{"id":15601,"date":"2026-10-09T08:26:10","date_gmt":"2026-10-09T08:26:10","guid":{"rendered":"http:\/\/french.arabpsychology.com\/theorists\/james-mill-1773-1836-psychologie-associationniste\/"},"modified":"2026-10-09T08:26:10","modified_gmt":"2026-10-09T08:26:10","slug":"james-mill-1773-1836-psychologie-associationniste","status":"publish","type":"psych_theorist","link":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/?psych_theorist=james-mill-1773-1836-psychologie-associationniste","title":{"rendered":"James Mill &#8211; 1773 1836"},"content":{"rendered":"<p>Figure intellectuelle monumentale mais souvent rel\u00e9gu\u00e9e dans l\u2019ombre tut\u00e9laire de son fils prodige <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mill\/\">John Stuart Mill<\/a> et de son mentor spirituel <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/bentham\/\">Jeremy Bentham<\/a>, James Mill (1773\u20131836) constitue la v\u00e9ritable cl\u00e9 de vo\u00fbte du radicalisme philosophique britannique du premier XIXe si\u00e8cle. Penseur polymathe, th\u00e9oricien de l&rsquo;\u00e9ducation, historien, \u00e9conomiste classique et psychologue novateur, il a op\u00e9r\u00e9 une synth\u00e8se d&rsquo;une coh\u00e9rence implacable entre l&#8217;empirisme des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises et l&rsquo;utilitarisme juridique le plus intransigeant. Loin de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un simple propagandiste des id\u00e9es d&rsquo;autrui, Mill a b\u00e2ti une architecture conceptuelle unifi\u00e9e o\u00f9 la psychologie scientifique sert de fondement d\u00e9ductif universel \u00e0 la morale, \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nierie politique, au droit p\u00e9nal et aux r\u00e9formes p\u00e9dagogiques.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur de cette entreprise titanesque se d\u00e9ploie une confiance absolue dans les pouvoirs de l&rsquo;analyse rationnelle et du d\u00e9mant\u00e8lement des abstractions fallacieuses. H\u00e9ritier des id\u00e9aux de d\u00e9composition analytique propres aux sciences physiques naissantes, James Mill per\u00e7oit l&rsquo;esprit humain non comme un sanctuaire mystique dot\u00e9 de facult\u00e9s inn\u00e9es et transcendantes, mais comme un m\u00e9canisme rigoureux r\u00e9gi par des lois universelles d&rsquo;association. Cette psychologie m\u00e9caniste, loin de demeurer une curiosit\u00e9 th\u00e9orique confin\u00e9e aux cercles acad\u00e9miques, fut con\u00e7ue comme un instrument \u00e9mancipateur d&rsquo;une redoutable efficacit\u00e9, destin\u00e9 \u00e0 briser les dogmes th\u00e9ologiques, \u00e0 destituer les oligarchies politiques et \u00e0 remodeler int\u00e9gralement la conscience humaine par l&rsquo;\u00e9ducation.<\/p>\n<p>Explorer la trajectoire et le legs de James Mill, c&rsquo;est ainsi plonger aux sources de la modernit\u00e9 philosophique occidentale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque charni\u00e8re o\u00f9 la sp\u00e9culation m\u00e9taphysique s&rsquo;efface devant l&rsquo;ambition d&rsquo;une science positive du comportement et de la cognition. De sa jeunesse \u00e9cossaise marqu\u00e9e par la pauvret\u00e9 et l&rsquo;exigence intellectuelle jusqu&rsquo;aux bureaux londoniens de la Compagnie britannique des Indes orientales, cet essai propose une travers\u00e9e exhaustive de son \u0153uvre ma\u00eetresse, l&rsquo;<em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em>, tout en \u00e9valuant ses retomb\u00e9es directes sur la philosophie politique, l&rsquo;exp\u00e9rience p\u00e9dagogique tragique et fascinante de sa descendance, et l&rsquo;\u00e9mergence des sciences cognitives contemporaines.<\/p>\n<h2>1. Introduction biographique et gen\u00e8se intellectuelle de James Mill (1773-1836)<\/h2>\n<h3>1.1 Origines \u00e9cossaises et formation th\u00e9ologique et philosophique<\/h3>\n<p>James Mill voit le jour le 6 avril 1773 \u00e0 Northwater Bridge, dans la paroisse de Logie Pert situ\u00e9e au c\u0153ur du comt\u00e9 de Forfarshire, dans l&rsquo;est de l&rsquo;\u00c9cosse. Issu d&rsquo;un milieu social \u00e9minemment modeste, son p\u00e8re \u00e9tant un cordonnier industrieux et pieux et sa m\u00e8re, Isabel Milne, une femme dot\u00e9e d&rsquo;une ambition f\u00e9roce pour la promotion sociale de sa prog\u00e9niture, le jeune James manifeste tr\u00e8s t\u00f4t des dispositions intellectuelles exceptionnelles. Remarqu\u00e9 par la petite noblesse locale, notamment par Lady Jane Davy (n\u00e9e Douglas) et Sir John Stuart de Fettercairn, il b\u00e9n\u00e9ficie d&rsquo;un m\u00e9c\u00e9nat protecteur qui lui ouvre les portes de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.ed.ac.uk\/\">Universit\u00e9 d&rsquo;\u00c9dimbourg<\/a> en 1790. Ce cadre g\u00e9ographique et acad\u00e9mique est d\u00e9terminant : \u00c9dimbourg brille alors de ses derniers feux comme \u00ab l&rsquo;Ath\u00e8nes du Nord \u00bb, foyer incandescent des Lumi\u00e8res \u00e9cossaises o\u00f9 s&rsquo;\u00e9panouissent la rigueur analytique, l&rsquo;histoire conjecturale et l&rsquo;\u00e9tude des facult\u00e9s morales.<\/p>\n<p>Durant ses ann\u00e9es universitaires, Mill subit l&rsquo;influence directe et magistrale de Dugald Stewart, le successeur d\u00e9sign\u00e9 de Thomas Reid \u00e0 la chaire de philosophie morale. Bien qu&rsquo;il rejettera plus tard avec v\u00e9h\u00e9mence l&rsquo;intuitionnisme du \u00ab sens commun \u00bb profess\u00e9 par Stewart, Mill y acquiert une ma\u00eetrise souveraine des m\u00e9thodes d&rsquo;abstraction, une admiration p\u00e9renne pour Francis Bacon et Isaac Newton, ainsi qu&rsquo;une passion \u00e9rudite pour la philosophie platonicienne et sto\u00efcienne. Destin\u00e9 initialement \u00e0 la carri\u00e8re eccl\u00e9siastique conform\u00e9ment aux esp\u00e9rances de ses bienfaiteurs, il compl\u00e8te ses \u00e9tudes th\u00e9ologiques et est ordonn\u00e9 ministre de l&rsquo;\u00c9glise presbyt\u00e9rienne d&rsquo;\u00c9cosse en 1798. Cependant, ses pr\u00e9dications aust\u00e8res, excessivement intellectuelles et d\u00e9pourvues de ferveur \u00e9motionnelle ne parviennent pas \u00e0 s\u00e9duire les congr\u00e9gations paroissiales. Rong\u00e9 par un scepticisme religieux grandissant et une intol\u00e9rance visc\u00e9rale envers les dogmes calvinistes de la pr\u00e9destination, James Mill renonce d\u00e9finitivement au minist\u00e8re pastoral.<\/p>\n<p>Conscient de l&rsquo;\u00e9troitesse des perspectives professionnelles en \u00c9cosse pour un clerc d\u00e9froqu\u00e9 sans fortune, Mill prend la d\u00e9cision courageuse et risqu\u00e9e de s&rsquo;installer \u00e0 Londres au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 1802. Il s&#8217;embarque pour la m\u00e9tropole en compagnie de son m\u00e9c\u00e8ne Sir John Stuart, voyageant avec l&rsquo;ambition assum\u00e9e de vivre de sa plume en tant qu&rsquo;homme de lettres ind\u00e9pendant. Les premi\u00e8res ann\u00e9es londoniennes sont marqu\u00e9es par une pr\u00e9carit\u00e9 financi\u00e8re aigu\u00eb et un travail d&rsquo;\u00e9criture forcen\u00e9. R\u00e9dacteur infatigable, il collabore \u00e0 de multiples p\u00e9riodiques \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, \u00e9dite l&rsquo;<em>Anti-Jacobin Review<\/em>, contribue \u00e0 la <em>Literary Journal<\/em> et fonde la <em>St. James&rsquo;s Chronicle<\/em>. Cette activit\u00e9 journalistique incessante lui permet non seulement d&rsquo;aff\u00fbter une prose d&rsquo;une rigueur clinique, d\u00e9nu\u00e9e de tout ornement rh\u00e9torique superficiel, mais \u00e9galement d&rsquo;entrer en contact avec l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle et politique progressiste de la capitale britannique.<\/p>\n<h3>1.2 Rencontre d\u00e9terminante avec Jeremy Bentham et le cercle des Radicaux philosophiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1808 marque le v\u00e9ritable tournant existentiel et intellectuel de James Mill lorsqu&rsquo;il fait la connaissance de Jeremy Bentham, le reclus et g\u00e9nial th\u00e9oricien du droit et p\u00e8re de l&rsquo;utilitarisme. Entre le vieux ma\u00eetre excentrique et prolifique et l&rsquo;\u00c9cossais rigoureux et d\u00e9termin\u00e9 se noue une symbiose intellectuelle sans \u00e9quivalent dans l&rsquo;histoire de la pens\u00e9e britannique. Bentham produit une masse vertigineuse de manuscrits chaotiques, souvent inachev\u00e9s et r\u00e9dig\u00e9s dans un style obscur, tandis que Mill poss\u00e8de pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;\u00e9nergie hercul\u00e9enne, la clart\u00e9 taxonomique et le sens strat\u00e9gique n\u00e9cessaires pour transformer ces intuitions fragmentaires en un mouvement philosophique et politique conqu\u00e9rant. Mill devient instantan\u00e9ment le premier disciple, le vulgarisateur impitoyable et l&rsquo;organisateur en chef de ce qui allait \u00eatre d\u00e9sign\u00e9 sous le vocable des \u00ab Radicaux philosophiques \u00bb (<em>Philosophical Radicals<\/em>).<\/p>\n<p>Sous la houlette de Mill, le cercle benthamien cesse d&rsquo;\u00eatre une simple coterie de juristes marginaux pour se constituer en une v\u00e9ritable avant-garde id\u00e9ologique. Il agr\u00e8ge autour du ma\u00eetre des figures aussi \u00e9minentes que l&rsquo;\u00e9conomiste David Ricardo \u2014 que Mill encourage personnellement et avec insistance \u00e0 r\u00e9diger ses <em>Principes de l&rsquo;\u00e9conomie politique et de l&rsquo;imp\u00f4t<\/em> \u2014, l&rsquo;historien George Grote, ou encore le juriste John Austin. Mill comprend avec une acuit\u00e9 remarquable la n\u00e9cessit\u00e9 de disposer d&rsquo;outils institutionnels et m\u00e9diatiques pour influencer l&rsquo;opinion publique et le Parlement. En 1824, gr\u00e2ce au financement de Bentham, il participe activement \u00e0 la cr\u00e9ation de la c\u00e9l\u00e8bre <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.westminsterreview.org\/\">Westminster Review<\/a>. Cette revue trimestrielle se pose imm\u00e9diatement en rivale id\u00e9ologique de la conservatrice <em>Quarterly Review<\/em> et de la mod\u00e9r\u00e9e whig <em>Edinburgh Review<\/em>, servant de tribune intransigeante pour r\u00e9clamer l&rsquo;extension du droit de vote, l&rsquo;abrogation des lois sur les bl\u00e9s (<em>Corn Laws<\/em>), la r\u00e9forme sanitaire et la s\u00e9cularisation des institutions \u00e9ducatives.<\/p>\n<p>Le r\u00f4le de Mill d\u00e9passe la simple diffusion \u00e9ditoriale : il syst\u00e9matise le radicalisme philosophique en une th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;action humaine. L\u00e0 o\u00f9 Bentham se concentrait sur la codification l\u00e9gislative et la jurisprudence p\u00e9nale, Mill applique les axiomes du plus grand bonheur pour le plus grand nombre \u00e0 la dynamique des classes sociales, au fonctionnement des assembl\u00e9es repr\u00e9sentatives et \u00e0 la formation psychologique des citoyens. Il conf\u00e8re au mouvement une armature logique aust\u00e8re, une foi in\u00e9branlable dans le pouvoir de la rationalit\u00e9 humaine et un m\u00e9pris souverain pour les traditions f\u00e9odales et les privil\u00e8ges de l&rsquo;aristocratie terrienne et du haut clerg\u00e9 anglican, \u00e9rigeant ainsi le radicalisme en programme r\u00e9volutionnaire pacifique mais total.<\/p>\n<h3>1.3 L&rsquo;Histoire de l&rsquo;Inde britannique et cons\u00e9cration \u00e0 la Compagnie des Indes<\/h3>\n<p>D\u00e8s la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1806, confront\u00e9 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de nourrir une famille grandissante et aspirant \u00e0 asseoir d\u00e9finitivement sa r\u00e9putation acad\u00e9mique, James Mill entreprend ce qui deviendra l&rsquo;un des monuments historiographiques du XIXe si\u00e8cle : <em>The History of British India<\/em> (Histoire de l&rsquo;Inde britannique). Con\u00e7u initialement comme un projet \u00e9ditorial de trois ann\u00e9es, cet ouvrage colossal exigera finalement douze ans d&rsquo;un labeur acharn\u00e9 et solitaire, ne voyant le jour qu&rsquo;\u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1817 en six volumineux tomes. Fait notoire et amplement comment\u00e9 par ses d\u00e9tracteurs contemporains, Mill r\u00e9dige cette somme monumentale sans jamais avoir pos\u00e9 le pied sur le sous-continent indien et sans poss\u00e9der la moindre notion des langues vernaculaires indiennes ou du sanskrit. Revendiquant avec fiert\u00e9 cette ext\u00e9riorit\u00e9, Mill argue que l&rsquo;\u00e9loignement physique et linguistique constitue le gage absolu de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique, le pr\u00e9servant des pr\u00e9jug\u00e9s locaux et des sympathies \u00e9motionnelles qui corrompent le jugement des administrateurs coloniaux.<\/p>\n<p>L&rsquo;ouvrage constitue bien plus qu&rsquo;une narration des conqu\u00eates militaires et des man\u0153uvres diplomatiques britanniques : il s&rsquo;agit d&rsquo;une application m\u00e9thodique et implacable de la grille d&rsquo;analyse utilitariste \u00e0 une civilisation enti\u00e8re. Mill y \u00e9value l&rsquo;histoire, la religion, les lois, les arts et la structure sociale de l&rsquo;Inde \u00e0 l&rsquo;aune d&rsquo;une \u00e9chelle universelle de civilisation, mesur\u00e9e par le degr\u00e9 de bonheur procur\u00e9 \u00e0 la population et par la rationalit\u00e9 de ses institutions juridiques. Son verdict \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la soci\u00e9t\u00e9 hindoue est d&rsquo;une s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9vastatrice : il d\u00e9crit une culture \u00e9touff\u00e9e par la superstition sacerdotale, p\u00e9trifi\u00e9e par le syst\u00e8me des castes, d\u00e9pourvue d&rsquo;esprit scientifique et soumise \u00e0 un despotisme arbitraire. Cette d\u00e9construction rationaliste le conduit \u00e0 rejeter avec virulence l&rsquo;orientalisme admiratif incarn\u00e9 par Sir William Jones, affirmant que l&rsquo;Inde n&rsquo;a jamais connu l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or mythique que lui attribuent les romantiques, mais qu&rsquo;elle stagne dans un \u00e9tat de barbarie raffin\u00e9e.<\/p>\n<p>L&rsquo;impact de la publication de l&rsquo;<em>Histoire de l&rsquo;Inde britannique<\/em> est imm\u00e9diat et retentissant. En d\u00e9pit de ses critiques s\u00e9v\u00e8res envers la gestion pass\u00e9e de la <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/topic\/East-India-Company\">Compagnie des Indes orientales<\/a> (<em>East India Company<\/em>), la direction de cette derni\u00e8re est tellement impressionn\u00e9e par l&rsquo;\u00e9rudition, la rigueur analytique et la puissance administrative qui se d\u00e9gagent de l&rsquo;ouvrage qu&rsquo;elle d\u00e9cide de recruter son auteur. En 1819, Mill est nomm\u00e9 au poste d&rsquo;assistant au sein de l&rsquo;<em>Examiner&rsquo;s Office<\/em> \u00e0 l&rsquo;East India House de Leadenhall Street. Gravissant tous les \u00e9chelons hi\u00e9rarchiques par son ardeur au travail et son intelligence strat\u00e9gique, il devient en 1831 <em>Examiner of India Correspondence<\/em>, occupant de facto la position de fonctionnaire civil le plus puissant de l&#8217;empire commercial britannique, responsable de la supervision des d\u00e9p\u00eaches politiques, judiciaires et financi\u00e8res adress\u00e9es aux gouverneurs g\u00e9n\u00e9raux en Inde.<\/p>\n<p>Cette nomination transforme radicalement l&rsquo;existence mat\u00e9rielle et intellectuelle de Mill. Lib\u00e9r\u00e9 d\u00e9finitivement des angoisses p\u00e9cuniaires du journalisme \u00e0 la pige, il acc\u00e8de \u00e0 un statut social \u00e9minent et dispose du loisir n\u00e9cessaire pour formaliser ses \u00e9crits th\u00e9oriques majeurs. Plus encore, sa position \u00e0 la Compagnie des Indes lui permet de traduire concr\u00e8tement ses id\u00e9es philosophiques en politiques publiques imp\u00e9riales : il inspire les r\u00e9formes administratives et juridiques de Lord William Bentinck en Inde, promeut l&rsquo;introduction de codes de lois rationnels et fa\u00e7onne durablement la politique coloniale victorienne dans un esprit de paternalisme r\u00e9formiste, s\u00e9culier et utilitariste.<\/p>\n<h2>2. Les fondements \u00e9pist\u00e9mologiques de l&#8217;empirisme chez James Mill<\/h2>\n<h3>2.1 H\u00e9ritage lock\u00e9en et rejet des notions inn\u00e9es<\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9difice philosophique de James Mill repose sur une adh\u00e9sion absolue, rigide et intransigeante \u00e0 la tradition de l&#8217;empirisme britannique initi\u00e9e par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/locke\/\">John Locke<\/a>. Mill fait sien le postulat cardinal expos\u00e9 dans l&rsquo;<em>Essai sur l&rsquo;entendement humain<\/em> selon lequel l&rsquo;esprit humain \u00e0 la naissance est une table rase (<em>tabula rasa<\/em>), une page enti\u00e8rement vierge de toute inscription ant\u00e9rieure, d\u00e9pourvue de caract\u00e8res pr\u00e9imprim\u00e9s ou d&rsquo;axiomes logiques latents. Il n&rsquo;existe dans l&rsquo;intellect aucune notion morale, math\u00e9matique ou m\u00e9taphysique qui n&rsquo;ait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 primitivement par les portes de l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle. Cette pr\u00e9misse n&rsquo;est pas simplement pour Mill une hypoth\u00e8se gnos\u00e9ologique de travail ; elle constitue le pilier indestructible de tout son engagement intellectuel et politique. Accepter la moindre br\u00e8che dans la citadelle empiriste reviendrait, \u00e0 ses yeux, \u00e0 capituler devant les forces de la r\u00e9action th\u00e9ologique et de l&rsquo;obscurantisme institutionnel.<\/p>\n<p>Cette posture entra\u00eene une r\u00e9futation m\u00e9thodique, presque visc\u00e9rale, des id\u00e9es inn\u00e9es cart\u00e9siennes ainsi que de tout l&rsquo;apriorisme issu du rationalisme continental. Mill consid\u00e8re que l&rsquo;affirmation de principes inn\u00e9s \u2014 qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;id\u00e9e de Dieu, des principes premiers de la g\u00e9om\u00e9trie euclidienne ou des pr\u00e9ceptes moraux naturels \u2014 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un artifice rh\u00e9torique commode \u00e9labor\u00e9 par les classes dominantes pour sanctuariser leurs privil\u00e8ges. Si une v\u00e9rit\u00e9 morale ou une hi\u00e9rarchie politique est pr\u00e9tendue inn\u00e9e, elle \u00e9chappe ipso facto au crible de la critique rationnelle et de la contestation populaire. Pour Mill, l&rsquo;origine de toute pens\u00e9e humaine sans exception se trouve dans l&rsquo;impression sensorielle \u00e9l\u00e9mentaire provoqu\u00e9e par le contact physique entre le monde objectif et nos organes corporels r\u00e9cepteurs.<\/p>\n<p>Dans ce cadre conceptuel, le sujet humain commence son existence cognitive dans une passivit\u00e9 sensorielle originelle. L&rsquo;organisme physique ne choisit pas ce qu&rsquo;il ressent : confront\u00e9 \u00e0 une source de chaleur, \u00e0 un rayon lumineux ou \u00e0 une onde acoustique, il subit l&rsquo;impact du r\u00e9el ext\u00e9rieur avec une n\u00e9cessit\u00e9 m\u00e9canique in\u00e9luctable. La gen\u00e8se de la subjectivit\u00e9 est donc int\u00e9gralement d\u00e9pendante du monde mat\u00e9riel objectif. L&rsquo;esprit ne commence \u00e0 op\u00e9rer que lorsqu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9alablement sollicit\u00e9, \u00e9branl\u00e9 et meubl\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Il en d\u00e9coule que les diff\u00e9rences individuelles d&rsquo;intelligence, de sensibilit\u00e9 morale et de temp\u00e9rament observ\u00e9es chez les adultes ne r\u00e9sultent en rien de pr\u00e9dispositions biologiques ou d&rsquo;in\u00e9galit\u00e9s ontologiques cong\u00e9nitales, mais proviennent exclusivement de la diversit\u00e9, de la richesse et de l&rsquo;organisation des exp\u00e9riences sensorielles v\u00e9cues depuis le berceau.<\/p>\n<h3>2.2 L&rsquo;influence de David Hartley et du sensualisme de Condillac<\/h3>\n<p>Bien que Locke ait pos\u00e9 les fondations g\u00e9n\u00e9rales de l&#8217;empirisme, c&rsquo;est aupr\u00e8s du m\u00e9decin et philosophe David Hartley (1705\u20131757) que James Mill puise la structure op\u00e9rationnelle de son mod\u00e8le psychologique. Dans ses <em>Observations on Man, His Frame, His Duty, and His Expectations<\/em> (1749), Hartley avait accompli le geste d\u00e9cisif de relier l&#8217;empirisme philosophique lock\u00e9en \u00e0 une th\u00e9orie physiologique mat\u00e9rialiste du syst\u00e8me nerveux, s&rsquo;appuyant sur l&rsquo;hypoth\u00e8se newtonienne des \u00ab vibrations \u00bb (<em>vibratiuncles<\/em>) des particules corpusculaires composant les nerfs et la substance c\u00e9r\u00e9brale. Mill est fascin\u00e9 par la capacit\u00e9 de Hartley \u00e0 expliquer la totalit\u00e9 de la vie mentale \u2014 de la m\u00e9moire \u00e0 l&rsquo;imagination, jusqu&rsquo;aux sentiments religieux et moraux les plus raffin\u00e9s \u2014 par le jeu m\u00e9canique d&rsquo;un principe unique : l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es calqu\u00e9e sur la dynamique de ces vibrations corporelles.<\/p>\n<p>Toutefois, Mill op\u00e8re une rupture m\u00e9thodologique majeure avec Hartley en proc\u00e9dant \u00e0 une la\u00efcisation radicale de sa doctrine. L\u00e0 o\u00f9 Hartley concevait son syst\u00e8me comme une apologie m\u00e9dicale de la Providence chr\u00e9tienne, visant \u00e0 d\u00e9montrer par l&rsquo;associationnisme la marche in\u00e9luctable de l&rsquo;\u00e2me humaine vers la perfection th\u00e9ologique et le salut universel, Mill \u00e9vacue sans m\u00e9nagement toute t\u00e9l\u00e9ologie pieuse et tout spiritualisme r\u00e9siduel. Il s\u00e9cularise l&rsquo;associationnisme pour le transformer en un pur outil d&rsquo;analyse scientifique s\u00e9culi\u00e8re. Par ailleurs, Mill tend \u00e0 neutraliser les sp\u00e9culations neurophysiologiques hasardeuses de Hartley sur les mouvements vibratoires de l&rsquo;\u00e9ther m\u00e9dullaire pour se concentrer sur une ph\u00e9nom\u00e9nologie rigoureuse des \u00e9tats de conscience, tout en maintenant un parall\u00e9lisme psychophysique r\u00e9solument naturaliste.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9marche rapproche intimement James Mill du sensualisme fran\u00e7ais incarn\u00e9 par <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/condillac\/\">\u00c9tienne Bonnot de Condillac<\/a> et son c\u00e9l\u00e8bre <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em> (1754). \u00c0 l&rsquo;instar de la statue de marbre condillacienne que l&rsquo;on anime successivement en lui accordant un seul sens \u00e0 la fois \u2014 \u00e0 commencer par l&rsquo;odorat d&rsquo;une rose \u2014 pour d\u00e9montrer comment naissent successivement la m\u00e9moire, le jugement, le d\u00e9sir et la volont\u00e9, Mill adopte un r\u00e9ductionnisme radical. Tout ce que l&rsquo;esprit produit, m\u00eame ses concepts les plus sublimes ou ses d\u00e9ductions logiques les plus complexes, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que de la \u00ab sensation transform\u00e9e \u00bb. Cette convergence d&rsquo;outre-Manche t\u00e9moigne de l&rsquo;inscription profonde de Mill dans le courant sensualiste et physicaliste des Lumi\u00e8res europ\u00e9ennes les plus audacieuses.<\/p>\n<h3>2.3 L&rsquo;approche nomoth\u00e9tique et scientifique de l&rsquo;esprit<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition intellectuelle qui consume James Mill est d&rsquo;accomplir dans le domaine des sciences de l&rsquo;esprit ce que son idole r\u00e9v\u00e9r\u00e9e, Isaac Newton, a magistralement r\u00e9alis\u00e9 pour les sciences de la mati\u00e8re. Mill est convaincu que le monde int\u00e9rieur de la pens\u00e9e, du sentiment et de la volition n&rsquo;est pas un domaine anarchique abandonn\u00e9 au myst\u00e8re po\u00e9tique ou aux caprices du libre arbitre m\u00e9taphysique, mais un cosmos r\u00e9gi par des lois r\u00e9guli\u00e8res, invariables et universelles. Sa d\u00e9marche est r\u00e9solument nomoth\u00e9tique : il s&rsquo;agit de d\u00e9couvrir les axiomes fondamentaux, les principes math\u00e9matiques r\u00e9gissant la gravit\u00e9 mentale, capables de rendre compte de la totalit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques avec la m\u00eame pr\u00e9cision pr\u00e9dictive et d\u00e9ductive que la loi de la gravitation universelle appliqu\u00e9e au mouvement des corps c\u00e9lestes.<\/p>\n<p>Cette qu\u00eate d&rsquo;une physique de l&rsquo;esprit impose un refus cat\u00e9gorique des sp\u00e9culations m\u00e9taphysiques abstraites, des entit\u00e9s occultes et des facult\u00e9s myst\u00e9rieuses invent\u00e9es par la scolastique ou par la philosophie allemande contemporaine. Mill rejette l&rsquo;invocation de facult\u00e9s mentales hypostasi\u00e9es telles que \u00ab la Volont\u00e9 \u00bb, \u00ab la Raison \u00bb, \u00ab le Jugement \u00bb ou \u00ab l&rsquo;Imagination \u00bb, consid\u00e9rant qu&rsquo;il s&rsquo;agit de simples \u00e9tiquettes verbales que l&rsquo;esprit humain commet l&rsquo;erreur de prendre pour des agents causaux distincts et autonomes. Pour lui, il n&rsquo;y a pas de \u00ab facult\u00e9 de juger \u00bb en soi ; il n&rsquo;y a que des actes concrets de jugement, lesquels doivent \u00eatre diss\u00e9qu\u00e9s pour en r\u00e9v\u00e9ler les constituants sensoriels et associatifs \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>La m\u00e9thode pr\u00e9conis\u00e9e par Mill pour parvenir \u00e0 cette science exacte est une forme sp\u00e9cifique d&rsquo;introspection analytique. Loin d&rsquo;\u00eatre une r\u00eaverie subjective complaisante, cette introspection consiste en un examen anatomique froid, m\u00e9thodique et distanci\u00e9 de sa propre vie int\u00e9rieure. Le psychologue doit s&rsquo;observer lui-m\u00eame avec le d\u00e9tachement d&rsquo;un naturaliste observant un sp\u00e9cimen min\u00e9ral ou biologique, guid\u00e9 par une taxonomie rigoureuse des \u00e9tats mentaux. En cat\u00e9gorisant minutieusement chaque impression, en tra\u00e7ant son origine sensorielle et en identifiant les maillons associatifs qui la relient \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9tats psychiques, Mill entend fonder une v\u00e9ritable technologie de la conscience, pr\u00e9alable indispensable \u00e0 toute r\u00e9forme morale et sociale d&rsquo;envergure.<\/p>\n<h2>3. L&rsquo;Analyse des ph\u00e9nom\u00e8nes de l&rsquo;esprit humain (1829) : Le chef-d&rsquo;\u0153uvre psychologique<\/h2>\n<h3>3.1 Contexte de publication et ambitions th\u00e9oriques de l&rsquo;ouvrage<\/h3>\n<p>Apr\u00e8s plus de six ann\u00e9es d&rsquo;un labeur r\u00e9dactionnel men\u00e9 au milieu de ses obligations \u00e9crasantes \u00e0 la Compagnie des Indes orientales, James Mill publie en 1829 son chef-d&rsquo;\u0153uvre philosophique : l&rsquo;<em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em>. Ce trait\u00e9 monumental en deux volumes constitue le couronnement th\u00e9orique de l&rsquo;associationnisme classique britannique. R\u00e9dig\u00e9 principalement lors de ses retraites estivales dans la campagne anglaise, l&rsquo;ouvrage a pour dessein explicite de fournir la grammaire syst\u00e9matique, absolue et exhaustive des processus cognitifs humains. Mill ne souhaite laisser aucune zone d&rsquo;ombre dans le fonctionnement de la pens\u00e9e : chaque \u00e9motion, chaque op\u00e9ration logique, chaque nuance du langage doit \u00eatre expliqu\u00e9e \u00e0 partir de principes premiers irr\u00e9ductibles.<\/p>\n<p>Le contexte pol\u00e9mique de cette publication est d&rsquo;une importance capitale. Mill \u00e9crit cet ouvrage pour porter le coup de gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise du sens commun, domin\u00e9e alors par Thomas Reid, Dugald Stewart et feu Thomas Brown. Aux yeux de Mill, ces philosophes \u00e9cossais, malgr\u00e9 leur vernis empiriste, ont capitul\u00e9 devant la paresse intellectuelle en postulant une multitude de \u00ab principes premiers de la v\u00e9rit\u00e9 \u00bb, d&rsquo;intuitions inn\u00e9es et de facult\u00e9s irr\u00e9ductibles chaque fois qu&rsquo;ils se trouvaient incapables d&rsquo;expliquer un ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique complexe. Mill accuse cette tradition de complaisance envers les pr\u00e9jug\u00e9s populaires et les dogmes \u00e9tablis. L&rsquo;<em>Analysis<\/em> se veut un manifeste de guerre contre tout intuitionnisme, visant \u00e0 d\u00e9montrer par A plus B que ce que le sens commun prend pour des v\u00e9rit\u00e9s imm\u00e9diates et transcendantes n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 que le produit d\u00e9riv\u00e9, hautement consolid\u00e9 mais purement terrestre, de l&rsquo;association d&rsquo;id\u00e9es sensorielles.<\/p>\n<p>En s&rsquo;\u00e9levant contre cette tradition, Mill \u00e9tablit le texte programmatique qui servira de br\u00e9viaire \u00e0 toute la g\u00e9n\u00e9ration empiriste du XIXe si\u00e8cle. Il offre \u00e0 la philosophie radicale l&rsquo;assise psychologique qui lui manquait jusqu&rsquo;alors pour justifier ses ambitions politiques et \u00e9ducatives. L&rsquo;ouvrage ambitionne d&rsquo;\u00eatre au radicalisme ce que le <em>Capital<\/em> sera plus tard au marxisme : le fondement scientifique incontestable d\u00e9montrant comment l&rsquo;\u00eatre humain est fa\u00e7onn\u00e9 par les conditions objectives de son existence mat\u00e9rielle et intellectuelle, et par cons\u00e9quent comment une manipulation rationnelle de ces conditions peut perfectionner ind\u00e9finiment la nature humaine.<\/p>\n<h3>3.2 La d\u00e9composition analytique comme m\u00e9thode psychologique<\/h3>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte m\u00e9thodologique de l&rsquo;<em>Analysis<\/em> r\u00e9side dans le pr\u00e9cepte d&rsquo;une d\u00e9composition analytique impitoyable. Mill postule que les \u00e9tats de conscience complexes ne sont jamais des entit\u00e9s myst\u00e9rieuses ou des r\u00e9alit\u00e9s indivisibles, mais des agr\u00e9gats compos\u00e9s de particules \u00e9l\u00e9mentaires que l&rsquo;investigation philosophique peut et doit diss\u00e9quer jusqu&rsquo;au terme ultime de l&rsquo;analyse. Cette m\u00e9thode repose sur une confiance absolue dans la transparence et la d\u00e9chiffrabilit\u00e9 de la vie int\u00e9rieure : il n&rsquo;existe pas d&rsquo;inconscient t\u00e9n\u00e9breux ou de complexit\u00e9 insondable qui puisse r\u00e9sister \u00e0 la lame du scalpel analytique millien.<\/p>\n<p>Pour faire comprendre sa d\u00e9marche, James Mill recourt \u00e0 une analogie r\u00e9currente et r\u00e9v\u00e9latrice avec la chimie contemporaine de Lavoisier et de Dalton. De m\u00eame que le chimiste prend une substance complexe \u2014 de l&rsquo;eau, du sel, une roche calcaire \u2014 et la d\u00e9compose en laboratoire en ses corps simples constituants (l&rsquo;hydrog\u00e8ne, l&rsquo;oxyg\u00e8ne, le carbone), de m\u00eame le psychologue doit prendre un concept abstrait, une \u00e9motion morale comme la justice ou un sentiment esth\u00e9tique comme le sublime, et en dissoudre la complexit\u00e9 apparente pour faire \u00e9merger les sensations brutes et les cha\u00eenes associatives qui le composent :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Il en est de l&rsquo;esprit comme de la mati\u00e8re : nous ne pouvons comprendre la composition des corps complexes que lorsque nous avons appris \u00e0 conna\u00eetre la nature des \u00e9l\u00e9ments simples dont ils sont faits. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Cette m\u00e9taphore chimique est assortie d&rsquo;une critique acerbe contre ce que Mill nomme l&rsquo;\u00ab obscurantisme m\u00e9taphysique \u00bb. Il d\u00e9nonce l&rsquo;illusion du langage qui, par l&rsquo;utilisation de substantifs unificateurs comme \u00ab vertu \u00bb, \u00ab beaut\u00e9 \u00bb ou \u00ab croyance \u00bb, persuade les esprits non exerc\u00e9s qu&rsquo;il existe dans la r\u00e9alit\u00e9 une substance unique correspondant \u00e0 ces mots. L&rsquo;analyse psychologique a pr\u00e9cis\u00e9ment pour fonction d&rsquo;agir comme un dissolvant nominaliste, rappelant sans rel\u00e2che que ces concepts pompeux ne d\u00e9signent rien d&rsquo;autre que des collections de sensations reli\u00e9es par des habitudes de pens\u00e9e forg\u00e9es par l&rsquo;\u00e9ducation et la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h3>3.3 R\u00e9ception critique initiale et port\u00e9e historique du texte<\/h3>\n<p>\u00c0 sa parution en 1829, l&rsquo;<em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em> suscite des r\u00e9actions passionn\u00e9es et tranch\u00e9es. Dans les cercles acad\u00e9miques conservateurs et parmi les partisans des courants id\u00e9alistes ou spiritualistes, l&rsquo;ouvrage est accueilli avec une hostilit\u00e9 m\u00eal\u00e9e d&rsquo;effroi. On reproche \u00e0 James Mill de proposer une vision d\u00e9gradante, d\u00e9sincarn\u00e9e et cadav\u00e9rique de l&rsquo;esprit humain, un syst\u00e8me purement m\u00e9canique qui d\u00e9pouille l&rsquo;homme de son \u00e2me immortelle, de sa libert\u00e9 morale et de sa spontan\u00e9it\u00e9 cr\u00e9atrice pour le ravaler au rang d&rsquo;un automate r\u00e9agissant \u00e0 des stimuli environnementaux. Les disciples de Coleridge et les figures montantes du romantisme d\u00e9noncent une philosophie froide, aride et d\u00e9pourvue de souffle vital, embl\u00e9matique de la s\u00e9cheresse affective du mouvement utilitariste.<\/p>\n<p>En revanche, dans le camp progressiste et chez les jeunes esprits \u00e9pris d&rsquo;esprit scientifique, le livre fait l&rsquo;effet d&rsquo;une d\u00e9flagration salutaire et lumineuse. Pour des penseurs tels qu&rsquo;<a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/bain\/\">Alexander Bain<\/a> \u2014 qui deviendra le titulaire de la chaire de logique d&rsquo;Aberdeen et le fondateur de la prestigieuse revue de psychologie <em>Mind<\/em> \u2014 ou encore pour le jeune Herbert Spencer avant sa conversion \u00e9volutionniste, l&rsquo;<em>Analysis<\/em> offre une matrice intellectuelle d&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance et d&rsquo;une clart\u00e9 in\u00e9gal\u00e9es. Mill fournit enfin un sch\u00e9ma coh\u00e9rent permettant d&rsquo;expliquer comment l&rsquo;intellect se d\u00e9veloppe sans avoir besoin de postuler des facult\u00e9s m\u00e9taphysiques inv\u00e9rifiables, \u00e9tablissant ainsi le socle de la psychologie empiriste britannique pour plusieurs d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>La port\u00e9e historique du texte se mesurera avec un \u00e9clat particulier quarante ans plus tard, en 1869, lorsque John Stuart Mill r\u00e9\u00e9ditera le grand \u0153uvre de son p\u00e8re. Cette monumentale \u00e9dition annot\u00e9e, enrichie des commentaires critiques de J.S. Mill lui-m\u00eame, mais aussi d&rsquo;Alexander Bain, de l&rsquo;historien George Grote et d&rsquo;Andrew Findlater, constitue un v\u00e9ritable carrefour \u00e9pist\u00e9mologique du XIXe si\u00e8cle. Les annotations t\u00e9moignent \u00e0 la fois d&rsquo;une v\u00e9n\u00e9ration filiale inconditionnelle envers la hardiesse logique de James Mill et de la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rieuse de rectifier les exc\u00e8s r\u00e9ductionnistes d&rsquo;un syst\u00e8me con\u00e7u avant l&rsquo;essor de la neurophysiologie exp\u00e9rimentale et des th\u00e9ories \u00e9volutionnistes. Par cette \u0153uvre, James Mill acc\u00e8de d\u00e9finitivement au rang de p\u00e8re fondateur de la psychologie scientifique empiriste pr\u00e9-exp\u00e9rimentale.<\/p>\n<h2>4. La doctrine de l&rsquo;associationnisme : M\u00e9canique et dynamique des id\u00e9es<\/h2>\n<h3>4.1 La loi unique de la contigu\u00eft\u00e9<\/h3>\n<p>L&rsquo;une des innovations th\u00e9oriques les plus radicales apport\u00e9es par James Mill \u00e0 la tradition philosophique r\u00e9side dans sa r\u00e9duction drastique des lois de l&rsquo;association. Depuis Aristote, et plus formellement depuis David Hume dans son <em>Enqu\u00eate sur l&rsquo;entendement humain<\/em>, les philosophes s&rsquo;accordaient g\u00e9n\u00e9ralement sur l&rsquo;existence de trois principes fondamentaux reliant les id\u00e9es entre elles dans l&rsquo;esprit : la ressemblance, la contigu\u00eft\u00e9 dans le temps ou dans l&rsquo;espace, et la cause et l&rsquo;effet. Mill balaie cette pluralit\u00e9 d&rsquo;un geste imp\u00e9rieux. Avec une audace parsimonieuse digne du rasoir d&rsquo;Ockham, il affirme qu&rsquo;il n&rsquo;existe en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;une seule et unique loi premi\u00e8re gouvernant l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 du monde mental : <strong>la loi de la contigu\u00eft\u00e9<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour Mill, la contigu\u00eft\u00e9 se d\u00e9cline sous deux modalit\u00e9s fondamentales qui rendent compte de la totalit\u00e9 des architectures cognitives :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>La contigu\u00eft\u00e9 synchronique (ou simultan\u00e9e) :<\/strong> elle se produit lorsque deux ou plusieurs sensations ou id\u00e9es sont \u00e9prouv\u00e9es au m\u00eame instant exact par l&rsquo;organisme. L&rsquo;esprit qui per\u00e7oit simultan\u00e9ment la couleur blanche d&rsquo;un bloc de sucre, sa texture granuleuse et sa saveur douce lie indissolublement ces sensations en un faisceau unifi\u00e9 d&rsquo;exp\u00e9rience spatiale et temporelle imm\u00e9diate.<\/li>\n<li><strong>La contigu\u00eft\u00e9 successive (ou s\u00e9quentielle) :<\/strong> elle intervient lorsque des sensations ou des id\u00e9es se succ\u00e8dent imm\u00e9diatement les unes aux autres dans le flux temporel. C&rsquo;est elle qui r\u00e9git les m\u00e9lodies musicales o\u00f9 une note \u00e9voque la note suivante, les cha\u00eenes logiques de raisonnement o\u00f9 la pr\u00e9misse appelle la conclusion, ou les s\u00e9quences de phrases d&rsquo;une langue famili\u00e8re o\u00f9 chaque mot appelle m\u00e9caniquement son successeur.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette centralit\u00e9 accord\u00e9e \u00e0 la contigu\u00eft\u00e9 exige une explication serr\u00e9e du rejet des autres principes traditionnels. Concernant la ressemblance, Mill soutient qu&rsquo;elle n&rsquo;est jamais une loi primitive distincte. Lorsqu&rsquo;un portrait peint me rappelle mon ami absent, ce n&rsquo;est pas en vertu d&rsquo;une force mystique de similitude, mais parce que les traits peints reproduisent les traits r\u00e9els que j&rsquo;ai vus contigus \u00e0 la personne vivante de mon ami. La ressemblance se r\u00e9sout donc toujours dans une identit\u00e9 partielle de sensations contigu\u00ebs ant\u00e9rieurement \u00e9prouv\u00e9es. Quant au lien de cause \u00e0 effet, Mill adopte la d\u00e9construction humienne : la causalit\u00e9 n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une contigu\u00eft\u00e9 successive invariable et constante entre un ant\u00e9c\u00e9dent et un cons\u00e9quent, consolid\u00e9e au point d&rsquo;appara\u00eetre n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;observateur. Il ne reste donc dans le cosmos mental que le rouage unique de la contigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<h3>4.2 La force et l&rsquo;ins\u00e9parabilit\u00e9 des associations mentales<\/h3>\n<p>Tous les liens associatifs forg\u00e9s par la contigu\u00eft\u00e9 ne poss\u00e8dent pas la m\u00eame vigueur. James Mill consacre des d\u00e9veloppements cruciaux \u00e0 l&rsquo;analyse des facteurs d\u00e9terminant la puissance d&rsquo;une association. Deux variables ma\u00eetresses pr\u00e9sident \u00e0 cette intensit\u00e9 : la fr\u00e9quence de r\u00e9p\u00e9tition et la vivacit\u00e9 de la sensation originelle. Plus deux impressions sensorielles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9es ensemble un grand nombre de fois dans l&rsquo;existence d&rsquo;un individu, plus le lien reliant leurs copies mentales respectives devient rigide. De m\u00eame, une seule exp\u00e9rience, si elle est accompagn\u00e9e d&rsquo;une douleur insupportable ou d&rsquo;un plaisir incommensurable \u2014 par exemple l&rsquo;effroi d&rsquo;une br\u00fblure enfantine \u2014, suffira \u00e0 sceller une association ind\u00e9fectible que des ann\u00e9es ne sauraient dissoudre.<\/p>\n<p>Cette r\u00e9flexion conduit Mill \u00e0 formuler son concept psychologique le plus c\u00e9l\u00e8bre et le plus influent : la notion d&rsquo;<strong>association indissoluble ou ins\u00e9parable<\/strong> (<em>inseparable association<\/em>). \u00c0 force de r\u00e9p\u00e9tition continue et ininterrompue tout au long de la vie, deux id\u00e9es distinctes finissent par \u00eatre tellement soud\u00e9es l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre qu&rsquo;il devient psychologiquement impossible pour l&rsquo;esprit de concevoir l&rsquo;une sans concevoir simultan\u00e9ment l&rsquo;autre. Le sujet pensant \u00e9prouve alors cette liaison comme une n\u00e9cessit\u00e9 absolue, universelle et ind\u00e9passable :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Il y a des cas o\u00f9 l&rsquo;association est tellement forte qu&rsquo;il nous est impossible de s\u00e9parer les id\u00e9es dans notre pens\u00e9e ; et cela se produit toujours lorsque la contigu\u00eft\u00e9 a \u00e9t\u00e9 ininterrompue et universelle. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce m\u00e9canisme de l&rsquo;ins\u00e9parabilit\u00e9 est pr\u00e9cis\u00e9ment la cl\u00e9 de vo\u00fbte par laquelle James Mill pulv\u00e9rise les pr\u00e9tentions de la m\u00e9taphysique intuitionniste. Lorsque les philosophes kantiens ou les partisans de l&rsquo;\u00e9cole \u00e9cossaise affirment que l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;espace tridimensionnel, de temps infini ou de causalit\u00e9 universelle rel\u00e8ve de l&rsquo;intuition a priori ou de la constitution immuable de l&rsquo;esprit divin, Mill r\u00e9plique qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une grossi\u00e8re illusion psychologique. Ces pr\u00e9tendues intuitions inn\u00e9es ne sont rien de plus que des associations acquises, devenues si prodigieusement denses, si pr\u00e9coces et si universellement r\u00e9p\u00e9t\u00e9es depuis les premiers instants du nourrisson qu&rsquo;elles ont acquis le caract\u00e8re d&rsquo;une seconde nature r\u00e9flexe, imperm\u00e9able au doute spontan\u00e9.<\/p>\n<h3>4.3 La m\u00e9canique mentale : Une conception automatis\u00e9e de la pens\u00e9e<\/h3>\n<p>Le mod\u00e8le explicatif d\u00e9velopp\u00e9 par James Mill dans l&rsquo;<em>Analysis<\/em> a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 juste titre sous le terme de \u00ab m\u00e9canique mentale \u00bb (<em>mental mechanics<\/em>). Cette terminologie rend compte de la m\u00e9taphore sous-jacente qui structure chaque page de son \u0153uvre : celle de la machine d&rsquo;horlogerie de haute pr\u00e9cision, compos\u00e9e d&rsquo;engrenages, de leviers et de poids mat\u00e9riels oscillant avec une r\u00e9gularit\u00e9 math\u00e9matique in\u00e9luctable. Dans cette perspective, la pens\u00e9e humaine n&rsquo;est en aucune mani\u00e8re une cr\u00e9ation spontan\u00e9e, libre ou po\u00e9tique, mais un processus automatis\u00e9 de transmission de mouvement entre repr\u00e9sentations figur\u00e9es.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors qu&rsquo;une sensation premi\u00e8re est introduite dans l&rsquo;organisme r\u00e9cepteur par l&rsquo;entremise des sens externes, elle met en branle de mani\u00e8re d\u00e9terministe toute une cha\u00eene pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e de repr\u00e9sentations. La sensation A d\u00e9clenche automatiquement l&rsquo;id\u00e9e a, laquelle, en vertu des chemins fray\u00e9s par la contigu\u00eft\u00e9 pass\u00e9e, fait tourner la roue de l&rsquo;id\u00e9e b, qui appelle \u00e0 son tour l&rsquo;id\u00e9e c. L&rsquo;\u00e9vocation des souvenirs, le d\u00e9roulement des r\u00eaveries, la structuration d&rsquo;un argument g\u00e9om\u00e9trique ou l&#8217;embrasement d&rsquo;une passion politique ob\u00e9issent tous \u00e0 cette r\u00e9gularit\u00e9 d&rsquo;acier. Il n&rsquo;existe pas d&rsquo;interruption, pas de vide, pas d&rsquo;arbitraire dans la succession des \u00e9tats psychiques : chaque maillon est attach\u00e9 au pr\u00e9c\u00e9dent par des liens de causalit\u00e9 d&rsquo;une rigidit\u00e9 totale.<\/p>\n<p>La cons\u00e9quence m\u00e9taphysique la plus vertigineuse de cette m\u00e9canique mentale est l&rsquo;\u00e9radication sans concession de tout agent int\u00e9rieur coordinateur. James Mill d\u00e9nonce avec force l&rsquo;illusion d&rsquo;une \u00ab \u00e2me \u00bb, d&rsquo;un \u00ab petit homme int\u00e9rieur \u00bb (homoncule) ou d&rsquo;un principe spirituel transcendant qui tr\u00f4nerait au centre de l&rsquo;esprit pour diriger les pens\u00e9es, choisir les images ou trier les souvenirs. La conscience n&rsquo;est pas une entit\u00e9 active commandant \u00e0 ses pens\u00e9es ; elle n&rsquo;est que le th\u00e9\u00e2tre passif, la sc\u00e8ne illumin\u00e9e o\u00f9 se croisent, s&rsquo;attirent et se repoussent des atomes id\u00e9els selon des lois universelles. L&rsquo;homme millien est un automate de chair et d&rsquo;id\u00e9es dont chaque battement de conscience est r\u00e9gl\u00e9 par l&rsquo;histoire combinatoire de ses contacts avec l&rsquo;univers.<\/p>\n<h2>5. Sensations simples et id\u00e9es complexes : L&rsquo;anatomie de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<h3>5.1 La nature des sensations premi\u00e8res<\/h3>\n<p>Au commencement de la vie psychique se trouve la <strong>sensation<\/strong>. James Mill la d\u00e9finit avec une grande nettet\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9tat de conscience primaire, imm\u00e9diat et irr\u00e9ductible g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la stimulation physique directe des organes r\u00e9cepteurs du corps humain par un objet mat\u00e9riel externe. La sensation est le contact brut de l&rsquo;organisme avec le monde r\u00e9el. \u00c0 ce stade primordial, il n&rsquo;existe aucune m\u00e9diation cognitive, aucune r\u00e9flexion, aucun jugement : \u00eatre affect\u00e9 par une sensation de rougeur, d&rsquo;amertume ou de froid glacial, c&rsquo;est simplement \u00e9prouver une alt\u00e9ration physique imm\u00e9diate de notre conscience.<\/p>\n<p>Mill commence son anatomie de l&rsquo;esprit en consacrant les premiers chapitres de l&rsquo;<em>Analysis<\/em> \u00e0 une classification minutieuse des sensations. S&rsquo;il examine classiquement les cinq sens ext\u00e9rieurs traditionnels h\u00e9rit\u00e9s de l&rsquo;Antiquit\u00e9 \u2014 la vue, l&rsquo;ou\u00efe, l&rsquo;odorat, le go\u00fbt et le toucher \u2014, il fait preuve d&rsquo;une modernit\u00e9 physiologique remarquable en y adjoignant deux cat\u00e9gories fondamentales souvent n\u00e9glig\u00e9es par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les sensations musculaires :<\/strong> sensations de r\u00e9sistance, d&rsquo;effort, de contraction, de pesanteur et de mouvement des membres, qui jouent un r\u00f4le capital dans notre perception de l&rsquo;espace tridimensionnel et de la mat\u00e9rialit\u00e9 objective des corps ext\u00e9rieurs ;<\/li>\n<li><strong>Les sensations visc\u00e9rales et internes :<\/strong> impressions naissant \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du tractus digestif, du syst\u00e8me respiratoire ou de la circulation sanguine (faim, naus\u00e9e, oppression, bien-\u00eatre physique g\u00e9n\u00e9ral), lesquelles constituent la base inconsciente ou sourde de nos humeurs, de nos angoisses et de notre sentiment d&rsquo;existence corporelle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans cette ontologie rigoureuse, Mill maintient une fronti\u00e8re infranchissable entre l&rsquo;objet externe et l&rsquo;impression sensorielle subjective. L&rsquo;objet \u2014 le feu qui br\u00fble, la table qui r\u00e9siste \u2014 appartient au monde physique ext\u00e9rieur r\u00e9gi par les lois de la mati\u00e8re ; la sensation de br\u00fblure ou la sensation de duret\u00e9 est un \u00e9tat subjectif de l&rsquo;organisme. Cependant, Mill insiste sur le fait que la sensation brute ne contient aucune erreur : elle est ce qu&rsquo;elle est. L&rsquo;erreur ne surgit dans l&rsquo;intellect que lorsque l&rsquo;esprit commence \u00e0 inf\u00e9rer pr\u00e9matur\u00e9ment, par des associations h\u00e2tives ou corrompues, la cause ext\u00e9rieure de cette sensation.<\/p>\n<h3>5.2 Gen\u00e8se et constitution des id\u00e9es simples<\/h3>\n<p>Lorsque la stimulation externe cesse, lorsque l&rsquo;objet physique s&rsquo;\u00e9loigne ou que l&rsquo;organe sensoriel se ferme, que devient l&rsquo;impression \u00e9prouv\u00e9e ? C&rsquo;est ici que James Mill introduit le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment fondamental de sa taxonomie cognitive : l&rsquo;<strong>id\u00e9e simple<\/strong>. L&rsquo;id\u00e9e n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la copie affaiblie, le vestige durable, l&rsquo;\u00e9cho m\u00e9moriel ou la trace r\u00e9siduelle laiss\u00e9e dans l&rsquo;esprit par une sensation ant\u00e9rieure qui a disparu. J&rsquo;ai vu un rayon de lumi\u00e8re \u00e9carlate : au moment o\u00f9 mes yeux se sont d\u00e9tourn\u00e9s, la sensation a p\u00e9ri, mais il subsiste dans ma m\u00e9moire une image att\u00e9nu\u00e9e de cet \u00e9carlate. Cette trace interne est l&rsquo;id\u00e9e de la sensation.<\/p>\n<p>Mill insiste sur le principe de fid\u00e9lit\u00e9 mim\u00e9tique absolue de l&rsquo;id\u00e9e par rapport \u00e0 son impression g\u00e9n\u00e9ratrice. L&rsquo;id\u00e9e simple ne contient aucun \u00e9l\u00e9ment qualitatif nouveau, aucun attribut qui ne se trouvait pas d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gralement pr\u00e9sent dans la sensation correspondante. Elle en est le reflet fid\u00e8le, le calque mental exact, simplement caract\u00e9ris\u00e9 par un degr\u00e9 d&rsquo;intensit\u00e9, de vivacit\u00e9 et d&rsquo;\u00e9clat nettement inf\u00e9rieur \u00e0 celui de la sensation originale. La reproductibilit\u00e9 de cette copie mentale sous forme d&rsquo;image int\u00e9rieure, en l&rsquo;absence totale de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur, constitue le miracle mat\u00e9riel qui permet \u00e0 l&rsquo;esprit humain de s&rsquo;\u00e9manciper du pr\u00e9sent imm\u00e9diat pour habiter le pass\u00e9 par la m\u00e9moire et anticiper l&rsquo;avenir par la pr\u00e9vision.<\/p>\n<p>Dans ce processus de conservation et de clarification des id\u00e9es simples, Mill accorde un r\u00f4le singulier \u00e0 l&rsquo;attention. Mais, fid\u00e8le \u00e0 son r\u00e9ductionnisme radical, il refuse d&rsquo;\u00e9riger l&rsquo;attention en une facult\u00e9 volontaire souveraine. Pour Mill, \u00ab faire attention \u00bb \u00e0 une id\u00e9e ou \u00e0 une sensation n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;\u00e9prouver cette id\u00e9e ou cette sensation avec un degr\u00e9 sup\u00e9rieur d&rsquo;int\u00e9r\u00eat ou de vivacit\u00e9 en raison du plaisir ou de la douleur qui y sont associ\u00e9s. L&rsquo;attention est donc un \u00e9tat passif gouvern\u00e9 par les affects : l&rsquo;esprit est irr\u00e9sistiblement captiv\u00e9 par l&rsquo;id\u00e9e la plus intense, de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;un aimant attire une limaille de fer.<\/p>\n<h3>5.3 Agr\u00e9gation en id\u00e9es complexes et complexes d&rsquo;id\u00e9es<\/h3>\n<p>\u00c0 partir de cette double mati\u00e8re premi\u00e8re \u2014 les sensations actuelles et les id\u00e9es simples r\u00e9siduelles \u2014, la machinerie de l&rsquo;association par contigu\u00eft\u00e9 s&rsquo;enclenche pour \u00e9difier la complexit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale de la pens\u00e9e. James Mill d\u00e9crit le processus d&rsquo;agr\u00e9gation mentale par lequel plusieurs id\u00e9es simples, ayant \u00e9t\u00e9 continuellement per\u00e7ues de mani\u00e8re synchronique dans le monde r\u00e9el, finissent par se coaguler, se souder et fusionner si intimement qu&rsquo;elles forment dans l&rsquo;intellect une entit\u00e9 apparemment singuli\u00e8re que nous nommons une <strong>id\u00e9e complexe<\/strong>.<\/p>\n<p>L&rsquo;exemple classique et paradigmatique d\u00e9velopp\u00e9 par Mill dans l&rsquo;<em>Analysis<\/em> est celui de l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un objet mat\u00e9riel ordinaire, par exemple une pomme :<\/p>\n<ul>\n<li>L&rsquo;esprit re\u00e7oit une sensation de rondeur visuelle et tactile ;<\/li>\n<li>Une sensation d&rsquo;une certaine teinte de rouge ou de vert ;<\/li>\n<li>Une sensation d&rsquo;un ar\u00f4me sp\u00e9cifique per\u00e7u par l&rsquo;odorat ;<\/li>\n<li>Une sensation de saveur acidul\u00e9e et sucr\u00e9e sur les papilles linguales ;<\/li>\n<li>Une sensation de consistance ferme et croquante sous la dent.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, ces propri\u00e9t\u00e9s physiques sont r\u00e9unies dans le fruit. Dans l&rsquo;esprit du sujet, les id\u00e9es simples de ces cinq qualit\u00e9s se pr\u00e9sentent simultan\u00e9ment avec une r\u00e9gularit\u00e9 parfaite. Par la loi de contigu\u00eft\u00e9 synchronique, ces cinq repr\u00e9sentations atomiques s&rsquo;agglom\u00e8rent en une grappe compacte. Lorsque nous pensons au mot \u00ab pomme \u00bb, nous n&rsquo;avons pas l&rsquo;impression d&rsquo;\u00e9voquer cinq id\u00e9es disjointes, mais une seule id\u00e9e globale unifi\u00e9e. Pourtant, l&rsquo;analyse philosophique d\u00e9montre que cette unit\u00e9 apparente est une pure illusion d&rsquo;optique cognitive dissimulant une multiplicit\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments simples soud\u00e9s par l&rsquo;habitude.<\/p>\n<p>Ce processus de fusion ne s&rsquo;arr\u00eate pas l\u00e0 : Mill th\u00e9orise l&rsquo;existence d&rsquo;id\u00e9es de deuxi\u00e8me, de troisi\u00e8me et de n-i\u00e8me ordre, des <strong>complexes d&rsquo;id\u00e9es<\/strong> form\u00e9s par l&rsquo;agr\u00e9gation d&rsquo;id\u00e9es d\u00e9j\u00e0 complexes. Ainsi, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un meuble, combin\u00e9e aux id\u00e9es de murs, de toit et de plancher, forme l&rsquo;id\u00e9e complexe de \u00ab maison \u00bb. L&rsquo;id\u00e9e de maison, agglom\u00e9r\u00e9e \u00e0 celles de rues et d&rsquo;autres \u00e9difices, forme l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab ville \u00bb. L&rsquo;id\u00e9e de ville, unie \u00e0 celles de populations, de territoires et de lois, engendre l&rsquo;id\u00e9e colossale de \u00ab nation \u00bb. \u00c0 travers cette pyramide combinatoire, Mill d\u00e9montre magistralement comment les concepts les plus vertigineux de la m\u00e9taphysique, du droit et des sciences ne sont au fond que des ch\u00e2teaux de cartes conceptuels \u00e9difi\u00e9s sur le socle terre-\u00e0-terre des sensations \u00e9l\u00e9mentaires de nos cinq sens.<\/p>\n<h2>6. Le mod\u00e8le de la \u00ab m\u00e9canique mentale \u00bb : R\u00e9ductionnisme et atomisme psychologique<\/h2>\n<h3>6.1 L&rsquo;atomisme psychologique pouss\u00e9 \u00e0 sa limite conceptuelle<\/h3>\n<p>Le syst\u00e8me \u00e9labor\u00e9 par James Mill repr\u00e9sente l&rsquo;apog\u00e9e historique de ce que la philosophie de l&rsquo;esprit nomme l&rsquo;<strong>atomisme psychologique<\/strong>. Poussant la logique empiriste jusqu&rsquo;\u00e0 ses cons\u00e9quences les plus extr\u00eames, Mill formule un axiome fondamental qui ne tol\u00e8re aucune exception : <em>le tout n&rsquo;est strictement et absolument rien d&rsquo;autre que la somme g\u00e9om\u00e9trique exacte de ses parties constitutives<\/em>. Dans l&rsquo;ar\u00e8ne mentale millienne, il n&rsquo;y a pas de place pour le surgissement myst\u00e9rieux de propri\u00e9t\u00e9s \u00e9mergentes, pour des sauts qualitatifs ou pour des transmutations holistiques lors de la composition des id\u00e9es. Si une id\u00e9e complexe est compos\u00e9e des \u00e9l\u00e9ments a, b et c, elle contient l&rsquo;exacte r\u00e9alit\u00e9 de ces trois atomes, et strictement rien de plus.<\/p>\n<p>Ce r\u00e9ductionnisme sans faille s&rsquo;inspire directement du mod\u00e8le corpusculaire newtonien qui dominait alors la m\u00e9canique c\u00e9leste et la th\u00e9orie optique. De la m\u00eame fa\u00e7on que l&rsquo;univers mat\u00e9riel est constitu\u00e9 de corpuscules \u00e9l\u00e9mentaires de mati\u00e8re homog\u00e8ne dont les mouvements relatifs et les agr\u00e9gations spatiales rendent compte de la diversit\u00e9 apparente des corps tangibles, l&rsquo;univers psychologique est un vaste champ de corpuscules perceptifs r\u00e9gis par l&rsquo;attraction associative. Les sentiments sublimes, les devoirs moraux aust\u00e8res ou les certitudes religieuses passionn\u00e9es ne sont pas des essences spirituelles d&rsquo;une nature distincte ; ce sont des arrangements corpusculaires d&rsquo;impressions sensorielles \u00e9l\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Les cons\u00e9quences ontologiques de cet atomisme radical sont d\u00e9vastatrices pour l&rsquo;orthodoxie philosophique et religieuse de son temps. En affirmant que la totalit\u00e9 de la vie int\u00e9rieure se r\u00e9sout en une poussi\u00e8re de sensations et d&rsquo;id\u00e9es \u00e9l\u00e9mentaires unies par de simples liens externes de contigu\u00eft\u00e9, Mill an\u00e9antit la notion m\u00eame de substance spirituelle unifi\u00e9e. L&rsquo;\u00e2me humaine cesse d&rsquo;\u00eatre une entit\u00e9 m\u00e9taphysique simple, immortelle et indivisible pour devenir un agr\u00e9gat ph\u00e9nom\u00e9nal pr\u00e9caire, un faisceau changeant de repr\u00e9sentations qui commence avec la premi\u00e8re sensation corporelle et se dissout irr\u00e9m\u00e9diablement lorsque le m\u00e9canisme physiologique cesse de vibrer \u00e0 l&rsquo;instant de la mort biologique.<\/p>\n<h3>6.2 La m\u00e9taphore de la mosa\u00efque contre la chimie mentale<\/h3>\n<p>Pour illustrer la mani\u00e8re dont les id\u00e9es simples coexistent au sein des id\u00e9es complexes selon James Mill, les historiens de la philosophie ont souvent mobilis\u00e9 l&rsquo;image parlante de la <strong>mosa\u00efque<\/strong>. Dans une fresque en mosa\u00efque, vue \u00e0 une certaine distance, l&rsquo;\u0153il humain per\u00e7oit un visage expressif ou un paysage harmonieux d&rsquo;un seul bloc. Cependant, d\u00e8s que l&rsquo;observateur s&rsquo;approche et examine l&rsquo;\u0153uvre avec un \u0153il analytique, l&rsquo;illusion holistique s&rsquo;effondre : l&rsquo;image dispara\u00eet pour laisser place \u00e0 une juxtaposition de petites tesselles de pierre ou de verre color\u00e9, taill\u00e9es individuellement, ciment\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres. Chaque tesselle conserve dans l&rsquo;assemblage son int\u00e9grit\u00e9 physique, sa couleur propre et ses ar\u00eates brutes, sans jamais fusionner mat\u00e9riellement avec ses voisines.<\/p>\n<p>Cette conception m\u00e9caniste et granulaire de l&rsquo;esprit s&rsquo;oppose frontalement \u00e0 ce que son propre fils, John Stuart Mill, qualifiera plus tard de \u00ab chimie mentale \u00bb (<em>mental chemistry<\/em>). L\u00e0 o\u00f9 la chimie r\u00e9elle observe que la combinaison de deux gaz l\u00e9gers et incolores \u2014 l&rsquo;hydrog\u00e8ne et l&rsquo;oxyg\u00e8ne \u2014 donne naissance \u00e0 un liquide dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s totalement neuves et impr\u00e9visibles \u2014 l&rsquo;eau \u2014, James Mill refuse cat\u00e9goriquement d&rsquo;admettre qu&rsquo;une op\u00e9ration psychologique puisse g\u00e9n\u00e9rer une id\u00e9e complexe poss\u00e9dant des propri\u00e9t\u00e9s absentes des id\u00e9es simples d&rsquo;origine. Pour le p\u00e8re de l&rsquo;associationnisme radical, il n&rsquo;existe pas de \u00ab synth\u00e8se dialectique \u00bb ou de fusion qualitative : l&rsquo;id\u00e9e complexe est simplement le r\u00e9sultat d&rsquo;un entassement compact d&rsquo;atomes inchang\u00e9s, que la rapidit\u00e9 de la pens\u00e9e nous emp\u00eache de distinguer isol\u00e9ment au premier regard.<\/p>\n<p>Cette rigueur logique inflexible conf\u00e8re \u00e0 la pens\u00e9e de James Mill une aust\u00e9rit\u00e9 formelle et une puissance g\u00e9om\u00e9trique redoutable, mais elle constitue \u00e9galement le talon d&rsquo;Achille de son syst\u00e8me. En refusant toute plasticit\u00e9 \u00e9mergente \u00e0 la vie de l&rsquo;esprit, Mill s&rsquo;enferme dans un r\u00e9ductionnisme sculptural o\u00f9 la beaut\u00e9 vivante de la conscience semble fig\u00e9e dans la m\u00e9canique inerte d&rsquo;un automate \u00e0 ressorts. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment contre cette rigidit\u00e9 min\u00e9rale de la mosa\u00efque que se rebifferont les g\u00e9n\u00e9rations suivantes de psychologues, soucieuses de r\u00e9introduire la vie, la transformation dynamique et l&rsquo;activit\u00e9 synth\u00e9tique au sein de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine.<\/p>\n<h3>6.3 Le d\u00e9terminisme absolu des encha\u00eenements psychologiques<\/h3>\n<p>L&rsquo;aboutissement in\u00e9luctable du mod\u00e8le de la m\u00e9canique mentale est l&rsquo;affirmation d&rsquo;un <strong>d\u00e9terminisme causal absolu<\/strong> r\u00e9gissant sans partage l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes psychologiques. Dans l&rsquo;univers mental de James Mill, il n&rsquo;existe aucune place pour le hasard, pour la contingence ou pour ce que la m\u00e9taphysique traditionnelle nomme le \u00ab libre arbitre \u00bb \u2014 entendu au sens libertarien d&rsquo;un pouvoir d&rsquo;autod\u00e9termination spontan\u00e9e capable d&rsquo;initier un acte sans cause pr\u00e9alable. Chaque sensation, chaque pens\u00e9e m\u00e9moris\u00e9e, chaque d\u00e9sir qui embrase le c\u0153ur humain est l&rsquo;effet rigoureusement n\u00e9cessaire d&rsquo;une cha\u00eene d&rsquo;ant\u00e9c\u00e9dents imm\u00e9diats, int\u00e9rieurs et ext\u00e9rieurs, selon des lois immuables.<\/p>\n<p>Cette posture conduit Mill \u00e0 une d\u00e9construction chirurgicale du concept de <strong>volont\u00e9<\/strong> (<em>will<\/em>). Pour le sens commun, la volont\u00e9 est une facult\u00e9 royale de l&rsquo;\u00e2me, une force motrice souveraine qui commande aux muscles du corps et dirige le cours des pens\u00e9es. Pour Mill, cette conception est une fable animiste. L&rsquo;analyse r\u00e9v\u00e8le que ce que nous appelons \u00ab vouloir \u00bb n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un \u00e9tat mental o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une action future est associ\u00e9e de mani\u00e8re pr\u00e9dominante \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un plaisir attendu ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9vitement d&rsquo;une souffrance imminente. La volont\u00e9 est simplement le d\u00e9sir le plus fort du moment parvenu \u00e0 son seuil d&rsquo;effectuation motrice :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La volont\u00e9 n&rsquo;est pas une puissance distincte ; c&rsquo;est un d\u00e9sir devenu pr\u00e9valent qui, par une longue habitude associant l&rsquo;id\u00e9e du mouvement corporel \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution de ce mouvement, produit instantan\u00e9ment l&rsquo;action. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Loin de d\u00e9boucher sur un fatalisme paralysant ou une n\u00e9gation de la responsabilit\u00e9 morale, ce d\u00e9terminisme d&rsquo;acier constitue aux yeux de James Mill le fondement m\u00eame de toute politique d&rsquo;amendement social et d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation \u00e9thique. Si l&rsquo;\u00eatre humain \u00e9tait dot\u00e9 d&rsquo;un libre arbitre ind\u00e9termin\u00e9, capricieux et insoumis aux lois de la causalit\u00e9, toute entreprise \u00e9ducative, toute r\u00e9forme l\u00e9gislative et toute punition judiciaire seraient vou\u00e9es \u00e0 l&rsquo;impuissance la plus totale, puisqu&rsquo;on ne pourrait jamais pr\u00e9dire comment l&rsquo;esprit r\u00e9agirait aux incitations. En revanche, si la conscience humaine est un syst\u00e8me m\u00e9caniquement d\u00e9termin\u00e9 par ses associations, il suffit au l\u00e9gislateur et \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducateur de ma\u00eetriser parfaitement les causes ant\u00e9c\u00e9dentes \u2014 les r\u00e9compenses, les peines et les exp\u00e9riences formatives \u2014 pour produire math\u00e9matiquement des citoyens vertueux, \u00e9clair\u00e9s et rationnels.<\/p>\n<h2>7. La m\u00e9moire, la croyance et la conscience selon James Mill<\/h2>\n<h3>7.1 La th\u00e9orie de la m\u00e9moire comme association complexe<\/h3>\n<p>Dans l&rsquo;architecture cognitive de James Mill, la m\u00e9moire (<em>memory<\/em>) ne constitue pas une facult\u00e9 mystique ou un pouvoir m\u00e9taphysique inn\u00e9 accord\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2me pour contempler le pass\u00e9. Fid\u00e8le \u00e0 son imp\u00e9ratif analytique, Mill entreprend de r\u00e9duire le souvenir \u00e0 une combinaison sp\u00e9cifique et extraordinairement complexe de cha\u00eenes associatives. Se souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement ant\u00e9rieur n&rsquo;est pas simplement avoir dans l&rsquo;esprit une copie ou une id\u00e9e de cet \u00e9v\u00e9nement ; c&rsquo;est avoir cette id\u00e9e accompagn\u00e9e de la conscience aigu\u00eb d&rsquo;un fil temporel ininterrompu reliant cet \u00e9v\u00e9nement \u00e0 notre \u00e9tat pr\u00e9sent, avec la reconnaissance expresse que l&rsquo;exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue par nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>La th\u00e9orie de la m\u00e9moire \u00e9labor\u00e9e par Mill dans l&rsquo;<em>Analysis<\/em> repose sur la distinction subtile entre deux op\u00e9rations mentales :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;imagination reproductive simple :<\/strong> l&rsquo;esprit \u00e9voque une id\u00e9e visuelle ou auditive (par exemple, l&rsquo;image de la cath\u00e9drale Saint-Paul ou le rugissement d&rsquo;un canon) sans la rattacher \u00e0 une localisation pr\u00e9cise dans sa biographie temporelle personnelle. L&rsquo;id\u00e9e est pr\u00e9sente, mais elle flotte hors du temps v\u00e9cu ;<\/li>\n<li><strong>Le souvenir m\u00e9moriel autobiographique (la r\u00e9miniscence contextualis\u00e9e) :<\/strong> l&rsquo;esprit convoque l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, mais celle-ci est indissolublement soud\u00e9e \u00e0 une s\u00e9rie d&rsquo;id\u00e9es interm\u00e9diaires repr\u00e9sentant la suite d&rsquo;instants contigus qui se sont \u00e9coul\u00e9s entre l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement et le moment pr\u00e9sent de la rem\u00e9moration.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour Mill, la m\u00e9moire est donc litt\u00e9ralement une <em>cha\u00eene successive d&rsquo;id\u00e9es de temps<\/em>. Lorsque je me souviens d&rsquo;avoir travers\u00e9 le pont de Westminster hier matin, j&rsquo;\u00e9voque l&rsquo;id\u00e9e de cette travers\u00e9e, imm\u00e9diatement suivie des id\u00e9es de mes actions de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, puis de mon d\u00eener, de ma nuit de sommeil, de mon r\u00e9veil ce matin, jusqu&rsquo;\u00e0 la sensation pr\u00e9sente de tenir ma plume. Parce que cette cha\u00eene d&rsquo;id\u00e9es contigu\u00ebs est parcourue par l&rsquo;esprit avec une v\u00e9locit\u00e9 foudroyante, nous avons l&rsquo;illusion trompeuse d&rsquo;un acc\u00e8s direct et instantan\u00e9 au pass\u00e9. Les failles de la m\u00e9moire et l&rsquo;oubli trouvent leur explication naturelle dans l&rsquo;effacement progressif des maillons interm\u00e9diaires de cette cha\u00eene sous l&rsquo;effet du temps et de la raret\u00e9 de r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n<h3>7.2 Nature psychologique de la croyance (Belief)<\/h3>\n<p>Le probl\u00e8me de la <strong>croyance<\/strong> ou du jugement d&rsquo;adh\u00e9sion cognitive repr\u00e9sente un d\u00e9fi redoutable pour tout syst\u00e8me empiriste. Qu&rsquo;est-ce qui diff\u00e9rencie la simple pens\u00e9e d&rsquo;un dragon ail\u00e9 de ma ferme croyance que le soleil se l\u00e8vera demain ou que la Terre est sph\u00e9rique ? Alors que de nombreux philosophes avant lui consid\u00e9raient la croyance comme un acte irr\u00e9ductible de l&rsquo;intellect ou un sentiment intuitif d&rsquo;\u00e9vidence, James Mill propose une explication sensationnaliste audacieuse : la croyance n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un <em>lien associatif devenu irr\u00e9sistible et imm\u00e9diat<\/em>.<\/p>\n<p>Dans le syst\u00e8me millien, croire \u00e0 l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;un objet ext\u00e9rieur, \u00e0 la validit\u00e9 d&rsquo;une proposition g\u00e9om\u00e9trique ou \u00e0 la certitude d&rsquo;un fait historique revient toujours \u00e0 se trouver dans un \u00e9tat mental o\u00f9 l&rsquo;association entre deux repr\u00e9sentations est tellement puissante qu&rsquo;il est impossible de penser l&rsquo;une sans affirmer instantan\u00e9ment l&rsquo;autre. La certitude subjective est proportionnelle \u00e0 la force de l&rsquo;association indissoluble :<\/p>\n<ul>\n<li>Si je crois in\u00e9branlablement que le feu br\u00fble, c&rsquo;est que l&rsquo;id\u00e9e de flamme et l&rsquo;id\u00e9e de douleur aigu\u00eb ont \u00e9t\u00e9 unies par une contigu\u00eft\u00e9 si violente et ininterrompue que mon esprit est structurellement incapable de concevoir le contact du feu sans concevoir instantan\u00e9ment la br\u00fblure ;<\/li>\n<li>La croyance n&rsquo;est donc pas une attitude intellectuelle libre, un assentiment moral accord\u00e9 par la volont\u00e9 ; elle est un \u00e9tat d&rsquo;assujettissement m\u00e9canique de la pens\u00e9e face \u00e0 des associations invincibles forg\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9p\u00e9t\u00e9e.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette d\u00e9mystification de la croyance entra\u00eene des cons\u00e9quences \u00e9pist\u00e9mologiques et pol\u00e9miques profondes. Mill applique impitoyablement ce diagnostic aux croyances religieuses, \u00e0 la foi th\u00e9ologique et aux superstitions m\u00e9taphysiques. La croyance en des entit\u00e9s invisibles ou des miracles n&rsquo;est que le r\u00e9sultat d&rsquo;un conditionnement pr\u00e9coce, d&rsquo;une manipulation habile des premi\u00e8res associations enfantines par les pr\u00eatres et les dogmes sociaux, rendant l&rsquo;id\u00e9e de certains p\u00e9ch\u00e9s ins\u00e9parable de l&rsquo;id\u00e9e de tourments \u00e9ternels. En r\u00e9plique, la rationalit\u00e9 v\u00e9ritable consiste simplement \u00e0 purifier nos circuits mentaux de ces liaisons parasites pour n&rsquo;admettre que des croyances dont les associations refl\u00e8tent scrupuleusement l&rsquo;ordre objectif et v\u00e9rifiable de la nature physique.<\/p>\n<h3>7.3 La conscience et le sentiment de l&rsquo;identit\u00e9 personnelle<\/h3>\n<p>L&rsquo;un des chapitres les plus incisifs de l&rsquo;<em>Analysis<\/em> est consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9lucidation de l&rsquo;\u00e9nigme de la <strong>conscience<\/strong> (<em>consciousness<\/em>). Pour une vaste tradition philosophique issue de Descartes, la conscience est per\u00e7ue comme un \u0153il int\u00e9rieur, un spectateur secret, une facult\u00e9 r\u00e9flexive substantielle par laquelle l&rsquo;\u00e2me s&rsquo;observe elle-m\u00eame en train de sentir ou de penser. James Mill r\u00e9cuse cette dualit\u00e9 sp\u00e9culaire avec une lucidit\u00e9 tranchante. Pour lui, il n&rsquo;y a pas deux \u00e9tats distincts \u2014 d&rsquo;une part la sensation et d&rsquo;autre part la conscience de la sensation \u2014 ; <em>sentir et \u00eatre conscient de sentir sont deux expressions rigoureusement synonymes d\u00e9signant une seule et m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nale<\/em>.<\/p>\n<p>\u00c9prouver une sensation de douleur, c&rsquo;est ipso facto \u00eatre conscient de cette douleur. Postuler un observateur int\u00e9rieur distinct de l&rsquo;\u00e9tat \u00e9prouv\u00e9 est une duplication verbale st\u00e9rile engendr\u00e9e par les pi\u00e8ges de la grammaire. Mill \u00e9crit sans ambages :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Avoir une sensation, c&rsquo;est \u00eatre conscient ; \u00eatre conscient, c&rsquo;est avoir une sensation. Utiliser un mot pour d\u00e9signer la sensation et un autre pour d\u00e9signer la conscience de celle-ci, c&rsquo;est simplement multiplier les noms sans multiplier les r\u00e9alit\u00e9s. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>\u00c0 partir de cette identit\u00e9 entre sensation et conscience, comment James Mill rend-il compte de l&rsquo;<strong>identit\u00e9 personnelle<\/strong> (<em>personal identity<\/em>), ce sentiment universel et tenace d&rsquo;\u00eatre le m\u00eame \u00ab Moi \u00bb persistant \u00e0 travers les d\u00e9cennies malgr\u00e9 le renouvellement incessant de nos cellules corporelles et le flux perp\u00e9tuel de nos pens\u00e9es ? \u00c0 l&rsquo;instar de David Hume, Mill nie l&rsquo;existence d&rsquo;un \u00ab Moi-substance \u00bb, d&rsquo;un support spirituel immuable sous-jacent. Le sentiment du Moi n&rsquo;est qu&rsquo;un fil narratif continu soutenu exclusivement par la m\u00e9moire associative. L&rsquo;identit\u00e9 personnelle est l&rsquo;id\u00e9e complexe n\u00e9e du lien indissoluble reliant mon \u00e9tat de conscience actuel \u00e0 la s\u00e9rie r\u00e9trospective de tous mes \u00e9tats de conscience pass\u00e9s rassembl\u00e9s par la m\u00e9moire. Le Moi n&rsquo;est pas une forteresse spirituelle ; il est un fleuve associatif dont la coh\u00e9rence n&rsquo;est garantie que par la m\u00e9moire de son cours.<\/p>\n<h2>8. L&rsquo;application de la psychologie \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation : L&rsquo;exp\u00e9rience de John Stuart Mill<\/h2>\n<h3>8.1 L&rsquo;article \u00ab \u00c9ducation \u00bb de l&rsquo;Encyclopaedia Britannica (1819)<\/h3>\n<p>Pour James Mill, la psychologie associationniste ne saurait en aucun cas \u00eatre une science pure confin\u00e9e dans une tour d&rsquo;ivoire sp\u00e9culative ; elle trouve sa justification supr\u00eame dans son application imm\u00e9diate \u00e0 l&rsquo;ing\u00e9nierie humaine, et tout particuli\u00e8rement \u00e0 la p\u00e9dagogie. En 1819, il publie dans le suppl\u00e9ment de la prestigieuse <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/\">Encyclopaedia Britannica<\/a> un long article programmatique intitul\u00e9 simplement \u00ab <em>Education<\/em> \u00bb, qui comptera parmi ses \u00e9crits les plus lus et les plus admir\u00e9s de l&rsquo;\u00e9poque victorienne. Cet article condense l&rsquo;optimisme anthropologique le plus radical des Lumi\u00e8res tardives, affirmant avec une ferveur presque prom\u00e9th\u00e9enne que le destin individuel et le bien-\u00eatre collectif sont int\u00e9gralement tributaires de l&rsquo;art de former la jeunesse.<\/p>\n<p>Mill y d\u00e9finit l&rsquo;\u00e9ducation d&rsquo;une fa\u00e7on typiquement utilitariste et associationniste : l&rsquo;\u00e9ducation est \u00ab <em>l&rsquo;art de modeler les associations de l&rsquo;esprit humain de telle mani\u00e8re qu&rsquo;elles rendent l&rsquo;individu aussi capable que possible de maximiser son propre bonheur et le bonheur de la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle il est ins\u00e9r\u00e9<\/em> \u00bb. S&rsquo;appuyant sur le postulat lock\u00e9en de la table rase et de l&rsquo;absence totale de pr\u00e9dispositions inn\u00e9es, Mill postule une plasticit\u00e9 quasi infinie du cerveau et de l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant. L&rsquo;enfant n&rsquo;est ni bon ni mauvais par nature : il est une glaise mall\u00e9able, un r\u00e9cepteur pur de stimulations dont la trajectoire intellectuelle et morale d\u00e9pend enti\u00e8rement de la vigilance de ses pr\u00e9cepteurs et de l&rsquo;architecture de son environnement mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Dans ce manifeste p\u00e9dagogique, Mill divise l&rsquo;action \u00e9ducative en quatre sph\u00e8res interd\u00e9pendantes :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9ducation domestique :<\/strong> dispens\u00e9e au sein du foyer familial, qui forge les premi\u00e8res associations fondamentales liant le plaisir \u00e0 la bienveillance et la douleur \u00e0 l&rsquo;\u00e9go\u00efsme ou au mensonge ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9ducation technique ou scolastique :<\/strong> qui inculque les savoirs disciplinaires, les m\u00e9thodes logiques et le maniement du langage rationnel ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9ducation sociale :<\/strong> r\u00e9sultant des interactions entre pairs et de la culture publique ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;\u00e9ducation politique :<\/strong> dispens\u00e9e par les institutions l\u00e9gales, les lois et le gouvernement du pays, qui parach\u00e8vent la conformation morale du citoyen.<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;ambition d\u00e9clar\u00e9e de ce dispositif est l&rsquo;\u00e9radication absolue de tous les pr\u00e9jug\u00e9s, superstitions et erreurs cognitives qui ont empoisonn\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9 durant des si\u00e8cles, en instaurant un contr\u00f4le m\u00e9thodique, pr\u00e9coce et herm\u00e9tique sur les premi\u00e8res exp\u00e9riences sensorielles de l&rsquo;enfant.<\/p>\n<h3>8.2 L&rsquo;\u00e9ducation exp\u00e9rimentale de John Stuart Mill<\/h3>\n<p>James Mill ne s&rsquo;est pas content\u00e9 de th\u00e9oriser cette p\u00e9dagogie dans les colonnes des encyclop\u00e9dies ; il l&rsquo;a mise en pratique avec une rigueur implacable, quasi terrifiante, sur la chair de sa chair : son fils a\u00een\u00e9, <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/mill\/\">John Stuart Mill<\/a>, n\u00e9 en 1806. Cette exp\u00e9rience p\u00e9dagogique, la plus c\u00e9l\u00e8bre et la plus spectaculaire de l&rsquo;histoire intellectuelle moderne, a \u00e9t\u00e9 relat\u00e9e avec une \u00e9motion r\u00e9trospective saisissante par John Stuart lui-m\u00eame dans son <em>Autobiographie<\/em> (1873). Con\u00e7u d\u00e8s le berceau comme le futur lieutenant intellectuel du mouvement benthamien, le jeune John Stuart devient le cobaye d&rsquo;un conditionnement associationniste totalitaire orchestr\u00e9 d&rsquo;une main de fer par son g\u00e9niteur.<\/p>\n<p>Le programme \u00e9ducatif impos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfant d\u00e9fie l&rsquo;imagination par sa pr\u00e9cocit\u00e9 et sa d\u00e9mesure acad\u00e9mique :<\/p>\n<ul>\n<li>D\u00e8s l&rsquo;\u00e2ge de <strong>trois ans<\/strong>, l&rsquo;enfant commence l&rsquo;apprentissage intensif du grec ancien, m\u00e9morisant des listes interminables de vocabulaire sur des fiches pr\u00e9par\u00e9es par son p\u00e8re et lisant les fables d&rsquo;\u00c9sope et l&rsquo;<em>Anabase<\/em> de X\u00e9nophon \u00e0 quatre ans ;<\/li>\n<li>\u00c0 <strong>huit ans<\/strong>, il entame le latin, d\u00e9vore l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 d&rsquo;H\u00e9rodote, de Thucydide, les <em>Vies<\/em> de Plutarque et six dialogues de Platon dans le texte original ;<\/li>\n<li>Entre huit et douze ans, il est soumis \u00e0 un entra\u00eenement g\u00e9om\u00e9trique et alg\u00e9brique rigoureux (le calcul infinit\u00e9simal, la g\u00e9om\u00e9trie d&rsquo;Euclide) tout en \u00e9crivant de volumineux trait\u00e9s d&rsquo;histoire romaine et universelle sous le regard inquisiteur paternel ;<\/li>\n<li>\u00c0 <strong>douze ans<\/strong>, il est initi\u00e9 \u00e0 la logique scolastique d&rsquo;Aristote, \u00e0 la logique de Hobbes et aux math\u00e9matiques sup\u00e9rieures ;<\/li>\n<li>\u00c0 <strong>treize ans<\/strong>, son p\u00e8re lui fait suivre un cours complet d&rsquo;\u00e9conomie politique en lui faisant r\u00e9sumer oralement chaque jour les trait\u00e9s de David Ricardo et d&rsquo;Adam Smith lors de leurs marches matinales quotidiennes dans les parcs londoniens.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Pour pr\u00e9server ce dispositif de toute interf\u00e9rence associative ind\u00e9sirable, James Mill prend des mesures radicales : le jeune gar\u00e7on est maintenu dans un isolement social absolu. Il lui est formellement interdit de fr\u00e9quenter d&rsquo;autres enfants de son \u00e2ge, de peur qu&rsquo;il ne contracte leurs habitudes frivoles, leurs pr\u00e9jug\u00e9s intellectuels ou leurs tics de langage. Aucun jeu infantile traditionnel, aucun conte de f\u00e9es, aucune fiction romantique n&rsquo;est tol\u00e9r\u00e9e dans cet univers calfeutr\u00e9 d&rsquo;adulte pr\u00e9coce. L&rsquo;enfant \u00e9tudie \u00e0 la m\u00eame table que son p\u00e8re, interrompant sa lecture pour lui demander le sens d&rsquo;un mot difficile pendant que le g\u00e9ant \u00e9crivait son <em>Histoire de l&rsquo;Inde<\/em>. Le r\u00e9sultat cognitif est stup\u00e9fiant : \u00e0 quatorze ans, John Stuart Mill poss\u00e8de un bagage intellectuel et une armature analytique sup\u00e9rieurs \u00e0 ceux de la plupart des professeurs d&rsquo;universit\u00e9 d&rsquo;Europe.<\/p>\n<h3>8.3 La crise mentale de John Stuart Mill et la remise en question du syst\u00e8me paternel<\/h3>\n<p>Cependant, le triomphe apparent de cette \u00ab machine \u00e0 penser \u00bb utilitariste dissimulait un d\u00e9sastre \u00e9motionnel latent d&rsquo;une violence inou\u00efe. \u00c0 l&rsquo;automne 1826, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt ans, le prodige est frapp\u00e9 de plein fouet par un effondrement psychologique total, une d\u00e9pression m\u00e9lancolique foudroyante qui le terrasse pendant plusieurs mois. John Stuart se pose \u00e0 lui-m\u00eame cette question terrifiante : \u00ab <em>Supposons que tous tes id\u00e9aux de r\u00e9forme sociale soient r\u00e9alis\u00e9s \u00e0 cet instant pr\u00e9cis, que toutes les lois soient rendues utilitaristes et que tous les hommes soient \u00e9duqu\u00e9s selon le v\u0153u paternel : cela serait-il pour toi un motif de grande joie et de bonheur personnel ?<\/em> \u00bb Une voix int\u00e9rieure irr\u00e9pressible lui r\u00e9pond : \u00ab <em>Non !<\/em> \u00bb Le monde s&rsquo;effondre ; le jeune homme r\u00e9alise avec horreur qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en un m\u00e9canisme logique sophistiqu\u00e9 mais incapable d&rsquo;\u00e9prouver la moindre \u00e9motion vivante.<\/p>\n<p>Cette crise mentale constitue l&rsquo;acte d&rsquo;accusation psychologique le plus d\u00e9vastateur contre le r\u00e9ductionnisme de James Mill. Dans son <em>Autobiographie<\/em>, John Stuart analyse avec une acuit\u00e9 clinique les causes profondes de sa chute : l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;analyse logique pr\u00e9coce avait dissous chez lui toute capacit\u00e9 de sentiment spontan\u00e9. L&rsquo;habitude analytique a cette propri\u00e9t\u00e9 pernicieuse de d\u00e9composer les sentiments en leurs atomes sensoriels \u00e9go\u00efstes, de telle sorte que si l&rsquo;affectivit\u00e9 n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 cultiv\u00e9e parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;intellect, l&rsquo;esprit diss\u00e8que ses propres d\u00e9sirs jusqu&rsquo;\u00e0 n&rsquo;y trouver que du vide :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Mon \u00e9ducation avait r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9velopper en moi une puissante armature logique, mais elle avait omis d&rsquo;irriguer le sol des \u00e9motions ; j&rsquo;\u00e9tais un \u00eatre dess\u00e9ch\u00e9, un pur m\u00e9canisme d\u00e9pourvu de s\u00e8ve vitale. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Le salut psychologique de John Stuart Mill interviendra par une rupture clandestine avec le dogmatisme paternel. C&rsquo;est \u00e0 travers la lecture passionn\u00e9e de la po\u00e9sie romantique de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.poetryfoundation.org\/poets\/william-wordsworth\">William Wordsworth<\/a>, c\u00e9l\u00e9brant la beaut\u00e9 majestueuse de la nature et la profondeur indicible du sentiment humain, que le fils retrouvera le go\u00fbt de vivre et la r\u00e9conciliation avec lui-m\u00eame. Cette renaissance le conduira \u00e0 r\u00e9viser en profondeur l&rsquo;utilitarisme rigide de James Mill, r\u00e9introduisant la distinction fondamentale entre plaisirs qualitatifs sup\u00e9rieurs et plaisirs inf\u00e9rieurs, r\u00e9habilitant l&rsquo;art, la po\u00e9sie, et reconnaissant que l&rsquo;\u00eatre humain n&rsquo;est pas une mosa\u00efque m\u00e9canique passive mais un organisme vivant en devenir permanent.<\/p>\n<h2>9. \u00c9thique utilitariste et psychologie motivationnelle : Le calcul h\u00e9doniste<\/h2>\n<h3>9.1 La douleur et le plaisir comme moteurs primaires de l&rsquo;action<\/h3>\n<p>Sur le terrain de la morale et de la motivation de l&rsquo;action humaine, James Mill professe un <strong>h\u00e9donisme psychologique<\/strong> absolu, indissociable de la doctrine de Jeremy Bentham. Il pose comme axiome intangible que la douleur et le plaisir constituent les souverains ma\u00eetres sous l&#8217;empire desquels la nature a plac\u00e9 l&rsquo;humanit\u00e9. L&rsquo;\u00e9vitement de la souffrance physique ou morale et la qu\u00eate de la jouissance ou de la satisfaction repr\u00e9sentent l&rsquo;alpha et l&rsquo;om\u00e9ga, les moteurs primaires, universels et constants de l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 des conduites humaines, depuis les gestes les plus \u00e9l\u00e9mentaires de survie jusqu&rsquo;aux sacrifices politiques les plus solennels.<\/p>\n<p>Dans ce cadre anthropologique, il n&rsquo;y a pas de place pour un \u00ab altruisme spontan\u00e9 \u00bb ou une bienveillance inn\u00e9e qui appartiendrait mystiquement \u00e0 la nature de l&rsquo;homme primitif. Au point de d\u00e9part de l&rsquo;existence, le jeune enfant est un \u00eatre strictement centr\u00e9 sur ses propres besoins physiologiques, enti\u00e8rement orient\u00e9 vers la satisfaction de ses app\u00e9tits primaires et la fuite des sensations d\u00e9sagr\u00e9ables. Toutes les \u00e9motions, tous les sentiments sans exception d\u00e9rivent de la rencontre entre ces deux affects primitifs (plaisir et douleur) et les m\u00e9canismes de l&rsquo;association par contigu\u00eft\u00e9 :<\/p>\n<ul>\n<li>Le <strong>d\u00e9sir<\/strong> n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;anticipation mentale d&rsquo;un plaisir associ\u00e9e \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;objet ext\u00e9rieur capable de le susciter ;<\/li>\n<li>La <strong>peur<\/strong> ou l&rsquo;aversion est l&rsquo;anticipation d&rsquo;une douleur future li\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation de la source de nuisance ;<\/li>\n<li>L&rsquo;<strong>espoir<\/strong> est l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un plaisir accompagn\u00e9e de la croyance en sa probabilit\u00e9 future d&rsquo;occurrence.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le passage du ressenti int\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;action mat\u00e9rielle ob\u00e9it \u00e0 la m\u00eame r\u00e9gularit\u00e9 m\u00e9canique. Les motifs d&rsquo;action ne sont pas des entit\u00e9s spirituelles ind\u00e9pendantes ; ce sont des circuits associatifs qui d\u00e9chargent leur \u00e9nergie motrice d\u00e8s que la balance du calcul h\u00e9doniste interne penche vers la perspective d&rsquo;un solde positif de plaisir sur la douleur. L&rsquo;individu millien est donc engag\u00e9 dans un calcul d&rsquo;utilit\u00e9 perp\u00e9tuel, souvent tacite ou ultra-rapide, visant \u00e0 optimiser sa condition h\u00e9doniste face aux sollicitations du milieu ambiant.<\/p>\n<h3>9.2 La gen\u00e8se associative des vertus et de la moralit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e<\/h3>\n<p>Si l&rsquo;homme n&rsquo;est m\u00fb au d\u00e9part que par un \u00e9go\u00efsme h\u00e9doniste primaire, comment James Mill parvient-il \u00e0 expliquer l&rsquo;existence incontestable dans la soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;actes d&rsquo;un d\u00e9vouement sublime, de sacrifices philanthropiques h\u00e9ro\u00efques, d&rsquo;une probit\u00e9 incorruptible et d&rsquo;un amour sinc\u00e8re et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 de la justice et de la vertu ? C&rsquo;est dans la r\u00e9solution de ce paradoxe moral que son g\u00e9nie associationniste d\u00e9ploie ses tr\u00e9sors d&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 d\u00e9constructive, \u00e0 travers sa th\u00e9orie du <strong>transfert associatif des affects<\/strong>.<\/p>\n<p>Pour faire comprendre comment un \u00eatre \u00e9go\u00efste peut en venir \u00e0 aimer la vertu pour elle-m\u00eame de mani\u00e8re totalement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, Mill convoque une analogie c\u00e9l\u00e8bre et percutante : celle de <em>l&rsquo;amour de l&rsquo;argent chez l&rsquo;avare<\/em> :<\/p>\n<ol>\n<li>\u00c0 l&rsquo;origine, les pi\u00e8ces de m\u00e9tal monnay\u00e9 ne procurent aucun plaisir en elles-m\u00eames ; une pi\u00e8ce d&rsquo;or n&rsquo;est qu&rsquo;un m\u00e9tal froid, dur et sans saveur ;<\/li>\n<li>Cependant, l&rsquo;or permet d&rsquo;acheter de la nourriture d\u00e9licieuse, des v\u00eatements chauds, des divertissements et le respect des semblables : il est le <em>moyen<\/em> par excellence d&rsquo;acc\u00e9der au plaisir ;<\/li>\n<li>Par la loi de contigu\u00eft\u00e9 ininterrompue, l&rsquo;id\u00e9e de la pi\u00e8ce de monnaie et l&rsquo;id\u00e9e des plaisirs qu&rsquo;elle procure sont si continuellement associ\u00e9es que le plaisir attach\u00e9 \u00e0 la fin est transf\u00e9r\u00e9 m\u00e9caniquement au moyen ;<\/li>\n<li>\u00c0 un stade avanc\u00e9 d&rsquo;habituation, l&rsquo;avare en vient \u00e0 ch\u00e9rir les pi\u00e8ces de monnaie pour elles-m\u00eames, jusqu&rsquo;\u00e0 se priver de nourriture et de confort mat\u00e9riel pour simplement contempler son tr\u00e9sor : le moyen est devenu une fin en soi.<\/li>\n<\/ol>\n<p>Selon Mill, la gen\u00e8se de la moralit\u00e9 ob\u00e9it rigoureusement au m\u00eame processus psychologique. Dans les premiers stades du d\u00e9veloppement, l&rsquo;individu n&rsquo;accomplit des actes honn\u00eates ou bienveillants que par pur calcul \u00e9go\u00efste : pour s&rsquo;attirer les \u00e9loges d&rsquo;autrui, \u00e9viter les punitions des parents ou b\u00e9n\u00e9ficier de la r\u00e9ciprocit\u00e9 des services. Cependant, \u00e0 mesure que l&rsquo;acte vertueux est continuellement associ\u00e9 aux r\u00e9compenses sociales, \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 l&rsquo;approbation publique, une fusion associative s&rsquo;op\u00e8re dans l&rsquo;esprit du sujet. L&rsquo;id\u00e9e de vertu se d\u00e9tache de son utilit\u00e9 originelle pour \u00eatre aim\u00e9e avec une ferveur passionn\u00e9e et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. L&rsquo;homme vertueux finit par sacrifier sa fortune ou sa vie pour la patrie ou la justice, non par calcul imm\u00e9diat, mais parce que son architecture associative a \u00e9rig\u00e9 la vertu au rang de fin supr\u00eame indiscutable.<\/p>\n<h3>9.3 Sanctions l\u00e9gales et manipulation p\u00e9dagogique des r\u00e9compenses et punitions<\/h3>\n<p>Cette th\u00e9orie du transfert des affects d\u00e9bouche directement sur une philosophie de la l\u00e9gislation p\u00e9nale et de l&rsquo;ing\u00e9nierie sociale inspir\u00e9e de Bentham. Puisque la moralit\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e n&rsquo;est pas un don gratuit de la gr\u00e2ce divine mais un r\u00e9flexe associatif artificiellement consolid\u00e9 par les habitudes de vie, il appartient \u00e0 l&rsquo;\u00c9tat et aux l\u00e9gislateurs d&rsquo;intervenir m\u00e9thodiquement pour b\u00e2tir une soci\u00e9t\u00e9 saine. L&rsquo;ordre juridique et le syst\u00e8me judiciaire tout entier sont ainsi red\u00e9finis par James Mill comme de gigantesques <strong>dispositifs de conditionnement associatif<\/strong> \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de la nation.<\/p>\n<p>La loi et les peines p\u00e9nales ont pour fonction premi\u00e8re de graver dans le cerveau de chaque citoyen une contigu\u00eft\u00e9 synchronique et successive d&rsquo;une solidit\u00e9 absolue entre la commission d&rsquo;un acte socialement nuisible (le vol, le meurtre, la fraude) et l&rsquo;exp\u00e9rimentation in\u00e9vitable, publique et foudroyante d&rsquo;une souffrance physique ou infamante proportionn\u00e9e. Le criminel potentiel ne renonce pas au d\u00e9lit par une conversion morale mystique, mais parce que, d\u00e8s que l&rsquo;id\u00e9e du crime surgit dans sa conscience, l&rsquo;id\u00e9e de la punition douloureuse s&rsquo;y accole instantan\u00e9ment avec une force telle qu&rsquo;elle paralyse imm\u00e9diatement le d\u00e9sir d&rsquo;action :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab La sanction p\u00e9nale doit agir comme un contrepoids m\u00e9canique sur la balance du calcul des motifs : la certitude de la douleur l\u00e9gale doit toujours exc\u00e9der le profit attendu du d\u00e9lit. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Dans ce mod\u00e8le d&rsquo;optimisation sociale, le l\u00e9gislateur vertueux agit \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un horloger qui ajuste les poids de la pendule pour que le m\u00e9canisme tourne \u00e0 la bonne cadence. Il ne s&rsquo;agit pas de punir par vengeance r\u00e9tributive \u2014 une passion barbare que Mill vomit \u2014, mais d&rsquo;op\u00e9rer une p\u00e9dagogie publique des cons\u00e9quences n\u00e9gatives. En manipulant m\u00e9thodiquement le syst\u00e8me des r\u00e9compenses institutionnelles et des punitions l\u00e9gales, l&rsquo;\u00c9tat utilitariste mod\u00e8le l&rsquo;inconscient collectif, orientant irr\u00e9sistiblement la volont\u00e9 de chacun vers la r\u00e9alisation du plus grand bonheur du corps social tout entier.<\/p>\n<h2>10. Psychologie sociale, politique et r\u00e9forme des institutions humaines<\/h2>\n<h3>10.1 L&rsquo;Essai sur le gouvernement (1820) et la psychologie des gouvernants<\/h3>\n<p>En 1820, James Mill fait para\u00eetre son trait\u00e9 politique le plus percutant et le plus controvers\u00e9 : l&rsquo;<em>Essay on Government<\/em> (Essai sur le gouvernement). \u00c9crit \u00e0 l&rsquo;origine pour le suppl\u00e9ment de l&rsquo;<em>Encyclopaedia Britannica<\/em>, ce court pamphlet devient instantan\u00e9ment la \u00ab bible constitutionnelle \u00bb du mouvement radical et le moteur id\u00e9ologique qui m\u00e8nera au <em>Reform Act<\/em> de 1832. L&rsquo;originalit\u00e9 \u00e9clatante de cet essai r\u00e9side dans le fait que Mill n&rsquo;y fonde pas la politique sur des th\u00e9ories juridiques abstraites du contrat social \u00e0 la Rousseau ou sur des traditions historiques \u00e0 la Burke, mais sur une d\u00e9duction pure et g\u00e9om\u00e9trique d\u00e9riv\u00e9e des <strong>axiomes de la psychologie motivationnelle<\/strong> expos\u00e9s dans son \u0153uvre philosophique.<\/p>\n<p>Le point de d\u00e9part de la science politique millienne est sans concession : <em>les hommes au pouvoir chercheront toujours, in\u00e9vitablement et m\u00e9caniquement, \u00e0 maximiser leur propre plaisir aux d\u00e9pens de leurs semblables<\/em>, \u00e0 moins qu&rsquo;ils ne soient retenus par une force contraire. Puisque chaque individu d\u00e9sire asservir le travail et la volont\u00e9 d&rsquo;autrui pour accro\u00eetre ses propres jouissances, abandonner le gouvernement \u00e0 un seul homme (la monarchie) ou \u00e0 une minorit\u00e9 privil\u00e9gi\u00e9e (l&rsquo;aristocratie ou l&rsquo;oligarchie) conduit infailliblement \u00e0 l&rsquo;oppression et \u00e0 la spoliation de la masse du peuple. L&rsquo;histoire humaine universelle n&rsquo;est pour Mill que le th\u00e9\u00e2tre r\u00e9p\u00e9titif de cette rapacit\u00e9 des \u00e9lites d\u00e9tentrices de l&rsquo;autorit\u00e9 supr\u00eame.<\/p>\n<p>Comment r\u00e9soudre cette aporie politique tragique ? Mill r\u00e9pond que la solution r\u00e9side dans une ing\u00e9nierie institutionnelle savante visant \u00e0 aligner m\u00e9caniquement les int\u00e9r\u00eats \u00e9go\u00efstes des gouvernants sur l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la soci\u00e9t\u00e9. Le seul instrument capable d&rsquo;op\u00e9rer ce miracle constitutionnel est le <strong>syst\u00e8me repr\u00e9sentatif<\/strong> fond\u00e9 sur des \u00e9lections fr\u00e9quentes et un \u00e9largissement massif du droit de vote. En obligeant les gouvernants \u00e0 remettre p\u00e9riodiquement leur mandat en jeu devant le suffrage des citoyens, la loi fait en sorte que les \u00e9lus ne puissent satisfaire leur d\u00e9sir de pouvoir et d&rsquo;honneur qu&rsquo;en votant des lois favorables au plus grand nombre. L&rsquo;ing\u00e9nierie politique se pr\u00e9sente ainsi comme une pure application de la dynamique des fluides psychologiques.<\/p>\n<h3>10.2 La presse libre et l&rsquo;instruction publique comme antidotes cognitifs<\/h3>\n<p>Pour que ce syst\u00e8me repr\u00e9sentatif fonctionne avec l&rsquo;exactitude d&rsquo;un m\u00e9canisme de pr\u00e9cision, une condition fondamentale doit \u00eatre imp\u00e9rativement remplie : le peuple souverain doit poss\u00e9der la lucidit\u00e9 cognitive n\u00e9cessaire pour discerner son v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat \u00e0 long terme. James Mill \u00e9tait pleinement conscient du danger que les masses ne soient \u00e9gar\u00e9es par des pr\u00e9jug\u00e9s ancestraux ou s\u00e9duites par des d\u00e9magogues sans scrupules. Pour conjurer cette d\u00e9rive fatale, il \u00e9rige deux remparts institutionnels indissociables : une <strong>presse totalement libre<\/strong> et l&rsquo;<strong>instruction publique universelle<\/strong>.<\/p>\n<p>Dans ses articles militants sur la libert\u00e9 de la presse (notamment pour l&rsquo;<em>Encyclopaedia Britannica<\/em>), Mill d\u00e9fend la th\u00e8se rationaliste la plus intransigeante du si\u00e8cle : il affirme avec une foi lumineuse que <em>la v\u00e9rit\u00e9 poss\u00e8de une sup\u00e9riorit\u00e9 intrins\u00e8que et m\u00e9canique sur l&rsquo;erreur<\/em> d\u00e8s lors qu&rsquo;elles s&rsquo;affrontent sur le terrain ouvert du d\u00e9bat public. Pour un esprit associationniste, une id\u00e9e vraie \u2014 c&rsquo;est-\u00e0-dire une id\u00e9e conforme aux lois r\u00e9elles de la nature et de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine \u2014 est plus solide, plus f\u00e9conde et finit par s&rsquo;imposer \u00e0 l&rsquo;opinion publique par la seule force de l&rsquo;habituation intellectuelle, tandis que les sophismes et les mensonges s&rsquo;effritent d&rsquo;eux-m\u00eames sous l&rsquo;effet de la contradiction rationnelle :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Laissez \u00e0 toutes les opinions la libert\u00e9 \u00e9gale de s&rsquo;exprimer, et la v\u00e9rit\u00e9 est assur\u00e9e de triompher ; elle poss\u00e8de une force de liaison que le mensonge est incapable de soutenir ind\u00e9finiment. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Corollaire indispensable de cette libert\u00e9 d&rsquo;expression, l&rsquo;instruction publique doit \u00eatre \u00e9tendue sans d\u00e9lai aux classes laborieuses. Mill refuse cat\u00e9goriquement l&rsquo;argument conservateur selon lequel instruire le peuple travailleur conduirait \u00e0 la s\u00e9dition et au d\u00e9sordre social. C&rsquo;est l&rsquo;ignorance qui rend les masses manipulables par les oligarchies ou les pr\u00e9dicateurs fanatiques. En alphab\u00e9tisant la classe ouvri\u00e8re, en lui enseignant les rudiments de l&rsquo;arithm\u00e9tique, de la physique et des lois immuables de l&rsquo;\u00e9conomie politique classique (notamment les principes ricardiens des salaires et des profits), on arme l&rsquo;esprit des prol\u00e9taires contre les chim\u00e8res utopiques et on en fait des citoyens mod\u00e9r\u00e9s, pr\u00e9voyants et aptes \u00e0 voter avec discernement pour des r\u00e9formateurs \u00e9clair\u00e9s.<\/p>\n<h3>10.3 D\u00e9bat avec Thomas Babington Macaulay et l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie de la science politique<\/h3>\n<p>L&rsquo;ambition millienne d&rsquo;\u00e9riger la politique au rang d&rsquo;une science g\u00e9om\u00e9trique d\u00e9ductive va susciter en 1829 l&rsquo;une des controverses intellectuelles les plus retentissantes de l&rsquo;\u00e9poque victorienne. Dans les pages de l&rsquo;influente <em>Edinburgh Review<\/em>, le jeune et brillant essayiste whig <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/Thomas-Babington-Macaulay-Baron-Macaulay\">Thomas Babington Macaulay<\/a> publie une charge au vitriol d\u00e9vastatrice contre l&rsquo;<em>Essai sur le gouvernement<\/em> de James Mill. L&rsquo;attaque de Macaulay porte au c\u0153ur m\u00eame de l&rsquo;\u00e9pist\u00e9mologie millienne : il accuse l&rsquo;auteur de pr\u00e9tendre d\u00e9duire l&rsquo;organisation de constitutions complexes \u00e0 partir d&rsquo;une poign\u00e9e d&rsquo;axiomes psychologiques a priori sur la nature \u00e9go\u00efste de l&rsquo;homme, \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un g\u00e9om\u00e8tre tra\u00e7ant des th\u00e9or\u00e8mes sur un tableau noir, sans tenir aucun compte des r\u00e9alit\u00e9s historiques contingentes, des m\u0153urs nationales et de la complexit\u00e9 vivante des peuples.<\/p>\n<p>Macaulay raille avec une verve \u00e9tincelante cette pr\u00e9tention \u00e0 faire de la politique une \u00ab science d\u00e9ductive absolue \u00bb. Il affirme que la conduite des hommes d&rsquo;\u00c9tat doit relever de la m\u00e9thode inductive, empirique et historique : la soci\u00e9t\u00e9 n&rsquo;est pas un syst\u00e8me m\u00e9canique r\u00e9gi par des lois euclidiennes, mais un corps mouvant forg\u00e9 par des si\u00e8cles d&rsquo;histoire. Il d\u00e9montre avec ironie que si les axiomes de Mill \u00e9taient litt\u00e9ralement vrais, si les puissants cherchaient toujours \u00e0 spolier la soci\u00e9t\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame limite, l&rsquo;humanit\u00e9 aurait p\u00e9ri depuis longtemps dans une guerre civile perp\u00e9tuelle, car les puissants ont souvent \u00e9t\u00e9 retenus par la coutume, l&rsquo;opinion, la religion ou la simple bienveillance \u2014 autant de facteurs psychologiques que le mod\u00e8le monolithique de Mill a balay\u00e9s sous le tapis.<\/p>\n<p>Ce duel intellectuel plonge le cercle radical dans une profonde introspection. James Mill lui-m\u00eame, enferm\u00e9 dans sa superbe sto\u00efcienne, refuse de r\u00e9pondre publiquement \u00e0 Macaulay, estimant que son contradicteur n&rsquo;a rien compris \u00e0 la puissance de la d\u00e9duction scientifique. Toutefois, la critique fait mouche chez le jeune John Stuart Mill. T\u00e9moin direct de la controverse, John Stuart prend conscience des limites flagrantes de la m\u00e9thode paternelle purement d\u00e9ductive (qu&rsquo;il nommera la \u00ab m\u00e9thode g\u00e9om\u00e9trique \u00bb). Cet \u00e9lectrochoc intellectuel le conduira, dans son <em>Syst\u00e8me de logique d\u00e9ductive et inductive<\/em> (1843), \u00e0 repenser enti\u00e8rement la m\u00e9thodologie des sciences morales et politiques, cherchant une synth\u00e8se plus \u00e9quilibr\u00e9e entre la d\u00e9duction psychologique de son p\u00e8re et l&#8217;empirisme historique de Macaulay \u00e0 travers sa th\u00e9orie de la \u00ab m\u00e9thode d\u00e9ductive concr\u00e8te \u00bb.<\/p>\n<h2>11. Critiques contemporaines et r\u00e9visions par John Stuart Mill<\/h2>\n<h3>11.1 Les objections de la tradition id\u00e9aliste et de l&rsquo;intuitionnisme<\/h3>\n<p>L&rsquo;irruption de l&rsquo;<em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em> et l&rsquo;imp\u00e9rialisme doctrinal du radicalisme philosophique provoquent une lev\u00e9e de boucliers massive au sein des bastions universitaires d&rsquo;Oxford et de Cambridge, ainsi que dans les c\u00e9nacles th\u00e9ologiques britanniques. La critique la plus redoutable et la plus articul\u00e9e sur le plan \u00e9pist\u00e9mologique \u00e9mane du grand polymathe de Cambridge <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/whewell\/\">William Whewell<\/a>. Dans son <em>Histoire des sciences inductives<\/em> et sa <em>Philosophie des sciences inductives<\/em>, Whewell s&rsquo;attaque de front au sensualisme millien, arguant que l&rsquo;exp\u00e9rience sensorielle pure est incapable, par ses propres moyens, d&rsquo;engendrer la science.<\/p>\n<p>Whewell d\u00e9montre qu&rsquo;aucune collection d&rsquo;observations contigu\u00ebs ne peut jamais produire la notion de <em>n\u00e9cessit\u00e9<\/em> qui caract\u00e9rise les axiomes des math\u00e9matiques ou les lois fondamentales de la physique. Pour que des sensations brutes fassent sens, l&rsquo;esprit humain doit leur appliquer des \u00ab Id\u00e9es fondamentales \u00bb (l&rsquo;Espace, le Temps, la Cause) qui proviennent de la constitution originale de l&rsquo;intellect et non de la simple passivit\u00e9 de la chair :<\/p>\n<blockquote><p>\n\u00ab Nous ne voyons jamais la cause ; nous voyons une succession. La n\u00e9cessit\u00e9 du lien causal est une contribution de l&rsquo;esprit, une v\u00e9rit\u00e9 que l&rsquo;associationnisme empiriste est structurellement impuissant \u00e0 justifier. \u00bb\n<\/p><\/blockquote>\n<p>Parall\u00e8lement, la tradition id\u00e9aliste naissante, nourrie de la red\u00e9couverte de la philosophie transcendantale d&rsquo;Emmanuel Kant et de la pens\u00e9e de Samuel Taylor Coleridge, d\u00e9nonce la r\u00e9duction millienne de l&rsquo;obligation morale. Pour les intuitionnistes, assimiler le devoir moral au sentiment du plaisir esp\u00e9r\u00e9 ou \u00e0 la terreur de la punition l\u00e9gale revient \u00e0 vider la moralit\u00e9 de sa grandeur intrins\u00e8que et \u00e0 l\u00e9gitimer le cynisme le plus abject. Les philosophes spiritualistes s&rsquo;indignent de cette \u00ab philosophie de charnier \u00bb qui diss\u00e8que l&rsquo;homme comme une montre m\u00e9canique, niant l&rsquo;\u00e9tincelle divine de l&rsquo;\u00e2me, le myst\u00e8re de la foi et la libert\u00e9 supr\u00eame de la conscience devant Dieu.<\/p>\n<h3>11.2 L&rsquo;\u00e9dition annot\u00e9e de 1869 : John Stuart Mill critique son p\u00e8re<\/h3>\n<p>La critique la plus p\u00e9n\u00e9trante, la plus d\u00e9stabilisatrice mais aussi la plus \u00e9mouvante du syst\u00e8me de James Mill viendra toutefois de l&rsquo;int\u00e9rieur m\u00eame de sa propre descendance intellectuelle. En 1869, John Stuart Mill, alors au fa\u00eete de sa renomm\u00e9e mondiale, publie une monumentale \u00e9dition r\u00e9vis\u00e9e et annot\u00e9e de l&rsquo;<em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em> de son p\u00e8re. Ce texte de 1869 est un chef-d&rsquo;\u0153uvre de pi\u00e9t\u00e9 filiale et d&rsquo;intransigeance critique : \u00e0 chaque page, John Stuart Mill, second\u00e9 par le psychologue Alexander Bain et l&rsquo;hell\u00e9niste George Grote, encadre les propositions du p\u00e8re de volumineuses notes de bas de page qui corrigent, adoucissent ou d\u00e9mant\u00e8lent les th\u00e8ses les plus extr\u00eames du patriarche.<\/p>\n<p>Le point de rupture le plus c\u00e9l\u00e8bre formul\u00e9 par John Stuart dans ces annotations concerne le refus de l&rsquo;atomisme m\u00e9canique pur et l&rsquo;introduction explicite du concept de <strong>chimie mentale<\/strong> (<em>mental chemistry<\/em>) :<\/p>\n<ul>\n<li>L\u00e0 o\u00f9 James Mill soutenait obstin\u00e9ment que le tout est toujours r\u00e9ductible \u00e0 la somme de ses parties et qu&rsquo;une id\u00e9e complexe conserve ses composantes intactes comme des pierres de mosa\u00efque ;<\/li>\n<li>John Stuart r\u00e9plique qu&rsquo;en psychologie comme en chimie, la combinaison d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments peut produire un r\u00e9sultat dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s enti\u00e8rement in\u00e9dites, absentes des \u00e9l\u00e9ments initiaux ;<\/li>\n<li>Deux id\u00e9es simples intimement unies par l&rsquo;habitude peuvent se fondre en un troisi\u00e8me \u00e9tat mental qualitatif o\u00f9 les traces d&rsquo;origine sont totalement ind\u00e9tectables \u00e0 l&rsquo;introspection directe.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Par ailleurs, John Stuart et Alexander Bain reprennent le p\u00e8re sur sa d\u00e9finition excessivement simpliste de la croyance. R\u00e9duire la croyance \u00e0 une association ins\u00e9parable \u00e9tait une erreur psychologique manifeste : nous pouvons fort bien concevoir deux id\u00e9es indissolublement unies par l&rsquo;habitude (par exemple, l&rsquo;id\u00e9e du centaure associant la silhouette d&rsquo;un homme et celle d&rsquo;un cheval) sans pour autant croire une seule seconde \u00e0 l&rsquo;existence r\u00e9elle d&rsquo;un centaure dans la nature. La croyance implique un \u00e9l\u00e9ment actif de disposition pratique \u00e0 agir, une attitude motrice que la m\u00e9canique passive de James Mill \u00e9tait impuissante \u00e0 saisir sans contorsion verbale.<\/p>\n<h3>11.3 Les limites intrins\u00e8ques de l&rsquo;introspectionnisme associationniste pur<\/h3>\n<p>R\u00e9trospectivement, la critique moderne a mis en lumi\u00e8re les angles morts insurmontables du projet psychologique de James Mill. La faille m\u00e9thodologique originelle r\u00e9side dans son adh\u00e9sion exclusive \u00e0 une forme d&rsquo;<strong>introspectionnisme verbal pur<\/strong>, non soutenue par la moindre exp\u00e9rimentation physiologique en laboratoire. Bien qu&rsquo;il se r\u00e9clame de la rigueur des sciences physiques, Mill ne proc\u00e8de \u00e0 aucune mesure quantitative, \u00e0 aucun protocole exp\u00e9rimental, \u00e0 aucun enregistrement de temps de r\u00e9action. Ses \u00ab preuves \u00bb ne sont au fond que des analyses de d\u00e9finitions de dictionnaires, des reconstitutions sp\u00e9culatives de ses propres sensations et des raisonnements logiques d&rsquo;une redoutable virtuosit\u00e9, mais d\u00e9pourvus de validation empirique au sens moderne de la science de laboratoire.<\/p>\n<p>Cette carence m\u00e9thodologique l&#8217;emp\u00eache d&rsquo;appr\u00e9hender ad\u00e9quatement les processus cognitifs profonds :<\/p>\n<ul>\n<li>Mill est totalement d\u00e9muni pour expliquer les <em>illusions perceptives<\/em> complexes (comme les figures ambigu\u00ebs ou les biais de profondeur) qui d\u00e9montrent que l&rsquo;\u0153il n&rsquo;est pas un simple r\u00e9cepteur passif mais que le syst\u00e8me nerveux applique des calculs constructifs automatiques sur les signaux entrants ;<\/li>\n<li>Il sous-estime tragiquement l&rsquo;activit\u00e9 du <em>syst\u00e8me nerveux central<\/em> en tant qu&rsquo;organe biologique vivant, r\u00e9duisant le cerveau \u00e0 un simple conducteur passif de stimulations p\u00e9riph\u00e9riques ;<\/li>\n<li>Il ignore superbement la dimension inconsciente de la vie psychique, postulant une transparence totale de la conscience \u00e0 elle-m\u00eame qui sera balay\u00e9e par l&rsquo;av\u00e8nement de la psychanalyse et de la psychologie cognitive de l&rsquo;inconscient adaptatif.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Enfin, la limite historique la plus d\u00e9cisive de James Mill tient \u00e0 sa situation temporelle : il \u00e9crit son \u0153uvre avant la r\u00e9volution darwinienne de 1859. Priv\u00e9 du paradigme de la s\u00e9lection naturelle, Mill envisage l&rsquo;esprit humain comme une structure fixe, intemporelle, une cire vierge qui rena\u00eet \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration. Il ne peut concevoir que les circuits mentaux, les pr\u00e9dispositions instinctives, les peurs ancestrales et les capacit\u00e9s cognitives fondamentales ont \u00e9t\u00e9 sculpt\u00e9s par des millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution biologique phylog\u00e9n\u00e9tique. James Mill marque ainsi la fin glorieuse de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or de la sp\u00e9culation empiriste pr\u00e9-\u00e9volutionniste, ouvrant la voie \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la psychologie physiologique et darwinienne de la fin du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<h2>12. L&rsquo;h\u00e9ritage durable de James Mill dans l&rsquo;histoire de la psychologie scientifique<\/h2>\n<h3>12.1 De la m\u00e9canique mentale au b\u00e9haviorisme du XXe si\u00e8cle<\/h3>\n<p>Malgr\u00e9 les faiblesses inh\u00e9rentes \u00e0 son \u00e9poque, l&rsquo;audace conceptuelle de James Mill a laiss\u00e9 une empreinte ind\u00e9l\u00e9bile sur l&rsquo;\u00e9volution ult\u00e9rieure de la psychologie scientifique. Sa post\u00e9rit\u00e9 la plus spectaculaire s&rsquo;incarne sans conteste dans la filiation directe qui relie sa doctrine de l&rsquo;association par contigu\u00eft\u00e9 au <strong>b\u00e9haviorisme am\u00e9ricain et russe<\/strong> qui dominera la sc\u00e8ne internationale durant la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. Les ponts conceptuels entre la m\u00e9canique mentale millienne et les th\u00e9ories de <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/plato.stanford.edu\/entries\/behaviorism\/\">John B. Watson<\/a>, Ivan Pavlov et <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.britannica.com\/biography\/B-F-Skinner\">B.F. Skinner<\/a> sont frappants d&rsquo;exactitude.<\/p>\n<p>Lorsque Pavlov d\u00e9couvre les m\u00e9canismes du r\u00e9flexe conditionn\u00e9 en associant le son d&rsquo;une cloche (stimulus neutre) \u00e0 la pr\u00e9sentation de nourriture (stimulus inconditionnel) pour provoquer la salivation chez le chien, il ne fait qu&rsquo;apporter la validation physiologique exp\u00e9rimentale de la loi de contigu\u00eft\u00e9 successive th\u00e9oris\u00e9e par Mill un si\u00e8cle plus t\u00f4t. De m\u00eame, la profession de foi radicale de John B. Watson en 1913, proclamant qu&rsquo;on lui donne une douzaine d&rsquo;enfants sains pour qu&rsquo;il en fasse \u00e0 volont\u00e9 des m\u00e9decins, des avocats, des marchands ou des voleurs, quelle que soit leur ascendance, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que la r\u00e9it\u00e9ration mot pour mot du manifeste de James Mill dans son article \u00ab \u00c9ducation \u00bb de 1819.<\/p>\n<p>La parent\u00e9 est encore plus \u00e9clatante avec le conditionnement op\u00e9rant de B.F. Skinner. Le projet skinn\u00e9rien de concevoir une \u00ab technologie du comportement \u00bb capable d&rsquo;ing\u00e9nierie sociale par le contr\u00f4le exclusif des programmes de renforcement (r\u00e9compenses et punitions) et le rejet total des entit\u00e9s mentales invisibles (\u00ab l&rsquo;esprit \u00bb, \u00ab l&rsquo;\u00e2me \u00bb, \u00ab la volont\u00e9 autonome \u00bb) constitue l&rsquo;aboutissement technique exact du r\u00eave millien d&rsquo;optimisation politique de la soci\u00e9t\u00e9. Le paradigme environnementaliste radical, postulant que l&rsquo;homme est le pur produit mall\u00e9able de son conditionnement contextuel, puise ses racines matricielles directes dans l&rsquo;<em>Analysis<\/em> de 1829.<\/p>\n<h3>12.2 R\u00e9sonances contemporaines dans les sciences cognitives et le connexionnisme<\/h3>\n<p>Loin d&rsquo;\u00eatre rel\u00e9gu\u00e9 aux archives de la pens\u00e9e archa\u00efque, le mod\u00e8le de James Mill conna\u00eet une r\u00e9habilitation conceptuelle fascinante au c\u0153ur m\u00eame des sciences cognitives contemporaines et de l&rsquo;intelligence artificielle, \u00e0 travers l&rsquo;essor du <strong>connexionnisme<\/strong> et des mod\u00e8les de traitement distribu\u00e9 en r\u00e9seau (<em>Parallel Distributed Processing<\/em>). Le r\u00e9ductionnisme atomiste de Mill trouve aujourd&rsquo;hui son miroir computationnel le plus perfectionn\u00e9 dans les architectures de r\u00e9seaux de neurones artificiels profonds (<em>Deep Neural Networks<\/em>).<\/p>\n<p>Le parall\u00e9lisme entre l&rsquo;associationnisme millien et le mod\u00e8le connexionniste se d\u00e9ploie \u00e0 plusieurs niveaux fondamentaux :<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Les repr\u00e9sentations distribu\u00e9es :<\/strong> pour les sciences cognitives modernes, un concept n&rsquo;est pas une entit\u00e9 symbolique indivisible, mais un profil d&rsquo;activation distribu\u00e9 sur une multitude de n\u0153uds \u00e9l\u00e9mentaires (neurones) interconnect\u00e9s, exactement comme l&rsquo;id\u00e9e complexe millienne de la \u00ab pomme \u00bb est la constellation synchronis\u00e9e de sensations \u00e9l\u00e9mentaires de rouge, de rond et de saveur ;<\/li>\n<li><strong>La force des poids synaptiques :<\/strong> le principe central de la plasticit\u00e9 synaptique (la loi de Hebb selon laquelle \u00ab les neurones qui s&rsquo;activent ensemble se connectent ensemble \u00bb) constitue la mat\u00e9rialisation neurobiologique et math\u00e9matique litt\u00e9rale de la force de l&rsquo;association par contigu\u00eft\u00e9 synchronique th\u00e9oris\u00e9e par Mill ;<\/li>\n<li><strong>L&rsquo;apprentissage par r\u00e9tropropagation :<\/strong> l&rsquo;ajustement automatique des connexions du r\u00e9seau par r\u00e9p\u00e9tition massive de donn\u00e9es environnementales pour forger des cat\u00e9gories stables reproduit avec une fid\u00e9lit\u00e9 vertigineuse la th\u00e9orie millienne de l&rsquo;ancrage des associations ins\u00e9parables par la fr\u00e9quence d&rsquo;exposition.<\/li>\n<\/ul>\n<p>En liquidant la figure mythologique d&rsquo;un chef d&rsquo;orchestre int\u00e9rieur (l&rsquo;homoncule cart\u00e9sien) au profit d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9centralis\u00e9 o\u00f9 la cognition \u00e9merge spontan\u00e9ment de la m\u00e9canique d&rsquo;interactions locales entre unit\u00e9s simples, James Mill a anticip\u00e9 avec un si\u00e8cle et demi d&rsquo;avance l&rsquo;architecture des machines apprenantes contemporaines. Les d\u00e9bats actuels en philosophie de l&rsquo;esprit sur la nature des repr\u00e9sentations sub-symboliques et sur l&rsquo;ad\u00e9quation des mod\u00e8les de langage artificiels redonnent \u00e0 l&rsquo;<em>Analysis<\/em> une actualit\u00e9 philosophique saisissante.<\/p>\n<h3>12.3 Bilan historique : James Mill, architecte de l&rsquo;esprit moderne<\/h3>\n<p>Au terme de cette travers\u00e9e monumentale, la stature de James Mill s&rsquo;impose avec une force magistrale. Loin d&rsquo;\u00eatre un simple ex\u00e9cutant des volont\u00e9s de Jeremy Bentham ou un p\u00e9dagogue tortionnaire \u00e9crasant son fils sous le poids des dictionnaires de grec, il appara\u00eet comme l&rsquo;un des v\u00e9ritables architectes de l&rsquo;esprit occidental moderne. Par une \u0153uvre hercul\u00e9enne d&rsquo;une coh\u00e9rence d&rsquo;acier, il a orchestr\u00e9 la grande transition intellectuelle du XIXe si\u00e8cle, arrachant la r\u00e9flexion sur l&rsquo;homme aux brumes de la th\u00e9ologie dogmatique et de la m\u00e9taphysique sp\u00e9culative pour la faire entrer r\u00e9solument dans l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;analyse fonctionnelle, de la s\u00e9cularisation et de la critique rationnelle.<\/p>\n<p>James Mill a offert \u00e0 la tradition lib\u00e9rale et d\u00e9mocratique britannique son armature th\u00e9orique la plus intransigeante. En d\u00e9montrant que la conscience humaine n&rsquo;est pas pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9e par la naissance mais fa\u00e7onn\u00e9e par l&rsquo;environnement et l&rsquo;\u00e9ducation, il a fourni une justification philosophique indestructible \u00e0 l&rsquo;\u00e9mancipation universelle, \u00e0 l&rsquo;alphab\u00e9tisation populaire, \u00e0 la libert\u00e9 absolue d&rsquo;opinion et \u00e0 la destitution des tyrannies oligarchiques. Son \u0153uvre a pav\u00e9 la voie aux grandes conqu\u00eates d\u00e9mocratiques et sociales de l&rsquo;Angleterre victorienne, transformant des id\u00e9aux philosophiques abstraits en r\u00e9alit\u00e9s institutionnelles tangibles.<\/p>\n<p>En c\u00e9l\u00e9brant son inflexible clart\u00e9, sa puissance d&rsquo;analyse logique et son audace \u00e9pist\u00e9mologique sans \u00e9gale, l&rsquo;histoire de la philosophie doit rendre \u00e0 James Mill la place \u00e9minente qui lui revient de plein droit : celle d&rsquo;un g\u00e9ant intellectuel solitaire et redoutable, dont l&rsquo;ambition farouche de d\u00e9chiffrer les myst\u00e8res de l&rsquo;\u00e2me humaine pour le bien-\u00eatre terrestre de l&rsquo;humanit\u00e9 r\u00e9sonne encore avec une imp\u00e9rieuse et f\u00e9conde modernit\u00e9.<\/p>\n<h2>R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n<ul>\n<li>Bain, A. (1882). <em>James Mill: A Biography<\/em>. Longmans, Green, and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/jamesmillabiogr00baingoog\">https:\/\/archive.org\/details\/jamesmillabiogr00baingoog<\/a><\/li>\n<li>Bentham, J. (1789). <em>An Introduction to the Principles of Morals and Legislation<\/em>. T. Payne and Son. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.utilitarianism.com\/jeremy-bentham\/\">https:\/\/www.utilitarianism.com\/jeremy-bentham\/<\/a><\/li>\n<li>Condillac, \u00c9. B. de. (1754). <em>Trait\u00e9 des sensations<\/em>. De Bure l&rsquo;a\u00een\u00e9. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k107871b\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k107871b<\/a><\/li>\n<li>Hal\u00e9vy, \u00c9. (1901\u20131904). <em>La formation du radicalisme philosophique<\/em> (3 vol.). F\u00e9lix Alcan. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k66874t\">https:\/\/gallica.bnf.fr\/ark:\/12148\/bpt6k66874t<\/a><\/li>\n<li>Hartley, D. (1749). <em>Observations on Man, His Frame, His Duty, and His Expectations<\/em>. S. Richardson. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/observationsonma01hart\">https:\/\/archive.org\/details\/observationsonma01hart<\/a><\/li>\n<li>Locke, J. (1690). <em>An Essay Concerning Human Understanding<\/em>. Thomas Basset. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/10604\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/10604<\/a><\/li>\n<li>Macaulay, T. B. (1829). Mill&rsquo;s Essay on Government: Utilitarian logic and politics. <em>Edinburgh Review<\/em>, 49(97), 159\u2013189. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.victorianweb.org\/authors\/macaulay\/mill.html\">https:\/\/www.victorianweb.org\/authors\/macaulay\/mill.html<\/a><\/li>\n<li>Mill, James. (1817). <em>The History of British India<\/em> (6 vol.). Baldwin, Cradock, and Joy. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/historyofbritish01milluoft\">https:\/\/archive.org\/details\/historyofbritish01milluoft<\/a><\/li>\n<li>Mill, James. (1819). Education. In <em>Supplement to the Fourth, Fifth, and Sixth Editions of the Encyclopaedia Britannica<\/em> (Vol. 4). Archibald Constable and Co.<\/li>\n<li>Mill, James. (1820). <em>Essay on Government<\/em>. In <em>Supplement to the Encyclopaedia Britannica<\/em>. Archibald Constable and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/25840\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/25840<\/a><\/li>\n<li>Mill, James. (1829). <em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind<\/em> (2 vol.). Baldwin and Cradock. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/analysisphenome00millgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/analysisphenome00millgoog<\/a><\/li>\n<li>Mill, John Stuart. (1843). <em>A System of Logic, Ratiocinative and Inductive<\/em>. John W. Parker. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/27942\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/27942<\/a><\/li>\n<li>Mill, John Stuart (\u00c9d.). (1869). <em>Analysis of the Phenomena of the Human Mind by James Mill: A New Edition with Notes Illustrative and Critical by Alexander Bain, Andrew Findlater, and George Grote, with Additional Notes by John Stuart Mill<\/em> (2 vol.). Longmans, Green, Reader, and Dyer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/analysisphenome01millgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/analysisphenome01millgoog<\/a><\/li>\n<li>Mill, John Stuart. (1873). <em>Autobiography<\/em>. Longmans, Green, Reader, and Dyer. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/10378\">https:\/\/www.gutenberg.org\/ebooks\/10378<\/a><\/li>\n<li>Stephen, L. (1900). <em>The English Utilitarians: Volume II \u2014 James Mill<\/em>. Duckworth and Co. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/englishutilitari02stepuoft\">https:\/\/archive.org\/details\/englishutilitari02stepuoft<\/a><\/li>\n<li>Whewell, W. (1840). <em>The Philosophy of the Inductive Sciences, Founded upon their History<\/em> (2 vol.). John W. Parker. <a rel=\"noopener noreferrer\" href=\"https:\/\/archive.org\/details\/philosophyinduc01whewgoog\">https:\/\/archive.org\/details\/philosophyinduc01whewgoog<\/a><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une analyse acad\u00e9mique exhaustive de la vie, de l&rsquo;\u0153uvre psychologique et de l&rsquo;associationnisme rigoureux du philosophe britannique James Mill (1773-1836).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","template":"","categories":[1516,24683],"tags":[21371,7021,24684,9586,24685],"class_list":["post-15601","psych_theorist","type-psych_theorist","status-publish","hentry","category-histoire-de-la-psychologie","category-psychologie-cognitive-et-philosophique","tag-associationnisme","tag-histoire-de-la-psychologie","tag-james-mill","tag-philosophie-de-lesprit","tag-psychologie-empiriste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15601","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist"}],"about":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/psych_theorist"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=15601"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/psych_theorist\/15601\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=15601"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=15601"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/french.arabpsychology.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=15601"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}