{"id":15716,"date":"2026-10-09T13:10:45","date_gmt":"2026-10-09T13:10:45","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/johannes-von-kries-1853-1928-psychophysiologie-theorie\/"},"modified":"2026-10-09T13:10:45","modified_gmt":"2026-10-09T13:10:45","slug":"johannes-von-kries-1853-1928-psychophysiologie-theorie","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=johannes-von-kries-1853-1928-psychophysiologie-theorie","title":{"rendered":"Johannes von Kries &#8211; 1853 1928"},"content":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire des sciences du XIXe et du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle regorge de figures tut\u00e9laires dont l&rsquo;influence intellectuelle s&rsquo;\u00e9tend bien au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de leur discipline originelle. Parmi ces esprits universels, le physiologiste, math\u00e9maticien et philosophe allemand <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Johannes_von_Kries\">Johannes von Kries<\/a> (1853-1928) occupe une place aussi monumentale que singuli\u00e8re. Alors que la science moderne tendait vers une sp\u00e9cialisation technique de plus en plus \u00e9troite, von Kries a incarn\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al humaniste du savant capable de conjuguer la pr\u00e9cision exp\u00e9rimentale du laboratoire de vivisection et d&rsquo;optique avec les exigences conceptuelles les plus vertigineuses de la th\u00e9orie de la connaissance n\u00e9o-kantienne et du calcul des probabilit\u00e9s. Son \u0153uvre ma\u00eetresse dans le domaine de la vision a red\u00e9fini notre compr\u00e9hension de la perception humaine, tandis que ses incursions th\u00e9oriques dans la logique et la causalit\u00e9 ont fa\u00e7onn\u00e9 le droit moderne et la sociologie naissante.<\/p>\n<p>Professeur titulaire \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau pendant pr\u00e8s de cinq d\u00e9cennies, von Kries a op\u00e9r\u00e9 une v\u00e9ritable r\u00e9volution scientifique en formulant la th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 visuelle (<em>Duplizit\u00e4tstheorie<\/em>) et la th\u00e9orie des zones chromatiques (<em>Zonentheorie<\/em>). En conciliant des traditions de recherche qui semblaient irr\u00e9conciliables \u2014 notamment la controverse acharn\u00e9e entre l&rsquo;approche trichromatique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_von_Helmholtz\">Hermann von Helmholtz<\/a> et l&rsquo;approche des processus antagonistes d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ewald_Hering\">Ewald Hering<\/a> \u2014, il a \u00e9tabli des paradigmes exp\u00e9rimentaux qui continuent aujourd&rsquo;hui de guider les neurosciences de la vision, l&rsquo;informatique graphique et le traitement du signal. Toutefois, limiter la stature de Johannes von Kries \u00e0 celle d&rsquo;un brillant physiologiste sensoriel occulterait la port\u00e9e r\u00e9volutionnaire de ses \u00e9crits sur les probabilit\u00e9s objectives, la notion d&rsquo;espace d&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9s (<em>Spielraum<\/em>) et la doctrine de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate.<\/p>\n<p>Cette monographie se propose d&rsquo;explorer en profondeur la trajectoire intellectuelle, les d\u00e9couvertes exp\u00e9rimentales et les \u00e9laborations philosophiques de Johannes von Kries. \u00c0 travers une analyse rigoureuse de ses trait\u00e9s scientifiques, de ses correspondances et de ses d\u00e9bats avec les plus illustres figures de son \u00e9poque \u2014 de Carl Ludwig \u00e0 Max Weber, en passant par Wilhelm Wundt et Rudolf Carnap \u2014, nous mettrons en lumi\u00e8re la coh\u00e9rence magistrale d&rsquo;un itin\u00e9raire qui a su arracher l&rsquo;\u00e9tude des organes des sens \u00e0 l&rsquo;illusion du r\u00e9ductionnisme m\u00e9caniste pour en faire le terrain fertile d&rsquo;une \u00e9pist\u00e9mologie vivante de l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte intellectuel de Johannes von Kries (1853-1928)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines familiales, formation initiale et milieu acad\u00e9mique prussien<\/h3>\n<p>Johannes Adolf von Kries voit le jour le 6 octobre 1853 \u00e0 Roggenhausen, dans la province de Prusse-Occidentale (aujourd&rsquo;hui Rog\u00f3\u017ano en Pologne). Issu d&rsquo;une illustre lign\u00e9e d&rsquo;administrateurs, de propri\u00e9taires terriens et d&rsquo;officiers prussiens anoblis, le jeune Johannes grandit au sein d&rsquo;une famille protestante cultiv\u00e9e o\u00f9 les valeurs du service de l&rsquo;\u00c9tat, de l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 intellectuelle et de la probit\u00e9 morale constituent la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;\u00e9ducation. Son p\u00e8re, Adolf von Kries, est un haut fonctionnaire prussien soucieux d&rsquo;offrir \u00e0 ses enfants un acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 \u00e0 la haute culture des <em>Gymnasien<\/em> humanistes. Tr\u00e8s t\u00f4t, le jeune Johannes manifeste une curiosit\u00e9 insatiable pour les m\u00e9canismes de la nature, d\u00e9vorant avec une m\u00eame ferveur les trait\u00e9s de physique math\u00e9matique, la biologie descriptive et les dialogues platoniciens. Cet ancrage dans l&rsquo;\u00e9lite \u00e9clair\u00e9e prussienne lui conf\u00e8re une aisance remarquable dans le maniement des concepts abstraits tout en lui inculquant un respect ind\u00e9fectible pour l&rsquo;ordre, la discipline m\u00e9thodologique et la rigueur du raisonnement d\u00e9ductif.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son <em>Abitur<\/em> avec les plus hauts \u00e9loges, von Kries entreprend des \u00e9tudes m\u00e9dicales et scientifiques de haut niveau, suivant une trajectoire itin\u00e9rante typique de l&rsquo;excellence universitaire germanique du XIXe si\u00e8cle. Il fr\u00e9quente successivement les universit\u00e9s de Halle, de Leipzig, de Zurich et de Berlin. Cette p\u00e9r\u00e9grination acad\u00e9mique lui permet de s&rsquo;impr\u00e9gner des courants de pens\u00e9e les plus avanc\u00e9s de son \u00e9poque : \u00e0 Halle, il s&rsquo;initie \u00e0 l&rsquo;anatomie classique ; \u00e0 Zurich, il d\u00e9couvre l&rsquo;effervescence de la biologie cellulaire ; \u00e0 Leipzig et Berlin, il entre en contact direct avec l&rsquo;avant-garde mondiale de la physiologie exp\u00e9rimentale. Sous l&rsquo;\u00e9gide de ma\u00eetres d&rsquo;exception, von Kries d\u00e9montre une aptitude pr\u00e9coce pour la recherche en laboratoire, s&rsquo;int\u00e9ressant particuli\u00e8rement aux ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;excitation nerveuse et \u00e0 la dynamique des fluides organiques. En 1875, alors qu&rsquo;il n&rsquo;est \u00e2g\u00e9 que de vingt-deux ans, il soutient avec brio sa th\u00e8se de doctorat en m\u00e9decine \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Leipzig, scellant le point de d\u00e9part d&rsquo;une carri\u00e8re scientifique appel\u00e9e \u00e0 marquer durablement l&rsquo;histoire des sciences du vivant.<\/p>\n<p>Le contexte historique et institutionnel dans lequel s&rsquo;ins\u00e8re la formation de von Kries est celui de l&rsquo;Allemagne bismarckienne triomphante, cons\u00e9cutive \u00e0 l&rsquo;unification de 1871. Cette p\u00e9riode se caract\u00e9rise par un essor sans pr\u00e9c\u00e9dent des universit\u00e9s imp\u00e9riales et une professionnalisation accrue de la recherche scientifique. Les chaires professorales allemandes b\u00e9n\u00e9ficient de financements consid\u00e9rables, permettant l&rsquo;\u00e9rection de laboratoires monumentaux \u00e9quip\u00e9s des instruments de mesure les plus sophistiqu\u00e9s de la r\u00e9volution industrielle : galvanom\u00e8tres sensibles, kymographes, microscopes achromatiques et spectroscopes de haute pr\u00e9cision. Dans ce climat de rationalisation effr\u00e9n\u00e9e et de comp\u00e9tition acad\u00e9mique internationale, la science germanique se veut \u00e0 la fois le moteur de l&rsquo;innovation technique et le sanctuaire du <em>Wissenschaft<\/em> au sens humboldtien du terme, unifiant l&rsquo;enseignement et la recherche fondamentale pure. Johannes von Kries incarne \u00e0 la perfection cette g\u00e9n\u00e9ration de chercheurs prussiens rompus aux protocoles de mesure quantitative les plus intransigeants.<\/p>\n<h3>1.2 Le parcours professoral \u00e0 Fribourg-en-Brisgau<\/h3>\n<p>L&rsquo;ascension universitaire de Johannes von Kries est d&rsquo;une rapidit\u00e9 fulgurante. Apr\u00e8s avoir exerc\u00e9 comme assistant de recherche dans les prestigieux laboratoires de Leipzig et de Berlin, il se voit confier en 1880, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge exceptionnellement jeune de vingt-sept ans, la chaire ordinaire de physiologie de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.uni-freiburg.de\/\">Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau<\/a>, succ\u00e9dant ainsi \u00e0 des figures \u00e9minentes de la biom\u00e9decine allemande. Nich\u00e9e au c\u0153ur du grand-duch\u00e9 de Bade, l&rsquo;universit\u00e9 fribourgeoise jouit d&rsquo;une r\u00e9putation intellectuelle florissante, attirant des \u00e9rudits de toute l&rsquo;Europe. D\u00e8s son installation, von Kries prend en main la destin\u00e9e de l&rsquo;Institut de physiologie, qu&rsquo;il va diriger d&rsquo;une main ferme et bienveillante pendant pr\u00e8s de cinq d\u00e9cennies, refusant tout au long de sa vie les sollicitations prestigieuses d&rsquo;autres universit\u00e9s plus renomm\u00e9es comme Strasbourg, Heidelberg ou Munich, par fid\u00e9lit\u00e9 envers son institution et par attachement \u00e0 la libert\u00e9 de recherche dont il b\u00e9n\u00e9ficie dans ce cadre badois privil\u00e9gi\u00e9.<\/p>\n<p>Sous sa direction magistrale, l&rsquo;Institut physiologique de Fribourg se transforme en un centre d&rsquo;excellence internationale pour l&rsquo;\u00e9tude de la psychophysiologie sensorielle, de la dynamique musculaire et de l&rsquo;h\u00e9modynamique. Von Kries con\u00e7oit personnellement de nombreux dispositifs exp\u00e9rimentaux, modernise les ateliers de m\u00e9canique de pr\u00e9cision de l&rsquo;institut et attire une cohorte internationale de doctorants, de post-doctorants et d&rsquo;auditeurs libres. Son laboratoire devient une p\u00e9pini\u00e8re de talents o\u00f9 se croisent de futurs pontes de l&rsquo;ophtalmologie, de la neurologie et de la psychologie naissante, parmi lesquels figurent des chercheurs am\u00e9ricains, russes, britanniques et suisses venus apprendre l&rsquo;art subtil de la psychophysique fribourgeoise. Le ma\u00eetre dispense des cours d&rsquo;une clart\u00e9 proverbiale, alliant des d\u00e9monstrations physiologiques en temps r\u00e9el \u00e0 des digressions philosophiques profondes qui captivent l&rsquo;auditoire et d\u00e9passent largement le cadre \u00e9troit des simples manuels d&rsquo;anatomie de l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n<p>Au cours de ce demi-si\u00e8cle de magist\u00e8re ininterrompu, Johannes von Kries acc\u00e8de aux plus hautes responsabilit\u00e9s acad\u00e9miques, assumant \u00e0 plusieurs reprises la charge de doyen de la facult\u00e9 de m\u00e9decine ainsi que celle de recteur de l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg. Respect\u00e9 pour sa rectitude morale, son impartialit\u00e9 institutionnelle et son autorit\u00e9 scientifique incontest\u00e9e, il est \u00e9lu membre titulaire de plusieurs acad\u00e9mies des sciences prestigieuses, notamment l&rsquo;Acad\u00e9mie royale des sciences de Prusse et l&rsquo;Acad\u00e9mie L\u00e9opoldine. Il re\u00e7oit des d\u00e9corations imp\u00e9riales et \u00e9tatiques de haut rang, dont l&rsquo;Ordre de l&rsquo;Aigle rouge et le prestigieux titre de <em>Geheimer Hofrat<\/em> (Conseiller priv\u00e9). Malgr\u00e9 les tourments tragiques de la Premi\u00e8re Guerre mondiale et l&rsquo;effondrement de l&rsquo;Empire wilhelminien en 1918, von Kries demeure un rep\u00e8re intellectuel immuable au sein de la R\u00e9publique de Weimar jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s le 30 d\u00e9cembre 1928 \u00e0 Fribourg, laissant derri\u00e8re lui une \u0153uvre colossale dont l&rsquo;\u00e9cho continue de r\u00e9sonner dans la pens\u00e9e scientifique occidentale contemporaine.<\/p>\n<h3>1.3 Positionnement au carrefour de la physiologie, de la psychologie et de la philosophie<\/h3>\n<p>Ce qui singularise Johannes von Kries au sein de la communaut\u00e9 des physiologistes de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle r\u00e9side dans son refus obstin\u00e9 de cloisonner l&rsquo;investigation empirique dans un empirisme aveugle ou un positivisme r\u00e9ducteur. Tr\u00e8s t\u00f4t dans son cheminement intellectuel, il per\u00e7oit avec acuit\u00e9 que l&rsquo;analyse physiologique des organes des sens \u2014 de l&rsquo;\u0153il et de l&rsquo;oreille en particulier \u2014 ne peut se borner \u00e0 accumuler des donn\u00e9es m\u00e9trologiques isol\u00e9es sans affronter la question fondamentale de la constitution de l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive elle-m\u00eame. Nourri d&rsquo;une lecture assidue de la <em>Critique de la raison pure<\/em> d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/kant\/\">Immanuel Kant<\/a>, von Kries entreprend d&rsquo;articuler en permanence les mesures microscopiques, \u00e9lectrophysiologiques et psychophysiques obtenues sur le banc d&rsquo;exp\u00e9rimentation avec une r\u00e9flexion \u00e9pist\u00e9mologique syst\u00e9matique sur les conditions de possibilit\u00e9 de la connaissance humaine.<\/p>\n<p>Cette sensibilit\u00e9 philosophique le conduit \u00e0 adopter une position farouchement critique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du mat\u00e9rialisme vulgaire et m\u00e9caniste qui triomphait alors chez certains \u00e9mules de Ludwig B\u00fcchner ou de Jacob Moleschott. Pour von Kries, tenter de r\u00e9duire l&rsquo;ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes mentaux, des \u00e9tats de conscience et des actes de jugement \u00e0 de simples collisions corpusculaires ou \u00e0 de simples d\u00e9charges d&rsquo;\u00e9nergie nerveuse constitue une faute logique majeure doubl\u00e9e d&rsquo;un contresens philosophique. Il pr\u00f4ne au contraire un id\u00e9alisme critique m\u00e9thodique, inspir\u00e9 du n\u00e9o-kantisme de l&rsquo;\u00e9cole de Bade, qui reconna\u00eet pleinement l&rsquo;autonomie formelle de la pens\u00e9e logique tout en assignant \u00e0 la recherche physiologique le r\u00f4le indispensable de d\u00e9couvrir les corr\u00e9lats mat\u00e9riels et les m\u00e9diations instrumentales par lesquels le monde ph\u00e9nom\u00e9nal s&rsquo;offre \u00e0 la subjectivit\u00e9 transcendantale. Cette subtilit\u00e9 conceptuelle lui permet d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 la fois aux pi\u00e8ges du subjectivisme solipsiste et \u00e0 ceux du scientisme r\u00e9ducteur.<\/p>\n<p>Cette posture int\u00e9grative exceptionnelle fait de von Kries un interlocuteur intellectuel privil\u00e9gi\u00e9 et respect\u00e9 par les plus grands th\u00e9oriciens de son \u00e9poque, bien au-del\u00e0 du pr\u00e9 carr\u00e9 de la m\u00e9decine. Ses \u00e9changes \u00e9pistolaires et ses confrontations th\u00e9oriques avec des g\u00e9ants tels que Hermann von Helmholtz, Wilhelm Wundt, Ernst Mach, Charles Sanders Peirce et plus tard le sociologue Max Weber r\u00e9v\u00e8lent un penseur d&rsquo;une lucidit\u00e9 architectonique rare. Capable de dialoguer d&rsquo;\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec les logiciens les plus exigeants comme avec les morphologistes les plus minutieux, von Kries a su b\u00e2tir un \u00e9difice intellectuel o\u00f9 l&rsquo;exp\u00e9rimentation biologique sert de pierre de touche \u00e0 la clarification des concepts philosophiques, conf\u00e9rant \u00e0 son \u0153uvre une densit\u00e9 et une modernit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique qui d\u00e9fient l&rsquo;usure du temps.<\/p>\n<h2>2. La formation scientifique : Aux sources de la physiologie et de la psychophysique allemandes<\/h2>\n<h3>2.1 L&rsquo;influence d\u00e9terminante de Carl Ludwig \u00e0 Leipzig<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des tournants majeurs de la jeunesse scientifique de Johannes von Kries fut indubitablement son passage au sein du laboratoire de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Carl_Ludwig\">Carl Ludwig<\/a> \u00e0 Leipzig. Ludwig, figure tut\u00e9laire de la physiologie du XIXe si\u00e8cle, avait fond\u00e9 en 1865 l&rsquo;Institut de physiologie de Leipzig, qui servit de mod\u00e8le d&rsquo;ing\u00e9nierie biologique \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. Chez Ludwig, la physiologie s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9finitivement \u00e9mancip\u00e9e des reliquats de la <em>Naturphilosophie<\/em> romantique et du vitalisme sp\u00e9culatif pour devenir une science physique exacte, r\u00e9gie par les lois universelles de la m\u00e9canique, de l&rsquo;hydrodynamique et de la thermodynamique. L&rsquo;immersion de von Kries dans ce temple du rationalisme exp\u00e9rimental forgea de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile ses habitudes op\u00e9ratoires, son souci maniaque du d\u00e9tail technique et son rejet absolu de toute hypoth\u00e8se non v\u00e9rifiable par l&rsquo;artifice instrumental.<\/p>\n<p>C&rsquo;est aux c\u00f4t\u00e9s de Carl Ludwig que le jeune von Kries se familiarisa avec l&#8217;emploi r\u00e9volutionnaire des m\u00e9thodes graphiques en biologie, tout particuli\u00e8rement le kymographe \u00e0 cylindre enregistreur, capable d&rsquo;inscrire m\u00e9caniquement les variations infimes de pression art\u00e9rielle et de contraction musculaire sur du papier enduit de noir de fum\u00e9e. Cette m\u00e9thode d&rsquo;enregistrement automatique, qui substituait le trac\u00e9 graphique direct de l&rsquo;organe \u00e0 l&rsquo;observation subjective faillible du naturaliste, devint pour von Kries la norme ind\u00e9passable de toute science empirique authentique. Ludwig lui apprit \u00e9galement \u00e0 concevoir ses propres canules, manom\u00e8tres diff\u00e9rentiels et circuits de perfusion d&rsquo;organes isol\u00e9s, d\u00e9veloppant chez son \u00e9l\u00e8ve un sens aigu de la technologie exp\u00e9rimentale qui allait s&rsquo;av\u00e9rer d\u00e9terminant pour ses futures recherches \u00e0 Fribourg.<\/p>\n<p>Les premiers travaux de laboratoire de von Kries sous la houlette de Ludwig port\u00e8rent sur l&rsquo;h\u00e9modynamique et la m\u00e9canique des parois vasculaires. En analysant la vitesse de propagation de l&rsquo;onde de pouls et les lois r\u00e9gissant l&rsquo;\u00e9lasticit\u00e9 art\u00e9rielle en fonction des gradients de tension, von Kries appliqua des \u00e9quations diff\u00e9rentielles issues de la dynamique des fluides aux circuits sanguins des mammif\u00e8res. Cette approche physico-math\u00e9matique appliqu\u00e9e au vivant permit au jeune chercheur de publier des m\u00e9moires pr\u00e9coces remarqu\u00e9s sur la transmission des chocs de pression dans les troncs art\u00e9riels, \u00e9tablissant un socle m\u00e9thodologique d&rsquo;une rigueur absolue qui allait bient\u00f4t guider son exploration du syst\u00e8me sensoriel humain.<\/p>\n<h3>2.2 Le mentorat d&rsquo;Hermann von Helmholtz \u00e0 Berlin<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s son apprentissage leipzigois aupr\u00e8s de Ludwig, Johannes von Kries gagna l&rsquo;Universit\u00e9 de Berlin pour travailler sous la direction de l&rsquo;homme qui incarnait alors le sommet de la science germanique : le polymathe <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_von_Helmholtz\">Hermann von Helmholtz<\/a>. Physicien g\u00e9nial, cod\u00e9couvreur du premier principe de la thermodynamique et pionnier de l&rsquo;ophtalmoscopie, Helmholtz avait r\u00e9volutionn\u00e9 la compr\u00e9hension des sens avec ses deux chefs-d&rsquo;\u0153uvre magistraux : le <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em> et la <em>Th\u00e9orie physiologique de la musique<\/em>. La rencontre avec Helmholtz repr\u00e9senta pour von Kries un \u00e9blouissement intellectuel doubl\u00e9 d&rsquo;une cons\u00e9cration m\u00e9thodologique. Helmholtz montrait comment les lois les plus rigoureuses de l&rsquo;optique ondulatoire, de l&rsquo;acoustique et de la biochimie pouvaient \u00eatre appliqu\u00e9es pour d\u00e9chiffrer les myst\u00e8res les plus intimes du fonctionnement de l&rsquo;\u0153il et de l&rsquo;oreille humaine.<\/p>\n<p>Sous le mentorat direct de Helmholtz, von Kries s&rsquo;appropria la th\u00e9orie des r\u00e9cepteurs sensoriels et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la perception formul\u00e9e par le ma\u00eetre berlinois, notamment la fameuse doctrine des \u00ab inf\u00e9rences inconscientes \u00bb (<em>unbewusste Schl\u00fcsse<\/em>). Selon cette perspective, les sensations brutes fournies par les organes p\u00e9riph\u00e9riques ne sont que des signes symboliques (<em>Zeichen<\/em>) que l&rsquo;appareil psychique central interpr\u00e8te de mani\u00e8re quasi inductive, en vertu d&rsquo;une habitude perceptive forg\u00e9e par l&rsquo;exp\u00e9rience ant\u00e9rieure du monde ext\u00e9rieur. Von Kries fut fascin\u00e9 par cette dialectique constante entre la machinerie physique des terminaisons nerveuses et le travail cognitif d&rsquo;int\u00e9gration perceptive. Il perfectionna son maniement de l&rsquo;ophtalmoscope, de l&rsquo;ophtalmom\u00e8tre et des techniques de p\u00e9rim\u00e9trie r\u00e9tinienne, acqu\u00e9rant une ma\u00eetrise absolue des protocoles de mesure de la vision lumineuse et chromatique.<\/p>\n<p>Cette proximit\u00e9 f\u00e9conde avec Helmholtz d\u00e9passa le simple cadre de l&rsquo;apprentissage de laboratoire pour s&rsquo;\u00e9lever au rang d&rsquo;une filiation intellectuelle p\u00e9renne. Helmholtz reconnaissait en von Kries non seulement un exp\u00e9rimentateur d&rsquo;une pr\u00e9cision diabolique, mais \u00e9galement l&rsquo;un des rares esprits capables de saisir les implications math\u00e9matiques et philosophiques les plus subtiles de sa propre th\u00e9orie de la vision. Cette complicit\u00e9 scientifique trouva son apoth\u00e9ose quelques d\u00e9cennies plus tard lorsque von Kries se vit confier la t\u00e2che monumentale d&rsquo;\u00e9diter, d&rsquo;annoter et d&rsquo;enrichir la troisi\u00e8me \u00e9dition posthume du <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em> de Helmholtz, consolidant ainsi la transmission transg\u00e9n\u00e9rationnelle de l&rsquo;h\u00e9ritage scientifique du g\u00e9ant de Berlin.<\/p>\n<h3>2.3 Le dialogue critique avec Wilhelm Wundt et la psychophysique fechn\u00e9rienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;horizon intellectuel de la formation de von Kries ne saurait \u00eatre complet sans \u00e9voquer sa confrontation stimulante mais critique avec les fondateurs de la psychophysique et de la psychologie exp\u00e9rimentale : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Gustav_Fechner\">Gustav Theodor Fechner<\/a> et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Wilhelm_Wundt\">Wilhelm Wundt<\/a>. La parution en 1860 des <em>Elemente der Psychophysik<\/em> de Fechner avait \u00e9branl\u00e9 le monde scientifique en proposant d&rsquo;\u00e9tablir une relation fonctionnelle et math\u00e9matique exacte entre l&rsquo;intensit\u00e9 d&rsquo;une stimulation physique ext\u00e9rieure et la grandeur de la sensation psychique correspondante, immortalis\u00e9e par la c\u00e9l\u00e8bre loi logarithmique de Weber-Fechner :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"S = k \\cdot \\log(I) + C\">$$S = k \\cdot \\log(I) + C$$<\/span><\/p>\n<p>Von Kries examina cette formulation avec la plus grande circonspection m\u00e9thodologique. S&rsquo;il admirait l&rsquo;ambition d&rsquo;arracher l&rsquo;esprit aux brumes de la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique pour le soumettre \u00e0 l&rsquo;analyse quantitative, il contestait vigoureusement l&rsquo;id\u00e9e fechn\u00e9rienne selon laquelle on pouvait mesurer directement une grandeur psychologique intensive comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une grandeur physique extensive.<\/p>\n<p>Dans un m\u00e9moire c\u00e9l\u00e8bre consacr\u00e9 aux fondements de la psychophysique, von Kries d\u00e9montra que les pr\u00e9tendues \u00ab unit\u00e9s de sensation \u00bb postul\u00e9es par Fechner ne poss\u00e9daient aucune base ontologique r\u00e9elle : ce que l&rsquo;exp\u00e9rimentateur mesure sur le sujet humain n&rsquo;est jamais la sensation elle-m\u00eame, mais uniquement le seuil diff\u00e9rentiel de sensibilit\u00e9 des r\u00e9cepteurs et des conductions nerveuses. Ce scepticisme \u00e9clair\u00e9 le conduisit \u00e0 engager une controverse feutr\u00e9e mais tenace avec Wilhelm Wundt, qui avait fond\u00e9 \u00e0 Leipzig le premier laboratoire officiel de psychologie exp\u00e9rimentale. Tout en respectant la dimension institutionnelle de l&rsquo;entreprise wundtienne, von Kries critiquait l&rsquo;illusion d&rsquo;une psychologie purement introspective qui pr\u00e9tendait s&rsquo;affranchir de la r\u00e9alit\u00e9 anatomique et physiologique des voies sensorielles.<\/p>\n<p>Pour von Kries, toute tentative d&rsquo;\u00e9difier une science de la perception qui n\u00e9gligerait l&rsquo;\u00e9tude microscopique, photochimique et \u00e9lectrophysiologique des terminaisons r\u00e9tiniennes ou corticales \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 la st\u00e9rilit\u00e9 ou \u00e0 l&rsquo;arbitraire scolastique. Il maintenait qu&rsquo;avant de th\u00e9oriser sur les lois de l&rsquo;aperception ou de l&rsquo;association mentale, le devoir absolu du chercheur \u00e9tait d&rsquo;\u00e9lucider la cha\u00eene causale mat\u00e9rielle qui commence au niveau du photon incident frappant la r\u00e9tine et se poursuit le long des neurones du nerf optique. Ce primat de la physiologie sensorielle comme prop\u00e9deutique indispensable \u00e0 toute psychologie scientifique permit \u00e0 von Kries de pr\u00e9server son travail exp\u00e9rimental des d\u00e9rives structuralistes de l&rsquo;\u00e9cole wundtienne et d&rsquo;asseoir ses futures th\u00e9ories de la vision sur des fondations empiriques inalt\u00e9rables.<\/p>\n<h2>3. La th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 visuelle (Duplizit\u00e4tstheorie) : Fondements et d\u00e9monstrations<\/h2>\n<h3>3.1 Formulation originale de la duplicit\u00e9 r\u00e9tinienne<\/h3>\n<p>L&rsquo;apport le plus universellement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de Johannes von Kries \u00e0 la physiologie g\u00e9n\u00e9rale r\u00e9side dans la formulation rigoureuse et la d\u00e9monstration d\u00e9finitive, au milieu des ann\u00e9es 1890, de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Duplicity_theory_of_vision\">th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 visuelle<\/a> (<em>Duplizit\u00e4tstheorie<\/em>). L&rsquo;histologie de la r\u00e9tine des vert\u00e9br\u00e9s, brillamment inaugur\u00e9e quelques d\u00e9cennies auparavant par l&rsquo;anatomiste <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Max_Schultze\">Max Schultze<\/a>, avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la pr\u00e9sence au sein de la membrane nerveuse de deux populations morphologiquement distinctes de cellules photor\u00e9ceptrices : les cellules \u00e0 c\u00f4nes et les cellules \u00e0 b\u00e2tonnets. Schultze avait remarquablement conjectur\u00e9 que les animaux nocturnes (comme les chouettes ou les chauves-souris) poss\u00e9daient une r\u00e9tine presque exclusivement tapiss\u00e9e de b\u00e2tonnets, tandis que les animaux diurnes (comme les oiseaux de proie ou les reptiles) pr\u00e9sentaient une pr\u00e9dominance \u00e9crasante de c\u00f4nes. Toutefois, cette corr\u00e9lation morphologique n&rsquo;avait pas encore re\u00e7u de formalisation physiologique et psychophysique rigoureuse chez l&rsquo;\u00eatre humain.<\/p>\n<p>Johannes von Kries op\u00e9ra cette perc\u00e9e conceptuelle majeure en d\u00e9montrant de mani\u00e8re irr\u00e9futable que l&rsquo;\u0153il humain n&rsquo;est pas un syst\u00e8me optique unitaire, mais abrite en r\u00e9alit\u00e9 deux organes sensoriels distincts, log\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te au sein du m\u00eame tissu anatomique et partageant un r\u00e9seau optique commun :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le syst\u00e8me photopique (vision diurne) :<\/strong> M\u00e9diatis\u00e9 exclusivement par les c\u00f4nes, ce syst\u00e8me op\u00e8re \u00e0 des niveaux d&rsquo;\u00e9clairement moyens et \u00e9lev\u00e9s. Il se caract\u00e9rise par une tr\u00e8s haute acuit\u00e9 spatiale (r\u00e9solution des d\u00e9tails fins), une excellente discrimination temporelle et, de mani\u00e8re capitale, par la m\u00e9diation int\u00e9grale de la sensation chromatique (vision des couleurs). Ce syst\u00e8me est extraordinairement concentr\u00e9 au centre de la r\u00e9tine, culminant au niveau de la fovea centralis.<\/li>\n<li><strong>Le syst\u00e8me scotopique (vision nocturne et cr\u00e9pusculaire) :<\/strong> M\u00e9diatis\u00e9 par l&rsquo;appareil des b\u00e2tonnets, ce syst\u00e8me poss\u00e8de une sensibilit\u00e9 lumineuse absolue prodigieuse, capable de d\u00e9tecter des flux photoniques infinit\u00e9simaux. En contrepartie de cette extr\u00eame sensibilit\u00e9, il pr\u00e9sente une r\u00e9solution spatiale tr\u00e8s m\u00e9diocre (due \u00e0 une forte convergence des signaux neuronaux) et est totalement achromatique, ne transmettant au cerveau qu&rsquo;une gamme de nuances de gris.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;exp\u00e9rimentations p\u00e9rim\u00e9triques d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance absolue, von Kries cartographia les performances fonctionnelles de l&rsquo;\u0153il en fonction de l&rsquo;excentricit\u00e9 r\u00e9tinienne et du niveau d&rsquo;adaptation \u00e0 la lumi\u00e8re. Il d\u00e9montra que la fovea centralis de l&rsquo;\u0153il humain, qui est d\u00e9pourvue de b\u00e2tonnets et compos\u00e9e exclusivement de c\u00f4nes compact\u00e9s, devient physiologiquement aveugle lorsque l&rsquo;intensit\u00e9 de la lumi\u00e8re tombe en dessous du seuil d&rsquo;activation des c\u00f4nes. Cet \u00ab aveuglement nocturne fov\u00e9al \u00bb (scotome central physiologique nocturne) constitua la preuve exp\u00e9rimentale d\u00e9cisive scellant la validit\u00e9 de la <em>Duplizit\u00e4tstheorie<\/em>, d\u00e9montrant la rupture fonctionnelle compl\u00e8te entre les deux populations de r\u00e9cepteurs.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;effet Purkinje et son explication physiologique<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des illustrations les plus \u00e9clatantes du triomphe de la th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 fut l&rsquo;explication physiologique d\u00e9finitive fournie par von Kries \u00e0 l&rsquo;\u00e9nigmatique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Purkinje_effect\">effet Purkinje<\/a>. En 1825, le grand physiologiste tch\u00e8que Jan Evangelista Purkinje avait consign\u00e9 une observation remarquable : au lever du jour ou au cr\u00e9puscule, les fleurs rouges qui apparaissaient vives et lumineuses en plein soleil semblent s&rsquo;assombrir de mani\u00e8re spectaculaire par rapport aux feuilles bleues ou vertes, ces derni\u00e8res semblant conserver une lueur relative bien plus intense dans la p\u00e9nombre, bien que leur teinte chromatique finisse par s&rsquo;effacer totalement. Pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, ce glissement de la brillance relative des longueurs d&rsquo;onde demeura une \u00e9nigme psycho-optique non r\u00e9solue.<\/p>\n<p>Johannes von Kries r\u00e9solut le probl\u00e8me en superposant les courbes de sensibilit\u00e9 spectrale obtenues par psychophysique quantitative avec les d\u00e9couvertes biochimiques toutes r\u00e9centes concernant la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Rhodopsin\">rhodopsine<\/a> (ou pourpre r\u00e9tinienne), isol\u00e9e par Franz Boll et \u00e9tudi\u00e9e par Wilhelm K\u00fchne. Von Kries d\u00e9montra que le syst\u00e8me photopique (les c\u00f4nes) pr\u00e9sente un pic d&rsquo;efficacit\u00e9 lumineuse maximale situ\u00e9 dans le jaune-vert (autour d&rsquo;une longueur d&rsquo;onde de 555 nm), alors que le syst\u00e8me scotopique (les b\u00e2tonnets) poss\u00e8de une courbe de sensibilit\u00e9 spectrale d\u00e9cal\u00e9e vers les courtes longueurs d&rsquo;onde, avec un maximum d&rsquo;absorption vers le bleu-vert (autour de 505 nm) :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\lambda_{\\max,\\text{photopique}} \\approx 555\\text{ nm} \\quad long\\leftrightarrow \\quad \\lambda_{\\max,\\text{scotopique}} \\approx 505\\text{ nm}\">$$\\lambda_{\\max,\\text{photopique}} \\approx 555\\text{ nm} \\quad long\\leftrightarrow \\quad \\lambda_{\\max,\\text{scotopique}} \\approx 505\\text{ nm}$$<\/span><\/p>\n<p>En mesurant avec une pr\u00e9cision instrumentale in\u00e9dite le seuil de sensation achromatique pour diff\u00e9rentes longueurs d&rsquo;onde spectrales chez un \u0153il rigoureusement adapt\u00e9 \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9, von Kries prouva que la courbe de visibilit\u00e9 scotopique humaine co\u00efncide point par point avec le spectre d&rsquo;absorption photochimique de la pourpre r\u00e9tinienne extraite de la r\u00e9tine. L&rsquo;effet Purkinje cessait d&rsquo;\u00eatre un caprice de l&rsquo;\u00e2me ou une illusion cognitive pour devenir la manifestation directe du passage fonctionnel de la machinerie des c\u00f4nes \u00e0 la machinerie photochimique des b\u00e2tonnets lors de la baisse du flux \u00e9nerg\u00e9tique lumineux. Cette synth\u00e8se magistrale entre histologie, biochimie mol\u00e9culaire naissante et psychophysique optique constitua l&rsquo;un des sommets scientifiques du tournant du si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>3.3 Impact de la th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 sur la psychophysiologie de la perception<\/h3>\n<p>La th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 visuelle de Johannes von Kries exer\u00e7a un impact profond et imm\u00e9diat sur l&rsquo;ensemble des disciplines \u00e9tudiant la perception sensorielle et la physiologie humaine. Sur le plan fondamental, elle mit un terme d\u00e9finitif aux d\u00e9bats s\u00e9culaires concernant la nature monolithique de la r\u00e9tine. En \u00e9tablissant que deux syst\u00e8mes sensoriels qualitativement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes coexistent dans le m\u00eame organe anatomique, von Kries contraignit les psychologues et les physiologistes \u00e0 repenser enti\u00e8rement l&rsquo;architecture des fonctions sensorielles en termes de double canalisation d&rsquo;information. La dynamique temporelle de l&rsquo;adaptation \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 \u2014 qui n\u00e9cessite pr\u00e8s de trente \u00e0 quarante minutes pour atteindre son maximum d&rsquo;efficacit\u00e9 \u2014 fut clairement expliqu\u00e9e par la lente cin\u00e9tique de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration chimique de la rhodopsine dans les b\u00e2tonnets, tranchant avec l&rsquo;adaptation quasi instantan\u00e9e du syst\u00e8me des c\u00f4nes.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de la th\u00e9orie pure, les r\u00e9percussions pratiques de la d\u00e9couverte fribourgeoise furent colossales, notamment dans les champs de l&rsquo;ophtalmologie clinique, de la m\u00e9decine du travail et de la technologie militaire naissante. Les ophtalmologistes purent d\u00e9sormais diagnostiquer et classifier rigoureusement des pathologies r\u00e9tiniennes jusqu&rsquo;alors confondues sous le terme g\u00e9n\u00e9rique d&rsquo;h\u00e9m\u00e9ralopie ou de c\u00e9cit\u00e9 nocturne. On comprit que la r\u00e9tinite pigmentaire d\u00e9truisait initialement le r\u00e9seau p\u00e9riph\u00e9rique des b\u00e2tonnets en \u00e9pargnant les c\u00f4nes centraux, provoquant une perte de la vision scotopique et une r\u00e9duction tubulaire du champ visuel, tandis que d&rsquo;autres anomalies d\u00e9g\u00e9n\u00e9ratives frappaient \u00e9lectivement la mosa\u00efque des c\u00f4nes fov\u00e9aux.<\/p>\n<p>L&rsquo;essor de l&rsquo;aviation militaire et de la guerre sous-marine au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle valida de mani\u00e8re spectaculaire les concepts de von Kries. Les protocoles militaires d&rsquo;\u00e9clairage des cockpits d&rsquo;avions de chasse et des postes de commandement de sous-marins adopt\u00e8rent universellement une lumi\u00e8re rouge inactinique : en effet, le spectre de la lumi\u00e8re rouge profonde n&rsquo;est pas absorb\u00e9 par la rhodopsine des b\u00e2tonnets (qui y sont totalement insensibles), ce qui permet aux pilotes et aux marins de lire leurs instruments de bord gr\u00e2ce \u00e0 leurs c\u00f4nes tout en maintenant leurs b\u00e2tonnets dans un \u00e9tat d&rsquo;adaptation compl\u00e8te \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9, pr\u00eats \u00e0 scruter le ciel nocturne ou la surface des flots. L&rsquo;ergonomie visuelle moderne, la signalisation ferroviaire et maritime et les protocoles de vision nocturne contemporains demeurent, jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour, les h\u00e9ritiers directs des d\u00e9monstrations formul\u00e9es par Johannes von Kries dans son laboratoire de Fribourg.<\/p>\n<h2>4. Physiologie de la vision des couleurs : La th\u00e9orie des zones<\/h2>\n<h3>4.1 L&rsquo;opposition historique entre Young-Helmholtz et Ewald Hering<\/h3>\n<p>Dans la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, la physiologie de la vision des couleurs \u00e9tait d\u00e9chir\u00e9e par l&rsquo;une des querelles scientifiques les plus f\u00e9roces et passionn\u00e9es de l&rsquo;histoire de la biologie. Deux paradigmes th\u00e9oriques inconciliables s&rsquo;affrontaient \u00e0 coups de trait\u00e9s pol\u00e9miques et d&rsquo;exp\u00e9rimentations contradictoires :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La th\u00e9orie trichromatique de Young-Helmholtz :<\/strong> Formul\u00e9e par Thomas Young et reprise math\u00e9matiquement par Hermann von Helmholtz, cette th\u00e9orie reposait sur un principe physicaliste et r\u00e9ductionniste d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gante simplicit\u00e9. Elle postulait l&rsquo;existence dans l&rsquo;\u0153il humain de trois types distincts de fibres ou de r\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens, sensibles respectivement aux longueurs d&rsquo;onde rouges, vertes et violettes\/bleues. Toutes les sensations de couleurs, y compris le blanc et le jaune, r\u00e9sultaient du m\u00e9lange additif des excitations transmises au cerveau par ces trois r\u00e9cepteurs \u00e9l\u00e9mentaires. Ce mod\u00e8le expliquait magistralement les lois du m\u00e9lange des couleurs physiques et les formes courantes de daltonisme par la d\u00e9ficience d&rsquo;un des trois types de photor\u00e9cepteurs.<\/li>\n<li><strong>La th\u00e9orie des processus antagonistes d&rsquo;Ewald Hering :<\/strong> M\u00e9decin et physiologiste \u00e0 Prague puis \u00e0 Leipzig, Hering contestait violemment le mod\u00e8le trichromatique au nom de la ph\u00e9nom\u00e9nologie de la perception imm\u00e9diate. Hering faisait remarquer qu&rsquo;il est impossible de concevoir psychologiquement une sensation de \u00ab rouge-vert \u00bb ou de \u00ab bleu-jaune \u00bb, alors que le \u00ab rouge-jaune \u00bb (orange) ou le \u00ab bleu-vert \u00bb sont des r\u00e9alit\u00e9s sensorielles \u00e9videntes. Il postulait donc l&rsquo;existence de trois substances visuelles dans la r\u00e9tine ou le syst\u00e8me nerveux, r\u00e9gies par des processus m\u00e9taboliques oppos\u00e9s d&rsquo;assimilation (anabolisme) et de d\u00e9sassimilation (catabolisme) : un syst\u00e8me antagoniste blanc-noir, un syst\u00e8me rouge-vert, et un syst\u00e8me jaune-bleu. Ce mod\u00e8le rendait un compte parfait des images cons\u00e9cutives n\u00e9gatives, des contrastes simultan\u00e9s et de la puret\u00e9 psychologique irr\u00e9ductible de la sensation de jaune.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le d\u00e9bat \u00e9tait devenu une guerre de tranch\u00e9es acad\u00e9mique. Les helmholtziens traitaient les heringiens de m\u00e9taphysiciens mystiques ignorant la physique math\u00e9matique, tandis que les heringiens accusaient Helmholtz et ses partisans d&rsquo;aveuglement m\u00e9thodologique, leur reprochant de violer les donn\u00e9es de l&rsquo;exp\u00e9rience v\u00e9cue imm\u00e9diate pour plier la r\u00e9alit\u00e9 sensorielle aux n\u00e9cessit\u00e9s d&rsquo;un formalisme additif arbitraire.<\/p>\n<h3>4.2 La th\u00e9orie des zones (Zonentheorie) de von Kries<\/h3>\n<p>Johannes von Kries accomplit un coup de ma\u00eetre th\u00e9orique en publiant sa c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Zone_theory\">th\u00e9orie des zones<\/a> (<em>Zonentheorie<\/em>). Dot\u00e9 d&rsquo;une rare hauteur de vue philosophique et d&rsquo;une comp\u00e9tence math\u00e9matique irr\u00e9prochable, von Kries comprit que le conflit entre Helmholtz et Hering ne constituait pas une v\u00e9ritable antinomie scientifique, mais r\u00e9sultait d&rsquo;une confusion \u00e9pist\u00e9mologique quant au lieu anatomique et fonctionnel o\u00f9 se d\u00e9roulaient les \u00e9tapes successives du traitement du signal lumineux. Pourquoi, demanda-t-il en substance, faudrait-il absolument choisir entre un m\u00e9canisme trichromatique et un m\u00e9canisme antagoniste, si l&rsquo;architecture nerveuse complexe de la r\u00e9tine et du cerveau permettait d&rsquo;h\u00e9berger les deux selon une s\u00e9quence \u00e9tag\u00e9e ?<\/p>\n<p>Von Kries formula l&rsquo;hypoth\u00e8se r\u00e9volutionnaire d&rsquo;un mod\u00e8le multiniveau \u00e0 zones fonctionnelles diff\u00e9renci\u00e9es :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La premi\u00e8re zone (p\u00e9riph\u00e9rique r\u00e9tinienne) :<\/strong> Situ\u00e9e au niveau m\u00eame de la membrane des photor\u00e9cepteurs (la couche des c\u00f4nes), cette zone ob\u00e9it rigoureusement aux principes de la th\u00e9orie trichromatique de Young-Helmholtz. Il y existe trois m\u00e9canismes de r\u00e9ception photochimique primaire, poss\u00e9dant des spectres d&rsquo;absorption distincts centr\u00e9s sur les composantes de longueur d&rsquo;onde longue, moyenne et courte. La capture de l&rsquo;\u00e9nergie photonique est strictement trichromatique.<\/li>\n<li><strong>Les zones interm\u00e9diaires et centrales (couches ganglionnaires et centres c\u00e9r\u00e9braux) :<\/strong> Les signaux \u00e9lectriques issus des trois r\u00e9cepteurs primaires ne sont pas achemin\u00e9s de mani\u00e8re isol\u00e9e jusqu&rsquo;au cortex c\u00e9r\u00e9bral par des c\u00e2bles ind\u00e9pendants. Ils subissent des recombinaisons synaptiques dans les couches neuronales internes de la r\u00e9tine (cellules bipolaires, horizontales et ganglionnaires) et dans les relais visuels sous-corticaux, se transformant en processus d&rsquo;opposition antagoniste cod\u00e9s sous la forme diff\u00e9rentielle d\u00e9crite par Hering : un canal de luminance achromatique (blanc contre noir) et deux canaux chromatiques oppos\u00e9s (rouge contre vert, et jaune contre bleu).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par cette synth\u00e8se g\u00e9niale, von Kries d\u00e9samor\u00e7ait la plus vive controverse de son si\u00e8cle. Le mod\u00e8le trichromatique s&rsquo;av\u00e9rait parfaitement exact pour caract\u00e9riser la phase initiale de capture photochimique \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du syst\u00e8me optique, tandis que le mod\u00e8le antagoniste s&rsquo;av\u00e9rait tout aussi exact pour d\u00e9crire le traitement neurophysiologique ult\u00e9rieur et l&rsquo;exp\u00e9rience perceptive finale de la conscience. Cette th\u00e9orie des zones devint la matrice conceptuelle sur laquelle reposent l&rsquo;ensemble des mod\u00e8les neurophysiologiques contemporains de la vision des couleurs, anticipant de plus de six d\u00e9cennies les d\u00e9couvertes \u00e9lectrophysiologiques modernes.<\/p>\n<h3>4.3 \u00c9tude des dyschromatopsies et du daltonisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des bancs d&rsquo;essai les plus exigeants pour valider la <em>Zonentheorie<\/em> de von Kries fut l&rsquo;analyse clinique et quantitative des dyschromatopsies cong\u00e9nitales et acquises. Depuis la publication pionni\u00e8re de John Dalton \u00e0 la fin du XVIIIe si\u00e8cle, la c\u00e9cit\u00e9 aux couleurs demeurait un ph\u00e9nom\u00e8ne mal classifi\u00e9, souvent r\u00e9duit \u00e0 un vague d\u00e9ficit indiff\u00e9renci\u00e9. Von Kries apporta \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des anomalies de la vision chromatique une pr\u00e9cision taxonomique et exp\u00e9rimentale sans pr\u00e9c\u00e9dent. Il \u00e9labora une nomenclature scientifique rigoureuse, raffinant la division entre les dichromatismes complets et les anomalies de la vision trichromatique partielle.<\/p>\n<p>Von Kries \u00e9tudia m\u00e9thodiquement les diff\u00e9rentes formes de d\u00e9ficits de la vision rouge-vert, distinguant avec une clart\u00e9 limpide :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La protanopie (et protanomalie) :<\/strong> C\u00e9cit\u00e9 compl\u00e8te (ou faiblesse s\u00e9lective) pour la composante rouge du spectre, caract\u00e9ris\u00e9e par un raccourcissement sensible du spectre visuel du c\u00f4t\u00e9 des grandes longueurs d&rsquo;onde et un d\u00e9calage du point neutre achromatique autour de 492 nm.<\/li>\n<li><strong>La deut\u00e9ranopie (et deut\u00e9ranomalie) :<\/strong> C\u00e9cit\u00e9 (ou faiblesse) pour la composante verte du spectre, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9tendue spectrale vers le rouge est conserv\u00e9e dans sa luminosit\u00e9 globale, mais o\u00f9 le sujet est incapable de discriminer le rouge du vert, confondant les teintes spectrales le long d&rsquo;une ligne de confusion sp\u00e9cifique.<\/li>\n<li><strong>La tritanopie :<\/strong> D\u00e9ficit rare de la composante bleu-jaune, affectant les courtes longueurs d&rsquo;onde.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour mener \u00e0 bien ces recherches diagnostiques de haute pr\u00e9cision, von Kries perfectionna l&rsquo;usage de l&rsquo;anomaloscope spectral, notamment en adaptant et raffinant les protocoles d&rsquo;\u00e9quilibration de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Rayleigh_criterion\">\u00e9quation de Rayleigh<\/a>, o\u00f9 le sujet doit \u00e9galiser un m\u00e9lange spectral de jaune pur monochromatique (589 nm) \u00e0 partir d&rsquo;un m\u00e9lange r\u00e9glable de rouge (670 nm) et de vert (535 nm) :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\text{Rouge (670 nm)} + \\text{Vert (535 nm)} \\equiv \\text{Jaune (589 nm)}\">$$\\text{Rouge (670 nm)} + \\text{Vert (535 nm)} \\equiv \\text{Jaune (589 nm)}$$<\/span><\/p>\n<p>En mesurant les rapports quantitatifs exacts de flux \u00e9nerg\u00e9tique requis par les sujets normaux et daltoniens pour r\u00e9aliser cette \u00e9galit\u00e9 visuelle, von Kries apporta les preuves exp\u00e9rimentales p\u00e9remptoires que la protanopie et la deut\u00e9ranopie correspondent \u00e0 des l\u00e9sions ou \u00e0 des absences distinctes de r\u00e9cepteurs photochimiques sp\u00e9cifiques \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie, confirmant la structure \u00e9tag\u00e9e de son mod\u00e8le des zones et fournissant \u00e0 la m\u00e9decine ophtalmique des outils de d\u00e9pistage universellement adopt\u00e9s pour les chemins de fer et les flottes de commerce.<\/p>\n<h2>5. La psychologie sensorielle et les m\u00e9canismes de l&rsquo;adaptation visuelle<\/h2>\n<h3>5.1 La loi du coefficient de von Kries (Kries-Koeffizienten-Satz)<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des contributions th\u00e9oriques les plus novatrices et durables de Johannes von Kries dans l&rsquo;analyse math\u00e9matique de la vision sensorielle est sans conteste la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab loi du coefficient \u00bb ou \u00ab r\u00e8gle de von Kries \u00bb (<em>Kries-Koeffizienten-Satz<\/em>). Cette loi fut formul\u00e9e pour r\u00e9soudre l&rsquo;un des paradoxes fondamentaux de la vision quotidienne : le ph\u00e9nom\u00e8ne de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Color_constancy\">constance de la couleur<\/a>. Un objet per\u00e7u comme blanc \u2014 par exemple une feuille de papier \u2014 continue d&rsquo;\u00eatre reconnu comme blanc par le cerveau humain, qu&rsquo;il soit observ\u00e9 sous le rayonnement bleut\u00e9 d&rsquo;un ciel bor\u00e9al de midi, sous la lumi\u00e8re dor\u00e9e d&rsquo;un soleil couchant ou \u00e0 la lueur rouge\u00e2tre d&rsquo;une bougie, alors m\u00eame que le spectre physique du flux lumineux r\u00e9\u00e9mis par la surface de l&rsquo;objet et capt\u00e9 par la r\u00e9tine varie de fa\u00e7on colossale en fonction de l&rsquo;illuminant.<\/p>\n<p>Pour expliquer cette formidable capacit\u00e9 du syst\u00e8me visuel \u00e0 neutraliser les variations spectrales de l&rsquo;illumination globale pour extraire la r\u00e9flectance spectrale intrins\u00e8que des surfaces mat\u00e9rielles, von Kries formula l&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e9l\u00e9gante selon laquelle l&rsquo;adaptation chromatique s&rsquo;op\u00e8re par une r\u00e9gulation ind\u00e9pendante du gain de chaque classe de r\u00e9cepteurs primaires. Si nous d\u00e9signons par <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"R\">$R$<\/span>, <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"V\">$V$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"B\">$B$<\/span> les sensibilit\u00e9s spectrales initiales des trois syst\u00e8mes de c\u00f4nes (ou r\u00e9cepteurs de Helmholtz), l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;adaptation \u00e0 un illuminant donn\u00e9 ne modifie pas la forme spectrale intrins\u00e8que de ces r\u00e9cepteurs, mais multiplie la r\u00e9ponse globale de chacun d&rsquo;eux par un coefficient multiplicatif ou facteur de pond\u00e9ration d&rsquo;\u00e9chelle sp\u00e9cifique (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k_R, k_V, k_B\">$k_R, k_V, k_B$<\/span>) :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"R&#039; = k_R \\cdot R, \\quad V&#039; = k_V \\cdot V, \\quad B&#039; = k_B \\cdot B\">$$R&rsquo; = k_R \\cdot R, \\quad V&rsquo; = k_V \\cdot V, \\quad B&rsquo; = k_B \\cdot B$$<\/span><\/p>\n<p>Cette transformation lin\u00e9aire d&rsquo;\u00e9chelle diagonale signifie que le syst\u00e8me nerveux compense la surabondance de photons rouges dans l&rsquo;\u00e9clairage ambiant en diminuant automatiquement la sensibilit\u00e9 du canal rouge (faible valeur de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k_R\">$k_R$<\/span>), tandis qu&rsquo;il augmente la sensibilit\u00e9 relative du canal bleu (forte valeur de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"k_B\">$k_B$<\/span>). Cette formulation math\u00e9matique d&rsquo;une remarquable simplicit\u00e9 postule que l&rsquo;invariance perceptive est pr\u00e9serv\u00e9e par un m\u00e9canisme purement r\u00e9gulateur de contr\u00f4le de gain \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du syst\u00e8me.<\/p>\n<p>La port\u00e9e moderne de la loi du coefficient de von Kries est incommensurable. Au XXIe si\u00e8cle, cette r\u00e8gle constitue l&rsquo;algorithme fondateur de toute l&rsquo;informatique graphique, de la photographie num\u00e9rique et du traitement num\u00e9rique de l&rsquo;image. Chaque appareil photo num\u00e9rique moderne, smartphone ou logiciel d&rsquo;\u00e9talonnage colorim\u00e9trique qui r\u00e9alise une \u00ab balance des blancs \u00bb automatique utilise une matrice d&rsquo;adaptation chromatique bas\u00e9e directement sur la transformation de von Kries (notamment formalis\u00e9e dans les espaces colorim\u00e9triques modernes via le mod\u00e8le CIECAM02). Ce th\u00e9or\u00e8me \u00e9labor\u00e9 dans les ann\u00e9es 1890 \u00e0 Fribourg pour r\u00e9soudre un myst\u00e8re psychologique r\u00e9git aujourd&rsquo;hui l&rsquo;affichage de milliards d&rsquo;\u00e9crans num\u00e9riques \u00e0 travers le monde.<\/p>\n<h3>5.2 La dynamique temporelle de l&rsquo;adaptation sensorielle<\/h3>\n<p>L&rsquo;exploration des m\u00e9canismes de r\u00e9gulation du gain visuel mena von Kries \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser de pr\u00e8s \u00e0 la dimension chronologique de la r\u00e9ponse sensorielle : comment l&rsquo;appareil oculaire modifie-t-il sa sensibilit\u00e9 au fil des secondes et des minutes lorsqu&rsquo;il passe d&rsquo;un milieu inond\u00e9 de soleil \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 quasi totale d&rsquo;une caverne ? Par des protocoles exp\u00e9rimentaux d&rsquo;une rigueur chronom\u00e9trique implacable, von Kries et ses collaborateurs mesur\u00e8rent l&rsquo;\u00e9volution de la courbe d&rsquo;abaissement des seuils absolus de d\u00e9tection lumineuse au cours d&rsquo;un s\u00e9jour prolong\u00e9 dans le noir absolu.<\/p>\n<p>Ces investigations mirent en \u00e9vidence que la courbe d&rsquo;adaptation \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 pr\u00e9sente une cassure temporelle caract\u00e9ristique, aujourd&rsquo;hui universellement connue sous le nom de point d&rsquo;inflexion ou \u00ab rupture de Kohlrausch \u00bb (du nom de son disciple). Von Kries d\u00e9montra que cette courbe biphasique refl\u00e8te la transition temporelle directe entre les deux composantes de la th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La premi\u00e8re phase (0 \u00e0 7-10 minutes) :<\/strong> Elle correspond \u00e0 l&rsquo;adaptation rapide du syst\u00e8me photopique des c\u00f4nes. La sensibilit\u00e9 augmente d&rsquo;un facteur 10 \u00e0 100, puis plafonne sur un plateau stable. C&rsquo;est une adaptation principalement nerveuse et synaptique, accompagn\u00e9e d&rsquo;une faible r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration photochimique.<\/li>\n<li><strong>La seconde phase (au-del\u00e0 de 10 minutes, jusqu&rsquo;\u00e0 45 minutes) :<\/strong> Elle marque l&rsquo;entr\u00e9e en action du syst\u00e8me scotopique des b\u00e2tonnets. La sensibilit\u00e9 globale recommence \u00e0 chuter de fa\u00e7on spectaculaire pour atteindre un gain d&rsquo;un facteur sup\u00e9rieur \u00e0 100 000 par rapport \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat initial, correspondant \u00e0 la lente r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration biochimique de la pourpre r\u00e9tinienne (rhodopsine).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Von Kries \u00e9tablit ainsi une distinction conceptuelle fondamentale entre deux m\u00e9canismes d&rsquo;adaptation qui s&rsquo;entrem\u00ealent dans l&rsquo;\u00e9conomie sensorielle : d&rsquo;une part, une adaptation rapide d&rsquo;origine purement neuronale, op\u00e9rant en quelques fractions de seconde par r\u00e9troaction inhibitrice dans les r\u00e9seaux synaptiques r\u00e9tiniens ; d&rsquo;autre part, une adaptation lente d&rsquo;origine photochimique, d\u00e9pendante de l&rsquo;\u00e9quilibre m\u00e9tabolique entre la d\u00e9coloration sous l&rsquo;effet des photons et la resynth\u00e8se enzymatique des pigments r\u00e9cepteurs. Cette distinction entre r\u00e9gulation de r\u00e9seau et r\u00e9gulation m\u00e9tabolique posa les fondements des th\u00e9ories modernes de l&rsquo;hom\u00e9ostasie sensorielle.<\/p>\n<h3>5.3 Interactions binoculaires et synth\u00e8se spatiale<\/h3>\n<p>L&rsquo;analyse von-kriesienne de la psychophysique ne se cantonna pas au comportement de l&rsquo;\u0153il monoculaire isol\u00e9 ; elle s&rsquo;\u00e9tendit avec la m\u00eame p\u00e9n\u00e9tration analytique aux probl\u00e8mes de la vision st\u00e9r\u00e9oscopique et des interactions binoculaires. Comment deux images r\u00e9tiniennes bidimensionnelles distinctes, capt\u00e9es par deux globes oculaires s\u00e9par\u00e9s par un \u00e9cart interpupillaire de plusieurs centim\u00e8tres, fusionnent-elles dans le syst\u00e8me nerveux central pour engendrer la perception unifi\u00e9e et tridimensionnelle du relief et de la profondeur de l&rsquo;espace ?<\/p>\n<p>En \u00e9tudiant les ph\u00e9nom\u00e8nes spectaculaires de la rivalit\u00e9 binoculaire \u2014 situation o\u00f9 l&rsquo;on pr\u00e9sente simultan\u00e9ment au m\u00eame sujet deux motifs incompatibles \u00e0 chaque \u0153il (par exemple un r\u00e9seau de lignes verticales \u00e0 l&rsquo;\u0153il gauche et des lignes horizontales \u00e0 l&rsquo;\u0153il droit) \u2014, von Kries d\u00e9montra que le syst\u00e8me visuel ne produit pas une simple sommation physique ou un m\u00e9lange diffus des deux flux lumineux. Au lieu d&rsquo;une superposition floue, le sujet fait l&rsquo;exp\u00e9rience d&rsquo;une alternance temporelle spontan\u00e9e, le champ visuel oscillant consciemment entre le motif de gauche et celui de droite. Von Kries en conclut avec force que la synth\u00e8se spatiale binoculaire n&rsquo;est pas un m\u00e9canisme de fusion p\u00e9riph\u00e9rique localis\u00e9 dans la r\u00e9tine, mais une op\u00e9ration centrale dynamique, impliquant des comp\u00e9titions inhibitrices et des processus attentionnels au niveau du cortex c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<p>Von Kries consacra \u00e9galement de brillantes analyses aux post-effets visuels et aux c\u00e9l\u00e8bres illusions d&rsquo;optique g\u00e9om\u00e9triques (telles que les illusions de Z\u00f6llner, de Hering ou de M\u00fcller-Lyer) qui passionnaient alors la psychologie de la <em>Gestalt<\/em> naissante. Refusant les explications purement m\u00e9canistes fond\u00e9es sur la seule courbure des mouvements des muscles oculaires, von Kries soutenait que ces illusions r\u00e9v\u00e8lent les principes organisationnels et les r\u00e8gles d&rsquo;inf\u00e9rence spatiale par lesquels le syst\u00e8me nerveux central compense les distorsions projectives afin de stabiliser notre repr\u00e9sentation du monde physique, confirmant la f\u00e9conde filiation le reliant \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie helmholtzienne.<\/p>\n<h2>6. La th\u00e9orie de la probabilit\u00e9 logique et le concept de \u00ab Spielraum \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Publication de Die Principien der Wahrscheinlichkeitsrechnung (1886)<\/h3>\n<p>Bien que son autorit\u00e9 en physiologie sensorielle suffise \u00e0 lui assurer une place de premier rang dans les annales de la m\u00e9decine, Johannes von Kries r\u00e9alisa une incursion tout aussi magistrale dans le champ des math\u00e9matiques fondamentales et de la th\u00e9orie de la connaissance. En 1886, il publia \u00e0 Fribourg un ouvrage monumental qui allait profond\u00e9ment bouleverser l&rsquo;histoire de la philosophie des sciences : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dieprincipienste00krieuoft\"><em>Die Principien der Wahrscheinlichkeitsrechnung: Eine logische Untersuchung<\/em><\/a> (<em>Les principes du calcul des probabilit\u00e9s : Une investigation logique<\/em>).<\/p>\n<p>Pour comprendre la gen\u00e8se de ce chef-d&rsquo;\u0153uvre, il convient de rappeler la crise \u00e9pist\u00e9mologique profonde qui traversait alors le calcul des probabilit\u00e9s. Depuis la formalisation classique formul\u00e9e au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Pierre-Simon_Laplace\">Pierre-Simon de Laplace<\/a>, la probabilit\u00e9 d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement \u00e9tait traditionnellement d\u00e9finie comme le rapport entre le nombre de \u00ab cas favorables \u00bb et le nombre de \u00ab cas \u00e9galement possibles \u00bb. Mais sur quoi reposait cette qualification de \u00ab cas \u00e9galement possibles \u00bb ? Chez Laplace, elle reposait sur le fameux \u00ab principe de raison insuffisante \u00bb (ou principe d&rsquo;indiff\u00e9rence) : deux \u00e9ventualit\u00e9s doivent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9galement probables d\u00e8s lors que nous ne poss\u00e9dons aucune raison subjective de croire que l&rsquo;une se r\u00e9alisera plut\u00f4t que l&rsquo;autre.<\/p>\n<p>Johannes von Kries d\u00e9clencha une offensive d&rsquo;une lucidit\u00e9 implacable contre cette d\u00e9finition laplacienne classique. Il d\u00e9montra que fonder le calcul des probabilit\u00e9s sur la simple ignorance humaine ou sur l&rsquo;absence de motifs subjectifs conduisait \u00e0 des apories logiques insolubles et \u00e0 des paradoxes math\u00e9matiques ruineux (tels que ceux mis en \u00e9vidence par Joseph Bertrand). R\u00e9duire la probabilit\u00e9 \u00e0 un \u00e9tat psychologique d&rsquo;ind\u00e9cision \u00e9quivalait \u00e0 d\u00e9truire toute validit\u00e9 scientifique objective aux applications de la statistique et du calcul des chances dans les sciences de la nature. Von Kries entreprit donc de refonder la probabilit\u00e9 sur un socle logique et objectif rigoureux, ind\u00e9pendant des caprices de l&rsquo;ignorance subjective individuelle.<\/p>\n<h3>6.2 La th\u00e9orie du \u00ab Spielraum \u00bb (champ d&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9s ou port\u00e9e objective)<\/h3>\n<p>Au c\u0153ur de l&rsquo;\u00e9difice math\u00e9matico-philosophique \u00e9rig\u00e9 par von Kries se trouve son concept r\u00e9volutionnaire de <strong>Spielraum<\/strong> (g\u00e9n\u00e9ralement traduit par \u00ab espace de jeu \u00bb, \u00ab champ d&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9s \u00bb ou \u00ab port\u00e9e objective \u00bb). Pour von Kries, la probabilit\u00e9 n&rsquo;est ni une simple fr\u00e9quence empirique brute observ\u00e9e sur des s\u00e9ries temporelles (rejet du fr\u00e9quentisme na\u00eff), ni une mesure de l&rsquo;ignorance d&rsquo;un esprit faillible (rejet du subjectivisme laplacien). Elle exprime un rapport logique objectif et mesurable entre des champs de possibilit\u00e9s r\u00e9elles au sein d&rsquo;un univers de conditions initiales bien d\u00e9limit\u00e9.<\/p>\n<p>L&rsquo;argumentaire de von Kries s&rsquo;articule autour des principes m\u00e9thodologiques suivants :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La d\u00e9finition du Spielraum :<\/strong> Chaque \u00e9v\u00e9nement physique ou complexe de causes poss\u00e8de un ensemble d\u00e9terminable d&rsquo;\u00e9tats initiaux possibles. Ce domaine g\u00e9om\u00e9trique ou logique des \u00e9tats qui conduisent \u00e0 la r\u00e9alisation d&rsquo;un r\u00e9sultat sp\u00e9cifique constitue le <em>Spielraum<\/em> de cet \u00e9v\u00e9nement.<\/li>\n<li><strong>Le principe des espaces \u00e9quiprobables (<em>Gleichm\u00f6glichkeit<\/em>) :<\/strong> Deux ou plusieurs cas ne peuvent \u00eatre tenus pour \u00ab \u00e9galement possibles \u00bb au sens probabiliste qu&rsquo;\u00e0 la condition expresse qu&rsquo;il soit d\u00e9montr\u00e9 que leurs <em>Spielr\u00e4ume<\/em> respectifs poss\u00e8dent une mesure g\u00e9om\u00e9trique ou physique \u00e9gale, fond\u00e9e sur des consid\u00e9rations objectives de sym\u00e9trie, d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 causale et de lois physiques r\u00e9gissant le syst\u00e8me. Dans le cas d&rsquo;un d\u00e9 cubique parfait, l&rsquo;\u00e9quiprobabilit\u00e9 des six faces ne provient pas du fait que nous ignorons sur quelle face il tombera, mais de la sym\u00e9trie physique spatiale et m\u00e9canique absolue du solide h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne projet\u00e9 dans un champ gravitationnel uniforme.<\/li>\n<li><strong>Distinction entre probabilit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique et probabilit\u00e9 ontologique :<\/strong> Von Kries distingue avec une pr\u00e9cision chirurgicale la relation logique de confirmation (le statut \u00e9pist\u00e9mique d&rsquo;un \u00e9nonc\u00e9 rationnel fond\u00e9 sur des connaissances donn\u00e9es) et la dispersion causale des processus dans le monde mat\u00e9riel. Le calcul des probabilit\u00e9s devient ainsi l&rsquo;analyse math\u00e9matique de la fraction du champ total des possibles qui est couverte par une hypoth\u00e8se d\u00e9termin\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette th\u00e9orie du <em>Spielraum<\/em> constituait la premi\u00e8re tentative syst\u00e9matique d&rsquo;\u00e9laborer une th\u00e9orie logique de la probabilit\u00e9 \u00e0 base g\u00e9om\u00e9trique, o\u00f9 la mesure de probabilit\u00e9 s&rsquo;apparente \u00e0 une mesure de volume au sein de l&rsquo;espace des phases des conditions physiques potentielles, pr\u00e9figurant de mani\u00e8re saisissante les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs de la physique statistique et de la m\u00e9canique hamiltonienne.<\/p>\n<h3>6.3 R\u00e9ception philosophique : De Keynes \u00e0 Carnap<\/h3>\n<p>L&rsquo;impact du trait\u00e9 de 1886 de Johannes von Kries sur l&rsquo;histoire de la philosophie analytique et de la logique inductive du XXe si\u00e8cle est tout simplement colossal, bien que souvent sous-estim\u00e9 par le grand public profane. Le premier g\u00e9ant de la pens\u00e9e \u00e9conomique et philosophique \u00e0 rendre un hommage \u00e9clatant \u00e0 von Kries fut l&rsquo;illustre \u00e9conomiste britannique <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_Maynard_Keynes\">John Maynard Keynes<\/a> dans son \u0153uvre ma\u00eetresse de jeunesse : <em>A Treatise on Probability<\/em> (1921). Keynes affirmait sans d\u00e9tour que l&rsquo;ouvrage de von Kries \u00e9tait le trait\u00e9 le plus profond, le plus p\u00e9n\u00e9trant et le plus syst\u00e9matique jamais \u00e9crit sur la logique des probabilit\u00e9s depuis Laplace, et il reprit presque textuellement la notion de <em>Spielraum<\/em> sous le terme de \u00ab <em>field of possibilities<\/em> \u00bb ou d&rsquo;espace de champ logique pour fonder sa propre conception logiciste de la probabilit\u00e9 rationnelle.<\/p>\n<p>Plus tard, lors de l&rsquo;essor du positivisme logique du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Vienna_Circle\">Cercle de Vienne<\/a>, le grand logicien <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Rudolf_Carnap\">Rudolf Carnap<\/a> puisa massivement dans les intuitions fondamentales de von Kries pour concevoir son monumental ouvrage <em>Logical Foundations of Probability<\/em> (1950). Carnap y reconna\u00eet sa dette intellectuelle envers le physiologiste de Fribourg, admettant que sa propre formalisation s\u00e9mantique de la \u00ab mesure de confirmation logique \u00bb (<em>degree of confirmation<\/em>) n&rsquo;est autre que la traduction moderne, dans le langage du calcul propositionnel formalis\u00e9, de la th\u00e9orie des champs de possibilit\u00e9s (<em>Spielraumtheorie<\/em>) esquiss\u00e9e par von Kries six d\u00e9cennies plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Des logiciens, philosophes des sciences et probabilistes majeurs tels que Karl Popper, Hans Reichenbach, Frank Ramsey et Harold Jeffreys ont tous \u00e9t\u00e9 contraints, dans l&rsquo;\u00e9laboration de leurs syst\u00e8mes respectifs, de se confronter aux arguments de von Kries sur la l\u00e9gitimit\u00e9 des attributions de probabilit\u00e9 et sur l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9vacuer l&rsquo;analyse des conditions causales physiques au profit d&rsquo;un formalisme math\u00e9matique d\u00e9sincarn\u00e9. Von Kries a ainsi grav\u00e9 son nom au panth\u00e9on des th\u00e9oriciens de la rationalit\u00e9 scientifique.<\/p>\n<h2>7. La causalit\u00e9 ad\u00e9quate (Ad\u00e4quanztheorie) et son impact en psychologie et en droit<\/h2>\n<h3>7.1 \u00c9laboration de la th\u00e9orie de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate<\/h3>\n<p>Dans le prolongement direct de ses recherches novatrices sur le calcul des probabilit\u00e9s et le concept de <em>Spielraum<\/em>, Johannes von Kries formula l&rsquo;une des doctrines les plus influentes et p\u00e9rennes de la philosophie de l&rsquo;action et de la th\u00e9orie du droit : la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/de.wikipedia.org\/wiki\/Ad%C3%A4quanz\">th\u00e9orie de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate<\/a> (<em>Ad\u00e4quanztheorie<\/em>). Publi\u00e9e initialement sous la forme d&rsquo;un article retentissant en 1888 dans le <em>Vierteljahrsschrift f\u00fcr wissenschaftliche Philosophie<\/em>, cette th\u00e9orie cherchait \u00e0 r\u00e9soudre le probl\u00e8me s\u00e9culaire de l&rsquo;imputation causale dans les affaires complexes o\u00f9 s&rsquo;entrecroisent des actes humains et des encha\u00eenements naturels impr\u00e9visibles.<\/p>\n<p>La doctrine juridique dominante de l&rsquo;\u00e9poque reposait sur le dogme de l&rsquo;\u00e9quivalence des conditions, ou th\u00e9orie de la <em>condition sine qua non<\/em> (port\u00e9e notamment par Julius Glaser et Maximilian von Buri). Selon cette doctrine d\u00e9terministe radicale, toute circonstance ou action humaine sans laquelle le dommage final ne se serait pas produit doit \u00eatre qualifi\u00e9e de cause pleine et enti\u00e8re du r\u00e9sultat, sur un pied d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 avec toutes les autres conditions. Von Kries en d\u00e9montra l&rsquo;injustice manifeste et l&rsquo;absurdit\u00e9 logique : sous l&#8217;empire de la stricte <em>condition sine qua non<\/em>, si un individu inflige une \u00e9gratignure superficielle \u00e0 un tiers, et que ce tiers, lors de son transport \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, p\u00e9rit dans un accident ferroviaire impr\u00e9visible ou dans l&rsquo;incendie inopin\u00e9 du b\u00e2timent hospitalier, l&rsquo;auteur de l&rsquo;\u00e9gratignure devrait \u00eatre tenu pour l&rsquo;assassin p\u00e9nal et le responsable civil direct de la mort, puisque sans sa blessure initiale, la victime ne se serait jamais trouv\u00e9e dans cet h\u00f4pital \u00e0 cet instant pr\u00e9cis.<\/p>\n<p>Pour d\u00e9nouer ce sophisme, von Kries introduisit la distinction fondamentale entre causalit\u00e9 accidentelle (ou fortuite) et <strong>causalit\u00e9 ad\u00e9quate<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Une action ou une condition humaine n&rsquo;est pas la cause ad\u00e9quate d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement par le seul fait mat\u00e9riel qu&rsquo;elle a particip\u00e9 historiquement \u00e0 sa gen\u00e8se.<\/li>\n<li>Elle ne peut \u00eatre qualifi\u00e9e de cause ad\u00e9quate que si, au moment o\u00f9 elle a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e, elle a produit un <strong>accroissement objectif sensible de la probabilit\u00e9<\/strong> que ce r\u00e9sultat dommageable sp\u00e9cifique se produise, selon les lois g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;exp\u00e9rience et de la marche normale du monde.<\/li>\n<li>Si, en revanche, l&rsquo;acte initial n&rsquo;a rendu le dommage possible que par le concours tout \u00e0 fait exceptionnel, atypique et hautement improbable de circonstances extrins\u00e8ques \u00e9trang\u00e8res, la causalit\u00e9 n&rsquo;est que purement accidentelle (inad\u00e9quate) et ne saurait engager la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;acteur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Von Kries rempla\u00e7ait ainsi l&rsquo;analyse r\u00e9trospective purement m\u00e9canique de la cha\u00eene causale par un jugement de probabilit\u00e9 prospective objective fond\u00e9 sur le champ des r\u00e9gularit\u00e9s du cours ordinaire de la nature.<\/p>\n<h3>7.2 Implications juridiques fondamentales<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9laboration de la th\u00e9orie de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate par un physiologiste fit l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration intellectuelle au sein de la science juridique allemande et europ\u00e9enne de la fin du XIXe si\u00e8cle. Tr\u00e8s rapidement, de grands juristes de l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 l&rsquo;instar de Carl Ludwig von Bar, Gustav R\u00fcmelin et plus tard Josef Kohler, s&#8217;empar\u00e8rent du mod\u00e8le forg\u00e9 par von Kries pour le transposer au c\u0153ur des d\u00e9bats sur le droit civil et le droit p\u00e9nal.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de von Kries offrait enfin au droit priv\u00e9 un crit\u00e8re op\u00e9rationnel et rigoureux pour d\u00e9limiter le champ de la responsabilit\u00e9 civile d\u00e9lictuelle et de la r\u00e9paration du dommage corporel et mat\u00e9riel. En droit civil, la responsabilit\u00e9 d&rsquo;un individu ne pouvait plus \u00eatre engag\u00e9e \u00e0 l&rsquo;infini pour des cons\u00e9quences en cascade totalement aberrantes ou impr\u00e9visibles au regard de la prudence humaine moyenne. L&rsquo;exigence d&rsquo;un lien de causalit\u00e9 ad\u00e9quate devint le filtre protecteur fondamental garantissant la s\u00e9curit\u00e9 juridique des citoyens contre les revendications abusives de dommages et int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>L&rsquo;accueil de l&rsquo;<em>Ad\u00e4quanztheorie<\/em> fut d&rsquo;une ampleur institutionnelle retentissante :<\/p>\n<ul>\n<li>Le Tribunal imp\u00e9rial de Leipzig (<em>Reichsgericht<\/em>), plus haute juridiction civile de l&rsquo;Empire allemand, consacra formellement la th\u00e9orie de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate dans sa jurisprudence constante d\u00e8s le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle pour l&rsquo;application des articles du tout nouveau Code civil allemand (<em>B\u00fcrgerliches Gesetzbuch<\/em> ou BGB).<\/li>\n<li>La th\u00e9orie s&rsquo;exporta triomphalement dans le droit civil suisse, o\u00f9 le Tribunal f\u00e9d\u00e9ral helv\u00e9tique en fit la pierre angulaire de sa doctrine sur la responsabilit\u00e9 civile contractuelle et extracontractuelle, une position juridique qui demeure rigoureusement en vigueur jusqu&rsquo;\u00e0 ce jour.<\/li>\n<li>La doctrine influen\u00e7a \u00e9galement le droit civil autrichien, n\u00e9erlandais, scandinave, et irrigua les discussions comparatives de la jurisprudence fran\u00e7aise (notamment \u00e0 travers les r\u00e9flexions doctrinales sur la causalit\u00e9 ad\u00e9quate oppos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9quivalence des conditions sous l&rsquo;article 1382 ancien du Code Napol\u00e9on) ainsi que la doctrine anglo-saxonne du <em>proximate cause<\/em> et de la <em>foreseeability<\/em>.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Johannes von Kries r\u00e9alisa ainsi l&rsquo;exploit intellectuel presque unique dans l&rsquo;histoire des sciences de voir une th\u00e9orie issue de ses r\u00e9flexions de physiologiste sur la statistique devenir le standard normatif supr\u00eame de la jurisprudence civile des nations europ\u00e9ennes.<\/p>\n<h3>7.3 Pertinence pour la psychologie causale et la prise de d\u00e9cision<\/h3>\n<p>Au-del\u00e0 de son adoption \u00e9clatante par les tribunaux, la th\u00e9orie de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate constitue une contribution majeure \u00e0 la psychologie cognitive et \u00e0 l&rsquo;analyse des processus de jugement humain ordinaire. Von Kries avait per\u00e7u avec une acuit\u00e9 extraordinaire que l&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit jamais le monde comme une toile d\u00e9terministe indiff\u00e9renci\u00e9e, mais passe son temps \u00e0 trier, hi\u00e9rarchiser et s\u00e9lectionner les \u00ab causes r\u00e9elles \u00bb parmi la multitude des conditions d&rsquo;arri\u00e8re-plan n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p>Dans ses \u00e9crits psychologiques, von Kries montre que le jugement de causalit\u00e9 ordinaire op\u00e8re continuellement au moyen de raisonnements contrefactuels : \u00ab <em>Que se serait-il pass\u00e9 si cette action sp\u00e9cifique n&rsquo;avait pas eu lieu ? Le cours ordinaire des choses aurait-il conduit avec une forte probabilit\u00e9 \u00e0 un r\u00e9sultat \u00e9quivalent ou distinct ?<\/em> \u00bb Ce mode de raisonnement, que von Kries formalise \u00e0 partir de son concept d&rsquo;exp\u00e9rience mentale r\u00e9trospective, pr\u00e9figure de mani\u00e8re directe les mod\u00e8les contemporains de l&rsquo;attribution causale d\u00e9velopp\u00e9s un demi-si\u00e8cle plus tard par Fritz Heider, Harold Kelley et Daniel Kahneman.<\/p>\n<p>Dans les sciences cognitives modernes et en intelligence artificielle contemporaine, les th\u00e9ories de la causalit\u00e9 probabiliste \u2014 \u00e0 l&rsquo;instar des c\u00e9l\u00e8bres r\u00e9seaux bay\u00e9siens causaux d\u00e9velopp\u00e9s par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Judea_Pearl\">Judea Pearl<\/a> \u2014 reposent exactement sur l&rsquo;axiome fondateur formul\u00e9 par von Kries : une variable <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span> est causalement pertinente pour un effet <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"E\">$E$<\/span> si et seulement si l&rsquo;intervention sur <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"C\">$C$<\/span> alt\u00e8re substantiellement la distribution de probabilit\u00e9 conditionnelle objective de <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"E\">$E$<\/span>, toutes choses \u00e9tant \u00e9gales par ailleurs :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"P(E mid \\text{do}(C)) gg P(E mid \\text{do}(\\neg C))\">$$P(E mid \\text{do}(C)) gg P(E mid \\text{do}(\\neg C))$$<\/span><\/p>\n<p>En arrachant le concept de cause au fatalisme de la cha\u00eene d\u00e9terministe brute pour en faire une structure probabiliste d&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnelle, Johannes von Kries s&rsquo;est affirm\u00e9 comme l&rsquo;un des plus visionnaires pionniers des sciences de la d\u00e9cision et de la cognition humaine.<\/p>\n<h2>8. Recherches sur la physiologie musculaire, la dynamique circulatoire et le temps de r\u00e9action<\/h2>\n<h3>8.1 Physiologie neuromusculaire et excitation motrice<\/h3>\n<p>Si la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 de Johannes von Kries est \u00e0 juste titre adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;optique et \u00e0 l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des probabilit\u00e9s, son activit\u00e9 quotidienne de directeur d&rsquo;institut de physiologie fut consacr\u00e9e pendant des d\u00e9cennies \u00e0 la biom\u00e9canique exp\u00e9rimentale, \u00e0 la dynamique des tissus excitables et \u00e0 la physiologie g\u00e9n\u00e9rale du muscle squelettique. D\u00e8s sa nomination \u00e0 Fribourg, von Kries \u00e9quipa ses laboratoires des bancs de myographie les plus sophistiqu\u00e9s de l&rsquo;espace rh\u00e9nan, \u00e9tudiant avec une minutie exemplaire les lois de la contraction musculaire chez la grenouille et les mammif\u00e8res.<\/p>\n<p>Ses contributions les plus notables dans ce champ concernent l&rsquo;analyse fine des ph\u00e9nom\u00e8nes de sommation temporelle des secousses musculaires simples et la gen\u00e8se du t\u00e9tanos physiologique. En appliquant des trains d&rsquo;excitations \u00e9lectriques \u00e0 des fr\u00e9quences minutieusement modul\u00e9es sur des pr\u00e9parations de nerf sciatique et de muscle gastrocn\u00e9mien, von Kries \u00e9lucida la m\u00e9canique par laquelle la r\u00e9ponse m\u00e9canique contractile s&rsquo;amplifie et se fusionne en un plateau t\u00e9tanique continu. Il s&rsquo;int\u00e9ressa particuli\u00e8rement \u00e0 la phase r\u00e9fractaire du tissu excitable et mesura avec une exactitude in\u00e9gal\u00e9e pour l&rsquo;\u00e9poque la vitesse de propagation de l&rsquo;onde d&rsquo;excitation le long de la fibre musculaire elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Profond\u00e9ment impr\u00e9gn\u00e9 des principes de la thermodynamique helmholtzienne, von Kries aborda le muscle comme une machine de conversion \u00e9nerg\u00e9tique physico-chimique. Il consacra d&rsquo;importants m\u00e9moires \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude des rendements m\u00e9caniques et de la production de chaleur au cours de l&rsquo;effort musculaire, distinguant la chaleur initiale de contraction de la chaleur tardive de r\u00e9cup\u00e9ration. Il d\u00e9montra que la d\u00e9pense d&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;un muscle squelettique n&rsquo;est pas une fonction rigide de la dur\u00e9e du stimulus \u00e9lectrique, mais s&rsquo;adapte de mani\u00e8re dynamique \u00e0 la tension \u00e9lastique exerc\u00e9e et \u00e0 la charge m\u00e9canique impos\u00e9e, apportant des donn\u00e9es empiriques fondamentales qui allaient plus tard alimenter les travaux nob\u00e9lis\u00e9s d&rsquo;Archibald Vivian Hill sur la bio\u00e9nerg\u00e9tique musculaire.<\/p>\n<h3>8.2 H\u00e9modynamique et tachographie<\/h3>\n<p>Fid\u00e8le aux enseignements de Carl Ludwig, von Kries poursuivit \u00e0 Fribourg d&rsquo;ambitieuses recherches sur la physique du syst\u00e8me cardiovasculaire, un domaine o\u00f9 ses comp\u00e9tences en m\u00e9canique des fluides et en math\u00e9matiques appliqu\u00e9es trouv\u00e8rent un champ d&rsquo;expression privil\u00e9gi\u00e9. Il s&rsquo;attela notamment \u00e0 la r\u00e9solution d&rsquo;un probl\u00e8me technique redoutable qui paralysait alors la cardiologie exp\u00e9rimentale : l&rsquo;impossibilit\u00e9 de mesurer en temps r\u00e9el la vitesse instantan\u00e9e du flux sanguin pulsatile dans les troncs art\u00e9riels sans introduire de frottements ou de distorsions hydrauliques massives dues \u00e0 l&rsquo;inertie des capteurs m\u00e9caniques ordinaires.<\/p>\n<p>Pour surmonter cet obstacle, von Kries con\u00e7ut et perfectionna une invention remarquable : le <strong>tachographe \u00e0 gaz<\/strong> (<em>Gastachograph<\/em>). Cet appareil novateur reposait sur un principe physique particuli\u00e8rement ing\u00e9nieux : les variations d&rsquo;\u00e9coulement du sang dans un vaisseau art\u00e9riel log\u00e9 dans une chambre pl\u00e9thysmographique herm\u00e9tique provoquaient des micro-variations de pression d&rsquo;air qui modulaient la hauteur d&rsquo;une flamme de gaz sensible ou le d\u00e9placement d&rsquo;un flux d&rsquo;air illumin\u00e9, enregistr\u00e9s sans contact ni inertie m\u00e9canique directe sur une surface photographique ou kymographique en mouvement. Cet instrument permit pour la toute premi\u00e8re fois de tracer avec une fid\u00e9lit\u00e9 absolue la courbe de vitesse instantan\u00e9e du sang au cours de chaque cycle cardiaque systolique et diastolique.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 ce tachographe et \u00e0 des mod\u00e9lisations math\u00e9matiques rigoureuses sur les ondes de surpression dans les conduits \u00e9lastiques (\u00e9quation de Moens-Korteweg perfectionn\u00e9e), von Kries publia des monographies de r\u00e9f\u00e9rence sur la transmission des pulsations art\u00e9rielles, la r\u00e9flexion des ondes sanguines aux bifurcations vasculaires et le r\u00f4le d&rsquo;amortisseur \u00e9lastique jou\u00e9 par la crosse aortique (l&rsquo;effet <em>Windkessel<\/em>). Ces \u00e9tudes sur la r\u00e9sistance p\u00e9riph\u00e9rique et la pression hydrostatique capillaire exerc\u00e8rent une influence durable sur le d\u00e9veloppement de la physiologie h\u00e9modynamique et de la cardiologie clinique du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h3>8.3 Chronom\u00e9trie mentale et temps de r\u00e9action psychophysiques<\/h3>\n<p>Le troisi\u00e8me axe exp\u00e9rimental majeur des recherches de laboratoire de von Kries touchait \u00e0 la chronom\u00e9trie mentale et \u00e0 la mesure du temps de latence de la r\u00e9ponse sensorimotrice chez l&rsquo;\u00eatre humain. Depuis les travaux pr\u00e9curseurs de Franciscus Donders, la psychologie scientifique croyait pouvoir chronom\u00e9trer la dur\u00e9e exacte des op\u00e9rations intellectuelles complexes (comme le choix, la discrimination ou la volont\u00e9) en soustrayant le temps d&rsquo;un r\u00e9flexe simple du temps mesur\u00e9 lors d&rsquo;une t\u00e2che de r\u00e9action complexe :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\text{Dur\u00e9e de l&#039;op\u00e9ration} = \\text{Temps de r\u00e9action complexe} - \\text{Temps de r\u00e9action simple}\">$$\\text{Dur\u00e9e de l&rsquo;op\u00e9ration} = \\text{Temps de r\u00e9action complexe} &#8211; \\text{Temps de r\u00e9action simple}$$<\/span><\/p>\n<p>Von Kries porta un regard critique et d\u00e9constructeur sur cette \u00ab m\u00e9thode de soustraction \u00bb de Donders, dont il r\u00e9v\u00e9la les fragilit\u00e9s th\u00e9oriques majeures. \u00c0 l&rsquo;aide de chronographes de pr\u00e9cision et de contacts \u00e9lectriques perfectionn\u00e9s dans son institut, il r\u00e9alisa des milliers de mesures du temps de r\u00e9action sensorimoteur chez des sujets entra\u00een\u00e9s, en variant syst\u00e9matiquement la modalit\u00e9 sensorielle (visuelle, auditive, tactile) ainsi que l&rsquo;intensit\u00e9 et l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 spatiale des stimuli.<\/p>\n<p>Ses r\u00e9sultats exp\u00e9rimentaux d\u00e9montr\u00e8rent que les processus mentaux centraux ne s&#8217;empilent pas comme de simples blocs modulaires ind\u00e9pendants que l&rsquo;on pourrait additionner ou soustraire de fa\u00e7on lin\u00e9aire. Lors d&rsquo;une t\u00e2che de r\u00e9action de choix, l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me nerveux adopte une attitude pr\u00e9paratoire (<em>Einstellung<\/em>) globale diff\u00e9rente de celle mobilis\u00e9e lors d&rsquo;une t\u00e2che de r\u00e9action simple : l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;attention, la synchronisation centrale et l&rsquo;inhibition motrice modifient substantiellement la vitesse de traitement de la phase p\u00e9riph\u00e9rique elle-m\u00eame. Von Kries appela donc \u00e0 la plus grande prudence m\u00e9thodologique dans l&rsquo;interpr\u00e9tation des donn\u00e9es de la chronom\u00e9trie mentale, insistant sur le fait que la vitesse d&rsquo;une r\u00e9ponse humaine est le r\u00e9sultat int\u00e9gr\u00e9 d&rsquo;une organisation psycho-nerveuse complexe irr\u00e9ductible \u00e0 une m\u00e9canique d&rsquo;horlogerie \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<h2>9. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques et la critique du r\u00e9ductionnisme psychologique<\/h2>\n<h3>9.1 N\u00e9o-kantisme et m\u00e9thodologie des sciences d&rsquo;observation<\/h3>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 intellectuelle de Johannes von Kries d\u00e9coule de son enracinement philosophique permanent dans la pens\u00e9e d&rsquo;Immanuel Kant. Alors que la majorit\u00e9 des biologistes et des m\u00e9decins de son \u00e9poque sombraient soit dans un empirisme aveugle qui rejetait toute r\u00e9flexion philosophique comme une pure perte de temps, soit dans un scientisme na\u00eff qui croyait toucher les \u00ab choses en soi \u00bb par le truchement du microscope, von Kries demeura toute sa vie un fid\u00e8le disciple de la m\u00e9thode critique transcendantale. Il entretenait des liens \u00e9troits avec les philosophes du n\u00e9o-kantisme de l&rsquo;\u00e9cole de Bade, notamment Wilhelm Windelband et Heinrich Rickert, qui enseignaient \u00e9galement \u00e0 Fribourg et \u00e0 Heidelberg.<\/p>\n<p>Pour von Kries, la science de la nature ne consiste jamais en une accumulation passive de sensations brutes ou en une copie photographique du monde objectif ext\u00e9rieur. Dans ses textes \u00e9pist\u00e9mologiques, il r\u00e9affirme avec force la th\u00e8se kantienne selon laquelle toute exp\u00e9rience scientifique possible pr\u00e9suppose n\u00e9cessairement des structures <em>a priori<\/em> de la sensibilit\u00e9 (l&rsquo;espace et le temps) ainsi que des formes cat\u00e9gorielles de l&rsquo;entendement (notamment le concept de causalit\u00e9 r\u00e9gie par des lois). L&rsquo;observation de laboratoire la plus rigoureuse n&rsquo;a de sens que parce que l&rsquo;esprit humain projette sur le flux ph\u00e9nom\u00e9nal un cadre d&rsquo;intelligibilit\u00e9 rationnel qui ordonne les donn\u00e9es m\u00e9trologiques selon des principes r\u00e9gulateurs pr\u00e9alables.<\/p>\n<p>Cette armature n\u00e9o-kantienne servit d&rsquo;antidote \u00e0 von Kries pour repousser les d\u00e9rives du positivisme dogmatique repr\u00e9sent\u00e9 par Auguste Comte ou Ernst Mach. Il reprochait en particulier au ph\u00e9nom\u00e9nisme d&rsquo;Ernst Mach d&rsquo;\u00eatre incapable de rendre compte de la n\u00e9cessit\u00e9 universelle des lois physiques en r\u00e9duisant la science \u00e0 une simple \u00ab \u00e9conomie de la pens\u00e9e \u00bb ou \u00e0 une simple description de faisceaux de sensations sans substance causale r\u00e9elle. Von Kries d\u00e9fendait au contraire l&rsquo;objectivit\u00e9 transcendantale des lois de la nature comme condition de possibilit\u00e9 indispensable de toute recherche empirique v\u00e9ritable.<\/p>\n<h3>9.2 La position de von Kries sur le probl\u00e8me corps-esprit<\/h3>\n<p>Face \u00e0 la question lancinante du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mind-body\/\">probl\u00e8me corps-esprit<\/a> (le <em>Leib-Seele-Problem<\/em>), qui constituait l&rsquo;un des d\u00e9bats les plus passionn\u00e9s de la science allemande de la seconde moiti\u00e9 du XIXe si\u00e8cle, von Kries adopta une position d&rsquo;une remarquable subtilit\u00e9 philosophique, fuyant comme la peste les solutions simplistes du monisme mat\u00e9rialiste comme celles de l&rsquo;id\u00e9alisme sp\u00e9culatif.<\/p>\n<p>D&rsquo;une part, il rejetait cat\u00e9goriquement le mat\u00e9rialisme \u00e9liminativiste ou r\u00e9ducteur qui pr\u00e9tendait que la pens\u00e9e, les sentiments ou la conscience humaine ne sont que de simples \u00ab s\u00e9cr\u00e9tions du cerveau \u00bb, \u00e0 la mani\u00e8re dont le foie s\u00e9cr\u00e8te la bile (selon la fameuse formule provocatrice de Pierre-Jean-Georges Cabanis). Von Kries maintenait qu&rsquo;il existe un gouffre qualitatif infranchissable entre un \u00e9v\u00e9nement physique \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un potentiel d&rsquo;action \u00e9lectrique se propageant le long d&rsquo;un axone ou d&rsquo;une r\u00e9action photochimique d\u00e9colorant la rhodopsine \u2014 et un contenu de conscience subjectif tel que la sensation qualitative du rouge (le <em>qualia<\/em> de la philosophie moderne) ou la douleur v\u00e9cue. Confondre le corr\u00e9lat nerveux avec l&rsquo;exp\u00e9rience subjective constituait \u00e0 ses yeux une confusion ontologique \u00e9l\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>D&rsquo;autre part, von Kries refusait tout autant le spiritualisme religieux ou le dualisme cart\u00e9sien na\u00eff des substances, qui postulaient une \u00e2me immat\u00e9rielle venant magiquement court-circuiter les lois de conservation de l&rsquo;\u00e9nergie physique au sein des synapses nerveuses. Il adopta la position \u00e9pist\u00e9mologique du <strong>parall\u00e9lisme psychophysique m\u00e9thodologique<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li>Les processus physiques du cerveau et les \u00e9tats subjectifs de la conscience doivent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9s comme deux s\u00e9ries causales parall\u00e8les mais m\u00e9thodologiquement \u00e9tanches.<\/li>\n<li>Le devoir du physiologiste est de cartographier avec une rigueur absolue la correspondance fonctionnelle terme \u00e0 terme entre chaque \u00e9tat neuronal et chaque \u00e9tat sensoriel, sans jamais pr\u00e9tendre dissoudre l&rsquo;un dans l&rsquo;autre.<\/li>\n<li>Cette posture impliquait une reconnaissance lucide et humble des limites intrins\u00e8ques du savoir physiologique : la science peut expliquer comment l&rsquo;\u0153il capte la lumi\u00e8re et comment le cortex d\u00e9code les signaux de longueur d&rsquo;onde, mais le fait m\u00eame qu&rsquo;il y ait une conscience perceptive qui fasse l&rsquo;exp\u00e9rience de la lumi\u00e8re demeure un myst\u00e8re transcendantal devant lequel le physiologiste doit s&rsquo;incliner avec lucidit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>9.3 L&rsquo;ouvrage philosophique tardif : Immanuel Kant und seine Bedeutung f\u00fcr die Naturforschung<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement culminant des r\u00e9flexions philosophiques de Johannes von Kries prit la forme d&rsquo;un ouvrage magistral publi\u00e9 en 1924, \u00e0 l&rsquo;occasion du bicentenaire de la naissance du philosophe de K\u00f6nigsberg : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/immanuelkantunds00krieuoft\"><em>Immanuel Kant und seine Bedeutung f\u00fcr die Naturforschung der Gegenwart<\/em><\/a> (<em>Immanuel Kant et sa signification pour les sciences de la nature contemporaines<\/em>).<\/p>\n<p>Dans ce livre de haute vol\u00e9e philosophique \u00e9crit au soir de sa vie, von Kries se livre \u00e0 une ex\u00e9g\u00e8se approfondie de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie kantienne \u00e0 l&rsquo;aune des r\u00e9volutions scientifiques vertigineuses qui venaient de secouer le d\u00e9but du XXe si\u00e8cle : l&rsquo;av\u00e8nement de la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Albert_Einstein\">Albert Einstein<\/a>, la d\u00e9couverte de la m\u00e9canique quantique par Max Planck et Niels Bohr, et l&rsquo;essor de la g\u00e9om\u00e9trie non-euclidienne. Loin de s&rsquo;enfermer dans un conservatisme doctrinal st\u00e9rile, von Kries r\u00e9examine avec audace les concepts d&rsquo;espace, de temps et de d\u00e9terminisme causal :<\/p>\n<p>Il soutient que, m\u00eame si la physique einsteinienne a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que la structure g\u00e9om\u00e9trique spatio-temporelle de l&rsquo;univers mat\u00e9riel peut \u00eatre non-euclidienne et d\u00e9pendante de la distribution des masses gravitationnelles, l&rsquo;essence de la th\u00e8se transcendantale kantienne demeure totalement in\u00e9branl\u00e9e : l&rsquo;esprit humain a toujours imp\u00e9rativement besoin d&rsquo;ordonner intuitivement les \u00e9v\u00e9nements dans des cadres formels <em>a priori<\/em> d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 spatiale et de succession temporelle pour que la moindre mesure physique puisse avoir un sens pour notre intellect.<\/p>\n<p>Le livre s&rsquo;ach\u00e8ve sur un plaidoyer passionn\u00e9 pour la pr\u00e9servation d&rsquo;un dialogue permanent et fraternel entre les sciences exactes de la nature et la philosophie critique. Von Kries met en garde la communaut\u00e9 scientifique du XXe si\u00e8cle naissant contre le danger mortel de la d\u00e9shumanisation technique et de l&rsquo;hyper-sp\u00e9cialisation aveugle : un homme de science qui ne s&rsquo;interroge pas sur la valeur, les limites et la nature logique des instruments intellectuels dont il fait usage cesse d&rsquo;\u00eatre un v\u00e9ritable savant (<em>Gelehrter<\/em>) pour n&rsquo;\u00eatre plus qu&rsquo;un technicien d&rsquo;atelier habile mais sans lumi\u00e8re. Ce testament \u00e9pist\u00e9mologique scella la r\u00e9putation de von Kries comme l&rsquo;un des plus authentiques philosophes-savants de la modernit\u00e9 germanique.<\/p>\n<h2>10. L&rsquo;influence de Johannes von Kries sur Max Weber et les sciences sociales<\/h2>\n<h3>10.1 La rencontre intellectuelle \u00e0 Fribourg<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus fascinants de l&rsquo;histoire intellectuelle moderne r\u00e9side dans le pont \u00e9pist\u00e9mologique secret mais capital qui relie la physiologie sensorielle et le calcul des probabilit\u00e9s de Johannes von Kries \u00e0 la fondation de la sociologie compr\u00e9hensive par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Max_Weber\">Max Weber<\/a>. Ce croisement f\u00e9cond s&rsquo;est nou\u00e9 au cours de la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XIXe si\u00e8cle au sein du microcosme acad\u00e9mique d&rsquo;exception de l&rsquo;Universit\u00e9 de Fribourg-en-Brisgau.<\/p>\n<p>En 1894, le jeune Max Weber, alors \u00e2g\u00e9 d&rsquo;une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es, fut nomm\u00e9 \u00e0 la chaire d&rsquo;\u00e9conomie politique (<em>National\u00f6konomie<\/em>) de Fribourg. D\u00e8s son arriv\u00e9e, Weber s&rsquo;int\u00e9gra avec passion aux cercles de discussion interdisciplinaires anim\u00e9s par l&rsquo;\u00e9lite professorale badoise, o\u00f9 se c\u00f4toyaient historiens, juristes, philosophes n\u00e9o-kantiens (comme Heinrich Rickert) et savants naturalistes d&rsquo;exception. Au sein de cette communaut\u00e9 intellectuelle effervescente, von Kries faisait figure de monument scientifique vivant, respect\u00e9 pour sa vaste culture humaniste et sa ma\u00eetrise des questions m\u00e9thodologiques fondamentales.<\/p>\n<p>Max Weber, qui cherchait alors d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 arracher l&rsquo;\u00e9conomie politique et les sciences historiques aux impasses jumelles de l&rsquo;historicisme descriptif sans m\u00e9thode et du positivisme \u00e9conomique m\u00e9caniciste calqu\u00e9 sur la physique classique, lut avec une attention passionn\u00e9e les ouvrages de von Kries, en particulier son trait\u00e9 de 1886 sur les principes du calcul des probabilit\u00e9s et ses \u00e9crits de 1888 sur la causalit\u00e9 ad\u00e9quate. Weber d\u00e9couvrit dans les formulations du physiologiste fribourgeois l&rsquo;armature logique exacte dont il avait besoin pour fonder la rigueur scientifique de l&rsquo;explication causale dans les sciences de la culture.<\/p>\n<h3>10.2 L&#8217;emprunt w\u00e9b\u00e9rien de la causalit\u00e9 ad\u00e9quate et de la possibilit\u00e9 objective<\/h3>\n<p>L&#8217;emprunt m\u00e9thodologique direct de Max Weber \u00e0 Johannes von Kries \u00e9clate au grand jour dans les essais m\u00e9thodologiques fondamentaux publi\u00e9s par Weber entre 1904 et 1906, notamment dans son c\u00e9l\u00e8bre article de 1906 intitul\u00e9 <em>\u00c9tudes critiques pour servir \u00e0 la logique des sciences de la culture<\/em> (<em>Kritische Studien auf dem Gebiet der kulturwissenschaftlichen Logik<\/em>). Weber y cite explicitement et abondamment von Kries, reconnaissant sans ambigu\u00eft\u00e9 que sa propre m\u00e9thodologie de l&rsquo;imputation causale historique est d\u00e9riv\u00e9e directement des concepts de von Kries et de leur formulation juridique par von Bar et R\u00fcmelin.<\/p>\n<p>Weber transpose l&rsquo;appareil conceptuel de von Kries dans les sciences sociales au travers des deux notions s\u0153urs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le jugement de possibilit\u00e9 objective (<em>objektive M\u00f6glichkeit<\/em>) :<\/strong> Pour savoir quel r\u00f4le causal un \u00e9v\u00e9nement historique sp\u00e9cifique a jou\u00e9 dans l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une situation sociologique donn\u00e9e (par exemple, le r\u00f4le de la victoire des Grecs \u00e0 la bataille de Marathon sur l&rsquo;\u00e9closion de la civilisation rationnelle occidentale), l&rsquo;historien doit r\u00e9aliser une <em>exp\u00e9rience de pens\u00e9e contrefactuelle<\/em>. Il doit isoler mentalement cette condition, se demander ce qui se serait objectivement produit selon les r\u00e8gles g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;exp\u00e9rience si les Perses avaient triomph\u00e9, et \u00e9valuer l&rsquo;espace de possibilit\u00e9s (le <em>Spielraum<\/em>) ainsi engendr\u00e9.<\/li>\n<li><strong>La causalit\u00e9 ad\u00e9quate historique :<\/strong> Si l&rsquo;analyse th\u00e9orique montre que la modification imaginaire de cette condition historique initiale aurait, selon le cours g\u00e9n\u00e9ral des choses, conduit avec une forte probabilit\u00e9 objective \u00e0 une trajectoire culturelle tout \u00e0 fait diff\u00e9rente (l&rsquo;\u00e9crasement de la libert\u00e9 politique ath\u00e9nienne et de la philosophie rationnelle sous une th\u00e9ocratie orientale), alors cette d\u00e9cision ou cet \u00e9v\u00e9nement historique doit \u00eatre qualifi\u00e9 de <em>cause ad\u00e9quate<\/em> de notre modernit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 la greffe conceptuelle op\u00e9r\u00e9e \u00e0 partir de von Kries, Weber parvint \u00e0 d\u00e9montrer que l&rsquo;histoire et la sociologie peuvent formuler des explications causales d&rsquo;une rigueur absolue et v\u00e9rifiable sans avoir besoin de postuler des \u00ab lois de l&rsquo;histoire \u00bb d\u00e9terministes et t\u00e9l\u00e9ologiques comme celles pr\u00f4n\u00e9es par le marxisme ou le positivisme comtien.<\/p>\n<h3>10.3 Cons\u00e9quences pour l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie des sciences de la culture<\/h3>\n<p>Cette alliance conceptuelle improbable entre la physiologie fribourgeoise et la sociologie weberienne a eu des cons\u00e9quences incalculables sur l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie moderne des sciences humaines et sociales. Johannes von Kries a fourni \u00e0 Max Weber la cl\u00e9 pour d\u00e9passer la st\u00e9rile querelle des m\u00e9thodes (<em>Methodenstreit<\/em>) qui opposait les partisans d&rsquo;une science sociale purement \u00ab explicative \u00bb (<em>Erkl\u00e4ren<\/em>), m\u00e9canique et nomoth\u00e9tique, aux partisans d&rsquo;une science humaine purement \u00ab compr\u00e9hensive \u00bb (<em>Verstehen<\/em>), intuitive et idiographique.<\/p>\n<p>En montrant que l&rsquo;explication causale repose sur des jugements de possibilit\u00e9 objective et de causalit\u00e9 ad\u00e9quate, von Kries a permis \u00e0 la sociologie de devenir une science <em>\u00e0 la fois compr\u00e9hensive et explicative<\/em>. L&rsquo;interpr\u00e9tation sociologique du sens vis\u00e9 par les acteurs humains (la compr\u00e9hension subjective) sert \u00e0 poser les hypoth\u00e8ses de base, lesquelles sont ensuite soumises au crible de l&rsquo;imputation causale probabiliste rigoureuse (l&rsquo;ad\u00e9quation causale). Ce mod\u00e8le d&rsquo;intelligibilit\u00e9 a permis d&rsquo;\u00e9riger la sociologie au rang de discipline scientifique rigoureuse dot\u00e9e de crit\u00e8res d&rsquo;administration de la preuve sans singer de fa\u00e7on grotesque le mod\u00e8le de la physique classique.<\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage von-kriesien a ainsi infus\u00e9 l&rsquo;ensemble de la sociologie contemporaine, de l&rsquo;\u00e9conomie n\u00e9o-institutionnaliste \u00e0 la sociologie analytique moderne (telle que d\u00e9velopp\u00e9e par Raymond Boudon ou Peter Hedstr\u00f6m), o\u00f9 l&rsquo;analyse des m\u00e9canismes g\u00e9n\u00e9rateurs et le recours aux contrefactuels probabilistes continuent de mobiliser, souvent \u00e0 l&rsquo;insu de leurs auteurs contemporains, la grammaire logique con\u00e7ue par Johannes von Kries dans son bureau de l&rsquo;Institut de physiologie de Fribourg.<\/p>\n<h2>11. D\u00e9bats contemporains, controverses et r\u00e9ception de l&rsquo;\u0153uvre de von Kries<\/h2>\n<h3>11.1 Les controverses avec l&rsquo;\u00e9cole ph\u00e9nom\u00e9nologique et Ewald Hering<\/h3>\n<p>La trajectoire scientifique de Johannes von Kries ne fut pas un long fleuve tranquille exempt d&rsquo;accrochages et de rivalit\u00e9s acad\u00e9miques intenses. La p\u00e9riode 1880-1910 fut marqu\u00e9e par des controverses particuli\u00e8rement ac\u00e9r\u00e9es avec les partisans inconditionnels de la psychophysique ph\u00e9nom\u00e9nologique men\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Ewald_Hering\">Ewald Hering<\/a> et ses disciples. M\u00eame apr\u00e8s la formulation de sa th\u00e9orie unificatrice des zones (<em>Zonentheorie<\/em>), von Kries se trouva r\u00e9guli\u00e8rement la cible des foudres heringiennes, qui lui reprochaient de continuer \u00e0 accorder un primat analytique trop exclusif aux m\u00e9canismes photochimiques p\u00e9riph\u00e9riques et de trahir la puret\u00e9 de la description ph\u00e9nom\u00e9nologique de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des th\u00e9\u00e2tres de confrontation les plus vifs concerna l&rsquo;interpr\u00e9tation des contrastes simultan\u00e9s et des images cons\u00e9cutives. Hering et ses \u00e9l\u00e8ves soutenaient que l&rsquo;induction spatiale des couleurs (le fait qu&rsquo;une surface grise entour\u00e9e de rouge paraisse imm\u00e9diatement verd\u00e2tre) r\u00e9sultait d&rsquo;une interaction physiologique antagoniste directe au sein m\u00eame de la substance nerveuse r\u00e9tinienne, sans la moindre intervention de processus centraux de jugement. Von Kries, en digne disciple de Helmholtz, r\u00e9pliquait avec une rigueur exp\u00e9rimentale redoutable : il d\u00e9montrait, par des exp\u00e9riences d&rsquo;occlusion binoculaire et d&rsquo;exposition tachistoscopique ultra-br\u00e8ve, qu&rsquo;une large part de ces illusions de contraste ne s&rsquo;\u00e9puise pas dans des r\u00e9actions m\u00e9taboliques r\u00e9tiniennes locales, mais d\u00e9pend d&rsquo;op\u00e9rations comparatives sous-corticales et corticales complexes.<\/p>\n<p>Toutefois, ce qui for\u00e7a l&rsquo;admiration de l&rsquo;ensemble de la communaut\u00e9 scientifique internationale fut l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance intellectuelle et la probit\u00e9 sans faille avec lesquelles von Kries conduisit ces pol\u00e9miques. Jamais il ne c\u00e9da \u00e0 l&rsquo;invective personnelle ou aux attaques <em>ad hominem<\/em> qui polluent souvent les d\u00e9bats acad\u00e9miques. Il poussait au contraire la courtoisie scientifique jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9p\u00e9ter lui-m\u00eame les exp\u00e9riences men\u00e9es par ses d\u00e9tracteurs, am\u00e9liorant leurs montages pour en tester scrupuleusement la validit\u00e9 avant de publier ses r\u00e9futations courtoises mais implacables, for\u00e7ant ses rivaux les plus acharn\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;irr\u00e9prochable droiture de son esprit de recherche.<\/p>\n<h3>11.2 R\u00e9ception internationale en Europe et aux \u00c9tats-Unis<\/h3>\n<p>L&rsquo;autorit\u00e9 de Johannes von Kries d\u00e9passa tr\u00e8s t\u00f4t les fronti\u00e8res de l&rsquo;Empire allemand pour s&rsquo;\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;ensemble du monde occidental. D\u00e8s la fin du XIXe si\u00e8cle, ses m\u00e9moires fondamentaux \u00e9taient traduits, r\u00e9sum\u00e9s et comment\u00e9s dans les revues d&rsquo;ophtalmologie, de psychologie et de physiologie les plus renomm\u00e9es de Grande-Bretagne, de France et des \u00c9tats-Unis, telles que le <em>Journal of Physiology<\/em>, <em>Mind<\/em>, la <em>Revue Philosophique de la France et de l&rsquo;\u00c9tranger<\/em> ou le <em>Psychological Review<\/em>.<\/p>\n<p>Aux \u00c9tats-Unis, son influence fut particuli\u00e8rement fulgurante sur l&rsquo;\u00e9mergence de la psychologie scientifique am\u00e9ricaine. Le fondateur du structuralisme am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Cornell, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Edward_B._Titchener\">Edward B. Titchener<\/a>, consid\u00e9rait von Kries comme la r\u00e9f\u00e9rence ind\u00e9passable de l&rsquo;optique sensorielle et int\u00e9gra massivement les protocoles fribourgeois dans son c\u00e9l\u00e8bre manuel d&rsquo;exp\u00e9rimentation de laboratoire. De m\u00eame, la brillante logicienne et psychologue am\u00e9ricaine <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Christine_Ladd-Franklin\">Christine Ladd-Franklin<\/a>, qui passa de longs s\u00e9jours dans les laboratoires allemands pour \u00e9laborer sa propre th\u00e9orie \u00e9volutionniste de la vision des couleurs, entretint des correspondances nourries avec von Kries, d\u00e9battant pied \u00e0 pied de la s\u00e9quence phylog\u00e9n\u00e9tique de l&rsquo;apparition des photor\u00e9cepteurs r\u00e9tiniens.<\/p>\n<p>En France, les travaux de von Kries sur le temps de r\u00e9action et l&rsquo;adaptation \u00e0 l&rsquo;obscurit\u00e9 furent salu\u00e9s et comment\u00e9s par des savants tels qu&rsquo;Alfred Binet, Henri Pi\u00e9ron et Th\u00e9odule Ribot, qui voyaient en lui le mod\u00e8le accompli du physiologiste philosophe capable d&rsquo;\u00e9viter les caricatures du physicalisme grossier. Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, Johannes von Kries \u00e9tait universellement consacr\u00e9, aux c\u00f4t\u00e9s de Theodor Leber et d&rsquo;Ewald Hering, comme l&rsquo;un des trois membres du triumvirat r\u00e9gnant de la physiologie sensorielle europ\u00e9enne, consult\u00e9 par les gouvernements et les institutions internationales pour toutes les questions touchant \u00e0 la normalisation de la vision et de la perception humaine.<\/p>\n<h3>11.3 L&rsquo;\u00e9dition du Trait\u00e9 d&rsquo;optique physiologique de Helmholtz<\/h3>\n<p>Le couronnement d\u00e9finitif de la carri\u00e8re acad\u00e9mique de Johannes von Kries intervint lorsqu&rsquo;il fut choisi par la Soci\u00e9t\u00e9 allemande d&rsquo;ophtalmologie et la communaut\u00e9 scientifique pour assumer la responsabilit\u00e9 \u00e9ditoriale supr\u00eame : la direction et la refonte de la troisi\u00e8me \u00e9dition allemande monumentale du <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em> (<em>Manuel d&rsquo;optique physiologique<\/em>) d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Hermann_von_Helmholtz\">Hermann von Helmholtz<\/a>, publi\u00e9e entre 1909 et 1911 (quinze ans apr\u00e8s la mort du ma\u00eetre fondateur).<\/p>\n<p>La t\u00e2che \u00e9tait titanesque : l&rsquo;ouvrage de Helmholtz, bien que g\u00e9nial, datait pour l&rsquo;essentiel de la fin des ann\u00e9es 1860 et se trouvait largement d\u00e9pass\u00e9 sur le plan des d\u00e9couvertes histologiques, de la photochimie de la pourpre r\u00e9tinienne et de la psychophysique moderne. Von Kries fut charg\u00e9 de r\u00e9viser les sections capitales relatives aux sensations visuelles et \u00e0 la vision des couleurs (aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;Alvar Gullstrand pour la dioptrique oculaire et de Willibald Nagel pour les sens g\u00e9n\u00e9raux). Loin de se contenter de simples corrections de coquilles typographiques, von Kries r\u00e9digea des appendices volumineux, repr\u00e9sentant des centaines de pages d&rsquo;une densit\u00e9 scientifique et \u00e9pist\u00e9mologique extraordinaire.<\/p>\n<p>Dans ces c\u00e9l\u00e8bres appendices \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de Helmholtz, von Kries op\u00e9ra la grande synth\u00e8se de sa vie :<\/p>\n<ul>\n<li>Il y exposa de mani\u00e8re exhaustive et unifi\u00e9e sa th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 r\u00e9tinienne (<em>Duplizit\u00e4tstheorie<\/em>), adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ensemble des donn\u00e9es histologiques et biochimiques mondiales accumul\u00e9es depuis Schultze.<\/li>\n<li>Il y formalisa d\u00e9finitivement sa th\u00e9orie des zones (<em>Zonentheorie<\/em>), \u00e9tablissant le pont d\u00e9finitif entre la capture trichromatique helkholtzienne et le codage antagoniste heringien.<\/li>\n<li>Il y pr\u00e9senta la formulation la plus accomplie de sa loi du coefficient d&rsquo;adaptation chromatique, compl\u00e9t\u00e9e par un examen rigoureux des th\u00e9ories math\u00e9matiques de la photom\u00e9trie h\u00e9t\u00e9rochrome.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette monumentale troisi\u00e8me \u00e9dition du trait\u00e9 de Helmholtz, traduite plus tard en anglais par l&rsquo;Optical Society of America sous la direction de James P. C. Southall, devint la \u00ab bible universelle \u00bb de l&rsquo;optique visuelle du XXe si\u00e8cle. En y apposant sa marque magistrale, von Kries cimenta son statut historique d&rsquo;architecte supr\u00eame de la science de la vision pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage durable de Johannes von Kries dans les sciences cognitives et la psychophysiologie moderne<\/h2>\n<h3>12.1 P\u00e9rennit\u00e9 du mod\u00e8le en neurosciences de la vision<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des destins les plus remarquables des grandes th\u00e9ories scientifiques est d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;abord contest\u00e9es, puis accept\u00e9es comme de simples hypoth\u00e8ses de travail, avant de recevoir un demi-si\u00e8cle plus tard la confirmation mat\u00e9rielle directe que leurs inventeurs ne pouvaient qu&rsquo;esp\u00e9rer avec les moyens techniques limit\u00e9s de leur \u00e9poque. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;histoire triomphale qui est arriv\u00e9e aux intuitions physiologiques de Johannes von Kries au cours de la r\u00e9volution neuroscientifique de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Lorsque les techniques modernes de micro-\u00e9lectrodes intracellulaires, d&rsquo;\u00e9lectrophysiologie unitaire et de spectrophotom\u00e9trie microspectrale furent introduites dans les ann\u00e9es 1950 et 1960 par des chercheurs tels que Ragnar Granit, George Wald (tous deux laur\u00e9ats du prix Nobel), William Rushton ou Gunnar Svaetichin, le mod\u00e8le des zones de von Kries fut v\u00e9rifi\u00e9 de mani\u00e8re litt\u00e9rale et spectaculaire :<\/p>\n<ul>\n<li>Au niveau p\u00e9riph\u00e9rique de la membrane des photor\u00e9cepteurs, la spectrophotom\u00e9trie confirma l&rsquo;existence de trois pigments photosensibles distincts dans trois types de c\u00f4nes humains (les iodopsines ou opsines L, M et S sensibles au rouge, au vert et au bleu), validant sans r\u00e9serve la premi\u00e8re zone trichromatique postul\u00e9e par Helmholtz et von Kries.<\/li>\n<li>Quelques microm\u00e8tres plus en profondeur, au niveau des cellules bipolaires, des cellules horizontales et surtout des cellules ganglionnaires de la r\u00e9tine et des couches du <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Lateral_geniculate_nucleus\">corps genouill\u00e9 lat\u00e9ral<\/a> (CGL) du thalamus, les enregistrements \u00e9lectrophysiologiques de Russell De Valois r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent des neurones \u00e0 organisation champ r\u00e9cepteur antagoniste opposant le rouge au vert, le jaune au bleu et le noir au blanc. La deuxi\u00e8me zone neuronale opposante pr\u00e9dite par von Kries n&rsquo;\u00e9tait plus une vue de l&rsquo;esprit, mais une r\u00e9alit\u00e9 anatomique c\u00e2bl\u00e9e dans le tissu nerveux des primates !<\/li>\n<\/ul>\n<p>De m\u00eame, la d\u00e9couverte moderne des voies visuelles magnocellulaires (sp\u00e9cialis\u00e9es dans la sensibilit\u00e9 au contraste achromatique, le mouvement et la vision cr\u00e9pusculaire) et parvocellulaires (d\u00e9di\u00e9es \u00e0 la haute acuit\u00e9 spatiale et \u00e0 l&rsquo;analyse chromatique fine) a offert un substrat neuroanatomique \u00e9tag\u00e9 \u00e0 la distinction fondamentale entre syst\u00e8me scotopique et syst\u00e8me photopique \u00e9tablie par la th\u00e9orie de la duplicit\u00e9 de von Kries. Les neurosciences de la vision contemporaines ne font, pour une large part, qu&rsquo;\u00e9crire dans la grammaire de la biologie mol\u00e9culaire et de l&rsquo;imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle (IRMf) les chapitres que von Kries avait magistralement \u00e9crits avec les outils de la psychophysique classique.<\/p>\n<h3>12.2 Applications en intelligence artificielle, vision par ordinateur et informatique graphique<\/h3>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Johannes von Kries ne se cantonne pas aux laboratoires de biologie m\u00e9dicale ; il irrigue d\u00e9sormais le c\u0153ur battant de la civilisation num\u00e9rique. L&rsquo;essor fulgurant de la vision par ordinateur (<em>computer vision<\/em>), de l&rsquo;intelligence artificielle appliqu\u00e9e \u00e0 la reconnaissance des formes, de l&rsquo;imagerie biom\u00e9dicale et des moteurs de rendu graphique r\u00e9aliste au cin\u00e9ma ou dans les jeux vid\u00e9o repose massivement sur les \u00e9quations et les principes r\u00e9gulateurs formul\u00e9s par le savant prussien \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me canonique de l&rsquo;extraction de la couleur invariable d&rsquo;un objet sous un \u00e9clairage inconnu ou changeant \u2014 ce que les informaticiens appellent le probl\u00e8me de l&rsquo;adaptation chromatique (<em>chromatic adaptation transform<\/em> ou CAT) \u2014 est r\u00e9solu dans tous les syst\u00e8mes d&rsquo;exploitation contemporains par la famille des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Von_Kries_transform\">transformations de von Kries<\/a>. Ces algorithmes projettent les coordonn\u00e9es colorim\u00e9triques de l&rsquo;espace colorim\u00e9trique d&rsquo;entr\u00e9e (comme sRGB ou CIE XYZ) vers un espace de c\u00f4nes sensoriels \u00e9quivalents (l&rsquo;espace LMS), appliquent une matrice de mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle diagonale des coefficients adaptatifs selon la formule von-kriesienne originelle :<\/p>\n<p><span class=\"arabpsy-math-display\" data-latex=\"\\begin{\\bmatrix} L&#039; \\ M&#039; \\ S&#039; \\end{\\bmatrix} = \\begin{\\bmatrix} k_L &amp; 0 &amp; 0 \\ 0 &amp; k_M &amp; 0 \\ 0 &amp; 0 &amp; k_S \\end{\\bmatrix} \\begin{\\bmatrix} L \\ M \\ S \\end{\\bmatrix}\">$$\\begin{\\bmatrix} L&rsquo; \\ M&rsquo; \\ S&rsquo; \\end{\\bmatrix} = \\begin{\\bmatrix} k_L &#038; 0 &#038; 0 \\ 0 &#038; k_M &#038; 0 \\ 0 &#038; 0 &#038; k_S \\end{\\bmatrix} \\begin{\\bmatrix} L \\ M \\ S \\end{\\bmatrix}$$<\/span><\/p>\n<p>puis reprojettent les valeurs transform\u00e9es vers l&rsquo;espace de sortie. Sans cette correction matricielle de von Kries, aucune cam\u00e9ra de smartphone ne pourrait capturer des photographies aux teintes naturelles lors du passage d&rsquo;une pi\u00e8ce \u00e9clair\u00e9e par des n\u00e9ons \u00e0 la lumi\u00e8re cr\u00e9pusculaire ext\u00e9rieure, et aucun v\u00e9hicule autonome ne pourrait interpr\u00e9ter avec fiabilit\u00e9 les couleurs des panneaux de signalisation routi\u00e8re sous des m\u00e9t\u00e9os changeantes.<\/p>\n<p>De surcro\u00eet, les algorithmes de compression d&rsquo;image moderne (comme la norme JPEG, les flux vid\u00e9o MPEG-4 AVC ou HEVC) qui s\u00e9parent l&rsquo;information visuelle en un canal de luminance \u00e0 haute r\u00e9solution (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Y\">$Y$<\/span>) et deux canaux de chrominance diff\u00e9rentielle \u00e0 plus faible r\u00e9solution spatiale (<span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Cb\">$Cb$<\/span> et <span class=\"arabpsy-math-inline\" data-latex=\"Cr\">$Cr$<\/span>) constituent la r\u00e9plique informatique exacte du mod\u00e8le fonctionnel des zones imagin\u00e9 par von Kries. En exploitant la s\u00e9paration fonctionnelle entre les canaux de luminance et les canaux chromatiques opposants pour \u00e9liminer la redondance des donn\u00e9es, l&rsquo;ing\u00e9nierie moderne des t\u00e9l\u00e9communications applique quotidiennement les le\u00e7ons de psychophysique d\u00e9livr\u00e9es par l&rsquo;Institut de physiologie de Fribourg.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan d&rsquo;un polymathe moderne au carrefour de la science et de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>Au terme de cette vaste travers\u00e9e de l&rsquo;existence et de l&rsquo;\u0153uvre monumentale de Johannes von Kries (1853-1928), se d\u00e9gage la silhouette imposante de ce qu&rsquo;il convient de qualifier d&rsquo;authentique <strong>polymathe moderne<\/strong>. Dans une \u00e9poque o\u00f9 la science occidentale choisissait le parti de la fragmentation disciplinaire, de l&rsquo;\u00e9miettement hyper-technique et de l&rsquo;oubli d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 des interrogations philosophiques ultimes, von Kries a prouv\u00e9 avec \u00e9clat qu&rsquo;un esprit peut culminer au sommet de la pr\u00e9cision exp\u00e9rimentale tout en conversant avec les plus grandes pens\u00e9es m\u00e9taphysiques de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>M\u00e9decin capable de diss\u00e9quer avec les doigts d&rsquo;or du microchirurgien la r\u00e9tine ou le nerf musculaire, physicien capable de formuler les \u00e9quations diff\u00e9rentielles de la dynamique des ondes sanguines pulsatiles, math\u00e9maticien pionnier de la th\u00e9orie de la mesure et du calcul logique des probabilit\u00e9s, philosophe n\u00e9o-kantien d&rsquo;une lucidit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique exemplaire, et th\u00e9oricien de la causalit\u00e9 dont les concepts sont devenus les fondations normatives du droit civil moderne et de la sociologie de Max Weber : la trajectoire de Johannes von Kries d\u00e9fie les classements acad\u00e9miques ordinaires.<\/p>\n<p>Sa le\u00e7on m\u00e9thodologique p\u00e9renne r\u00e9side dans l&rsquo;avertissement permanent qu&rsquo;il a l\u00e9gu\u00e9 aux g\u00e9n\u00e9rations futures de chercheurs : l&#8217;empirisme sans th\u00e9orie est aveugle, mais la sp\u00e9culation logique sans ancrage dans les contraintes mat\u00e9rielles du vivant est vide. En montrant que l&rsquo;\u00e9tude des organes de nos sens n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;appareil par lequel le monde ph\u00e9nom\u00e9nal prend forme et devient pensable pour l&rsquo;esprit humain, Johannes von Kries a conf\u00e9r\u00e9 \u00e0 la physiologie g\u00e9n\u00e9rale la dignit\u00e9 architectonique d&rsquo;une prop\u00e9deutique indispensable \u00e0 la philosophie de l&rsquo;esprit. Son nom demeure, pour quiconque refuse les facilit\u00e9s du r\u00e9ductionnisme vulgaire, le phare intellectuel d&rsquo;une science exigeante, humble et universelle.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<p>Carnap, R. (1950). <em>Logical Foundations of Probability<\/em>. University of Chicago Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/logicalfoundatio0000carn\">https:\/\/archive.org\/details\/logicalfoundatio0000carn<\/a><\/p>\n<p>De Valois, R. L., &#038; Jacobs, G. H. (1968). Primate color vision. <em>Science<\/em>, 162(3853), 533-540. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.162.3853.533\">https:\/\/doi.org\/10.1126\/science.162.3853.533<\/a><\/p>\n<p>Fairchild, M. D. (2013). <em>Color Appearance Models<\/em> (3rd ed.). John Wiley &#038; Sons. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1002\/9781118653128\">https:\/\/doi.org\/10.1002\/9781118653128<\/a><\/p>\n<p>Helmholtz, H. von. (1909-1911). <em>Handbuch der physiologischen Optik<\/em> (3. Aufl., Bde. 1-3, hrsg. von A. Gullstrand, J. von Kries, &#038; W. Nagel). Leopold Voss.<\/p>\n<p>Keynes, J. M. (1921). <em>A Treatise on Probability<\/em>. Macmillan and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/treatiseonprobab00keynuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/treatiseonprobab00keynuoft<\/a><\/p>\n<p>Kries, J. von. (1882). <em>Die Gesichtsempfindungen und ihre Analyse<\/em>. Veit &#038; Comp. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/diegesichtsempf00kriegoog\">https:\/\/archive.org\/details\/diegesichtsempf00kriegoog<\/a><\/p>\n<p>Kries, J. von. (1886). <em>Die Principien der Wahrscheinlichkeitsrechnung: Eine logische Untersuchung<\/em>. J. C. B. Mohr (Paul Siebeck). <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/dieprincipienste00krieuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/dieprincipienste00krieuoft<\/a><\/p>\n<p>Kries, J. von. (1888). Ueber den Begriff der objectiven M\u00f6glichkeit und einige Anwendungen desselben. <em>Vierteljahrsschrift f\u00fcr wissenschaftliche Philosophie<\/em>, 12, 179-240, 287-323, 393-428.<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1892). <em>Studien zur Pulslehre<\/em>. Akademische Verlagsbuchhandlung von J. C. B. Mohr.<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1895). Ueber die Natur gewisser mit den psychischen Vorg\u00e4ngen verkn\u00fcpfter Gehirnzust\u00e4nde. <em>Zeitschrift f\u00fcr Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane<\/em>, 8, 1-33.<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1896). Ueber die Function der Netzhautst\u00e4bchen. <em>Zeitschrift f\u00fcr Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane<\/em>, 9, 81-123.<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1905). Die Gesichtsempfindungen. In W. Nagel (Hrsg.), <em>Handbuch der Physiologie des Menschen<\/em> (Bd. 3, S. 109-282). Friedrich Vieweg &#038; Sohn.<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1923). <em>Logik: Grundz\u00fcge einer kritischen und formalen Urteilslehre<\/em>. J. C. B. Mohr (Paul Siebeck).<\/p>\n<p>Kries, J. von. (1924). <em>Immanuel Kant und seine Bedeutung f\u00fcr die Naturforschung der Gegenwart<\/em>. Julius Springer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/immanuelkantunds00krieuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/immanuelkantunds00krieuoft<\/a><\/p>\n<p>Pearl, J. (2009). <em>Causality: Models, Reasoning, and Inference<\/em> (2nd ed.). Cambridge University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511803161\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/CBO9780511803161<\/a><\/p>\n<p>Purkinje, J. E. (1825). <em>Beobachtungen und Versuche zur Physiologie der Sinne. Zweites B\u00e4ndchen: Neue Beitr\u00e4ge zur Kenntniss des Sehens in subjectiver Hinsicht<\/em>. Reimer.<\/p>\n<p>R\u00fcmelin, G. (1889). <em>Die Verwendung der Causalbegriffe in Straf- und Civilrecht<\/em>. Mohr.<\/p>\n<p>Schultze, M. (1866). Zur Anatomie und Physiologie der Retina. <em>Archiv f\u00fcr mikroskopische Anatomie<\/em>, 2(1), 175-286. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02955615\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF02955615<\/a><\/p>\n<p>Titchener, E. B. (1905). <em>Experimental Psychology: A Manual of Laboratory Practice<\/em> (Vol. 2). Macmillan.<\/p>\n<p>Weber, M. (1949). <em>The Methodology of the Social Sciences<\/em> (E. A. Shils &#038; H. A. Finch, Eds. &#038; Trans.). Free Press. (Ouvrage original publi\u00e9 en 1904-1917).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9tude acad\u00e9mique approfondie sur Johannes von Kries (1853-1928), pionnier de la psychophysiologie sensorielle, de la vision et de la th\u00e9orie des probabilit\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,2411],"tags":[24893,24891,1127,24892,6762],"class_list":["post-15716","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychophysiologie","tag-causalite-adequate","tag-johannes-von-kries","tag-psychophysique","tag-theorie-de-la-duplicite","tag-vision-des-couleurs"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15716","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15716"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15716\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15716"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15716"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15716"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}