u00e9finition pur hasard statistique &mdash; pourrait engendrer une action rationnelle, d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e et responsable. Searle laisse le probl\u00e8me du libre arbitre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ouvert, le qualifiant de scandale intellectuel contemporain qui attend encore sa r\u00e9volution conceptuelle.<\/p>\n<h2>9. D\u00e9bats pol\u00e9miques avec les figures majeures de la philosophie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>9.1 La confrontation avec Daniel Dennett et l&rsquo;illusionnisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des joutes intellectuelles les plus f\u00e9roces et les plus m\u00e9diatis\u00e9es de la philosophie analytique de la fin du vingti\u00e8me si\u00e8cle a oppos\u00e9 John Searle \u00e0 Daniel Dennett. Le point d&rsquo;achoppement central concerne la r\u00e9alit\u00e9 ontologique de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale et l&rsquo;existence des qualia. Dans son ouvrage phare de 1991, <em>Consciousness Explained<\/em> (ironiquement rebaptis\u00e9 par Searle <em>Consciousness Explained Away<\/em>), Dennett d\u00e9fend une approche h\u00e9t\u00e9roph\u00e9nom\u00e9nologique radicale, affili\u00e9e au v\u00e9rificationnisme et \u00e0 l&rsquo;illusionnisme : la conscience qualitative en premi\u00e8re personne n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion d&rsquo;optique cognitive, un mythe h\u00e9rit\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre cart\u00e9sien, et l&rsquo;esprit n&rsquo;est qu&rsquo;une collection de \u00ab versions multiples \u00bb produites par une machine computationnelle fonctionnant en parall\u00e8le.<\/p>\n<p>Dans une s\u00e9rie de recensions incendiaires publi\u00e9es dans la <em>New York Review of Books<\/em>, Searle a qualifi\u00e9 la position de Dennett d&rsquo;automutilation intellectuelle et d&rsquo;incoh\u00e9rence m\u00e9thodologique absolue. Selon Searle, Dennett commet l&rsquo;erreur de confondre l&rsquo;apparence et la r\u00e9alit\u00e9 dans le domaine de la conscience. Dans le monde des objets physiques ext\u00e9rieurs, on peut distinguer la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle de son apparence visuelle (un b\u00e2ton plong\u00e9 dans l&rsquo;eau para\u00eet bris\u00e9 mais est en r\u00e9alit\u00e9 droit). Cependant, dans le domaine ontologique de la conscience, l&rsquo;apparence <em>est<\/em> la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame : si j&rsquo;ai consciemment l&rsquo;impression subjective d&rsquo;\u00e9prouver une douleur cuisante, il est logiquement impossible que je sois victime d&rsquo;une illusion quant \u00e0 l&rsquo;existence de cette impression, car avoir l&rsquo;illusion d&rsquo;une sensation consciente est d\u00e9j\u00e0, en soi, \u00eatre le si\u00e8ge d&rsquo;une sensation consciente.<\/p>\n<p>Searle accuse Dennett de souffrir d&rsquo;une terreur pathologique de la subjectivit\u00e9, qui le pousse \u00e0 nier les donn\u00e9es imm\u00e9diates les plus certaines de notre existence biologique sous pr\u00e9texte qu&rsquo;elles ne s&rsquo;ins\u00e8rent pas commod\u00e9ment dans le lit de Procuste d&rsquo;un objectivisme \u00e9pist\u00e9mique na\u00eff \u00e0 la troisi\u00e8me personne. De son c\u00f4t\u00e9, Dennett a ripost\u00e9 en accusant Searle d&rsquo;obscurantisme n\u00e9ovitaliste et d&rsquo;incompr\u00e9hension chronique des th\u00e9ories de l&rsquo;information. Cette controverse demeure l&rsquo;un des arch\u00e9types fondamentaux de la scission contemporaine entre les d\u00e9fenseurs de l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale et les partisans de l&rsquo;\u00e9limination naturaliste de l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9rieure.<\/p>\n<h3>9.2 Divergences avec Jerry Fodor et le fonctionnalisme computationnel<\/h3>\n<p>Le dialogue critique entre John Searle et Jerry Fodor, le p\u00e8re fondateur de la th\u00e9orie du \u00ab Langage de la Pens\u00e9e \u00bb (<em>Language of Thought<\/em> ou <em>Mentalese<\/em>), a profond\u00e9ment red\u00e9fini les fronti\u00e8res de la s\u00e9mantique et de la psychologie cognitive. Fodor soutenait une vision computationnelle rigoureuse de l&rsquo;architecture mentale : la pens\u00e9e humaine consiste en des manipulations formelles de symboles internes dot\u00e9s de propri\u00e9t\u00e9s syntaxiques et combinatoires, ces symboles \u00e9tant instanci\u00e9s dans le substrat physique du cerveau tout en restant \u00e9pist\u00e9miquement et causalement autonomes par rapport \u00e0 lui (la fameuse th\u00e8se de la r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple du fonctionnalisme).<\/p>\n<p>Bien que Fodor ait tent\u00e9 de concilier ce mod\u00e8le informatique avec un r\u00e9alisme intentionnel robuste &mdash; en s&rsquo;effor\u00e7ant d&rsquo;\u00e9laborer une s\u00e9mantique causale et informationnelle pour ancrer les symboles dans le monde &mdash;, Searle a inlassablement point\u00e9 l&rsquo;impasse structurelle de ce projet. Pour Searle, l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;un <em>Mentalese<\/em> inconscient fonctionnant selon des r\u00e8gles syntaxiques formelles reproduit la fiction de la Chambre chinoise : multiplier les syst\u00e8mes symboliques au sein du cerveau n&rsquo;explique jamais comment ces symboles acqui\u00e8rent une signification r\u00e9elle pour le sujet.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, Searle attaque la th\u00e8se de la r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple, pierre angulaire du fonctionnalisme fodorien. Selon Fodor, un esprit pensant pourrait tout aussi bien \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 par un r\u00e9seau de micropuces de silicium, par des rouages m\u00e9caniques en laiton ou par des cr\u00e9atures extraterrestres g\u00e9latineuses, pourvu que les relations computationnelles fonctionnelles soient pr\u00e9serv\u00e9es. Searle rejette cette ind\u00e9pendance mat\u00e9rielle : l&rsquo;esprit n&rsquo;est pas un logiciel abstrait d\u00e9tachable de son mat\u00e9riel biologique. Tout comme l&rsquo;on ne peut pas produire de la photosynth\u00e8se avec n&rsquo;importe quelle mati\u00e8re en se contentant de reproduire les relations formelles de la r\u00e9action, on ne peut pas susciter de conscience et d&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que sans disposer d&rsquo;une machinerie neurobiologique poss\u00e9dant les pouvoirs causaux chimiques et \u00e9lectriques sp\u00e9cifiques appropri\u00e9s pour produire ces macro-\u00e9tats biologiques.<\/p>\n<h3>9.3 \u00c9changes avec Paul et Patricia Churchland sur le mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me front pol\u00e9mique majeur men\u00e9 par Searle a vis\u00e9 le mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste radical promu par Paul et Patricia Churchland. Les \u00e9poux Churchland soutiennent une th\u00e8se iconoclaste : la \u00ab psychologie populaire \u00bb (<em>folk psychology<\/em>) &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;appareil conceptuel s\u00e9culaire par lequel nous expliquons les comportements humains en recourant aux notions de croyances, de d\u00e9sirs, de peurs, de peines et d&rsquo;intentions &mdash; ne constitue pas une description fid\u00e8le de la r\u00e9alit\u00e9 psychique, mais une th\u00e9orie scientifique rudimentaire, archa\u00efque et radicalement fausse, destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre purement et simplement \u00e9limin\u00e9e par le progr\u00e8s des neurosciences int\u00e9gratives, au m\u00eame titre que la th\u00e9orie du phlogistique ou la m\u00e9canique c\u00e9leste ptol\u00e9ma\u00efque.<\/p>\n<p>Searle s&rsquo;est vigoureusement oppos\u00e9 \u00e0 cette \u00e9limination programm\u00e9e de la vie mentale. Sa r\u00e9futation repose sur la d\u00e9monstration que la psychologie populaire n&rsquo;est pas une th\u00e9orie empirique hypoth\u00e9tique provisoire que l&rsquo;on pourrait falsifier et jeter aux orties au d\u00e9tour d&rsquo;une d\u00e9couverte de laboratoire. L&rsquo;exp\u00e9rience de la douleur, le fait d&rsquo;avoir une croyance ou d&rsquo;\u00e9prouver un attachement affectif ne sont pas des postulats th\u00e9oriques abstraits formul\u00e9s pour expliquer indirectement des trajectoires corporelles : ce sont des faits d&rsquo;exp\u00e9rience ph\u00e9nom\u00e9nale directement v\u00e9cus \u00e0 la premi\u00e8re personne.<\/p>\n<p>Searle critique \u00e9galement l&rsquo;enthousiasme na\u00eff des Churchland pour le connexionnisme pur (les mod\u00e8les de r\u00e9seaux de neurones distribu\u00e9s) comme solution miracle \u00e0 la question de l&rsquo;esprit. M\u00eame si l&rsquo;architecture parall\u00e8le des r\u00e9seaux connexionnistes mime superficiellement certaines dynamiques de connectivit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale de mani\u00e8re plus fid\u00e8le que les ordinateurs s\u00e9quentiels von Neumann, ces mod\u00e8les demeurent, selon Searle, des simulations computationnelles de surface ex\u00e9cut\u00e9es sur des ordinateurs \u00e9lectroniques conventionnels. Ils \u00e9chouent tout autant \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer la dimension qualitative unifi\u00e9e et l&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que qui fondent l&rsquo;incontournable r\u00e9alit\u00e9 de la subjectivit\u00e9 biologique humaine.<\/p>\n<h2>10. La r\u00e9vision conceptuelle de l&rsquo;inconscient : Le principe de connexit\u00e9<\/h2>\n<h3>10.1 Critique de l&rsquo;inconscient computationnel et freudien<\/h3>\n<p>Dans <em>The Rediscovery of the Mind<\/em>, John Searle applique sa loupe d&rsquo;analyse critique \u00e0 un concept central de la modernit\u00e9 psychologique : l&rsquo;inconscient. Il y d\u00e9nonce une d\u00e9rive ontologique profonde qui affecte tout autant la m\u00e9tapsychologie psychanalytique issue de Sigmund Freud que l&rsquo;inconscient cognitif de la psychologie computationnelle moderne de Noam Chomsky et de Jerry Fodor.<\/p>\n<p>La critique searlienne cible la propension g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de ces disciplines \u00e0 r\u00e9ifier des \u00e9tats mentaux dits \u00ab inconscients profonds \u00bb, qui poss\u00e9deraient toutes les caract\u00e9ristiques logiques, s\u00e9mantiques et intentionnelles des pens\u00e9es conscientes (ils auraient des contenus propositionnels, poursuivraient des buts strat\u00e9giques, appliqueraient des r\u00e8gles grammaticales complexes, calculeraient des probabilit\u00e9s bay\u00e9siennes), tout en \u00e9tant, par essence ou par constitution physique, totalement et d\u00e9finitivement inaccessibles \u00e0 la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale du sujet. Pour Searle, cette postulation d&rsquo;un \u00ab inconscient intentionnel inaccessible \u00bb repose sur une aberration conceptuelle : elle projette la structure hautement \u00e9labor\u00e9e de la vie mentale consciente en premi\u00e8re personne dans un domaine m\u00e9canique impersonnel et obscur, sans fournir la moindre justification ontologique \u00e0 cette hybridation bizarre.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la psychanalyse freudienne anthropomorphise l&rsquo;inconscient en en faisant un second moi miniature enfoui, rus\u00e9, refoulant des d\u00e9sirs symboliques et complotant contre la censure psychique. De l&rsquo;autre, la linguistique chomskyenne et les sciences cognitives postulent un processeur interne qui d\u00e9place des syntagmes selon des principes formels computationnels inaccessibles \u00e0 la conscience. Searle exige un assainissement \u00e9pist\u00e9mologique drastique : un processus c\u00e9r\u00e9bral qui n&rsquo;est pas conscient et qui ne peut jamais le devenir n&rsquo;est pas un \u00e9tat <em>mental<\/em> ni <em>intentionnel<\/em> ; c&rsquo;est un pur m\u00e9canisme neurobiologique mat\u00e9riel, d\u00e9nu\u00e9 de toute s\u00e9mantique et de tout contenu repr\u00e9sentatif propre.<\/p>\n<h3>10.2 Le principe de connexit\u00e9 et la dispositionnalit\u00e9<\/h3>\n<p>Pour restaurer la clart\u00e9 ontologique de la psychologie, Searle \u00e9nonce une th\u00e8se audacieuse et rigoureuse : le \u00ab Principe de Connexit\u00e9 \u00bb (<em>The Connection Principle<\/em>). Ce principe stipule que :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>La notion d&rsquo;un \u00e9tat mental inconscient n&rsquo;a de sens intelligible que s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9tat qui est au moins potentiellement capable de devenir conscient.<\/em><\/p>\n<p>En d&rsquo;autres termes, pour qu&rsquo;une disposition c\u00e9r\u00e9brale m\u00e9rite v\u00e9ritablement le qualificatif d&rsquo;\u00e9tat intentionnel ou mental &mdash; et ne soit pas assimil\u00e9e \u00e0 un processus biologique aveugle comme la s\u00e9cr\u00e9tion de bile par le foie ou la my\u00e9linisation des axones &mdash;, elle doit maintenir une relation structurelle et de principe avec la conscience possible.<\/p>\n<p>Quel est alors le statut ontologique exact d&rsquo;une croyance ou d&rsquo;un d\u00e9sir inconscient lorsque le sujet se trouve plong\u00e9 dans un sommeil profond sans r\u00eaves ? Si je dors paisiblement, il est parfaitement vrai d&rsquo;affirmer que \u00ab je crois que la Terre tourne autour du Soleil \u00bb. Pourtant, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, aucun \u00e9tat conscient de cette croyance ne traverse mon esprit. Searle r\u00e9pond que cet \u00e9tat mental inconscient existe exclusivement sous la forme d&rsquo;une <strong>disposition neurobiologique<\/strong> physique. Mon cerveau est configur\u00e9 par sa plasticit\u00e9 synaptique de telle mani\u00e8re que, sous certaines conditions d&rsquo;\u00e9veil et de sollicitation contextuelle, il a la capacit\u00e9 causale de produire la pens\u00e9e consciente que la Terre orbite autour de l&rsquo;astre solaire.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a donc pas de royaume interm\u00e9diaire fantomatique o\u00f9 des repr\u00e9sentations mentales inconscientes flotteraient sous une forme d\u00e9sincarn\u00e9e. Il n&rsquo;existe dans le monde que deux r\u00e9alit\u00e9s ontologiquement coh\u00e9rentes :<\/p>\n<ol>\n<li>Des \u00e9tats neurophysiologiques mat\u00e9riels objectifs (les configurations synaptiques et biochimiques du cerveau).<\/li>\n<li>Des \u00e9tats conscients subjectifs qualitatifs en premi\u00e8re personne.<\/li>\n<\/ol>\n<p>L&rsquo;inconscient authentique n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la disposition physique du syst\u00e8me nerveux \u00e0 produire de la conscience ph\u00e9nom\u00e9nale. Cette reformulation impose une rupture radicale avec les postulats de la psychanalyse classique et contraint la psychologie cognitive \u00e0 repenser l&rsquo;inconscient non plus comme une calculatrice symbolique invisible, mais comme un ensemble de capacit\u00e9s neurophysiologiques dispos\u00e9es \u00e0 informer le champ unifi\u00e9 de conscience.<\/p>\n<h2>11. Influence et applications dans les neurosciences contemporaines<\/h2>\n<h3>11.1 Dialogue avec Gerald Edelman et la neurobiologie de la conscience<\/h3>\n<p>L&rsquo;insistance de John Searle \u00e0 ancrer la philosophie de l&rsquo;esprit dans la biologie concr\u00e8te l&rsquo;a naturellement conduit \u00e0 nouer des dialogues f\u00e9conds avec les pionniers des neurosciences contemporaines. L&rsquo;une des convergences th\u00e9oriques les plus remarquables s&rsquo;est op\u00e9r\u00e9e avec le prix Nobel de physiologie et m\u00e9decine Gerald Edelman, l&rsquo;inventeur de la th\u00e9orie de la s\u00e9lection des groupes neuronaux &mdash; commun\u00e9ment d\u00e9sign\u00e9e sous le nom de darwinisme neuronal (<em>Neural Darwinism<\/em>).<\/p>\n<p>Edelman et Searle partagent une hostilit\u00e9 de principe intransigeante \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la m\u00e9taphore informatique du cerveau. Pour tous deux, le syst\u00e8me nerveux n&rsquo;est pas un ordinateur appliquant des algorithmes rigides programm\u00e9s \u00e0 l&rsquo;avance, mais un \u00e9cosyst\u00e8me biologique hautement plastique, soumis \u00e0 une comp\u00e9tition s\u00e9lective permanente des populations de synapses en r\u00e9ponse \u00e0 l&rsquo;environnement sensoriel. Searle a salu\u00e9 avec enthousiasme le concept d\u00e9velopp\u00e9 par Edelman de \u00ab noyau dynamique \u00bb (<em>dynamic core<\/em>) et l&rsquo;importance accord\u00e9e \u00e0 la \u00ab r\u00e9entrance neuronale \u00bb (la signalisation r\u00e9cursive continue reliant de vastes populations c\u00e9r\u00e9brales distantes au sein du syst\u00e8me thalamo-cortical).<\/p>\n<p>Cette dynamique neurobiologique de r\u00e9entrance fournit pr\u00e9cis\u00e9ment, aux yeux de Searle, le m\u00e9canisme causal sous-jacent plausible capable d&rsquo;expliquer comment le cerveau g\u00e9n\u00e8re le champ unifi\u00e9 macroscopique de conscience sans requ\u00e9rir un homoncule r\u00e9gulateur central ni sombrer dans l&rsquo;illusion fonctionnaliste des briques de construction modulaires. L&rsquo;alliance entre le cadre conceptuel naturaliste de Searle et les d\u00e9couvertes exp\u00e9rimentales d&rsquo;Edelman illustre l&rsquo;id\u00e9al searlien d&rsquo;une coop\u00e9ration directe entre l&rsquo;analyse philosophique des concepts et la recherche empirique sur le vivant.<\/p>\n<h3>11.2 R\u00e9sonances avec les th\u00e9ories modernes de l&rsquo;information int\u00e9gr\u00e9e et de l&rsquo;espace de travail global<\/h3>\n<p>Au cours des deux derni\u00e8res d\u00e9cennies, la recherche neuroscientifique sur les m\u00e9canismes de la conscience s&rsquo;est polaris\u00e9e autour de deux grands mod\u00e8les th\u00e9oriques : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/consciousness\/#IntInfThe\">Th\u00e9orie de l&rsquo;Information Int\u00e9gr\u00e9e<\/a> (<em>Integrated Information Theory<\/em> ou IIT), conceptualis\u00e9e par Giulio Tononi et soutenue par Christof Koch, et la Th\u00e9orie de l&rsquo;Espace de Travail Global Neuronal (<em>Global Neuronal Workspace Theory<\/em> ou GNWT), d\u00e9velopp\u00e9e par Bernard Baars, Stanislas Dehaene et Jean-Pierre Changeux. Les th\u00e8ses de Searle entretiennent des rapports contrast\u00e9s et pol\u00e9miques avec ces deux architectures.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l&rsquo;Espace de Travail Global de Stanislas Dehaene, qui mod\u00e9lise l&rsquo;acc\u00e8s conscient comme l&#8217;embrasement et la diffusion globale d&rsquo;une information sensorielle au sein d&rsquo;un r\u00e9seau fronto-pari\u00e9tal \u00e0 longue port\u00e9e, Searle manifesterait une approbation prudente quant \u00e0 la validation exp\u00e9rimentale du mod\u00e8le unifi\u00e9, tout en pointant le risque permanent d&rsquo;une rechute fonctionnaliste. Pour Searle, l&rsquo;acc\u00e8s conscient et le rapport verbal ne doivent pas \u00eatre confondus avec la ph\u00e9nom\u00e9nalit\u00e9 de la conscience elle-m\u00eame : diffuser une information dans un r\u00e9seau global est une condition fonctionnelle de communication interne, mais cela n&rsquo;explique pas <em>en soi<\/em> pourquoi cette diffusion s&rsquo;accompagne d&rsquo;un ressenti subjectif qualitatif en premi\u00e8re personne.<\/p>\n<p>Le positionnement de Searle est encore plus critique vis-\u00e0-vis de l&rsquo;IIT de Tononi. Bien que l&rsquo;IIT mette l&rsquo;accent sur l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience qualitative et sur l&rsquo;unit\u00e9 math\u00e9matique de l&rsquo;information int\u00e9gr\u00e9e (mesur\u00e9e par la valeur scalaire <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span>), elle d\u00e9rive rapidement vers une forme de panpsychisme math\u00e9matique qui affirme que tout syst\u00e8me physique poss\u00e9dant un <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Phi\">$Phi$<\/span> non nul &mdash; y compris une simple photodiode ou un arrangement logique de transistors &mdash; poss\u00e8de une lueur de conscience. Pour Searle, le panpsychisme est une faillite intellectuelle totale : c&rsquo;est r\u00e9attribuer magiquement l&rsquo;intentionnalit\u00e9 intrins\u00e8que \u00e0 des art\u00e9facts inanim\u00e9s en confondant la description formelle abstraite de l&rsquo;information avec les pouvoirs causaux biochimiques sp\u00e9cifiques de la chair neuronale. Searle refuse tout autant la r\u00e9ification du c\u00e9l\u00e8bre \u00ab probl\u00e8me difficile de la conscience \u00bb (<em>The Hard Problem<\/em>) popularis\u00e9 par David Chalmers : concevoir la conscience comme un myst\u00e8re m\u00e9taphysique inexplicable par la physique ordinaire proc\u00e8de simplement, selon lui, de l&rsquo;oubli que la biologie sait produire des ph\u00e9nom\u00e8nes macroscopiques \u00e9mergents sans violer les lois de la nature.<\/p>\n<h2>12. Bilan critique, controverses institutionnelles et post\u00e9rit\u00e9 intellectuelle<\/h2>\n<h3>12.1 Controverses \u00e9thiques et fin de carri\u00e8re acad\u00e9mique<\/h3>\n<p>Il est impossible d&rsquo;aborder de mani\u00e8re exhaustive la figure historique de John Searle sans se confronter aux graves turbulences institutionnelles et morales qui ont assombri la conclusion de sa carri\u00e8re universitaire. En mars 2017, une plainte judiciaire retentissante est d\u00e9pos\u00e9e contre lui par une ancienne \u00e9tudiante et assistante de recherche \u00e0 Berkeley, l&rsquo;accusant de harc\u00e8lement sexuel syst\u00e9matique, de repr\u00e9sailles professionnelles et de manquements d\u00e9ontologiques majeurs au sein du <em>John Searle Center for Social Ontology<\/em>. Cette proc\u00e9dure judiciaire a lev\u00e9 le voile sur de multiples signalements ant\u00e9rieurs d&rsquo;inconduite sexuelle et d&rsquo;abus d&rsquo;autorit\u00e9 \u00e9tal\u00e9s sur plusieurs d\u00e9cennies, rest\u00e9s jusque-l\u00e0 \u00e9touff\u00e9s ou n\u00e9glig\u00e9s par l&rsquo;administration californienne.<\/p>\n<p>Au terme d&rsquo;une enqu\u00eate interne approfondie men\u00e9e par le bureau de conformit\u00e9 de l&rsquo;universit\u00e9 (Title IX), John Searle est officiellement reconnu coupable de violations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es des politiques de l&rsquo;institution relatives au harc\u00e8lement sexuel. En juin 2019, le pr\u00e9sident de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie r\u00e9voque officiellement et d\u00e9finitivement son titre de professeur \u00e9m\u00e9rite, mettant un terme ignominieux \u00e0 soixante ann\u00e9es de pr\u00e9sence ininterrompue sur le campus de Berkeley. Cet \u00e9v\u00e9nement a provoqu\u00e9 un traumatisme durable au sein du d\u00e9partement de philosophie et a d\u00e9clench\u00e9 un d\u00e9bat d\u00e9chirant dans l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 philosophique internationale.<\/p>\n<p>Cette fin de carri\u00e8re pose cr\u00fbment le dilemme d\u00e9ontologique classique entre la r\u00e9ception critique d&rsquo;une \u0153uvre intellectuelle de premier plan et la condamnation \u00e9thique sans complaisance des agissements de son auteur. L&rsquo;histoire intellectuelle contemporaine se trouve contrainte de naviguer entre deux \u00e9cueils sym\u00e9triques : le r\u00e9visionnisme moralisateur qui pr\u00e9tendrait effacer r\u00e9troactivement la f\u00e9condit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique majeure de concepts s\u00e9arliens indispensables \u00e0 la linguistique et \u00e0 l&rsquo;ontologie contemporaines, et l&rsquo;aveuglement corporatiste complaisant qui feindrait d&rsquo;ignorer comment l&rsquo;exercice d&rsquo;un pouvoir acad\u00e9mique h\u00e9g\u00e9monique a pu cautionner des conduites inacceptables au d\u00e9triment de jeunes chercheuses. La pens\u00e9e de Searle doit d\u00e9sormais \u00eatre examin\u00e9e pour sa coh\u00e9rence th\u00e9orique propre, tout en gardant une conscience lucide des d\u00e9faillances \u00e9thiques de l&rsquo;homme institutionnel.<\/p>\n<h3>12.2 Critiques m\u00e9thodologiques de ses syst\u00e8mes th\u00e9oriques<\/h3>\n<p>Sur le plan strictement conceptuel, l&rsquo;\u00e9difice searlien n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter d&rsquo;importantes r\u00e9serves critiques \u00e9manant de courants philosophiques oppos\u00e9s. L&rsquo;une des objections les plus insistantes concerne l&rsquo;accusation r\u00e9currente de \u00ab crypto-dualisme \u00bb ou de dualisme des propri\u00e9t\u00e9s larv\u00e9. En d\u00e9pit de ses d\u00e9n\u00e9gations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et de son attachement profess\u00e9 au monisme biologique, de nombreux philosophes analytiques &mdash; parmi lesquels Jaegwon Kim et Colin McGinn &mdash; ont soulign\u00e9 qu&rsquo;en maintenant simultan\u00e9ment l&rsquo;irr\u00e9ductibilit\u00e9 ontologique de la subjectivit\u00e9 en premi\u00e8re personne et la cl\u00f4ture causale des micro-processus physiques en troisi\u00e8me personne, Searle se condamne soit \u00e0 l&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nisme (la conscience ne fait rien causalement dans le monde physique), soit \u00e0 une forme d\u00e9guis\u00e9e de dualisme interactionniste incapable de rendre compte de la causalit\u00e9 mentale descendante.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la validit\u00e9 logique de l&rsquo;argument de la Chambre chinoise a \u00e9t\u00e9 soup\u00e7onn\u00e9e de circularit\u00e9 par plusieurs logiciens computationnels. Selon ces critiques, Searle introduirait subrepticeusement dans ses pr\u00e9misses l&rsquo;impossibilit\u00e9 m\u00eame d&rsquo;une s\u00e9mantique computationnelle en concevant d&#8217;embl\u00e9e la machine comme une pure manipulation syntaxique aveugle, excluant par d\u00e9cret toute forme d&rsquo;\u00e9mergence s\u00e9mantique via l&rsquo;organisation fonctionnelle des circuits. D&rsquo;autres ont fait remarquer que l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e repose excessivement sur l&rsquo;intuition subjective de l&rsquo;observateur humain, qui peine \u00e0 imaginer la formidable complexit\u00e9 combinatoire requise pour simuler un langage naturel, prenant ainsi une limite de notre imagination cognitive pour une impossibilit\u00e9 ontologique.<\/p>\n<p>Enfin, dans le domaine de l&rsquo;ontologie sociale, des sociologues critiques et des ph\u00e9nom\u00e9nologues ont vivement reproch\u00e9 \u00e0 Searle son individualisme m\u00e9thodologique r\u00e9siduel et la primaut\u00e9 excessive accord\u00e9e \u00e0 l&rsquo;analyse linguistique propositionnelle. Sa formule \u00ab X compte comme Y dans C \u00bb semblerait particuli\u00e8rement adapt\u00e9e pour d\u00e9crire des institutions juridiques formalis\u00e9es d&rsquo;un \u00c9tat moderne (comme l&rsquo;argent ou les trait\u00e9s), mais appara\u00eetrait singuli\u00e8rement d\u00e9sarm\u00e9e pour analyser les rapports de pouvoir diffus, l&rsquo;id\u00e9ologie int\u00e9rioris\u00e9e, les asym\u00e9tries de classe ou les micro-pratiques de domination d\u00e9crites par des penseurs tels que Michel Foucault ou Pierre Bourdieu. De m\u00eame, sa notion d&rsquo;Arri\u00e8re-plan (<em>The Background<\/em>), bien que brillante, a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e par certains philosophes du courant continentale comme une tentative tardive et simplificatrice de recycler l&rsquo;<em>Habitus<\/em> bourdieusien ou l&rsquo;incorporation merleau-pontyenne, sans en assumer pleinement les dynamiques historiques et socio-politiques complexes.<\/p>\n<h3>12.3 L&rsquo;h\u00e9ritage durable dans la psychologie philosophique<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de ces contestations l\u00e9gitimes et de l&rsquo;opprobre institutionnel qui a marqu\u00e9 ses derni\u00e8res ann\u00e9es, le legs intellectuel de John Searle demeure d&rsquo;une profondeur incontestable. Il est le philosophe qui aura le plus vigoureusement \u0153uvr\u00e9, avec une clart\u00e9 stylistique et une force dialectique incomparables, \u00e0 r\u00e9habiliter la conscience subjective au c\u0153ur des pr\u00e9occupations scientifiques de son si\u00e8cle. En refusant avec opini\u00e2tret\u00e9 de c\u00e9der aux modes r\u00e9ductionnistes qui d\u00e9cr\u00e9taient p\u00e9riodiquement la mort de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 psychique, Searle a contraint les sciences cognitives et la philosophie de l&rsquo;esprit \u00e0 regarder en face le myst\u00e8re de leur propre point de d\u00e9part : le fait ind\u00e9niable que nous sommes des \u00eatres conscients pour qui le monde se manifeste ph\u00e9nom\u00e9nalement.<\/p>\n<p>En linguistique pragmatique et en psycholinguistique cognitive, son analyse des actes de langage, des forces illocutoires et des requ\u00eates indirectes fait d\u00e9sormais partie int\u00e9grante du bagage th\u00e9orique fondamental de tout chercheur en communication humaine. En fondant l&rsquo;ontologie sociale analytique, il a ouvert un champ de recherche florissant qui continue de nourrir la philosophie du droit, la sociologie de l&rsquo;action collective et la science \u00e9conomique institutionnaliste. Enfin, sa contestation pr\u00e9monitoire de l&rsquo;intelligence artificielle forte demeure la boussole critique indispensable face aux d\u00e9rives techno-utopistes qui confondent r\u00e9guli\u00e8rement la puissance de calcul algorithmique avec la profondeur de l&rsquo;esprit humain. Par la monumentalit\u00e9 de son syst\u00e8me, John Rogers Searle s&rsquo;inscrit irr\u00e9vocablement parmi les cartographes les plus influents et les plus incisifs de l&rsquo;esprit et du langage de notre modernit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul style=\"list-style-type: none; padding-left: 0;\">\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Austin, J. L. (1962). <em>How to do things with words<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Block, N. (1980). Troubles with functionalism. In C. W. Savage (Ed.), <em>Perception and Cognition: Issues in the Foundations of Psychology<\/em> (pp. 261-325). University of Minnesota Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Chalmers, D. J. (1996). <em>The conscious mind: In search of a fundamental theory<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Churchland, P. M. (1981). Eliminative materialism and the propositional attitudes. <em>The Journal of Philosophy<\/em>, 78(2), 67-90. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/2025900\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/2025900<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Dehaene, S. (2014). <em>Consciousness and the brain: Deciphering how the brain codes our thoughts<\/em>. Viking Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Dennett, D. C. (1991). <em>Consciousness explained<\/em>. Little, Brown and Company.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Edelman, G. M. (1987). <em>Neural Darwinism: The theory of neuronal group selection<\/em>. Basic Books.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Fodor, J. A. (1975). <em>The language of thought<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Grice, H. P. (1975). Logic and conversation. In P. Cole &amp; J. L. Morgan (Eds.), <em>Syntax and Semantics: Speech Acts<\/em> (Vol. 3, pp. 41-58). Academic Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Kim, J. (1998). <em>Mind in a physical world: An essay on the mind-body problem and mental causation<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1969). <em>Speech acts: An essay in the philosophy of language<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173438\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9781139173438<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1975). Indirect speech acts. In P. Cole &amp; J. L. Morgan (Eds.), <em>Syntax and Semantics: Speech Acts<\/em> (Vol. 3, pp. 59-82). Academic Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1979). <em>Expression and meaning: Studies in the theory of speech acts<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1980). Minds, brains, and programs. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 3(3), 417-424. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00005756\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00005756<\/a><\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1983). <em>Intentionality: An essay in the philosophy of mind<\/em>. Cambridge University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1984). <em>Minds, brains and science<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1992). <em>The rediscovery of the mind<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1995). <em>The construction of social reality<\/em>. The Free Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (1997). <em>The mystery of consciousness<\/em>. New York Review Books.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (2001). <em>Rationality in action<\/em>. MIT Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (2004). <em>Mind: A brief introduction<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (2004). <em>Libert\u00e9 et neurobiologie<\/em>. Grasset.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Searle, J. R. (2010). <em>Making the social world: The structure of human civilization<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li style=\"margin-bottom: 15px;\">Tononi, G. (2008). Consciousness as integrated information: A provisional manifesto. <em>The Biological Bulletin<\/em>, 215(3), 216-242. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/25470707\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/25470707<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de l&rsquo;\u0153uvre de John Searle, de la th\u00e9orie des actes de langage au naturalisme biologique et \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigme de la conscience.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,9354,1486],"tags":[25063,1740,1541,25061,25062],"class_list":["post-15805","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-psychologie-theorique","category-sciences-cognitives","tag-chambre-chinoise","tag-conscience","tag-intentionnalite","tag-john-searle","tag-naturalisme-biologique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15805","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15805"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15805\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15805"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15805"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15805"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}