{"id":15786,"date":"2026-10-09T16:00:36","date_gmt":"2026-10-09T16:00:36","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/john-locke-1632-1704-psychologie-empirisme\/"},"modified":"2026-10-09T16:00:36","modified_gmt":"2026-10-09T16:00:36","slug":"john-locke-1632-1704-psychologie-empirisme","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=john-locke-1632-1704-psychologie-empirisme","title":{"rendered":"John Locke &#8211; 1632 1704"},"content":{"rendered":"<p>Lorsque para\u00eet \u00e0 Londres en d\u00e9cembre 1689 \u2014 sous le mill\u00e9sime de 1690 \u2014 la premi\u00e8re \u00e9dition de l&rsquo;<em>An Essay Concerning Human Understanding<\/em> (l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/a>), la pens\u00e9e europ\u00e9enne bascule de mani\u00e8re irr\u00e9versible dans la modernit\u00e9 philosophique et psychologique. \u00c9labor\u00e9 au cours de deux d\u00e9cennies d&rsquo;exil, d&rsquo;observations m\u00e9dicales m\u00e9ticuleuses et de bouleversements r\u00e9volutionnaires, le chef-d&rsquo;\u0153uvre de John Locke (1632-1704) ne se contente pas de proposer une alternative empiriste au rationalisme m\u00e9taphysique h\u00e9rit\u00e9 de Ren\u00e9 Descartes ou de la tradition scolastique tardive ; il inaugure une v\u00e9ritable r\u00e9volution copernicienne de la subjectivit\u00e9. En d\u00e9pla\u00e7ant l&rsquo;interrogation premi\u00e8re de l&rsquo;ontologie de l&rsquo;\u00e2me vers la description ph\u00e9nom\u00e9nologique et g\u00e9n\u00e9tique des facult\u00e9s cognitives, Locke fonde les prol\u00e9gom\u00e8nes d&rsquo;une science empirique de l&rsquo;esprit, articulant de fa\u00e7on in\u00e9dite la th\u00e9orie de la connaissance, la psychologie du d\u00e9veloppement, la philosophie morale et l&rsquo;anthropologie politique.<\/p>\n<p>N\u00e9 dans le Somerset au sein d&rsquo;une Angleterre d\u00e9chir\u00e9e par les guerres civiles et les querelles confessionnelles, Locke incarne la convergence f\u00e9conde entre la d\u00e9marche clinique naissante et l&rsquo;\u00e9mancipation \u00e9pist\u00e9mologique du XVIIe si\u00e8cle. T\u00e9moin privil\u00e9gi\u00e9 de la fondation de la Royal Society, collaborateur assidu du m\u00e9decin Thomas Sydenham et du chimiste Robert Boyle, le philosophe refuse d&#8217;embl\u00e9e d&rsquo;\u00e9riger des syst\u00e8mes a priori sur la nature suprasensible des substances pensantes. Son ambition ma\u00eetresse, d&rsquo;une humilit\u00e9 revendiqu\u00e9e face \u00e0 l&rsquo;immensit\u00e9 du r\u00e9el, r\u00e9side dans l&rsquo;adoption r\u00e9solue d&rsquo;une \u00ab m\u00e9thode historique et simple \u00bb (<em>plain, historical method<\/em>), orient\u00e9e tout enti\u00e8re vers l&rsquo;examen minutieux des voies par lesquelles notre entendement acquiert, organise, associe et v\u00e9rifie ses repr\u00e9sentations.<\/p>\n<p>Ce trait\u00e9 magistral s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9ployer l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du syst\u00e8me psychologique et \u00e9pist\u00e9mologique lock\u00e9en. En d\u00e9construisant l&rsquo;illusion s\u00e9culaire des principes inn\u00e9s au profit de l&rsquo;analogie de la feuille vierge (<em>white paper<\/em>), en diss\u00e9quant la gen\u00e8se de nos repr\u00e9sentations \u00e0 partir des deux sources exclusives que sont la sensation et la r\u00e9flexion, et en proposant une refondation audacieuse de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle fond\u00e9e sur la continuit\u00e9 m\u00e9morielle de la conscience, John Locke ne fa\u00e7onne rien de moins que l&rsquo;armature conceptuelle sur laquelle prosp\u00e9reront le sensualisme des Lumi\u00e8res, la psychopathologie clinique, la s\u00e9miotique moderne et les sciences cognitives contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se de la pens\u00e9e psychologique de John Locke<\/h2>\n<h3>1.1 Le contexte intellectuel et scientifique du XVIIe si\u00e8cle en Angleterre<\/h3>\n<p>Le XVIIe si\u00e8cle britannique constitue le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une mutation \u00e9pist\u00e9mique sans pr\u00e9c\u00e9dent, marqu\u00e9e par l&rsquo;effondrement progressif de la scolastique aristot\u00e9licienne sous les assauts conjugu\u00e9s de la r\u00e9volution scientifique et de la philosophie m\u00e9canique. L&rsquo;enseignement traditionnel dispens\u00e9 \u00e0 Oxford, domin\u00e9 par des disputations verbales st\u00e9riles et des abstractions ontologiques d\u00e9nu\u00e9es de prise sur la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, suscite tr\u00e8s t\u00f4t chez le jeune John Locke un scepticisme profond et durable. Inspir\u00e9 par le renouveau m\u00e9thodologique pr\u00e9conis\u00e9 par Francis Bacon, Locke embrasse l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;un savoir inductif, solidement ancr\u00e9 dans la collecte rigoureuse des donn\u00e9es empiriques et le refus cat\u00e9gorique des hypoth\u00e8ses m\u00e9taphysiques inv\u00e9rifiables.<\/p>\n<p>Cette sensibilit\u00e9 nouvelle trouve son accomplissement au contact direct des pionniers de la science exp\u00e9rimentale anglaise. Les \u00e9changes constants que Locke entretient avec le physicien et chimiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/boyle\/\">Robert Boyle<\/a> renforcent son adh\u00e9sion \u00e0 la th\u00e9orie corpusculaire de la mati\u00e8re, selon laquelle les ph\u00e9nom\u00e8nes naturels doivent \u00eatre expliqu\u00e9s par les mouvements, configurations et textures d&rsquo;atomes mat\u00e9riels sous-jacents plut\u00f4t que par des \u00ab formes substantielles \u00bb occultes. Parall\u00e8lement, sa collaboration clinique \u00e9troite avec Thomas Sydenham, souvent surnomm\u00e9 l&rsquo;\u00ab Hippocrate anglais \u00bb, s&rsquo;av\u00e8re d\u00e9terminante : Sydenham pr\u00e9conise une m\u00e9decine purement observationnelle, rejetant les th\u00e9ories humorales sp\u00e9culatives au profit d&rsquo;une nosographie fond\u00e9e sur l&rsquo;histoire naturelle des maladies et l&rsquo;enregistrement scrupuleux des sympt\u00f4mes visibles.<\/p>\n<p>\u00c0 cette immersion dans la r\u00e9volution scientifique s&rsquo;ajoutent les fracas de la R\u00e9volution anglaise, du r\u00e9gicide de Charles Ier et de la dictature cromwellienne, suivis par la Restauration et la Glorieuse R\u00e9volution de 1688. Ces bouleversements sociopolitiques majeurs confrontent Locke \u00e0 la violence mortif\u00e8re des fanatismes religieux et des pr\u00e9tentions dogmatiques \u00e0 d\u00e9tenir des v\u00e9rit\u00e9s transcendantes absolues. La conviction s&rsquo;impose alors \u00e0 son esprit que les d\u00e9rives destructrices de l&rsquo;enthousiasme th\u00e9ologique trouvent leur origine racine dans une m\u00e9compr\u00e9hension fondamentale des capacit\u00e9s, des sources et des bornes inh\u00e9rentes \u00e0 l&rsquo;entendement humain. Sa formation m\u00e9dicale \u00e0 Christ Church (Oxford) conf\u00e8re ainsi \u00e0 sa r\u00e9flexion philosophique une orientation clinique : l&rsquo;esprit humain ne doit plus \u00eatre abord\u00e9 comme une entit\u00e9 c\u00e9leste aux privil\u00e8ges infinis, mais comme un organisme perceptif faillible dont il convient d&rsquo;ausculter rigoureusement les m\u00e9canismes d&rsquo;acc\u00e8s au monde sensible.<\/p>\n<h3>1.2 La gen\u00e8se de l&rsquo;Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/h3>\n<p>L&rsquo;acte de naissance de l&rsquo;<em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em> s&rsquo;enracine dans une circonstance historique pr\u00e9cise, immortalis\u00e9e par Locke lui-m\u00eame dans son \u00e9p\u00eetre au lecteur. \u00c0 l&rsquo;hiver 1671, un petit groupe de cinq ou six amis, r\u00e9unis dans les appartements de lord Ashley (futur premier comte de Shaftesbury) \u00e0 Londres, se trouve engag\u00e9 dans une discussion ardente touchant aux principes fondamentaux de la morale et de la religion r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Rapidement, les d\u00e9batteurs se heurtent \u00e0 des apories insolubles, les arguments s&rsquo;annulant mutuellement dans une confusion grandissante. C&rsquo;est \u00e0 cet instant pr\u00e9cis que Locke r\u00e9alise l&rsquo;inanit\u00e9 d&rsquo;une telle d\u00e9marche : avant de pr\u00e9tendre r\u00e9soudre les \u00e9nigmes m\u00e9taphysiques, \u00e9thiques ou th\u00e9ologiques les plus ardues, il est imp\u00e9ratif d&rsquo;op\u00e9rer un d\u00e9tour pr\u00e9alable et d&rsquo;examiner nos propres facult\u00e9s cognitives, de d\u00e9terminer quels objets se situent \u00e0 la port\u00e9e de notre esprit et lesquels d\u00e9passent irr\u00e9m\u00e9diablement sa comp\u00e9tence.<\/p>\n<p>Locke couche aussit\u00f4t sur le papier quelques pages d&rsquo;intuitions pr\u00e9liminaires, connues sous le nom d&rsquo;<em>\u00c9bauches<\/em> (<em>Draft A<\/em> et <em>Draft B<\/em> de 1671). Ce qui ne devait \u00eatre qu&rsquo;une br\u00e8ve note introductive se transforme en un chantier monumental qui occupera le philosophe durant pr\u00e8s de vingt ann\u00e9es. Cette longue maturation s&rsquo;explique en partie par les vicissitudes politiques de l&rsquo;\u00e9poque. \u00c9troitement associ\u00e9 aux combats whigs de lord Shaftesbury contre l&rsquo;absolutisme des Stuart et la succession papiste, Locke est contraint de fuir l&rsquo;Angleterre en 1683 pour se r\u00e9fugier aux Provinces-Unies sous un faux nom, risquant \u00e0 tout instant l&rsquo;arrestation pour haute trahison.<\/p>\n<p>L&rsquo;exil hollandais (1683-1689) se r\u00e9v\u00e8le paradoxalement d&rsquo;une prodigieuse f\u00e9condit\u00e9 intellectuelle. Dans le climat de tol\u00e9rance intellectuelle d&rsquo;Amsterdam, de Rotterdam et d&rsquo;Utrecht, Locke se lie d&rsquo;amiti\u00e9 avec des th\u00e9ologiens lib\u00e9raux et des \u00e9rudits tels que Jean Le Clerc et Philipp van Limborch. C&rsquo;est en Hollande qu&rsquo;il ach\u00e8ve la r\u00e9daction des quatre livres de son ouvrage monumental et en publie un abr\u00e9g\u00e9 pr\u00e9liminaire dans la <em>Biblioth\u00e8que universelle<\/em> en 1688. La victoire de la Glorieuse R\u00e9volution et l&rsquo;av\u00e8nement de Guillaume d&rsquo;Orange permettent enfin le retour triomphal de Locke en Angleterre \u00e0 bord du navire royal de la princesse Marie en f\u00e9vrier 1689. La publication int\u00e9grale de l&rsquo;<em>Essai<\/em>, en d\u00e9cembre de la m\u00eame ann\u00e9e, appara\u00eet alors comme l&rsquo;acte de fondation th\u00e9orique de la modernit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique : une enqu\u00eate rigoureusement la\u00efcis\u00e9e, empirique et m\u00e9thodique, visant \u00e0 affranchir l&rsquo;intelligence des fausses \u00e9vidences m\u00e9taphysiques.<\/p>\n<h3>1.3 La posture m\u00e9thodologique : la m\u00e9thode historique et analytique<\/h3>\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res lignes de l&rsquo;introduction de l&rsquo;<em>Essai<\/em>, Locke assigne \u00e0 sa recherche une m\u00e9thode singuli\u00e8re qu&rsquo;il baptise \u00ab historique et simple \u00bb (<em>historical, plain method<\/em>). Ce parti pris m\u00e9thodologique constitue une rupture d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e avec le style d\u00e9monstratif g\u00e9om\u00e9trique cher \u00e0 Spinoza et \u00e0 Descartes, ainsi qu&rsquo;avec les d\u00e9ductions a priori de la physique aristot\u00e9licienne. L&rsquo;adjectif \u00ab historique \u00bb ne renvoie pas ici \u00e0 la chronologie des civilisations, mais doit s&rsquo;entendre au sens de l&rsquo;<em>histoire naturelle<\/em> baconienne : il s&rsquo;agit d&rsquo;une d\u00e9marche strictement descriptive, narrative et g\u00e9n\u00e9tique, consistant \u00e0 observer les \u00e9tats de fait psychologiques tels qu&rsquo;ils se manifestent dans l&rsquo;exp\u00e9rience, \u00e0 inventorier leurs occurrences, et \u00e0 retracer patiemment leur gen\u00e8se depuis leurs formes \u00e9l\u00e9mentaires jusqu&rsquo;\u00e0 leurs synth\u00e8ses les plus \u00e9labor\u00e9es.<\/p>\n<p>Cette approche implique un renoncement explicite \u00e0 toute sp\u00e9culation ontologique sur l&rsquo;essence ou la substance de l&rsquo;\u00e2me. Locke avertit solennellement son lecteur qu&rsquo;il ne se propose point d&rsquo;examiner \u00ab physiquement en quoi consiste l&rsquo;essence de l&rsquo;\u00e2me \u00bb, ni de disserter sur la question de savoir si les id\u00e9es sont des \u00e9manations mat\u00e9rielles, des mouvements corpusculaires des esprits animaux ou des entit\u00e9s spirituelles ind\u00e9pendantes cr\u00e9\u00e9es par Dieu. Il rel\u00e8gue d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ces interrogations hors du champ de son enqu\u00eate, les jugeant inaccessibles \u00e0 l&rsquo;observation et d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;utilit\u00e9 pratique pour l&rsquo;accroissement des v\u00e9ritables connaissances humaines. Le point de d\u00e9part exclusif r\u00e9side dans les donn\u00e9es imm\u00e9diates de la conscience, accessibles \u00e0 l&rsquo;introspection attentive et au t\u00e9moignage intersubjectif.<\/p>\n<p>L&rsquo;analogie entre cette m\u00e9thode et la d\u00e9marche m\u00e9dicale clinique s&rsquo;impose avec \u00e9vidence. De m\u00eame que le m\u00e9decin anatomiste diss\u00e8que le corps humain pour comprendre l&rsquo;agencement des organes et que le clinicien observe le cours d&rsquo;une pathologie sans pr\u00e9tendre conna\u00eetre l&rsquo;essence m\u00e9taphysique de la vie, Locke se fait l&rsquo;anatomiste de l&rsquo;entendement. Il ausculte le m\u00e9canisme cognitif, d\u00e9compose les pens\u00e9es complexes en leurs composants atomiques \u00e9l\u00e9mentaires, et identifie les \u00e9tapes pr\u00e9cises au fil desquelles l&rsquo;esprit passe de l&rsquo;indigence perceptive originelle \u00e0 la ma\u00eetrise du raisonnement abstrait. Cette psychologie g\u00e9n\u00e9tique fait de l&rsquo;observation scrupuleuse des faits mentaux la pierre angulaire de toute \u00e9pist\u00e9mologie l\u00e9gitime.<\/p>\n<h2>2. La d\u00e9construction syst\u00e9matique de l&rsquo;inn\u00e9isme cart\u00e9sien<\/h2>\n<h3>2.1 La r\u00e9futation des principes th\u00e9oriques inn\u00e9s<\/h3>\n<p>Le Livre I de l&rsquo;<em>Essai<\/em> est tout entier consacr\u00e9 \u00e0 une entreprise de d\u00e9molition critique : la r\u00e9futation sans concession de la doctrine des id\u00e9es inn\u00e9es. Tr\u00e8s r\u00e9pandue au XVIIe si\u00e8cle, d\u00e9fendue sous diverses formes par Descartes, par les platoniciens de Cambridge tels que Ralph Cudworth et Henry More, et par l&rsquo;apolog\u00e9tique chr\u00e9tienne dominante, la th\u00e8se inn\u00e9iste affirme que Dieu a originellement imprim\u00e9 dans l&rsquo;esprit humain, d\u00e8s l&rsquo;instant de sa cr\u00e9ation, certains principes et notions fondamentales, tant th\u00e9oriques que moraux, inalt\u00e9rables et universellement partag\u00e9s. Locke identifie dans cette croyance le rempart historique du dogmatisme intellectuel et de la paresse philosophique, qui conduit les esprits cr\u00e9dules \u00e0 tenir pour des v\u00e9rit\u00e9s sacr\u00e9es des pr\u00e9jug\u00e9s ancestraux simplement int\u00e9rioris\u00e9s par l&rsquo;habitude.<\/p>\n<p>Le premier angle d&rsquo;attaque lock\u00e9en cible l&rsquo;argument roi de l&rsquo;inn\u00e9isme : le pr\u00e9tendu consentement universel (<em>universal consent<\/em>). Selon ses adversaires, le fait que tous les hommes s&rsquo;accordent sur certains axiomes logiques fondamentaux \u2014 tels que le principe d&rsquo;identit\u00e9 (\u00ab ce qui est, est \u00bb) ou le principe de non-contradiction (\u00ab il est impossible qu&rsquo;une m\u00eame chose soit et ne soit pas en m\u00eame temps \u00bb) \u2014 d\u00e9montrerait irr\u00e9futablement leur caract\u00e8re inn\u00e9. Locke conteste ce raisonnement par une double r\u00e9futation empirique et logique. D&rsquo;une part, soutient-il, m\u00eame si ce consensus universel \u00e9tait av\u00e9r\u00e9, il ne suffirait pas \u00e0 prouver l&rsquo;inn\u00e9it\u00e9, car cet accord unanime pourrait fort bien r\u00e9sulter d&rsquo;une exp\u00e9rience commune partag\u00e9e par toute l&rsquo;esp\u00e8ce humaine au contact du monde physique.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part et surtout, Locke nie purement et simplement la r\u00e9alit\u00e9 de ce consentement universel. Il en appelle \u00e0 l&rsquo;observation clinique et d\u00e9veloppementale la plus imm\u00e9diate : les jeunes enfants, les idiots (d\u00e9ficients intellectuels graves) et les peuples analphab\u00e8tes n&rsquo;ont pas la moindre conscience ni la moindre intuition de ces maximes sp\u00e9culatives abstraites. Or, fait valoir le philosophe dans un dilemme rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, pr\u00e9tendre qu&rsquo;une id\u00e9e est imprim\u00e9e dans l&rsquo;esprit sans que l&rsquo;esprit n&rsquo;en ait jamais conscience constitue une contradiction logique dans les termes m\u00eames : une id\u00e9e n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;objet de la pens\u00e9e consciente. Si les enfants ne d\u00e9couvrent le principe de contradiction qu&rsquo;apr\u00e8s de longues ann\u00e9es, \u00e0 travers l&rsquo;acquisition du langage et la manipulation concr\u00e8te des objets sensibles, c&rsquo;est la preuve empirique indiscutable que ces v\u00e9rit\u00e9s ne sont nullement inn\u00e9es, mais r\u00e9sultent de constructions tardives \u00e9difi\u00e9es par l&rsquo;entendement \u00e0 partir de l&rsquo;abstraction empirique.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;invalidation de l&rsquo;inn\u00e9isme moral et pratique<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s avoir an\u00e9anti les pr\u00e9tentions de l&rsquo;inn\u00e9isme sp\u00e9culatif, Locke s&rsquo;attaque avec une v\u00e9h\u00e9mence redoubl\u00e9e aux principes pratiques et moraux. La croyance selon laquelle des r\u00e8gles \u00e9thiques cardinales \u2014 l&rsquo;id\u00e9e de justice, le respect de la vie, la v\u00e9n\u00e9ration filiale ou l&rsquo;imp\u00e9ratif d&rsquo;\u00e9quit\u00e9 \u2014 seraient grav\u00e9es par le doigt du Cr\u00e9ateur au plus profond de la conscience humaine appara\u00eet comme une illusion encore plus tenace et pernicieuse que la croyance aux axiomes logiques. Pour d\u00e9montrer le caract\u00e8re acquis de toute moralit\u00e9, Locke mobilise une imposante documentation ethnographique, puis\u00e9e dans les r\u00e9cits des explorateurs, missionnaires et voyageurs qui parcourent alors l&rsquo;Afrique, l&rsquo;Asie et le Nouveau Monde (tels que Peter Martyr, Garcilaso de la Vega ou Jean de L\u00e9ry).<\/p>\n<p>La diversit\u00e9 anthropologique des soci\u00e9t\u00e9s humaines pulv\u00e9rise l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une loi morale universellement et spontan\u00e9ment inscrite dans les c\u0153urs. Locke cite des exemples d\u00e9rangeants de cultures o\u00f9 l&rsquo;exposition et l&rsquo;infanticide des nouveau-n\u00e9s infirmes sont consid\u00e9r\u00e9s comme des devoirs l\u00e9gitimes, o\u00f9 les vieillards devenus d\u00e9pendants sont abandonn\u00e9s sans piti\u00e9 dans la brousse, ou encore o\u00f9 le cannibalisme rituel et le meurtre des ennemis constituent des titres de gloire supr\u00eames. Si la r\u00e8gle d&rsquo;or ou le d\u00e9calogue \u00e9taient v\u00e9ritablement inn\u00e9s, demande-t-il, comment concevoir que des nations enti\u00e8res puissent les bafouer publiquement sans la moindre trace de remords collectif, voire en les \u00e9rigeant en maximes d&rsquo;\u00c9tat sanctifi\u00e9es par la coutume ?<\/p>\n<p>Locke souligne \u00e9galement qu&rsquo;aucune r\u00e8gle morale ne s&rsquo;impose avec la force d&rsquo;une \u00e9vidence intrins\u00e8que ne n\u00e9cessitant pas de justification. D\u00e8s qu&rsquo;un pr\u00e9cepte \u00e9thique est \u00e9nonc\u00e9, l&rsquo;esprit humain r\u00e9clame l\u00e9gitimement une raison justificatrice : pourquoi devrais-je respecter ma promesse ? Pourquoi devrais-je secourir mon semblable ? Le fait m\u00eame que l&rsquo;on puisse exiger une d\u00e9monstration rationnelle prouve p\u00e9remptoirement que la r\u00e8gle morale n&rsquo;est point une donn\u00e9e premi\u00e8re de la conscience, mais une d\u00e9duction pratique. L&rsquo;illusion de l&rsquo;inn\u00e9it\u00e9 morale proc\u00e8de en r\u00e9alit\u00e9 de la puissance insidieuse de l&rsquo;\u00e9ducation premi\u00e8re et de l&rsquo;autorit\u00e9 parentale : des r\u00e8gles pratiques dict\u00e9es par l&rsquo;int\u00e9r\u00eat social, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es d\u00e8s le berceau \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la m\u00e9moire r\u00e9flexive n&rsquo;est pas encore \u00e9veill\u00e9e, s&rsquo;impriment si profond\u00e9ment dans le cerveau des enfants que ceux-ci, une fois parvenus \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte et incapables de se rem\u00e9morer le moment de leur acquisition, s&rsquo;imaginent \u00e0 tort qu&rsquo;elles sont d&rsquo;origine divine et cong\u00e9nitale.<\/p>\n<h3>2.3 Les implications psychologiques de la critique anti-inn\u00e9iste<\/h3>\n<p>Loin de constituer une querelle technique r\u00e9serv\u00e9e aux seuls \u00e9rudits, la d\u00e9construction minutieuse de l&rsquo;inn\u00e9isme par Locke porte des cons\u00e9quences psychologiques, \u00e9thiques et politiques d&rsquo;une port\u00e9e incalculable. La doctrine des id\u00e9es inn\u00e9es fonctionnait historiquement comme une redoutable machine de domination cl\u00e9ricale et absolutiste. En \u00e9rigeant certaines croyances religieuses ou certains principes d&rsquo;ob\u00e9issance politique au rang de v\u00e9rit\u00e9s sacr\u00e9es inscrites a priori dans la nature humaine, les ma\u00eetres \u00e0 penser et les monarques s&rsquo;assuraient le moyen le plus efficace de paralyser l&rsquo;esprit critique de leurs sujets, toute contestation devenant un p\u00e9ch\u00e9 d&rsquo;orgueil contre Dieu lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>En arrachant ce masque transcendant, Locke accomplit un geste d&rsquo;\u00e9mancipation psychologique radical. Il lib\u00e8re l&rsquo;entendement de la tutelle paralysante de l&rsquo;autorit\u00e9 ancestrale et de la tradition dogmatique. Chaque individu se trouve r\u00e9investi de la responsabilit\u00e9 inali\u00e9nable d&rsquo;examiner par lui-m\u00eame la validit\u00e9 de ses propres jugements. L&rsquo;esprit cesse d&rsquo;\u00eatre le r\u00e9ceptacle passif d&rsquo;oracles m\u00e9taphysiques pr\u00e9\u00e9tablis pour devenir un agent cognitif autonome, somm\u00e9 de soumettre chaque proposition au tribunal souverain de l&rsquo;exp\u00e9rience et du raisonnement d\u00e9lib\u00e9ratif.<\/p>\n<p>Sur le plan psychologique, ce renversement d\u00e9place la gen\u00e8se de l&rsquo;erreur : l&rsquo;illusion et le pr\u00e9jug\u00e9 ne sont plus des anomalies myst\u00e9rieuses corrompant une nature originellement parfaite, mais les sous-produits in\u00e9vitables d&rsquo;un conditionnement pr\u00e9coce, d&rsquo;une transmission culturelle non questionn\u00e9e ou d&rsquo;une mauvaise utilisation des facult\u00e9s perceptives. L&rsquo;individu devient psychologiquement responsable de son architecture mentale. Il ne peut plus imputer ses \u00e9garements \u00e0 une mal\u00e9diction th\u00e9ologique, mais doit s&rsquo;atteler \u00e0 la t\u00e2che exigeante de r\u00e9viser ses croyances, d&rsquo;ordonner ses id\u00e9es simples et de v\u00e9rifier la congruence de ses pens\u00e9es avec le r\u00e9el empirique.<\/p>\n<h2>3. La m\u00e9taphore de la tabula rasa et l&rsquo;origine sensorielle des connaissances<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;esprit comme \u00ab feuille blanche \u00bb ou \u00ab chambre obscure \u00bb<\/h3>\n<p>Ayant d\u00e9blay\u00e9 le terrain \u00e9pist\u00e9mologique en liquidant l&rsquo;hypoth\u00e8se inn\u00e9iste, John Locke s&rsquo;attelle, au d\u00e9but du Livre II de l&rsquo;<em>Essai<\/em>, \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;interrogation fondamentale qui commande toute sa d\u00e9marche : d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;esprit humain tire-t-il la prodigieuse profusion d&rsquo;id\u00e9es qui meublent sa pens\u00e9e \u00e9veill\u00e9e ? Pour frapper l&rsquo;imagination de son lecteur et mat\u00e9rialiser sa th\u00e9orie psychologique, il forge alors des m\u00e9taphores conceptuelles rest\u00e9es universellement c\u00e9l\u00e8bres.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re, souvent latinis\u00e9e sous l&rsquo;expression consacr\u00e9e de <em>tabula rasa<\/em> (bien que Locke emploie express\u00e9ment en anglais les termes de <em>white paper<\/em>, feuille blanche, ou de cire vierge), d\u00e9crit l&rsquo;\u00e9tat originel de l&rsquo;entendement :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Supposons donc qu&rsquo;au commencement l&rsquo;\u00e2me soit ce qu&rsquo;on appelle un papier blanc, vide de tous caract\u00e8res, sans aucune id\u00e9e, quelle qu&rsquo;elle soit. Comment vient-elle \u00e0 en recevoir ? D&rsquo;o\u00f9 puise-t-elle cette prodigieuse quantit\u00e9 d&rsquo;id\u00e9es que l&rsquo;imagination born\u00e9e et active de l&rsquo;homme lui pr\u00e9sente avec une vari\u00e9t\u00e9 presque infinie ? D&rsquo;o\u00f9 tire-t-elle tous les mat\u00e9riaux de la raison et de la connaissance ? Je r\u00e9ponds \u00e0 cela en un mot : de l&rsquo;EXP\u00c9RIENCE. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 1, \u00a7 2).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette image saisissante ne postule nullement, comme l&rsquo;ont faussement pr\u00e9tendu certains contempteurs du philosophe, une absence absolue de facult\u00e9s ou de dispositions biologiques inn\u00e9es chez l&rsquo;\u00eatre humain. Ce que Locke affirme \u00eatre vierge au d\u00e9part, ce ne sont pas les puissances op\u00e9ratives de l&rsquo;esprit (telles que la m\u00e9moire, la comparaison ou la volont\u00e9), mais exclusivement le contenu propositionnel et repr\u00e9sentatif de la pens\u00e9e. L&rsquo;esprit ne na\u00eet porteur d&rsquo;aucun savoir pr\u00e9form\u00e9, d&rsquo;aucune id\u00e9e pr\u00e9\u00e9tablie, d&rsquo;aucun patron de pens\u00e9e transcendant.<\/p>\n<p>Pour parachever cette mod\u00e9lisation de la r\u00e9ceptivit\u00e9 initiale, Locke recourt \u00e0 une seconde analogie magistrale : celle de la chambre obscure (<em>camera obscura<\/em>). L&rsquo;entendement ressemble \u00e0 une pi\u00e8ce enti\u00e8rement close et t\u00e9n\u00e9breuse, herm\u00e9tique \u00e0 la lumi\u00e8re, qui ne poss\u00e8de que de minces ouvertures tourn\u00e9es vers le dehors \u2014 m\u00e9taphore explicite des organes de nos sens. C&rsquo;est uniquement par ces \u00e9troites fen\u00eatres que les objets du monde ext\u00e9rieur projettent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur leurs faisceaux d&rsquo;images et de stimulations. Si les fen\u00eatres demeurent closes ou si les rayons ne p\u00e9n\u00e8trent point, l&rsquo;enceinte int\u00e9rieure demeure plong\u00e9e dans une nuit absolue. La cognition s&rsquo;inaugure ainsi par un acte d&rsquo;hospitalit\u00e9 passive du r\u00e9cepteur c\u00e9r\u00e9bral vis-\u00e0-vis des assauts d&rsquo;un monde mat\u00e9riel pr\u00e9existant.<\/p>\n<h3>3.2 La dynamique de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture empiriste de Locke, l&rsquo;exp\u00e9rience n&rsquo;est pas simplement un moyen accessoire de v\u00e9rification parmi d&rsquo;autres : elle constitue l&rsquo;alpha et l&rsquo;om\u00e9ga, la source unique, exhaustive et absolue de laquelle \u00e9manent tous les mat\u00e9riaux sans exception qui alimentent l&rsquo;appareil psychique. La dynamique cognitive commence imp\u00e9rativement par le contact corporel brut entre les objets physiques de l&rsquo;environnement et nos terminaisons sensorielles p\u00e9riph\u00e9riques. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une rencontre physique gouvern\u00e9e par les lois du choc m\u00e9canique : des corpuscules microscopiques \u00e9man\u00e9s des corps ext\u00e9rieurs viennent frapper la r\u00e9tine, \u00e9branler le tympan, exciter les papilles gustatives ou presser l&rsquo;\u00e9piderme tactile.<\/p>\n<p>Ces stimulations m\u00e9caniques g\u00e9n\u00e8rent des mouvements et des impulsions physiques qui se propagent le long des nerfs \u2014 con\u00e7us \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque comme des conduits travers\u00e9s par des \u00ab esprits animaux \u00bb subtils \u2014 jusqu&rsquo;\u00e0 la masse c\u00e9r\u00e9brale. C&rsquo;est \u00e0 ce carrefour psycho-physiologique pr\u00e9cis, que Locke d\u00e9signe du nom cart\u00e9sien de <em>sensorium<\/em>, que se produit le myst\u00e9rieux saut qualitatif de la mati\u00e8re vers la pens\u00e9e : l&rsquo;\u00e9branlement organique donne naissance \u00e0 une impression psychique consciente, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 une <em>id\u00e9e<\/em> simple dans l&rsquo;entendement. Par le terme g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;\u00ab id\u00e9e \u00bb, Locke pr\u00e9cise sans \u00e9quivoque qu&rsquo;il n&rsquo;entend pas les arch\u00e9types m\u00e9taphysiques de Platon, mais \u00ab tout ce qui est l&rsquo;objet de l&rsquo;entendement lorsque l&rsquo;homme pense \u00bb \u2014 une couleur, une odeur, une forme g\u00e9om\u00e9trique, une sensation de douleur ou un calcul arithm\u00e9tique.<\/p>\n<p>La d\u00e9pendance de l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce flux sensoriel entrant est totale et ind\u00e9passable. Locke pose un principe de fermeture \u00e9pist\u00e9mique cardinal : l&rsquo;entendement humain est rigoureusement incapable de forger ou d&rsquo;inventer par sa seule puissance cr\u00e9atrice une id\u00e9e simple in\u00e9dite dont aucun organe sensoriel n&rsquo;aurait pr\u00e9alablement enregistr\u00e9 le mod\u00e8le. Un homme n\u00e9 totalement aveugle n&rsquo;aura jamais la moindre notion r\u00e9elle de la couleur \u00e9carlate ou de la lumi\u00e8re, de m\u00eame qu&rsquo;un sourd-muet de naissance ne pourra jamais se repr\u00e9senter le son d&rsquo;un violon. Nous ne pouvons imaginer les saveurs d&rsquo;un fruit inconnu qu&rsquo;en combinant artificiellement des souvenirs gustatifs ant\u00e9rieurs (de sucr\u00e9, d&rsquo;acide ou d&rsquo;astringent). L&rsquo;inventivit\u00e9 humaine la plus d\u00e9brid\u00e9e, celle des po\u00e8tes et des artistes concevant des chim\u00e8res ou des divinit\u00e9s fabuleuses, n&rsquo;est en derni\u00e8re analyse qu&rsquo;un habile d\u00e9coupage et r\u00e9assemblage de mat\u00e9riaux strictement d\u00e9riv\u00e9s de la perception du monde physique.<\/p>\n<h3>3.3 Les enjeux pour la psychologie du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction de la tabula rasa ouvre des perspectives r\u00e9volutionnaires pour ce que nous nommons aujourd&rsquo;hui la psychologie g\u00e9n\u00e9tique et la psychologie du d\u00e9veloppement pr\u00e9coce. En rupture avec les conceptions th\u00e9ologiques qui appr\u00e9hendaient l&rsquo;enfant comme un adulte en miniature pourvu d\u00e8s le d\u00e9part d&rsquo;une \u00e2me pleinement constitu\u00e9e et imm\u00e9diatement responsable du p\u00e9ch\u00e9 originel, Locke propose une observation empirique du nourrisson orient\u00e9e vers l&rsquo;\u00e9veil graduel de la sensorialit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans les premiers jours suivant la naissance, l&rsquo;existence psychologique de l&rsquo;enfant est domin\u00e9e par une pure r\u00e9activit\u00e9 visc\u00e9rale et des sensations confuses de chaud, de froid, de faim et de douleur corporelle. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au fur et \u00e0 mesure que ses organes r\u00e9cepteurs s&rsquo;adaptent \u00e0 l&rsquo;environnement ambiant que les perceptions commencent \u00e0 se diversifier et \u00e0 se pr\u00e9ciser. Les couleurs vives, les sons r\u00e9p\u00e9titifs de la voix maternelle, la texture des linges d\u00e9posent dans la m\u00e9moire naissante leurs premi\u00e8res traces durables. L&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant commence alors \u00e0 discriminer les contrastes \u00e9l\u00e9mentaires : il distingue la clart\u00e9 de l&rsquo;obscurit\u00e9, la douceur de la rudesse.<\/p>\n<p>Cette mod\u00e9lisation d\u00e9veloppementale met en exergue l&rsquo;impact d\u00e9terminant de la richesse du milieu environnant sur l&rsquo;essor cognitif. Puisque l&rsquo;entendement se nourrit exclusivement des donn\u00e9es que ses sens lui acheminent, un environnement appauvri, uniforme ou carenc\u00e9 sur le plan perceptif condamne l&rsquo;esprit \u00e0 une atrophie fonctionnelle irr\u00e9m\u00e9diable. \u00c0 l&rsquo;inverse, une exposition pr\u00e9coce, diversifi\u00e9e et harmonieuse \u00e0 des stimuli sensoriels ordonn\u00e9s offre \u00e0 l&rsquo;intelligence les briques de construction n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de facult\u00e9s de comparaison, de jugement et de langage de plus en plus performantes. Locke jette ici les bases th\u00e9oriques de ce qui deviendra la p\u00e9dagogie de l&rsquo;\u00e9veil et l&rsquo;\u00e9ducation sensorielle, d\u00e9velopp\u00e9es plus tard par Rousseau, Pestalozzi et Maria Montessori.<\/p>\n<h2>4. Sensation et r\u00e9flexion : la double source de la vie mentale<\/h2>\n<h3>4.1 La sensation : fen\u00eatre ouverte sur le monde physique<\/h3>\n<p>Bien que l&rsquo;exp\u00e9rience soit la source unique de tout savoir, Locke prend soin de pr\u00e9ciser que cette exp\u00e9rience se d\u00e9ploie \u00e0 travers deux canaux bien distincts, n\u00e9cessaires et compl\u00e9mentaires : la sensation (<em>sensation<\/em>) et la r\u00e9flexion (<em>reflection<\/em>). La premi\u00e8re constitue le r\u00e9cepteur ext\u00e9rieur de notre cognition, l&rsquo;interface corporelle reliant le sujet pensant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 physique environnante par le canal des cinq sens fondamentaux : la vue, l&rsquo;ou\u00efe, le toucher, le go\u00fbt et l&rsquo;odorat.<\/p>\n<p>Par l&rsquo;entremise de la sensation, l&rsquo;esprit re\u00e7oit une multitude d&rsquo;id\u00e9es distinctes repr\u00e9sentatives des propri\u00e9t\u00e9s corporelles des objets : la blancheur du lis, la froideur de la neige, la duret\u00e9 du marbre, la saveur am\u00e8re de l&rsquo;absinthe. La caract\u00e9ristique psychologique pr\u00e9pond\u00e9rante de la sensation r\u00e9side dans sa passivit\u00e9 originelle. Lorsque nous ouvrons les yeux en plein jour vers une prairie ensoleill\u00e9e, nous ne sommes pas libres de voir ou de ne point voir la couleur verte ; nous ne pouvons refuser d&rsquo;entendre le tonnerre lorsqu&rsquo;il \u00e9clate \u00e0 proximit\u00e9. L&rsquo;entendement est contraint de subir l&#8217;empreinte de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, exactement comme un miroir poli ne peut refuser de refl\u00e9ter l&rsquo;image des corps plac\u00e9s devant sa surface.<\/p>\n<p>Cette passivit\u00e9 atteste de l&rsquo;enracinement corporel incontournable de la vie psychologique. Locke n&rsquo;envisage jamais la pens\u00e9e comme une \u00e9tincelle spirituelle d\u00e9sincarn\u00e9e flottant au-dessus du monde, mais comme une fonction intimement chevill\u00e9e \u00e0 la physiologie des organes r\u00e9cepteurs. C&rsquo;est la structure optique de l&rsquo;\u0153il, la sensibilit\u00e9 nerveuse de la pulpe digitale ou la configuration acoustique de l&rsquo;oreille interne qui d\u00e9terminent les param\u00e8tres pr\u00e9cis au sein desquels la sensation op\u00e8re. L&rsquo;ancrage biologique de l&rsquo;esprit circonscrit de facto le p\u00e9rim\u00e8tre de notre r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique.<\/p>\n<h3>4.2 La r\u00e9flexion : le sens interne de l&rsquo;activit\u00e9 cognitive<\/h3>\n<p>Si la sensation pourvoit l&rsquo;esprit en mat\u00e9riaux venus du dehors, elle ne saurait \u00e0 elle seule rendre compte de la totalit\u00e9 de la vie psychologique. Locke introduit par cons\u00e9quent une seconde source, tout aussi fondamentale, qu&rsquo;il nomme la <strong>r\u00e9flexion<\/strong>, qualifi\u00e9e m\u00e9taphoriquement de \u00ab sens interne \u00bb (<em>internal sense<\/em>). La r\u00e9flexion n&rsquo;est point un organe physique au sens de l&rsquo;\u0153il ou de l&rsquo;oreille, mais la facult\u00e9 souveraine par laquelle l&rsquo;entendement retourne son regard vers lui-m\u00eame pour observer ses propres op\u00e9rations internes sur les id\u00e9es qu&rsquo;il a re\u00e7ues de la sensation.<\/p>\n<p>C&rsquo;est par ce m\u00e9canisme d&rsquo;introspection cognitive que l&rsquo;esprit acquiert une nouvelle classe d&rsquo;id\u00e9es simples, qui ne proviennent d&rsquo;aucun objet mat\u00e9riel ext\u00e9rieur, mais de la conscience de ses propres \u00e9tats fonctionnels. Les id\u00e9es n\u00e9es de la r\u00e9flexion englobent l&rsquo;ensemble de nos op\u00e9rations mentales : penser, douter, croire, raisonner, savoir, vouloir, d\u00e9sirer, \u00e9prouver de la joie ou de la tristesse. Lorsque nous percevons que nous sommes en train de former un syllogisme, de suspendre notre jugement ou d&rsquo;aspirer \u00e0 un bien absent, cette prise de conscience r\u00e9flexive alimente l&rsquo;entendement en concepts psychologiques autonomes.<\/p>\n<p>Locke insiste sur le d\u00e9calage chronologique n\u00e9cessaire entre ces deux sources. La sensation pr\u00e9c\u00e8de obligatoirement la r\u00e9flexion dans l&rsquo;ontogen\u00e8se de l&rsquo;individu. L&rsquo;esprit humain est d&rsquo;abord tout entier tourn\u00e9 vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, subjugu\u00e9 par l&rsquo;\u00e9blouissement du monde physique et l&rsquo;urgence de la survie biologique. Il faut de longues ann\u00e9es de maturation cognitive, un entra\u00eenement attentif et une certaine s\u00e9dimentation m\u00e9morielle pour qu&rsquo;un enfant devienne capable de d\u00e9tacher son regard des stimulations sensorielles et de porter une attention m\u00e9tacognitive \u00e0 la mani\u00e8re dont son propre esprit combine, juge et traite les id\u00e9es. La r\u00e9flexion marque ainsi l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une capacit\u00e9 m\u00e9tacognitive de haut niveau, condition sine qua non de la rationalit\u00e9 r\u00e9flexive et de l&rsquo;autor\u00e9gulation \u00e9thique.<\/p>\n<h3>4.3 L&rsquo;interaction fonctionnelle entre les deux sources<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le lock\u00e9en de l&rsquo;esprit repose sur une articulation cybern\u00e9tique rigoureuse entre ces deux registres exp\u00e9rimentaux. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;\u00e9tanch\u00e9it\u00e9 entre la sensation et la r\u00e9flexion, mais un dialogue fonctionnel permanent d&rsquo;une extraordinaire coh\u00e9rence :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sensation procure la mati\u00e8re premi\u00e8re indispensable :<\/strong> sans les donn\u00e9es sensibles ext\u00e9rieures, l&rsquo;esprit demeurerait une chambre close parfaitement vide, condamn\u00e9e au n\u00e9ant cognitif. Aucune op\u00e9ration r\u00e9flexive ne pourrait s&rsquo;enclencher faute d&rsquo;objets sur lesquels op\u00e9rer.<\/li>\n<li><strong>La r\u00e9flexion assure le traitement actif des donn\u00e9es :<\/strong> elle classe, compare, r\u00e9organise et formalise les mat\u00e9riaux bruts achemin\u00e9s par les sens, mod\u00e9lisant les architectures complexes du raisonnement et de la conceptualisation.<\/li>\n<li><strong>Le rejet de l&rsquo;introspection pure et solipsiste :<\/strong> Locke condamne par avance toute pr\u00e9tention \u00e0 \u00e9difier une science de l&rsquo;esprit qui s&rsquo;affranchirait de l&rsquo;ancrage empirique corporel pour pr\u00e9tendre contempler directement les essences m\u00e9taphysiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette cartographie de l&rsquo;architecture psychologique peut \u00eatre synth\u00e9tis\u00e9e par une mod\u00e9lisation claire des flux de l&rsquo;information au sein de l&rsquo;entendement :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width:100%; border-collapse:collapse; margin-top:1.5em; margin-bottom:1.5em;\">\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Source cognitive<\/th>\n<th>Canal d&rsquo;acquisition<\/th>\n<th>Typologie des id\u00e9es produites<\/th>\n<th>R\u00f4le psychologique dominant<\/th>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Sensation<\/strong> (Sens externe)<\/td>\n<td>Organes p\u00e9riph\u00e9riques (Vue, ou\u00efe, toucher, go\u00fbt, odorat)<\/td>\n<td>Id\u00e9es des corps et de leurs accidents physiques (couleur, solidit\u00e9, son, froid)<\/td>\n<td>R\u00e9ception passive des impressions m\u00e9caniques du monde mat\u00e9riel.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>R\u00e9flexion<\/strong> (Sens interne)<\/td>\n<td>Introspection sur les op\u00e9rations int\u00e9rieures de l&rsquo;esprit<\/td>\n<td>Id\u00e9es des actes mentaux (douter, croire, vouloir, percevoir, m\u00e9moriser)<\/td>\n<td>\u00c9veil m\u00e9tacognitif, organisation et traitement r\u00e9flexif des contenus mentaux.<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>Cette grille d&rsquo;analyse binaire permet \u00e0 Locke d&rsquo;\u00e9chapper simultan\u00e9ment aux pi\u00e8ges du mat\u00e9rialisme r\u00e9ducteur (qui nie la sp\u00e9cificit\u00e9 des op\u00e9rations de l&rsquo;esprit en les r\u00e9duisant \u00e0 de purs mouvements musculaires) et \u00e0 ceux de l&rsquo;id\u00e9alisme dogmatique (qui pr\u00e9tend faire jaillir les pens\u00e9es de l&rsquo;int\u00e9riorit\u00e9 pure de l&rsquo;\u00e2me sans le secours des sens).<\/p>\n<h2>5. Typologie des id\u00e9es : simples, complexes et op\u00e9rations de l&rsquo;entendement<\/h2>\n<h3>5.1 Les id\u00e9es simples : atomes de la vie psychologique<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de la psychologie cognitive de Locke figure une distinction structurante inspir\u00e9e de l&rsquo;atomisme de Boyle : la partition fondamentale entre id\u00e9es simples (<em>simple ideas<\/em>) et id\u00e9es complexes (<em>complex ideas<\/em>). L&rsquo;id\u00e9e simple constitue l&rsquo;unit\u00e9 \u00e9l\u00e9mentaire, le constituant irr\u00e9ductible et ins\u00e9cable de toute vie mentale. Dans sa texture psychologique, l&rsquo;id\u00e9e simple se caract\u00e9rise par une homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 absolue : elle ne contient en elle-m\u00eame aucune pluralit\u00e9, aucune alt\u00e9rit\u00e9 et ne peut \u00eatre d\u00e9compos\u00e9e en \u00e9l\u00e9ments plus t\u00e9nus. L&rsquo;id\u00e9e de jaune pur, l&rsquo;odeur sp\u00e9cifique d&rsquo;une rose ou la sensation aigu\u00eb de la douleur thermique sont des blocs primaires d&rsquo;exp\u00e9rience que l&rsquo;esprit accueille sans pouvoir en scinder la substance.<\/p>\n<p>Locke propose une taxonomie rigoureuse des id\u00e9es simples selon leurs voies d&rsquo;entr\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les id\u00e9es issues d&rsquo;un seul sens :<\/strong> la lumi\u00e8re et les couleurs pour la vue ; le chaud, le froid et la solidit\u00e9 pour le toucher ; les sons pour l&rsquo;ou\u00efe ; les saveurs et les odeurs pour le go\u00fbt et l&rsquo;odorat.<\/li>\n<li><strong>Les id\u00e9es issues de plusieurs sens conjoints :<\/strong> telles que l&rsquo;\u00e9tendue, la figure g\u00e9om\u00e9trique, le repos et le mouvement, qui nous sont transmises simultan\u00e9ment par le canal combin\u00e9 de la vue et du toucher.<\/li>\n<li><strong>Les id\u00e9es issues de la seule r\u00e9flexion :<\/strong> la perception (l&rsquo;acte de penser) et la volition (l&rsquo;acte de vouloir).<\/li>\n<li><strong>Les id\u00e9es simples universelles issues \u00e0 la fois de la sensation et de la r\u00e9flexion :<\/strong> des notions fondamentales telles que le <em>plaisir<\/em>, la <em>douleur<\/em>, l&rsquo;<em>existence<\/em>, l&rsquo;<em>unit\u00e9<\/em> et la <em>puissance<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le trait saillant de l&rsquo;id\u00e9e simple r\u00e9side dans la suj\u00e9tion absolue de l&rsquo;esprit humain \u00e0 son \u00e9gard. Face \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e simple qui se pr\u00e9sente \u00e0 lui, l&rsquo;entendement n&rsquo;a aucun pouvoir souverain : il ne peut ni la refuser, ni l&rsquo;alt\u00e9rer, ni l&rsquo;effacer \u00e0 sa guise. De m\u00eame que les hommes ne peuvent cr\u00e9er le moindre grain de mati\u00e8re physique ex nihilo ni an\u00e9antir un atome existant dans l&rsquo;univers, ils sont dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 la plus radicale de forger de toutes pi\u00e8ces une id\u00e9e simple qui n&rsquo;ait jamais franchi le seuil de leur sensorialit\u00e9 ou de leur r\u00e9flexion. Les id\u00e9es simples constituent les atomes ind\u00e9composables de la pens\u00e9e humaine.<\/p>\n<h3>5.2 L&rsquo;activit\u00e9 combinatoire de l&rsquo;esprit et les id\u00e9es complexes<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;esprit humain est d&rsquo;une passivit\u00e9 totale lors de l&rsquo;enregistrement des id\u00e9es simples, il r\u00e9v\u00e8le sa prodigieuse puissance cr\u00e9atrice d\u00e8s lors qu&rsquo;il d\u00e9ploie ses facult\u00e9s actives pour travailler sur ces mat\u00e9riaux de base. C&rsquo;est ici que Locke introduit la combinatoire intellectuelle, fondatrice des <strong>id\u00e9es complexes<\/strong>. L&rsquo;entendement dispose de trois op\u00e9rations majeures pour transformer la mati\u00e8re premi\u00e8re sensorielle en architectures abstraites :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>La composition (ou synth\u00e8se) :<\/strong> l&rsquo;esprit rassemble plusieurs id\u00e9es simples distinctes pour n&rsquo;en former qu&rsquo;une seule id\u00e9e unifi\u00e9e et complexe (par exemple, r\u00e9unir les id\u00e9es simples de blancheur, de douceur, de rondeur et de fluidit\u00e9 pour forger l&rsquo;id\u00e9e complexe du lait).<\/li>\n<li><strong>La comparaison :<\/strong> l&rsquo;esprit met en regard deux id\u00e9es (qu&rsquo;elles soient simples ou complexes) sans les fusionner, pour en \u00e9valuer les rapports spatiaux, temporels, de grandeur ou de causalit\u00e9 (engendrant ainsi toutes les id\u00e9es de relation, telles que \u00ab plus grand \u00bb, \u00ab ant\u00e9rieur \u00bb, \u00ab p\u00e8re \u00bb ou \u00ab cause \u00bb).<\/li>\n<li><strong>La s\u00e9paration ou abstraction :<\/strong> l&rsquo;esprit isole artificiellement une id\u00e9e simple ou une configuration d&rsquo;id\u00e9es de toutes les circonstances particuli\u00e8res d&rsquo;espace, de temps et d&rsquo;individuation qui l&rsquo;accompagnaient dans l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue, afin d&rsquo;en faire un repr\u00e9sentant g\u00e9n\u00e9ral valable pour une multitude d&rsquo;objets (c&rsquo;est ainsi que de la vue r\u00e9p\u00e9t\u00e9e de craies, de neiges et de linges blancs, l&rsquo;esprit extrait le concept universel de \u00ab blancheur \u00bb).<\/li>\n<\/ol>\n<p>\u00c0 travers ces op\u00e9rations souveraines, l&rsquo;esprit \u00e9labore trois grandes cat\u00e9gories d&rsquo;id\u00e9es complexes qui embrassent la quasi-totalit\u00e9 de nos repr\u00e9sentations m\u00e9taphysiques et physiques : les <em>modes<\/em> (qui sont des affections ou des combinaisons ne subsistant point par elles-m\u00eames, comme l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un triangle, d&rsquo;une douzaine ou du meurtre), les <em>substances<\/em> (des combinaisons d&rsquo;id\u00e9es simples rapport\u00e9es \u00e0 un substratum inconnu suppos\u00e9 subsister par soi-m\u00eame, comme l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;or, d&rsquo;homme ou de cheval), et enfin les <em>relations<\/em> (qui naissent de la confrontation r\u00e9flexive de deux termes disjoints).<\/p>\n<h3>5.3 Les limites constructives de la cognition humaine<\/h3>\n<p>Cette description minutieuse de la combinatoire de l&rsquo;esprit aboutit \u00e0 une le\u00e7on d&rsquo;humilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique sans \u00e9quivalent dans l&rsquo;histoire de la philosophie. Locke dresse un tableau sans concession des fronti\u00e8res infranchissables de la cognition humaine. Notre cr\u00e9ativit\u00e9 intellectuelle la plus vertigineuse, les th\u00e9ories cosmologiques les plus vastes, les th\u00e9ologies les plus mystiques et les fictions litt\u00e9raires les plus d\u00e9brid\u00e9es ne sont, en derni\u00e8re analyse, que des r\u00e9arrangements, des juxtapositions et des dilatations d&rsquo;atomes perceptifs originellement recueillis par nos cinq sens et notre sens interne.<\/p>\n<p>L&rsquo;imagination humaine ne saurait transcender ce cadre strict impos\u00e9 par notre condition charnelle. Nous pouvons concevoir des anges aux formes ail\u00e9es resplendissantes, mais nous ne faisons qu&#8217;emprunter la forme d&rsquo;un bel homme et les ailes d&rsquo;un oiseau pour les sur\u00e9lever par l&rsquo;id\u00e9e de puissance et de puret\u00e9 ; nous ne pouvons concevoir un sixi\u00e8me sens in\u00e9dit qui n&rsquo;aurait aucun rapport avec les canaux existants. Cette d\u00e9pendance structurelle vis-\u00e0-vis des atomes sensoriels acquis implique que l&rsquo;entendement est \u00e0 jamais enferm\u00e9 dans les limites de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine disponible.<\/p>\n<p>Par ailleurs, cette libert\u00e9 combinatoire rec\u00e8le en elle-m\u00eame le germe permanent de la pathologie cognitive. Si l&rsquo;esprit est libre de lier les id\u00e9es simples \u00e0 son gr\u00e9, il encourt le danger perp\u00e9tuel d&rsquo;assembler des notions qui n&rsquo;ont aucune corr\u00e9lation dans la r\u00e9alit\u00e9 objective des choses. Lorsque des id\u00e9es simples sont soud\u00e9es de mani\u00e8re arbitraire, pr\u00e9cipit\u00e9e ou erron\u00e9e, l&rsquo;entendement bascule dans le pr\u00e9jug\u00e9, la superstition ou le d\u00e9lire maniaque. La sant\u00e9 cognitive et la droiture de l&rsquo;esprit exigent donc une asc\u00e8se m\u00e9thodique constante : veiller scrupuleusement \u00e0 ce que nos constructions conceptuelles complexes ne s&rsquo;\u00e9mancipent jamais des fondations empiriques qui leur conf\u00e8rent sens et l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<h2>6. Qualit\u00e9s premi\u00e8res et qualit\u00e9s secondes dans la perception psychologique<\/h2>\n<h3>6.1 La distinction ontologique et perceptive<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des apports les plus d\u00e9cisifs de John Locke \u00e0 la philosophie de la perception et \u00e0 l&rsquo;histoire des sciences r\u00e9side dans son traitement magistral de la distinction entre <strong>qualit\u00e9s premi\u00e8res<\/strong> (<em>primary qualities<\/em>) et <strong>qualit\u00e9s secondes<\/strong> (<em>secondary qualities<\/em>), expos\u00e9e au chapitre 8 du Livre II de l&rsquo;<em>Essai<\/em>. Cette distinction s&rsquo;inscrit en droite ligne dans le prolongement des intuitions physiques de Galil\u00e9e, de Descartes et surtout du mod\u00e8le corpusculaire de son mentor Robert Boyle. Elle vise \u00e0 d\u00e9senchanter le monde physique en expulsant les fausses projections na\u00efves du sens commun hors de la texture de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Locke prend soin de d\u00e9finir ce qu&rsquo;est une qualit\u00e9 : le pouvoir qu&rsquo;a un objet de produire une id\u00e9e quelconque dans notre esprit. Les qualit\u00e9s premi\u00e8res d\u00e9signent les propri\u00e9t\u00e9s intrins\u00e8ques, originelles et ins\u00e9parables de la mati\u00e8re physique, quel que soit l&rsquo;\u00e9tat de division m\u00e9canique ou de transformation qu&rsquo;on lui applique. Qu&rsquo;un grain de bl\u00e9 soit moulu en poudre infinit\u00e9simale, chaque particule r\u00e9siduelle conserve in\u00e9luctablement les qualit\u00e9s fondamentales suivantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La solidit\u00e9 (ou imp\u00e9n\u00e9trabilit\u00e9) :<\/strong> le fait d&rsquo;occuper un espace en excluant tout autre corps du m\u00eame lieu.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9tendue :<\/strong> la dimension spatiale, tridimensionnelle du corps mat\u00e9riel.<\/li>\n<li><strong>La figure :<\/strong> la d\u00e9limitation g\u00e9om\u00e9trique et les contours du corps.<\/li>\n<li><strong>Le mouvement ou le repos :<\/strong> l&rsquo;\u00e9tat cin\u00e9tique du corps dans l&rsquo;espace.<\/li>\n<li><strong>Le nombre :<\/strong> la multiplicit\u00e9 d\u00e9nombrable des corpuscules.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique, Locke soutient une th\u00e8se capitale : les id\u00e9es que nous avons des qualit\u00e9s premi\u00e8res sont les r\u00e9pliques exactes, les miroirs v\u00e9ridiques de ce qui existe r\u00e9ellement au sein des corps physiques ext\u00e9rieurs. La forme sph\u00e9rique per\u00e7ue d&rsquo;une bille de billard ressemble objectivement \u00e0 la configuration g\u00e9om\u00e9trique de cette bille dans le monde mat\u00e9riel.<\/p>\n<h3>6.2 Les qualit\u00e9s secondes et la subjectivit\u00e9 perceptive<\/h3>\n<p>La rupture ontologique majeure intervient avec la conceptualisation des <strong>qualit\u00e9s secondes<\/strong>. Contrairement au pr\u00e9jug\u00e9 spontan\u00e9 qui nous pousse \u00e0 croire que la rose est intrins\u00e8quement rouge, que le sucre est objectivement doux en lui-m\u00eame et que la flamme porte en son sein l&rsquo;essence de la chaleur, Locke d\u00e9montre que les couleurs, les sons, les saveurs, les odeurs et les sensations thermiques n&rsquo;existent absolument pas dans les objets mat\u00e9riels sous la forme o\u00f9 nous les ressentons.<\/p>\n<p>Ces qualit\u00e9s secondes ne sont en r\u00e9alit\u00e9 rien d&rsquo;autre que de purs <em>pouvoirs<\/em> (<em>powers<\/em>) que poss\u00e8dent les corps mat\u00e9riels de produire en nous diverses sensations subjectives, par l&rsquo;agencement sp\u00e9cifique, la taille, la texture et le mouvement de leurs corpuscules imperceptibles venant frapper nos terminaisons nerveuses :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les id\u00e9es des qualit\u00e9s premi\u00e8res des corps leur ressemblent, et leurs patrons existent v\u00e9ritablement dans les corps eux-m\u00eames ; mais les id\u00e9es produites en nous par les qualit\u00e9s secondes n&rsquo;ont aucune ressemblance avec elles. Il n&rsquo;y a rien d&rsquo;existant dans les corps qui ressemble \u00e0 ces id\u00e9es de rouge ou de doux, sinon une certaine puissance d&rsquo;exciter ces sensations en nous. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 8, \u00a7 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Pour illustrer de mani\u00e8re irr\u00e9futable cette subjectivit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nologique, Locke propose une c\u00e9l\u00e8bre exp\u00e9rience clinique et perceptive : plongeons une main ti\u00e8de dans un r\u00e9cipient d&rsquo;eau d&rsquo;une temp\u00e9rature mod\u00e9r\u00e9e, apr\u00e8s avoir pr\u00e9alablement maintenu l&rsquo;autre main dans de l&rsquo;eau glac\u00e9e et la premi\u00e8re dans de l&rsquo;eau tr\u00e8s chaude. L&rsquo;eau mod\u00e9r\u00e9e semblera simultan\u00e9ment chaude \u00e0 une main et froide \u00e0 l&rsquo;autre. Or, un m\u00eame corps mat\u00e9riel ne pouvant abriter au m\u00eame instant deux temp\u00e9ratures contradictoires, il faut en conclure math\u00e9matiquement que le chaud et le froid ne sont pas des propri\u00e9t\u00e9s r\u00e9sidant substantiellement dans l&rsquo;eau, mais de pures modifications sensorielles relatives \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nos r\u00e9cepteurs physiologiques.<\/p>\n<p>Par cette d\u00e9mythologisation radicale, Locke anticipe de fa\u00e7on saisissante les fondements de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/perception-problem\/\">psychophysique moderne<\/a>. Il op\u00e8re une scission fondamentale entre l&rsquo;univers physique objectif \u2014 un cosmos silencieux, incolore, constitu\u00e9 d&rsquo;atomes mat\u00e9riels en mouvement dans l&rsquo;espace g\u00e9om\u00e9trique \u2014 et l&rsquo;univers ph\u00e9nom\u00e9nologique de la conscience humaine, riche en couleurs chatoyantes, en m\u00e9lodies et en \u00e9motions perceptives, mais dont l&rsquo;\u00e9toffe qualitative est le fruit de la machinerie biologique du cerveau percevant.<\/p>\n<h3>6.3 Le c\u00e9l\u00e8bre probl\u00e8me de Molyneux et l&rsquo;int\u00e9gration multimodale<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des plus fascinantes retomb\u00e9es de cette philosophie de la perception est immortalis\u00e9e sous le nom de <strong>probl\u00e8me de Molyneux<\/strong>. Le 7 juillet 1688, le savant et parlementaire dublinois William Molyneux adresse une lettre \u00e0 John Locke, contenant une exp\u00e9rience de pens\u00e9e redoutable qui touchait au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie empiriste. Molyneux formule la question en ces termes pr\u00e9cis :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Supposons un aveugle-n\u00e9, qui est devenu adulte, et \u00e0 qui on a appris par le toucher \u00e0 distinguer entre un cube et une sph\u00e8re du m\u00eame m\u00e9tal et de la m\u00eame grosseur [&#8230;]. Supposons maintenant que, le cube et la sph\u00e8re \u00e9tant pos\u00e9s sur une table, cet aveugle vienne \u00e0 recouvrer la vue. On demande si, par sa seule vue, avant de toucher ces corps, il pourrait les distinguer et dire quel est le cube et quelle est la sph\u00e8re ? \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 9, \u00a7 8).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>\u00c0 cette \u00e9nigme, Locke, apr\u00e8s avoir ins\u00e9r\u00e9 la lettre de son ami dans la deuxi\u00e8me \u00e9dition de l&rsquo;<em>Essai<\/em> en 1694, r\u00e9pond sans la moindre h\u00e9sitation par la <strong>n\u00e9gative<\/strong> la plus cat\u00e9gorique. Un tel homme, \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame o\u00f9 la vue lui est octroy\u00e9e, serait incapable d&rsquo;identifier visuellement le cube et la sph\u00e8re, bien qu&rsquo;il les reconnaisse parfaitement \u00e0 l&rsquo;aide de ses mains. Cette r\u00e9ponse lock\u00e9enne illustre avec \u00e9clat le refus de tout inn\u00e9isme sensoriel et de toute harmonie pr\u00e9\u00e9tablie entre les sens :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 originelle des espaces sensoriels :<\/strong> l&rsquo;espace tactile et l&rsquo;espace visuel ne communiquent pas a priori de mani\u00e8re inn\u00e9e ; l&rsquo;id\u00e9e de rondeur tactile n&rsquo;a aucune passerelle conceptuelle imm\u00e9diate avec l&rsquo;id\u00e9e de rondeur visuelle.<\/li>\n<li><strong>La n\u00e9cessit\u00e9 absolue d&rsquo;un apprentissage perceptif :<\/strong> ce n&rsquo;est que par l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, par l&rsquo;exploration motrice conjointe et par l&rsquo;association habituelle que le sujet apprend \u00e0 corr\u00e9ler ce que son \u0153il per\u00e7oit avec ce que sa main \u00e9prouve.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;anticipation de la plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale :<\/strong> la coordination multimodale de nos sens est le produit d&rsquo;une construction synaptique et cognitive progressive, et non une dotation divine inn\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce d\u00e9bat passionnera les Lumi\u00e8res pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, trouvant un \u00e9cho retentissant lors des premi\u00e8res op\u00e9rations r\u00e9elles de la cataracte par le chirurgien William Cheselden en 1728, et mobilisant les plumes les plus aff\u00fbt\u00e9es de Voltaire, de Diderot dans sa c\u00e9l\u00e8bre <em>Lettre sur les aveugles<\/em>, jusqu&rsquo;aux protocoles neuroscientifiques contemporains explorant le r\u00e9tablissement tardif de la vision.<\/p>\n<h2>7. L&rsquo;association des id\u00e9es : fondements cognitifs et psychopathologiques<\/h2>\n<h3>7.1 La gen\u00e8se de la th\u00e9orie associationniste (chapitre ajout\u00e9 en 1700)<\/h3>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;occasion de la quatri\u00e8me \u00e9dition de l&rsquo;<em>Essai<\/em>, publi\u00e9e en 1700, que John Locke enrichit son trait\u00e9 d&rsquo;un chapitre magistral, intitul\u00e9 \u00ab De l&rsquo;association des id\u00e9es \u00bb (Livre II, chapitre 33). Ce texte bref, mais d&rsquo;une profondeur psychologique \u00e9blouissante, constitue le v\u00e9ritable acte de naissance de la th\u00e9orie associationniste, qui deviendra le paradigme dominant de la psychologie anglo-saxonne jusqu&rsquo;au seuil du XXe si\u00e8cle. Ce chapitre a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 par Locke pour \u00e9clairer un myst\u00e8re anthropologique r\u00e9current : comment expliquer que des hommes d&rsquo;une intelligence ind\u00e9niable, capables d&rsquo;une rigueur admirable dans certains domaines, puissent manifester par ailleurs les d\u00e9lires les plus absurdes, les pr\u00e9jug\u00e9s les plus inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s et l&rsquo;irrationalit\u00e9 la plus obstin\u00e9e ?<\/p>\n<p>Pour r\u00e9soudre ce paradoxe, Locke op\u00e8re une distinction conceptuelle fondamentale entre deux mani\u00e8res bien distinctes dont les id\u00e9es peuvent s&rsquo;agencer dans l&rsquo;esprit humain :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La liaison naturelle et rationnelle :<\/strong> les id\u00e9es sont unies entre elles par une congruence objective, une coh\u00e9rence logique intrins\u00e8que que la raison attentive a le pouvoir de d\u00e9couvrir et de v\u00e9rifier (par exemple, la relation d&rsquo;implication entre la pr\u00e9misse et la conclusion dans un raisonnement g\u00e9om\u00e9trique, ou le lien de cause \u00e0 effet fond\u00e9 sur des propri\u00e9t\u00e9s r\u00e9elles).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;association coutumi\u00e8re et fortuite :<\/strong> les id\u00e9es se trouvent soud\u00e9es dans l&rsquo;esprit de mani\u00e8re purement accidentelle, contingente et irrationnelle, par l&rsquo;effet de l&rsquo;habitude, de la synchronie temporelle ou d&rsquo;un choc \u00e9motionnel intense qui les a fait co\u00efncider une fois dans l&rsquo;exp\u00e9rience du sujet.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Une fois qu&rsquo;une telle association contingente est scell\u00e9e dans le cerveau, les deux id\u00e9es deviennent ins\u00e9parables pour l&rsquo;individu. D\u00e8s que la premi\u00e8re fait irruption dans la conscience, elle convoque instantan\u00e9ment et m\u00e9caniquement la seconde, avec la m\u00eame force contraignante qu&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 de raison. Locke pose ici le principe de la contigu\u00eft\u00e9 spatiotemporelle et de l&rsquo;affectivit\u00e9 dans la liaison mn\u00e9sique, pavant la voie aux futurs travaux syst\u00e9matiques de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/hume\/\">David Hume<\/a> et du m\u00e9decin David Hartley.<\/p>\n<h3>7.2 L&rsquo;explication psychologique des pr\u00e9jug\u00e9s, peurs et superstitions<\/h3>\n<p>L&rsquo;introduction du concept d&rsquo;association permet \u00e0 Locke d&rsquo;\u00e9laborer une v\u00e9ritable psychopathologie de la vie quotidienne, \u00e9clairant d&rsquo;un jour nouveau la gen\u00e8se des phobies, des aversions inexplicables et du sectarisme id\u00e9ologique. Il s&rsquo;int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement \u00e0 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 plastique de l&rsquo;enfance, p\u00e9riode o\u00f9 les traces c\u00e9r\u00e9brales, encore molles et mall\u00e9ables, absorbent les chocs environnementaux de fa\u00e7on quasi ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n<p>Locke d\u00e9taille le cas paradigmatique de la peur de l&rsquo;obscurit\u00e9 chez les jeunes enfants. L&rsquo;obscurit\u00e9 physique n&rsquo;a en elle-m\u00eame aucun lien rationnel avec la terreur ou le danger : elle n&rsquo;est qu&rsquo;une absence de lumi\u00e8re. Mais qu&rsquo;une nourrice imprudente raconte \u00e0 un enfant des histoires effrayantes de spectres, de revenants et de d\u00e9mons r\u00f4dant dans la nuit, et les deux id\u00e9es \u2014 \u00ab obscurit\u00e9 \u00bb et \u00ab monstres \u00bb \u2014 se trouvent soud\u00e9es de fa\u00e7on si brutale dans son imaginaire qu&rsquo;il lui deviendra impossible, m\u00eame devenu adulte, d&rsquo;entrer dans une pi\u00e8ce sombre sans \u00e9prouver des sueurs froides et une panique incontr\u00f4lable. Le sujet a beau raisonner intellectuellement sur l&rsquo;inexistence des fant\u00f4mes, l&rsquo;automatisme associatif subvertit imp\u00e9rieusement sa volont\u00e9.<\/p>\n<p>Ce m\u00e9canisme psychologique explique \u00e9galement l&rsquo;\u00e9mergence des d\u00e9go\u00fbts et aversions somatiques : qu&rsquo;un individu tombe violemment malade apr\u00e8s avoir consomm\u00e9 du miel lors d&rsquo;un \u00e9pisode f\u00e9brile douloureux, l&rsquo;id\u00e9e de miel demeurera d\u00e9sormais nou\u00e9e \u00e0 celle de naus\u00e9e visc\u00e9rale, lui rendant cette substance insupportable sa vie durant. Sur le plan sociopolitique, l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es constitue le moteur supr\u00eame de l&rsquo;intol\u00e9rance religieuse et du fanatisme de parti. Des mots, des rites liturgiques ou des symboles politiques sont artificiellement associ\u00e9s d\u00e8s le berceau \u00e0 des id\u00e9es de saintet\u00e9 absolue ou, au contraire, d&rsquo;abomination diabolique. L&rsquo;esprit des croyants s&rsquo;en trouve p\u00e9trifi\u00e9 dans des rigidit\u00e9s cognitives impossibles \u00e0 \u00e9branler par l&rsquo;argumentation rationnelle, chaque remise en question \u00e9tant v\u00e9cue comme une agression intol\u00e9rable contre leur sentiment de s\u00e9curit\u00e9 psychologique.<\/p>\n<h3>7.3 Vers une th\u00e9orie des troubles mentaux et de la d\u00e9raison<\/h3>\n<p>En poussant jusqu&rsquo;\u00e0 son terme son analyse de l&rsquo;associationnisme d\u00e9voy\u00e9, Locke formule l&rsquo;une des distinctions les plus fulgurantes de l&rsquo;histoire de la psychiatrie : la d\u00e9marcation clinique entre l&rsquo;<strong>idiotie<\/strong> (la d\u00e9ficience cognitive cong\u00e9nitale) et la <strong>folie<\/strong> (la d\u00e9mence ou la psychose) :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab En un mot, il me semble que les fous n&rsquo;ont pas perdu la facult\u00e9 de raisonner ; mais ayant joint ensemble des id\u00e9es de travers, ils prennent leurs d\u00e9r\u00e8glements pour des v\u00e9rit\u00e9s, et ils raisonnent juste sur des principes enti\u00e8rement faux [&#8230;]. Au contraire, les idiots n&rsquo;ont presque point d&rsquo;id\u00e9es, et ils ne raisonnent pour ainsi dire pas du tout. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 11, \u00a7 13).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette intuition clinique op\u00e8re une r\u00e9volution radicale dans la compr\u00e9hension de la folie au si\u00e8cle classique :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le fou n&rsquo;est pas un \u00eatre sans raison :<\/strong> sa machinerie logique, d\u00e9ductive et syllogistique est intacte, voire d&rsquo;une acuit\u00e9 et d&rsquo;une rigueur redoutables.<\/li>\n<li><strong>Le trouble r\u00e9side dans le point de d\u00e9part perceptif et associatif :<\/strong> le fou a scell\u00e9 une fausse association d&rsquo;id\u00e9es (par exemple, associer l&rsquo;id\u00e9e de son propre corps \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un verre fragile, ou l&rsquo;id\u00e9e de sa personne \u00e0 celle d&rsquo;un monarque absolu). \u00c0 partir de cette pr\u00e9misse d\u00e9lirante, il d\u00e9duit avec une logique impeccable qu&rsquo;il doit marcher avec une infinie pr\u00e9caution de peur de se briser, ou qu&rsquo;il est en droit d&rsquo;exiger des hommages royaux de la part de ses gardiens.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;idiot, \u00e0 l&rsquo;inverse, souffre d&rsquo;une carence d&rsquo;id\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires :<\/strong> son entendement ne parvient ni \u00e0 retenir les traces sensorielles, ni \u00e0 former la moindre op\u00e9ration d&rsquo;abstraction ou de composition.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette conception d\u00e9sali\u00e8ne et humanise le malade mental : la folie cesse d&rsquo;\u00eatre per\u00e7ue comme une possession d\u00e9moniaque ou une mal\u00e9diction divine n\u00e9cessitant des exorcismes ou des ch\u00e2timents corporels, pour devenir une anomalie fonctionnelle du r\u00e9seau associatif de l&rsquo;esprit. Cette analyse aura une influence directe sur la naissance de la psychiatrie humaniste au XVIIIe si\u00e8cle, notamment chez Philippe Pinel en France et William Tuke en Angleterre, ouvrant la voie aux th\u00e9rapies de d\u00e9sensibilisation et de restructuration cognitive.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;identit\u00e9 personnelle et la psychologie de la conscience<\/h2>\n<h3>8.1 La rupture avec le dualisme substantiel de Descartes<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus r\u00e9volutionnaire de John Locke \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit \u2014 et l&rsquo;un des sommets intellectuels du Livre II de l&rsquo;<em>Essai<\/em> \u2014 se situe dans son c\u00e9l\u00e8bre chapitre 27, ajout\u00e9 lors de la seconde \u00e9dition de 1694 sous le titre : \u00ab De l&rsquo;identit\u00e9 et de la diversit\u00e9 \u00bb. Locke y op\u00e8re une rupture fracassante avec l&rsquo;orthodoxie cart\u00e9sienne et les traditions scolastiques relatives \u00e0 la nature du Moi. Pour Descartes, l&rsquo;identit\u00e9 du sujet pensant r\u00e9sidait tout enti\u00e8re dans la permanence substantielle d&rsquo;une \u00e2me immat\u00e9rielle (la <em>res cogitans<\/em>), simple, indivisible et cr\u00e9\u00e9e par Dieu pour \u00eatre immortelle.<\/p>\n<p>Locke pulv\u00e9rise ce mod\u00e8le substantiel en introduisant des distinctions conceptuelles d&rsquo;une pr\u00e9cision chirurgicale, diff\u00e9renciant nettement trois niveaux d&rsquo;individuation souvent confondus :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 de la substance :<\/strong> qu&rsquo;elle soit mat\u00e9rielle (un atome physique immuable) ou spirituelle (une \u00e2me m\u00e9taphysique), dont nous ignorons en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;essence profonde.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme :<\/strong> comprise au sens biologique d&rsquo;un organisme vivant, caract\u00e9ris\u00e9e par la continuit\u00e9 dynamique d&rsquo;une m\u00eame organisation vitale de parties corporelles participant \u00e0 la m\u00eame vie v\u00e9g\u00e9tale et animale (au m\u00eame titre qu&rsquo;un cheval ou un ch\u00eane demeure le \u00ab m\u00eame \u00bb individu malgr\u00e9 le renouvellement de ses cellules).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;identit\u00e9 de la personne :<\/strong> d\u00e9finie non par une substance, mais par un statut r\u00e9flexif, psychologique et moral d&rsquo;un tout autre ordre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour parachever cette dissociation radicale, Locke ose formuler une hypoth\u00e8se audacieuse qui scandalisera les th\u00e9ologiens de son temps : l&rsquo;hypoth\u00e8se de la <strong>mati\u00e8re pensante<\/strong> (<em>thinking matter<\/em>). Pourquoi serait-il m\u00e9taphysiquement impossible, demande Locke, que le Dieu tout-puissant ait accord\u00e9 \u00e0 un agencement sp\u00e9cifique de mati\u00e8re corporelle le pouvoir de penser, sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;y adjoindre une substance spirituelle immat\u00e9rielle ? En affirmant que la question de l&rsquo;immortalit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me et celle de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle sont ind\u00e9pendantes du probl\u00e8me ontologique de la mat\u00e9rialit\u00e9 ou de l&rsquo;immat\u00e9rialit\u00e9 de notre substance, Locke la\u00efcise la psychologie et la rend autonome face \u00e0 la m\u00e9taphysique de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<h3>8.2 La m\u00e9moire et la continuit\u00e9 de la conscience comme piliers de l&rsquo;identit\u00e9<\/h3>\n<p>Ayant \u00e9mancip\u00e9 la personne du carcan de la substance, Locke forge une d\u00e9finition moderne de l&rsquo;agent pensant : la <em>personne<\/em> est un \u00eatre intelligent, dou\u00e9 de raison et de r\u00e9flexion, capable de s&rsquo;envisager soi-m\u00eame comme soi-m\u00eame, comme une m\u00eame chose pensante en diff\u00e9rents temps et diff\u00e9rents lieux. Et quel est le ciment psychologique qui assure cette unit\u00e9 temporelle du Moi ? La r\u00e9ponse de Locke est sans ambigu\u00eft\u00e9 : la <strong>conscience<\/strong> (<em>consciousness<\/em>) et sa compagne indispensable, la <strong>m\u00e9moire<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;identit\u00e9 personnelle s&rsquo;\u00e9tend r\u00e9troactivement aussi loin dans le temps pass\u00e9 que la m\u00e9moire de la conscience peut s&rsquo;\u00e9tendre. C&rsquo;est le fait de pouvoir me rem\u00e9morer un acte accompli il y a dix ans avec l&rsquo;intime conviction que c&rsquo;est bien <em>moi<\/em> qui l&rsquo;ai accompli qui constitue mon identit\u00e9 avec l&rsquo;individu d&rsquo;hier. L&rsquo;identit\u00e9 du soi n&rsquo;est pas une entit\u00e9 statique grav\u00e9e dans le marbre d&rsquo;une substance, mais un acte de synth\u00e8se m\u00e9morielle dynamique.<\/p>\n<p>Pour faire \u00e9clater la validit\u00e9 de sa th\u00e8se face \u00e0 ceux qui confondent l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;homme biologique et l&rsquo;identit\u00e9 de la personne, Locke b\u00e2tit une exp\u00e9rience de pens\u00e9e devenue l\u00e9gendaire : celle du prince et du savetier :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Que l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;un prince, portant avec elle la conscience des actions pass\u00e9es de sa vie princi\u00e8re, vienne \u00e0 entrer et \u00e0 informer le corps d&rsquo;un savetier abandonn\u00e9 par sa propre \u00e2me : chacun voit qu&rsquo;il serait la m\u00eame personne avec le prince, responsable seulement des actions de la vie du prince ; mais qui pourrait dire que ce serait le m\u00eame homme ? Le corps du savetier subsistant, chacun le tiendrait pour le savetier [&#8230;], mais \u00e0 ses propres yeux, il serait le prince. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 27, \u00a7 15).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Si la conscience du prince migre dans le corps du cordonnier, la personne du prince s&rsquo;y trouve int\u00e9gralement transf\u00e9r\u00e9e. L&rsquo;identit\u00e9 est donc d\u00e9tachable du support corporel et biologique. Cette conception m\u00e9morielle soul\u00e8ve toutefois imm\u00e9diatement de vertigineuses apories cliniques : qu&rsquo;en est-il du sujet amn\u00e9sique ? Qu&rsquo;en est-il des actions accomplies dans un \u00e9tat de somnambulisme, de transe ou d&rsquo;ivresse aigu\u00eb dont le sujet n&rsquo;a conserv\u00e9 aucun souvenir au r\u00e9veil ? Locke assume avec courage les cons\u00e9quences logiques de son mod\u00e8le : si un homme perd de fa\u00e7on absolue et irr\u00e9versible le souvenir d&rsquo;une tranche enti\u00e8re de sa vie pass\u00e9e, il n&rsquo;est plus, sur le plan strict de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle, le m\u00eame soi que celui qui a agi alors.<\/p>\n<h3>8.3 L&rsquo;identit\u00e9 juridique, \u00e9thique et \u00e9motionnelle de la personne<\/h3>\n<p>La red\u00e9finition lock\u00e9enne de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle prend tout son sens lorsqu&rsquo;on examine son inscription dans le champ m\u00e9dico-l\u00e9gal et moral. Locke affirme express\u00e9ment que le concept de personne est un \u00ab terme m\u00e9dico-l\u00e9gal ou judiciaire \u00bb (<em>forensic term<\/em>), destin\u00e9 \u00e0 r\u00e9gler l&rsquo;attribution des droits, des ch\u00e2timents, des r\u00e9compenses et des responsabilit\u00e9s \u00e9thiques :<\/p>\n<table border=\"1\" cellpadding=\"8\" cellspacing=\"0\" style=\"width:100%; border-collapse:collapse; margin-top:1.5em; margin-bottom:1.5em;\">\n<tr style=\"background-color:#f2f2f2;\">\n<th>Notion lock\u00e9enne<\/th>\n<th>Crit\u00e8re ontologique d&rsquo;identit\u00e9<\/th>\n<th>Statut juridique et imputabilit\u00e9<\/th>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Substance<\/strong><\/td>\n<td>Immutabilit\u00e9 ou continuit\u00e9 d&rsquo;une essence (mat\u00e9rielle ou spirituelle)<\/td>\n<td>Non pertinent pour la justice humaine (inconnaissable empiriquement).<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Homme<\/strong><\/td>\n<td>Continuit\u00e9 d&rsquo;une organisation biologique vivante animale<\/td>\n<td>D\u00e9signation de l&rsquo;esp\u00e8ce corporelle soumise aux lois naturelles de la vie.<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td><strong>Personne<\/strong><\/td>\n<td>Continuit\u00e9 de la conscience r\u00e9flexive par le rappel m\u00e9moriel<\/td>\n<td>Sujet d&rsquo;imputation morale, responsable p\u00e9nalement de ses actes conscients.<\/td>\n<\/tr>\n<\/table>\n<p>Cette distinction fonde les principes de la justice p\u00e9nale moderne : on ne saurait l\u00e9gitimement punir un \u00eatre pour un acte dont il n&rsquo;a aucune conscience subjective d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;auteur. Si la justice humaine sanctionne parfois l&rsquo;homme ivre pour le crime commis sous l&#8217;emprise de l&rsquo;alcool, explique Locke, c&rsquo;est uniquement parce que les juges humains, faillibles et incapables de lire dans l&rsquo;intimit\u00e9 des cerveaux, ne peuvent v\u00e9rifier avec certitude si l&rsquo;amn\u00e9sie invoqu\u00e9e par le criminel est r\u00e9elle ou feinte ; mais au jour du Jugement dernier, le tribunal divin, qui sonde les consciences, ne punira jamais la personne pour ce que l&rsquo;homme a commis en \u00e9tat d&rsquo;inconscience av\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Sur le plan affectif, cette continuit\u00e9 de la conscience est la condition matricielle de l&rsquo;angoisse existentielle, de la honte, du remords et de l&rsquo;anticipation du futur. C&rsquo;est parce que ma conscience relie mon pr\u00e9sent \u00e0 mon pass\u00e9 que je suis capable de m&rsquo;inqui\u00e9ter de mon salut \u00e0 venir ou de rougir d&rsquo;une faute d&rsquo;hier. Cette brillante th\u00e9orie suscitera n\u00e9anmoins de redoutables controverses au XVIIIe si\u00e8cle, notamment sous la plume du philosophe \u00e9cossais <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/reid\/\">Thomas Reid<\/a> et de l&rsquo;\u00e9v\u00eaque Joseph Butler, qui forgeront le c\u00e9l\u00e8bre paradoxe du \u00ab brave officier \u00bb pour pointer les risques de circularit\u00e9 inh\u00e9rents \u00e0 la r\u00e9duction de l&rsquo;identit\u00e9 \u00e0 la seule m\u00e9moire empirique.<\/p>\n<h2>9. Psychologie motivationnelle : d\u00e9sir, volont\u00e9 et th\u00e9orie de l&rsquo;inqui\u00e9tude<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;\u00ab Uneasiness \u00bb (l&rsquo;inqui\u00e9tude) comme moteur primordial de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9dition princeps de l&rsquo;<em>Essai<\/em> de 1690, Locke adoptait une th\u00e9orie intellectualiste et classique de la motivation humaine, h\u00e9rit\u00e9e d&rsquo;Aristote et des th\u00e9ologiens : l&rsquo;homme agit toujours en vue du \u00ab plus grand bien \u00bb per\u00e7u par son entendement. Mais sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;\u00e9changes \u00e9pistolaires serr\u00e9s avec son ami William Molyneux, Locke r\u00e9vise sa copie lors de la seconde \u00e9dition de 1694 et accomplit un revirement th\u00e9orique capital, qui anticipe les mod\u00e8les modernes de la pulsion et de l&rsquo;hom\u00e9ostasie : l&rsquo;introduction du concept d&rsquo;<strong>uneasiness<\/strong>, admirablement traduit en fran\u00e7ais par Pierre Coste sous le vocable d&rsquo;<strong>inqui\u00e9tude<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;inqui\u00e9tude d\u00e9signe un \u00e9tat de malaise, de tourment, de g\u00eane physique ou de d\u00e9tresse psychique qui accompagne in\u00e9vitablement la privation d&rsquo;un bien quelconque ou la pr\u00e9sence d&rsquo;une douleur corporelle :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Ce qui meut le d\u00e9sir, ce n&rsquo;est pas le plus grand bien en vue, comme on le suppose d&rsquo;ordinaire, mais une inqui\u00e9tude pr\u00e9sente et ressentie [&#8230;]. Tant que nous sommes sous le coup d&rsquo;une inqui\u00e9tude quelconque, nous ne saurions \u00eatre en repos ni jouir d&rsquo;aucune f\u00e9licit\u00e9 : le premier pas vers le contentement est d&rsquo;en \u00eatre d\u00e9livr\u00e9. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 21, \u00a7 31).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par ce d\u00e9placement conceptuel, Locke d\u00e9tr\u00f4ne l&rsquo;attrait abstrait du bien supr\u00eame pour lui substituer la pouss\u00e9e imp\u00e9rieuse de l&rsquo;\u00e9vitement de la douleur. L&rsquo;\u00eatre humain est psychologiquement programm\u00e9 pour chercher avant tout l&rsquo;all\u00e8gement imm\u00e9diat de son inconfort. Le plus grand bien imag\u00e9 (telle la perspective de la sant\u00e9 physique, du salut \u00e9ternel ou de la r\u00e9ussite financi\u00e8re) demeure totalement inerte et impuissant \u00e0 mobiliser la volont\u00e9 tant qu&rsquo;il ne suscite pas en nous une inqui\u00e9tude visc\u00e9rale li\u00e9e \u00e0 son absence actuelle. La faim qui tiraille l&rsquo;estomac, la soif qui dess\u00e8che la gorge ou l&rsquo;ennui qui ronge l&rsquo;esprit constituent les v\u00e9ritables aiguillons qui arrachent l&rsquo;organisme humain \u00e0 sa l\u00e9thargie naturelle et le propulsent dans l&rsquo;action.<\/p>\n<h3>9.2 La distinction entre volont\u00e9 et libert\u00e9 psychologique<\/h3>\n<p>Au sein de ce m\u00eame volumineux chapitre 21 du Livre II \u2014 le plus long de tout l&rsquo;ouvrage \u2014, Locke s&rsquo;attache \u00e0 dissiper l&rsquo;une des confusions s\u00e9mantiques les plus pr\u00e9judiciables de l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale : l&rsquo;amalgame fallacieux entre <em>volont\u00e9<\/em> et <em>libert\u00e9<\/em>. Locke s&rsquo;insurge contre la notion traditionnelle de \u00ab libre arbitre \u00bb (<em>free will<\/em>), qu&rsquo;il qualifie de contresens cat\u00e9goriel absurde, proc\u00e9dant d&rsquo;une illusion linguistique o\u00f9 l&rsquo;on traite deux puissances de l&rsquo;esprit comme des agents autonomes interagissant l&rsquo;un avec l&rsquo;autre :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La volont\u00e9 (volition) :<\/strong> n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un pouvoir particulier de l&rsquo;esprit de pr\u00e9f\u00e9rer la mise en mouvement ou le repos d&rsquo;une partie de son corps ou d&rsquo;une pens\u00e9e, suite \u00e0 la stimulation d&rsquo;une inqui\u00e9tude. Elle n&rsquo;est point libre en elle-m\u00eame, car un homme ne peut s&#8217;emp\u00eacher de vouloir lorsqu&rsquo;une action est \u00e0 sa port\u00e9e ;<\/li>\n<li><strong>La libert\u00e9 :<\/strong> n&rsquo;est point un attribut de la volont\u00e9, mais une puissance de l&rsquo;agent tout entier d&rsquo;ex\u00e9cuter ou de ne pas ex\u00e9cuter ce qu&rsquo;il a voulu, conform\u00e9ment \u00e0 sa volition.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour mat\u00e9rialiser cette distinction avec \u00e9clat, Locke forge l&rsquo;exp\u00e9rience de pens\u00e9e de l&rsquo;homme endormi enferm\u00e9 dans une chambre :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Qu&rsquo;on transporte un homme endormi dans une chambre o\u00f9 se trouve une personne avec qui il d\u00e9sire ardemment s&rsquo;entretenir ; qu&rsquo;on ferme la porte \u00e0 double tour sur lui \u00e0 son insu. Il se r\u00e9veille, aper\u00e7oit cette personne aim\u00e9e, et converse avec elle avec ravissement, pr\u00e9f\u00e9rant demeurer dans cette pi\u00e8ce plut\u00f4t que d&rsquo;en sortir. Cet homme agit-il volontairement ? Assur\u00e9ment oui, car il veut \u00eatre l\u00e0. Est-il pourtant libre ? Non, car la porte \u00e9tant verrouill\u00e9e, il n&rsquo;a pas le pouvoir de sortir s&rsquo;il le voulait. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 21, \u00a7 10).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cet exemple lumineux d\u00e9montre que la libert\u00e9 psychologique et corporelle ne r\u00e9side pas dans l&rsquo;ind\u00e9termination mystique du vouloir, mais dans l&rsquo;ad\u00e9quation objective entre le pouvoir d&rsquo;agir et le commandement de la pens\u00e9e. La libert\u00e9 est la capacit\u00e9 de r\u00e9aliser nos pr\u00e9f\u00e9rences sans contrainte ext\u00e9rieure ni emp\u00eachement physique.<\/p>\n<h3>9.3 La capacit\u00e9 de suspension du d\u00e9sir et la rationalit\u00e9 r\u00e9flexive<\/h3>\n<p>Ce d\u00e9terminisme motivationnel fond\u00e9 sur l&rsquo;inqui\u00e9tude condamne-t-il l&rsquo;\u00eatre humain \u00e0 \u00eatre le jouet m\u00e9canique de ses pulsions physiologiques les plus imm\u00e9diates ? C&rsquo;est ici que Locke introduit la pierre de fa\u00eete de son \u00e9thique psychologique : le pouvoir souverain de <strong>suspension<\/strong> (<em>power to suspend<\/em>). Bien que l&rsquo;inqui\u00e9tude nous presse sans rel\u00e2che vers le soulagement instantan\u00e9, l&rsquo;esprit humain poss\u00e8de la facult\u00e9 admirable d&rsquo;interrompre l&rsquo;ex\u00e9cution de ses d\u00e9sirs, de faire une pause d\u00e9lib\u00e9rative avant de c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;impulsion :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab L&rsquo;esprit ayant le pouvoir de suspendre l&rsquo;ex\u00e9cution et la satisfaction de l&rsquo;un quelconque de ses d\u00e9sirs, et donc de tous, les uns apr\u00e8s les autres, a la libert\u00e9 de les examiner, d&rsquo;en peser les motifs, de les comparer les uns aux autres. En cela consiste la libert\u00e9 de l&rsquo;homme [&#8230;]. C&rsquo;est l\u00e0 la charni\u00e8re sur laquelle tourne toute la morale. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre II, chap. 21, \u00a7 47).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette puissance d&rsquo;inhibition cognitive constitue la source exclusive de notre autonomie \u00e9thique et de notre rationalit\u00e9 pratique. Durant cet intervalle de suspension volontaire, le sujet s&rsquo;extrait de l&rsquo;urgence aveugle du corps. Il convoque sa m\u00e9moire, anticipe les cons\u00e9quences lointaines de ses actes, \u00e9value le co\u00fbt social et moral de son comportement, et compare l&rsquo;attrait fugace d&rsquo;un plaisir passager avec la r\u00e9alit\u00e9 durable d&rsquo;un bonheur solide. L&rsquo;apprentissage de la maturit\u00e9 psychologique r\u00e9side tout entier dans l&rsquo;entra\u00eenement m\u00e9thodique de cette capacit\u00e9 d&rsquo;arr\u00eat. Locke esquisse ici les contours de ce que les sciences cognitives contemporaines nomment les \u00ab fonctions ex\u00e9cutives \u00bb du cortex pr\u00e9frontal : l&rsquo;inhibition motrice, le contr\u00f4le attentionnel et la d\u00e9lib\u00e9ration m\u00e9tacognitive comme fondements de la libert\u00e9 humaine.<\/p>\n<h2>10. Psychologie du d\u00e9veloppement et \u00e9ducation : Quelques pens\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9ducation<\/h2>\n<h3>10.1 La plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale et comportementale de l&rsquo;enfance<\/h3>\n<p>Toute la construction \u00e9pist\u00e9mologique et psychologique d\u00e9ploy\u00e9e dans l&rsquo;<em>Essai<\/em> trouve son application pratique et p\u00e9dagogique dans un trait\u00e9 publi\u00e9 en 1693 : <em>Quelques pens\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9ducation<\/em> (<em>Some Thoughts Concerning Education<\/em>). R\u00e9dig\u00e9 originellement sous forme de lettres de conseils adress\u00e9es \u00e0 son ami Edward Clarke pour l&rsquo;\u00e9ducation de son fils, cet ouvrage devient imm\u00e9diatement un classique incontournable de la pens\u00e9e \u00e9ducative europ\u00e9enne. Locke y tire les ultimes cons\u00e9quences de son mod\u00e8le de la <em>tabula rasa<\/em> : si l&rsquo;enfant ne na\u00eet porteur d&rsquo;aucun principe inn\u00e9 ni d&rsquo;aucune perversit\u00e9 th\u00e9ologique originelle ind\u00e9l\u00e9bile, il est une cire molle, un organisme dot\u00e9 d&rsquo;une plasticit\u00e9 prodigieuse, int\u00e9gralement fa\u00e7onn\u00e9 par les influences environnementales qui s&rsquo;exercent sur lui d\u00e8s les premiers jours de son existence.<\/p>\n<p>Pour illustrer cette extr\u00eame mall\u00e9abilit\u00e9 d\u00e9veloppementale, Locke recourt \u00e0 une sublime analogie aquatique :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab De m\u00eame que l&rsquo;eau, \u00e0 sa source m\u00eame, n&rsquo;est qu&rsquo;un faible ruisselet qu&rsquo;un rien peut d\u00e9tourner et faire couler dans un lit oppos\u00e9, prenant ainsi des directions diam\u00e9tralement contraires et fertilisant des terres diff\u00e9rentes, de m\u00eame les premi\u00e8res impressions faites sur l&rsquo;esprit des enfants, si t\u00e9nues qu&rsquo;elles paraissent, ont des suites immenses et durables sur tout le cours de leur existence future. \u00bb (<em>Pens\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9ducation<\/em>, \u00a7 1).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette plasticit\u00e9 conf\u00e8re aux \u00e9ducateurs une responsabilit\u00e9 \u00e9crasante. Locke s&rsquo;insurge violemment contre les m\u00e9thodes brutales en vigueur dans les coll\u00e8ges de son \u00e9poque, o\u00f9 r\u00e9gnait la tyrannie du fouet et des ch\u00e2timents corporels. Le recours habituel \u00e0 la douleur physique pour plier la volont\u00e9 de l&rsquo;enfant constitue, selon lui, une aberration psychologique majeure. Non seulement la coercition physique ne forme point le jugement int\u00e9rieur, mais elle produit des personnalit\u00e9s profond\u00e9ment mutil\u00e9es : soit elle brise irr\u00e9m\u00e9diablement l&rsquo;\u00e9nergie et la confiance de l&rsquo;enfant pour en faire un \u00eatre servile et craintif, soit elle attise une rage sourde, une ranc\u0153ur hypocrite et une r\u00e9volte destructrice contre toute forme d&rsquo;autorit\u00e9 l\u00e9gitime.<\/p>\n<h3>10.2 La formation des habitudes et le conditionnement pr\u00e9coce<\/h3>\n<p>\u00c0 la violence du ch\u00e2timent corporel, Locke substitue une psychologie b\u00e9havioriste avant la lettre, fond\u00e9e sur la formation pr\u00e9coce des <strong>habitudes<\/strong> (<em>habits<\/em>) et le maniement subtil des leviers affectifs. L&rsquo;\u00e9ducation ne consiste pas \u00e0 submerger l&rsquo;enfant de r\u00e8gles abstraites et de maximes sentencieuses qu&rsquo;il oublie d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9loigne de son pr\u00e9cepteur, mais \u00e0 transformer les comportements vertueux en automatismes corporels et mentaux par la pratique r\u00e9p\u00e9t\u00e9e :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le renforcement par l&rsquo;estime et la honte :<\/strong> les v\u00e9ritables ressorts psychologiques du d\u00e9veloppement moral ne r\u00e9sident pas dans la souffrance charnelle ou la carotte des r\u00e9compenses mat\u00e9rielles (qui ne font qu&rsquo;exacerber la sensualit\u00e9 et l&rsquo;avidit\u00e9 de l&rsquo;enfant), mais dans l&rsquo;usage r\u00e9gul\u00e9 de l&rsquo;<em>estime<\/em> sociale et de la <em>honte<\/em>. L&rsquo;enfant redoute par-dessus tout de perdre la consid\u00e9ration bienveillante de ses parents et d&rsquo;\u00eatre frapp\u00e9 d&rsquo;opprobre ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage par le jeu et la curiosit\u00e9 :<\/strong> Locke pr\u00e9conise d&rsquo;\u00e9riger l&rsquo;instruction sur le d\u00e9sir spontan\u00e9 d&rsquo;exploration du jeune enfant. La curiosit\u00e9 ne doit jamais \u00eatre r\u00e9prim\u00e9e, mais satisfaite et encourag\u00e9e avec respect. Les le\u00e7ons doivent \u00eatre de courte dur\u00e9e, vari\u00e9es, et prendre l&rsquo;allure d&rsquo;activit\u00e9s ludiques plut\u00f4t que d&rsquo;une corv\u00e9e p\u00e9nible ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;adaptation au profil singulier de l&rsquo;enfant :<\/strong> chaque temp\u00e9rament \u00e9tant unique, le pr\u00e9cepteur doit ausculter la constitution psychosomatique de son \u00e9l\u00e8ve, identifier ses passions dominantes et moduler son enseignement en respectant scrupuleusement son rythme cognitif propre.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette mod\u00e9lisation du conditionnement doux, Locke met en lumi\u00e8re l&rsquo;importance capitale des premi\u00e8res routines motrices et relationnelles dans la cristallisation du caract\u00e8re moral.<\/p>\n<h3>10.3 L&rsquo;endurcissement psychophysique et l&rsquo;hygi\u00e8ne mentale<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9ducation lock\u00e9enne se distingue par une prise en compte holistique de l&rsquo;unit\u00e9 psychosomatique de l&rsquo;\u00eatre humain, synth\u00e9tis\u00e9e par la c\u00e9l\u00e8bre devise de Juv\u00e9nal qui ouvre les <em>Pens\u00e9es sur l&rsquo;\u00e9ducation<\/em> : <em>Mens sana in corpore sano<\/em> (\u00ab Un esprit sain dans un corps sain \u00bb). En tant que m\u00e9decin chevronn\u00e9, Locke sait que la vigueur des facult\u00e9s intellectuelles et le contr\u00f4le des passions sont indissociables de la constitution physique de l&rsquo;organisme. Un corps choy\u00e9 de mani\u00e8re eff\u00e9min\u00e9e, affaibli par le luxe, la s\u00e9dentarit\u00e9 ou la surprotection thermique, engendre un esprit incapable d&rsquo;endurer l&rsquo;effort d\u00e9lib\u00e9ratif, l&rsquo;inconfort ou la contradiction.<\/p>\n<p>Locke propose un protocole d&rsquo;<strong>endurcissement corporel<\/strong> syst\u00e9matique d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge : habits l\u00e9gers en hiver, bains \u00e0 l&rsquo;eau froide, sommeil sur des paillasses dures, alimentation simple et d\u00e9pouill\u00e9e d&rsquo;\u00e9pices excitantes, longues marches au grand air par tous les temps. Ce traitement presque spartiate n&rsquo;a rien d&rsquo;une punition sado-masochiste ; il vise \u00e0 vacciner l&rsquo;enfant contre la tyrannie des sensations d\u00e9sagr\u00e9ables, \u00e0 hausser son seuil de tol\u00e9rance \u00e0 l&rsquo;<em>uneasiness<\/em> physiologique afin qu&rsquo;il ne soit pas l&rsquo;esclave permanent de ses app\u00e9tits corporels.<\/p>\n<p>Cette hygi\u00e8ne physique s&rsquo;accompagne d&rsquo;une technique de d\u00e9sensibilisation graduelle des peurs irrationnelles. Si un enfant redoute le bruit des armes \u00e0 feu ou la vue des crapauds, Locke conseille de ne point le confronter brutalement \u00e0 l&rsquo;objet de son effroi, mais de l&rsquo;en approcher par degr\u00e9s infinit\u00e9simaux : lui montrer d&rsquo;abord l&rsquo;objet inoffensif de tr\u00e8s loin en l&rsquo;associant \u00e0 une activit\u00e9 plaisante, puis r\u00e9duire la distance jour apr\u00e8s jour, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la trace mn\u00e9sique de la panique s&rsquo;\u00e9teigne au profit d&rsquo;une accoutumance sereine. Enfin, Locke insiste sur l&rsquo;exemplarit\u00e9 absolue des figures d&rsquo;attachement : le p\u00e8re et le pr\u00e9cepteur n&rsquo;ont point d&rsquo;outil p\u00e9dagogique plus souverain que l&rsquo;incarnation vivante, calme et in\u00e9branlable des vertus de temp\u00e9rance et de justice qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent transmettre.<\/p>\n<h2>11. S\u00e9miotique, langage et distorsions cognitives<\/h2>\n<h3>11.1 Les mots comme signes sensibles des id\u00e9es internes<\/h3>\n<p>Le Livre III de l&rsquo;<em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em> est enti\u00e8rement d\u00e9volu au langage, faisant de John Locke l&rsquo;un des p\u00e8res fondateurs de la s\u00e9miotique philosophique moderne. L&rsquo;insertion de ce livre au c\u0153ur d&rsquo;un trait\u00e9 sur l&rsquo;entendement constituait une surprise th\u00e9orique \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Locke confesse lui-m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;avait point pr\u00e9vu d&rsquo;aborder la question des mots ; mais au fil de son enqu\u00eate sur les id\u00e9es, il s&rsquo;est aper\u00e7u que la pens\u00e9e humaine est si intimement imbriqu\u00e9e dans le langage que l&rsquo;on ne saurait diss\u00e9quer les m\u00e9canismes de la cognition sans sonder l&rsquo;instrument linguistique qui en assure la circulation et la formulation.<\/p>\n<p>La th\u00e8se s\u00e9miotique cardinale de Locke pose que les mots sont des signes sensibles, conventionnels et arbitraires des <strong>id\u00e9es internes<\/strong> de celui qui parle :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab Les mots, dans leur signification premi\u00e8re ou imm\u00e9diate, ne repr\u00e9sentent rien d&rsquo;autre que les id\u00e9es qui sont dans l&rsquo;esprit de celui qui les emploie, bien qu&rsquo;on leur attribue souvent, par une illusion secr\u00e8te, une relation directe aux choses m\u00eames. \u00bb (<em>Essai<\/em>, Livre III, chap. 2, \u00a7 2).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Cette conceptualisation rompt d\u00e9finitivement avec la tradition antique et magique du langage, qui postulait une harmonie naturelle, mim\u00e9tique ou r\u00e9v\u00e9l\u00e9e entre le mot et la chose (le cratylisme). Les sons articul\u00e9s \u00e9mis par la gorge humaine ne poss\u00e8dent aucun lien ontologique direct avec le monde ext\u00e9rieur : le mot \u00ab or \u00bb n&rsquo;a aucune splendeur m\u00e9tallique intrins\u00e8que. Il n&rsquo;est qu&rsquo;un rep\u00e8re phonique artificiel forg\u00e9 par les hommes pour rendre publiques et communicables les modifications invisibles de leur entendement int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>De cette fonction instrumentale d\u00e9coule le risque permanent du nominalisme et du solipsisme linguistique : lorsque deux interlocuteurs emploient le m\u00eame vocable sonore, ils pr\u00e9sument spontan\u00e9ment qu&rsquo;ils \u00e9veillent dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;autre l&rsquo;id\u00e9e exacte qu&rsquo;ils ont dans le leur. Or, cette certitude n&rsquo;est le plus souvent qu&rsquo;une illusion rassurante, car chacun associe aux mots un paquet d&rsquo;id\u00e9es simples fa\u00e7onn\u00e9 par son histoire exp\u00e9rientielle singuli\u00e8re.<\/p>\n<h3>11.2 Les pathologies du langage et les pi\u00e8ges de la communication<\/h3>\n<p>Locke consacre des pages d&rsquo;une ironie mordante aux \u00ab imperfections et abus des mots \u00bb (Livre III, chapitres 9 et 10). Il y d\u00e9ploie une critique sans concession du discours philosophique traditionnel, en particulier du jargon de la scolastique aristot\u00e9licienne et des disputes th\u00e9ologiques de la chr\u00e9tient\u00e9 post-tridentine. Ces discours boursoufl\u00e9s de termes sonores mais vides d&rsquo;id\u00e9es r\u00e9elles \u2014 tels que \u00ab forme substantielle \u00bb, \u00ab v\u00e9g\u00e9tativit\u00e9 \u00bb, \u00ab quiddit\u00e9 \u00bb ou \u00ab transsubstantiation \u00bb \u2014 ne sont que des faux-monnayeurs de l&rsquo;esprit, qui dissimulent leur ignorance sous des rideaux de fum\u00e9e verbaux.<\/p>\n<p>Les principales pathologies linguistiques identifi\u00e9es par Locke regroupent :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;usage de mots d\u00e9pourvus d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9termin\u00e9es :<\/strong> employer par habitude des vocables auxquels ne correspond aucune trace m\u00e9morielle issue de la sensation ou de la r\u00e9flexion.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;inconstance s\u00e9mantique et l&rsquo;\u00e9quivoque :<\/strong> faire glisser subrepticeusement le sens d&rsquo;un terme au cours d&rsquo;un raisonnement pour masquer une contradiction ou emporter une victoire rh\u00e9torique factice.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;illusion r\u00e9aliste de l&rsquo;essence :<\/strong> croire na\u00efvement que nos classifications verbales repr\u00e9sentent les <em>essences r\u00e9elles<\/em> des substances dans la nature. Locke rappelle avec force que l&rsquo;homme n&rsquo;a acc\u00e8s qu&rsquo;\u00e0 des <em>essences nominales<\/em> (des collections arbitraires de qualit\u00e9s visibles r\u00e9unies sous une \u00e9tiquette lexicale, comme \u00ab homme \u00bb ou \u00ab cheval \u00bb), sans jamais percer la fabrique atomique interne des cr\u00e9ations divines.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces d\u00e9rives ne sont pas de simples fautes de grammaire : elles constituent de redoutables poisons cognitifs. L&rsquo;abus des mots corrompt le raisonnement moral, perp\u00e9tue les guerres civiles et les pers\u00e9cutions religieuses autour de coquilles verbales vides, et installe dans la conscience un \u00e9cran opaque qui occulte l&rsquo;observation lucide des faits.<\/p>\n<h3>11.3 Les rem\u00e8des \u00e9pist\u00e9mologiques et cognitifs pr\u00e9conis\u00e9s par Locke<\/h3>\n<p>Face \u00e0 ces distorsions linguistiques qui paralysent la recherche de la v\u00e9rit\u00e9, Locke formule un code d&rsquo;hygi\u00e8ne s\u00e9mantique imp\u00e9rieux, destin\u00e9 \u00e0 purifier l&rsquo;entendement. Il trace les contours d&rsquo;une \u00e9thique de la pr\u00e9cision lexicale qui pr\u00e9figure directement la philosophie analytique du langage de Ludwig Wittgenstein et du Cercle de Vienne au XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le premier rem\u00e8de fondamental consiste dans l&rsquo;obligation pour tout locuteur honn\u00eate de ne jamais prof\u00e9rer un mot sans avoir au pr\u00e9alable rattach\u00e9 ce vocable \u00e0 une id\u00e9e claire et distincte dans sa propre conscience. S&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mot d\u00e9signant une id\u00e9e simple (comme \u00ab bleu \u00bb ou \u00ab doux \u00bb), la clarification doit se faire par la <strong>d\u00e9finition ostensive<\/strong> : montrer concr\u00e8tement l&rsquo;objet du monde physique ou faire \u00e9prouver la sensation \u00e0 autrui, car les id\u00e9es simples, \u00e9tant irr\u00e9ductibles, ne peuvent \u00eatre expliqu\u00e9es par d&rsquo;autres paroles. S&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une id\u00e9e complexe (comme \u00ab justice \u00bb ou \u00ab adult\u00e8re \u00bb), elle exige une <strong>d\u00e9finition analytique<\/strong> rigoureuse, consistant \u00e0 d\u00e9composer m\u00e9ticuleusement le terme en l&rsquo;\u00e9num\u00e9ration exhaustive des id\u00e9es simples qui le composent.<\/p>\n<p>Locke pr\u00e9conise \u00e9galement la modestie nominaliste : admettre lucidement que nos classifications par genres et esp\u00e8ces ne sont que des commodit\u00e9s de classement invent\u00e9es par l&rsquo;entendement pour faciliter l&rsquo;\u00e9conomie de la pens\u00e9e, et non des structures grav\u00e9es par la Cr\u00e9ation au c\u0153ur du cosmos. L&rsquo;alignement permanent du langage sur l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle et la vigilance critique face aux ambigu\u00eft\u00e9s s\u00e9mantiques constituent le pr\u00e9alable absolu \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement de toute science humaine rigoureuse et \u00e0 l&rsquo;exercice d&rsquo;un d\u00e9bat d\u00e9mocratique \u00e9clair\u00e9.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage, post\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9sonances contemporaines dans les sciences de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>12.1 La filiation sensualiste et associationniste des Lumi\u00e8res<\/h3>\n<p>L&rsquo;onde de choc provoqu\u00e9e par l&rsquo;<em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em> traverse l&rsquo;Europe des Lumi\u00e8res avec une force d&rsquo;attraction sans \u00e9gale. Traduit magistralement en fran\u00e7ais par Pierre Coste d\u00e8s 1700, l&rsquo;ouvrage de Locke devient la br\u00e9viaire intellectuel des philosophes qui combattent les forteresses de l&rsquo;obscurantisme religieux et de l&rsquo;absolutisme monarchique. Voltaire, fascin\u00e9 par la mod\u00e9ration empirique du penseur anglais, s&rsquo;en fait le chantre infatigable dans ses <em>Lettres philosophiques<\/em> de 1734, consacrant la c\u00e9l\u00e8bre Treizi\u00e8me lettre \u00e0 faire l&rsquo;\u00e9loge de Locke contre Descartes, le pr\u00e9sentant comme le sage anatomiste qui a enfin r\u00e9duit la m\u00e9taphysique \u00e0 ce qu&rsquo;elle doit \u00eatre : l&rsquo;histoire naturelle de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<p>En France, l&rsquo;abb\u00e9 <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/condillac\/\">\u00c9tienne Bonnot de Condillac<\/a> reprend le flambeau empiriste pour en pousser la logique jusqu&rsquo;\u00e0 un sensualisme int\u00e9gral dans son c\u00e9l\u00e8bre <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em> (1754). Jugeant que Locke a accord\u00e9 un statut trop ind\u00e9pendant \u00e0 la r\u00e9flexion en en faisant une seconde source autonome de connaissance, Condillac op\u00e8re une r\u00e9duction radicale : la r\u00e9flexion n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la sensation elle-m\u00eame en train de se transformer. \u00c0 travers sa prodigieuse m\u00e9taphore de la statue de marbre inanim\u00e9e qu&rsquo;il \u00e9veille successivement par le seul sens de l&rsquo;odorat, Condillac d\u00e9montre comment l&rsquo;attention, la m\u00e9moire, le d\u00e9sir, le jugement et la volont\u00e9 ne sont que des m\u00e9tamorphoses progressives de l&rsquo;impression sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Outre-Manche, l&rsquo;associationnisme lock\u00e9en trouve son \u00e9panouissement syst\u00e9matique chez David Hume, qui en fait la loi de gravitation universelle du monde mental dans son <em>Trait\u00e9 de la nature humaine<\/em> (1739), puis chez David Hartley, James Mill et John Stuart Mill. Les Encyclop\u00e9distes fran\u00e7ais, Denis Diderot et Claude-Adrien Helv\u00e9tius en t\u00eate, tirent de la tabula rasa des cons\u00e9quences sociales et politiques incendiaires : si tous les hommes naissent sans id\u00e9es inn\u00e9es et sont int\u00e9gralement fa\u00e7onn\u00e9s par l&rsquo;\u00e9ducation et l&rsquo;environnement social, l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 intellectuelle et morale n&rsquo;est point une fatalit\u00e9 biologique ou divine, mais le scandaleux produit de mauvaises lois et d&rsquo;un syst\u00e8me \u00e9ducatif corrompu. L&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;esprit par la r\u00e9forme des institutions et de la p\u00e9dagogie devient ainsi le mot d&rsquo;ordre des Lumi\u00e8res militantes.<\/p>\n<h3>12.2 Des Lumi\u00e8res au behaviorisme et aux sciences cognitives<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 du XVIIIe si\u00e8cle, la psychologie lock\u00e9enne constitue le terreau matriciel duquel \u00e9mergera la psychologie scientifique des XIXe et XXe si\u00e8cles. L&rsquo;accent absolu mis sur la plasticit\u00e9 comportementale, le refus des entit\u00e9s mentalistes non observables et le primat du conditionnement environnemental trouvent une filiation directe, bien que radicalis\u00e9e, dans le <strong>b\u00e9haviorisme<\/strong> am\u00e9ricain de John B. Watson et B.F. Skinner. La c\u00e9l\u00e8bre formule de Watson, affirmant qu&rsquo;on lui donne une douzaine d&rsquo;enfants sains pour qu&rsquo;il en fasse \u00e0 volont\u00e9 des m\u00e9decins, des artistes ou des voleurs quel que soit leur h\u00e9ritage ancestral, n&rsquo;est que la version m\u00e9canis\u00e9e et d\u00e9terministe de la tabula rasa lock\u00e9enne pouss\u00e9e \u00e0 son paroxysme.<\/p>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, le renouveau des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">sciences cognitives<\/a> r\u00e9active les d\u00e9bats lock\u00e9ens avec une acuit\u00e9 renouvel\u00e9e. L&rsquo;opposition historique entre Locke et Descartes se rejoue sous la forme de l&rsquo;affrontement retentissant entre l&rsquo;inn\u00e9isme linguistique de Noam Chomsky \u2014 postulant une \u00ab grammaire universelle \u00bb g\u00e9n\u00e9tiquement c\u00e2bl\u00e9e dans les structures c\u00e9r\u00e9brales de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine \u2014 et les mod\u00e8les <strong>connexionnistes<\/strong> inspir\u00e9s des r\u00e9seaux de neurones artificiels. Les architectures contemporaines de l&rsquo;apprentissage profond (<em>deep learning<\/em>) fonctionnent pr\u00e9cis\u00e9ment selon un mod\u00e8le lock\u00e9en d&rsquo;une saisissante fid\u00e9lit\u00e9 : un r\u00e9seau vierge au d\u00e9part de toute r\u00e8gle logique a priori, qui apprend \u00e0 reconna\u00eetre des formes, des visages et des structures syntaxiques complexes par la seule exposition massive et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 des donn\u00e9es empiriques statistiques.<\/p>\n<p>De m\u00eame, la th\u00e9orie lock\u00e9enne de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle fond\u00e9e sur la continuit\u00e9 m\u00e9morielle trouve aujourd&rsquo;hui des r\u00e9sonances profondes dans les neurosciences cliniques de la m\u00e9moire. Les travaux d&rsquo;Antonio Damasio sur le \u00ab soi autobiographique \u00bb et l&rsquo;analyse des cas tragiques d&rsquo;amn\u00e9sie ant\u00e9rograde profonde (comme le c\u00e9l\u00e8bre patient H.M.) confirment l&rsquo;intuition de Locke : lorsque les circuits hippocampiques assurant la s\u00e9dimentation et le rappel des souvenirs autobiographiques sont d\u00e9truits, la continuit\u00e9 de la personne narrative s&rsquo;effondre, ne laissant subsister que l&rsquo;organisme biologique de l&rsquo;homme. Enfin, la th\u00e9orie de l&rsquo;<em>uneasiness<\/em> comme moteur de l&rsquo;action humaine est red\u00e9couverte dans les th\u00e9ories modernes de la r\u00e9gulation hom\u00e9ostasique et des boucles de r\u00e9troaction dopaminergiques, qui font de l&rsquo;\u00e9vitement du malaise et de la r\u00e9duction de l&rsquo;erreur pr\u00e9dictive les moteurs ultimes de la cognition animale et humaine.<\/p>\n<h3>12.3 \u00c9valuation critique et p\u00e9rennit\u00e9 du mod\u00e8le lock\u00e9en<\/h3>\n<p>En d\u00e9pit de son \u00e9crasante f\u00e9condit\u00e9 historique, le syst\u00e8me psychologique de John Locke n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de susciter d&rsquo;illustres objections critiques qui ont contribu\u00e9 \u00e0 en affiner les limites conceptuelles. La plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus incisive demeure sans conteste celle de Gottfried Wilhelm Leibniz dans ses <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em> (r\u00e9dig\u00e9s en 1704 en r\u00e9ponse directe \u00e0 Locke). Leibniz synth\u00e9tise sa critique par une r\u00e9plique lapidaire au vieil adage scolastique et sensualiste :<\/p>\n<blockquote>\n<p>\u00ab On m&rsquo;opposera ce mot re\u00e7u chez les Philosophes, que rien n&rsquo;est dans l&rsquo;intellect qui ne vienne des sens : <em>Nihil est in intellectu quod non fuerit in sensu<\/em>. Mais il faut excepter l&rsquo;intellect lui-m\u00eame et ses affections : <em>excipe : nisi ipse intellectus<\/em>. \u00bb (<em>Nouveaux Essais<\/em>, Livre II, chap. 1, \u00a7 2).<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Par cette formule magistrale, Leibniz pointe la contradiction inh\u00e9rente \u00e0 tout empirisme na\u00eff : pour recevoir, traiter, discriminer et organiser les donn\u00e9es sensibles brutes, il faut n\u00e9cessairement que l&rsquo;esprit humain poss\u00e8de une structure organisationnelle inn\u00e9e, des dispositions logiques pr\u00e9existantes et une dynamique active qui ne sauraient d\u00e9couler passivement de la sensation elle-m\u00eame. La m\u00e9taphore lock\u00e9enne de la feuille blanche est corrig\u00e9e par celle du marbre vein\u00e9 : l&rsquo;\u00e2me n&rsquo;est pas une pierre informe et homog\u00e8ne, mais un bloc de marbre dont les veines pr\u00e9figurent d\u00e9j\u00e0 la statue d&rsquo;Hercule avant m\u00eame que le sculpteur n&rsquo;y porte le premier coup de ciseau.<\/p>\n<p>Au XXe si\u00e8cle, la psychologie de la Gestalt (ou psychologie de la forme) a \u00e9galement adress\u00e9 un reproche s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;<strong>atomisme psychologique<\/strong> de Locke. L&rsquo;exp\u00e9rience perceptive humaine ne se compose pas originellement d&rsquo;une poussi\u00e8re d&rsquo;id\u00e9es simples ponctuelles et isol\u00e9es que l&rsquo;esprit agglutinerait laborieusement par la suite ; la conscience saisit d&#8217;embl\u00e9e des totalit\u00e9s organis\u00e9es, des formes globales structur\u00e9es (une m\u00e9lodie, une silhouette sur un fond) dont le sens pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;analyse des parties composantes.<\/p>\n<p>Ces r\u00e9serves th\u00e9oriques n&rsquo;entament en rien la stature monumentale de John Locke. En expulsant les fant\u00f4mes de la scolastique, en d\u00e9mythologisant l&rsquo;inn\u00e9isme dogmatique et en substituant l&rsquo;auscultation clinique des faits de conscience aux sp\u00e9culations ontologiques inv\u00e9rifiables, le philosophe anglais a trac\u00e9 la voie royale au sein de laquelle la psychologie a pu s&rsquo;\u00e9manciper de la m\u00e9taphysique pour devenir une science humaine majeure. Architecte infatigable de l&rsquo;esprit critique, ap\u00f4tre de la tol\u00e9rance et de la mod\u00e9ration \u00e9pist\u00e9mologique, John Locke demeure \u00e0 jamais le penseur qui a r\u00e9concili\u00e9 l&rsquo;\u00eatre humain avec sa condition charnelle, invitant l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e0 mesurer l&rsquo;\u00e9tendue de ses devoirs \u00e0 l&rsquo;aune lumineuse, mais rigoureusement born\u00e9e, de son exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Boyle, R. (1666). <em>The Origin of Forms and Qualities According to the Corpuscular Philosophy<\/em>. H. Hall.<\/li>\n<li>Butler, J. (1736). <em>The Analogy of Religion, Natural and Revealed, to the Constitution and Course of Nature<\/em>. Knapton.<\/li>\n<li>Chappell, V. (Ed.). (1994). <em>The Cambridge Companion to Locke<\/em>. Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CCOL0521383714\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CCOL0521383714<\/a><\/li>\n<li>Cheselden, W. (1728). An account of some observations made by a young gentleman, who was born blind, or lost his sight so early, that he had no remembrance of ever having seen, and was couch&rsquo;d between 13 and 14 years of age. <em>Philosophical Transactions of the Royal Society of London<\/em>, 35(402), 447\u2013450. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1727.0038\">https:\/\/doi.org\/10.1098\/rstl.1727.0038<\/a><\/li>\n<li>Condillac, \u00c9. B. de. (1754). <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em>. De Bure l&rsquo;a\u00een\u00e9.<\/li>\n<li>Damasio, A. (1999). <em>The Feeling of What Happens: Body and Emotion in the Making of Consciousness<\/em>. Harcourt Brace.<\/li>\n<li>Descartes, R. (1641). <em>Meditationes de prima philosophia<\/em>. Michel Soly.<\/li>\n<li>Diderot, D. (1749). <em>Lettre sur les aveugles, \u00e0 l&rsquo;usage de ceux qui voient<\/em>. Durand.<\/li>\n<li>Hartley, D. (1749). <em>Observations on Man, His Frame, His Duty, and His Expectations<\/em>. S. Richardson.<\/li>\n<li>Hume, D. (1739). <em>A Treatise of Human Nature<\/em>. John Noon.<\/li>\n<li>Leibniz, G. W. (1765). <em>Nouveaux Essais sur l&rsquo;entendement humain<\/em>. Raspe.<\/li>\n<li>Locke, J. (1690). <em>An Essay Concerning Human Understanding<\/em>. Thomas Basset. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/<\/a><\/li>\n<li>Locke, J. (1693). <em>Some Thoughts Concerning Education<\/em>. Awnsham and John Churchill.<\/li>\n<li>Locke, J. (1700). <em>Essai philosophique concernant l&rsquo;entendement humain<\/em> (P. Coste, Trad.). Henri Schelte.<\/li>\n<li>Mackie, J. L. (1976). <em>Problems from Locke<\/em>. Clarendon Press.<\/li>\n<li>Nimbalkar, N. (2011). John Locke on personal identity. <em>Mens Sana Monographs<\/em>, 9(1), 268\u2013275. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.4103\/0973-1229.77443\">https:\/\/doi.org\/10.4103\/0973-1229.77443<\/a><\/li>\n<li>Reid, T. (1785). <em>Essays on the Intellectual Powers of Man<\/em>. John Bell.<\/li>\n<li>Sydenham, T. (1676). <em>Observationes Medicae<\/em>. A.C.<\/li>\n<li>Voltaire. (1734). <em>Lettres philosophiques<\/em>. Jore.<\/li>\n<li>Yolton, J. W. (1956). <em>John Locke and the Way of Ideas<\/em>. Oxford University Press.<\/li>\n<li>Yolton, J. W. (1983). <em>Thinking Matter: Materialism in Eighteenth-Century Britain<\/em>. University of Minnesota Press.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de John Locke (1632-1704), pionnier de l&#8217;empirisme, de la th\u00e9orie de la tabula rasa et de la psychologie de la conscience.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,1538],"tags":[25014,13182,25012,93,25013],"class_list":["post-15786","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-philosophie-de-lesprit","tag-empirisme","tag-identite-personnelle","tag-john-locke","tag-psychologie-cognitive","tag-tabula-rasa"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15786","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15786"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15786\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15786"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15786"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15786"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}