{"id":15698,"date":"2026-10-09T12:23:36","date_gmt":"2026-10-09T12:23:36","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/jerry-fodor-1935-2017\/"},"modified":"2026-10-09T12:23:36","modified_gmt":"2026-10-09T12:23:36","slug":"jerry-fodor-1935-2017","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=jerry-fodor-1935-2017","title":{"rendered":"Jerry Fodor &#8211; 1935 2017"},"content":{"rendered":"<p>Jerry Alan Fodor (1935-2017) s\u2019impose incontestablement comme l\u2019un des philosophes de l\u2019esprit et des th\u00e9oriciens cognitifs les plus influents, novateurs et provocateurs de la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. \u00c0 une \u00e9poque o\u00f9 le b\u00e9haviorisme r\u00e9gnait sans partage sur la psychologie empirique et o\u00f9 le positivisme logique dictait les canons de la philosophie analytique, Fodor a orchestr\u00e9 une r\u00e9habilitation sans pr\u00e9c\u00e9dent des \u00e9tats mentaux internes. En concevant l\u2019esprit humain non point comme une bo\u00eete noire r\u00e9agissant \u00e0 des stimuli externes, mais comme un moteur computationnel op\u00e9rant sur des repr\u00e9sentations symboliques dou\u00e9es de syntaxe et de s\u00e9mantique, il a pos\u00e9 les fondations m\u00e9tath\u00e9oriques de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/cognitive-science\/\">r\u00e9volution cognitive<\/a> moderne. Son \u0153uvre magistrale, d\u00e9ploy\u00e9e sur plus de cinq d\u00e9cennies, a red\u00e9fini les termes du d\u00e9bat philosophique touchant \u00e0 l&rsquo;intentionnalit\u00e9, \u00e0 l&rsquo;architecture cognitive, au statut du langage et \u00e0 la nature m\u00eame de la rationalit\u00e9 humaine.<\/p>\n<p>Alliant une rigueur analytique intransigeante \u00e0 un sens exceptionnel de la pol\u00e9mique et \u00e0 une prose \u00e9tincelante teint\u00e9e d\u2019une ironie socratique permanente, Fodor a constamment refus\u00e9 les compromis intellectuels \u00e0 la mode. Qu\u2019il s\u2019agisse de d\u00e9fendre le r\u00e9alisme intentionnel de la psychologie populaire contre l&rsquo;\u00e9liminativisme des neurosciences radicales, de postuler un \u00ab langage de la pens\u00e9e \u00bb inn\u00e9 contre le constructivisme psychologique, de d\u00e9limiter rigoureusement les modules perceptifs contre l&rsquo;illusion d&rsquo;une plasticit\u00e9 infinie, ou de fustiger les pr\u00e9tentions d\u00e9mesur\u00e9es de la s\u00e9lection naturelle, sa trajectoire intellectuelle a toujours \u00e9t\u00e9 guid\u00e9e par une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable \u00e0 la rationalit\u00e9 scientifique et au mat\u00e9rialisme non r\u00e9ductionniste. Chez Fodor, la r\u00e9flexion sur l&rsquo;esprit ne relevait pas de la simple sp\u00e9culation ontologique abstraite : elle constituait le c\u0153ur vivant d&rsquo;une science empirique et rigoureuse de la cognition.<\/p>\n<p>Cet article propose une analyse monumentale et syst\u00e9matique de l\u2019\u0153uvre de Jerry Fodor. \u00c0 travers douze volets th\u00e9matiques exhaustifs, nous examinerons la gen\u00e8se historique de sa pens\u00e9e, les fondements de sa th\u00e9orie computationnelle et repr\u00e9sentationnelle de l\u2019esprit, l&rsquo;hypoth\u00e8se audacieuse du mentalais, sa taxinomie modulaire canonique, sa s\u00e9mantique causale informationnelle, son nativisme radical, ainsi que ses passes d&rsquo;armes \u00e9piques avec le connexionnisme, la biologie \u00e9volutionniste et les neurosciences r\u00e9ductionnistes. Ce faisant, nous mettrons en lumi\u00e8re l&rsquo;extraordinaire coh\u00e9rence conceptuelle d&rsquo;un syst\u00e8me qui continue d&rsquo;\u00e9clairer, de d\u00e9fier et de structurer en profondeur les sciences cognitives, la philosophie contemporaine et les d\u00e9bats actuels sur l&rsquo;intelligence artificielle.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et contexte intellectuel (1935-2017)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines, formation acad\u00e9mique et premi\u00e8res influences<\/h3>\n<p>N\u00e9 \u00e0 New York en 1935 au sein d&rsquo;une famille issue de l&rsquo;immigration juive d&rsquo;Europe centrale, Jerry Alan Fodor grandit dans le bouillonnement intellectuel de la m\u00e9tropole am\u00e9ricaine de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Attir\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t par les questions fondamentales de la philosophie et de la th\u00e9orie de la connaissance, il entreprend ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures \u00e0 la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.columbia.edu\">Universit\u00e9 Columbia<\/a>. Durant ces ann\u00e9es de formation initiale, la sc\u00e8ne philosophique new-yorkaise demeure sous l&rsquo;\u00e9gide combin\u00e9e du pragmatisme am\u00e9ricain, incarn\u00e9 par la post\u00e9rit\u00e9 de John Dewey, et d&rsquo;un empirisme logique qui, bien qu&rsquo;essouffl\u00e9, continue de fixer les standards de l&rsquo;investigation \u00e9pist\u00e9mologique. C&rsquo;est dans ce creuset que Fodor acquiert une ma\u00eetrise souveraine des instruments de la logique formelle et une sensibilit\u00e9 aigu\u00eb aux exigences de la clarification conceptuelle, tout en \u00e9prouvant un scepticisme grandissant face aux limitations m\u00e9thodologiques impos\u00e9es par les dogmes empiristes r\u00e9gnants.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son dipl\u00f4me \u00e0 Columbia en 1956, il rejoint l&rsquo;Universit\u00e9 de Princeton afin d&rsquo;y poursuivre son doctorat. Ce passage constitue un tournant d\u00e9cisif : Fodor y travaille sous la direction bienveillante et stimulante d&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/putnam\/\">Hilary Putnam<\/a>, l&rsquo;un des penseurs les plus brillants et polymathes du si\u00e8cle naissant. Putnam, qui \u00e9labore alors les premiers lin\u00e9aments du fonctionnalisme computationnel en exploitant les abstractions des machines de Turing, transmet \u00e0 son jeune \u00e9tudiant l&rsquo;ambition de r\u00e9soudre les apories traditionnelles du dualisme et du mat\u00e9rialisme grossier. Fodor soutient sa th\u00e8se en 1960, consacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;analyse critique de l&rsquo;action et de la perception, d\u00e9montrant d\u00e9j\u00e0 une volont\u00e9 r\u00e9solue d&rsquo;articuler la pr\u00e9cision logique et l&rsquo;investigation des facult\u00e9s psychologiques humaines.<\/p>\n<p>Poursuivant sa trajectoire acad\u00e9mique, Fodor effectue un s\u00e9jour post-doctoral d\u00e9terminant \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford. La citadelle britannique est alors le sanctuaire de la philosophie du langage ordinaire, domin\u00e9e par les figures de Gilbert Ryle et de John Langshaw Austin. Ce face-\u00e0-face intellectuel est conflictuel mais hautement formateur. Bien qu&rsquo;il reconnaisse la finesse des analyses descriptives d&rsquo;Oxford, Fodor rejette vigoureusement leur rejet a priori des mod\u00e8les th\u00e9oriques et leur refus dogmatique de postuler des entit\u00e9s inobservables. Selon lui, la philosophie linguistique d&rsquo;Oxford commet l&rsquo;erreur tragique de confondre l&rsquo;analyse des significations superficielles avec la d\u00e9couverte des architectures psychologiques sous-jacentes. C&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque qu&rsquo;il entre en contact avec les travaux r\u00e9volutionnaires de la grammaire g\u00e9n\u00e9rative d\u00e9velopp\u00e9e par Noam Chomsky, une rencontre qui scellera d\u00e9finitivement son adh\u00e9sion \u00e0 la formalisation linguistique et \u00e0 l&rsquo;inn\u00e9isme cognitif.<\/p>\n<h3>1.2 L&rsquo;\u00e9mergence de la r\u00e9volution cognitive contre le b\u00e9haviorisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;entr\u00e9e de Jerry Fodor sur la sc\u00e8ne acad\u00e9mique au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 1960 co\u00efncide avec un bouleversement paradigmatique sans pr\u00e9c\u00e9dent dans les sciences de l&rsquo;esprit : le cr\u00e9puscule violent de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie b\u00e9havioriste. Pendant des d\u00e9cennies, sous la houlette de John B. Watson puis de B.F. Skinner, la psychologie scientifique avait banni toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des \u00e9tats mentaux internes, rel\u00e9guant la conscience, les croyances, les d\u00e9sirs et les intentions au statut d&rsquo;illusions pr\u00e9scientifiques ou d&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e8nes inaccessibles. Parall\u00e8lement, en philosophie, le b\u00e9haviorisme logique de Gilbert Ryle (illustr\u00e9 dans son ouvrage <em>The Concept of Mind<\/em> en 1949) et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de Willard Van Orman Quine s&rsquo;accordaient pour dissoudre les concepts mentalistes dans de pures dispositions comportementales v\u00e9rifiables en surface.<\/p>\n<p>Fodor s&rsquo;engage avec une f\u00e9rocit\u00e9 argumentative redoutable dans la d\u00e9molition de cette forteresse anti-mentaliste. S&rsquo;appuyant sur les c\u00e9l\u00e8bres critiques formul\u00e9es par Chomsky \u00e0 l&rsquo;encontre de la tentative de Skinner d&rsquo;expliquer le comportement verbal par le simple conditionnement op\u00e9rant, Fodor d\u00e9montre l&rsquo;incoh\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mologique du b\u00e9haviorisme. Il avance qu&rsquo;aucune loi psychologique pr\u00e9dictive et robuste ne peut \u00eatre articul\u00e9e si l&rsquo;on se contente de relier des stimuli environnementaux \u00e0 des r\u00e9ponses musculaires. La cha\u00eene causale qui engendre une action humaine intelligente est n\u00e9cessairement m\u00e9diatis\u00e9e par des \u00e9tats cognitifs internes dot\u00e9s d&rsquo;un contenu s\u00e9mantique. L&rsquo;\u00e9limination m\u00e9thodologique de la \u00ab bo\u00eete noire \u00bb rend tout bonnement inintelligibles des ph\u00e9nom\u00e8nes aussi \u00e9l\u00e9mentaires que l&rsquo;illusion perceptive, le mensonge, l&rsquo;h\u00e9sitation rationnelle ou l&rsquo;inf\u00e9rence logique.<\/p>\n<p>S&rsquo;installant au <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.mit.edu\">Massachusetts Institute of Technology (MIT)<\/a>, Fodor participe directement \u00e0 l&rsquo;institutionnalisation formelle des nouvelles sciences cognitives. Aux c\u00f4t\u00e9s de Chomsky, de Morris Halle, de George Miller et de Jerome Bruner, il forge les prol\u00e9gom\u00e8nes d&rsquo;un nouveau paradigme de recherche interdisciplinaire. Dans ce cadre novateur, l&rsquo;esprit humain est formellement r\u00e9habilit\u00e9 comme un syst\u00e8me actif de traitement de l&rsquo;information. L&rsquo;enjeu \u00e9pist\u00e9mique n&rsquo;est plus de mesurer passivement des r\u00e9flexes, mais de d\u00e9crypter les algorithmes complexes, les r\u00e8gles formelles et les repr\u00e9sentations symboliques qui gouvernent les facult\u00e9s cognitives du sujet connaissant.<\/p>\n<h3>1.3 Parcours institutionnel et rayonnement intellectuel<\/h3>\n<p>De 1959 \u00e0 1986, Jerry Fodor occupe une chaire de philosophie et de psycholinguistique au prestigieux MIT, qui devient le centre n\u00e9vralgique plan\u00e9taire de l&rsquo;effervescence cognitiviste. Cet environnement intellectuel unique lui permet de travailler au coude \u00e0 coude avec les pionniers de la syntaxe g\u00e9n\u00e9rative, de l&rsquo;intelligence artificielle symbolique naissante (notamment Marvin Minsky) et des sciences du calcul. Fodor ne se contente pas d&rsquo;\u00e9laborer une philosophie th\u00e9orique isol\u00e9e ; il s&rsquo;investit personnellement dans des programmes exp\u00e9rimentaux de psycholinguistique, publiant avec Thomas Bever et Merrill Garrett l&rsquo;ouvrage fondamental <em>The Psychology of Language<\/em> en 1974, qui \u00e9tablit les ponts empiriques entre la grammaire formelle et les m\u00e9canismes de parsing psychologique en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>En 1986, Fodor quitte Cambridge pour New York, rejoignant le Graduate Center de la City University of New York (CUNY), avant de s&rsquo;\u00e9tablir en 1988 \u00e0 l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.rutgers.edu\">Universit\u00e9 Rutgers<\/a> dans le New Jersey. \u00c0 Rutgers, il contribue de fa\u00e7on magistrale \u00e0 transformer le d\u00e9partement de philosophie en l&rsquo;un des p\u00f4les d&rsquo;excellence mondiale absolue pour l&rsquo;\u00e9tude de la philosophie de l&rsquo;esprit, de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie et de la philosophie des sciences. Son s\u00e9minaire hebdomadaire devient l\u00e9gendaire dans toute la communaut\u00e9 acad\u00e9mique internationale pour son intensit\u00e9 dialectique, son absence totale de complaisance envers les orthodoxies et sa libert\u00e9 de ton iconoclaste.<\/p>\n<p>Tout au long de cette carri\u00e8re prolifique, le rayonnement de Jerry Fodor d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res traditionnelles de la philosophie acad\u00e9mique. R\u00e9compens\u00e9 par des distinctions hautement prestigieuses, dont le prestigieux prix Jean-Nicod en France en 1993, membre de l&rsquo;American Academy of Arts and Sciences et docteur honoris causa de plusieurs institutions universitaires mondiales de premier rang, il a influenc\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de chercheurs. Ses th\u00e8ses radicales ont structur\u00e9 la recherche en psychologie du d\u00e9veloppement, en linguistique formelle, en anthropologie cognitive et en intelligence artificielle. Jusqu&rsquo;\u00e0 son d\u00e9c\u00e8s survenu en novembre 2017 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 82 ans, Fodor est demeur\u00e9 une sentinelle intellectuelle infatigable, continuant de pourfendre avec la m\u00eame verve les r\u00e9surgences contemporaines du n\u00e9o-b\u00e9haviorisme et du mat\u00e9rialisme \u00e9liminateur.<\/p>\n<h2>2. Le r\u00e9alisme intentionnel : fondements ontologiques et psychologiques<\/h2>\n<h3>2.1 La r\u00e9habilitation th\u00e9orique de la psychologie populaire<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des combats m\u00e9taphilosophiques les plus constants de Jerry Fodor r\u00e9side dans la d\u00e9fense inconditionnelle de ce que la philosophie nomme la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/folkpsych-theory\/\">psychologie populaire<\/a> (ou <em>folk psychology<\/em>). Cette psychologie du sens commun constitue notre pratique universelle et spontan\u00e9e consistant \u00e0 expliquer et \u00e0 pr\u00e9dire les comportements d&rsquo;autrui en leur attribuant des \u00e9tats mentaux internes tels que des croyances, des d\u00e9sirs, des espoirs, des craintes ou des intentions. Lorsque nous affirmons que \u00ab Marie s&rsquo;est rendue \u00e0 la gare parce qu&rsquo;elle croyait que le train partait \u00e0 midi et qu&rsquo;elle d\u00e9sirait arriver \u00e0 Paris pour assister \u00e0 une conf\u00e9rence \u00bb, nous d\u00e9ployons un sch\u00e9ma explicatif intentionnel reposant sur un jeu causal d&rsquo;attitudes mentales.<\/p>\n<p>Alors que la majeure partie des th\u00e9oriciens d&rsquo;ob\u00e9dience empiriste ou physicaliste dure consid\u00e9raient cette psychologie populaire comme une th\u00e9orie pr\u00e9scientifique archa\u00efque, vou\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre au m\u00eame titre que la physique aristot\u00e9licienne ou la th\u00e9orie du phlogistique, Fodor prend le contre-pied absolu de ce lieu commun. Dans son ouvrage fondateur <em>Psychosemantics<\/em> (1987), il insiste sur l&rsquo;extraordinaire efficacit\u00e9 pratique et pr\u00e9dictive de ce sch\u00e9ma conceptuel. Contrairement aux th\u00e9ories physiques ou biologiques qui \u00e9chouent lamentablement \u00e0 anticiper les trajectoires humaines complexes dans l&rsquo;espace social quotidien, la psychologie populaire fonctionne avec une pr\u00e9cision quasi miraculeuse. Si je vous annonce par t\u00e9l\u00e9phone que je vous rejoindrai \u00e0 quatorze heures dans un caf\u00e9 pr\u00e9cis, vous vous y rendez et m&rsquo;y trouvez : un tel exploit pr\u00e9dictif, r\u00e9it\u00e9r\u00e9 des milliards de fois chaque jour par l&rsquo;humanit\u00e9, ne peut pas reposer sur une simple illusion th\u00e9orique.<\/p>\n<p>Pour Fodor, cette r\u00e9ussite empirique \u00e9crasante exige une explication scientifique s\u00e9rieuse. Il refuse cat\u00e9goriquement de rel\u00e9guer les \u00e9tats mentaux au statut de fictions instrumentales confortables ou de m\u00e9taphores linguistiques utiles pour la vie pratique. Il affirme sans ambages que la psychologie du sens commun est, pour l&rsquo;essentiel, litt\u00e9ralement vraie. Les croyances et les d\u00e9sirs ne sont pas de simples fa\u00e7ons de parler : ils correspondent \u00e0 des entit\u00e9s psychologiques r\u00e9elles, pourvues d&rsquo;une efficacit\u00e9 causale authentique, inscrites au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;architecture fonctionnelle et mat\u00e9rielle du cerveau humain.<\/p>\n<h3>2.2 La nature des attitudes propositionnelles et la causalit\u00e9 mentale<\/h3>\n<p>Pour conf\u00e9rer une rigueur philosophique absolue \u00e0 ce r\u00e9alisme, Fodor formalise ces \u00e9tats psychologiques sous la cat\u00e9gorie canonique des <strong>attitudes propositionnelles<\/strong>, concept h\u00e9rit\u00e9 des travaux de Bertrand Russell. Une attitude propositionnelle se d\u00e9finit comme une relation psychologique qu&rsquo;un agent cognitif entretient avec une proposition abstraite donn\u00e9e. Ainsi, dans l&rsquo;\u00e9tat mental \u00ab Pierre croit qu&rsquo;il pleut dehors \u00bb, nous discernons d&rsquo;une part un mode psychologique sp\u00e9cifique (la croyance, par contraste avec le d\u00e9sir, le doute ou la crainte) et d&rsquo;autre part un contenu propositionnel s\u00e9mantique (\u00ab qu&rsquo;il pleut dehors \u00bb), susceptible d&rsquo;\u00eatre vrai ou faux selon l&rsquo;\u00e9tat du monde.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me ontologique majeur qui surgit alors concerne la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mental-causation\/\">causalit\u00e9 mentale<\/a>. Comment un contenu propositionnel abstrait et s\u00e9mantique peut-il exercer un pouvoir causal direct sur le corps physique et le monde mat\u00e9riel ? Si le physicalisme nous enseigne que tout \u00e9v\u00e9nement corporel (comme le mouvement d&rsquo;un bras ou la contraction d&rsquo;une corde vocale) est enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9 par des processus neurophysiologiques et physiques sous-jacents, comment \u00e9viter que le contenu s\u00e9mantique de nos croyances ne soit rendu causalement inerte et superf\u00e9tatoire ? Ce spectre de l&rsquo;\u00e9piph\u00e9nom\u00e9nalisme mena\u00e7ait de vider le r\u00e9alisme intentionnel de toute substance explicative en r\u00e9duisant l&rsquo;esprit \u00e0 une ombre impuissante accompagnant les rouages neuronaux.<\/p>\n<p>La solution \u00e9labor\u00e9e par Fodor est magistrale et constitue le socle de toute sa philosophie de l&rsquo;esprit. Pour que les attitudes propositionnelles soient causalement efficientes sans entrer en contradiction avec la cl\u00f4ture causale du monde physique, il est imp\u00e9ratif que les propositions ne soient pas appr\u00e9hend\u00e9es par le sujet sous forme d&rsquo;abstractions \u00e9th\u00e9r\u00e9es, mais par l&rsquo;entremise de repr\u00e9sentations concr\u00e8tement instanci\u00e9es dans le syst\u00e8me nerveux. Fodor soutient qu&rsquo;avoir une croyance dont le contenu est <em>P<\/em> revient \u00e0 poss\u00e9der, inscrit physiquement dans son cerveau, un symbole mental dot\u00e9 d&rsquo;une forme syntaxique sp\u00e9cifique dont la signification est pr\u00e9cis\u00e9ment <em>P<\/em>. D\u00e8s lors, la causalit\u00e9 mentale s&rsquo;exerce par le biais des propri\u00e9t\u00e9s physiques et syntaxiques du symbole, tandis que son contenu s\u00e9mantique est scrupuleusement respect\u00e9 par la m\u00e9canique des op\u00e9rations internes.<\/p>\n<h3>2.3 Confrontations pol\u00e9miques : \u00e9liminativisme et instrumentalisme<\/h3>\n<p>Ce r\u00e9alisme scientifique sans concession place Jerry Fodor au centre d&rsquo;un champ de bataille philosophique tripartite, l&rsquo;opposant simultan\u00e9ment \u00e0 deux courants contemporains majeurs : l&rsquo;\u00e9liminativisme radical et l&rsquo;instrumentalisme sophistiqu\u00e9. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, Paul et Patricia Churchland soutiennent la th\u00e8se de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/materialism-eliminative\/\">\u00e9liminativisme mat\u00e9rialiste<\/a>, affirmant que la psychologie populaire est une th\u00e9orie profond\u00e9ment erron\u00e9e et st\u00e9rile, dont le vocabulaire tout entier (croyance, d\u00e9sir, intention) sera int\u00e9gralement effac\u00e9 et remplac\u00e9 par les concepts neurobiologiques avanc\u00e9s lorsque la cartographie synaptique du cerveau sera achev\u00e9e.<\/p>\n<p>Fodor r\u00e9plique avec virulence aux \u00e9poux Churchland. Il r\u00e9torque qu&rsquo;une science mature ne cherche pas \u00e0 \u00e9liminer les concepts d&rsquo;un niveau d&rsquo;organisation sup\u00e9rieur lorsque ceux-ci identifient des r\u00e9gularit\u00e9s causales autonomes et robustes. De m\u00eame que la biologie cellulaire ne saurait \u00eatre \u00e9limin\u00e9e par la physique quantique des particules parce qu&rsquo;elle capte des lois fonctionnelles sp\u00e9cifiques \u00e0 la vie, la psychologie intentionnelle capture des g\u00e9n\u00e9ralisations nomologiques qu&rsquo;aucune neurobiologie ne pourra jamais formuler. D\u00e9crire un cerveau en termes exclusifs de potentiels d&rsquo;action et de neurotransmetteurs sans faire r\u00e9f\u00e9rence au contenu des pens\u00e9es interdit \u00e0 tout jamais d&rsquo;expliquer pourquoi des cha\u00eenes d&rsquo;arguments logiques conduisent des \u00eatres humains \u00e0 des actions coordonn\u00e9es \u00e0 grande \u00e9chelle.<\/p>\n<p>De l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du spectre, Fodor croise le fer avec l&rsquo;instrumentalisme d\u00e9fendu par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/intentionality\/\">Daniel Dennett<\/a> et sa c\u00e9l\u00e8bre doctrine de la \u00ab posture intentionnelle \u00bb (<em>intentional stance<\/em>). Selon Dennett, attribuer des croyances et des d\u00e9sirs \u00e0 un syst\u00e8me (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un \u00eatre humain, d&rsquo;un ordinateur d&rsquo;\u00e9checs ou d&rsquo;un thermostat) n&rsquo;est qu&rsquo;une strat\u00e9gie pragmatique et pr\u00e9dictive commode adopt\u00e9e par un observateur externe ; il n&rsquo;y a pas lieu de supposer que de telles entit\u00e9s existent litt\u00e9ralement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;architecture interne du syst\u00e8me. Pour Fodor, cette position n&rsquo;est qu&rsquo;un n\u00e9o-b\u00e9haviorisme d\u00e9guis\u00e9, frileux et ontologiquement inconsistant. Si la posture intentionnelle fonctionne avec un succ\u00e8s aussi stup\u00e9fiant, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;elle d\u00e9crit des m\u00e9canismes internes r\u00e9els. Refuser cette r\u00e9alit\u00e9 revient, pour un philosophe, \u00e0 adopter le m\u00eame mysticisme obscurantiste qu&rsquo;un physicien qui refuserait de croire aux atomes tout en exploitant les lois thermodynamiques. Fodor assume ainsi un r\u00e9alisme scientifique rigoureux et ind\u00e9fectible : les \u00e9tats mentaux existent, ils sont distincts de nos descriptions et ils font bouger le monde.<\/p>\n<h2>3. La th\u00e9orie computationnelle et repr\u00e9sentationnelle de l&rsquo;esprit (CRTM)<\/h2>\n<h3>3.1 L&rsquo;esprit comme syst\u00e8me de manipulation formelle de symboles<\/h3>\n<p>Ayant solidement ancr\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 ontologique des \u00e9tats mentaux, Jerry Fodor \u00e9labore leur cadre explicatif formel : la Th\u00e9orie Computationnelle et Repr\u00e9sentationnelle de l&rsquo;Esprit (g\u00e9n\u00e9ralement d\u00e9sign\u00e9e par l&rsquo;acronyme anglais <strong>CRTM<\/strong> pour <em>Computational-Representational Theory of Mind<\/em>). Ce paradigme s&rsquo;enracine directement dans les r\u00e9volutions th\u00e9oriques initi\u00e9es par Alan Turing et les p\u00e8res fondateurs de l&rsquo;informatique th\u00e9orique dans les ann\u00e9es 1930 et 1940. En formalisant la notion d&rsquo;une machine abstraite capable d&rsquo;ex\u00e9cuter n&rsquo;importe quel calcul algorithmique par la simple manipulation de symboles discrets dispos\u00e9s sur un ruban selon un jeu fini de r\u00e8gles logiques, Turing avait ouvert une br\u00e8che conceptuelle in\u00e9dite pour l&rsquo;ontologie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>La th\u00e8se centrale de Fodor est aussi radicale qu&rsquo;\u00e9l\u00e9gante : les processus cognitifs ne sont rien d&rsquo;autre que des op\u00e9rations computationnelles s&rsquo;ex\u00e9cutant sur des structures symboliques dot\u00e9es de propri\u00e9t\u00e9s physiques. Autrement dit, penser, c&rsquo;est calculer. Cette proposition bouleverse la conception cart\u00e9sienne classique du mental. L&rsquo;esprit n&rsquo;est plus une substance pensante immat\u00e9rielle (<em>res cogitans<\/em>) d\u00e9fiant les lois de la physique m\u00e9canique, ni un simple amas de chair neuronale indiscernable de sa composition chimique. Il est compris comme un niveau d&rsquo;organisation formel interm\u00e9diaire, o\u00f9 le cerveau fonctionne comme le support mat\u00e9riel (le <em>hardware<\/em>) qui impl\u00e9mente et ex\u00e9cute des programmes computationnels complexes (le <em>software<\/em>).<\/p>\n<p>Cette approche consacre le fonctionnalisme computationnel dans sa forme la plus pure. Ce qui conf\u00e8re \u00e0 un \u00e9tat sa nature mentale n&rsquo;est pas la mati\u00e8re biologique pr\u00e9cise dont il est constitu\u00e9 (qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de neurones carbon\u00e9s, de semi-conducteurs de silicium ou de tout autre substrat mat\u00e9riel), mais le r\u00f4le fonctionnel causal et computationnel qu&rsquo;il remplit au sein de l&rsquo;\u00e9conomie globale du syst\u00e8me cognitif. Fodor accomplit ainsi le tour de force de naturaliser l&rsquo;esprit sans pour autant le dissoudre dans la biochimie pure, r\u00e9conciliant le physicalisme m\u00e9taphysique avec la l\u00e9gitimit\u00e9 explicative irr\u00e9ductible de la pens\u00e9e rationnelle.<\/p>\n<h3>3.2 L&rsquo;articulation fondamentale entre syntaxe et s\u00e9mantique<\/h3>\n<p>Le couronnement philosophique de la CRTM r\u00e9side dans sa r\u00e9solution \u00e9blouissante de l&rsquo;antique myst\u00e8re reliant la forme mat\u00e9rielle \u00e0 la signification id\u00e9ale, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;isomorphisme entre la <strong>syntaxe<\/strong> et la <strong>s\u00e9mantique<\/strong>. Comment concevoir un m\u00e9canisme purement physique qui agisse d&rsquo;une fa\u00e7on qui soit perp\u00e9tuellement rationnelle, logique et respectueuse des valeurs de v\u00e9rit\u00e9 ? Comment la mati\u00e8re peut-elle \u00ab respecter \u00bb les r\u00e8gles abstraites de la logique d\u00e9ductive et inductive ?<\/p>\n<p>Fodor r\u00e9pond en pointant le miracle technologique et logique des ordinateurs modernes. Un ordinateur num\u00e9rique est un engin aveugle \u00e0 la signification. Les circuits \u00e9lectroniques et les processeurs ne comprennent absolument rien aux concepts math\u00e9matiques, aux textes litt\u00e9raires ou aux donn\u00e9es financi\u00e8res qu&rsquo;ils traitent. Ils ne sont sensibles qu&rsquo;aux propri\u00e9t\u00e9s physiques et formelles des signaux \u00e9lectriques qu&rsquo;ils manipulent, propri\u00e9t\u00e9s qui peuvent \u00eatre assimil\u00e9es \u00e0 une <em>syntaxe<\/em>. Pourtant, gr\u00e2ce au g\u00e9nie des logiciens (de Boole et Frege \u00e0 Turing), les r\u00e8gles formelles de transformation syntaxique ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues de telle sorte qu&rsquo;elles pr\u00e9servent syst\u00e9matiquement les relations de v\u00e9rit\u00e9 s\u00e9mantiques. Si les pr\u00e9misses syntaxiquement instanci\u00e9es sont vraies et que l&rsquo;algorithme formel applique les r\u00e8gles d\u00e9ductives ad\u00e9quates, la conclusion syntaxiquement g\u00e9n\u00e9r\u00e9e sera infailliblement vraie.<\/p>\n<p>Fodor applique cette intuition monumentale au cerveau humain. Les \u00e9tats mentaux poss\u00e8dent simultan\u00e9ment des propri\u00e9t\u00e9s syntaxiques (d\u00e9termin\u00e9es par la forme structurelle et neurobiologique du symbole physique interne) et des propri\u00e9t\u00e9s s\u00e9mantiques (leur signification, ce \u00e0 quoi ils r\u00e9f\u00e8rent dans le monde ext\u00e9rieur). Or, selon le mod\u00e8le computationnel fodorien, la m\u00e9canique causale du cerveau est <em>exclusivement pilot\u00e9e par la syntaxe<\/em> des repr\u00e9sentations :<\/p>\n<ul>\n<li>Les transitions causales d&rsquo;un \u00e9tat mental \u00e0 un autre sont d\u00e9clench\u00e9es par les caract\u00e9ristiques physiques et syntaxiques des symboles mentaux inscrits dans le cerveau.<\/li>\n<li>L&rsquo;architecture computationnelle de l&rsquo;esprit est agenc\u00e9e de mani\u00e8re \u00e0 ce que ces op\u00e9rations syntaxiques refl\u00e8tent fid\u00e8lement les relations s\u00e9mantiques entre les contenus conceptuels.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, la rationalit\u00e9 des processus de pens\u00e9e d\u00e9coule directement du fait que la syntaxe des repr\u00e9sentations mentales mime et pr\u00e9serve miraculeusement leur s\u00e9mantique interne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette th\u00e9orie apporte la preuve formelle qu&rsquo;un syst\u00e8me purement mat\u00e9riel peut \u00eatre dou\u00e9 d&rsquo;intentionnalit\u00e9 et de rationalit\u00e9 sans exiger l&rsquo;intervention d&rsquo;aucun principe vitaliste ou magique. La syntaxe r\u00e9sout le probl\u00e8me de l&rsquo;action physique, tandis que la s\u00e9mantique garantit la v\u00e9rit\u00e9 et la coh\u00e9rence de la pens\u00e9e.<\/p>\n<h3>3.3 Port\u00e9e et limites du fonctionnalisme fodorien<\/h3>\n<p>Tout en \u00e9tant l&rsquo;un des plus ardents b\u00e2tisseurs du fonctionnalisme computationnel, Jerry Fodor a toujours veill\u00e9 \u00e0 circonscrire strictement sa port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique et \u00e0 en d\u00e9noncer les d\u00e9rives th\u00e9oriques. D\u00e8s les ann\u00e9es 1970, dans son article canonique \u00ab Special Sciences (Or: The Disunity of Science as a Working Hypothesis) \u00bb, il mobilise le concept de la <strong>r\u00e9alisabilit\u00e9 multiple<\/strong> (<em>multiple realizability<\/em>) pour d\u00e9fendre l&rsquo;autonomie souveraine des sciences sp\u00e9ciales, au premier rang desquelles tr\u00f4ne la psychologie cognitive. Fodor d\u00e9montre qu&rsquo;une r\u00e9gularit\u00e9 psychologique ou \u00e9conomique ne peut pas \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 une loi physique fondamentale, car un m\u00eame type fonctionnel d&rsquo;\u00e9tat mental (par exemple, la douleur ou la croyance qu&rsquo;un ours attaque) peut \u00eatre instanci\u00e9 physiquement par une infinit\u00e9 de configurations neuronales, d&rsquo;esp\u00e8ces animales extraterrestres ou de machines artificielles dissemblables.<\/p>\n<p>Cependant, au fil des d\u00e9cennies, des divergences th\u00e9oriques majeures \u00e9mergent entre Fodor et son ancien mentor Hilary Putnam. Alors que Putnam glisse vers un pragmatisme d\u00e9sabus\u00e9 et rejette le computationnalisme classique au nom de l&rsquo;externalisme s\u00e9mantique, Fodor maintient le cap d&rsquo;un computationnalisme rigide, mais recentr\u00e9 sur l&rsquo;<strong>individualisme psychologique<\/strong>. Pour Fodor, la th\u00e9orie computationnelle de l&rsquo;esprit requiert imp\u00e9rativement ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab solipsisme m\u00e9thodologique \u00bb : la psychologie scientifique ne doit s&rsquo;int\u00e9resser qu&rsquo;aux propri\u00e9t\u00e9s formelles internes \u00e0 l&rsquo;organisme cognitivement clos, ind\u00e9pendamment des relations r\u00e9elles que le sujet entretient avec son environnement physique ou social distal.<\/p>\n<p>Cette fid\u00e9lit\u00e9 intraitable au computationnalisme individualiste am\u00e8ne Fodor \u00e0 reconna\u00eetre les limites drastiques de sa propre th\u00e9orie. Il soutient que la CRTM ne s&rsquo;applique magistralement qu&rsquo;aux syst\u00e8mes dont les op\u00e9rations sont locales et sensibles \u00e0 la forme des symboles. D\u00e8s lors que l&rsquo;on se heurte aux aspects holistiques de la pens\u00e9e rationnelle, \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 globale ou \u00e0 la fixation non contextuelle des croyances, le mod\u00e8le de Turing commence \u00e0 vaciller. Ce constat d&rsquo;inad\u00e9quation partielle ne le conduira jamais \u00e0 abandonner la computation, mais plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9velopper une conscience lucide des myst\u00e8res profonds que la science cognitive computationnelle laisse encore irr\u00e9solus.<\/p>\n<h2>4. L&rsquo;hypoth\u00e8se du langage de la pens\u00e9e (Le Mentalais)<\/h2>\n<h3>4.1 Les arguments de la productivit\u00e9 et de la syst\u00e9maticit\u00e9<\/h3>\n<p>Si la th\u00e9orie computationnelle postule que l&rsquo;esprit manipule des repr\u00e9sentations symboliques formelles, quelle est la nature intime de ces repr\u00e9sentations ? Dans son chef-d&rsquo;\u0153uvre de 1975, <em>The Language of Thought<\/em> (commun\u00e9ment abr\u00e9g\u00e9 en <strong>LOT<\/strong>), Jerry Fodor formule l&rsquo;une des hypoth\u00e8ses les plus r\u00e9volutionnaires et d\u00e9battues de la philosophie analytique contemporaine : l&rsquo;esprit op\u00e8re n\u00e9cessairement au moyen d&rsquo;un syst\u00e8me repr\u00e9sentationnel interne structur\u00e9 comme une langue formelle, baptis\u00e9 le \u00ab <strong>Mentalais<\/strong> \u00bb (<em>Mentalese<\/em>). Les symboles de l&rsquo;esprit ne sont pas des images picturales flottantes ou des associations floues d&rsquo;impressions sensorielles, mais de v\u00e9ritables morph\u00e8mes et lex\u00e8mes mentaux ob\u00e9issant \u00e0 des r\u00e8gles de combinaison rigides.<\/p>\n<p>Pour \u00e9tayer cette audacieuse hypoth\u00e8se, Fodor d\u00e9ploie deux arguments logico-linguistiques d\u00e9vastateurs et \u00e9troitement interconnect\u00e9s : la <strong>productivit\u00e9<\/strong> et la <strong>syst\u00e9maticit\u00e9<\/strong>. L&rsquo;argument de la productivit\u00e9 s&rsquo;inspire directement des th\u00e8ses chomskyennes appliqu\u00e9es au langage verbal :<\/p>\n<ul>\n<li>Tout \u00eatre humain normal poss\u00e8de la capacit\u00e9 intrins\u00e8que de former, de comprendre et de divertir un nombre virtuellement infini de pens\u00e9es distinctes et in\u00e9dites.<\/li>\n<li>Pourtant, notre cerveau est un organe biologique fini, dot\u00e9 d&rsquo;une m\u00e9moire et d&rsquo;un nombre de neurones strictement limit\u00e9s dans le temps et l&rsquo;espace.<\/li>\n<li>La seule mani\u00e8re d&rsquo;expliquer math\u00e9matiquement comment un syst\u00e8me mat\u00e9riellement fini peut g\u00e9n\u00e9rer une infinit\u00e9 de structures discr\u00e8tes consiste \u00e0 postuler un syst\u00e8me combinatoire formel : un ensemble fini d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments primitifs (un lexique) et un ensemble fini de r\u00e8gles de formation r\u00e9cursives (une grammaire g\u00e9n\u00e9rative).<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;argument de la syst\u00e9maticit\u00e9 vient verrouiller cette d\u00e9duction logique. Les capacit\u00e9s cognitives d&rsquo;un individu ne se pr\u00e9sentent jamais sous la forme d&rsquo;un agr\u00e9gat de talents disparates ou atomiques ; elles sont structurellement intrins\u00e8quement corr\u00e9l\u00e9es. Quiconque est capable de concevoir conceptuellement la pens\u00e9e \u00ab Jean aime Marie \u00bb poss\u00e8de, par le fait m\u00eame et sans apprentissage empirique suppl\u00e9mentaire, la capacit\u00e9 de concevoir la pens\u00e9e \u00ab Marie aime Jean \u00bb. Or, fait observer Fodor avec une ironie mordante, les th\u00e9ories associationnistes classiques de l&rsquo;esprit (de David Hume aux modernes connexionnistes) \u00e9chouent totalement \u00e0 rendre compte de cette syst\u00e9maticit\u00e9. Si penser consistait simplement \u00e0 relier des repr\u00e9sentations par la force de l&rsquo;habitude ou de la contigu\u00eft\u00e9, il n&rsquo;y aurait aucune impossibilit\u00e9 logique \u00e0 ce qu&rsquo;un organisme apprenne \u00e0 associer l&rsquo;id\u00e9e de Jean avec celle de Marie sans \u00eatre capable d&rsquo;op\u00e9rer l&rsquo;inversion relationnelle inverse. La syst\u00e9maticit\u00e9 cognitive exige comme condition de possibilit\u00e9 ontologique l&rsquo;existence d&rsquo;une syntaxe combinatoire o\u00f9 les constituants conceptuels jouent des r\u00f4les th\u00e9matiques interchangeables.<\/p>\n<h3>4.2 Structure compositionnelle et distinctions avec les langues naturelles<\/h3>\n<p>Le pivot architectural du mentalais repose sur le c\u00e9l\u00e8bre <strong>principe de compositionalit\u00e9<\/strong> h\u00e9rit\u00e9 de Gottlob Frege. Selon ce principe, la signification d&rsquo;une repr\u00e9sentation complexe est enti\u00e8rement d\u00e9termin\u00e9e par la signification de ses parties constituantes et par les r\u00e8gles syntaxiques mobilis\u00e9es pour les combiner. Au sein du mentalais, le concept complexe [Le chien noir aboie] tire son contenu s\u00e9mantique univoque des concepts atomiques primitifs [chien], [noir] et [aboyer], articul\u00e9s selon un sch\u00e9ma pr\u00e9dicatif pr\u00e9cis. Si l&rsquo;on modifie un seul atome symbolique ou la relation formelle qui les unit, la valeur propositionnelle globale de l&rsquo;\u00e9tat mental est instantan\u00e9ment et syst\u00e9matiquement alt\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<p>Une confusion r\u00e9currente consiste \u00e0 assimiler le mentalais aux langues naturelles externes, telles que le fran\u00e7ais, l&rsquo;anglais ou le mandarin. Fodor s&rsquo;est toujours vigoureusement \u00e9lev\u00e9 contre cette assimilation superficielle. Le mentalais n&rsquo;est pas le fran\u00e7ais int\u00e9rioris\u00e9 par le sujet au cours de sa socialisation ; il constitue au contraire la condition biologique et logique pr\u00e9alable \u00e0 l&rsquo;acquisition de toute langue naturelle. Un nouveau-n\u00e9 qui apprend sa langue maternelle ne part pas de rien : pour apprendre que le mot fran\u00e7ais \u00ab chien \u00bb r\u00e9f\u00e8re aux chiens, il doit imp\u00e9rativement formuler int\u00e9rieurement l&rsquo;hypoth\u00e8se cognitive que <em>le token acoustique \u00ab chien \u00bb d\u00e9note les chiens<\/em>. Or, formuler une telle hypoth\u00e8se exige indubitablement que l&rsquo;enfant dispose d\u00e9j\u00e0, dans son lexique mental inn\u00e9, d&rsquo;un concept repr\u00e9sentatif \u00e9quivalent d\u00e9signant la propri\u00e9t\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un chien.<\/p>\n<p>Le mentalais se distingue ainsi des langues verbales par des propri\u00e9t\u00e9s structurelles majeures :<\/p>\n<ul>\n<li>Il est universel, partag\u00e9 par l&rsquo;ensemble des membres de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et ind\u00e9pendant des variations g\u00e9ographiques ou culturelles.<\/li>\n<li>Il est d\u00e9pourvu des ambigu\u00eft\u00e9s s\u00e9mantiques inh\u00e9rentes au langage ordinaire (polys\u00e9mie, homophonie, flottements pragmatiques contextuels).<\/li>\n<li>Ses repr\u00e9sentations sont des <em>tokens<\/em> (occurrences) physiques concrets grav\u00e9s dans les circuits neurofonctionnels du cerveau individuel, inaccessibles au regard d&rsquo;autrui et r\u00e9gis par une alg\u00e8bre mentale rigoureuse.<\/li>\n<\/ul>\n<h3>4.3 D\u00e9bats th\u00e9oriques et objections critiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se du langage de la pens\u00e9e a suscit\u00e9 d&rsquo;immenses vagues d&rsquo;opposition intellectuelle d\u00e8s sa formulation. L&rsquo;objection la plus intuitive et classique formul\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encontre de Fodor est celle de la <strong>r\u00e9gression \u00e0 l&rsquo;infini<\/strong> (l&rsquo;argument du petit homme ou de l&rsquo;homoncule) : si comprendre une phrase en fran\u00e7ais n\u00e9cessite de la traduire dans un langage int\u00e9rieur (le mentalais), ne faut-il pas alors un sous-mentalais pour comprendre la signification des symboles du mentalais, et ainsi de suite \u00e0 l&rsquo;infini ?<\/p>\n<p>La parade de Fodor est sans appel et d\u00e9monte le paralogisme sous-jacent. La r\u00e9gression ne s&rsquo;enclenche que si l&rsquo;on postule \u00e0 tort que le mentalais n\u00e9cessite un interpr\u00e8te conscient pour d\u00e9coder ses symboles. Or, le mentalais n&rsquo;est pas une langue apprise ou interpr\u00e9t\u00e9e ; il est la structure m\u00eame du syst\u00e8me computationnel mat\u00e9riel. Fodor utilise l&rsquo;analogie du code machine en informatique : un processeur ex\u00e9cute directement les instructions en binaire grav\u00e9es dans son silicium sans avoir besoin d&rsquo;un sous-programme pour les interpr\u00e9ter. De la m\u00eame fa\u00e7on, notre syst\u00e8me nerveux est biologiquement c\u00e2bl\u00e9 pour r\u00e9agir causalement \u00e0 la syntaxe du mentalais. Les op\u00e9rations symboliques s&rsquo;ex\u00e9cutent automatiquement en vertu des lois de la physique et de la neurophysiologie, brisant d\u00e9finitivement toute menace de r\u00e9gression r\u00e9cursive.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres objections majeures proviennent des h\u00e9ritiers de Ludwig Wittgenstein et de sa c\u00e9l\u00e8bre critique du \u00ab langage priv\u00e9 \u00bb d\u00e9velopp\u00e9e dans les <em>Recherches philosophiques<\/em>. Les wittgensteiniens soutiennent que la notion m\u00eame de langage implique constitutivement des r\u00e8gles sociales, des pratiques intersubjectives et des sanctions normatives partag\u00e9es au sein d&rsquo;une communaut\u00e9 publique de locuteurs. Un langage interne et priv\u00e9 serait une absurdit\u00e9 logique incapable de distinguer entre \u00ab suivre une r\u00e8gle \u00bb et \u00ab croire que l&rsquo;on suit une r\u00e8gle \u00bb. Fodor balaie cette critique avec d\u00e9dain, arguant que Wittgenstein confond les conventions sociales d&rsquo;usage et les lois causales formelles. Les r\u00e8gles du mentalais ne sont pas des conventions culturelles sujettes \u00e0 l&rsquo;arbitraire ou \u00e0 l&rsquo;erreur juridique, mais des lois fonctionnelles naturelles comparables aux lois de la digestion ou de la synth\u00e8se prot\u00e9ique. Enfin, face aux d\u00e9fenseurs d&rsquo;une cognition fond\u00e9e sur l&rsquo;imagerie mentale analogique (tels que Stephen Kosslyn), Fodor r\u00e9plique invariablement que les images, par essence picturales et ind\u00e9termin\u00e9es, sont incapables de porter la v\u00e9rit\u00e9 propositionnelle ou d&rsquo;exprimer des op\u00e9rations logiques n\u00e9gatives, disjonctives ou universelles (comme le concept abstrait d&rsquo;\u00ab aucun chat n&rsquo;est vert \u00bb), prouvant la primaut\u00e9 ind\u00e9passable du format propositionnel digital.<\/p>\n<h2>5. La modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit (1983) : th\u00e8ses et architecture<\/h2>\n<h3>5.1 Crit\u00e8res canoniques d\u00e9finissant un module cognitif<\/h3>\n<p>En 1983, Jerry Fodor publie ce qui restera sans conteste son ouvrage le plus c\u00e9l\u00e8bre, le plus abondamment cit\u00e9 et le plus profond\u00e9ment int\u00e9gr\u00e9 dans les programmes de recherche contemporains : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560252\/the-modularity-of-mind\/\"><em>The Modularity of Mind<\/em><\/a> (<em>La modularit\u00e9 de l&rsquo;esprit<\/em>). Dans ce manifeste architectural d&rsquo;une concision et d&rsquo;une clart\u00e9 admirables, il entreprend d&rsquo;\u00e9lucider la structure fonctionnelle de l&rsquo;esprit humain en rompant simultan\u00e9ment avec le mod\u00e8le b\u00e9havioriste de l&rsquo;apprentissage indiff\u00e9renci\u00e9 et avec le n\u00e9ocart\u00e9sianisme qui concevait l&rsquo;esprit comme une facult\u00e9 intellectuelle unifi\u00e9e et homog\u00e8ne.<\/p>\n<p>Fodor propose une taxinomie fonctionnelle pr\u00e9cise selon laquelle l&rsquo;esprit est subdivis\u00e9 en composantes h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. Au c\u0153ur de cette architecture se trouvent les <strong>modules cognitifs<\/strong>. Pour m\u00e9riter le statut de module au sens fodorien strict, un sous-syst\u00e8me de traitement de l&rsquo;information doit satisfaire un faisceau coh\u00e9rent de crit\u00e8res canoniques :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La sp\u00e9cificit\u00e9 de domaine (domain specificity) :<\/strong> un module est un sp\u00e9cialiste hypersp\u00e9cialis\u00e9 qui ne traite qu&rsquo;une classe extr\u00eamement \u00e9troite et exclusive d&rsquo;informations sensorielles (par exemple, la d\u00e9tection des contours visuels, la reconnaissance des visages humains ou l&rsquo;analyse phonologique de la parole auditive).<\/li>\n<li><strong>Le caract\u00e8re obligatoire et automatique (mandatory operation) :<\/strong> les op\u00e9rations d&rsquo;un module sont soustraites au contr\u00f4le de la volont\u00e9 consciente ; nous ne pouvons nous emp\u00eacher d&rsquo;entendre une parole prononc\u00e9e dans notre langue maternelle comme un message linguistique pourvu de sens, ni de voir un objet illumin\u00e9 qui frappe notre r\u00e9tine.<\/li>\n<li><strong>La vitesse fulgurante d&rsquo;ex\u00e9cution (fast processing) :<\/strong> les modules fonctionnent avec une rapidit\u00e9 extraordinaire, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas \u00e0 d\u00e9lib\u00e9rer, \u00e0 consulter l&rsquo;ensemble des connaissances du sujet ou \u00e0 h\u00e9siter sur les interpr\u00e9tations possibles.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;acc\u00e8s limit\u00e9 du processeur central :<\/strong> la conscience n&rsquo;a acc\u00e8s qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extrant (l&rsquo;output) final g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le module, et jamais aux repr\u00e9sentations interm\u00e9diaires ou aux calculs computationnels secrets qui ont pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 sa fabrication.<\/li>\n<li><strong>Une architecture neuronale d\u00e9di\u00e9e et inn\u00e9e :<\/strong> les modules sont biologiquement pr\u00e9-c\u00e2bl\u00e9s, associ\u00e9s \u00e0 des r\u00e9seaux corticaux hautement circonscrits et pr\u00e9sentent un profil ontog\u00e9n\u00e9tique r\u00e9gulier lors du d\u00e9veloppement de l&rsquo;enfant.<\/li>\n<li><strong>Des profils de pannes pathologiques caract\u00e9ristiques :<\/strong> en cas de l\u00e9sion c\u00e9r\u00e9brale localis\u00e9e, un module peut \u00eatre s\u00e9lectivement alt\u00e9r\u00e9 tout en laissant les autres facult\u00e9s cognitives miraculeusement intactes (ce dont t\u00e9moignent les doubles dissociations neurologiques classiques, telles que les aphasies de Broca ou la prosopagnosie).<\/li>\n<\/ul>\n<h3>5.2 Le concept central d&rsquo;encapsulation informationnelle<\/h3>\n<p>Parmi tous les attributs \u00e9num\u00e9r\u00e9s par Fodor, il en est un qu&rsquo;il \u00e9l\u00e8ve au rang d&rsquo;exigence ontologique absolue, d\u00e9clarant lui-m\u00eame qu&rsquo;il constitue \u00ab l&rsquo;essence m\u00eame de la modularit\u00e9 \u00bb : l&rsquo;<strong>encapsulation informationnelle<\/strong> (<em>informational encapsulation<\/em>). L&rsquo;encapsulation d\u00e9signe l&rsquo;imperm\u00e9abilit\u00e9 cognitive totale d&rsquo;un sous-syst\u00e8me face aux croyances, aux d\u00e9sirs, aux th\u00e9ories globales et aux attentes centrales du sujet conscient. Les donn\u00e9es trait\u00e9es par le module ne peuvent en aucun cas \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9es, alt\u00e9r\u00e9es ou corrig\u00e9es par les connaissances g\u00e9n\u00e9rales stock\u00e9es dans la m\u00e9moire \u00e0 long terme de l&rsquo;organisme.<\/p>\n<p>Pour illustrer ce concept de mani\u00e8re magistrale et indiscutable, Fodor convoque le cas paradigmatique des illusions perceptives \u00e9l\u00e9mentaires, au premier chef desquelles se trouve la c\u00e9l\u00e8bre illusion d&rsquo;optique de M\u00fcller-Lyer. Lorsque vous observez deux segments de droite de longueur strictement \u00e9gale termin\u00e9s par des fl\u00e8ches orient\u00e9es vers l&rsquo;int\u00e9rieur pour l&rsquo;un et vers l&rsquo;ext\u00e9rieur pour l&rsquo;autre, le segment aux pointes divergentes vous appara\u00eet inexorablement plus long que son voisin. Si l&rsquo;on vous munit d&rsquo;une r\u00e8gle gradu\u00e9e et que vous mesurez les deux lignes, vous acqu\u00e9rez la croyance rationnelle, certaine et prouv\u00e9e exp\u00e9rimentalement que les deux segments ont exactement la m\u00eame dimension physique.<\/p>\n<p>Or, que se passe-t-il lorsque vous retirez la r\u00e8gle et contemplez \u00e0 nouveau les lignes ? L&rsquo;illusion visuelle persiste avec la m\u00eame force obstin\u00e9e. Le fait que votre syst\u00e8me cognitif central *sache* pertinemment que les lignes sont \u00e9gales n&rsquo;exerce pas la moindre influence corrective sur votre processeur visuel pr\u00e9coce. C&rsquo;est la preuve empirique \u00e9clatante de l&rsquo;encapsulation : le module de calcul visuel de la profondeur et des longueurs est \u00e9tanche aux croyances centrales. Cette imperm\u00e9abilit\u00e9 n&rsquo;est pas un d\u00e9faut de conception \u00e9volutive ; elle constitue une garantie vitale de survie. Si notre perception du monde physique \u00e9tait instantan\u00e9ment model\u00e9e par nos d\u00e9sirs, nos croyances th\u00e9oriques ou nos pr\u00e9jug\u00e9s du moment (ce que pr\u00e9conisait le courant erron\u00e9 du <em>New Look<\/em> en psychologie), l&rsquo;animal mourrait rapidement de son incapacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9tecter les pr\u00e9dateurs r\u00e9els sans \u00eatre aveugl\u00e9 par ses fantasmes int\u00e9rieurs.<\/p>\n<h3>5.3 La topologie mentale : transducteurs, syst\u00e8mes d&rsquo;entr\u00e9e et processeurs<\/h3>\n<p>L&rsquo;architecture topologique \u00e9labor\u00e9e dans <em>The Modularity of Mind<\/em> repose sur une stratification tripartite rigoureuse du flux global de traitement de l&rsquo;information. L&rsquo;esprit ne traite pas directement le monde physique ; il op\u00e8re une cascade de transformations symboliques ascendantes r\u00e9parties entre trois cat\u00e9gories majeures de m\u00e9canismes :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Les transducteurs sensoriels :<\/strong> interfaces physiques p\u00e9riph\u00e9riques (comme les cellules photor\u00e9ceptrices de la r\u00e9tine ou les cellules cili\u00e9es de la cochl\u00e9e) dont la t\u00e2che exclusive est de convertir des \u00e9nergies physiques analogiques (ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques, vibrations acoustiques) en signaux neuronaux et symboliques digitaux bruts sans ajouter aucune information cognitive.<\/li>\n<li><strong>Les syst\u00e8mes d&rsquo;entr\u00e9e (input systems) :<\/strong> processeurs cognitifs hautement modulaires, verticaux et automatiques. Ils re\u00e7oivent les donn\u00e9es brutes des transducteurs et calculent, \u00e0 une vitesse fulgurante et dans une encapsulation rigide, les repr\u00e9sentations superficielles du monde environnant (l&rsquo;identification des formes g\u00e9om\u00e9triques, la localisation des sons, la morphologie linguistique des phon\u00e8mes entendus).<\/li>\n<li><strong>Les syst\u00e8mes centraux (central systems) :<\/strong> les instances cognitives non modulaires, horizontales et globales, charg\u00e9es de la m\u00e9moire \u00e0 long terme, de l&rsquo;\u00e9valuation rationnelle, de la d\u00e9lib\u00e9ration et de la <em>fixation des croyances<\/em>.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Fodor insiste vigoureusement sur une fronti\u00e8re \u00e9pist\u00e9mologique stricte : la modularit\u00e9 ne s&rsquo;applique <em>qu&rsquo;aux syst\u00e8mes d&rsquo;entr\u00e9e<\/em> (et, dans une certaine mesure, aux syst\u00e8mes de sortie motrice). Les modules sont de purs messagers sensoriels et linguistiques sp\u00e9cialis\u00e9s. D\u00e8s que l&rsquo;on quitte les rives de la perception brute pour p\u00e9n\u00e9trer dans le domaine de la pens\u00e9e rationnelle, de la d\u00e9cision morale, de la formulation de th\u00e9ories scientifiques ou du bon sens pratique, nous abandonnons compl\u00e8tement l&rsquo;univers des modules ferm\u00e9s pour plonger dans les eaux infinies et tumultueuses des processus centraux.<\/p>\n<h2>6. Le probl\u00e8me des syst\u00e8mes centraux et le \u00ab pessimisme fodorien \u00bb<\/h2>\n<h3>6.1 Holisme, isotropie et fixation des croyances<\/h3>\n<p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment au point de rencontre entre les syst\u00e8mes d&rsquo;entr\u00e9e modulaires et les m\u00e9canismes de d\u00e9cision centrale que la philosophie de l&rsquo;esprit de Fodor prend un tournant \u00e0 la fois tragique, visionnaire et profond\u00e9ment lucide. Si les modules sont compr\u00e9hensibles par la science computationnelle parce qu&rsquo;ils effectuent des op\u00e9rations locales, d\u00e9limit\u00e9es et rigoureusement encapsul\u00e9es, il en va tout autrement des syst\u00e8mes centraux responsables de ce que Fodor appelle la <strong>fixation des croyances<\/strong> (c&rsquo;est-\u00e0-dire le fait d&rsquo;adopter, de rejeter ou de r\u00e9viser un jugement sur le monde).<\/p>\n<p>Fodor d\u00e9montre que les processus de pens\u00e9e centraux pr\u00e9sentent deux caract\u00e9ristiques fondamentales irr\u00e9ductibles qui d\u00e9fient radicalement toute mod\u00e9lisation computationnelle classique : le <strong>holisme<\/strong> (ou caract\u00e8re quin\u00e9en) et l&rsquo;<strong>isotropie<\/strong> :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le caract\u00e8re quin\u00e9en (holisme \u00e9pist\u00e9mique) :<\/strong> le degr\u00e9 de confirmation d&rsquo;une hypoth\u00e8se ou d&rsquo;une croyance d\u00e9pend de l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me de croyances que poss\u00e8de l&rsquo;agent. Une id\u00e9e nouvelle n&rsquo;est jamais accept\u00e9e de fa\u00e7on isol\u00e9e ; elle doit s&rsquo;ajuster harmonieusement \u00e0 l&rsquo;ensemble du tissu \u00e9pist\u00e9mique global d&rsquo;un sujet (en hommage direct \u00e0 la th\u00e8se de Willard Quine sur le holisme de la confirmation).<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;isotropie :<\/strong> en principe, n&rsquo;importe quelle information issue de n&rsquo;importe quel domaine cognitif imaginable peut devenir subitement pertinente pour r\u00e9viser une croyance dans un domaine totalement diff\u00e9rent. Une d\u00e9couverte en physique des particules peut obliger \u00e0 r\u00e9viser une th\u00e9orie cosmologique, laquelle peut modifier un pr\u00e9suppos\u00e9 philosophique ou th\u00e9ologique, lequel peut \u00e0 son tour guider une action pratique quotidienne.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Or, le calcul symbolique classique (au sens de Turing) repose int\u00e9gralement sur des manipulations formelles strictement locales, d\u00e9termin\u00e9es par la forme syntaxique imm\u00e9diate du symbole trait\u00e9. Par d\u00e9finition, un algorithme local est incapable d&rsquo;inspecter l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 d&rsquo;une base de donn\u00e9es infinie ou d&rsquo;\u00e9valuer la pertinence contextuelle globale d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 sans s&rsquo;enliser dans une explosion combinatoire insoluble. Les propri\u00e9t\u00e9s globales, telles que la simplicit\u00e9, la coh\u00e9rence ou la plausibilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;une th\u00e9orie, ne sont pas des propri\u00e9t\u00e9s syntaxiques intrins\u00e8ques attach\u00e9es \u00e0 un symbole isol\u00e9 : elles sont des propri\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes de la totalit\u00e9 du syst\u00e8me, r\u00e9fractaires aux op\u00e9rations de calcul formel s\u00e9quentiel.<\/p>\n<h3>6.2 La premi\u00e8re loi de Fodor sur la non-existence des sciences cognitives<\/h3>\n<p>Face \u00e0 cette impasse conceptuelle insurmontable, Fodor formule ce qui est rest\u00e9 dans l&rsquo;histoire de la philosophie contemporaine sous le nom provocateur et drolatique de \u00ab <strong>Premi\u00e8re loi de Fodor sur la non-existence des sciences cognitives<\/strong> \u00bb :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Plus un processus cognitif est global (c&rsquo;est-\u00e0-dire isotrope et quin\u00e9en), et moins on a de chances de le comprendre. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette boutade rec\u00e8le en r\u00e9alit\u00e9 un pessimisme \u00e9pist\u00e9mologique profond. Fodor soutient sans ciller que les sciences cognitives et l&rsquo;intelligence artificielle n&rsquo;ont r\u00e9alis\u00e9 d&rsquo;immenses progr\u00e8s spectaculaires que l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;esprit humain est modulaire : dans l&rsquo;\u00e9tude de la vision pr\u00e9coce, de la segmentation auditive et du d\u00e9codage syntaxique de surface. En revanche, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;expliquer comment un individu d\u00e9cide rationnellement de se marier, comment un scientifique formule une th\u00e9orie r\u00e9volutionnaire r\u00e9volutionnant la physique, ou comment le simple bon sens op\u00e8re au quotidien, la science cognitive ne dispose d&rsquo;aucun mod\u00e8le valable et se compla\u00eet dans l&rsquo;illusion.<\/p>\n<p>Fodor r\u00e9interpr\u00e8te ainsi de fa\u00e7on philosophique magistrale le c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/frame-problem\/\">probl\u00e8me du cadre<\/a> (<em>Frame Problem<\/em>) identifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine par les chercheurs en intelligence artificielle John McCarthy et Patrick Hayes. Le probl\u00e8me du cadre n&rsquo;est pas un simple obstacle technique de programmation logicielle : c&rsquo;est l&rsquo;expression concr\u00e8te du drame de la pens\u00e9e isotrope. Comment un syst\u00e8me m\u00e9canique fini peut-il d\u00e9terminer, parmi l&rsquo;infinit\u00e9 de faits contingents qu&rsquo;il conna\u00eet, lesquels cessent d&rsquo;\u00eatre valides ou demeurent pertinents apr\u00e8s l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une action mat\u00e9rielle dans le monde ? Tant que la science de l&rsquo;esprit persistera \u00e0 vouloir mod\u00e9liser la pens\u00e9e centrale globale par des cha\u00eenes formelles et aveugles de calculs locaux, elle restera condamn\u00e9e \u00e0 buter sur le probl\u00e8me du cadre sans pouvoir le franchir.<\/p>\n<h3>6.3 Opposition frontale \u00e0 la modularit\u00e9 massive<\/h3>\n<p>Au cours des ann\u00e9es 1990, une dissidence majeure \u00e9clate au sein m\u00eame du mouvement cognitiviste : l&rsquo;av\u00e8nement de la <strong>psychologie \u00e9volutionniste<\/strong> (port\u00e9e par Leda Cosmides, John Tooby, Jerome Barkow, Steven Pinker et Dan Sperber). Ces auteurs s&#8217;emparent avec enthousiasme du concept fodorien de module, mais en pervertissent la restriction originelle en d\u00e9fendant la th\u00e8se radicale de la <strong>modularit\u00e9 massive<\/strong> (<em>Massive Modularity Hypothesis<\/em>). Selon ces n\u00e9o-darwiniens, l&rsquo;esprit humain ne comporterait aucun syst\u00e8me central g\u00e9n\u00e9ral ; il serait comparable \u00e0 un immense \u00ab couteau suisse \u00bb enti\u00e8rement constitu\u00e9 de centaines ou de milliers de modules sp\u00e9cialis\u00e9s fa\u00e7onn\u00e9s par la s\u00e9lection naturelle au Pl\u00e9istoc\u00e8ne (un module pour d\u00e9tecter les tricheurs sociaux, un module pour choisir un partenaire sexuel, un module pour naviguer dans l&rsquo;espace, etc.).<\/p>\n<p>Jerry Fodor r\u00e9agit \u00e0 cette offensive avec une fureur dialectique impitoyable dans son essai d&rsquo;anthologie paru en 2000 : <em>The Mind Doesn&rsquo;t Work That Way: The Serious Impasse of Cognitive Science<\/em> (titre con\u00e7u comme une r\u00e9ponse cinglante au best-seller de Steven Pinker <em>How the Mind Works<\/em>). Fodor y d\u00e9montre l&rsquo;absurdit\u00e9 logique et l&rsquo;incoh\u00e9rence architecturale de la modularit\u00e9 massive :<\/p>\n<ul>\n<li>Si l&rsquo;esprit n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une constellation h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne de modules sp\u00e9cialis\u00e9s, comment le syst\u00e8me op\u00e8re-t-il pour trancher les conflits in\u00e9vitables entre des modules aux injonctions contradictoires ?<\/li>\n<li>Pour d\u00e9cider quel module sp\u00e9cifique doit traiter une information perceptuelle entrante, il faut n\u00e9cessairement un m\u00e9ta-m\u00e9canisme capable d&rsquo;inspecter l&rsquo;information globale et d&rsquo;orienter la t\u00e2che vers le bon outil.<\/li>\n<li>Cet arbitre ou aiguilleur cognitif en amont doit obligatoirement \u00eatre non sp\u00e9cialis\u00e9, isotrope et non encapsul\u00e9, r\u00e9introduisant instantan\u00e9ment la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;un processeur central g\u00e9n\u00e9ral au c\u0153ur du syst\u00e8me.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;argument de la modularit\u00e9 massive s&rsquo;autod\u00e9truit donc de l&rsquo;int\u00e9rieur. Fodor conclut avec gravit\u00e9 que la psychologie \u00e9volutionniste a sacrifi\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 sur la nature de la rationalit\u00e9 humaine au profit d&rsquo;un fonctionnalisme biologique simpliste. L&rsquo;esprit humain demeure irr\u00e9ductiblement hybride : fermement modulaire \u00e0 sa p\u00e9riph\u00e9rie perceptive, mais tragiquement holistique, ouvert et myst\u00e9rieux dans son sanctuaire central.<\/p>\n<h2>7. La s\u00e9mantique informationnelle et le naturalisme psychologique<\/h2>\n<h3>7.1 Le programme de naturalisation de la signification<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des d\u00e9fis m\u00e9taphysiques majeurs auxquels Fodor a consacr\u00e9 une part colossale de son \u00e9nergie conceptuelle concerne la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/naturalism\/\">naturalisation de la signification<\/a>. Si le r\u00e9alisme intentionnel affirme que les symboles du mentalais poss\u00e8dent un contenu propositionnel authentique (ils d\u00e9notent des objets, des propri\u00e9t\u00e9s et des \u00e9tats de fait du monde r\u00e9el), et si le physicalisme exige que le monde physique soit autosuffisant et clos, il est rigoureusement imp\u00e9ratif d&rsquo;expliquer comment des symboles mat\u00e9riels acqui\u00e8rent du sens sans faire appel \u00e0 un esprit divin, \u00e0 une intuition mystique ou \u00e0 des notions s\u00e9mantiques primitives inexpliqu\u00e9es.<\/p>\n<p>La devise m\u00e9thodologique de Fodor est claire : <em>il faut r\u00e9duire la s\u00e9mantique \u00e0 de la physique et \u00e0 des relations nomologiques (des lois causales) de la nature<\/em>. Si nous ne parvenons pas \u00e0 d\u00e9finir ce que signifie \u00ab avoir pour contenu X \u00bb en termes de corr\u00e9lations physiques, causales et statistiques universelles, alors l&rsquo;intentionnalit\u00e9 restera une anomalie m\u00e9taphysique intol\u00e9rable pour la science mat\u00e9rialiste.<\/p>\n<p>Fodor s&rsquo;oriente vers une forme avanc\u00e9e de <strong>s\u00e9mantique informationnelle<\/strong>, initialement inspir\u00e9e des travaux de Fred Dretske. L&rsquo;intuition fondamentale repose sur le fait objectif que des entit\u00e9s physiques portent de l&rsquo;information sur d&rsquo;autres entit\u00e9s physiques en vertu de corr\u00e9lations de lois r\u00e9guli\u00e8res. Les cernes d&rsquo;un tronc d&rsquo;arbre portent l&rsquo;information concernant l&rsquo;\u00e2ge de l&rsquo;arbre ; la hauteur d&rsquo;une colonne de mercure porte l&rsquo;information de la temp\u00e9rature ambiante ; la trace de pas dans la boue porte l&rsquo;information du passage r\u00e9cent d&rsquo;un cerf. De la m\u00eame fa\u00e7on, soutient Fodor, les symboles du langage de la pens\u00e9e acqui\u00e8rent leur signification primitive en vertu d&rsquo;un lien de <strong>covariation nomique<\/strong> (d&rsquo;une loi de la nature) reliant la pr\u00e9sence d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 dans l&rsquo;environnement physique et l&rsquo;instanciation causale du symbole mental correspondant dans le cerveau.<\/p>\n<h3>7.2 La th\u00e9orie causale de la d\u00e9pendance asym\u00e9trique<\/h3>\n<p>Cependant, une redoutable pierre d&rsquo;achoppement menace imm\u00e9diatement toute th\u00e9orie causale na\u00efve de la signification : le probl\u00e8me de l&rsquo;erreur ou <strong>probl\u00e8me de la disjonction<\/strong> (<em>the disjunction problem<\/em>). Si la signification d&rsquo;un symbole mental &lsquo;CHEVAL&rsquo; est d\u00e9finie par la classe des causes qui le provoquent, que se passe-t-il lorsqu&rsquo;une personne, marchant dans une campagne brumeuse au cr\u00e9puscule, aper\u00e7oit une vache au loin et s&rsquo;exclame mentalement en activant son concept &lsquo;CHEVAL&rsquo; ?<\/p>\n<p>Dans ce sc\u00e9nario, la vache a bel et bien caus\u00e9 l&rsquo;occurrence du symbole &lsquo;CHEVAL&rsquo;. D\u00e8s lors, une th\u00e9orie causale purement sym\u00e9trique est contrainte d&rsquo;admettre que la signification du symbole n&rsquo;est pas simplement \u00ab cheval \u00bb, mais la disjonction \u00ab cheval OU vache dans le brouillard \u00bb. Mais si tel est le cas, alors le sujet ne commet <em>aucune erreur<\/em> en observant la vache, puisque le symbole disjonctif est activ\u00e9 conform\u00e9ment \u00e0 sa cause ! La notion m\u00eame d&rsquo;erreur perceptive ou de fausse repr\u00e9sentation se dissout dans le n\u00e9ant, an\u00e9antissant du m\u00eame coup toute pr\u00e9tention \u00e0 la normativit\u00e9 s\u00e9mantique de la pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour pulv\u00e9riser ce paradoxe de la disjonction sans abandonner le naturalisme causal, Fodor forge dans <em>A Theory of Content and Other Essays<\/em> (1990) sa c\u00e9l\u00e8bre et vertigineuse <strong>Th\u00e9orie de la d\u00e9pendance causale asym\u00e9trique<\/strong> (<em>Asymmetric Dependence Theory<\/em>). La solution repose sur une analyse contrefactuelle des relations de lois qui unissent les causes et les symboles :<\/p>\n<ul>\n<li>Il existe une loi causale fondamentale qui stipule que les chevaux r\u00e9els causent l&rsquo;activation du symbole mental &lsquo;CHEVAL&rsquo;.<\/li>\n<li>Il existe une corr\u00e9lation contingente qui fait que des vaches dans le brouillard causent parfois l&rsquo;activation du symbole mental &lsquo;CHEVAL&rsquo;.<\/li>\n<li>La d\u00e9pendance entre ces deux connexions causales est <em>asym\u00e9trique<\/em> : le fait que des vaches dans le brouillard activent le symbole &lsquo;CHEVAL&rsquo; d\u00e9pend ontologiquement et contrefactuellement du fait que les chevaux l&rsquo;activent. Si les chevaux n&rsquo;activaient pas &lsquo;CHEVAL&rsquo;, les vaches ne l&rsquo;activeraient jamais.<\/li>\n<li>En revanche, la relation inverse n&rsquo;est pas vraie : si les vaches cessaient demain d&rsquo;\u00eatre confondues avec des chevaux (par exemple si la vue du sujet devenait parfaite), les chevaux continueraient imperturbablement de causer l&rsquo;activation du concept &lsquo;CHEVAL&rsquo;.<\/li>\n<\/ul>\n<p>C&rsquo;est cette asym\u00e9trie structurale dans l&rsquo;espace des contrefactuels qui fixe sans ambigu\u00eft\u00e9 le contenu s\u00e9mantique du symbole. Le symbole &lsquo;CHEVAL&rsquo; signifie exclusivement \u00ab cheval \u00bb parce que la connexion causale avec les vaches est parasitaire et d\u00e9pendante de la connexion canonique avec les chevaux. La fausse repr\u00e9sentation est ainsi rigoureusement naturalis\u00e9e : l&rsquo;erreur n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une instanciation causale asym\u00e9triquement d\u00e9pendante de la loi ma\u00eetresse.<\/p>\n<h3>7.3 L&rsquo;externalisme s\u00e9mantique mod\u00e9r\u00e9 contre le t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie causale ancre fermement Jerry Fodor dans le camp de l&rsquo;<strong>externalisme s\u00e9mantique<\/strong> (initi\u00e9 par Hilary Putnam et Saul Kripke) : la signification des concepts ne r\u00e9side pas int\u00e9gralement \u00ab dans la t\u00eate \u00bb ; elle d\u00e9pend causalement des entit\u00e9s r\u00e9elles avec lesquelles le sujet est en prise dans l&rsquo;environnement ext\u00e9rieur. Cependant, Fodor d\u00e9fend un externalisme hautement mod\u00e9r\u00e9, car il refuse absolument que cet externalisme d\u00e9truise le r\u00f4le interne de la syntaxe dans la computation psychologique (maintenant ainsi sa doctrine du contenu \u00e9troit et du contenu large).<\/p>\n<p>Cette posture intransigeante le conduit \u00e0 un affrontement d&rsquo;une violence conceptuelle inou\u00efe avec le courant alors dominant du naturalisme : la <strong>t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique<\/strong> (d\u00e9velopp\u00e9e par Ruth Garrett Millikan, David Papineau et Fred Dretske). Les t\u00e9l\u00e9os\u00e9manticiens soutiennent que le probl\u00e8me de la disjonction et de l&rsquo;erreur se r\u00e9sout simplement en recourant \u00e0 la biologie de l&rsquo;\u00e9volution : le concept &lsquo;CHEVAL&rsquo; a pour contenu les chevaux parce que la <em>fonction biologique<\/em> fa\u00e7onn\u00e9e par la s\u00e9lection naturelle pour laquelle ce m\u00e9canisme de d\u00e9tection a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 est de d\u00e9tecter les vrais chevaux.<\/p>\n<p>Fodor rejette la t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique avec la derni\u00e8re \u00e9nergie, d\u00e9non\u00e7ant une circularit\u00e9 th\u00e9orique fatale et une foi na\u00efve dans les pouvoirs \u00e9pist\u00e9mologiques de la s\u00e9lection darwinienne. Selon lui, invoquer la s\u00e9lection naturelle pour fixer la s\u00e9mantique est une pure p\u00e9tition de principe :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;\u00e9volution par s\u00e9lection naturelle ne s&rsquo;int\u00e9resse qu&rsquo;au succ\u00e8s reproductif brut (la survie de l&rsquo;organisme) et jamais \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 philosophique des repr\u00e9sentations.<\/li>\n<li>Un animal dot\u00e9 de repr\u00e9sentations conceptuelles syst\u00e9matiquement fausses mais providentiellement adaptatives survivrait tout aussi bien qu&rsquo;un animal dot\u00e9 de v\u00e9rit\u00e9s pures.<\/li>\n<li>La s\u00e9lection darwinienne est incapable d&rsquo;op\u00e9rer des distinctions intensionnelles pr\u00e9cises entre des traits physiologiques coextensifs.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La t\u00e9l\u00e9os\u00e9mantique, conclut Fodor, ne naturalise pas la signification : elle se contente d&rsquo;\u00e9changer une \u00e9nigme s\u00e9mantique contre un myst\u00e8re d&rsquo;ing\u00e9nierie biologique adaptationniste sans fondement nomologique rigoureux.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;inn\u00e9isme radical et la critique des th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;argument logique de l&rsquo;acquisition des concepts par test d&rsquo;hypoth\u00e8ses<\/h3>\n<p>Si la plupart des th\u00e8ses de Jerry Fodor ont profond\u00e9ment bouscul\u00e9 le milieu philosophique, aucune n&rsquo;a provoqu\u00e9 une stup\u00e9faction aussi universelle et un rejet aussi visc\u00e9ral que son <strong>nativisme conceptuel radical<\/strong>. Dans le sillage de l&rsquo;inn\u00e9isme linguistique chomskyen, qui postulait que les principes de la grammaire universelle sont g\u00e9n\u00e9tiquement programm\u00e9s dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, Fodor a pouss\u00e9 cette logique jusqu&rsquo;\u00e0 son paroxysme absolu en l&rsquo;\u00e9tendant \u00e0 la totalit\u00e9 du lexique conceptuel mental.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de Fodor est un argument d\u00e9ductif impitoyable et d&rsquo;une simplicit\u00e9 logique d\u00e9sarmante, dirig\u00e9 contre l&rsquo;ensemble des <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/concepts\/\">th\u00e9ories de l&rsquo;apprentissage conceptuel<\/a>. Que signifie, pour un organisme humain, \u00ab apprendre un nouveau concept \u00bb ? Dans l&rsquo;ensemble de la tradition psychologique classique (qu&rsquo;elle soit piag\u00e9tienne, empiriste, behavioriste ou cognitive), l&rsquo;apprentissage d&rsquo;un concept s&rsquo;op\u00e8re par un m\u00e9canisme inductif d&rsquo;<strong>\u00e9mission et de test d&rsquo;hypoth\u00e8ses<\/strong> :<\/p>\n<ol>\n<li>Le sujet est expos\u00e9 \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;instances empiriques vari\u00e9es dans le monde ext\u00e9rieur.<\/li>\n<li>Il formule int\u00e9rieurement une hypoth\u00e8se cognitive d\u00e9finissant la r\u00e8gle ou le pr\u00e9dicat qui subsume ces objets.<\/li>\n<li>Il teste la conformit\u00e9 de cette hypoth\u00e8se contre de nouvelles donn\u00e9es observationnelles jusqu&rsquo;\u00e0 stabiliser le concept.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Or, fait observer Fodor, regardons de pr\u00e8s la structure logique d&rsquo;un tel m\u00e9canisme. Supposons qu&rsquo;un enfant tente d&rsquo;apprendre le concept <em>C<\/em>. Pour formuler l&rsquo;hypoth\u00e8se cognitive que \u00ab les objets rouges et ronds sont des instances de <em>C<\/em> \u00bb, l&rsquo;enfant doit obligatoirement \u00eatre capable de se repr\u00e9senter int\u00e9rieurement la proposition [les objets rouges et ronds sont des <em>C<\/em>]. Mais se repr\u00e9senter cette proposition exige logiquement et n\u00e9cessairement que l&rsquo;enfant dispose <em>d\u00e9j\u00e0<\/em> du concept <em>C<\/em> dans son langage de la pens\u00e9e !<\/p>\n<p>Le pi\u00e8ge logique est absolu : on ne peut tester une hypoth\u00e8se concernant les conditions d&rsquo;application d&rsquo;un concept sans poss\u00e9der au pr\u00e9alable le concept lui-m\u00eame pour former la pens\u00e9e de l&rsquo;hypoth\u00e8se. D\u00e8s lors, le pr\u00e9tendu \u00ab apprentissage inductif \u00bb d&rsquo;un concept nouveau est une impossibilit\u00e9 logique. Ce que la psychologie qualifie na\u00efvement d&rsquo;apprentissage n&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 qu&rsquo;un simple processus de <strong>d\u00e9clenchement<\/strong> (<em>triggering<\/em>) environnemental : le contact avec les donn\u00e9es perceptives ne cr\u00e9e pas le concept de toutes pi\u00e8ces, il se contente d&rsquo;activer un symbole conceptuel qui pr\u00e9existait d\u00e9j\u00e0 de fa\u00e7on latente dans l&rsquo;arsenal inn\u00e9 du sujet.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9nigme du nativisme conceptuel g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9<\/h3>\n<p>Cette conclusion logique pousse Fodor \u00e0 formuler la cons\u00e9quence la plus audacieuse de son \u0153uvre : <em>tous les concepts primitifs non d\u00e9composables sont inn\u00e9s<\/em>. Une \u00e9chappatoire classique consisterait \u00e0 soutenir que la plupart des concepts sont des concepts complexes construits \u00e0 partir d&rsquo;un petit noyau de concepts primitifs sensoriels universels (comme l&rsquo;affirmait l&#8217;empirisme de John Locke ou de David Hume, o\u00f9 le concept complexe de &lsquo;centaure&rsquo; est forg\u00e9 \u00e0 partir des concepts primitifs de &lsquo;cheval&rsquo; et d&rsquo;homme&rsquo;).<\/p>\n<p>Fodor consacre une d\u00e9cennie enti\u00e8re \u00e0 d\u00e9molir m\u00e9thodiquement cette \u00e9chappatoire d\u00e9finitionnelle. Dans une s\u00e9rie de travaux exp\u00e9rimentaux et d&rsquo;analyses linguistiques destructrices, il d\u00e9montre que les concepts lexicaux du langage ordinaire ne sont <em>pas<\/em> d\u00e9composables en d\u00e9finitions logiques ou en conditions n\u00e9cessaires et suffisantes. Le concept &lsquo;PEINTRE&rsquo; ne se r\u00e9sume pas \u00e0 \u00ab quelqu&rsquo;un qui applique de la peinture \u00bb, car une machine industrielle qui applique de la peinture n&rsquo;est pas un peintre, et un peintre qui nettoie ses pinceaux demeure un peintre. Les tentatives de la s\u00e9mantique lexicale pour r\u00e9duire les concepts courants \u00e0 des atomes s\u00e9mantiques plus \u00e9l\u00e9mentaires ont toutes lamentablement \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n<p>La conclusion in\u00e9vitable, accept\u00e9e avec un flegme d\u00e9concertant par Fodor, frappe de plein fouet le sens commun philosophique : si les concepts lexicaux courants sont atomiques et qu&rsquo;aucun concept atomique ne peut s&rsquo;acqu\u00e9rir par hypoth\u00e8se, alors <em>la quasi-totalit\u00e9 des concepts du lexique humain est inn\u00e9e<\/em>. Cela inclut non seulement des concepts universels comme &lsquo;ROUGE&rsquo;, &lsquo;CAUSE&rsquo; ou &lsquo;VIVANT&rsquo;, mais \u00e9galement des concepts historiquement situ\u00e9s et technologiquement r\u00e9cents tels que &lsquo;CARBURATEUR&rsquo;, &lsquo;PROTON&rsquo;, &lsquo;\u00c9LECTRON&rsquo;, &lsquo;T\u00c9L\u00c9VISEUR&rsquo; ou &lsquo;BUREAUCRATIE&rsquo; !<\/p>\n<p>Face au toll\u00e9 suscit\u00e9 par cette proposition apparemment absurde, Fodor maintient sa ligne avec une intransigeance absolue : aussi scandaleuse que paraisse cette th\u00e8se d&rsquo;un point de vue biologique \u00e9volutif, elle demeure la seule conclusion qui respecte scrupuleusement la logique des op\u00e9rations cognitives. L&rsquo;esprit humain poss\u00e8de une dotation g\u00e9n\u00e9tique d&rsquo;une richesse conceptuelle infinie, et l&rsquo;histoire technologique ne fait que fournir les stimuli contingents n\u00e9cessaires pour r\u00e9veiller ces potentiels formels enfouis depuis toujours dans les limbes de notre architecture cognitive biologique.<\/p>\n<h3>8.3 La confrontation historique avec Jean Piaget au Centre Royaumont (1975)<\/h3>\n<p>L&rsquo;affrontement paradigmatique entre l&rsquo;inn\u00e9isme fodorien et les mod\u00e8les concurrents trouve son acm\u00e9 historique \u00e0 l&rsquo;automne 1975, lors du m\u00e9morable colloque organis\u00e9 par le biologiste Jacques Monod \u00e0 l&rsquo;abbaye de Royaumont en France. Cette rencontre l\u00e9gendaire r\u00e9unit au sommet les deux titans des sciences cognitives am\u00e9ricaines naissantes, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/chomsky.info\">Noam Chomsky<\/a> et Jerry Fodor, face au patriarche de la psychologie g\u00e9n\u00e9tique francophone, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.fondationjeanpiaget.ch\">Jean Piaget<\/a>, entour\u00e9 de ses disciples constructivistes.<\/p>\n<p>Piaget y d\u00e9fend son mod\u00e8le monumental du d\u00e9veloppement cognitif de l&rsquo;enfant, fond\u00e9 sur la succession de stades qualitatifs discontinus (du sensori-moteur \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratoire concret, puis \u00e0 l&rsquo;op\u00e9ratoire formel), o\u00f9 la logique de l&rsquo;enfant se construit de mani\u00e8re continue par l&rsquo;assimilation, l&rsquo;accommodation et l&rsquo;\u00e9quilibration des structures d&rsquo;action. L&rsquo;intervention de Jerry Fodor agit comme une v\u00e9ritable bombe th\u00e9orique au milieu de l&rsquo;ar\u00e9opage genevois. Dans une communication rest\u00e9e c\u00e9l\u00e8bre, Fodor pr\u00e9sente une d\u00e9monstration logique imparable prouvant l&rsquo;impossibilit\u00e9 m\u00e9tath\u00e9orique du constructivisme piag\u00e9tien :<\/p>\n<ul>\n<li>Comment un syst\u00e8me cognitif fonctionnant avec une logique de puissance <em>L1<\/em> pourrait-il construire par lui-m\u00eame une logique sup\u00e9rieure <em>L2<\/em> dou\u00e9e d&rsquo;un pouvoir d&rsquo;expression plus \u00e9tendu ?<\/li>\n<li>Pour formuler et v\u00e9rifier que les r\u00e8gles de <em>L2<\/em> sont valides, le syst\u00e8me doit imp\u00e9rativement disposer d&rsquo;un langage d&rsquo;\u00e9valuation m\u00e9tath\u00e9orique au moins aussi puissant que <em>L2<\/em>.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, l&rsquo;organisme ne passe jamais d&rsquo;une logique faible \u00e0 une logique forte : il a toujours poss\u00e9d\u00e9 la logique forte d\u00e8s l&rsquo;\u00e9tat initial.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La joute de Royaumont marque une rupture \u00e9pist\u00e9mologique historique. Fodor et Chomsky r\u00e9cusent d\u00e9finitivement l&rsquo;illusion d&rsquo;une plasticit\u00e9 cognitive ind\u00e9finie et forcent la communaut\u00e9 scientifique \u00e0 admettre que la complexit\u00e9 des r\u00e9alisations mentales infantiles ne r\u00e9sulte pas de l&rsquo;accumulation passive d&rsquo;exp\u00e9riences mat\u00e9rielles, mais du d\u00e9ploiement endog\u00e8ne programm\u00e9 de structures cognitives hautement articul\u00e9es et biologiquement matricielles.<\/p>\n<h2>9. La controverse avec le connexionnisme et les r\u00e9seaux neuronaux<\/h2>\n<h3>9.1 L&rsquo;article s\u00e9minal de Fodor et Pylyshyn (1988)<\/h3>\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1980, le paradigme symbolique classique forg\u00e9 par Fodor fait face \u00e0 sa contestation empirique la plus formidable : l&rsquo;explosion spectaculaire du <strong>connexionnisme<\/strong> et des r\u00e9seaux neuronaux artificiels (initi\u00e9e par le groupe PDP de David Rumelhart et James McClelland). Proclamant la mort de l&rsquo;analogie de l&rsquo;ordinateur de von Neumann et du mentalais fodorien, les connexionnistes pr\u00e9tendent que l&rsquo;esprit humain ne calcule pas des r\u00e8gles logiques sur des symboles discrets, mais traite l&rsquo;information de mani\u00e8re massivement parall\u00e8le et distribu\u00e9e, \u00e0 travers des r\u00e9seaux d&rsquo;unit\u00e9s simples interconnect\u00e9es dont les poids synaptiques s&rsquo;ajustent par r\u00e9tropropagation de l&rsquo;erreur.<\/p>\n<p>Conscient du p\u00e9ril th\u00e9orique majeur que repr\u00e9sente ce retour en force de l&rsquo;associationnisme sous un d\u00e9guisement neurocomputationnel sophistiqu\u00e9, Jerry Fodor s&rsquo;associe au philosophe et psychologue cognitiviste Zenon Pylyshyn pour r\u00e9diger l&rsquo;une des ripostes les plus retentissantes de l&rsquo;histoire des sciences cognitives : \u00ab Connectionism and Cognitive Architecture: A Critical Analysis \u00bb, publi\u00e9 en 1988 dans la revue <em>Cognition<\/em>. Long d&rsquo;une centaine de pages d&rsquo;une argumentation technique et conceptuelle impitoyable, cet article devient imm\u00e9diatement la r\u00e9f\u00e9rence incontournable de la critique anti-connexionniste.<\/p>\n<p>Fodor et Pylyshyn posent d&#8217;embl\u00e9e les termes de l&rsquo;alternative : le connexionnisme pr\u00e9tend-il offrir une <em>alternative radicale<\/em> \u00e0 l&rsquo;architecture symbolique au niveau cognitif repr\u00e9sentatif, ou n&rsquo;est-il qu&rsquo;une simple th\u00e9orie d&rsquo;ing\u00e9nierie physique d\u00e9crivant la mani\u00e8re dont les symboles sont <em>mat\u00e9riellement impl\u00e9ment\u00e9s<\/em> dans les r\u00e9seaux de neurones biologiques ? Si les connexionnistes adoptent la premi\u00e8re branche de l&rsquo;alternative, ils \u00e9chouent lamentablement \u00e0 rendre compte de l&rsquo;esprit humain ; s&rsquo;ils adoptent la seconde, ils ne sont que des techniciens de l&rsquo;impl\u00e9mentation qui ne contredisent en rien la th\u00e9orie classique du mentalais.<\/p>\n<h3>9.2 D\u00e9ficit de compositionalit\u00e9 et sous-symbolisme<\/h3>\n<p>Le c\u0153ur de l&rsquo;argumentation de Fodor et Pylyshyn repose sur la d\u00e9monstration m\u00e9ticuleuse de l&rsquo;incapacit\u00e9 constitutionnelle des repr\u00e9sentations connexionnistes distribu\u00e9es \u00e0 exhiber une <strong>structure syntaxique constituante<\/strong>. Dans un r\u00e9seau de neurones artificiels classique (comme un perceptron multicouche), une repr\u00e9sentation conceptuelle distribu\u00e9e est un vecteur num\u00e9rique dans un espace multidimensionnel d&rsquo;activations d&rsquo;unit\u00e9s scalaires. Deux concepts s\u00e9mantiquement proches ne se distinguent que par des micro-variations g\u00e9om\u00e9triques de ces poids distribu\u00e9s.<\/p>\n<p>Or, d\u00e9montrent les auteurs, une repr\u00e9sentation distribu\u00e9e ou sous-symbolique est totalement d\u00e9pourvue de structure de constituance :<\/p>\n<ul>\n<li>Dans le symbole classique [Jean aime Marie], le symbole &lsquo;Jean&rsquo; est litt\u00e9ralement pr\u00e9sent physiquement comme une <em>partie syntaxique discr\u00e8te<\/em> de l&rsquo;expression complexe globale. On peut extraire syntaxiquement le composant &lsquo;Jean&rsquo; sans d\u00e9truire la matrice de la phrase.<\/li>\n<li>Dans un vecteur distribu\u00e9 repr\u00e9sentant [Jean aime Marie], le concept &lsquo;Jean&rsquo; n&rsquo;appara\u00eet nulle part sous forme de sous-motif identifiable : il est dissous et fondu de mani\u00e8re ins\u00e9parable dans la totalit\u00e9 des poids du r\u00e9seau.<\/li>\n<li>Par cons\u00e9quent, les repr\u00e9sentations connexionnistes ne peuvent satisfaire au r\u00e9quisit de la v\u00e9ritable <strong>compositionalit\u00e9<\/strong> fodorienne, car elles confondent une affinit\u00e9 statistique globale avec une combinatoire alg\u00e9brique formelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette carence architecturale condamne les r\u00e9seaux neuronaux \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec face au test d\u00e9cisif de la syst\u00e9maticit\u00e9 de la pens\u00e9e. Certes, conc\u00e8de Fodor, un r\u00e9seau connexionniste peut \u00eatre entra\u00een\u00e9 par une multitude d&rsquo;it\u00e9rations statistiques \u00e0 associer la phrase \u00ab Jean aime Marie \u00bb avec certaines sorties comportementales ad\u00e9quates. Cependant, rien dans la structure m\u00eame du r\u00e9seau ne garantit qu&rsquo;il comprendra ipso facto la phrase sym\u00e9trique \u00ab Marie aime Jean \u00bb. Le r\u00e9seau doit r\u00e9apprendre cette association nouvelle ou extrapoler par proximit\u00e9 de vecteurs, ce qui reste sujet \u00e0 des r\u00e9gressions catastrophiques d&rsquo;apprentissage. Chez l&rsquo;\u00eatre humain, la syst\u00e9maticit\u00e9 n&rsquo;est pas une g\u00e9n\u00e9ralisation statistique hasardeuse : elle est une n\u00e9cessit\u00e9 architecturale absolue garantie d&#8217;embl\u00e9e par la syntaxe du mentalais. En \u00e9chouant \u00e0 mod\u00e9liser la combinatoire des constituants formels, le connexionnisme se disqualifie en tant que th\u00e9orie de l&rsquo;esprit cognitif.<\/p>\n<h3>9.3 Le niveau de r\u00e9alisation contre le niveau algorithmique<\/h3>\n<p>Pour clarifier ce litige th\u00e9orique fondamental, Fodor et Pylyshyn r\u00e9activent avec brio la c\u00e9l\u00e8bre distinction tripartite formalis\u00e9e par le th\u00e9oricien de la vision computationnelle <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262514620\/vision\/\">David Marr<\/a> :<\/p>\n<ol>\n<li><strong>Le niveau computationnel :<\/strong> la d\u00e9finition formelle de la t\u00e2che que l&rsquo;esprit doit r\u00e9soudre et la logique abstraite du probl\u00e8me.<\/li>\n<li><strong>Le niveau algorithmique et repr\u00e9sentationnel :<\/strong> le choix du syst\u00e8me de symboles (la syntaxe du mentalais) et des r\u00e8gles formelles s\u00e9quentielles qui manipulent ces repr\u00e9sentations.<\/li>\n<li><strong>Le niveau mat\u00e9riel de l&rsquo;impl\u00e9mentation physique (hardware) :<\/strong> la r\u00e9alisation biologique concr\u00e8te du syst\u00e8me dans les circuits neuronaux et les synapses c\u00e9r\u00e9brales.<\/li>\n<\/ol>\n<p>La th\u00e8se de Fodor est que le connexionnisme et les r\u00e9seaux sous-symboliques n&rsquo;ont de valeur scientifique l\u00e9gitime qu&rsquo;au troisi\u00e8me niveau : celui de la r\u00e9alisation mat\u00e9rielle. Il est tout \u00e0 fait possible et m\u00eame hautement probable que les r\u00e8gles syntaxiques s\u00e9quentielles du langage de la pens\u00e9e soient impl\u00e9ment\u00e9es dans le cerveau animal par des architectures massives d&rsquo;unit\u00e9s neuronales interconnect\u00e9es op\u00e9rant en parall\u00e8le. Mais confondre le niveau d&rsquo;impl\u00e9mentation mat\u00e9rielle avec le niveau algorithmique et s\u00e9mantique revient \u00e0 commettre une monumentale erreur de cat\u00e9gorie philosophique :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab C&rsquo;est exactement comme si un informaticien confondait la th\u00e9orie des algorithmes compil\u00e9s avec l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;\u00e9tat quantique des \u00e9lectrons circulant dans les transistors de silicium d&rsquo;une puce \u00e9lectronique. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Malgr\u00e9 les r\u00e9pliques sophistiqu\u00e9es de th\u00e9oriciens connexionnistes majeurs tels que Paul Smolensky (d\u00e9fendant l&rsquo;approche du \u00ab sous-symbolisme int\u00e9gr\u00e9 \u00bb) ou Jeffrey Elman, Fodor a maintenu jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de sa vie cette position inflexible. Pour lui, tout mod\u00e8le de l&rsquo;esprit qui refuse la manipulation formelle de symboles structur\u00e9s syntaxiquement se condamne \u00e0 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un retour anachronique aux chim\u00e8res r\u00e9gressives de l&rsquo;associationnisme b\u00e9havioriste, incapable de rendre compte du miracle constitutif de la rationalit\u00e9 d\u00e9ductive humaine.<\/p>\n<h2>10. La dissidence biologique : la critique de la s\u00e9lection naturelle<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;intervention iconoclaste : \u00ab What Darwin Got Wrong \u00bb (2010)<\/h3>\n<p>Alors que Jerry Fodor s&rsquo;\u00e9tait impos\u00e9 comme un classique vivant de la philosophie des sciences cognitives, il d\u00e9clenche au cr\u00e9puscule de sa vie acad\u00e9mique une temp\u00eate m\u00e9diatique et scientifique d&rsquo;une rare virulence. En 2010, il publie en collaboration avec le biophysicien et cognitiviste de r\u00e9putation internationale Massimo Piattelli-Palmarini un ouvrage au titre d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment incendiaire : <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.bloomsbury.com\/us\/what-darwin-got-wrong-9781846682216\/\"><em>What Darwin Got Wrong<\/em><\/a> (<em>Ce que Darwin a mal compris<\/em>). L&rsquo;ambition d\u00e9clar\u00e9e du livre ne rel\u00e8ve nullement d&rsquo;un quelconque obscurantisme cr\u00e9ationniste ou d&rsquo;une sympathie pour le dessein intelligent \u2013 Fodor et Piattelli-Palmarini r\u00e9affirmant sans \u00e9quivoque leur mat\u00e9rialisme absolu et la r\u00e9alit\u00e9 empirique irr\u00e9futable de l&rsquo;\u00e9volution des esp\u00e8ces.<\/p>\n<p>Leur cible est exclusivement \u00e9pist\u00e9mologique et logique : il s&rsquo;agit de la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l&rsquo;orthodoxie n\u00e9odarwinienne contemporaine, \u00e0 savoir la th\u00e9orie de l&rsquo;\u00e9volution par <strong>s\u00e9lection naturelle<\/strong> con\u00e7ue comme le moteur causal exclusif et optimisateur de l&rsquo;adaptationnisme biologique. S&rsquo;appuyant sur les donn\u00e9es r\u00e9centes de l&rsquo;\u00e9vo-d\u00e9vo (la biologie \u00e9volutive du d\u00e9veloppement), de la g\u00e9n\u00e9tique \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique et de l&rsquo;auto-organisation cellulaire, les auteurs entendent prouver que le concept m\u00eame de s\u00e9lection naturelle est logiquement vici\u00e9 et incapable de fournir des explications nomologiques coh\u00e9rentes pour l&rsquo;apparition des ph\u00e9notypes complexes.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage provoque une onde de choc sans \u00e9quivalent dans les revues philosophiques et les revues de biologie th\u00e9orique. Voir l&rsquo;un des plus grands esprits de la philosophie analytique s&rsquo;attaquer frontalement \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage sacr\u00e9 de Charles Darwin suscite des torrents de r\u00e9probation, de stup\u00e9faction et d&rsquo;incompr\u00e9hension outr\u00e9e au sein de l&rsquo;institution acad\u00e9mique mondiale.<\/p>\n<h3>10.2 L&rsquo;argument de l&rsquo;intensionalit\u00e9 et le probl\u00e8me de la s\u00e9lection<\/h3>\n<p>L&rsquo;argument central d\u00e9ploy\u00e9 par Fodor dans cette croisade contre le n\u00e9odarwinisme est le prolongement direct de ses analyses philosophiques sur l&rsquo;intentionnalit\u00e9 et la s\u00e9mantique causale. C&rsquo;est le probl\u00e8me redoutable de la distinction entre la \u00ab <strong>s\u00e9lection de<\/strong> \u00bb (<em>selection of<\/em>) et la \u00ab <strong>s\u00e9lection pour<\/strong> \u00bb (<em>selection for<\/em>), \u00e9troitement articul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;opacit\u00e9 conceptuelle de l&rsquo;<strong>intensionalit\u00e9<\/strong> (avec un &lsquo;s&rsquo;).<\/p>\n<p>Consid\u00e9rons l&rsquo;exemple paradigmatique du c\u0153ur des vert\u00e9br\u00e9s. Le c\u0153ur poss\u00e8de simultan\u00e9ment deux propri\u00e9t\u00e9s physiques intrins\u00e8quement coextensives et ins\u00e9parables : d&rsquo;une part, il pompe le sang \u00e0 travers le syst\u00e8me circulatoire ; d&rsquo;autre part, il \u00e9met un battement sonore perceptible (un bruit r\u00e9gulier). Historiquement, les animaux dot\u00e9s d&rsquo;un c\u0153ur ont surv\u00e9cu. Mais pour quelle propri\u00e9t\u00e9 pr\u00e9cise le c\u0153ur a-t-il \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 ? Tout biologiste r\u00e9pondra instantan\u00e9ment sans h\u00e9siter : \u00ab Le c\u0153ur a \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 <em>pour pomper le sang<\/em>, et non pour faire du bruit \u00bb.<\/p>\n<p>Or, demande Fodor avec sa rigueur implacable, quelle entit\u00e9 ou quelle loi de la nature est habilit\u00e9e \u00e0 op\u00e9rer cette distinction ontologique ?<\/p>\n<ul>\n<li>Dans le cadre d&rsquo;une s\u00e9lection artificielle (op\u00e9r\u00e9e par un \u00e9leveur de chevaux ou un jardinier s\u00e9lectionnant des roses), la distinction ne pose aucun probl\u00e8me philosophique : l&rsquo;\u00e9leveur poss\u00e8de une <em>intention consciente<\/em>, un esprit dot\u00e9 d&rsquo;attitudes propositionnelles qui vise explicitement une propri\u00e9t\u00e9 pr\u00e9cise (la vitesse du cheval) et n\u00e9glige une propri\u00e9t\u00e9 corr\u00e9l\u00e9e non d\u00e9sir\u00e9e (la forme de la queue).<\/li>\n<li>Mais la s\u00e9lection naturelle, par d\u00e9finition physique et m\u00e9caniste, est un processus totalement <strong>aveugle, impersonnel et d\u00e9pourvu de conscience<\/strong>. La nature n&rsquo;a pas d&rsquo;esprit, pas de projets, pas de repr\u00e9sentations et pas de finalit\u00e9 t\u00e9l\u00e9ologique.<\/li>\n<li>D\u00e8s lors qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas d&rsquo;esprit pour arbitrer et qu&rsquo;aucun univers contrefactuel dans notre monde n&rsquo;a jamais produit de c\u0153ur qui pompe le sang sans \u00e9mettre aucun bruit physique, il est m\u00e9taphysiquement impossible d&rsquo;affirmer objectivement qu&rsquo;il y a eu s\u00e9lection <em>pour<\/em> le pompage plut\u00f4t que <em>pour<\/em> le son.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Fodor en d\u00e9duit que l&rsquo;adaptationnisme n\u00e9odarwinien repose sur une gigantesque illusion t\u00e9l\u00e9ologique inavou\u00e9e. Les darwiniens pr\u00e9tendent \u00eatre des mat\u00e9rialistes rigoureux, mais ils passent leur temps \u00e0 r\u00e9introduire subrepticement l&rsquo;intentionnalit\u00e9 divine dans la nature sous le vocable m\u00e9taphorique de la \u00ab pression de s\u00e9lection \u00bb. Faute de lois nomologiques strictes reliant les g\u00e9notypes aux ph\u00e9notypes dans des conditions contrefactuelles pures, les r\u00e9cits adaptationnistes d\u00e9g\u00e9n\u00e8rent in\u00e9luctablement en de pures fables r\u00e9trospectives (les c\u00e9l\u00e8bres <em>Just-so stories<\/em> fustig\u00e9es par Stephen Jay Gould), inv\u00e9rifiables et d\u00e9nu\u00e9es de port\u00e9e explicative scientifique authentique.<\/p>\n<h3>10.3 R\u00e9actions, critiques et isolement relatif<\/h3>\n<p>La publication de <em>What Darwin Got Wrong<\/em> attire sur Jerry Fodor les foudres d&rsquo;une violence inou\u00efe de la part de l&rsquo;establishment scientifique. Des figures majeures de la biologie \u00e9volutive, telles que Richard Dawkins et Jerry Coyne, publient des recensions acerbes, accusant Fodor et Piattelli-Palmarini d&rsquo;une ignorance crasse des m\u00e9thodes math\u00e9matiques de la g\u00e9n\u00e9tique des populations moderne, des coefficients de s\u00e9lection multivari\u00e9s et des analyses contrefactuelles sophistiqu\u00e9es couramment mobilis\u00e9es par les biologistes de terrain.<\/p>\n<p>Dans le camp des philosophes de la biologie, la r\u00e9plique n&rsquo;est pas moins cinglante. Son vieil adversaire <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/ase.tufts.edu\/cogstud\/dennett\/\">Daniel Dennett<\/a> traite l&rsquo;intervention de Fodor de \u00ab faillite intellectuelle totale \u00bb, tandis que des \u00e9pist\u00e9mologues r\u00e9put\u00e9s comme Peter Godfrey-Smith, Elliott Sober et Philip Kitcher s&#8217;emploient \u00e0 d\u00e9montrer que la causalit\u00e9 biologique objective n&rsquo;exige nullement d&rsquo;esprit intentionnel pour \u00eatre distingu\u00e9e scientifiquement \u00e0 travers des manipulations exp\u00e9rimentales et des r\u00e9gressions statistiques en milieu \u00e9cologique contr\u00f4l\u00e9.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode marque ind\u00e9niablement une phase d&rsquo;isolement relatif pour le philosophe dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Cependant, loin d&rsquo;\u00eatre un \u00e9garement s\u00e9nile comme certains de ses d\u00e9tracteurs ont tent\u00e9 de le caricaturer, cette dissidence biologique extr\u00eame t\u00e9moigne de la coh\u00e9rence interne absolue et de l&rsquo;intr\u00e9pidit\u00e9 intellectuelle de Fodor. M\u00eame face au consensus plan\u00e9taire le plus \u00e9crasant, Jerry Fodor a refus\u00e9 jusqu&rsquo;au bout d&rsquo;accorder \u00e0 la biologie darwinienne un passe-droit m\u00e9tath\u00e9orique que la philosophie de l&rsquo;esprit analytique refuse rigoureusement \u00e0 tout autre domaine de la recherche scientifique.<\/p>\n<h2>11. M\u00e9thodologie, rh\u00e9torique et posture intellectuelle<\/h2>\n<h3>11.1 Le style stylistique : humour, sarcasme et clart\u00e9 analytique<\/h3>\n<p>On ne saurait rendre justice \u00e0 l&rsquo;impact monumental de Jerry Fodor sur la philosophie contemporaine sans \u00e9voquer la singularit\u00e9 flamboyante de son \u00e9criture et de sa posture rh\u00e9torique. Dans le paysage souvent aust\u00e8re, hyper-sp\u00e9cialis\u00e9 et parfois compass\u00e9 de la philosophie analytique universitaire anglo-saxonne, les textes de Fodor \u00e9clatent comme des feux d&rsquo;artifice intellectuels. Fodor maniait avec un art consomm\u00e9 une prose \u00e9tincelante, o\u00f9 la plus exigeante rigueur de la d\u00e9duction formelle c\u00f4toyait sans cesse un humour ravageur, des r\u00e9parties satiriques d&rsquo;une dr\u00f4lerie irr\u00e9sistible et une franchise d\u00e9capante qui ne laissait aucun adversaire indemne.<\/p>\n<p>Les m\u00e9taphores fodoriennes sont devenues de v\u00e9ritables morceaux d&rsquo;anthologie acad\u00e9mique. Pour ridiculiser une th\u00e8se adverse, il n&rsquo;h\u00e9sitait jamais \u00e0 puiser dans le registre du grotesque et du familier, \u00e9voquant tour \u00e0 tour des tantes acari\u00e2tres en train de tricoter, des machines distributrices de Coca-Cola d\u00e9traqu\u00e9es, des lapins mutants extraterrestres ou le comportement d\u00e9sesp\u00e9rant de ses chiens ador\u00e9s face \u00e0 un probl\u00e8me g\u00e9om\u00e9trique. Cette truculence verbale ne constituait aucunement une coquetterie de surface ou une diversion oratoire ; elle fonctionnait au contraire comme un scalpel logique d\u00e9vastateur, con\u00e7u pour arracher impitoyablement les oripeaux techniques et le jargon pompeux dont s&rsquo;entourent souvent les doctrines acad\u00e9miques infond\u00e9es.<\/p>\n<p>Fodor d\u00e9testait par-dessus tout l&rsquo;obscurantisme m\u00e9taphysique et les consensus moutonniers des chapelles th\u00e9oriques. Sa clart\u00e9 d&rsquo;expression absolue \u00e9tait une exigence morale : pour Fodor, une th\u00e8se philosophique qui ne pouvait pas \u00eatre formul\u00e9e de mani\u00e8re limpide, testable et susceptible d&rsquo;\u00eatre r\u00e9fut\u00e9e avec \u00e9clat par un contre-exemple concret ne m\u00e9ritait pas une seconde d&rsquo;attention rationnelle. Il a ainsi incarn\u00e9 la libert\u00e9 intellectuelle dans son acception la plus noble et la plus exigeante, pr\u00e9f\u00e9rant toujours le risque d&rsquo;\u00e9noncer une th\u00e8se outranci\u00e8re mais f\u00e9conde plut\u00f4t que de se r\u00e9fugier dans le confort ti\u00e8de des consensus acad\u00e9miques aseptis\u00e9s.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;apriorisme rationnel face aux neurosciences empiriques<\/h3>\n<p>Un autre trait m\u00e9thodologique fondamental de la d\u00e9marche fodorienne r\u00e9side dans son apriorisme rationnel souverain face \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme croissant des neurosciences exp\u00e9rimentales. Au tournant du mill\u00e9naire, avec la mont\u00e9e en puissance foudroyante des techniques d&rsquo;imagerie c\u00e9r\u00e9brale fonctionnelle (notamment l&rsquo;IRMf), un enthousiasme g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 a submerg\u00e9 les sciences cognitives, proclamant que les grands myst\u00e8res philosophiques de l&rsquo;esprit allaient enfin \u00eatre r\u00e9solus en observant directement les aires c\u00e9r\u00e9brales s&rsquo;illuminer sur des \u00e9crans d&rsquo;ordinateur lors des t\u00e2ches cognitives.<\/p>\n<p>Jerry Fodor a toujours oppos\u00e9 un scepticisme d&rsquo;une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 absolue \u00e0 ce mirage neurotechnologique. Il n&rsquo;a cess\u00e9 de marteler une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique essentielle que les emballements m\u00e9diatiques tendent continuellement \u00e0 masquer :<\/p>\n<blockquote><p>\n    \u00ab Savoir *o\u00f9* une op\u00e9ration cognitive se d\u00e9roule dans la bo\u00eete cr\u00e2nienne ne nous dit absolument rien sur *comment* cette op\u00e9ration fonctionne computationnellement. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour Fodor, cartographier les localisations c\u00e9r\u00e9brales de la m\u00e9moire ou du langage n&rsquo;a pas plus de pertinence philosophique pour d\u00e9crypter les algorithmes de la rationalit\u00e9 que le fait d&rsquo;ouvrir un ordinateur portable avec un tournevis et de mesurer la temp\u00e9rature de ses cartes m\u00e8res n&rsquo;explique la structure logique d&rsquo;un logiciel de traitement de texte ou d&rsquo;un moteur de jeu d&rsquo;\u00e9checs. La priorit\u00e9 m\u00e9thodologique absolue doit demeurer l&rsquo;analyse conceptuelle, l&rsquo;architecture fonctionnelle et la formalisation logique des calculs symboliques.<\/p>\n<p>Fodor refusait avec v\u00e9h\u00e9mence de r\u00e9duire la philosophie de l&rsquo;esprit au rang d&rsquo;une servante passive et soumise des laboratoires de neurophysiologie. La philosophie n&rsquo;est pas l\u00e0 pour valider platement les donn\u00e9es brutes accumul\u00e9es par les instruments d&rsquo;imagerie m\u00e9dicale ; elle est l\u00e0 pour fournir les concepts cardinaux sans lesquels les neuroscientifiques ne savent m\u00eame pas ce qu&rsquo;ils cherchent ni ce que leurs graphiques statistiques signifient r\u00e9ellement.<\/p>\n<h3>11.3 Une fid\u00e9lit\u00e9 in\u00e9branlable au mat\u00e9rialisme sans r\u00e9ductionnisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;extraordinaire coh\u00e9rence du monument philosophique \u00e9rig\u00e9 par Jerry Fodor pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle tient \u00e0 son \u00e9quilibrisme m\u00e9taphysique magistral : la d\u00e9fense ind\u00e9fectible d&rsquo;un <strong>mat\u00e9rialisme non r\u00e9ductionniste<\/strong>. Tout au long de sa trajectoire, Fodor a navigu\u00e9 avec une dext\u00e9rit\u00e9 prodigieuse entre deux \u00e9cueils mortels qui menacent perp\u00e9tuellement la philosophie de l&rsquo;esprit :<\/p>\n<ul>\n<li>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, le <em>dualisme des substances<\/em> cart\u00e9sien, qui, en coupant l&rsquo;esprit de la chair physique, rend l&rsquo;interaction causale miraculeuse et exclut la psychologie de la communaut\u00e9 des sciences de la nature.<\/li>\n<li>De l&rsquo;autre, le <em>mat\u00e9rialisme r\u00e9ductionniste \u00e9troit<\/em> (th\u00e9orie de l&rsquo;identit\u00e9 type-type ou physicalisme radical), qui, en voulant r\u00e9duire imm\u00e9diatement chaque concept mental \u00e0 un \u00e9tat microphysique du cerveau, d\u00e9truit la r\u00e9alit\u00e9 des croyances, des d\u00e9sirs, des normes logiques et de la rationalit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 son articulation g\u00e9niale du fonctionnalisme computationnel, du r\u00e9alisme des attitudes propositionnelles et de l&rsquo;autonomie des sciences sp\u00e9ciales, Fodor a b\u00e2ti une troisi\u00e8me voie d&rsquo;une solidit\u00e9 indestructible. Il a d\u00e9montr\u00e9 qu&rsquo;on pouvait \u00eatre un mat\u00e9rialiste fervent \u2013 reconnaissant qu&rsquo;il n&rsquo;y a dans le monde physique que des atomes mat\u00e9riels soumis aux lois aveugles de la nature \u2013 tout en \u00e9tant un r\u00e9aliste acharn\u00e9 quant \u00e0 la vie de l&rsquo;esprit, affirmant que nos pens\u00e9es conscientes guident r\u00e9ellement nos vies et que la v\u00e9rit\u00e9 existe objectivement. C&rsquo;est cette extraordinaire synth\u00e8se ontologique qui conf\u00e8re \u00e0 son \u0153uvre une stature p\u00e9renne qui d\u00e9fiera les modes intellectuelles passag\u00e8res pour les g\u00e9n\u00e9rations futures.<\/p>\n<h2>12. H\u00e9ritage, post\u00e9rit\u00e9 et impact durable sur les sciences contemporaines<\/h2>\n<h3>12.1 Bilan critique au sein des sciences cognitives du XXIe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>\u00c0 l&rsquo;or\u00e9e du premier quart du XXIe si\u00e8cle, l&rsquo;h\u00e9ritage de Jerry Fodor au sein des sciences cognitives empiriques demeure aussi colossal que contest\u00e9. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, ses concepts canoniques se sont int\u00e9gr\u00e9s de mani\u00e8re d\u00e9finitive dans la texture fondamentale des manuels universitaires de psychologie cognitive et de neuropsychologie clinique. Nul ne peut aujourd&rsquo;hui analyser un d\u00e9ficit perceptif, une agnosie visuelle ou un trouble d\u00e9veloppemental du langage sans mobiliser la grille conceptuelle de la sp\u00e9cificit\u00e9 de domaine et des dissociations d&rsquo;entr\u00e9es formalis\u00e9es pour la premi\u00e8re fois dans <em>The Modularity of Mind<\/em>.<\/p>\n<p>D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, plusieurs piliers architecturaux fodoriennes font l&rsquo;objet de r\u00e9\u00e9valuations critiques approfondies par les neurosciences cognitives computationnelles contemporaines :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9fi du traitement pr\u00e9dictif (Predictive Processing) :<\/strong> les mod\u00e8les actuels du cerveau pr\u00e9dictif (d\u00e9velopp\u00e9s par Karl Friston, Andy Clark et Jakob Hohwy) contestent la stricte fronti\u00e8re imperm\u00e9able de l&rsquo;encapsulation informationnelle. Ces approches soutiennent que le cerveau est une machine d&rsquo;inf\u00e9rence bay\u00e9sienne o\u00f9 des signaux pr\u00e9dictifs descendants (<em>top-down<\/em>) issus des zones centrales inondent perp\u00e9tuellement les cortex sensoriels pr\u00e9coces pour corriger et contraindre les signaux ascendants (<em>bottom-up<\/em>).<\/li>\n<li><strong>La plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale reconsid\u00e9r\u00e9e :<\/strong> les d\u00e9couvertes stup\u00e9fiantes sur la plasticit\u00e9 fonctionnelle des cortex sensoriels (par exemple, le cortex visuel d&rsquo;individus aveugles de naissance se r\u00e9organisant pour traiter l&rsquo;\u00e9cholocation auditive ou la lecture tactile du braille) ont conduit de nombreux chercheurs \u00e0 assouplir la rigidit\u00e9 de l&rsquo;architecture neurobiologique inn\u00e9e pr\u00f4n\u00e9e par Fodor.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;essor de la cognition incarn\u00e9e et situ\u00e9e (4E Cognition) :<\/strong> les tenants de la cognition incarn\u00e9e (<em>Embodied, Embedded, Enacted, Extended<\/em>) reprochent violemment \u00e0 Fodor son solipsisme m\u00e9thodologique et son m\u00e9pris pour le r\u00f4le constitutif du corps physique moteur et des interactions environnementales directes dans le fa\u00e7onnement des concepts.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pourtant, m\u00eame ses d\u00e9tracteurs les plus r\u00e9solus sont contraints d&rsquo;admettre que c&rsquo;est toujours par rapport aux crit\u00e8res et aux distinctions forg\u00e9s par Fodor que leurs propres mod\u00e8les novateurs doivent imp\u00e9rativement se situer pour acqu\u00e9rir une l\u00e9gitimit\u00e9 th\u00e9orique intelligible.<\/p>\n<h3>12.2 Pertinence \u00e0 l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative<\/h3>\n<p>L&rsquo;irruption contemporaine foudroyante de l&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/artificial-intelligence\/\">intelligence artificielle g\u00e9n\u00e9rative<\/a>, incarn\u00e9e par les grands mod\u00e8les de langage (<strong>LLM<\/strong> comme GPT-4) reposant sur les architectures de transformeurs massifs, projette une lumi\u00e8re d&rsquo;une actualit\u00e9 br\u00fblante sur les d\u00e9bats s\u00e9culaires anim\u00e9s par Jerry Fodor. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, l&rsquo;affrontement titanesque entre Fodor et le connexionnisme dans les ann\u00e9es 1980 se rejoue sous nos yeux \u00e0 une \u00e9chelle technologique vertigineuse.<\/p>\n<p>D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, les partisans enthousiastes de l&rsquo;IA connexionniste avancent que les transformeurs contemporains semblent avoir r\u00e9solu empiriquement les d\u00e9fis de la syst\u00e9maticit\u00e9 et de la compositionalit\u00e9 sans avoir eu besoin d&rsquo;impl\u00e9menter explicitement les r\u00e8gles d&rsquo;un langage de la pens\u00e9e ou un parseur symbolique formel. Les LLM g\u00e9n\u00e8rent du texte grammaticalement parfait, r\u00e9solvent des \u00e9nigmes logiques et manipulent des repr\u00e9sentations de concepts complexes uniquement \u00e0 travers des calculs statistiques distribu\u00e9s et des m\u00e9canismes d&rsquo;attention sur des milliards de param\u00e8tres de poids scalaires.<\/p>\n<p>Mais de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;arsenal philosophique fodorien offre les cl\u00e9s critiques les plus lucides et d\u00e9vastatrices pour analyser les failles intrins\u00e8ques et d\u00e9concertantes de ces technologies modernes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le d\u00e9ficit structurel d&rsquo;ancrage s\u00e9mantique :<\/strong> comme Fodor l&rsquo;avait pr\u00e9dit pour les syst\u00e8mes aveugles aux lois causales externes, les LLM ne poss\u00e8dent aucune connexion nomique r\u00e9elle avec les objets du monde physique dont ils parlent. Leurs repr\u00e9sentations internes ne reposent sur aucune covariation asym\u00e9trique avec le r\u00e9el, ce qui explique structurellement leur propension incurable aux \u00ab hallucinations \u00bb et aux d\u00e9lires d&rsquo;incoh\u00e9rence factuelle d\u00e8s que l&rsquo;on quitte le corpus textuel d&rsquo;entra\u00eenement.<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;absence de v\u00e9ritable compositionalit\u00e9 robuste :<\/strong> d\u00e8s que l&rsquo;on soumet un grand mod\u00e8le de langage \u00e0 des tests d&rsquo;inf\u00e9rence logique exigeant des d\u00e9ductions r\u00e9cursives in\u00e9dites sur des cas contrefactuels marginaux, les limites de l&rsquo;interpolation statistique r\u00e9apparaissent brutalement. Le syst\u00e8me ne dispose pas d&rsquo;une syntaxe garante de la v\u00e9rit\u00e9 logique ; il ne fait qu&rsquo;associer probabilistiquement des tokens superficiels.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Jerry Fodor appara\u00eet ainsi r\u00e9trospectivement comme le penseur qui avait anticip\u00e9 avec des d\u00e9cennies d&rsquo;avance le pi\u00e8ge cognitif dans lequel se trouve aujourd&rsquo;hui l&rsquo;intelligence artificielle : celui de confondre une ma\u00eetrise prodigieuse de la statistique corr\u00e9lationnelle superficielle avec la possession authentique d&rsquo;un esprit rationnel ancr\u00e9 dans la s\u00e9mantique et la compr\u00e9hension logique du monde.<\/p>\n<h3>12.3 Jerry Fodor comme figure canonique de l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>Au terme de cette analyse monumentale, Jerry Fodor \u00e9merge indiscutablement comme une figure canonique incontournable de l&rsquo;histoire de la philosophie occidentale, dont la trace intellectuelle peut \u00eatre l\u00e9gitimement compar\u00e9e \u00e0 celles de ses prestigieux a\u00efeux rationalistes et empiristes que furent Ren\u00e9 Descartes, John Locke, Gottfried Wilhelm Leibniz et Immanuel Kant. En affrontant avec un courage m\u00e9thodique sans \u00e9gal les probl\u00e8mes les plus redoutables de l&rsquo;existence humaine \u2013 la nature de nos croyances, le myst\u00e8re de notre rationalit\u00e9, la m\u00e9canique de notre langage et le statut de notre subjectivit\u00e9 au sein d&rsquo;un univers mat\u00e9riel aveugle \u2013, il a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 un \u00e9difice conceptuel d&rsquo;une puissance architecturale in\u00e9gal\u00e9e.<\/p>\n<p>Bien au-del\u00e0 des th\u00e8ses pr\u00e9cises qu&rsquo;il a d\u00e9fendues \u2013 dont certaines demeureront pour toujours des paradoxes intellectuels scandaleux \u2013, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9thique de la recherche philosophique incarn\u00e9e par Fodor qui continue d&rsquo;inspirer les esprits libres. Une \u00e9thique fond\u00e9e sur le refus absolu des faux-fuyants, l&rsquo;amour intransigeant de l&rsquo;argumentation d\u00e9monstrative, le m\u00e9pris de l&rsquo;autorit\u00e9 acad\u00e9mique pr\u00e9tentieuse et la conviction joyeuse que l&rsquo;investigation scientifique de l&rsquo;esprit humain est la plus exaltante des aventures intellectuelles que l&rsquo;univers puisse offrir \u00e0 notre r\u00e9flexion. Pour avoir r\u00e9habilit\u00e9 l&rsquo;esprit dans la mati\u00e8re sans lui faire perdre sa dignit\u00e9 rationnelle, Jerry Fodor demeurera, pour les si\u00e8cles \u00e0 venir, le grand ma\u00eetre d&rsquo;\u0153uvre de la philosophie cognitive moderne.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Chomsky, N. (1959). A Review of B. F. Skinner\u2019s <em>Verbal Behavior<\/em>. <em>Language<\/em>, 35(1), 26\u201358. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334\">https:\/\/doi.org\/10.2307\/411334<\/a><\/li>\n<li>Dennett, D. C. (1987). <em>The Intentional Stance<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262540537\/the-intentional-stance\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1968). <em>Psychological Explanation: An Introduction to the Philosophy of Psychology<\/em>. Random House.<\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1974). Special Sciences (Or: The Disunity of Science as a Working Hypothesis). <em>Synthese<\/em>, 28(2), 97\u2013115. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00485230\">https:\/\/doi.org\/10.1007\/BF00485230<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1975). <em>The Language of Thought<\/em>. Harvard University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674510302\">https:\/\/www.hup.harvard.edu\/books\/9780674510302<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1980). Methodological Solipsism Considered as a Research Strategy in Cognitive Psychology. <em>Behavioral and Brain Sciences<\/em>, 3(1), 63\u201373. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00001771\">https:\/\/doi.org\/10.1017\/S0140525X00001771<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1983). <em>The Modularity of Mind: An Essay on Faculty Psychology<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560252\/the-modularity-of-mind\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560252\/the-modularity-of-mind\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1987). <em>Psychosemantics: The Problem of Meaning in the Philosophy of Mind<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560443\/psychosemantics\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560443\/psychosemantics\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1990). <em>A Theory of Content and Other Essays<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560696\/a-theory-of-content-and-other-essays\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560696\/a-theory-of-content-and-other-essays\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1994). <em>The Elm and the Expert: Mentalese and Its Semantics<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560931\/the-elm-and-the-expert\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262560931\/the-elm-and-the-expert\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (1998). <em>Concepts: Where Cognitive Science Went Wrong<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198236360.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/0198236360.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (2000). <em>The Mind Doesn\u2019t Work That Way: The Serious Impasse of Cognitive Science<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262561464\/the-mind-doesnt-work-that-way\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262561464\/the-mind-doesnt-work-that-way\/<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A. (2008). <em>LOT 2: The Language of Thought Revisited<\/em>. Oxford University Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199548774.001.0001\">https:\/\/doi.org\/10.1093\/acprof:oso\/9780199548774.001.0001<\/a><\/li>\n<li>Fodor, J. A., Bever, T. G., &#038; Garrett, M. F. (1974). <em>The Psychology of Language: An Introduction to Psycholinguistics and Generative Grammar<\/em>. McGraw-Hill.<\/li>\n<li>Fodor, J. A., &#038; Piattelli-Palmarini, M. (2010). <em>What Darwin Got Wrong<\/em>. Farrar, Straus and Giroux.<\/li>\n<li>Fodor, J. A., &#038; Pylyshyn, Z. W. (1988). Connectionism and Cognitive Architecture: A Critical Analysis. <em>Cognition<\/em>, 28(1\u20132), 3\u201371. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(88)90031-5\">https:\/\/doi.org\/10.1016\/0010-0277(88)90031-5<\/a><\/li>\n<li>Marr, D. (1982). <em>Vision: A Computational Investigation into the Human Representation and Processing of Visual Information<\/em>. W. H. Freeman and Company. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262514620\/vision\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262514620\/vision\/<\/a><\/li>\n<li>Millikan, R. G. (1984). <em>Language, Thought, and Other Biological Categories: New Foundations for Realism<\/em>. The MIT Press. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262631150\/language-thought-and-other-biological-categories\/\">https:\/\/mitpress.mit.edu\/9780262631150\/language-thought-and-other-biological-categories\/<\/a><\/li>\n<li>Piattelli-Palmarini, M. (Ed.). (1980). <em>Language and Learning: The Debate between Jean Piaget and Noam Chomsky<\/em>. Harvard University Press.<\/li>\n<li>Putnam, H. (1975). The Meaning of &lsquo;Meaning&rsquo;. <em>Minnesota Studies in the Philosophy of Science<\/em>, 7, 131\u2013193.<\/li>\n<li>Ryle, G. (1949). <em>The Concept of Mind<\/em>. Hutchinson.<\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse exhaustive de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre et de l&rsquo;h\u00e9ritage intellectuel de Jerry Fodor (1935-2017), figure tut\u00e9laire de la philosophie de l&rsquo;esprit.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1538,1486],"tags":[24857,24855,24856,8382,24858],"class_list":["post-15698","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-philosophie-de-lesprit","category-sciences-cognitives","tag-computationnalisme","tag-jerry-fodor","tag-langage-de-la-pensee","tag-modularite-de-lesprit","tag-philosophie-analytique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15698","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15698"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15698\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15698"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15698"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15698"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}